CHAPITRE XXI
Nicolas-Henri-Joseph de Fassin.
Fassin est né à Liège, le 20 avril 1728. Son père, le chevalier de Fassin, descendant d’une famille patricienne, avait été échevin de la Cour souveraine du pays de Liège , bourgmestre et ministre du prince Georges - Louis de Berghes. Il destinait son fils à la magistrature, et lui fit faire ses humanités au collège de Laheys, en Ardenne. Malgré sa mémoire heureuse et une intelligence très-vive , le jeune collégien montra bientôt plus de goût pour le dessin des chevaux, des moutons et des ânes que pour l’étude des classiques. Son père lui permit de passer ses heures de loisir chez le peintre Coclers pour y apprendre le dessin, mais ce ne fut qu’après un long détour que Fassin devait retrouver sa voie, et s’adonner à la peinture, vers laquelle alors déjà l’entraînait une irrésistible vocation.
A l’âge de vingt ans, il partit pour Paris. La guerre contre la Prusse , connue dans l’histoire sous le nom de la guerre de Sept-Ans , venait d’être déclarée. L’esprit aventureux du jeune liégeois le porta à prendre du service et à entrer
dans les mousquetaires gris du roi de France. 11 y fut reçu comme officier; mais, quelques années plus tard, en 1754, il quitta ce corps pour organiser une compagnie dans un régiment de cavalerie que le maréchal de Belle-Isle créa après son entrée au ministère. Dans ce régiment, Fassin eut quelques difficultés avec les officiers, qui l’accusèrent d’avoir voulu passer à l’ennemi. Le maréchal de Biron , colonel commandant les gardes françaises , obtint la nomination d’une commission spéciale chargée d’examiner cette affaire, et le jugement, entièrement favorable à Fassin, condamna ses calomniateurs à des peines sévères. Cependant les attaques dont il avait été l’objet le dégoûtèrent du service; la paix survenant, il donna sa démission et revint en Belgique.
De retour à Liège , il reprit de nouveau ses travaux favoris et s’adonna entièrement à la peinture. Il ne tarda pas à se rendre à Anvers pour étudier les nombreux chefsd’œuvre qui se trouvent dans cette ville. A la vue des grands peintres de l’école flamande , Fassin comprit chaque jour davantage tout ce qui lui restait à apprendre. Son père étant venu à mourir, en 1766, et les biens de la famille devant échoir à son frère aîné , notre artiste, qui avait alors 34 ans, sentit la nécessité de demander à l’art, qui jusqu’alors n’avait été pour lui qu’un délassement agréable , les ressources nécessaires à une vie indépendante. Il se mit avec énergie à dessiner pendant plusieurs années , suivant assidûment les leçons de l’Académie d’Anvers , tout en continuant à étudier et à copier ses maîtres de prédilection. A quarante ans, il partit pour l’Italie; il fit quelque séjour à Borne et à Naples pour y copier les chefsd’œuvre des peintres italiens, puis il se mit à parcourir les plus beaux sites de la Savoie et de la Suisse, afin de se pénétrer des beautés de la nature grandiose de ces contrées.
Fassin fit dans ses différents voyages un grand nombre d’études et se créa d’agréables relations. Pour se reposer de ses courses, il se fixa pendant quelque temps à Genève. Dans cette ville commença à se fonder sa réputation comme
peintre d’animaux et de paysages. Il y lut accueilli avec une taveur marquée par les amis des arts, et notamment par M. de Tronchin , qui possédait une collection de tableaux fort remarquable , vendue plus tard à l’impératrice de Russie. Fassin copia pendant plus d’un an les plus beaux tableaux de Both et de Berghem qui se trouvaient dans cette galerie , et l’étude qu’il fit de ces deux maîtres exerça une influence décisive sur le développement de son talent. Pendant son séjour à Genève, l’artiste fit pour Catherine, impératrice de Russie, un paysage dont cette souveraine fut, dit-on, si charmée, qu’elle remercia Fassin par une lettre autographe et le récompensa par l’envoi d’une tabatière en or enrichie de brillants.
Se trouvant dans le voisinage du château de Ferney, Fassin alla visiter Voltaire. Le philosophe fit grand accueil au peintre, lui permettant même de faire son portrait. Cette petite toile existe encore, et, si le portrait rend justice à la laideur proverbiale du patriarche de Ferney, il est peint de manière à ne pas laisser de doute sur la véritable voie de l’artiste (i). Fassin devait revenir avec bonheur aux sites accidentés des Alpes et des Apennins , continuer à peindre les animaux inoffensifs qui y pâturent l’herbe des gorges et des vallées ombreuses. Il y revint en effet. Il retourna à Rome, vint ensuite séjourner quelques mois à Marseille; puis, passant de nouveau à Genève, s’arrêta en Savoie pour continuer à y faire des études de paysage.
En 1770, il revint voir les parents qu’il avait encore à Liège, puis se fixa pour quelque temps à Bruxelles et à Anvers. Il avait été précédé dans sa patrie par une réputation considérable, et artistes et amateurs l’y reçurent de la manière la plus flatteuse. Il se mit assidûment au travail , et , comme il avait le pinceau facile, il fit un grand nombre de tableaux. Pendant son séjour à Liège, il se lia d’amitié avec le peintre Defrance, qu’il avait connu avant ses voyages en Italie. De concert avec son ami, Fassin
(1) Ce portrait, qui appartenait autrefois à l’avocat Hennequin, fait partie aujourd’hui de la collection de M. Desoer de Solières.
forma le projet de fonder à Liège une Académie de dessin , de peinture et de sculpture. Ils soumirent ce projet au prince Velbruck , qui non-seulement l’agréa, mais qui fit encore les frais de cette école , en y affectant une partie des biens des P. P. Jésuites, dont on venait de supprimer l’ordre. A la suite d’un concours, Defrance fut nommé directeur de la nouvelle Académie.
Peu après la création de cet établissement, fassin alla s’établir à Spa , attiré par les agréments de cette localité et les beautés de la nature qui l’entoure. Il se remit joyeusement au travail lorsque la révolution liégeoise éclata. Elle vint surprendre l’artiste au milieu des douceurs de sa vie et interrompre l’activité de son pinceau. A 1 arrivée des troupes françaises, on se souvint que Fassin avait été homme de guerre, et le commandement de la milice locale lui fut confié. L’ancien capitaine des mousquetaires du roi de France sut maintenir l’ordre et la discipline dans le bourg de Spa.
Avant la révolution , les étrangers de distinction qui visi taient cette ville d’eaux étaient heureux d’entrer en relation avec Fassin et d’emporter à leur départ quelques-uns de ses tableaux. M. de Kaunitz, ministre de l’empereur Joseph II, obtint l’une des meilleures toiles de Fassin, et se montra fort reconnaissant. Cependant , malgré l’avantage des relations de cette nature, lorsque l’ancien pays de Liège fut réuni à la France, le peintre vint se fixer d’une manière définitive dans sa ville natale.
A Liège , Fassin fut très-laborieux , et ses meilleures productions datent de la dernière période de sa vie. Doué de beaucoup d’esprit , d’une mémoire heureuse et d’une bienveillance courtoise; sachant conter avec finesse les anecdotes de sa vie militaire et les souvenirs de sa longue carrière , il eut de nombreux amis , et sa société fut recherchée jusqu’aux derniers jours de sa verte vieillesse. Son talent aussi était très-apprécié , et tous les amateurs de la ville de cette époque , Charles Desoer , Pierre Henkart , le chanoine Hamal, Simonon, Digneffe et d’autres, ornèrent leurs salons des peintures de Fassin.
Cette faveur était méritée. Fassin avait un talent souple,
aimable; son pinceau, élégant et ferme, laisse rarement apercevoir les traces de la fatigue , même dans ses toiles les plus achevées. Il était né peintre, et, pour se rendre aussi complètement maître des ressources de la palette , en commençant les études à un âge où la plupart des artistes sont déjà parvenus à toute la maturité de leur talent, il fallait une organisation d’élite. Il ne lui manquait , pour prendre la place d’un maître dans l’histoire de l’art, qu’un sentiment plus profond de la nature, ou, si l’on aime mieux, une originalité plus marquée. Sa couleur est harmonieuse , son dessin est suffisamment correct ; plus d’une de ses compositions offre un caractère de poésie et d’ampleur que l’on ne saurait méconnaître. Mais, avant de faire rêver aux charmes de la nature , ses toiles évoquent le souvenir de Berghem et surtout de Both. Fassin portait en lui la tache originelle d’une époque de décadence ; il ne semble pas avoir eu foi en lui-même, et c’était alors déjà un grand mérite d’étudier la nature en suivant de près les grands maîtres.
Il est mort le 21 janvier 1811, âgé de plus de quatrevingt-deux ans, à la suite d’un coup d’apoplexie (1 ). Peu de temps avant sa mort, un de ses amis, le poète Henkart , avait écrit sous le portrait de Fassin les vers suivants:
A son plumet de mousquetaire Il joignit, à vingt ans, le myrte et le laurier,
Et de Both , de Berghem fortuné légataire ,
Il voit encore, octogénaire,
La palme des beaux arts croître en son atelier.