ni: LA PEÏNTTKK A L IMII. K
à celle époque les Flainands ne le cédaient en rien aux peintres de l'Italie sous le rapport de l'exécution et de la vérité dans rimitation.
Lors de la découverte de la peinture à Ihuile, les communications étaient difûcites et fort lentes; la connaissance du nouveau procédé arriva tardivement aux Italiens. En 1442, Van Eyck envoya au roi de Naples, Alphonse V, un tableau qu'on croit avoir été une Adoration des Mages. Il en fit un autre pour le duc d'Url)in, et un Saint Jérôme pour Laurent de Médicis. Ces œuvres causèrent une admiration générale.
Un certain Antonello, de Messine, qui avait étudié à Rmne dans les écoles grecques, ayant vu le tableau de liaples/partit "^ pour la Flandre avec le désir de pénétrer le secret de cette tt| velle peinture. ' .
11 obtint de Van Eyck la communication de son procédé/ tes uns disent en échange d'un grand nombre de dessins italiens, les autres prétendent que ce fut par supercherie, Antonello s*étant présenté comme un seigneur sicilien désireux d'avoir son portriji'y et ayant ainsi dérobé la connaissance du secret en voyant Tartisfe à l'œuvre.
Quoi qu'il en soit, Antonello se convainquit que cette découverte élait un grand perfectionnement dans la peinture. 11 retourna en Italie, s'arrêta à Venise et communiqua le nouveau procédé à son ami Domenico, qui, après s'en être servi pour exécuter quelques travaux dans son pays, ainsi qu'à Lorette et à Pérouse, alla se fixer à Florence, vers l'an 14G0.
Grâce à son secret, Domenico, qui n'était pas un artiste de premier ordre, excita l'admiration du public et la jalousie de ses confrères. Parmi ceux-ci, le plus redoutable était Andréa del Castagno, artiste de talent, sans aucune moralité. Par les séductions d'une amitié feinte, il finit par obtenir de Domenico la communication de son sectet, et, pour en être seul possesseur il assassina le Vénitien, un soir qu'ils étaient allés gratter de la guitare sous les fenêtres de sa maîtresse.
Ce crime atroce resta impuni ; la justice ne parvint pas à découvrir le coupable. Del Castagne feignit si bien la douleur, et montra tant d'ardeur à poursuivre l'assassin, qu'aucun soupçon ne s'attacha îUui. Bien des innocents furent arrêtés, jetés en prison, torturés, tandis qu'Andréa recueillait le fruit de*son crime. Mais, accablé de remords, il renonça bientôt à la possession exclusive
lie ce fatal seciet, H le rendit public. Ce ne fut cependant que sur son lit de mort que, dans le secret de la confession, il avoua son
C'est de lui que le Pérugin, et probablement au^Bi Verrochio apprire^gte pr«cédé de la peinture i l'huile. Ràphaél venait de naître rl^énard de Vinci était dans la plâiitudc de son talent.
A Piapfes, il y a d'Andréa del Caslagno une Descente de croix qui est fort belle. A Florence, on volt dans l'église de Sainte-Lucie une peinture de Domenko qui n'a guère que le trUte souvenir de la mort de l'artiste pour la recommander i l'attention de l'ama-
LEONARD DE VINCI
• Si, à l'mpect de Léonard de Vinti, de HachiiTel, de Christophe Colomli, de Raphaël, de Michel-Ange, de ce« homrae» placés comme dea colosses à l'entrée du selilème siècle, on OMlt UdmIgner une préférence, peut'étre la palme serait aecoidée i Léonard de Vinci, génie sublime qui agrandit le cercle dOBIlfM lu connaissances humainee. Dans les arts, Hichel-AngK-â IBl'iBél ne purent éclipser ia gloire; ses découvertes acientlflqui, >n recherches philosophiques, le placent k la (été des savants de ton époque. •
C'est ainsi que s'exprime l'un des panégyristes ■ de Lécmard de Vinci, frappé de la grandeur des découvertes sclentinques de l'artiste riarenlln, comme nous le sommes, nous, de son mérite dans les beaux-arls.
Peut-être, en elTct, le savant t'emporle-t-il che» L. de Vinci sur l'artiste, et le mérite du peintre qui a conçu et exécuté l'immortel chef-d'œuvre de la Cine n'est-il qu'un accessoire chez l'homme de génie qui entrevit quelques-unes des vérités dont la décotiverte a le plus illustré la science moderne. Mais, dans cette histoire des beaux-arls, c'est de l'artiste, et surtout du pdutre, que nous devons nT>ua occuper, nôns bornant i Indiquer d'une manière sommaire tes aulres titres de Léonard de Vinci à la reconnalssanc(^taM^d£)i ration de la poetérllé:
Sa vie ^^Hraiidque sorte la préface du grand siècls) elle doit avoir uDa|Hupàr['.
Par la da(^|e ^a nalûanee, Léonard de Vinci appartient en-
«1 tlalit.
LKONARD DE VINCÎ. 57
core à la Renaissance, mais la nature de son talent le cuise au premier rang des plus grands maîtres de l'art moderne. Né A Florence et rival de Michel-Ange, sa place serait à la tête des artistes florentins, si son Cenacolo^ à Milan, par la popularité que cette fresque a donnée à son nom, ne le faisait, à juste titre, envisager comme le chef de Técole lombarde.
Léonard de Vinci est du très-petit nombre de ces hommes qui, réunissant à la puissance intellectuelle la force physique, sonl propres à toutes les études et à tous les travaux. Pour comble de bonbeuii, sa naissance lui donna une position sociale qui facilite toùjeurs le développement des dons naturels, et en est quelquefois, mais trop rarement, la juste récompense.
Il naquit, en 1452 *, à Vinci, pelit château sur le territoire de Florence. Son père était notaire et ne négligea rien pour son éducation.
Doué d'un esprit à la fois élevé et flexible, curieux des choses nouvelles, ardent à l'étude, et poussant ses investigations dans toutes les branches de l'intelligence humaine, il excellait dans les exercices du corps, l'escrime, la danse et l'équitation. Sa force corporelle était si grande, qu'il ployait sans efifort un fer à cheval, et sa physionomie spirituelle et aimable lui conciliait la bienveillance dès la première vue.
Pour tout autre qu'un esprit ferme, les qualités ïftémes de Léonard de Vinci eussent été un écueil fatal. Au quinzième siècle, comme de nos jours, le nom d'artiste était une sorte de brevet qui légitimait l'extravagance et la vie de plaisir ; mais, et nous aurons plus d'une fois l'occasion d'en faire la remarque, ce ne sont pas ceux qui voient de prédilection ce côté de la vie artistique qui ennoblissent leurs noms parleurs travaux.
Si cette merveilleuse réunion de qualités et de talents, jointe à une facilité non moins étonnante, ne jetèrent pas de Vinci horaSÂo la bonne voie, elles lui flrent cependant entreprendre et abandonner trop légèrement des travaux qui nuisirent à sa réputation, les uns pour les avoir faits, les autres pour ne les avoir pas achevés.
En dehors du monde savant, Léonard de Vinci n'est guère connu
1 Cette date a été souvent contestée; nous avions adopté, dans la première édition, celle de 1444, mais de nouvelles reclierclies nous out convaincu que H52 est la véritable.
icrciimne pc
lepelnUf, et c'eBlà un «eul nuvrai;» qu'il doit son Immense popularité ; ina\t puriiil aes cantemporalns, il ëiait peutélre plus eélèlireËnfore connue sculpteur, ing^nieuret nithitecle. Ses travaux d'ingénieur sont ou nombre tics plus importants de son époque, et, si au Gomiiiejicement du setil Ètm siècle, ses décDuvcrlesdans les sciences n'dli tinrent pas toute l'attention qu'elles méritaient, en revanche elles ont été de nos Jours un sujet d'étonnemeut très- gici rie u\ pour sa mémoire.
Admettant que la peinture ait été le moindre îles latents de Léonard de Vinci, elle Tut cependant sa vocalion.son métier, si toutefois ce niot peut être employé en parlant d'un si grand iirliate, pour qui le lucre ne Fut jamais un but ' .
Quoique les trente premières années de sa vie soient A peu prés inconnues, Il )' a lieu de croire qu'il eut à cette époque d'intimes relations avec l'école d'Ombrie.où les traditions de l'art chri^llen se conservaient comme une sorte desacerdoce. l>onurd de Vlnd fut lié d'Intime aniltléavec le Péru);in, et, bien que son esprit ne le portât pas i ces extases où tombait Frii Angelico dans la contemplation d'un sujet deeaintelë, Il n'abordait pas non plus de tels sujets avec unsentiment exclusivement nrtijtique. Ijimaiio raconte que sa main tremblait en traçant !a tlgure du Sauveur, dans la Ctue '. Toutefois, si sa piété ëlalt vivement excitée en pareilles ciK'instances, elle n'alla pas jusqu'à lui Interdire les sujets purement uriistiques, et même 11 tomba dans des écarts qu'il expia dans sa vieillesse par de nobles regrele.
Il avait été placé en apprentissage chez Verrocliio, et, nous l'avons dit plus liaut. son talent ee développa si promptumeLit et ei grandement, que l'élÉve, encore apprenti, surpassa s^'H [uailre en travaillant avec lut au même tableau. Verrochto veiinnça li la peinture, mais pour se retrouver presque aussitôt en inalité dans ia'ttalpture avec son ancien élève. Avant que son clief-d'œuvre, In staluedeCslIeonlifùl, en liSS, placée sur son piédestal, Léonard un Vind avait terminé le modèle delastatuc équestre de François Sforza, que tous les i'on1en^>oralns s'accordent it i
LKOx> AUD DE VINCI. 59
la plus admirable production depuis Tantiquité. Malheureusement, à peine ce modèle était-il achevé, qu'il fut détruit. Comme modeleur et ciseleur, Léonard de Vinci ne fut pas non plus inférieur à son maître. Il modelait les figures qu'il voulait peindre dans ses tableaux. C'est à cette pratique que doit être attribuée la perfection si remarquable avec laquelle la forme est rendue dans les peintures de Léonard de Vinci, perfection qui est le caractère dominant de son talent.
Léonard de Vinci quitta Florence, en 1483, pour se rendre à Milan, auprès de Louis le More, l'année même où naquit Raphaël ; Michel-Ange Buonarotti avait neuf ans. Léonard était donc incontestablement le plus grand peintre de l'époque.
C'est à cette première époque de sa vie qu'appartiennent la Madeleine et la Méduse, du palais Pitti ; la Madeleine, du palais Aldobrandini, à Rome ; Y Adam et Ère : quelques Sainte Famille; quelques Enfant Jésus et Saint Jean Baptiste, plus ou moins authentiques.
C'est à Milan qu'on voit encore son chef-d'œuvre, mais tristement dégradé. Supprimez le tableau de la Cène, que la gravure a rendu si populaire, en faisant intelligible pour chacun ce que la détérioration de la peinture aurait laissé d'incompréhensible pour beaucoup de spectateurs, et Léonard de Vinci serait inconnu, sauf du très-petit nombre d'amateurs capables de reconnaître l'immense mérite du dessin, de la composition et de l'expression dans .une peinture qui n'a plus le charme du coloris, et que le temps, les restaurations et la main des barbares ont presque eiTacée ou détruite. La Cène de Léonard de Vinci est si universellement populaire, que le nom de ce grand artiste est plus connu de nos jours que ceux des peintres les plus renommés parmi nos contemporains.
Quiconque a étudié cette admirable fresque est étonné de l'impression qu'elle produit malgré son état de dégradation ; et plus on la contemple, plus cette impression devient profonde.
l-A tête du Christ est divine de paix, de douceur, de mélancolie, et pourtant cette tcte est pres(iue ollacée I Impossible de la copier, et elle émeut profondément ! El (luelle science dans la disposition des groupes ! C'est ici l'exemple le plus frappant de l'immense distance que l'art a franchie en moins d'un demi-siècle, de la distance qui .sépare Masaccio, né en I40J, de Léonard de Vinci, en 1452 ; que l'on comparolos frosqr.e.-^ du Cariuine, i\
',' jj.M.\ \IM» 1)1. vi.>(:ï.
j « \mU' iU.'i\tii'Mf^w. rormftrtitit Hii|»li:u'l o.tsos émules, à oeUe du ",'j.<-fif i\' :-,.iiit;i Mailu delli! tîra/.iu, que ni Hapliaël ni Michel- \u/tu'hit\ >iiifi»;i.v/'i*, et l'on comprendra en quoi difTèrentla Reiiittir:$wt' il l'iui moderne, et co qui fait la supériorité de celai-ci. S.itui \j'.titinu\ (l(! Vinei, on peut trouver des études de têtes d'une iténtiti' qij«f Iti'iplini'l lui-même a tout au plus égalée ; mais, en lui <)(' tiiii,\thAi\utH et de rluir-olmcur, il n'y a rien, alisolument f X II, qoi appiorhi; de ce elief-d'uuivrc. (Cependant il a été repeint, iti'ituïit;, it'.nhniM' de telle Horte, que le travail original a presque mii^M'oicrit (litp.'irii. Malgré een dégradations, — car les retoui\ii'-'. i'i N'H Kvi.'iui'atioiiH n'ont pas été autre chose, — c'est l»< ni t'heile toul'rileM peintures nmrales celle qui produit la plus f.t' iifiprci'.Hlori.
L'ircqnitl/fonard de Vinci entreprit de peindre le Cenacolo, Il y .1 (lit (I pi'iiK- viUMlansqu'AndreadelOastagno avait communiqué .1 qiK'iqiicH itiliHti'Hle procédé delà peinture à l'huile; ilestpro* liiiMeqiie l/roiiard voulut se servir de cette découverte et qu'il iM'ii avait qu'une connaissance imparfaite. Le fait est que, peu <riiiinéeM apn'ri qu'elle eut été achevée, cette peinture, à laquelle on II lionne iiiipropreinent le nom defres(|uc, tombait en écailles Au Miêcle Hiiivant, un voyngeur écrivait que « l'on pouvait àpeine <ii diHtin^ii(;r leHiijcl. » Il en a été de même pour le tableau que l/'oiuiril pirif^nit. dans la thalle du Conseil, k Florence, en 15iH.
AiiiMi lotiiliciil, <;n partie du moins, les accusations dirigées tantôt contre les HiiidatH fran(;al.s, tantôt contre tes Autrichiens, qui anniieiil (It'^radéà plaisir ce monument, le réfectoire du couvent on il se trouve ayant été converti en corps de garde, et les. soldats «'étant exercés, par manière de passe-temps, A tirer àlaci- Idc eu prenant pour but les figures du Cenacnlo, En Italie, c'est un moyen assuré d'exciter la haine contre Vahhovrito straniero, que de l'accuser d'avoir porté une main barbare sur une œuvre d'art nationale *.
Les véritables barbares furent les moines, qui, ailn d'avoir leur
1 11 chI <1(; rail (|iic Bonaparte, iui's de son premier séjour à Milan, étaut venu visiter le Cenacolo^ frappé d'admiration, écrivit à l'iuslaut, sur son m'iiou, un ordre d'cxempliim de logemenl de troupes en faveur du couxciil; cela ironii)«'clia pas (|u'on ne fît du réfectoire uu magasin de fourr;i^(.', jusqu'au jour où le prince Kugène, vice-roi de la Lombardie, le lit
l'îsiaurer dans l'état où il est aujourd'liiii.
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dîner plus chaud, percèrent le mur, au centre de la fresque, pour faire communiquer le réfectoire avec la cuisine.
C'était un ancien usage que de grouper les apôtres autour de Jésus-Christ. On en trouve de fréquents exemples. Â Saint-Marc de Venise, les douze apôtres et la Vierge, représentés par des statues colossales, sont placés à l'entrée du chœur; à Nuremlierg, dans réglise de Saint>Sibald,on voit, en statues de bronze de deux pieds de hauteur, charmants modèles de sculpture gothique, les apôtres dans des attitudes diverses. Dans les fresques et les mosaïques, ces figures sont rangées tantôt sur une ligne, le Christ au centre, c'est l'enfance de l'art, tantôt groupées ou formant un cercle à la base d'un dôme, d où elles contemplent la gloire de Jésus.
Les douze apôtres du Corrége, à Parme (San Giovanni), offrent un bel exemple de cette dernière combinaison, exemple tout aussi remarquable comme étude de caractères et de physionomies que par la sublime conception du tableau envisagé ilans son ensemble.
Dans le Jugement dernier, de Michel-Ange, les apôtres sont aussi groupés autour du Sauveur. II y aurait une foule d'autres citations à faire sur ce sujet.
L'action choisie par Léonard de Vinci pour représenter le Christ entouré de ses disciples nous parait de beaucoup préférable à toutes les autres, non-seulement parce que c'est un fait histori(iue, précieux à la mémoire de chacun, mais parce que c'est l'acte le plus solennel, celui qui termine la vie humaine du Fils de l'homme. Jésus est à la veille de reprendre sa divinité, mais il est encore avec les hommes, et c'est de leur salut qu'il s'occupe. Il est en face de la plus honteuse souillure, la trahison de Judas, et il se prépare à consommer par sa mort le sacrifice qui doit racheter les hommes du péché !
De là ces contrastes si admirablement rendus par l'artiste. Tous ces sentiments, en opposition les uns aux autres, sont exprimés au plus haut degré, et cependant telle est l'harmopte de cette com^ position, que l'impression dominante est l'unité de la pensée; l'œil distingue instantanément le sujet, sans qu'il soit besoin des accessoires pour l'indiquer : le Sauveur — les apôtres. — - Le Sauveur, attristé^ mais calme et d'une sérénité divine. — Los apôtres, surprif , Indignés, protestant par la parole ou le geste , chacun selon le caractère que la tradition lui attribue ; le plus
»\i LÉOMARD I)K VlACl.
éloigné, croyant avoir mal entendu, interroge son voisin ; Jndas, incertain, mais feignant l'assurance, attire les regards parles traits ignobles de sa ligure.
Que cette tête de Jésus inclinée, les yeux voilés comme pour ne voir pas le mal, ce front si pur, ce geste si doux, si simple et si noble, rendent bien ce que la pensée nous représente! Et ces groupes des apôtres, comme l'action y est concordante! Partout de la vie, du mouvement, de laf diversité, et pourtant une unité d'action si parfaite, qu'à l'instant tout l'ensemble de ce vaste tableau s'empare de Timagination, sans confusion ni incertitade.
Léonard de Vinci raconte qu'il passa un an à réfléchir aux moyens de représenter dans la ligure de Judas l'image d'une âme si noire, et qu'en fréquentant les prisons et le quartier habité par les êtres les plus abjects, il trouva enfin une tête qui semblait faite exprès pour le but qu'il se proposait, et à laquelle il ifjouta encore les traits de quelques autres.
Il n'en est pas moins vrai que Léonard n'a pas aussi bien réussi dans cette figure de Judas que dans celle de saint Jean, tandis que le contraire est arrivé au peintre de la beauté par excellence, à Raphaël. Dans la composition des douze apôtres, gravés par Marc-Antonio d'après ses dessins originaux et sous les yeux du maître S le Judas est un chef-d'œuvre de laideur, mais de laideur morale, sans aucune exagération physique, et encore, pour faire ressortir cette figure,Raphaëi ne s'est point servi du même arti> lice que Léonard de Vinci, qui jette sur Judas une ombre portée, alin de rendre plus frappant le contraste de sa figure avec celles des autres disciples, vivement éclairées, a Quand on veut, dit Constantin, se rendre compte de ce que peut le talent du peintre pour l'expression des caractères et leur eflJet dramatique, c'est à ces deux grandes pages qu'il faut surtout recourir. » *
Giotto, Lucca Signorelli, N. Poussin, lîaroccio et bien d'autres peintres ont traité ce même sujet, qui devint, aprèsr Timniense succès de l'œuvre de Léonard de Vinci, un des plus fréquemment représentés. Mais aucun de ces artistes n'a approché de l'excellence de cette peinture, si justement célèbre.
1 Ces douze apMres avaient été peiuts eu clair-obRcur, d'après les dessins do Raphaël, dans une sail« du Vatican, détruite quelques années après sa mort. On les retrouve à Saint-YJDcent aux Trois Fontaines, près Rome» où ils ont été peints sur les piliers intérieurs de TégUse par les élèves de Raphaël.
LÉONAllD Di: ?IJ\Cr. 63
Dans le tableau du Poussin, Judas tient une bourse serrée dans sa mafn et se glisse hors de la salle. Cette donnée est de beaucoup inférieure à celle de Léonard. Judas s'échappant après avoir entendu l'accusation, l'intérêt est singulièrement affaibli.
Dans le tableau du Baroccio, qu'on voit à Santa Maria soprà Minerva, à Rome, le peintre a imaginé d'introduire parmi les' apôtres Satan en personne, souillant la trahison à l'oreille de Judas. Le pape trouva la licence un peu trop forte et s'écria : « Ghe non gli piaceva che il demonio si domesticasse tanto con Jesù Cristo; » et il ordonna au peintre de faire disparaître Satan*.
11 n'y a pour ce sujet qu'un seul moment possible, c'est celui où le Christ prononce ces paroles : « En vérité, je vous le dis, l'un de vous me trahira. » La surprise, le doute, l'indignation, sont les sentiments instantanés qui font ce drame; supposez que ces paroles sont prononcées depuis un instant, ce sera l'abattement, la colère et la honte; les disciples seront absorbés dans leur douleur, ou s'abandonneront à leur indignation envers Judas, qui se trahit par la fuite; l'unité est rompue, Tattention est divisée, les mauvaises passions prennent place, et vous n'avez plus cette mélancolie divine, cette paix du Seigneur qui domine dans l'œuvre de Léonard de Vinci.
Il existe encore plusieurs études des têtes de Jésus et des apôtres dessinées au crayon par Léonard de Vinci ; celle de Jésus est au Brera, à Milan ; cette feuille de papier, salie et déchirée, est l'une des plus précieuses reliques des beaux-arts ; je ne sache pas qu'aucun crayon ait jamais rien produit de plus divin que cette tête du Christ i. « Ce n'était pas sur la terre, dit-il lui-même, qu'il en avait cherché le type. »
Quoique dans les temps de la barbarie et jusqu'à la fin du quinzième siècle la figure du Christ ait été représentée sous un type
1 Les têtes des apôtres sout à Londres dans la collection de MM. Woodburn. L'Académie royale de Londres possède une copie à l'huile du Cenacolo, faite par un élève de Léonard de Vinci (Marco d'Oggione) de la même dimension que l'original. — A Munich, dans la galerie Leuchtemberg, se trouve le carton fait par le peintre Bossi, aussi de la grandeur de Toriginal, et en se servant de tous les documents pour rétablir l'œuvre de léénard de Vinci. C'est d'après ce carton qu'a été exécutée la mosaïque qui est à Vienne dans la galerie Ambras. — Parmi les gravures, la plus belle est celle de Raphaël Morghen; mais elle se ressent de la détérioration de l'original : les contours des figures sont mal accusés, les expressions sont faibles, surtout dans la tcte du Christ et dans celle de saint Jean.
tu i.iioif Aiii> riK vnci.
p[iil6t Riiinbolique qu'hUDiBin, dont on n'faai! guère i'écxrtet, ta trouve quelqueroia, raicinent II esl vrai, un essai de pcrsonnincnllon qui a dii être ap|>uuie sur use Iraditlon, quant à lu vérilalile ligure de Jësua.
Dans les calacombcs de Home on voit une peinture qui date du quatrième siècle, et i^urm pourrait appeler un portrait de Girist,
Bidérons de nogjoai-s t'ouime la ligure historique de Jésus; les circomtances mêmes qui se rattaclienl i cette peinture prouvent, eii lout cas, que c'est Mcn une personulIlcaUon de Cbri&t qu'on a voulu faire.
Cet ancien monunicnt de l'art est dans la quatrième cliaiubre des catacombes de Salrite-t^alli:te i la figure est ovale, le nez droit, les sourcils sont arquée, le front est élevé, sans rides, l'expression est sérieuse et douce, les cheveux sont séparés sur la lêle et descendent en longues Imucles sur les épaules : la barhe est raro, courte, et partagée par le milieu ; c'i'si la tête d'un homme do trente à quarante ans.
Une autre peinture, qui a les mêmes caractères que celle-rl, mais qui n'en est pourtant point une copie, se trouve dans les eataeombes de Via Portuensis; elle est probablement du cinquième ou du sixième siècle,
MaU 11 existe un document dont l'authenticité a été souvent révoquée en doute, sana cependant qu'on ait jamais prouvé qu'il Bolt apocryphe. C'est une lettre < d'un citoyen romain de la famille de Lentulua qui se serait trouvé à Jérusalem du temps de Jésus -Christ. Pour révoquer en doute l'authenticité de celte lettre, on s'est principalement appuyé sur ce fait, que Lenlulua n'a point été le prédécesseur de Ponce- Pilote, ainsi que le disaient ceux qui ont produit ce document; mais il ne s'ensuit pas de ce qu'il y aurait eu erreur sur la qualité de l'iadivldu, quelatetii-e elle-même soit controuvée; au reste, authentique ou non, cette lettre était connue déjà au quatrième siècle, et elle a pu servir dès lors à établir cette sorte deporlralt trail i lion nel de Jésus-Christ qui s'est perpétué jusqu'à nos jours. La voici, elle montre uomtilen Léonard de Vinci eai resté Qdèle au caractère général i]gè||. figure; le Chjlst devait avoir un peu plus de trente ans lorsqng celte lettre fut écrite.
.-' Collection de manuscrïis A In Eliblinlliâqiii' iiMpùrinlr Uc Pori^,
LKOMRD DE VÏ>'CÎ. 05
« II est arrivé dans nos murs, où il est encore, un homme trèsextraordinaire : on l'appelle Jésus, beaticoup de personnes le regardent comme un prophète de vérité, ses adeptes le nomment fils de Dieu. Il ressuscite les morts et guérit les bless -s. Il est d'un extérieur remarquable, de taille haute et tellement Imposante, qu'il inspire à tous l'amour et en même temps la crainte. Sa clie- Telure est brune, de la couleur du fruit du noisetier lorsqu'il est mûr; elle est épaisse et polie sur le haut de la tcte, où elle e&t séparée à la mode des Nazaréens; puis elle retombe en boucles ondoyantes sur les épaules ; son front est large et son visage serein sans rides ni taches, et quelque peu coloré; la bouche et le nez sont d'une forme parfaite ; sa barbe qu'il laisse croître, est do la couleur de ses cheveux, elle n'est pas très-longue, elle est séparée par le milieu ; ses traits respirent la persévérance et la candeur; ses yeux sont grands et brillants, terribles lorsqu'il adresse des réprimandes, doux et remplis de bonté lorsqu'il exhorte. Une douce sérénité règne sur son visage, quoiqu'il soit toujours sérieux, car on ne Ta jamais vu rire, mais plus d'une fois on l'a vu pleurer. Il parle peu, mais tout ce qu'il dit est plein d'autorité; enfin, tout en lui semble au-dessus de l'humanité. »
Tels ont été les documents sur lesquels la tradition s'est fondée, et nous voyons commuent l'un des plus grands peintres qui aient existé en a tiré parti . Certes, à en juger par la profonde impression que produit cette figure de Christ, elle doit être ressemblante, si Jésus portait l'empreinte de sa divinité.
Mais oublions le côté religieux ; laissons de côté la croyance. du chrétien, et ne voyons ici qu'une question d'art.
Voici deux types de la beauté, les deux points de comparaison entre l'art antique et l'art moderne, l'Apollon du Belvédère, et le Christ de Léonard de Vinci, c'est-à-dire ce que l'art a produit de plus parfait, de plus noble, de plus divin î Dans le chef-d'œuvre de l'antiquité, le caractère dominant, c'est la beauté humaine à son plus haut degré, mais rien de plus. — Léonard de Vinci a aussi cherché la beauté idéale, et il l'a trouvée, mais dans l'intelligence, dans l'expression d'une âme immortelle ; c'est la beauté divine, rayonnant sous l'env'eloppe humaine. — Voilà comment l'art antique et l'art moderne, si essentiellement différents dans leur nature, se sont produits dans leur plus noble essor, l'un, par la sculpture, c'est la forme matérielle, la beauté du corps ; l'autre, par la peinture, c'est l'expression, la pensée, la beauté intellectuelle.
no LKOn tHII lUJ ÏTIVCI. ■
Kn iraiianl cç sjjei rfc la Cme, Wanartl île Vinci avait l'avantage de représenter Je Chrisl mus la forme htmiaiiie que le Sauveur a revèiue pour l'accooipliMetnenL de sa divine ml^aion : c'était encore le Fjia de l'homme, im; n'était pasftrijâle Rédempteur, leFiUdeDieu, celui qui viendra juger les vivanLi et lee morU. L'artlale élevait donc la forme bumaiue Jusqu'à ladivluité, Un'a- Itaissait pas la divinité à n'être qu'une Image de riiomuie. Dans [aTransfigurati'iii, de Rapliaél, c'est le contraire ; le Christ s'est dépouillé de sa Tormc humaine, il monte vers son Pi^re qui est aux cieux. Jamais la peinture n'a été plua loin, jamais l'art ne s'e^t élevé i une Inspiration plus noble, et pourtant, de là-â ee que notre pensée nous représente dans la transllgu ration du Sauveur, lësus retournant dam le sein de Dieu, qu'il y a loin ! La tentative eet presque une impiété; que serait-elle si l'aluencc du génie lui Ôtait toutee^cuse ? Rien ne met plus en évidence l'impuissance de l'art que la représentation de la Divinité.
De Vinci était arrivé à Milan au plus heau moment de In fortune de Louis le More. Il débuta h la cour ilans une lutte de poètes et de ménestrels, ti laquelle prirent part les plus habiles joueurs de lyre et les improvisateurs les plus renommés. Il fut le vainqueur. Jl avail lui-même fabriqué la lyre d'argent dont 11 se sei-vit, et les vcj's qu'il chanta avaient aussi été composés par lui. Louis le More, fort méchant prince, mais tréa- spirituel et Irès-granil seigneur, avait avec Léonard dea assauts d'esprit où l'artiste ne se mimlra probablement pas trop rude jouteur, puisque sa faveur alla toujours croissant.
li oiTiit ses services pour diriger à Milan une académie des beaoï-arts. • Je puis conduire à lionne Un, écrivail-il i Sforwi, toute espèce de travauit de sculpture en terre, en marbre et en Lironte ; de même, en peinture, je peux evêcuter, aussi bien que qui que ce soit, tous tes travaux qu'on me donnera à faire. > Nous parlerons ailleurs de l'acadëmlo qu'il fonda à Milan, et pour laquelle Il composa ses traités sur la peioture, sur les mouvements du corps humain, l'snatomie et la perspective, traités dont il ne reste plus que des fragments.
Le duc de Hilan avait à lui demander des services plus impiirlants pour l'Ëtat que ceux que Léonard pouvait lui rendre dans les beaux-arla. Engagé dans une longue guerre contre le pape et la république de Venise, bientôt aussi contre la Fronce, dont lo roi, Louis XII, revendiquait le duclié à titra d'héritage maternel.
• LÉONARD ni: VINCI. 67
Sforza occupa Léonard de Vinci comme ingénieur militaire. L'attaque et la défense des places subissaient un changement complet, par suite de l'emploi de l'artillerie, rendue mobile ; Léonard fut chargé de modifier les fortifications selon les nécessités du nouveau système, et dans cette carrière il se montra le digne précurseur du célèbre Pierre de Navarre, peut-être même l'eùt-il surpassé si, comme l'ingénieur espagnol, il s'était exclusivement adonné à ce genre de travaux.
En même temps qu'il élevait des fortifications pour la défense de la Lombardie, il creusait les canaux qui en font aujourd'hui encore la principale richesse ^ ; et, comme si des travaux si im- {)ortants et si nombreux ne suffisaient pas à son activité, il fut chargé avec l'architecte Omodeo de l'achèvement de la cathédrale, dont le couronnement était un problème encore à résoudre.
Ces travaux, qui auraient dû, ce semble, absorber la vie entière de l'ingénieur ou de l'architecte, n'occupèrent qu'une partie des loisirs de l'artiste.
Outre la Cène, tout entière de sa main, le nombre considérable d'études et de dessins qu'il fit pour cette composition, et presque tous les tableaux qui existent encore de lui, Léonard fit le modèle de la statue équestre de François Sforza, dans des proportions colossales. Ce fut l'œuvre capital de sa vie, plus encore que le CenacolOj et, de l'aveu unanime de tous ses contemporains, la plus magnifique, la plus admirable production de l'art moderne. L'impression fut si vive, qu'elle effaça jusqu'au souvenir de' tous les autres titres de Léonard à une gloire durable ; on oublia le peintre, le poète, l'architecte, l'ingénieur, le savant, le musicien, on ne vit plus que le sculpteur. De là, ce fait singulier qu'en louant Léonard de Vinci comme le plus grand sculpteur de son époque, quelques-uns de ses contemporains parlent à peine de ses autres travaux ou les mentionnent comme de simples accessoires.
Louis le More ne mettait pas moins d'ardeur à profiter du séjour de Léonard de Vinci à Milan pour la satisfaction de ses mauvais penchants que pour la défense de ses forteresses. Il lui commandait des tableaux, dont il choisissait lui-même les sujets parmi les plus licencieux de la mythologie, et il lui faisait faire et répéter
1 Cest Léonard de Vinci qui a amené à Milan les eaux de TAdda, et fait construire pour bateaux le canal de Morterana, par les vallées de Cliiacnna et de la Yaltelinesur une longueur de soixante-quinze lieues.
rifiitsABn ni: tikci.
icreiia Cii- ^^H If au connu 4^H
les porlralis du spa inaiireMes. llecllia Oalkrani et l.ucreila veiti : cette dernière Qgure eal au Louvre; c'est le tableau sous le nom de la Bellf Ferronniêre, parce qn'i liiire s'obsiine ù voir don* celte admiralile pelnlurt le porlrail d'une femme qui était â ppjne née, si m<'me elle l'étail déji torique mourut Léonard de Vinci.
Au milieu de ses oecu[inllDn)i, Léonard, pu&sionné pour les exercices du corps, fréqucniolt les salles d'armes et écrivait Un traité sut l'escrime ; leachevaiix preiiaienl aussi une partie de son temps et beaucoup de son argent. De plus, ses études dans Us sciences naturelles, les mathémaliques et la mécanique, eussent; elles été limitées A une seule de ses branches, auraient sutll k remplir la vie d'un homme. Enfin, Léonard de Tlncl était cour- , tiaan, et remplissait tous iea devoirs d'une servitude qu'il s'imposait volontaiiement.
Ainsi se passèrent les seize arinéci de son premier séjour It Milan,
Alors la fortune abandonna l.iiuli le More. Tralii par ses allli's, livré par eux aux Français, il alla mourir, prisonnier de guerre, au château de Loches, en Touialne, o(i pendant dix années, selon l'expression de Gulchardln, une étroite cellule contint tes projeli d'une ambition pour qui les frontières de l'Italie entière avalent été Irop limitées.
Milan, pris, perdu et repria, dans l'espace de quelques mnis, connut les humiliations el les désastres de l'ocrupatinn étrangère. Lee partisans de Srona furent abandonnés â la vengeance du vainqueur; on aljatiitleurs maisons. C'est alors que furent détruits un magnifique palais que Léonard.avalt construit pour Galea^o de San Severlnn, el le modèle de la statue équestre de François Sforia, que Léonard, trop préoi^cupé de son Cetiacola, avait oublié de faire couler en Lronie, Ainsi périt le fruit de dix années de labeur assidu, le cLct-dœuvre qui devait Iramortullscr son
De Vinci n'avait pas attendu cette catastrophe pour quitter Milan. On lit sur la couverture d'un de ses manuscrits la note suivante, qui prouve qu'au milieu de ces désordres son malheur personnel ne le rendit pas insensible i celui d'autrui : • Il caslellano fatto prigione — il visconte strasclnato, e pnt mottp il Hgiolo — Gan délia Roaa lolloll l dunari — Bergonio printiplo e nol valie e poi fuggi le fortune. — Il duca perso lo slato e la robae la llheTti, e nessuna sua opcra siflnèper lui. >
LKOJNAlil) 1)K VINCI. i\[)
Ruiné dans sa fortune et ses espérances, atteint dans sa réputation par la perte de son œuvre capital, Léonard de Vinci retourna à Florence, comme l'animal blessé revient au gîte chercher le repos et la sécurité. Mais Florence, en proie aux révolutions et aux luttes démocratiques, n'était pas encore revenue des terribles émotions occasionnées par les dernières scènes de la vie de Savonarole — 1498 — Parmi les artistes, les plus chers amis de Léonard, le Botticelli et le Credi avaient renoncé à la peinture pour .pleurer le réformateur. Mû par un même sentiment, Frà Barlolomeo, que Léonard avait pu connaître avant de partir pour Milan, s'était jeté dans la dévotion et fait moine dans le couvent de Saint- Marc. Le Pérugin se survivait à lui-même; Raphaël en était au début de sa carrière, et Andréa del Sarto quittait la boutique de son père, le tailleur, pour entrer en apprentissage chez un orfèvre. Michel-Ange, que Léonard avait dû connaître enfant, ëlait devenu son rival, et un rival sans générosité, favorisé par le nou» veau gouvernement, qui voyait en lui un partisan des Médicis gagné à la cause républicaine, et voulait, par son exemple, encourager la défection.
Ce séjour à Florence fut court. Léonard de Vinci entra au service de César Borgia, qui lui donna la direction de ses fortifications. Trois ans plus ta{4i ^ 1& i^o^ ^ d'Alexandre VI, Borgia devint, comme Louis le Mon, un éclatant exemple des vicissitudes de la fortune, et alla périr misérablement devant une bicoque en Espagne.
Léonard de Vinci revint à Florence, pour ce fameux concours des cartons, si célèbre dans l'histoire des beaux-arts. Il s'agissait d'un tableau que la Seigneurie voulait faire peindre dans la salle du conseil. Les concurrents étaient Michel-Ange Buonarotti et Léonard de Vinci. Le premier choisit un épisode du siège de Pise ; le second, un combat de cavalerie, dont la bataille d'Anghiari, en 1440, lui fournit le sujet.
Ces cartons n'existent plus, mais voici ce qu'en a dit Benvenuto Cellini, qui les avait copiés : « Ces esquisses représentaient la 'Ville de Pise, assiégée par les Florentins; celle de Léonard de Vinci offrait un combat de cavalerie, divinement travaillé, et celle de Michel-Ange des fantassins qui se baignaient dans TArno, et qui, au cri d'alerte, couraient aux armes à demi-nus, avec de si beaux gestes, si admirablement dessinés, que ni les nnciens ni les modernes n'avaient jusque-là rien imaginé qui pût l'égaler. »
70 i.i:.i>Aiii> fm: ïisci. ~
Cetllnl ajoute que \Cs travaux de llli'liel-Ange n'ont Jamais t^Iu ces premières éludes <.
Cet cartons ont si liien Tail éjioquR dam l'hl^tuire îles tieau\srU, que tous les arijetes qui le» étudièrent, et ce furent les plus illustres, formèrent par ce seul fait une catégorie pariiculièremenl digtin^uée; on disait d'eux : • Il a étudié les carions, * comme de dos jours, en parlant d'un vétéran éprouvé, on dit : ■ U était à AuBlerlitz, ou A Waierloa. •
C'est en l &03 que Lâtnavil de Vinci fit son carton ; c'est seidement en t&OC que Hichel-Ange termina la sien. Cettn différence de temps et de sujets semble indiquer que le mot concours, employé dans tous les récit», exprime, la lulte de lalentK qui s'établit entre les deux Illustres artistes plutdl qu'un concours dans le sens nrdMlre du mol. Cela esl d'autant plus probalile, que ces réelts s'accardert ù attribuer la victoire il Mithel-Anga, et que Miicndanl Léonard peignit, surle murde la stalle diitnnsell, le gujetd*e son carton. On l'y vnyail enivre quelques années plut lard; mais la peinture était plus ruinée que celle du Ctmamto, h Milan, et bientôt, au milieu des grandes catnsiropties qui désolèrent Florence, elle disparut «nlièrement, sauj qu'une si grande peiie ait laissé aucun souvenir.
Léonard de Vinci travaillait teniemeoti i> aspirait H la perfection et n'était Jamais i^atisfail de non onnge. La Snlgncurk élait impatiente de voir achevés les travaui qu'elle avait commandés 1 elle n'épargnait W rsrllste ni les remoulrunces ni les paroles blessantes. Léonard n'en tanail compte, il entendait Iravaillei' H son temps et selon sa conscience. De là, des tiraillements et des querelles qui s'envenimèrent de Jour en Jour.
D'un aulre cAté, Louis XII rendait sa domination ncoeplable au\ HilanaiS) les beaux-arts reprenaient en LomLardie une nouvelle activité ; Léonard venait de perdre son pbiB, avec qui II avait toujours été dans le; termes les plus alTectUL'UX ; ses amis et se^ élèves lui écrivaient de Milan pour l'engager J ï retourner; le rot
1 i;esl»q.pe qui a piru à Londc Eoui ]e> jeui de Hichel-.MiBO liii
et, 1) j' a tfUlB|ue> fanées, reprcienlni DiluuE réduites, ^varh par Schiu-ouctli, i
-raJnie. - Uiilioos p.nll Wt une ropi.
d'Kdfiinck représenlaul nanUe vlendard. Le desim d« Rubeiii C>
jsrd de Vindh c'Ht cell« beliu gr,.Ti,f, covallc» qui atliU)u<ul £t délBDdeiit ut il parti! de U colleclloa du Lauir«.
LKONABD DE VK>CI. 71
de France l'y invitait. Il se remit donc en route en 1507, laissant inachevés plusieurs des travaux qu'il avait entrepris à Florence. Les quatre années qui suivirent furent les plus belles et les plus heureuses de sa vie. Honoré de la faveur du roi, en relation d'amitié avec le maréchal de Chaummit, entouré d'élèves qui l'aimaient comme un père, il put se livrer à ses travaux sans craindre les tracasseries ni les rivalités jalouses. Mais, hélas! sa fortune eut
"Ifes revers aussi prompts et aussi grands que cette courte prospérité. En 1511 mourut son protecteur, le maréchal de Chaumont; l'année suivante, le sac de Brescia commen<;a la ruine de l'influence française; les défaites se succédèrent rapidement, et, en 1514, le 7 août, Louis XlLsigna déflnitivement sa renoncifition au Milanais en faveur des Sforze. Léonard, partisan avoué des Français et trop en évidence pour n'être pas une des premières victimes de la réaction, dut s'exiler de nouveau, mais, cette fois, il partit accompagné de ses élèves.
Arrivée à la frontière, au sommet d'une colline, la petite caravane fit une halte, pendant que Léonard esquissait rapidement le paysage sous ses yeux, dernier souvenir de sa patrie d'adoption. Léonard de Vinci se rendait à Rome.
Léon X régnait, et Raphaël, ru Vatican, remplissait le monde artistique de sa renommée. Léo»iard pouvait donc se flatter de recevoir l'accueil que méritaient sa réputation et ses talents. 11 ne rencontra que froideur et dédain. La réaction contre les Français était dans son paroxysme ; Raphaël lui-même lui servait d'instrument, en peignant dans sa seconde salle ces sujets où, sous le voile transparent de l'histoire, il fait de Louis Xil un xVttila; et un saint Léon de Jean de Médicis. Léon X ne vit en Léonard que le peintre
■ du roi de France * et l'ami des Français; il lui donna une commande, mais il semblerait que ce fut seulement afin d'avoir une occasion de l'humilier et de le vexer. Michel-Ange, qui travaillait à Rome au mausolée de Jules II, ne vit pas sans inquiétude Tar-r rivée de Léonard, non moins renommé que lui comme sculpteur, et, sa vieille antipathie se réveillant avec une nouvelle force, il lui suscita toutes les diflicultés (pie sa position ne lui rendait que trop facile d'accumuler sur le chemin d'un rival.
Un noàveau revirement de fortune vint tirer Léonard de Vinci d'une positloa intolérable pour un homme de son caractère et do
1 Léonard eu avait reçu le titre en IHOG,
7i LhO.NAlU) IM. \ IM'A.
ftbil iiKTitr, Fjan(.'(»is I«', victorieux à Marignan — 1515 — entra a Milan. Il \it le O.-ttficoIo et voulut le faire transporter à Paris, ('(•mine le iihi:; beau trophée de f^ victoire ; mais, la tentative de (Ictucher cette peinture de la muraille sur laquelle elle a été faite najant pas réussi, ce projet fut abandonné. Ne pouvant emporter raiivre, le roi de France \oulut emmener l'artiste; il avait hérité (!'.' la iiiande aU'ection de son prédécesseur pour Léonard de Vinci. Celui ci avait alors .soixante-trois ans; if éliiit fatigué et découragéi il aspirait au repos, l/oifi e de François I«' fut acceptée, et Léonard, a( i-onipapné de son lidèle ami Melzi et de quelques élèves, se rcndit en Touraiiie, à (iiloux, près d'Amboisc, où le roi lui donnait riio.spilalité. 11 > vécut quatre ans daiis la retraite, travaillant peu, MKMlitant beaucoup, plus occupé de sciences et d'études d'ingéniffiir <iue de beaux-arts. En 1510, il mourut, non dans les bras du roi, comme on Ta dit par erreur, mais dans ceux de Melzi, son élcNC et son ami. Un an après lui, Raphaël aussi descendait dans la tombe.
Outre la C"?«? il reste peu de choses des fresques de Léonard de Vinci. A Vaprio, aux environs de Milan, on voit sur la façade de la maison de François Melzi une Viiirye colossale passablement cndonmia^ée par les injures du temps et les feux des bivouacs. A lionio, dan» le couvent de Saint-Onuidire sur le s(>nnnct du Janiculc, où b; iasàc vint mourir la veille de son couronnement au Capilob*, il y a de Léonanl une Vi'erf/c au ilonntairc qui est assez liKii conscr\é«' ; la tête de la Madone e.«*t du plus beau style, mais IKnl'ant .lésus est inférieur au talent de l'artiste. Conmie la plupart des peintures de Léonard, celte fresque a poussé au noir.
Ses talileaux à Thuile sont plus nond)reux, mais ceux dontTauthcnticité est incontestable sont fort rares. Léonanl «le Vinci rélléchissait pendant des années à l'œuvre qu'il voulait entreprendre, et il l'exécutait avec un soin infatigable. Jamais il ne peignit de verve, ce «lui n'exclut pas rinspirati(»n, mais la contient et la dirige par la réllexion.
Le iK)rtrait de Lisa del Giocondo est le tableau le mieux conser\é, le plus beau, le plus caractéristi([ue qui soit resté de ce grand pf inire : liarmonie inimitable dans tous les traits de cette ligure, des \eux qui vivent, et ce regard tendre, mélancolique, un peu voluptueux, qui fait le cliarme de ses têtes de femme, (le u'.'st pas l'ardente ima^inati(m, trop sensuelle, du Titien ; ce n'est .
LEOxNAKD DE VK>OI. 73
pas la pureté céleste des vierges de Raphaël, c'est une passion sérieuse, noble, éternelle *.
Il existe un assez grand nombre de très- belles copies de ce chefd'œuvre, faites probablement du vivant de Léonard de Vinci, et î)ar ses élèves.
Un autre tableau non moins célèbre, et qui fait aussi partie de la galerie du Louvre, représente la Vierge, assise sur les genoux de sainte Anne et se baissant pour prendre Tenfant Jésus, qui est à terre et qui caresse un agneau. Ce tableau, qui n'est pas achevé, est incontestablement original, quoiqu'on disent quelques connaisseurs. Le sujet est étrange, mais c'est celui d'une image miraculeuse qui était dans l'église de San Celso, à Milan, et qui, le 30 décembre 1485, par conséquent à l'époque où Léonard habitait celte ville, ^arut toute resplendissante de lumière. Ce nouveau miracle enflammant la superstition, l'image de San Celso devint l'objet de la dévotion populaire. Léonard de Vinci fut chargé de peindre une nouvelle madone ; Raphaël ^ et Moretto reçurent aussi des commandes pour le même sujet.
Quand Léonard avait longtemps médité un sujet, il ne se contentait pas de l'exécuter une seule fols. Toujours visant à la perfection, il le reproduisait modifié d'après ses nouvelles idées. C'est ainsi qu'il existe de lui cinq ou six Hérodtades, et que le tableau d'après l'image miraculeuse de San Celso a été reproduit par lui de plusieurs manières. Il en existe un à Munich, que les uns donnent pour l'original même qui fut peint pour l'église de San Celso, les autres, pour une magnifique copie par Solalno, l'un des meilleurs élèves de Léonard ; une autre copie, au Brera, à Milan, serait de BernardinoLuini, etune troisième, à Florence, d'AurelioLuini» Léonard s'était proposé de peindre ce sujet dans l'église de l'Annunziata, à Florence, et Filippino Lippi lui avait cédé, par déférence, la place même sur laquelle il allai t commencer une fresque. Le carton seul fut fait ; c'est celui qui orne aujourd'hui l'Académie des beaux-arts de Londres. Quand Léonard l'eut terminé, toute la population de Florence, jeunes et vieux, hommes et femmes, viht admirer ce travail, qui n'avait pourtant pas le charme d'une peinture. L'enthousiasme fut général : telle était l'éducation artistique de ce peuple, qui, depuis un siùcle, voyait se succéder les plus
1 Constantin, Idées italiennes»
2 Le tableau de Raphaël fait actuellement partie de la galerie du Belvédère, à Vienne.
7 4 LKOINAKI) l)K VIACI.
grandes merveilles de l'art, produites non pas par trois ou quatre artistes, mais par des générations d'hommes dont le génie encyclopédique est un inépuisable sujet d'étonnement et d'admiration.
Il existe dans les principaux musées de l'Europe quelques ta^ bleaux de Vinci, ou qui sont assez beaux pour être attribués à ce grand peintre. Son portrait est dans la galerie de Florence ; dans la galerie Sciarra, à Rome, il y a de lui un petit tableau fort précieux, la Modestie et la Vanité ^ représentées par deux demiilgures de femmes, l'une parée et un peu coquette, l'autre, plus simple et plus modeste. Celle-ci a un voile sur la tète ; c'est un profil d'une admirable pureté; la Vanité^ vue de face, a un sourire d'une irrésistible douceur. Ce tableau atoutlefini de Léonard; la tête de la Vanité est admirable par le modelé, la vivacité des yeux, et surtout la finesse d'expression. C'est le cachette ce grand peintre, d'autant plus aisé à reconnaître que personne n'en approche.
Ce sujet de la Fa«i7^ paraît avoir été l'un des types favoris de Léonard de Vinci ; il en existait, dans la collection du prince d'Orange, une autre demi-figure non moins remarquable par le fini du travail. Le tableau si connu autrefois sous le nom de la Colombina, dans la galerie d'Orléans, maintenant à Saint-Pétersbourg, en est une vajiante de la plus ravissante beauté.
Que les personnes qui ont le bonheur d'aller à Rome veuillent bien suivre le conseil que je me permets de leur donner ici. En visitant les gnleries, qu'elles s'abstiennent de regarder tous les tableaux; il faut savoir d'avance quels sont ceux qui méritent une place dans notre souvenir, et ne s'occuper que de ceux-là. Tout regarder est le sûr moyen de ne rien voir. La vue, comme le goût, perd par la satiété la faculté de juger des nuances, et même elle cesse d'apprécier des nuances très-prononcées. Le plus grand inconvénient des grandes galeries, c'est le nombre trop Considérable de chefs-d'œuvre qu'elles renferment; les plus dignes d'intérêt échai)pcnt souvent à l'attention.
Il faut aussi ne se pas contenter de contempler un tableau isolément ; il faut le comparer aux œuvres capitales qui se trouvent dans la inéme galerie. Par exemple, dans ce palais Sciarra, il y a un tableau de Raphaël, le Joueur de violon^ de toiis les portraits le plus parfait peut-être qui existe, et, près de lu, un des chefsd'œuvre du Titien, une figure de femme ; comparez-les avec le tabcnn de Léonard de Vinci, cherchez les analogies et les différences
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qui cBraciérisent chacune de ces œuvres, et vous vous rendrei compte ainsi des qualités et du mérite reiatlt de ces grands peiii' 1res. Comparez Léonard de Vinci avec les artistes qui l'avoisinent, et vuua comprendrez lilen vile pourquoi il est si haut dans l'estime des connaisseurs.
Aifméiite d'aioir rendu la forme avec une perrection dont aucun autre artiste n'a approché. Léonard a joint celui de l'élégance du dessin et de l'expression. Uansîescumposiliona.'loul est noble, calme, serein. Par exemple, i! y a dans le Ccnacolo une pensée El élevée, que l'impression qu'on en retolt, bien que l'action soit passionnée, est celle d'une paix, mélancolique peut-être, mais pleine de douceur et de sérénité.
Ce caractère grave, un peu iriate, est aussi celui qui domina dans l'école de Florence, à sa plus belle époque ; mais ce n'est pas A Léonard de Vinci qu'elle le dut. Tout deux la reçurent de l'école d'Ombrle. Lorsque le génie de Léonard arrivé à maturité aurait pu obtenir à Florence une autorité Incontestée, le séjour de cet artiste dans sa ville natale Tut trop court pour j exercer une Influence durable.
Dans son auvre, il y a deux manières tiès-distincles. La première est une vigoureuse opposition d'ombre et de lumière; l'effet est prononcé, piquant, mais moins naturel que dans la seconde, où l'emploi des demi-teintes l'adoucit et le rend plus harmonieux. En cela, l'artiste a suivi une marche conforme aux inclinations de l'âge : du fracas dans la jeunesse ; de la sagesse et àa repos dans l'âge mur.
Les travaux de Léonard de Vinci ne nous sont parvenus que par fragmenta; la plupart ont i^érl. Ces débris laissent en^Tolr les proportions colossales de ce génie prodigieux) tublUaont trop incomplets pour qu'on puisse reconstruire la >UMK' -
Le monument de Francis Sforza, aussitôt ache^.ivtdétruil; ia Celle était déjà fort dégradée peu d'années apris !■ mort de Léonard; la peinture commencée par lui dans la salle du conseil, ù Florence, ne fut pas terminée et tombait en poussière presque du vivant de l'arliste; le carton disparut au siècle suivant; Il n'existe de lui qu'un Irès-pelit nombre de tableaux dont l'authenticité n'est pas douteuse; ses dessins d'archltcciure prouvent qu'il était aussi habile architecte qu'excellent peintre et sculpteur, mais tes édlllces eux-mêmes n'e premiers â pratiquer la gravure
7*; L^:<»ARn de tinci.
rpuvres en ce genre qne les vignettes qu'il fit pour Tacadëmie qu'il créa avec son ami, le savant Pacioli, et qui a été probablement la première réunion scientifique en Italie. On le voit, dans les l>caux-arts, rien de complet ne nous est resté de lui.
Dans les sciences, Léonard de Vinci n'a publié aucune d^ ses dc'couvcrtcs, et le plus grand nombre de ses manuscrits est perdu. u Ce qui nous en reste, dit M. Libri, ce sont des espèces de carnets où 11 écrivait ses pensées, ses projets, sur toutes sortes de sujets; où il esquissait le plan d'une église, le dessin d'une tète qui l'avait frappé, ou d'une machine qu'il avait imaginée en se promenant. Souvent on trouve dans le même feuillet un apologue politique, qu'on croirait dicté par Machiavel; des maximes philosopiiiques ou morales, dignes des philosophes de la Grèce ; des préceptes qui sembleraient tirés de Bacon; des recherches sur le vol des oiseaux; des problèmes d'algèbre; des fragments de géologie; des observations de botanique; des questions de mécanique ou de balistique; des théorèmes d'hydraulique, des sonnets, des dessins d'architecture et des caricaturés. Si l'on ajoute à cela beaucoup de faits relatifs à la vie et aux travaux de l'artiste, des tableaux synoptiques d'ouvrages qu'il avait écrits ou qu'il voulait composer, des contes badins, des recherches sur les langues, on aura une idée encore fort imparfaite de ces manuscrits ^. »
En 1797, M. Venturi a publié un extrait des ouvrages physicomathématiques de Léonard de Vinci, dont les manuscrits sont à la Bibliothèque impériale de Paris; M. Libri a donné, en 1840, un travail analogue, mais plus complet quant aux indications des ouvrages. On est stupéfait d'y trouver comme une prévision surnaturelle de quelques-unes des plus grandes découvertes qui ont immortalUé Copernic, Galilée et Kepler*. C'est ainsi que, dans un traité qni j^iï^t avoir été écrit vers l'an 1510, Léonard de Vinci parle de la rotation annuelle de la terre comme d'une opinion ad-
1 Libri, Histoire des sciences mathématiques en Italie^ t. III, p. 30. s U. Hallam, dans son Histoire de la littérature en Europe^ dit « qu'à la' fin du quinzième siècle la science avait probablement atteint à une liauteur qui ne se retrouve pas dans les premiers ouvrages imprimés. » En effet, à Tépoque où l^imprimerie fut mise en usage, on ne putilia pas une encyclopédie, c'est-à-dire un inventaire des connaissances humaines, et il est à croire qu'une certaine niasse de découvertes et d'opinions resta flottante et ne se fit jour qu'à la longue. Léonard de Vinci aurait donc déposé dans ces manuscrits des opinions et des faits que d'autres savants admettaient comme lui.
LEONARD DE VINCI. 77
mise par plusieurs savants de son temps. C'était devancer Copernic de trente ans. L'emploi de la vapeur comme force expansive, les principes qui président à la construction du baromètre, Tusage du pendule, sont indiqués dans les œuvres de l'artiste florentin, ainsi que les théories d'une science toute moderne, la géologie, qu'un autre artiste, Bernard de Palissy, devait révéler à la France plus d'un demi-siècle après Léonard de Vinci. En mécanique, il avait résolu plusieurs problèmes d'une haute importance. Dans l'optique, il découvrit la chambre obscure avant Porta; il décrit la perspective aérjenne, la nature des ombres colorées, les mouvements de Tiris, les effets de la durée de l'impression visible, et plusieurs autres phénomènes de l'œil qu'on ne rencontre point dans Yitellion <.
A une époque où l'autorité de la tradition dominait le mendie savant, aussi bien que l'Église, Léonard de Vinci avait, le premier, osé établir ce grand principe, que Bacon proclama un siècle plus tard, que « l'expérience et l'observation doivent être les guides de la vraie doctrine, dans les investigations de la nature . »
Tel fut cet homme extraordinaire que les savants et les artistes réclament comme une des lumières les plus pures et les plus brillantes qui aient éclairé l'intelligence humaine.
1 yitellion vivait dans le treizième siècle, mais son ouvrage sur l'optique iCa paruqu^en 1533, à Nuremberg; sa publication est donc poslérieurc de plusieurs années à la mort de Léonard de Vinci.