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CHAPITRE VIII

Henri Blés (1).

Henri Blés est né à Bouvignes, près de Dinant, à en croire les écrivains les plus anciens qui , comme Lampsonius et Van Mander, se sont occupés de ce peintre. On ignore la date de sa naissance, mais on admet généralement quelle doit être fixée vers 1480. Ce qui est certain, c’est qu’un de ses tableaux importants est daté de l’an 1511 (2). Bien que ce panneau soit traité dans la première manière du peintre , il dénote qu’à cette date il était déjà dans toute la possession de son talent.

( 1 ) Van Mander croit que Blés est un surnom donné à l’Értiste à cause d’une touffe de cheveux blancs qu’il avait sur le front. Les Italiens le nomment Civetta , à cause de la chouette qui sert en quelque façon de signature à la plupart de ses tableaux ; une Adoration des Mages , conservée à la Pinacothèque de Munich , est signée : Henricus Blesius.

(2) M. A. Bequet a le premier appelé l’attention sur cette date dans une excellente notice insérée dans les vol. VIII et IX des Annales de la Société archéologique de Namur.

On possède très-peu de détails biographiques sur Hemi Blés; il semble s’être formé seul, inspiré par les beautés de la nature qu’il avait sous les yeux et initié à l’art par 1 étude des sites riants et agrestes au milieu desquels il est né , probablement aussi par quelques-unes des peintures de Patinier, qui, au début, ont pu stimuler sa jeune imagination. Plus encore que ce peintre, avec lequel il a cependant des affinités nombreuses , Blés peut être regardé comme le fondateur de la peinture de paysage, tel que l’entend l’art moderne.

Il a voyagé en Italie, et, au rebours d’Antonello de Messine, venant d’Italie pour étudier auprès de Jean Van Eyck ou plutôt de Jean Memling, Blés est peut-être le premier peintre des bords de la Meuse qui ait franchi les Alpes pour se perfectionner et pour exercer sa profession dans la terre classique des arts. Lanzi rapporte qu’il habita longtemps Venise. Il peignit, dit-il, pour l’église San Nazaro de Brescia , une nativité de J. -C/, dans un style qui, en ce qui concerne la composition , se rapproche de celui de Bassano. Plus tard, revenu au pays natal, Blés habita alternativement Anvers et Malines. Dans cette dernière ville , Albert Durer , lors de son voyage dans les Pays-Bas , visita le peintre bouvignois et reçut l’hospitalité chez lui (i).

Blés s’essaya dans des genres très-différents . histoii e 1 eligieuse, scènes de genre, paysages fantastiques étoffés d’animaux fabuleux ou de la faune de nos contrées, historiés de figures bibliques ou animés des bourgeois tels que l’artiste les voyait chaque jour ; il y a dans ses tableaux un singulier mélange de réalité et d’imagination, de poésie et de tii\ialité. Imitant parfois les maîtres italiens , dont il a été 1 un des premiers à importer le style dans son pays, il ne semble jamais avoir oublié les bords de la Meuse familieis à sou enfance, les collines boisées, les horizons vaporeux de sa patrie. Il en a même étudié les industries; dans plusieurs de

(i) Voici comme s’exprime ce journal: Jch tin zu Mechel zu Herterg gioest zum Gulden Haupt tei Maister Heinrich Maler. Journal d’Albert Durer, p. 135.

ses tableaux, il a peint des forges, et il a su trouver un côté pittoresque aux différents traitements du minerai de fer, faisant voir le travail de l’homme au milieu de l’œuvre de la création, et rachetant la banalité de l’action par l’aspect grandiose et varié de la nature au milieu de laquelle elle se produit.

Ses peintures , presque toujours de petites dimensions , d’une couleur vraie, mais d’un bleu trop uniforme dans les horizons éloignés, enlevées à la pointe d’un pinceau élégant et fin , animées par une fantaisie riche et naïve, furent trèsgoûtées par les amateurs et les délicats de son temps. La vie du peintre — comme celle de beaucoup d’artistes — est tout entière dans ses travaux. De même qu’il fut le premier des peintres du pays wallon qui visita l’Italie, il est aussi le premier qui ait, après les frères Van Eyck, rendu son art aussi complètement indépendant de l’architecture. Sa peinture n’a rien de monumental ; il peint pour satisfaire à la fantaisie de l’amateur et fait de ses petits panneaux un article de commerce destiné à l’exportation. Aussi ses tableaux se retrouvent-ils dans presque toutes les galeries publiques de l’Europe , comme dans les cabinets des collectionneurs les plus célèbres. Blés eut des élèves et des imitateurs. Ses peintures sont encore en assez grand nombre en Allemagne, en Italie, enEspagne, en Suisse, en Angleterre, en Hollande et en France; quelques-unes, et généralement ce ne sont pas les plus remarquables, sont encore en Belgique.

Van Mander cite comme l’une des œuvres les plus marquantes de Blés un tableau appartenant alors à Martin Papenbroeck , à Amsterdam , dans lequel on voit , au milieu d’un paysage fort achevé, un colporteur endormi sous un arbre, dévalisé par des singes qui emportent un à un les bijoux, les chapelets et les différents articles de trafic du dormeur, se jouant à la fois et du porte-balle et des objets de son commerce. L’auteur du livre des peintres ajoute que certains contemporains croyaient voir dans ce tableau une satyre contre le pape , et prétendaient reconnaître dans les singes les disciples de Luther dépouillant le Saint-Siège du prestige de son autorité et de ses prérogatives. Dans l’opi-

nion de Van Mander, toutefois, c’est là une interprétation qui n’existait pas dans la pensée du peintre (1). — Quoi qu’il en soit, le tableau est encore aujourd’hui l’une des œuvres les plus souvent citées du maître, et il figure actuellement au musée de Dresde (2).

Blés habitait Malines en 1521. Il est mort, paraît-il, à Liège, mais on ignore la date de son décès.

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