‹ Histoire de la peinture en ItalieChapitre 19 sur 66 · LE VATICAN · texte numérisé non relu

LE VATICAN

ducs, etc. Enfin, un édifice élégant aurait été élevé pour y tenir les assemblées du conclave * .

« Quelle gloire, s'écrie Yasari,' quelle gloire c'eût été pour Tlîglise romaine que de voir le souverain pontife, entouré de tous les ministres de la religion, habiter un saint monastère, y mener, comme dans un paradis terrestre, une vie sainte et céleste, y servir d'exemple à toute la chrétienté, et exciter ainsi les infidèles à adopter le culte du vrai Dieu! » Il est permis de douter que ce projet eût eu de si beaux résultats, mais les arts, du moins, ont profité des trésors immenses que Rome tirait alors de tous les pays de la chrétienté, et que les papes consacrèrent à ces embèl* llssements. Les arts ont été comme le cadre splendide d'un tableau qui n'a jamais existé; c'est précisément à l'époque où le saint-siége offrit le moins le spectacle de cette vie sainte et céleste qui devait servir d'exemple à la cAreïten/^, c'est-à-dire an ■ temps d'Alexandre VI, de Jules 11 et de Léon X, que les splendeurs delà cour de Rome furent portées à un degré inouï jusqu'alors, et jamais égalé depuis. Mais, si les arts peuvent orner l'autel, ce ne sont pas eux qui le consacrent et le sanctifient; pas plus que la pompe des cérémonies ne constitue le culte, et que l'image ne fait le saint.

Nous verrons bienlôt quels immenses résultats eurent ces projets, quant aux progrès de l'art, et leurs conséquences bien plus graves pour l'Église romaine et la chrétienté. 11 est curieux de voir se développer graduellement ces vastes travaux qui, par une dépense colossale, entraînèrent les souverains pontifes à des abus dont l'excès amena la Réformation.

Bernard Rossellini fut choisi par Nicolas V pour l'exécution de son plan gigantesque; les dessins de l'artiste furent approuvés; on mit la main à l'œuvre, et les bâtiments qui font face à la cour du Belvédère étaient achevés lorsque la mort du pape fit tout suspendre. Nicolas V avait été le digne précurseur de Léon X. La chapelle du Vatican qui porte son nom est le premier monument de cet esprit littéraire et artistique qui produisit la chapelle Sixtine, les stanze et les loges du Vatican. C'est dans cette chapelle que se trouve une succession de peintures à fresque par B. Angelico, égales peut-être à celles qu'il a faites dans le cloître ■ du couvent de Saint-Marc, à Florence ; elles représentent des su-

t Boscoe.

8 0 BRAMAME.

jets tirés de la vie de saint Etienne et de celle de saint Laurent. Cette chapelle est à peu près tout ce qui reste des anciennes constructions du Vatican.

Les travaux recommencèrent sous Pie II, Paul 11, Sixte IV, qui érigea la chapelle Sixtine, et At construire les appartements qui servent à la bibliothèque et à la réunion des conclaves ; Innocent VIII acheva plusieurs des galeries, les fit décorer de peintures et de mosaïques, et fit construire la villa du Belvédère. Alexandre VI fit élever cette partie du palais qui porte le nom des Borgia.

Mais c'est Jules II qui a poussé le plus loin Texécution des ma- x gnifiques projets de Nicolas V. Il eut l'heureuse fortune de trouver des hommes tels que Bramante, Buonarotti et Raphaël; et, en retour, ces immortels artistes lui durent l'inappréciable avantage de pouvoir développer librement leurs talents, sous l'impulsion des récompenses qui les encourageaient et dans la vaste carrière qui leur était ouverte.

La période où les arts ont le plus fleuri commence avec le règne de Jules II (1503), et finit à la mort de Léon X en 1521, ou plutôt à la prise de Rome par les troupes du connétable de Bourbon en 1527. C'est dans cet espace de temps qu'ont été produits la plupart des grands ouvrages en peinture, en sculpture et en architecture, qui ont fait l'admiration des générations suivantes, et n'ont jamais été égalés. Sous la protection de Jules 11 et de Léon X, tous les grands artistes, aidés de leurs nombreux élèves, firent desefl'orts simultanés, etleurs productions rivales sont des tributs payés à la munificence de leurs patrons et à la gloire de leur siècle.

Bramante, — 1444-1514. — Il était du duché d'Urbino, ainsi que Raphaël, dont il fut le grand-oncle, ou, au moins, le proche parent. Tout en pratiquant la peinture, il fit de fortes études mathématiques dans leur application à la géométrie. Appelé en Lombardie pour décorer de ses peintures à fresque les églises de Bergame et de Milan, le cardinal Sforza, frère de Louis le More, le chargea de reconstruire la cathédrale de Pavie. Tandis que Léonard de Vinci était adjoint aux architectes du Dôme de Milan, pour l'achèvement de cet édifice. Bramante reconstruisait l'église de San CelsoS où l'image miraculeuse delà Vierge, refaite par Léonard de Vinci, attirait la foule des croyants.

1 Elle n'existe plus.

BR\M\NTE. 81

Il ne reste plus rien en Lombardie des travaux de Bramante, ni en peinture, ni en architecture, sauf un petit édifice qui sert de sacristie à l'église de Saint- Saty rus, à Milan, et qui excite toujours l'admiration des connaisseurs.

On dit que ce fut la vue du Dôme de Milan qui détermina Bramante à se faire architecte. Cela ne parait pas probable, car, outre que, lors de son arrivée en Lombardie, Bramante avait en architecture des connaissances assez étendues pour qu'on le consultât sur la construction du Dôme, il serait surprenant que l'architecture de cette cathédrale, qui aurait fait une si vive impression sur l'artiste, eût laissé si peu de traces dans son œuvre. Le Dôme, dont la première pierre avait été posée en 1386, était bien loin d'être achevé ^ lorsque, cent ans plus tard, Bramante put en admirer le style.

De Milan, il se rendit à Rome, où le pape Alexandre VI l'appelait pour diriger les grands travaux du Vatican.

Plusieurs des édifices remarquables de Rome, soit d'utilité publique, soit habitations de simples particuliers, entre autres l'hôtel Torlonia, autrefois Guiraud, et le palais de la Chancellerie, sont des ouvrages de Bramante. Sans parler de Saint-Pierre, dont il fit les plans et qui est son œuvre capitale, on conviendra que le style de ce grand artiste ne participe en rien du genre gothique. La découverte, dans le siècle précédent, des lois qui président ât la construction de la voûte opérait une révolution dans l'architecture. Le style grec, combiné avec les ressources qu'offraient des moyens de construction inconnus des anciens, aboutissait à ce style moderne dont la Loggia dei Lanzi, à Florence, est le premier et le plus beau modèle. Bramante ^ plus que tout autre, contribué à fixer les traits caractéristiques de la nouvelle architecture, précisément en faisant disparaître les vestiges du style gothique, qu'Orcagna, Brunelleschi, Âlberti, etc., y avaient conservés.

Bramante devint l'architecte en titre et le favori de Jules II, qui, par une bizarrerie qui n'était pas rare à la cour de Rome à cette époque, lui donna, pour rémunération de ses travaux, une sitiécure très-lucrative, mais d'un caractère absolument étranger aux beaux-arts, le sceau des brefs. Cet arrangement avait pour le pape le double avantage d'assurer de gros émoluments à son favori et

1 li le fut seulement en 180S, sous le règne de Napoléon 1er.

82 MICHEL-ANGE BlION AROTTI.

de les faire payer par le public. Un autre artiste, Sebastlano. de Venise, obtint, quelques années plus tard, ce même emploi, d'où lui vint le surnom de Sebastiano del Piombo",

Richement payé, puissant par son Influence, et ayant trouvé chez le pape autant d'ardeur qu'il en avait lui-même pour les travaux gigantesques, il mit tout son esprit de courtisan à entraîner Jules II à des entreprises où celui-ci n'était déjà que trop disposé à le suivre.

A peine couronné pape, Jules reprit les plans de Nicolas V. Bramante fut chargé de construire deux galeries destinées à établir des communications entre le palais pontiflcal et les jardins du Belvédère. Le génie de l'artiste lui fit surmonter l'obstacle qu'opposait l'inégalité du sol. Le plan de ces superbes (Constructions, où ces inégalités de terrain disparaissent au moyen de rampes dessinées avec une étonnante habileté, et ornées de rangs de colonnes de diflerents ordres, est considéré comme une merveille.

Une seule des deux galeries fut exécutée par Bramante ; elle a douze cents pieds de longueur et fait le pendant de l'autre Loggia, du côté opposé, dont la construction, commencée par Bramante, ne fut achevée que sous le pontificat de Pie IV.

La réputation de Bramante, arrivée à son apogée, allait pâlir devant celle d'un artiste plus jeune que lui de trente ans, le vainqueur de Léonard de Vinci dans le fameux concours des cartons, dont nous avons déjà parlé. Mais, en revanche, Michel-Angç Buonarotti faisait naître l'occasion qui devait immortaliser le nom de Bramante en appelant ce grand architecte à construire le plus magnifique, et, par sa destination, le plus populaire de tous les édifices modernes, l'église de Saint-Pierre de Rome.

Les encouragements que les souverains pontifes ont accordés à l'architecture, à la peinture, à la sculpture, n'ont précédé que de très-peu de temps l'époque où les beaux-arts atteignirent leur plus grand lustre, dans l'ère mpderne.

Michel-Ange Buonarotti, — 1474-15G4. — Un liouvel incident avait donné un nouvel éclat à la rivalité entre Léonard de Vinci et Michel-Ange Buonarolti, et celui-ci, encore une fois vainqueur, en était devenu le véritable chef de l'école de Florence.

A l'un des angles de la principale place de cette ville se trouvait un énorme bloc de marbre auquel Simone de Fiesole, sculpteur florentin et élève de Giotto, avait voulu donner la forme d'une

MICUKL-ANGE BUOINAROTTI. 83

figure gigantesque. C'était une mauvaise ébauche qui encombrait la voie publique, et l'on tenait pour impossible d'en tirer parti. La municipalité voulut résoudre déAnitivement cette question et faire disparaître cette masse informe, que, dans ces temps artistiques, on considérait avec raison comme une honte pour Florence. On s'adressa à Léonard de Vinci et à Michel-Ange Buonarotli.

Après un long examen, Léonard de Vinci refusa, disant que, pour faire de ce bloc une statue, il faudrait nécessairemant rapporter des fragments pour combler les vides que présenterait le marbre.

Michel-Ange, au contraire, prit l'engagement d'en faire une statue d'une seule pièce. Cette ébauche informe devint, entre ses mains, la belle ligure colossale de David, qu'on voit encore aujourd'hui sur cette magnlQque place du Qrand-Duc^ où, d'un côté, ^K^élève l'ancien palais des Médicis, et de l'autre côté, la Loggia del ^j&anzi. Michel* Ange avait pris ses mesures avec une telle précision, qa'en plusieurs endroits il a laissé subsister, et avec avantage, la rude surface du travail de Simone.

Jules II conçut l'idée d'immortaliser son nom en l'associant à celui du plus grand sculpteur de son temps, dans une œuvre telle, que le monde n'en aurait pas encore vu de semblable. Ce fut l'objet de sa plus vive ambition. Par les offres les plus brillantes, il décida Duonarotti à venir à Rome, et à se charger de lui ëltver à l'avance son propre mausolée. Bonne pensée, surtout chei un pape, que celle de la tombe ! Mais Jules n'y songeait qu'au point de vue artistique ; il voyait le monument, non le sépulcre. Ce fut bien ainsi que le comprit le sculpteur.

On dit que Michel-Ange médita sur son sujet pendant plusieurs mois sans tracer un seul contour. Il produisit le plan d'un monument qur, par la beauté des formes, la grandeur des proportions, la perfection des ornements et le nombre des statues, devait l'emporter sur toute autre construction de ce genre, faite par les anciens ou par les modernes, pour quelque puissant monarque que ce fût.

Le mausolée, tel qu'on le voit aujourd'hui dans l'église de Saint- Pierre-ès-Liens, n'est qu'une faible partie du monument dont Michel-Ange soumit le dessin à Jules H. Cette composition, mélange de sculpture et d'architecture, devait offrir un massif quadrangulaire, orné de niches d'où sortaient des victoires ; les angles étaient décorés de cariatides auxquelles s'adossaient des figures de captifs.

MICMKL-AMGE BtOiNAKOTTI.

^<>ui dua ^[*"'**^''® ^^ 8'élevait un second massif plus étroit, au- <ie fcibyil L **^"^ ^^^^^^ ^®* *^*"®* colossales de prophètes et 1J> I airL^Î* *^ *^"^ ^**^* couronné, par retraites, d'une masse

L'esn » ""'"^^ ^^ "^"'®' allégoriques, en bronze, cljef-d' ^"^^^^ ^^ ^"^®* " s'échauffa encore plus à la vue de ce 'nent ^^^^^' ^^^^ *^ ^^^lait un édifice pour renfermer ce monuneriient f '"^ "*«" possédait aucun dont fes dimensions et les orraser l ^*^^"*^ ^'^"®* ^® *® recevoir. Il conçut alors l'idée de 11.».. ^ ^^cille église de Saint-Pierre, pour en reconstruire une

**Ulrg aiifi \a A

t^hef- 1» '"cme emplacement, et qui fût en architecture un

..« .^ *^vre aussi surprenant que devait l'être pour la sculpture

^'«erveilleux mausolée.

ancienne basilique fut démolle. Pour répondre à l'ardeur de es II, on y mit une telle précipitation, qu'un grand nombre de

s ûtues, de morceaux précieux, de tombeaux, furent détruits, L indécence alla jusqu'à disperser les ossements ensevelis dans II vieille église. On aurait dit que, dans sa grande impatience de mener à fin cette entreprise, le pape eût volontiers échangé fa tiare pour la lampe d'Aladin.

Bramante fut chargé de tracer les plans du nouveau Saint-Pierre. Celui que choisit le pontife surpassait en étendue, en richesse et en grandeur, tout ce que Rome avait vu de plus magnifique, ménut au plus haut période de sa splendeur.

En peu de temps, le nouveau Saint-Pierre commença à s'élever sur les ruines de l'ancien ; mais les plans étaient trop vastes, il fallut les modifier. La vie humaine n'est pas proportionnée à de si colossales entreprises. Bien des années après la mort de Jules II (1513) et celle de Bramante (1514), on travaillait encore à la construction de Saint-Pierre. Les plus grands artistes y ont consacré leurs talents : Bramante avait élevé l'édifice jusqu'à l'entablement; Haphaêl, qui lui succéda, puis San Gallo, Michel-Ânge> Gioconda^ et enfin le Bernini, qui l'acheva, continuèrent les travaux pendant cent soixante- dix ans, presque sans interruption;

Saint-Pierre a été achevé; mais le mausolée, qui en fut la première pensée, ne l'est pas, et même il ne se trouve pas sous les voûtes qui devaient le protéger. C'est à Saint-Pierre-ès-Liens *

1 Bâtie en 442, sous le pontificat de Léon le Grand, par Eudoxie, femniè de Yalentinien III, pour conserver les chaînes qui avaient lié saint Pierre, à Jérusalem. Reconstruite au huitième siècle ; restaurée par Jules II. C'est clans celte église que Grégoire VII fut couronné pape en 1073:

MiCHEL-AMiK Bl (».> inOT f I. 83

qu*oii voit l'œuvre de Micliel-Ânge, considérablement écourtée; le Moïse, la Religion et la Vertu sont les seules statues qui aient été placées; quant aux autres figures, il n'y eut de terminé qu'une Victoire et deux captifs ; la Victoire est à Florence, et deux captifs, envoyés à François I«s sont maintenant au Louvre. Le Gor{tt de Jules est enseveli au Vatican.

Qa|]H^|ples H, ce représentant de ce Jésus si pauvre et si humble, (j^^Pvavait pas sur cette terre une place pour reposer sa léte, eni l'étrange désir d'élever un si splendide monument à sa dépqtiille mortelle, il ne se doutait pas qu'avec elle il allait ensevelir aussi une grande partie de la puissance papale.

La construction de Saint-Pierre entraîna le saint-siége dans des dépenses énormes ; pour y subvenir, on battit monnaie par tous les moyens possibles. Tout se vendit, jusqu'aux mérites des saints. Les bonnes œuvres qu'ils avaient faites au delà de ce que l'Église romaine considère comme nécessaire pour entrer en pa> radis formèrent un trésor sur lequel les papes tirèrent à Tordrede quiconque donna son argent, pour se libérer du purgatoire. L'excès de cet abus amena la Réforme. Voilà à quoi aboutit, dans Tordre moral et politique, l'ambition de Jules IL Pour les beaux^arts, elle eut des résultats d'une gloire sans mélange.

Quand Michel-Ânge faisait rjes plans du mausolée de Jules II, Raphaël, déjà artiste, étudiait à Florence avec son ami Frà Rartolomeo les œuvres de Masacclo. Il avait été témoin de la lutte entre Léonard de Vinct et Ruonarotti. Celui-ci avait alors près de trente ans.

On dit qu'à l'aspect de ses œuvres, on peut découvrir le caractère d'un artiste, bien plus, ses habitudes de corps, comme à l'écriture on prétend connaître l'écrivain. Je ne sais trop Jusqu'à quel point ce système est fondé; mais^ si nous l'appliquons aux trois artistes que nous venons de nommer, il faut reconnaître qu'il a quelque chose de spécieux. Leurs portraits, peints par euxmêmes, sont singulièrement en rapport avec le caractère dominant dans leurs œuvres.

Chez Léonard de Vinci 'i la finesse, l'esprit, l'élégance; cher Raphaël, qui n'était pas beau, quoi qu'en dise la tradition populaire, mais qui avait le charme de la jeunesse et de la bienveillance, c'est la douceur, l'harmonie, la simplicKé, l'élévation ;

1 Son portrait, dessine au crayon roupie, à la Biltliotlièquc aml)rnsipnnc, à Milan.

8G MlCHia-ANGK BLOÎN AJIOTTI.

chez Michel- Ange, l'én^pie mêlée de rudesse, une verve que rien ne contient, un mépris de l'élégance qui s'est traduit dans sa vie privée en une austérité peu aimahle. Un accident dont il fut victime dans sa jeunesse ajouta à l'expression déjà sévère de sa physionomie. Un de ses condisciples, Pierre Torriglaoo. ^^ âva une querelle d'atelier, d'un coup de poing lui cassa H^J^, et Buonarotti en resta déflguré le reste de ses jours. ^jji^^Sr-

11 était de taille moyenne, fortement construit, un^lpï^ÇiOups de hache; sa tète large, tfon front spacieux et bos&el#i.«m yeOK bruns tachetés de jaune, ses membres nerveux, donnaient à sa personne un caractère de vigueur et d'énergie que son moral réalisait à un degré plus haut encore.

La famille Buonarotti appartenait à la plus ancienne noblesse toscane: Michel-Ange était de l'illustre maison des comtes de Canossa. Sa vocation pour les beaux-arts surmonta tous les obstacles que l'orgueil de sa famille opposa à sa carrière d'artiste.

Il entra comme apprenti dans la boutique de D. Gbirlandajo. Telle fut la précocité de son génie, qu'avant la fin de son apprentissage il corrigeait les dessins de son maître. Vasari, son élève et son biographe, raconte qu'au lieu de payer, selon l'usage, une forte somme au maître, celui-ci s'engagea à donner à l'apprenti une rétribution anniieUei^ faible, il est vrai, mais qui montre que sa coopération avait 4^à quelque valeur, puisqu'on ne lui demandait rien pour lui enseigner son art. Au reste, ce qui le prouve mieux encore que la lettre ^'apprentissage, ce sont les premiers essais de Buonarotti. /

Son ardeur pour l'étude le tenait éloigné des plaisirs de son ûge: constamment occupé à dessiner, il quittait l'atelier pour aller, au Carminé, copier les fresques de Masaccio, ou, dans les jardins de Saint-Marc, étudier les antiques que Laurent de Médicis y rassemblait à grands frais.

Michel-Ange, âgé de quinze à seize ans, avait remarqué dans cette collection une tète de faune fort endommagée, et qu'il eut la fantaisie de rétablir, en la copiant, telle qu'elle avait dû être originellement. Séduit par son propre travail, il alla au delà de ce qu'il s'était proposé et termina la tête en y apportant de notables améliorations. Laurent deMédicis s'intéressait au jeune apprenti ; en se promenant dans ses jardins, il s'arrêtait volontiers

1 Sculpteur florentin. Condamné à mort par l'Inquisitiou, en Espagne, pour avoir brisé une statue de la Vierge, son propre ouvrage.

près de lui pour suivre ses progrès et échanger quelques paroles, d Tu as fait ton faune vieux, et tu lui laisses toutes ses dents, lui dit-il un jour en plaisantant, ne sais-tu pas qu'il en manque toujours quelques-unes aux vieillards ?» Le duc parti, Michel- Ânge cassa une des dents, et creusa la gencive comme si la dent était tombée *.

Laurent se prit pour lui de grande affection ; il voulut l'avoir dans sa famille, le logea au palais et le traita comme s'il eût été son propre fils. On a voulu faire honneur exclusivement à l'artiste d'une faveur qui, probablement, fut accordée au jeune homme de noble extraction, passionné pour l'étude. Michel-Ange était encore presque un enfant, il donnait des espérances, mais n'avait pas déjà conquis des distinctions. Laurent le Magnifique avait trois fils : Pierre, qui lui succéda, Jean, qui devint plus tard Léon X, et Julien, encore enfant. Buonarotti, de trois ans plus jeune que l'aîné, avait un an de plus que le second, et il est à croire qu'en donnant à ces jeunes gens un condisciple de leur âge, remarquablement studieux et intelligent, Laurent avait espéré^fes stimuler au travail. En effet, Michel- Ange participa aux leçoéi^que les hommes les plus savants, les littérateurs les plus distiiigués, plus particulièrement Ange Politien, donnèrent aux j eunes Médicis.

Ces précieuses ressources, les encouragements qu'il reçut dans cette noble famille et la vue continuelle des chefs-d'œuvre dont il était entouré, durent çxercer la plus heureuse influence sur le développement intellectuel de l'artiste.

Ces années heureuses ne furent pas de longue durée. Laurent de Médicis mourut le 8 avril 1492, et son fils Pierre, en lui succédant, n'hérita ni de sa haute intelligence, ni de son estime pour les arts, ni de son affection pour Buonarotti. C'est Pierre de Médicis qui, pendant tout un hiver, occupa Michel-Ange à faire des statues de neige.

Celui-ci quitta enfin le palais des Médicis, pour aller vivre chez le prieur de l'église du Saint-Esprit, avec qui il fit un étrange marché : Buonarotti travaillait comme sculpteur à orner l'église, et le prieur payait l'artiste en cadffV'res, que fournissait sans doute le cimetière du monastère. L'éttrde de l'anatomie était devenue une passion chez Michel-Ange, à peine âgé de dix-huit ans.

1 dette tète e&t dans;U galerie degii IJffizi, à Florence.

MS HirilEL-ANIlE BI'UN^HIITTI.

I^ éïénemînta Ipi plui graTes, te surcérlnnl avec une »lri>mtt rapldllé, Jelérenl UentM Michel-Ange dam le lourhillun dp» nuitalion» politiques et des lutte» de parti.

L'année même où mourut Laureni h- MiiuiiUliiiic, Rodrigue Borgla fut élu pape. La politique, lea ilnr^lpriiFtits et les crime» d'Alexandre VI et de «ci enfants ocr»siorini'ri'iil iino rennenlnlion générale, nulle part plu» Tlve qu';. l'iiin-nrc, m'j lei prédications de Savonarote Jetèrent bleot6t louK' la populntinn dans une agitation fiévreuse, durant cinq inim^ea consécutive». Au milieu de cette crise, l'armée Trançalie, allunt A la con>)uéle de ' Naplea, entra en Italiei le condisciple de Michel-Ange, Pierre II, livra à Charles Ylll les forteresses de la Toscane, et lea Florentins, Indignés, chassèrent de leur Tille leaUédiciâfltSI). Li^a partisans de l'aocien régime et cent de la nouvelle république commencèrent alors une lutte qui, envenimée encore par des querelles entre les ordre» religieux, éclata chaque jour en de sanglantes ho»lilitéï. En Itgs, le parti de la rérurnie succomla: Savonarole fut biùlé vir, mat» la nouveile république se mainUnti elle prit ponr chef Soderini, et ce ne fut qu'en ii(2 que le» Médicis rentrèrent A Florence, pour en lUre rlinssi'H de nouveau quelques années après.

Michel-Ange, qui craignait d'être enveloppé dans la dlsgrAi'e des Médicls, quitta Florence, et pendant quelque temps menu une vie errante. Quelque acerbe qu'il tût danâ la vie privée, son caractère ne le portait pa» aux luttes politiques} on ne voit pu qu'il se soit mêlé aux scènes qu'amenèrent les prédication» de Savonarole, suivies avec tant d'enthousiasme par un grand nombre d'artistes. Lorsque l'ordre fut rétabli A Florence, Michel-Ange y rentra et ae rangea du celé opposé aux Hédlcls, mais lan» prendre une part active aux affaires polilique».

Ce fut 90US le gouvernement de Soderini que Michel-Ange débuta romme artiste. L'n de ses premier» ouvrage» est le Cupidon endormi. 11 s'était appliqué à donner à cette statue tous le» caractères de l'antiquité, et l'avait enterrée en un Heu où II savait qu'on devait faire des foudlettLa ruse réusdt, la statue fut découverte et, d'un avid unanime,- déclarée chef-d'œuvre de l'antiquité. Michel-Ange, qui n'aratt voulu faire qu'unq plaisanterie, tout en ae vengeant de critique» injustes, ptowft que le Cupidon était aon ouvrage, mal» seulement aprè» qn'il eut été loué audessus de toutes les productions modemea.

MICIIEL-AIVr.E DUONAROTXr. 89

Le cardinal de Saint-Georges en fit l'acquisition, et invita Duo narottià le rejoindre à Home. Ce premier séjour de Michel-Ange dans la ville immortelle fut court ; cependant ce fut alors qu'il fit le Bacchus qui est aujourd'hui dans la galerie de Florence, et le groupede Noire-Dame de Pitiéfqu'onYOïik Saint-Pierre de Rome.

A son retour à Florence, eut lieu le fameux concours des cartons, ainsi que Tespèce de défi d'où est résulté le David. Par sa victoire, Michel-Ange devint de fait le chef de l'école de Florence, et il est à croire que Raphaël fut, au moins pendant quelque temps, du nombre de ses élèves.

En 1503, Jules II Tappelaà Rome pour faire son mausolée. L'artiste se donna tout entier à son œuvre, avec l'ardeur de son caractère enthousiaste et passionné. 11 n'attendait pas moins de gloire que le pape n'en espérait pour lui-même d'un monument si grandiose.

La figure colossale de Moïse fut promptement achevée. Déjà d'autres statues étaient terminées ou très-avancées, lorsque le pape commença à montrer une certaine indifférence envers l'artiste et son travail. Bramante n'était pas étranger à ces témoignages de mécontentement. On ne satisfit plus aux demandes de marbre de Carrare que faisait Michel-Ange ; et, quand il voulut se plaindre, le pape refusa de l'entendre.

L'artiste eut bientôt pris son parti. 11 quitta Rome, en faisant dire à Jules 11 que, « s'il avait des ordres à donner, il devait s'adresser à d'autres qu'à lui. » A peine arrivé sur le territoire de la république de Florence, à Poggi Bonzi, Michel-Ange reçut successivement cinq courriers que le pape lui envoyait, avec l'ordre de revenir immédiatement à Rome. Tout ce qu'on put obtenir de lui fut une lettre fort courte, par laquelle il priait le pape de l'excuser d'avoir si brusquement abandonné ses travaux, et où il affirmait l'avoir fait seulement parce que, pour toute récompense de ses services, on l'avait banni de sa présence. 11 se retira à Florence.

Le pape s'adressa alors aux magistrats de la république, pour qu'ils lui renvoyassent son artiste. Trois brefs remplis de menaces entamèrent la négociation: Michel-Ange, qui connaissait l'emportement et l'opiniâtreté de Jules, prit peur et songea à accepter les offres du grand sultan, qui l'appelait à Constantinople pour construire un pont immense destiné à joindre l'Europe à l'Asie. Les représentations de son ami le gonfalonier Soderini le déterminèrent à retourner à Rome.Condivi nous a conservé le discours de

ce chef delà république. « Le roi de France lui-même, dit-il, n'aurait 4)eut-être pas osé se comporter envers Sa Sainteté comme tù l'as fait ; le pape ne doit pas être réduit à descendre à la pflère, et nous ne devons pas. pour l'amour de toi, exposer l'État à une guerre, ni compromettre nos rapports avec le saint -siège. Si tu conçois quelque crainte pour ta liberté, nous te donnerons le titre d'ambassadeur, ce qui te mettra à l'abri du courroux du pape. •

Ce n'est assurément pas l'un des traits les moins curieux dans les mœurs de cette époque, que ce mépris pour la liberté individuelle, joint à une si haute importance accordée à l'artiste. Nous en avons^déjà vu un exemple dans la vie de Verrochio. On a peine à comprendre et ce despotisme des princes, itt cette excessive susceptibilité des artistes ; la familiarité dans laquelle ceux-ci vivent avec les plus grands personnages, et l'absence presque totale d'indépendance personnelle ; la facilité à obtenir les emplois les plus considérables, et le peu de considération dont jouissent ceux qui en sont revêtus. On sent que dans cette société tout est encore sous le régime du bon plaisir, que tout y est soumis à l'homme puissant, que l'on ne* compte pour quelque chose que parla faveur du maître. Ce sont les mœurs de l'Orient, et l'on voit clairement que l'opinion publique, cette charte la plus réelle de toutes, n'existe pas encore.

La réconciliation entre Michel-Âhge et Jules II se fit, au mois de novembre 1506, à Bologne, ville qui venait de se soumettre aux armes pontiûcales. Ici nous avons à citer encore une anecdote qui bouleverse toutes nos notions sociales.

Un évêque, frère du gonfalonier îtoderini, agissant en cette occasion comme médiateur, présenta l'artiste, qui s'inclina humblement pour recevoir la bénédiction apostolique, et le pape de lui dire en le regardant de travers : « Au lieu de venir nous trouver de toi-même, tuas attendu que nous vinssions^ te chercher '. »> Sur ce propos, l'évêque se hàla de représenter à Sa Sainteté que Michel- Ange, étant de ces hommes qui ne ^connaissent que l'art qu'ils professent, méritait quelque indulgence. Pour toute réponse, le pape appliqua de son bâton pastoral un grand coup sur les épaules du prélat, et, ayant ainsi déchargé sa colère, donna sa bénédiction à l'artiste.

1 Jules II faisait allusion à ce fait, que Bologne est plus près de Florence que Rome. •

Ce fut à cette époque que Buonarotti fit la statue de Jules II, qui fut placée à Bologne devant le portail de Sainte-Pétronnei. On dit que ce fut une de ses œuvres les plus remarquables, malheureusement elle n'eut qu'une très-courte existence. C'est en 1506 que Jules II s'empara de Bologne; en 1511, les Bentivoglio, qu'il en avait chassés, y rentrèrent, et, dans un accès de vandalisme dont les révolutions n'offrent que trop d'exemples, la statue fut brisée; le duc de Ferrare en acheta le métal, et en fit faire une pièce d'artillerie que, par ironie, il nomma la Julienne.

Cette statue avait coûté seize mois de travail à Michel-Ange; quand il l'eut terminée, il retourna à Rome.

De même que Léonard de Vinci, à son retour à Florence, avait trouvé dans Buonarotti un rival plus jeune que lui, de même Buonarotti, en arrivant à Rome, trouva dans Raphaël un émule dont le talent plus souple, plus gracieux, devait obtenir aussi une renommée plus populaire. Raphaël avait alors vingt-cinq ans.

Jules II, dont l'ardeur pour les vastes entreprises se portail sans cesse sur de nouveaux sujets, résolut d'orner de peintures monumentales le plafond de la chapelle qu'avait fait ériger Sixte IV, son oncle. Il en confia l'exécution à Michel-Ange, au grand déplaisir de celui-ci tout occupé du mausolée.

On a prétendu que cette demande fut le résultat d'une intrigue ; que Bramante, jaloux de Buonarotti, avait voulu le perdre en le faisant échouer dans un travail pour lequel le pape montrait une grande passion, et l'empêcher par cette nouvelle entreprise d'ache • ver le mausolée dont Michel-Ange devait retirer une si grande gloire. C'est probable ; mais ce qui ne l'est pas, c'est la prétendue rivalité qui aurait existé, déjà à cette époque, entre Buonarotti et Raphaël. Ce ne fut pas dans l'intérêt de Raphaël que Bramante fit donner à Michel-Ange une commande qui devait, on l'espérait du moins, établir par la comparaison une grande supériorité en faveur de son jeune parent; ce fut dans l'intérêt de sa propre rivalité.

Michel-Ange comptait à peine parmi les peintres; dessinateur sans rival, il s'était donné à la sculpture presque exclusivement, comme si le travail fatigant et vigoureux du ciseau était néces saire à la fougue de son génie. Michel-Ange, qui trouvait la pein-

1 Eglise gothique du quatorzième siècle. Les trois portes de la façade sont remarquables comme spécimcu d'architecture gothique.

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ture à l'huile Irop efflmlnée pour dei bomnieg, devait coniidëret la peinture à Tresqite comme tout m plus digne de lui.

Telle élait ma ignorance du procédé, que, forcé enfin d'entreprendre lei travaux de la chapelle Slxtlne, 11 dut faire venir de Florence des artistes praticiens, mais médlocrei, pour travailler sous ses jeui ; après quelques lemalnea d'easais. Il les renvoya, et seul, enfermé dans la chappelle, oi') il n'mliiidl.iît puj'.-iuiine, il se mit à l'ixuvre. Il arrivait de grand matin, apportant uvec lui ilc quoi manger et ne sortait qu'à la nuit.

Cette vie laborieuse, isolée, durait depuis bien des mois, et personne n'avait vu ht travaux de Hicbel-Ange; tepapcciigea qjc le public en fdl juge. On ouvrit la chapelle, les éi'haraudagea fjrent enlevés, et — n'était au commencement de l'année 151 1 — on Jouit pour la pramit're fuis de la vue de ces célAhrca peintures. L'admiration qu'elles excitèrent fut immense; tous les artistes, on peut bien le penser, assistaient à cette exposition ; Raptiaël dans la foule. Ce fut un événement dont l'influence sur les heaux-nrts se lit immédiatement lentir.

Autant les ennenriis de Michel-Ange avaient mis d'ardeur à porter le pape à exiger qu'il se chargeât de ces premières fresques, autant Us en mirent alors i lui enlever la continuation de l'entreprise. C'est dans celte circonstance qu'on voulut lui subaiituer Raphaël, célèbre déjà par ses travaux au Vatican.

Mais Jules II eut la justice et la fermeté do maintenir Michel- Ange dans ta plénilude de ses droits. On avait voulu perdre Michel-Ange, sculpteur, en lejetant dans la peinture, et le ré<ullal de cette basse intrigue fut un chef-d'ajuvra érbI ù ceux qu'il u produits en sculpture et en architecinre.

Vingt mois plus tard', il termina son œuvre, non sans avoir eu de fréqnenlea querelles avec Jules, dont l'impatience était slimulée par le succès même de l'artiste.

Sans nous arrêter aux différences de date, examiuom mainte* nant les fresques de «tte célèbre chapelle.

La chapelle Sixtine,hïtie en 1473, est une grande salle, en carré long, éclairée de chaque côté par six fenêtres placées à une certaine élévation, et au-dessous desquelles règne une galerie. C'est là que, pendant les six mois de l'hiver, le souverain pontife entend la mese tous les dimanches. Au fond de la chapelle, là où est placé l'autel, se trouve l'Immense fresque du Jugement der-

< « Il ToussBini ISit.

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