‹ Histoire de la peinture au pays de LiegeChapitre 70 sur 71 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le triomphe de la révolution qui détruisit la constitution politique du pays de Liège, en mettant fin à son autonomie , marque le terme de cette étude.

La réunion de la petite principauté de Liège à la France, d’où était parti le souffle révolutionnaire et où dominait déjà l’esprit de centralisation , devait achever de rompre dans les arts les traditions de race et d’école qui pouvaient subsister encore. Ces traditions , très-vivaces jusqu’au seizième siècle, étaient à la vérité bien affaiblies déjà par les principes de la renaissance et par l’éducation des artistes, qui, nous l’avons vu, allait invariablement s’achever en Italie.

Cependant, aussi longtemps qu’il existait de nombreux monuments de l’architecture , de la sculpture et de la peinture, empreints du vieux génie national, le sentiment inné chez l’homme qui le porte à se manifester par les créations de l’art devait demander à ces monuments le secret de la langue magique qu’il aspire à parler. Une école locale pouvait renaître et les traditions se renouer.

Mais ces monuments aussi ont presque tous disparu par la spoliation organisée de l’étranger, secondée par quelques indigènes animés de la haine du régime tombé. Pour établir les premières assises de l’ordre de choses nouveau , il n’était que logique de faire table rase de tout ce qui pouvait

témoigner de la grandeur du passé. Cette sorte de logique fit son œuvre avec une rigueur impitoyable , sacrifiant tout aux intérêts qu’elle avait mission de servir , et continuant, longtemps après le rétablissement de l’ordre matériel , à faire disparaître les derniers vestiges de fart national. Si, jetant un regard en arrière sur la liste longue et d’ailleurs incomplète des œuvres d’art que nous avons fait connaître , nous nous demandons ce qui est resté en place , force est de constater une fois de plus que presque tout a disparu.

Il n’entre pas dans le cadre de ce mémoire de faire l’inventaire des pertes subies, et nous pouvons considérer notre tâche comme terminée. Peut-être, au moment de fermer le livre, le lecteur qui a bien voulu nous suivre jusqu’ici se demandera quels sont les caractères propres de la peinture sur les bords de la Meuse , et ce qui marque dans l’histoire de l’art la physionomie du groupe d’artistes dont nous avons cherché à retracer l’histoire. Il nous demandera peut-être si ces peintres forment bien une école à part, et quelle place il convient de leur assigner dans le développement général des arts en Europe.

Nous allons chercher à répondre sommairement à ces questions. Avant de le faire, toutefois, il nous sera permis de regarder comme un point établi par un grand nombre de faits irrécusables que la fécondité et l’expansion dans les arts, le travail créateur des artistes, et le besoin du peuple de cette production , ont été plus importants dans l’ancien pays de Liège qu’on n’est généralement disposé à l’admettre.

On ne saurait donc contester le génie des arts aux races d’origines variées qui, depuis une antiquité assez haute, se sont établies et confondues sur les bords de la Meuse. Ce génie s’est affirmé par des édifices remarquables et par les œuvres des arts qui, pendant plusieurs siècles, ont grandi sous la discipline de l’architecture , c’est-à-dire de la sculpture et de la peinture avec leurs nombreuses applications. A cette époque, après que les artistes se fussent affranchis de l’influence byzantine et des importations anglo-saxonnes, leurs travaux prirent un style particulier et un caractère à part , répondant à celui des populations dont ces monuments peuvent être regardés comme l’expression la plus fidèle.

La beauté véritable, l’inspiration dans la pensée et le bonheur dans l’exécution se sont ici , comme ailleurs , élevés en raison de la foi qui animait le peuple. Lorsque celui-ci a vécu au-dessus des régions du matérialisme , ses artistes ont cherché l’idéal. Pénétrés des aspirations de l’âme chrétienne , ils ont su trouver la flamme de l’inspiration , et cette persévérance laborieuse, presque passionnée, qui est l’élément le plus fécond du talent. Alors on a vu s’élever les monuments dont nous avons rappelé l’existence , et du sein des populations ont surgi les Van Eyck à la suite de précurseurs restés inconnus, et suivis eux-mêmes d’une pléiade d’artistes qui aboutissent aux Patinier et aux Blés. Lorsque ces mêmes populations tombent dans l’in différence ou dans un scepticisme hypocrite, qui de la foi vivifiante des ancêtres n’a conservé que les formes extérieures , l’art , de son côté , tombe dans le matérialisme et l’afféterie : il cesse d’être national , et n’est plus pénétré de cette sève vigoureuse qui fait les écoles en formant les artistes originaux.’

Si, après ces considérations générales, on se place au point de vue en quelque sorte technique du développement des arts dans ces contrées, cherchant à suivre sa marche et à en noter les étapes, il est hors de doute que, malgré les artistes nombreux dont nous avons fait connaître les travaux , ce développement a subi des obstacles ; il a été contrarié et n’a pas été aussi grand que le génie national permettait de l’espérer. Nous avons fait connaître les causes qui ont empêché les progrès et le développement dans le sens idiopathique , national : les mêmes causes ne permettent pas de caractériser avec toute la netteté désirable les qualités et les défauts propres au groupe d’artistes dont nous avons étudié les oeuvres.

Malgré la persévérance et la sincérité de nos investigations, le résultat de nos recherches ne nous autorise pas à reconnaître à l’ensemble de ce groupe le caractère d’une école nationale bien distincte avant le seizième siècle, et nous croyons qu’à la fin du dix-septième , cette école n’existe plus.

Le mot d’école, en effet, suppose autre chose qu’une série d’artistes de talent : il suppose des principes et des traditions

particulières que les maîtres transmettent aux disciples , qui trouvent leur expansion dans un cercle nettement circonscrit , formant , dans le domaine spécial des beaux-arts , l’expression propre du caractère d’un peuple. Nous ne doutons pas, à la vérité, qu’avant le seizième siècle il n’ait existé au pays de Liège différents centres locaux avec des écoles douées d’une véritable originalité.

L’abbaye de Stavelot, d’autres maisons religieuses, eurent des écoles de peintres miniaturistes ; celle de Sl-Laurent , près de Liège, eut une série de peintres exécutant des miniatures et des peintures murales. Les frères Yan Eyck ont incontestablement fondé une école ; mais cette école , dont le siège n’était pas au pays de Liège, n’y a pas exercé une influence appréciable au point de vue historique. Lambert Lombard fonda une école à Liège ; ses préceptes et ses travaux fécondèrent plusieurs générations d’artistes qui conservèrent jusqu’à la fin du dix-septième siècle des qualités qui les distinguent de leurs voisins de l’ouest et de ceux du nord. Malheureusement le génie du peintre liégeois s’était incliné au soleil levant des maîtres de la renaissance italienne. Enfant de son siècle plus que de sa patrie , il a contribué largement à dévoyer l’école qu’il fondait en la conduisant sur les routes battues du classicisme remis à la mode.

Cependant , tout en s’abandonnant au courant du temps , ses disciples ont conservé des qualités qui leur sont propres, et, à leur insu même, ils reflètent plus ou moins heureusement l’originalité du caractère du peuple au milieu duquel ils ont vécu.

Le caractère des habitants des bords de la Meuse ne les porte pas aux hautes visions de l’idéal : leurs artistes , nous l’avons dit , n’y ont atteint que soulevés par les élans de la foi. Nous avons retrouvé cette expansion du sentiment religieux dans la beauté harmonieuse des basiliques du moyen-âge, dans quelques têtes de Hubert Van Eyck, dans les miniatures des fils de S ‘-Benoît, dans les chefs-d’œuvre si remarquables de l’orfèvrerie destinée au culte , et dans les débris de la statuaire, trop peu connue encore, des époques

qui ont ignoré l’influence de la renaissance. Mais même dans ces œuvres trop rares , et qui nous apparaissent comme entourées d’une auréole de sainteté, on ne retrouve, quant à la peinture , ni l’ascétisme des écoles d’Ombrie ou de Sienne , ni la candeur et la grâce touchante des vierges que le pinceau des artistes rhénans semble avoir fait éclore comme la nature crée les fleurs. Ce qui nous semble caractériser les peintres des bords de la Meuse , c’est le bon sens et la simplicité dans la composition ; c’est la dignité, qui ne leur permet que rarement de tomber dans la trivialité des formes; dans le mauvais goût des peintres de genre des écoles voisines , et la bassesse dans la pensée. Ils ont l’esprit d’observation et ce sentiment du modelé plastique qui devait les porter et les porta, en effet, à une imitation judicieuse de la nature, à une certaine intelligence de la beauté des formes. Nous avons constaté que les frères Van Eyck peuvent, à juste titre, passer dans nos régions pour les premiers peintres qui aient entrepris avec succès une sorte de lutte avec la nature , rendant ses aspects extérieurs avec amour et avec une réalité qui n’a pas souvent été surpassée. Nous pourrions ajouter que, sans les prendre pour guide, sans procéder d’eux, leurs compatriotes, en suivant une pente naturelle, ont cherché une voie analogue.

11 semble que ces frères célèbres , vainqueurs de toutes les difficultés matérielles de l’art, aient entonné un chant de triomphe qui trouve dans les contrées qui les ont vu naître comme un écho inconscient et d’autant plus affaibli que s’affaiblissait dans leurs compatriotes les lumières du chrétien et la fierté indépendante de l’artiste.

Mais, après l’école de Lombard et le règne du paganisme renaissant , les peintres du pays de Liège continuent à se distinguer des écoles voisines par une certaine sobriété dans le dessin, le goût de la correction des lignes et des expressions contenues. — Ils se distinguent encore, souvent du moins, par la force plutôt que par le charme dans la couleur , dont les tons rembrunis semblent emprunter quelque chose à la palette des peintres espagnols. Ils s’interdisent trop souvent la magie du clair-obscur et les

prestige des reflets aériens; parfois il semble que la fumée des usines et des charbonnages du pays, qui ternit et plombe la carnation des habitants, ait aussi couvert d’un glacis terreux les toiles des peintres.

Malgré leur prédilection pour l’Italie, ces artistes se font reconnaître par la reproduction des types wallons ; d’ailleurs, ils sont tempérés dans les expressions, même froids plutôt qu’exhubérants ou exagérés. N’atteignant ni au génie brillant des flamands ni aux délicatesses du pinceau et à la magie des maîtres hollandais , ni enfin au sentiment profond des allemands , ils ont une sorte d’originalité, négative , et c’est avec les peintres de l’école française que l’on peut constater les ressemblances les plus nombreuses. — Il en est sous ce rapport des formes de l’art comme de l’idiome dans une grande partie du pays; des parentés de race et des affinités de nature se révèlent là où les points de contact sont rares et où l’éducation est loin de suivre les mêmes voies.

On peut ajouter encore à l’honneur des peintres du pays de Liège que, plus peut-être que partout ailleurs, et assurément plus longtemps que dans d’autres contrées, leurs travaux se sont liés intimement à l’architecture. Depuis la construction de la cathédrale bâtie par Notger et les grandes abbatiales à l’époque où la principauté avait une certaine puissance politique, jusqu’aux tapisseries décoratives des maisons patriciennes et même bourgeoises du dix-huitième siècle, le peintre achève l’œuvre de l’architecte, et le cadre tracé par celui-ci devient le champ où s’exercera de préférence le pinceau de celui-là. Dans ce sens , la peinture reste murale , ou, si l’on aime mieux, monumentale. C’est presque toujours pour ses compatriotes que son talent s’exerce, et ce n’est que par exception que, comme cela se voit dans d’autres écoles plus renommées , les produits du pinceau deviennent de lucratifs articles d’exportation.

Dans le paysage , les peintres des bords de la Meuse ont droit à l’honneur incontestable d’avoir ouvert à l’art des horizons nouveaux et de lui avoir donné deux maîtres qui , dans leur originalité, n’ont, pas été égalés; il est vrai qu’après

les paysages fantastiques , profonds et pourtant vrais dans la richesse de leurs poétiques épisodes , après les sites que Patinier et Blés empruntèrent aux rives du fleuve alors couvertes d’une végétation vigoureuse et hérissées de rochers que l’on n’avait pas encore songé à convertir en carrières et à transformer en chaux, leurs successeurs, les paysagistes de l’école italienne, ont désappris l’art de voir les charmes dont une nature aimable et riante a été prodigue pour leur pays. Ils se trament dans l’ornière des imitateurs , se condamnant à ne peindre que les souvenirs de leurs années d’apprentissage.

Il a fallu des révolutions dans l’ordre social et des transformations dans les règles du goût pour que l’on reconnaisse de nouveau que les sites des bords de la Meuse sont du domaine de l’art ; de même, il faudra peut-être des générations nouvelles pour rendre à un peuple, qui n’est pas sans titres d’antique noblesse , assez de foi et assez d’indépendance véritable pour inspirer des artistes dignes de ressaisir avec fermeté les traditions des ancêtres, et, sans chercher d’autres modèles au loin , dignes d’honorer leur pays en s’honorant eux-mêmes.

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