INDICATIONS ET RECHERCHES SUR LES TABLEAUX DE HENRI BLÉS
1. Jésus- Christ marchant au Calvaire. — L’aspect de ce tableau est entièrement fantastique. Au centre de la composition se dresse un grand rocher, couleur de bistre, aux formes déchiquetées, partiellement couvert de végétation, creusé par des
(1) Van Mander ne se trompe point. La scène comique formant le sujet du tableau de H. Blés n’appartient pas entièrement à l’imagination du peintre , et elle a été inventée longtemps avant l’époque de Luther. Dans une sorte de pantomime jouée à Bruges pour égayer les fêtes célébrées à l’occasion du mariage du duc Charles-le-Téméraire avec Marguerite d’Angleterre, au mois de mai 1468, cette scène fut mise en action. En voici le récit, suivant un document contemporain :
« Item , y ot fait la forme et figure d'une grosse thour que „ M. D. S. fait faire à Gornichem, toutte de charpenterie , qui „ estoit de XL VI piez de hault, et de grosseur à l'avenant , » couverte de toille painte et de machonnerie d'argent , et » escalle d'azur , et les fenestres , vitraux et les pomeaulx tout „ doré d'or , la cappe richement estoffée d'or et d'azur , ayans „ bannières sur chacune fenestre armoriés deM. D. S., laquelle „ avoit des brayes y appartenans , et sur l'allée de pourtour „ d'icelle , avoit six habiles compaignons , habilliez comme » singes , qui trouvèrent un merchier endormi sur le dit pour - „ thour emprès sa mercherie , qu'il avoit là mise avant pour » vendre emprès la porte , qu'ilz dérobèrent et lui prinrent „ primes , miroirs , aiguillettes , huves et semblable , et en firent » plusieurs singeries , et Vunprint la flutte et tambourin du dit » merchier et joua, et adont les autres se prinrent tous à danser „ la morisque sur et au long du dit pourthour. » — Les Ducs de Bourgogne , par M. le comte de la Borde, tome II, page 327.
(2) Notre planche VII reproduit ce tableau intéressant.
grottes et des ouvertures à jour, dont deux permettent de voir le lointain. Entre ce rocher et les premiers plans, qui sont également d un ton de bitume , se meut une foule de figurines trop petites pour l’échelle du paysage : c’est le funèbre cortège conduisant le Christ au Golgotha. J.-C. est tombé sous le poids de la croix; des bourreaux le frappent pour l’obliger à se relever et à continuer sa marche. Le groupe principal est suivi et précédé par une multitude de petites figures, parmi lesquelles on distingue les saintes femmes , des cavaliers, des enfants et des chiens. Sur le premier plan sont des paysans et des paysannes chargés de paniers, vêtus des costumes du XVIe siècle. Ils regardent passer le cortège.
Dans le fond du tableau , à droite et à gauche du rocher qui divise la composition en deux, on aperçoit, d’un côté, une ville avec de nombreux et riches monuments se confondant avec les rochers dont les cimes se découpent en silhouette sur le ciel, et, de l’autre, un château bâti également sur des rochers, au pied desquels on aperçoit une foule de figures microscopiques représentant le crucifiement. Tous ces fonds sont peints dans un ton bleuâtre et traités très-légèrement, comme au lavis. Le ciel est couvert de nuages. Au premier plan, à la droite du spectateur , on aperçoit la chouette qui sert ordinairement de signature à l’artiste.
Bois: H., 55. L., 70. (Galerie de l’Académie, à Vienne).
». S* Jean prêchant. —La contrée dans laquelle prêche le saint est loin d être un [désert. C’est , au contraire , un site fort riant, dans lequel on aperçoit à droite du saint des arbres d une riche végétation, et, de l’autre côté, une rivière qui, coulant sous des rochers aux formes fantastiques, va se rendre à la mer, que l’on aperçoit au dernier plan du tableau. Au bord de la mer est une ville et un port peuplé de vaisseaux. Au premier plan , saint Jean prêchant devant un assez nombreux auditoire, composé de riches bourgeois avec leurs femmes et leurs enfants , et de quelques militaires portant les armes du XVIe siècle. Ils sont groupés pittoresquement autour du prédicateur. Derrière celuici , sur un plan un peu plus éloigné , marchant sous les arbres du bois à la lisière duquel se passe la scène principale, on aperçoit le Christ.
^ Sur les bords de la rivière qui coule à gauche du tableau , le Christ est représenté de nouveau au moment où il est baptisé par S1 Jean. Tout en haut, sur la cime des rochers , d’un côté du ableau , le Christ est encore représenté tenté par le démon ;
tandis que , de l’autre , on le voit une quatrième fois , au moment où il vient de triompher du tentateur. Il est entouré d’une Gloire, et dans le ciel on voit deux anges qui viennent pour le servir.
A droite , au second plan , le peintre a représenté Ste Madeleine priant à genoux dans une grotte.
Ce tableau est encore peuplé d’animaux de différentes catégories. Des chèvres grimpent sur les rochers, au pied desquels on voit une licorne , un ours , un cerf et une biche ; au premier plan sont deux autruches ; dans un autre coin se trouve un chien; enfin, sur un arbre mort, on voit grimper un singe qui agace une chouette , la marque du peintre.
Ce tableau est d’un ton vrai et peu éclatant ; il n’a aucunement les tons bleuâtres dont l’artiste est prodigue. Les figures nombreuses sont plutôt étranges que belles , et parfois elles sont très-gauchement dessinées. La touche de ce tableau est assez” lourde.
Bois : H., 66. L., 82.
(Galerie de l’Académie, à Vienne.)
3. La fuite en Égypte. — Dans un délicieux paysage , qui n’a de fantastique que deux rochers rappelant beaucoup la forme de la roche à Bayard , que l’on voit au second plan , se trouve le groupe de la Ste Vierge voyageant sur un âne , tenant l’Enfant Jésus et accompagnée de S‘ Joseph. La sainte famille se présente de face au spectateur; la perspective permet de voir des fonds très-étendus ; sur le premier plan , une prairie et des rochers.
Ce petit tableau est d’une charmante coloration , claire et lumineuse. Les figures , de très-petite dimension , sont aussi mieux traitées que ne le fait le peintre habituellement. On n’y aperçoit pas la chouette.
Bois : H., 25. L., 15.7.
(Galerie du Belvédère, à Vienne. )
-4. Sfc Jean prêchant. — S1 Jean , assis dans le creux d’un gros arbre à droite du tableau, prêche une foule assez nombreuse réunie autour de lui. Derrière ce groupe se trouve une forêt ombreuse, et plus loin un rocher aux formes bizarres, comme les aime le peintre. Une rivière limpide coule au milieu du tableau , et, sur un plan trôs-éloigné, on aperçoit , représenté par des figures microscopiques , le baptême du Christ. Au bord de cette même rivière se trouve un moulin se détachant sur un petit bois , et , plus loin encore , une ville monumentale avec un
port dans lequel des vaisseaux sont à l’ancre. La ville est dominée par un château-fort. Au dernièr plan , des rochers se détachent à l’horizon sur un ciel bleu légèrement nuageux.
Dans un trou de l’arbre qui abrite S‘ Jean, on voit la chouette.
Ce tableau est d’une jolie couleur , vigoureuse et transparente. 11 appartient à la meilleure manière du peintre.
Bois : H., 29. L. , 58.
( Galerie du Belvédère , à Vienne. ) Le Christ se rendant à Emmaüs avec ses deux disciples. Pendant du tableau précédent. Les trois figures historiques sont de très-petites proportions. Elles se meuvent dans un joli paysage très-accidenté de rochers , en partie nus , en partie couverts de végétation.
Ce site est arrosé par une rivière transparente, au bord de laquelle s’élèvent de pittoresques fabriques , tandis que ses eaux servent aux ébats d’une troupe de cygnes, d’oies et de canards ; une nacelle y flotte également. Au fond du tableau apparaît une jolie petite ville assise sur des rochers et surmontée d’une citadelle. Dans un ciel serein flottent quelques nuages bleus.
Ce tableau , d’une belle couleur transparente et forte , est de la valeur de son pendant.
Bois: H., 29. L., 38. (Même collection.)
Paysage. Site fantastique dans lequel domine un rocher élevé surmonté dun château-fort. A gauche, une rivière coule entre des bords fleuris. Sur le premier plan s’étend une forêt, dans laquelle on voit des figures très-petites représentant la parabole du bon Samaritain. De l’autre côté, d’autres petites figures se piomènent entre les habitations d’un hameau pittoresque.
Ce petit tableau n’est pas aussi heureux que les deux précédents.
Bois: H., 29. L., 42. (Même galerie.)
T. Ce tableau représente les travaux d’une forge et le traitement que doit subir le minerai de fer. — A gauche dû tableau on voit deux puits d’extraction dont les ouvriers font soi tir le minerai- au moyen de treuils. A côté d’eux se trouve un chariot chargé , attelé de quatre chevaux ; un peu plus loin , un ruisseau traverse le premier plan ; le pont qui y est jeté conduit à une forge où le minerai subit les différentes transformations qui en font du fer. On y voit un ouvrier travaillant de\ant un four, dont la forme rappelle celle d’un four à cuire
le pain. Plus loin encore, auprès d’un four du même genre, un ouvrier pose un morceau de fer rouge sur une enclume, endessous d’un marteau mis en mouvement par le ruisseau dont il vient d’être question.
Au second plan , on voit une seconde forge , et sur le grand chemin qui traverse le tableau se trouvent différents personnages; des paysans, un ménétrier avec une vielle, un gardeur d’oies marchant avec son troupeau vers une ville que l’on aperçoit à la droite du tableau, située sur une rivière dont les bords sont formés par des rochers , et sur laquelle apparaissent des vaisseaux. Une citadelle est sur l’un de ces rocs. Au milieu du tableau s’étagent les rochers fantastiques si familiers au peintre. A leur pied s’étend un bois ombreux et frais dont les arbres sont touchés avec une grande délicatesse. Enfin, au dernier plan , s’étendent à perte de vue d’autres rochers , des campagnes lointaines entrecoupées de bois, animées par de riants villages qui apparaissent au milieu des arbres. A gauche, le second plan est animé par des cavaliers suivis d’un chien, d’un porcher avec son troupeau, et d'autres figures. Ce tableau est très-bien conservé; il est traité avec beaucoup de soin.
Bois : H., 48. L., 80.
(Galerie du prince de Lichtenstein, à Vienne.)
8. L’Adoration des Mages. — La sainte Vierge, tenant l’enfant Jésus, est assise sous une sorte de portique en ruines, du style de la renaissance , au-dessus duquel brille l’étoile prophétique. Derrière ce groupe se trouve saint Joseph, un rosaire à la main. Devant la sainte Vierge, le plus vieux des mages est à genoux tenant son offrande , tandis qu’à la gauche de ce groupe le mage noir offre un vase en or, et que, de l’autre côté, le troisième roi présente également ses dons en ôtant son couvrechef.
A droite du tableau, trois jeunes seigneurs, revêtus de costumes élégants, accompagnés d’un lévrier, causent entre eux; plus loin, on voit un groupe de cavaliers, un page avec des chiens, et, du côté opposé, deux autres jeunes gens, un blanc et un nègre. Tout est animé dans ce tableau; dans le fond, une foule de petits personnages , touchés avec une délicatesse exquise , animent un paysage montagneux, boisé, arrosé de rivières , orné d’édifices somptueux et de châteaux crénelés. Des oiseaux volent autour des arbres et sur la ruine qui abrite le groupe principal.
Les figures , plus grandes que Blés ne les peint ordinairement, sont peintes avec beaucoup de recherche, mais elles sont
trop allongées comme proportion, maniérées comme pose, affectées dans les caractères. Elles sont accoutrées de ces costumes fantasques que l’on voit souvent dans les peintures néerlandaises du commencement de la renaissance ; en revanche, le paysage et l’architecture des lointains sont traités avec une délicatesse de pinceau remarquable. Les ruines et les figures du premier plan sont fort noires dans les ombres. On n’y voit pas la chouette , monogramme du maître , mais il est signé : HENRICVS B LE SI VS.
Bois : H., 73. L., 63. (Pinacothèque de Munich, n° 91. )
9. Un colporteur dépouillé par des singes (i). — Au premier plan on remarque , à gauche, une forêt de haute futaie ; la lumière se joue sous les grands arbres, où l’on aperçoit une troupe de singes grotesquement affublés qui dansent en rond sur le gazon. Un colporteur est endormi au pied d’un gros arbre qui occupe au bord du cadre toute la hauteur du tableau. Sa hotte est placée à côté de lui; un singe allonge le bras pour en tirer le restant du contenu. Une foule d’objets de toilette sont déjà éparpillés sur le sol; des singes s’en sont emparés et s’en amusent avec cet air narquois et malin que nous leur connaissons. Deux d’entre eux ont saisi le pauvre chien du colporteur et s’occupent, avec le plus grand sérieux, de leur chasse favorite. Au milieu de ce tableau arrive, en courant, un personnage, sans doute le compagnon du colporteur, qui s’arrache les cheveux de désespoir en apercevant cette scène de désordre. Le reste du premier plan est occupé par un terrain raviné , semé encore, çà et là, de quelques singes. Un grand arbre dans le coin du tableau, à droite , le termine de ce côté.
Au second plan, à gauche, de hautes montagnes sont découpées de la façon la plus bizarre ; ainsi on voit , indépendamment de nombreuses cavernes , des blocs de rochers placés horizontalement sur d’autres à la façon des dolmens druidiques. Un roc élevé est couronné d’un château fortifié. Un ruisseau , aux bords duquel s’étendent de vertes prairies plantées d’arbres, coule aussi au second plan. Sur ce ruisseau est un moulin, et sur le
( i ) La description de ce tableau, comme de ceux qui suivent, est extraite de la notice de M. Al. Bequet , insérée dans les Annales de la Société Archéologique de Namur. Nous avons été à même de vérifier l’exactitude de ces descriptions en étudiant nous-même quelques-uns de ces tableaux.
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chemin qui y conduit on voit quelques figures très-petites , un mendiant, un homme avec une brouette.
Le premier plan de ce tableau est très-largement peint, mais dans un ton bistre trop uniforme. La forêt est charmante; dans cette végétation , tout respire la vie ; on sent le soleil percer le feuillage, et si ces arbres sont peints avec une finesse extrême , l’artiste a su éviter les détails minutieux. Les rochers de Blés pêchent, avons-nous dit, par leur bizarrerie; c’est là le côté faible du peintre; il a plus consulté son imagination que la nature; certains de ces rochers sont néanmoins d’une grande justesse de ton.
Dans le trou du gros arbre , au pied duquel repose le colporteur, se voit la chouette qui est le monogramme du peintre. Un singe guette une seconde chouette placée à terre sous l’abri d’une grosse pierre.
Bois : H. , 2 p. 1 1/4 p. L. , 3 p. (Galerie royale de Dresde.)
Tiré en 1725 de la Kunstkammer.