‹ Histoire de la peinture au pays de LiegeChapitre 68 sur 71 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Léonard Defrance.

Léonard Defrance est né à Liège, le 5 novembre 1735. Son père se nommait Charles Defrance , et sa mère, Marie- Agnès Clermont. Ils eurent onze enfants , dont Léonard était le second.

Ses parents, discernant quelques dispositions aux arts chez le jeune Léonard, voulurent en faire un orfèvre , et, lorsqu’il eut atteint l’âge de dix ans, on le plaça chez le peintre Coclers pour apprendre le dessin. Celui-ci, satisfait des aptitudes de son élève, engagea le père Defrance à lui laisser son fils, et, après un court temps d’épreuve, Léonard, comme cela était d’usage alors, fit avec son maître un contrat qui le liait à lui pendant une période de sept ans.

L’élève ne fit pas de progrès bien marqués pendant cet apprentissage , employé tour à tour à dessiner , à broyer des couleurs, à servir et parfois à aider son maître. Il paraît cependant que le jeune Defrance avait appris à copier passablement un tableau.

Arrivé au terme de son engagement , il voulut suivre la

voie parcourue par la plupart de ses devanciers et achever ses études en Italie. Il partit le 3 septembre 1753, en compagnie d’un autre Liégeois du nom d’Ernote, cheminant à pied, car il avait peu de ressources, mais assuré de trouver à Rome l’hospitalité et les secours que la patriotique fondation de Lambert Darchis offrait à ses nationaux. Les deux voyageurs arrivèrent dans la ville éternelle le 13 octobre.

Installé dans l’hospice liégeois , Defrance consacra le premier hiver de son séjour à faire quelques études d’après les maîtres ; mais le besoin de se créer des ressources l’obligea à offrir ses services à un marchand de tableaux qui l’employa, au prix d’un salaire modique et quotidien, à copier les portraits des papes et des cardinaux , dont la vente était courante et le placement assuré.

Il quitta bientôt ce marchand, et, continuant ses études dans les musées, il eut l’occasion de connaître le peintre Benoît Pecheur, qui jouissait d’une grande réputation, et qui alors était occupé à dessiner les statues les plus célèbres. Defrance se lia d’amitié avec cet artiste, et , pendant un an , il dessina avec lui les marbres antiques; mais, s’étant brouillé aussi avec son nouvel ami , il continua seul des études dont le résultat n’était d’ailleurs pas très-favorable.

La fondation Darchis n’accorde le logement et une pension à ses titulaires que pendant cinq ans. Cette période révolue , Defrance alla s’établir à ses frais dans une maison bourgeoise. Plus tard, s’étant lié avec un de ses compatriotes, le médecin Robert de Limbourg, de Theux, il fit avec lui le voyage de Naples. Au mois de mars de l’année 1759 , ils quittèrent ensemble Rome sans esprit de retour, et, après avoir visité successivement Florence et la plupart des villes du nord de l’Italie , Defrance repassa les Alpes , se rendit en France en voyageant à pied, et s’arrêta à Montpellier, n’ayant plus d’argent pour continuer sa route.

Dans cette situation embarrassante, il se mit à travailler , et l’un de ses dessins ayant été vu par un chanoine, celui-ci donna l’hospitalité et sa protection au peintre. Il le fit connaître à ses amis , et chacun d’eux voulut avoir son portrait de la main de Defrance,

L’évêque lui-même lui commanda son portrait et celui de son frère , vicaire-général du diocèse. Mais Defrance ne se trouvait pas à l’aise dans cette société , et , comme le dit l’un de ses biographes , « il fut bientôt dégoûté de ces protecteurs insipides. » Il partit pour Toulouse, où il s’arrêta et travailla quelque temps.

Après y avoir fait un certain nombre de tableaux , il partit pour Paris , et revint enfin à Liège en 1764. Toutefois il ne se fixa définitivement dans sa ville natale que l’année suivante, où il épousa sa cousine Marie- Jeanne Joassin. Cherchant des protecteurs et du travail , il se rendit auprès de l’archidiacre de Trappé, qui le présenta à la famille d’Oultremont , dont un des membres , le prince-évêque Charles-Nicolas-Alexandre d’Oultremont , régnait alors sur le pays de Liège. Defrance obtint la faveur de faire son portrait , mais il ne s’acquitta pas de sa tâche de façon à satisfaire le prélat.

Ne trouvant pas de travaux de quelque importance, Defrance se mit alors à peindre indifféremment tout ce qui se présentait : portraits, sujets de genre, paysages, nature morte, décorations, il sut assouplir sa brosse à tous ces genres variés. A cette époque encore on décorait souvent les habitations des patriciens , et même celles des bourgeois aisés du pays de Liège , de tapisseries peintes ; on ornait les dessus de portes et les cheminées de toiles , représentant des pastorales, des scènes de genre, ou des bouquets de fleurs ; Defrance s’adonna avec succès à ces peintures décoratives; on a conservé encore quelques toiles qui témoignent de la facilité de son pinceau et de la variété de son savoir-faire.

Il en était à peindre de la sorte pour tout le monde, à tous les prix, n’estimant pas plus son talent que ses œuvres n’étaient estimées de ses concitoyens , lorsque le chevalier de F assin, revenant au pays natal après de longs et aventureux voyages , renoua connaissance avec son confrère Defrance. Plus âgé que lui, plus avancé dans la carrière de l’art , Fassin avait aussi des pensées plus élevées sur la mission de l’art. Il engagea Defrance à châtier son travail par de nouvelles

études et à se consacrer à la peinture de chevalet. Il lui persuada d’entreprendre un voyage en Hollande , et les deux artistes visitèrent ensemble ce pays si intéressant par les galeries qui s’y trouvent. Pendant leur séjour en Hollande eut lieu la vente de la collection du bourgmestre Van der Marck , et Defrance saisit avec empressement cette occasion d’examiner de près un certain nombre de tableaux de genre; le résultat de ces nouvelles études fut de lui donner plus de confiance dans son propre talent.

De retour à Liège, il poursuivit cette voie; il recopia d’abord trois petites copies faites par Fassin d’après Teniers et Wouvermans; la facilité avec laquelle il s’acquitta de ce travail lui suggéra la pensée de faire une série de petits tableaux peints du premier coup et sans rechercher le fini de l’exécution. Il y réussit assez bien, envoya ces essais en Hollande, où les marchands les acquirent à des prix avantageux. Encouragé par l’accueil que trouvait à l’étranger le produit de son pinceau , il se rendit à Paris , où il rencontra le peintre Fragonard qu’il avait connu à Rome. Fragonard était alors le peintre à la mode, et, par son crédit, il aida le peintre liégeois à placer également ses petites toiles à Paris. Aussi Defrance retourna-t-il souvent dans cette ville et ne manquait surtout pas de s’y rendre les années impaires, c’est-à-dire celles ou s’ouvraient alors, à la fête de St-Louis, les expositions de peinture périodiques, devenues annuelles plus tard.

Malheureusement, en développant son talent, Defrance ne se préoccupa jamais de la pensée de l’épurer et de le rendre plus élevé. A l’exemple de Fragonard et de Boucher, ses contemporains , il avait , au contraire , une prédilection pour les sujets licencieux. Inspiré du souffle de son siècle dans ce que ce siècle avait de plus mauvais , sceptique, d’ailleurs petit-fils d’un abbé défroqué , Defrance ressentit pour tout ce qui portait un caractère religieux une haine qui se faisait jour par son pinceau, en attendant qu’elle se manifestât par sa plume et les actes de sa vie publique. A l’époque de ses fréquents voyages à Paris , il fit le tableau représentant la suppression des couvents sous Joseph II ,

composition assez médiocre, mais qui, en ilattant les passions du temps, assura de la notoriété et des succès à son auteur. En 1782 , elle fut gravée par Guttenberg.

Vers ce temps aussi surgit la pensée de fonder à Liège une Académie de peinture. La culture de l’art semblait, en effet, se retirer de plus en plus de la vie populaire. Déviée de son but, tombée dans le maniérisme, la peinture ne trouvait plus dans les puissantes corporations religieuses ou laïques cet appui énergique qui , pendant des siècles , l’avait associée aux mouvements de la foi comme aux manifestations de la vie publique. Moins que dans d’autres contrées peut-être, ses productions étaient devenues dans la principauté des objets de commerce et de luxe. Il semblait naturel aussi que, plus tard qu’ailleurs, l’art dût y recevoir, sous un patronage officiel , cette culture uniforme et artificielle que donne généralement au jeune artiste l’enseignement des Académies. Ce fut Fassin qui , comme nous l’avons dit dans la biographie de ce peintre, émit le premier la pensée de créer celle de Liège. Pour atteindre ce but, il fit des démarches nombreuses et sut intéresser les artistes à leur succès. Cependant ce projet semblait abandonné lorsque François-Charles de Velbruck, monté sur le trône de la principauté en 1772 , animé du désir d’encourager efficacement les lettres et les arts, en fondant quelques années plus tard la Société libre d’Émulation, voulut y annexer une Académie de dessin (î). A la suite d’un concours, Léonard Defrance fut nommé premier professeur de cet

(î) La Société d’Émulation ayant organisé des Expositions d’objets d’art , Defrance y contribua par des envois nombreux. En 1779 , il exposa un Cabaret , une Retraite de Voleurs , une Vente de Poissons , V Apprêt du Goûter , le Liseur de Gazettes , un Militaire racontant en famille ses exploits. En 1781 , il exposa six tableaux dont voici les titres: Un Charlatan , un Marchand de Chansons , des Voleurs avec des Femmes dans une caverne , surpris par la maréchaussée , un Savetier qui bat sa Femme , une Boutique de Cordonnier , une Boutique de Barbier.

établissement, qui ne devait vivre que peu d’années et être, avec beaucoup d’autres institutions, emporté par la révolution (t).

Celle-ci , en effet , préludait par des agitations nombreuses à la catastrophe qui, en changeant la surface de l’Europe, devait aussi mettre fin à la principauté de Liège. En 1782, le prince -évêque François de Hoensbroeck succéda à Velbruck ; son règne fut des plus agités. Dès sa septième année éclata la révolution française, et, dans le mois d’août de la même année, commença celle de Liège. Defrance, qui , ainsi que nous venons de le voir , avait été accueilli à son retour à Liège par le prince d’Oultremont, qui avait été

(1) Voici le diplôme par lequel Defrance fut nommé directeur de l’Académie nouvellement fondée :

François-Charles des comtes de Velbruck, par la grâce de Dieu évêque-prince de Liège, prince du saint-empire romain , duc de Bouillon , marquis de Francliimont , comte de Looz et de Horn, baron de Herstal, etc., etc.

A tous ceux qui les présentes verront, salut, etc.

Le désir que Nous avons de contribuer par tout ce qui est en notre pouvoir à inspirer l’émulation aux artistes et de protéger les arts , dont la perfection est d’une utilité si intéressante pour tout ce qui y a rapport, et voulant reconnaître et récompenser le mérite et le talent de Léonard Defrance , que nous avons cydevant nommé professeur de notre Académie de peinture , lors de son institution , à la direction de laquelle il a toujours donné tous les soins que Nous devions attendre de son intelligence et de son exactitude , Nous l’avons nommé comme Nous le nommons par ces présentes notre premier peintre et directeur de notre Académie , avec tous les droits et toutes les prérogatives qui y sont attachés. En foi de quoi Nous avons signé ces présentes que Nous avons fait contresigner par notre secrétaire et munies du grand sceau de nos armes. Donné au château de Hex, le 16 octobre 1700 soixante et dix-huit.

François-Charles

De Chestret.

Nous devons la communication de ce document à l’obligeance de M. Éphiphane Martial, avocat, à Liège, qui possède le diplôme original.

placé par Velbruck à la tête de la nouvelle Académie de dessin, fut l’un des premiers à entrer en lutte contre le pouvoir des évêques. Remuant, doué d’une certaine habileté, maniant la plume comme il maniait le pinceau , dans le sens des passions de son temps, il avait, aux premiers signes précurseurs de l’orage, publié avec l’abbé Jehin différents écrits sous le titre de : Cri du peuple liégeois. A cette époque, il fit aussi partie d’une Société de sept à huit personnes qui, sous prétexte de patriotisme, s’était donné presque publiquement la mission de défendre tous ceux qui entraient en conflit avec les gens du prince. Cette Société publia contre l’administration épiscopale différents pamphlets dont Defrance se fit toujours l’ardent propagateur.

Il était à Paris avec son ami Henkart lorsqu’il apprit que la révolution venait d’éclater au pays de Liège et que le gouvernement du prince avait été remplacé par une municipalité issue de l’insurrection. Il se hâta de revenir à Liège, d’où l’évêque Hoensbroeck venait de s’enfuir. A la fin de l’année, la magistrature de la ville ayant été renouvelée, Defrance fut élu président de sa section et officier municipal. A partir de ce moment, il abandonna ses pinceaux, lia sa destinée à celle de la révolution et ne cessa d’être en évidence parmi le groupe d’hommes qui en précipitait le mouvement dans le sens d’une réunion de la principauté à la France. Cela s’appelait dans le langage du temps être bon patriote.

La municipalité dont il faisait partie confia à Defrance des missions nombreuses. C’est ainsi qu’il fut chargé, avec son collègue Cralle , de procéder à la démolition de la citadelle qui domine la ville de Liège ; ils se mirent à l’œuvre sans retard , mais la besogne n’était pas encore achevée lorsque, à la suite des échecs que subit l’armée française sur la Roer , les troupes impériales ramenèrent le prince-évêque à Liège. La municipalité révolutionnaire prit la fuite, et avec elle Defrance, qui n’était pas des moins compromis. Il quitta Liège en toute hâte le 5 mars 1793, et alla se réfugier à Paris , où se trouvaient déjà un certain nombre de ses compatriotes. Mais ces hommes qui avaient soufflé la discorde

dans leur propre pays ne purent s’entendre entre eux dans l’exil. Defrance, ne trouvant pas le séjour de Paris assez sûr, chercha un asile à Charleville, où il demeura près d’un an. Le retour offensif de l’armée française et son entrée à Liège permirent à Defrance de revenir dans sa ville natale ; il y revint, en effet, au mois de juillet 1794.

Immédiatement après son retour, il fut de nouveau nommé à des fonctions publiques, et dès lors il se consacra avec une regrettable activité à l’œuvre de la spoliation au profit de la France, à tous les actes dont le but était de priver sa patrie des monuments que les arts y avaient créés et réunis pendant une longue suite de siècles.

Le Comité de salut public délégua à Liège une commission composée de quatre membres . un architecte du nom de Wailly, un littérateur, un naturaliste et un botaniste, chargée de mettre en réquisition, c’est-à-dire de s’emparer de toutes les richesses artistiques , littéraires , scientifiques , de toutes les curiosités transportables, tableaux ,' statues , marbres, etc., pour les réunir au muséum de Paris, au cabinet d’histoire naturelle et au jardin des plantes.

Defrance fut désigné et devint le complaisant auxiliaire de ces délégués , qui venaient avec les assurances de la plus douce fraternité pour les habitants d’un pays ou il y avait beaucoup à prendre. Le peintre liégeois, qui connaissait assez bien les œuvres d’art de son pays , mit le plus grand zèle à aider les délégués dans l’accomplissement de leur tâche. Non-seulement il servit de principal instrument aux émissaires de la France pour l’expédition des tableaux et des autres objets d’art enlevés aux églises, aux communautés religieuses, aux monuments du pays de Liège et même aux émigrés, mais il leur servit encore de guide dans la recherche de ces objets.

Il était l’un de ces patriotes qui , dans leur aversion pour tout ce qui rappelait le régime passé , dans leur animosité contre les monuments de la religion et de l’histoire, avaient conçu la pensée sinistre de s’en prendre à l’édifice le plus historique et le plus auguste de la cité de Liège. Ils avaient osé émettre la proposition de

démolir la cathédrale de Sl 2-Lambert , alors encore tout ornée de peintures et des richesses de l’art national. Cette pensée flattait trop les passions les plus mauvaises de ces temps profondément troublés pour ne pas prévaloir. La cathédrale de S‘-Lambert fut dépouillée d’abord au profit de l’étranger ; elle fut dévastée et démolie ensuite. Defrance fut chargé officiellement de cette tâche (1). Il l’accepta, et lorsque, l’église démolie , il ne se trouva pas d’entrepreneurs pour abattre aussi la grande tour élevée par Jean de Bavière, seule encore debout au milieu des ruines , Defrance, mandataire de la commune, se fit l’entrepreneur de cette dernière démolition , et , de son aveu , retira quelque profit de cette besogne (2).

Lorsqu’il ne restait plus du monument que des décombres , l’édilité liégeoise proposa un concours pour le plan rectifiant la place gagnée par la démolition de la cathédrale , de ses cloîtres, de ses chapelles et-bâtiments de service. Une douzaine de projets furent présentés. Defrance obtint un second prix et le peintre Dreppe reçut le premier. C’est son travail qui a servi de base au parallélogramme qui forme la place Sl-Lambert telle qu’on la voit aujourd’hui.

Ces choses, toutefois, ne s’accomplirent pas sans opposition. Defrance fut parfois l’objet de vives attaques, dont les écrits du temps ont gardé le témoignage. Une réaction se fit, et, lors des élections populaires de l’an V, Defrance ne fut

(1) « Je vous dirai que je suis particulièrement chargé de la démolition de la cathédrale, et que je n’ai voulu jusqu’à présent y employer aucun ouvrier, crainte que la multitude ne donne du retard. Je désirerais que vous voulussiez faire écrire à l’ordonnateur Ferés, par un représentant du peuple, sur la nécessité de procurer tout ce qui est nécessaire pour l’expédition des monuments des arts. » Lettre de Defrance à Wailly du 20 frimaire an III ( 10 décembre 1794. )

(2) « La tour fut adjugée, mais les entrepreneurs ne voulurent commencer les travaux de démolition qu’après avoir engagé mes amis, qui avançaient les fonds, etmoi-mème à prendre part à l’entreprise. Et, cette fois, je devins démolisseur avec quelque intérêt. » Y. Léonard Defrance , au Troubadour liégeois .

plus réélu, ni représentant, ni fonctionnaire. Il rentra dans la vie privée et reprit ses pinceaux. Lors de la création des écoles centrales, il sollicita et obtint la place de professeur de dessin. Au nombre des élèves qui fréquentaient son cours se trouvait alors le jeune Ruxthiel, qui devait plus tard se faire un nom dans l’art du statuaire. Defrance cependant ne put exercer longtemps les fonctions de l’enseignement. L’âge était survenu et les souffrances qui d’ordinaire l’accompagnent. Le peintre prit sa retraite , et, après avoir souffert plusieurs années d’un asthme, il mourut le 5 ventôse de l’an XIII (24 février 1805). A la demande de sa famille , le corps de Defrance fut enterré à Huy , dans le jardin de son ami Henkart.

Defrance , indépendamment de ses écrits anonymes et des pamphlets relatifs aux questions politiques de son temps , a laissé quelques travaux littéraires. En 1779, la Société d’Émulation avait mis au concours la question suivante :

« Pourquoi le pays de Liège , qui a produit un si grand » nombre de savants et d’artistes célèbres, n’a-t-il vu naître » que rarement dans son sein des hommes également » distingués dans la littérature française, et quel serait le » moyen d’exciter et de perfectionner le goût dans une » langue qui doit être celle du pays, et que toutes les nations » de l’Europe ont adoptées pour se communiquer leurs » découvertes dans les arts et les sciences , ainsi que leurs » progrès dans la morale et la politique ? »

Defrance répondit à cette question par un mémoire étendu qui ne fut, à la vérité, ni imprimé, ni couronné. — Le prix fut donné au travail de Legay, écrivain français. Cependant le mémoire de Defrance , par les critiques vives qu’il contenait sur les œuvres de Delcour et de Cartier, par des attaques dirigées contre ses contemporains , causa une certaine sensation. Il fut beaucoup répandu en manuscrit et fut lu même à la cour du prince Velbruck.( î ).

(i) V . Mélanges pour servir à l'histoire civile , politique et littéraire du pays de Liège , par M. de Villenfagne , p. 58 et suiv.

L’Académie royale des sciences de Paris, ayant proposé pour le concours de 1787 une question dans les termes suivants : « La recherche des moyens par lesquels on » pourrait garantir les broyeurs de couleurs des maladies » qui les attaquent fréquemment et qui sont la suite de » leur travail, » Defranceprit également part à ce concours; le prix ne fut pas décerné , bien que le mémoire envoyé par le peintre liégeois ait été distingué par l’Académie ; la même question ayant été remise au concours en 1789 , Defrance fut plus heureux, cette fois: le prix fut partagé entre lui et N. Pasquier , de l’Académie de peinture de Paris.

Defrance a écrit d’autres mémoires sous les titres suivants : Réflexions sur le dessin. Sur la nécessité d'établir une Académie à Liège.

L’un de ses pamphlets les plus vifs est une sorte d’autobiographie écrite pour se défendre des attaques dirigées contre lui par une feuille liégeoise paraissant sous le titre de Troubadour liégeois. La réponse est intitulée . Léonard Defrance , peintre , au Troubadour liégeois. Dans cette brochure de quelques pages, l’auteur cherche à se disculper d’avoir été l’un des promoteurs de la démolition de la cathédrale SuLambert, et d’avoir donné un concours trop empressé à la spoliation des monuments liégeois. Mais son plaidoyer confirme, plus qu’il ne détruit, les accusations formulées contre lui, et qui d’ailleurs sont justifiées par le témoignage des lettres de Defrance adressées aux délégués de la république française, notamment à l’architecte Wailly.

Tel fut Defrance dont la vie mérite d’être mise dans son jour véritable, parce qu’ici l’homme apparaît comme une incarnation de l’idée révolutionnaire dans le domaine de l’art, comme une réaction contre les travaux de cette longue lignée d’artistes dont nous avons cherché à faire l’histoire. Doué de talents acquis par un travail persévérant, possédant des aptitudes variées et une énergie véritable , Defrance, qui se qualifiait de patriote, a, en réalité, usé toute son activité à dépouiller sa patrie et à la livrer à l’étranger. Artiste, il n’a pas su mettre son pinceau au service d’une

idée élevée , d’un sentiment moral ; malheureusement la plupart de ses toiles portent l’empreinte du cynisme le plus bas. Écrivain , sa plume a traité quelques sujets utiles, mais le plus souvent elle n’a été que l’instrument de la révolte , et elle a aplani les voies à l’invasion. Magistrat , il fut le complaisant des spoliateurs de son pays; il s’est employé avec ardeur à détruire et à disperser les monuments les plus glorieux élevés par les artistes , ses prédécesseurs, sur le sol sacré de la patrie. Les passions excessives, déchaînées dans toute leur violence aux temps malheureux où vivait Defrance , des défaillances et des torts trop réels chez quelques-uns des hommes qu’il combattait , ont pu le faire exalter par plusieurs de ses contemporains ; ils pourront l’excuser encore aux yeux des révolutionnaires de tous les temps , mais ils ne sauraient suffire à le justifier aux yeux de l’ami de l’art, ni au jugement de l’historien.

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