CHAPITRE XVIII
Le XVIII» siècle.
Dès l’aurore de ce siècle , l’art , dans toutes les parties de l’Europe , portait la marque d’une décadence avancée. C’était vers l’Italie , à la vérité, que se dirigeait toujours la boussole du goût ; l’Italie restait la grande initiatrice des artistes au domaine du beau. Il semblait encore qu’aucun peintre , aucun sculpteur ne pût avoir du mérite , s’il n’y avait fait un long pèlerinage et s’il ne s’était pénétré du style et des tendances qui dominaient de l’autre côté des Alpes. Mais l’Italie était tombée de Michel-Ange aux Carraches , des Carraches au chevalier Bernin , de celui-ci à Battoni. Les artistes de l’occident de l’Europe n’avaient plus rien à rapporter de l’Italie , car ils apprenaient à y voir les maîtres anciens au travers du prisme trompeur et troublé des artistes contemporains. Cependant l’impulsion était donnée depuis longtemps, et il fallait la suivre jusqu’au bout.
Dans la principauté de Liège, pas plus qu’ailleurs, l’art ne sut se soustraire aux influences dominantes. Une circonstance favorisa encore notablement le penchant des artistes liégeois à poursuivre leurs études en Italie. En 1699 mourut à Rome Lambert Darchis , agent et expéditeur de la
cour pontificale, et, par son testament, « voulant faire chose agréable à Dieu et à sa divine mère , » il consacra tous ses biens à l’assistance de ses compatriotes pauvres qui viendraient à Rome (1). Ce fut l’origine de la fondation Darchis, où tant d’artistes liégeois trouvèrent depuis un asile pendant le temps de leurs études. Aussi les monuments de l’architecture continuèrent, sous le ciel souvent voilé de ces contrées, à être une imitation inintelligente des édifices qui, dorés par le soleil du midi, entourés des nombreuses ruines des monuments de l’antiquité classique , paraissent en harmonie avec les sites au milieu desquels ils s’élèvent, et peuvent être considérés comme la continuation de traditions anciennes et consacrées. Sur les bords de la Meuse , ces imitations , bien médiocres en général , sans antécédents dans l’art national , ne pouvaient être que le résultat d’un engouement aussi prolongé qu’il était irréfléchi. Cependant cet engouement avait souvent l’énergie et même les violences de la conviction. Il ne se manifestait pas seulement dans les constructions nouvelles : il s’attaquait de plus en plus aux monuments historiques des meilleures époques de l’art national , qui n’était plus ni compris ni estimé. Nous l’avons fait ressortir déjà : depuis le commencement du dix-septième siècle , il s’opère dans les anciens édifices civils et religieux, mais plus particulièrement dans ces derniers , une transformation intérieure et parfois des modifications extérieures qui en dénaturent la physionomie , en en altérant l’ordonnance religieuse et artistique. La mode se substitue au respect du passé ; la fantaisie remplace la logique des dispositions liturgiques et les règles du bon sens. Elle prend en aversion tout l’art du passé et jusqu’aux pierres taillées par les ancêtres et extraites du sol du pays ; elle s’en prend de plus en plus aux peintures murales ornant l’intérieur des temples, aux vitraux illuminant de leurs émaux les nefs des églises. La mode est au marbre , et lors-
(1) V. Polain , Mélanges historiques et littéraires , Liège, 1839, p. 351 et suivantes. Le testament de Darchis ne fut approuvé par la sacrée congrégation du Conseil qu’en 1717.
qu’elle ne peut placer du marbre , au plâtre mouluré , au stuc. Tout ce qui est taillé dans le marbre semble beau ; tout ce qui est tourmenté dans les lignes , capricieux dans les contours, inutile à l’organisme même de la construction, paraît l’expression du bon goût.
Aussi les monuments dont l’histoire se lie si intimement à l’histoire du pays ; ces édifices dans lesquels la plupart des actes de la vie privée ou publique des ancêtres avaient reçu une consécration religieuse , qui renfermaient leurs tombeaux, leurs épitaphes peints et sculptés; ces monuments, disons-nous, paraissent trop austères et ne répondent plus aux mœurs du jour. Il fallait leur donner un air de gaîté, et, pour atteindre ce but, il y avait, en effet, beaucoup à détruire. Il ne suffisait plus d’y faire pénétrer la lumière incolore en éloignant les vitraux ; il convenait encore d’en blanchir les murs au lait de chaux , de les orner des fantaisies rocailles de la mode. C’est alors que se transforme l’intérieur des plus anciennes basiliques de Liège , de Maestricht, de Huy, de Tongres et de toutes les villes et communautés du pays. C’est alors que l’on retaille les chapiteaux des colonnes de style ogival pour y mettre les volutes en plâtre de la renaissance ; c’est alors que l’on modifie , selon le goût dominant, les nefs de la cathédrale Sl-Lambert , des collégiales de Sl-Barthélemi , de Ste-Croix, de Sl-Christophe et de tant d’autres églises dont un certain nombre n’existe plus de nos jours.
Il est intéressant, à cet égard, de recueillir le témoignage des contemporains. Nous avons eu quelquefois, dans le cours de ce récit , l’occasion de citer les observations consignées dans le voyage littéraire de deux Bénédictins qui visitèrent Liège à l’époque qui nous occupe (en 1723). Écoutons-les encore : « L’église de SuPierre , disent-ils , est certainement très-ancienne; mais, depuis quelques années, on lui a donné un air de nouveauté qui la rend tout-à-fait gaie (1). » Ces religieux nous aideront encore à constater
(1) V. Voyage littéraire de deux Bénédictins de la Congrégation de S^.-Maur. Deuxième partie , p. 194.
combien la dépravation du goût fait des progrès rapides , lorsque celui-ci est sur une pente mauvaise. Lors de leur séjour à Liège, les deux Bénédictins admirèrent encore bien des monuments qui allaient disparaître , non par les guerres ou les luttes entre le peuple et les princes , mais par les seuls progrès de la décadence de l’art et du mépris des principes qui le font vivre.
A peu de pages du passage où ils ont fait ressortir l’air de nouveauté de la collégiale de Sl-Pierre , ils disent , en parlant de la cathédrale Sl-Lambert : “ On nous fit voir ensuite ce qu'il y a de plus remarquable dans l’église : les tombes en cuivre de plusieurs évêques, entre autres de Hugues de Pierrepont et de Louis de Bourbon. »
Dix-sept ans plus tard, en 1740, les chanoines de la cathédrale faisaient enlever les dalles tumulaires et les plaques de cuivre gravées des évêques Hugues de Pierrepont (+1229), Jean d’Enghien (+1302) , d’Adolphe de la Marck (+ 1344) et de Louis de Bourbon (+1492) (i), afin de les remplacer dans le pavé de cette cathédrale , bâtie en grande partie par le même Hugues de Pierrepont , dont on ne respectait pas le tombeau , par des carreaux en marbre blanc et noir. Ce pavé de marbre semblait, à la vérité, alors le dernier mot du bon goût, et il a fait éloigner et détruire depuis un nombre incalculable d’œuvres d’art et de souvenirs précieux pour l’histoire.
Il est inutile d’insister pour faire comprendre que cette manière de refaire l’ornementation intérieure des temples et des édifices publics devait nécessairement exercer une influence regrettable sur la peinture et sur le rôle qui lui était assigné dans la décoration. Les évolutions de la mode , qui allaient amener dans l’intérieur des habitations patriciennes et même bourgeoises les bergeries et leur cortège; dans les édifices civils des allégories toujours plus recherchées, plus ampoulées de style, introduisirent dans les églises ce que l’on a nommé depuis le paysage historique.
(î) Vandensteen : Essai historique sur la cathédrale Saint- Lambert,
Après avoir dépouillé les sanctuaires de la plupart des œuvres d’art appartenant aux siècles passés, on couvrit les parois des murs de grandes toiles représentant les vues d’Italie, de paysages à sites montagneux et accidentés, dans lesquels un groupe de figures de très-petites dimensions rappelait encore les faits de l’ancien et du nouveau Testament.
En 1717 vint s’établir à Liège un peintre qui avait fait quelque séjour en Italie, et qui s’était fait du paysage historique un genre spécial. C’était Jean-Baptiste Juppin , né à Namur. Ses travaux ne tardèrent pas à obtenir un succès qui dépassait son talent, et il décora plusieurs des édifices les plus importants de la ville. Plus tard, les Chartreux, près de Liège, les Croisiers, à Huy, et d’autres églises d’abbayes, suivirent l’exemple donné par les grandes collégiales en ornant de paysages les chœurs de leurs églises. Juppin eut des émules et des imitateurs, dont on retrouve encore les ouvrages dans quelques chapelles ; mais la plupart de ces peintures ont disparu sous l’empire capricieux de la mode , qui en peu de temps les avait fait prévaloir presque partout.
Cependant, même au milieu de la décadence progressante que l’on constate , il faudrait se garder de croire que , dans le domaine des arts , la vitalité diminue ; qu’il y ait moins d’artistes ; que leurs productions soient plus rares , moins recherchées ; que l’art soit absolument en dehors et à côté de la vie publique. Le niveau a baissé , sans doute , mais le courant est encore vif et fécond. Au XVIIIe siècle , il y a, dans la principauté , un grand nombre d’artistes , peintres , sculpteurs, graveurs, qui y exercent leur talent avec succès, et qui donnent aux monuments publics encore une certaine dignité , tout en y imprimant le sceau d’un art maniéré , — plante exotique bien étiolée, — mais qui pousse encore des fleurs nombreuses , dont plusieurs sont loin d’être dénuées de charme. La banalité exclusive de la ligne droite, la recherche de l’utile sans le beau, sans la poésie , sans la vie de l’âme , ne régnera que plus tard , lorsque , de chûte en chûte , le goût des hommes aura banni des monuments publics tout ce qui rappelle à l’homme sa destinée supérieure.
Un important édifice civil donna, dans la première moitié du siècle, l’occasion à un assez grand nombre d’artistes de consacrer leur pinceau à la décoration monumentale telle qu’on l’entendait alors. L’ancien hôtel-de-ville de Liège, ayant été incendié avec tout un quartier de la cité lors du bombardement commandé par le marquis de Boufflers, au mois de juin 1691, il fallut songer à reconstruire la maison communale. La première pierre de cet édifice fut posée le 14 août 1714, et, quatre ans après, le 25 juin 1718 , les magistrats prirent solennellement possession du nouvel hôtel-de-ville. Cependant, près d’un quart de siècle, l’ornementation intérieure de cet édifice exerça l’activité des meilleurs artistes de la principauté. Plumier, Fisen, Riga, Juppin, Coclers , Dumoulin, le sculpteur Hans, élève de Delcour, un grand nombre d’autres artistes, y travaillèrent, peignant des tableaux d’autel , — l’hôtel-de-ville avait sa chapelle , — des tapisseries , des plafonds, les portraits des princes-évêques, et exécutant dans tous ses détails l’ornementation assez riche de l’intérieur et de l’extérieur de cet hôtel (O- Beaucoup de ces travaux ont disparu, et il serait assez difficile, d’après ce qui subsiste, de se faire une idée précise de l’aspect que présentait alors la maison communale. Au fronton , du côté du marché , on voyait un groupe : la Religion et la Justice, ligures de grandeur naturelle, soutenant le buste de S1 Lambert, le patron de la ville et du pays. Au balcon figuraient les armes de la cité et celles des bourgmestres, sculptées, peintes de leurs émaux et dorées. Cette décoration de la façade , dont les pleins apparaissaient en briques rouges , contrastant avec la pierre de taille des encadrements, donnaient à l’extérieur du monument une sorte de polychromie naturelle qui a disparu avec les statues, les armoiries dont il était orné, et qui a été remplacée par un badigeon renouvelé périodiquement depuis une quaran-
( 1 ) Voyez les Extraits des comptes communaux de la cité de Liège des années 1643 à 1793 , publiés par S. Bormans , archiviste, qui font connaître beaucoup d’intéressants détails sur ces travaux.
taine d’années. D’autres monuments de la ville déployaient encore alors une certaine splendeur extérieure. Le toit de la cathédrale, couvert d’une ancienne dorure, devait être redoré. Les statues de la sainte Vierge et de saint Jean, sur les fontaines de Vinâve-d’Ile et de la rue Hors- Château , étaient également dorées. On ne construisait ni un pont, ni une porte, sans les orner d’un Christ ou de quelque statue de saint, faisant encore une part à l’art, même dans les constructions d’utilité publique. Enfin, la peinture fut appelée à orner plusieurs salles du palais des princesévêques.
Nous verrons que, vers le déclin du siècle, le prince Velbruck chercha à encourager les arts et à leur donner une sorte de renaissance par les moyens qui semblaient alors le mieux appropriés à la situation. En fondant la Société d’Emulation et en créant sous les auspices de celle-ci une sorte d’académie, il facilita aux jeunes gens l’étude du dessin. Il voulut aussi y joindre des expositions de peintures, les premières dans nos contrées, et le point de départ de ces salons périodiques qui ont pris depuis un si grand essor. Mais ces dernières créations eurent une existence éphémère, et le moyen était d’ailleurs insuffisant pour régénérer la peinture. Lorsque la décadence d’un art est aussi profonde , il faut en chercher la cause dans l’état de la société ellemême, et il n’appartient ni à un homme ni à une institution de le relever.