CHAPITRE VI
Le XVIe siècle.
A la fin du XVe siècle et dans la première moitié du siècle suivant, les évêques, comme les bourgeois de la principauté, s’imposèrent la tâche de relever les ruines que , dans tout le pays , les guerres sanglantes et la catastrophe de 1468 avaient laissées à leur suite. Après ces désastres, il restait tout à faire. Les arts avaient un champ étendu ouvert devant eux, tandis que leurs adeptes étaient en présence de difficultés peu communes pour leur apprentissage et pour reprendre les traditions déjà interrompues de leurs prédécesseurs.
Cependant , grâce à l’activité et à l’énergie des habitants , secondés par un prince intelligent, éclairé, très-ami des arts, de grands travaux s’accomplissent avec succès. Au XVIe siècle , Érard de la Marck peut être regardé comme le
I estaurateur des arts au pays de Liège. Sa capitale se releva rapidement de ses cendres ; elle s’orna de monuments nouveaux et grandioses , et bientôt il s’y forma une réunion d’artistes remarquables. Lambert Lombard est la figure dominante de ce groupe ; il établit autour de lui une école de peinture et de gravure, à laquelle des artistes étrangers se formèrent. Dans le domaine de ces deux arts, il exerça une autorité qui se fit sentir au-delà des limites du pays de Liège.
II fut au nombre de ces peintres qui, les premiers, franchirent les Alpes pour étudier et s’approprier les principes
de la renaissance italienne. Depuis , son exemple fut souvent suivi , et l’on peut dire que Lombard est l’un de ceux qui apportèrent dans les Pays-Bas un goût exotique , et donnèrent à l’art une impulsion qui devait le faire sortir de ses voies propres, en lui enlevant l’originalité nationale.
Avant lui cependant, un autre artiste, né sur les bords de la Meuse, Henri Blés, de Bouvignes, avait fait un séjour assez prolongé en Italie, mais c’était moins pour y apprendre son art que pour l’y exercer. Il sut conserver sa physionomie particulière et un style qu’il semble emprunter aux paysages des contrées où il a vu le jour; lui et Joachim Patinier, né à Dinant, forment, dès les premières années du XVIe siècle , avec leurs élèves et imitateurs , un groupe intéressant , dont le talent n’appartient ni à l’Italie , ni à l’Allemagne , ni aux Flandres. Ils apportèrent à la peinture des éléments nouveaux, et, étendant les conséquences des principes établis par les Van Eyck, ils furent les créateurs du paysage. Cependant eux aussi s’éloignèrent du pays qui les avait vus naître, et ils vécurent principalement à Anvers et à Malines.
Lambert Lombard était architecte, et , comme on le verra dans sa biographie, il chercha également à faire prévaloir à Liège ce qu’il avait appris de cet art comme disciple de la renaissance en Italie ; mais ici il se heurta au bon goût et au bon sens national; il eut des admirateurs, sans doute, mais il n’eut pas d’imitateurs. Tous les grands monuments liégeois du XVIe siècle , et même le dernier d’entre eux , l’église de Sl-Martin , construite par l’architecte de Rickel , sont encore bâtis dans l’ancien style ogival du pays. Dans leur décoration même, on resta longtemps fidèle aux traditions consacrées par les siècles. La peinture murale semblait indispensable lorsqu’il s’agissait d’achever et d’orner l’intérieur d’un édifice ; elle est alors beaucoup plus en usage dans la principauté de Liège que dans d’autres pays. Les peintures gracieuses décorant l’église abbatiale de S1- J acques, qui aujourd’hui ne subsistent plus que dans les voûtes de ce monument remarquable, portent la date de 1536; les peintures des voûtes de l’ancienne collégiale de Sl-Domitien , à Huy, sont datées de la même année ; les peintures des voûtes de l’ancienne collégiale de Sl-Paul , qui , par
leur élégance, semblent appartenir à un siècle antérieur, et qui ne sont peut-être , du moins en partie , que la restauration de celles qui furent exécutées au commencement du XVe siècle, portent la date de 1557. Cette église conserve encore d’autres peintures que celles de ses voûtes; il existe, dans une pièce qui se trouve entre le chœur et le trésor de l’ancienne collégiale, un crucifiement où le style de Lombard nous semble évident. Cette influence est également sensible dans les restes des peintures qui décoraient autrefois l’une des chapelles de l’église Ste-Croix, où étaient représentées sur les parois des figures d’apôtres sur fond rouge (1) , et dans les voûtes les figures des quatre principaux Pères de l’Eglise d’Occident , mises en regard avec les quatre grands prophètes. Dans le haut du mur oriental de cette chapelle, un cartel est encore visible portant la date de 1543.
Ce n’est pas seulement dans les grandes villes que l’on ornait les monuments de peintures murales. Ainsi, en 1518, les paroissiens du village de Rykel firent exécuter dans leur église une série de peintures murales, dont l’inventaire a été conservé (2).
(1) L’une de ces figures subsiste encore presque en entier; c’est celle de saint Pierre.
(2) Nous devons à MM. James Weale et C. de Borman la communication des comptes de ce travail, qui renferment des renseignements intéressants et prouvent combien , en ce qui concerne la peinture murale des églises, les traditions des siècles antérieurs étaient encore vivaces alors. Voici ce document:
Diit hebben wy doen moelen tôt Rykel in ons kerck, anno XV0 XVIII, in die sprockylle (février) ende merte ende april, ultima aprilis erat finis.
In den eersten dat werdige crucifix met Maria, Johannes ende ordel. T’samen seven gulden. Den luminaris hevet betaelt.
Item, Annunciacio Marie ende sinte Anthonis, teen scellynghen .
Item , die vyr ewangelisten , X 1 s.
Item, die vyr doctoren, X 1 s.
Item, ons Here gegeiselt, X s.
Item, ons Here geersent, X s.
Item, ons Here buten ghelsent, teen s.
Item, onder der boge ynden coer, twe engelen met den
Il est une autre application de l’art de la peinture qui, dans la première moitié du seizième siècle, est fort en honneur dans la principauté: c’est la peinture sur verre, considérée également comme le complément nécessaire d’un édifice achevé. La plupart des églises que nous venons
wapenen ons Here,ende die canten betrocken aen den boge ende vynsteren, teen s.
Item, ons Heren maeltiit, teen s.
Item, Betlyem, teen s.
Item , dat Sacrament huysken ende die canten yn den boeclc, X s.
Item, syntte HubrechtXs. (cinq sous furent payés par Hubert Zuetten).
Item, syntte Joris , twelf s.
Item, syntte Cornilis, VI s.
Item, syntte Loeye, X s.
Item , syntte Lenart, IIII s.
Item , syntte Adriaen , VIII s.
Item, syntte Job , vyr s.
Item, Maria Magdalena, vyf s.
Item , Martinus.
Item, Appollonia.
Item, Lucia sancta, vyf s.
Item, syntte Jacob, teen s.
Item, syntte Franciscus, acht s.
Item, virga Yesse , dertich s.
Item, ons Heren Dopsel, teen s.
Item , syntte Quillyn, vyf s.
Item, syntte Rochus, vyf s.
Item, syntte Peter, vyf s.
Item , syntter Voes, vyf s.
Item, syntte Quyryn, vyf s.
Item, syntte Blasius , vyf s.
Item, syntte Lauwereins, vyf s.
Item, syntte Geilis, vyf s.
Item, syntte Vyve, vyf s.
Item, syntte Aehte ( Agathe) acht s.
Les noms des donateurs sont inscrits dans ce document. Ce sont tous habitants du village.
Ainsi, pour environ trois mois de travail, le salaire a été de
de nommer, où l’on a respecté les peintures des voûtes, après avoir enlevé celle des parois, n’étaient pas dépourvues de cette décoration ; plusieurs d’entre elles ne l’ont reçue que sous le règne d’Érard. Pour donner un aperçu de l’activité qui régnait au commencement du siècle dans les ateliers de peinture sur verre, il suffit de rappeler quelques faits et quelques dates. Ainsi, en 1530, Léon d’Oultres, chanoine de S'-Lambert et prévôt de Sl-Paul, donna à cette collégiale la belle verrière que, malgré les détériorations nombreuses de la partie inférieure, l’on admire encore actuellement au transept méridional. Deux ans plus tard, le doyen Jean de Stouten donnait à la même église la verrière du transept opposé. Le sujet principal représentait la nativité et l’adoration des bergers; le vitrail était peint par deux artistes liégeois, Jean Nivar et Flémalle (1).
Une verrière qui jouissait d’une grande réputation , représentant l’Adoration des Mages, fut placée en 1544, aux frais du chanoine Gérard Chevalier, dans la fenêtre de la chapelle qui se trouvait à côté de la grande tour, à S^Lambert, où le donateur fut enterré. Peu de temps auparavant, les familles de de Horne et de la Marck d’Aremberg avaient fait don
24 florins 5 sous, en supposant que les figures de saint Martin et de sainte Appolline , qui ne sont pas cotées , aient coûté chacune 5 sous.
Est-ce un artiste liégeois qui a exécuté ce travail? Ce qui pourrait en faire douter est la mention suivante :
Anno XV0 XXVII in novembri tôt Antwerpen hebben wy ghecoeft onse tafel op den hoghen altair hondert Brabants gulden.
Remarquons que le prix de ce tableau n’est pas en rapport avec le prix des peintures murales. Ces dernières n’étant sans aucun doute que de simples et rapides improvisations , comme les artistes les faisaient souvent dans les siècles antérieurs.
(î) Ce vitrail fut détruit lors de la seconde invasion française, le 17 juillet 1794. Il fut mis en pièces, et le plomb servit à fondre des balles. Voir Essai historique de l'église Saint-Paul , p. 198. L’auteur de cet ouvrage dit que l’un des peintres de ce vitrail était Renier Flémalle, père de Bertbolet. Mais on ne peut admettre que l’artiste qui a exécuté ce travail en 1532 ait eu un fils né en 1614.
des beaux vitraux qui ornent encore actuellement le chœur de l’ancienne collégiale de Sl 2-Jacques (1). Robert, comte de la Marck , donna des vitraux à l’église des Croisiers de Liège , en 1539 , et les verrières qui ornent encore aujourd’hui le chœur de l’église de St-Martin furent placées en 1527. L’église de Ste-Croix aussi avait au transept méridional une verrière, représentant les Sibylles ; toutefois, nous ne savons à quelle époque elle a été exécutée (2).
Il ne serait pas difficile d’étendre cette liste des peintures sur verre exécutées à Liège dans la première moitié du seizième siècle ; elle suffit à démontrer qu’à cette époque il devait s’y trouver plusieurs ateliers de peintres verriers. Le petit nombre de leurs travaux respectés par les guerres , les révolutions et surtout par cette catégorie d’iconoclastes qui, à la fin du XVIIe et au XVIIIe siècles, remirent les anciennes églises à la mode du jour, prouve à quel point ces peintres avaient l’intelligence de leur art et combien étaient vivaces encore les principes raisonnés de la peinture sur verre. Si , après la destruction de tant de monuments , elle pouvait encore se faire, l’histoire de la peinture sur verre au pays de Liège mériterait une étude à part.
Pendant tout le règne d’Érard de la Marck, et quelque temps après lui, il régna une grande activité dans le domaine des arts. Nous rappellerons dans la biographie du peintre Lombard quelques-uns des travaux qui se firent alors.
L’absence de centralisation est à cette époque l’un des caractères de l’histoire de l’art qui lui est transmis par les siècles passés. L’art est encore en toutes choses , non un
(1) Ces vitraux ont beaucoup souffert d’une restauration récente.
(2) La même année (1581) , par un jour de Pâques, la ville de Liège fut battue et comme enveloppée d’un ouragan si furieux, accompagné de pluies et de grêles, que quantités de toits des églises et des maisons furent emportés, les arbres déracinés , et beaucoup de monde accablé dans les ruines; la grande vitre de l’église collégiale de Ste-Croix, où les Sibylles étaient peintes, fut entièrement fracassée. V. Bouille, Hist. de la ville et du pays de Liège , tome III , p. 3.
luxe, mais une nécessité. On voit bon nombre de peintres dans les villes peu importantes ; ils y trouvent des travaux et les conditions d’une existence honorable.
Nous venons de voir qu’il s’exécutait des peintures murales dans l’église du village de Rickel. Le registre du métier des fèvres, à Saint-Trond, — corporation importante renfermant les peintres , et où plusieurs personnages considérables des environs, entre autres l’abbesse d’Orienten et même le célèbre Raes de Heers, se sont fait inscrire, — renferme les noms de bon nombre d’artistes (1). On en trouve également dans d’autres localités secondaires de l’ancien pays de Liège.
(1) St-Trond a été pendant plusieurs siècles un centre d’activité pour les arts dont les traces nombreuses subsistent. Nous avons à différentes reprises eu l’occasion de parler des peintures murales dont les restes ont été découverts dans presque toutes les anciennes églises de cette ville. Il se trouve à la bibliothèque de l’Université de Liège (fond Capitaine) un manuscrit de la corporation des fèvres qui commence par ces lignes :
« Dit is des ambachts boeck van den Smeden der stat van Sintruden , ende wairt ghescreven in den jare ons Heren MCCCC ende LXI in october in tyden Rut van Elesyen als deken ende Peter G-reelmeker als raetsman des ambachts voirscreven. »
Voici les noms des peintres reçus dans le métier pendant le XVIe siècle :
1524 , Peter Vermer Scilder
1528, Peter Ymas van Zyrichrer , der Schilder.
1573, Rombout van Mechclen der Schilder dat vol ambacht gecocht.
1580 , Henrick van Dermonde, Schilder.
A ces noms , il convient d’ajouter la note suivante :
1523, Heynken van Vechoven natuerlych , dat ambacht geiont overmits loille dat Joes van Vechoven die legende van Sinte Loy op die Smede camer sal doen schilder en.
« Le métier a été promis à Henri van Vechoven, bâtard, à condition que Jean van Vechoven fasse peindre la légende de S4 Éloi dans la chambre du métier des fèvres. »
Nous devons ce renseignement à l’obligeance de M. le ch. Camille de Borman.