‹ Histoire de la peinture en ItalieChapitre 46 sur 66 · SALVATOR ROSA · texte numérisé non relu

SALVATOR ROSA

Jamais, et, pour en finir, vous n'aurez pas ce tableau. » Disant cela, il creva la toile.

De pareils traits font comprendre combien fut malheureuse la Tle de ce peintre, malgré ses succès, malgré les richesses qu'il recevait de toutes parts ; mais, en même temps, on entrevoit aussi quels poissants stimulants Salvator dut trouver dans l'excessive Yanité et la susceptibilité jalouse qui le dévoraient. C'était une ardeur incessante qui lui fit faire dans sa carrière d'artiste des pas de géant ; malheureusement elle lui fit aussi négliger les études sérieuses qui auraient légitimé et assuré ses succès.

Rosa peignit de verve, et il fut toujours faible dessinateur ; il y a dans ses compositions une fougue fiévreuse, une hâte de faire, qui saisit l'imagination au premier coup d'œil, mais qui diminue considérablement l'intérêt du tableau lorsqu'on l'examine avec soin ; alors ce ne sont pas les beautés qui apparaissent, ce sont les négligences et les défauts. La vérité dans la forme et dans la couleur est souvent sacrifiée au besoin de saisir l'imagination, comme dans l'improvisation la précision et la correction du langage font place aux mots à effet. Ce qui charme l'artiste vraiment passionné pour la nature, cette recherche des harmonies, cette poursuite du beau jusque dans les moindres détails, c'est précisément ce que Salvator Rosa sacrifie aux caprices de son imagination désordonnée. On ne peut lui contester le mérite d'être un grand artiste, et l'on ne saurait cependant le citer comme un modèle.

Toutefois il faut remarquer que ces défauts si caractéristiques de son talent ne se trouvent presque pas dans ses marines ; il y en a de fort belles. ^

C'est surtout dans les sujets de bataille que son mérite est le plus grand, soit que la fougue de Salvator y soit plus congéniale, soit qu'il ait mis plus de soin dans l'exécution de compositions où il prétendait être sans rival.

Le musée du Louvre possède de lui cette Grande Bataille que Rome envoya en cadeau au roi de France Louis XIV. De quelque côté que la vue se porte sur ce vaste théâtre de carnage et de désolation, elle n'aperçoit qu'une horrible mêlée d'hommes avides de sang, luttant corps à corps, et dont la férocité se peint sur les traits du vaincu avec une expression de rage qui défie le vainqueur; le premier plan est jonché de cadavres et de débris d'armures ; tout près s'élève une colonnade en ruine, et non loin du champ de bataille, à l'extrémité d'une plaine dominée par des

aïonlagnea incullea, des vaisaeaDX embrasés dans une an ee exhalent une épaisse fumée dent t€a tourbillona, épara dnm l'atmo- Rphète. élendcnlsurlelieii de la scène un voile fiinibre qui semble n'inlercepler la lumière du ciel que pour redoubler l'iMWreur dfl l'flclion. C'est un chef-d'œuvre ; maia c'esiansai une dea pelntDTO qui caraclériaent le mieu^ celte fougue fiévreuse dont nouD parlions tout à l'beure.

De son temps, Salvalor eut unerépulalion fort au-dessus de celle des Poussin el de Claude Lorrain ; aujourd'hui leâ eonnais- ' seun le [tlaeent Tort au-dessous de ces urllâtea.

Tous les quatre vivaient k Rome en même temps, dans le même quartier, et, pour ainsi dire, parte à porte. Salvator Rosa, dans l'année Ibâ2, époque de sa plus grande prospérité, avait Dchelé, sur le Monte Pineia, une magnillque maison pliieée entre cellet de Mculas Poussin et de Claude Lorrain, en face du paluU que Prcderlgo Zuccaro, ce premier président de l'AcDdéiuie da Saint-Luc, avait tait bâtir k l'angle de la place de la Trinité. ■ Qn pourrait à peine Imaginer, dit lady Morgan, un site mieux calculé pour la demeure d'un peintre que ce Honie Plnclo, qui, dans le cercle de son vaste horizon, olfrait k In fols les vues len plus magnifiques et les pluâ pittoresques; des monumenls quf évoquent le souvenir dea évéuenienls lea plua importants de l'hUtoire r le Capitole et le Cliamp de Mara, les bosquela du mont Quirinal et le dûme devint-Pierre ; les palais ruinés des Cëaars et lea fastueuses maisons de plaisance dea princes de l'Eglise. Tei était alors, comme à présent, le tableau dea objeis Incomparaiilea que préaentait le Pinclo. Mais la noble terrasse qui couronne ses avenues et rappelle la mémoire d'Auréllen et les fclea de Bélisaire olfrait, dans ces temps, un aspect bien dlEIérent d'aujourd'hui. Alors, tout était frais et splendide dans ce site enchanteur; les salles de la villa Médicîs, dont les échos ne répètent maintenant que les paa de quelques étudiants français, étalent la demeure brillante et splendide du cardinal Carlo de Médicis, surnommé le cardinal de la Toscane. Ses serviteurs et aea courtisans remplissaient les cours, les Jardins et les portiques, mêlant les uniformes éclatants et les liches livrées à l'humble vêlement des moines du couvent de la Trinité. Lea buis délicieux et les jardins de la villa Médicis couvraient presque une lieue d'étendue, et, parmi les ombres des cyprès, au milieu dea arbrisseaux arrosés par des sources limpides, toutes lea alatues antiques qui forment '

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aujourd'hui les plus précieux trésors de la galerie de Florence étaient exposées aux regards du public : la Niohéy les Lutteurs ^^ la Vénus, et aussi le magnifique vase connu sous le nom de Médlcis.

« En sortant des berceaux ombragés et des agréables terrasses de la viila Médicis, la villa Dorglièse s'oITre aux regards et attire les pas vers son brillant paradis. La voluptueuse résidence des Borghèse se présentait sous un tout autre aspect qu'elle ne le fait aujourd'hui ; l'abandon n'avait pas laissé ternir les belles fresques des pavillons ; la négligence n'avait pas souiîert que ses sources tarissent et que les eaux de ses belles fontaines se corrompissent en mares pestilentielles. Dans cette délicieuse retraite du cardinal Borghèse, tout respirait, tout exprimait ci tle pompe et ce faste que les grands de l'Église déployaient à Tenvi les uns des autres. »

C'est dans cet admirable site, au milieu de tant de souvenirs propres à inspirer les plus grandes et les plus poétiques pensées, en face de la nature la plus splendide, que vivaient les quatre plus grands peintres dont Rome pouvait alors s'enorgueillir.

La vie que Salvator Rosa menait dans sa magnifique maison da Pincio était fort dilTérente de celle des Poussin ; ceux-ci vivaient simplement, mais entourés des hommes les plus distingués par l'éducation et l'esprit ; ils se souciaient peu des bruits du monde ; en un mot, ils étaient dans leur vie domestique ce qu'ils se montrèrent dans leurs œuvres : des artistes aimant l'étude, pleins de noblesse et de probité, de vrais philosophes.

On raconte que Nicolas Poussin, reconduisant à sa porte un prélat qui s'était oublié à causer avec lui jusque fort avant dans la nuit, s'excusa de n'avoir pour l'éclairer qu'une chandelle qu'i tenait à la main. « Je vous plains, lui dit le prélat, de n'avoir pas un seul domestique. — Et moi, répondit Poussin, Je plains bien davantage Votre Éminence d'en avoir un si grand nombre. » Nicolas Poussin demandait pour ses tableaux souvent moins qu'on ne les lui payait. Salvator trouvait que jamais les siens ne lui étalent assez payés. Il menait un train de prince, et semblait, par son luxe et ses mœurs relâchées, vouloir braver sesennemis,autant

1 Les Lutteurs sont un groupe de deux fils de Niobé ; ou suppose que l'artiste grec les a représentés jouant, au moment où la même flèche les transperce tous deux.

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qu'il BB plaignit i les exciter par iCi siitU'es et ses Lona mots.

Dans ua teuvrea Utténlree, Il allaquull ile rronl l'espilt faux et maniéré de son époque. Le chevalier Mnrinl était inort depuis peu d'années— Iflîà; — mais son Influence était encore toutepuissante, et Bernini la continuait dam les aru et dans les lettres. Salvator se mit avec lut en lioslllilé ouverte. C'était chei lui beaucoup moins l'amour du Leau et du bon, le désir d'une Tiirorme, que le besoin de crillquerj esprit acre et ardent, Il suislssait loua les sujets pour donner essor à son mécnti lentement.

Dans ses ulires,tl allaqualt les mœur^ et lasociélê; dans ses improvisations, Umellait souvent en scène ses ennemli; dans ses essais dramatiques, Il prétendait rérormcr toute la lltlcrature ; la musique et les musiciens furent aussi l'objet de ses amères crl-

Sans doute 11 )' avait beaucoup à dii'e, et les exemples que noua avons vus précédemment du puéii! esprit des seiceiilisli nous ont prouvé qu'il y avait ample matière t réforme. SI Sallator Rosa y eût apporté un esprit sage et bienveillant, son nom serait resté honoré dans les lettres autant qu'il est célèbre dans lesariB. Sa versification est facile, ia hardiesse de la pensée est saisissante, l'expres^on est souvent heureuse, et l'iudépendance

sympathie: mais de même qu'en tournant en ridicule les conctUi [les tiiarinisles 11 tombe souvent dans le même défaut, en attaquant les vices et les ridicules de son époque 11 laisse trop percer que son Inspiration provient souvent des mêmes vices qu'il blâme ches son prochain.

Son influence ne s'est pas fait sentir davantage sur les moiurs et [a littérature que sur les arts. Ses satires et ses peintures sont lies productions pour ainsi dire Isolées ; rien en ce genre ne les avait précédées, rien ne les a suivies. Son mêille provenait tout entier de son impulsion Individuelle; 11 n'était pas le résultat de l'étude, ni d'un système mûrement réfléchi ; Salvalor a toujours improvisé, soit qu'il tint le pinceau, soit qu'il tint In plume.

Ses principaux tableaux ne sont pas en Italie; c'est l'Angleterre qui possède les plus précieux, entre autres Job, Régvlus, les Divins, Moïse sauvé des eaux, qui appartenait à la galerie d'Orléans, et que le duc de BucMngham acheta, lors de la première Révolution française, au prix de soixante-deux mille rrancs; i Paris, au Louvre, se trouvenlsa fameuse Bataille, Said et la Pythonùse,

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TMe et PAnge ; à Florence, au palais Pitti, Prométhëc et la ' Ccmjuration de Catilina (i663), qui est son ctief-d'œuvrc, uno BttalUe et deux Marines, les plus grandes, peut-être aussi les plus belles, qu'il ait peintes. A Rome, on trouve de ses œuvres dans toutes les principales galeries. En général, ce sont des sites sauvages, de sombres forêts, des haltes de bandits. « Il avait, dit sir Joshua Reynolds, celte sorte de dignité qui appartient ù It nature brute, mais rien de véritablement grand. Dans ses paysages, sa manière était en harmonie parfaite avec le sujet : rochers, arbres, ciel, tout, jusqu'à son fairCf porte ce caractère de force et de ven'e qui domine dans ses figures. » SaWator Rosa mourut le 15 mars 1G73.

En 16t7, il s'était trouvé à Naples au moment de rinsurrection de Masaniello, et y avait pris une part active. Salvator était jeune, ses amis étaient engagés dans Tinsurrection ; la conduite et ie catactère de Masaniello, durant les premiers jours de la révolte, étaient faits pour séduire un esprit généreux ; i! s'enrôla dans la Compagnie de la mort composée en grande partie des élèves de FklcoDe et commandée par cet artiste lui-niônie, le meilleur ami de Salvator. Masaniello, à demi empoisonné, fou furieux par •eoès, ou profondément mélancolique, quelques juurs plus tard fut assassiné dansTéglise du couvent del Carminé; l'insurrection fdt vaincue, et ceux qui y avaient joué un rôle s'exilèrent pour échapper à de plus rudes châtiments. C'est alors que Salvator vint

- se fixer définitivement à Rome.

1 Cette époque a de singuliers rapports avec la nôtre. A deux

.. f{ cents ans de distance, ce sont presque les mêmes événements;

-jfef f seulement quelques-unes des scènes se passent en d'autres lieux ^ .

."\\ En 1649, les Anglais proclament la république; en 1848, ce

'. ' sent les Français. A ces deux époques, nous voyons l'empire d'Allemagne en proie à de terribles convulsions ; l'Espagne est le théâtre de la guerre civile; insurrection en (.aialognc, insurrcr-

' tion en Sicile, insurrection à Naples. Dans toute l'Europe se manifeste un esprit de révolution. « Presque pnrtout, dit Sismondi, parlant de Tétat de l'Europe au milieu du dix-septième siècle, presque partout l'inquiétude et la souffrance avaient soulevé les peuples contre des abus intolérables, avant qu'ils eussent assez de connaissances pour réformer leurs gouvernemints ou en fonder

1 I>a première édition de cet ouvrage a été publier en lS4i).

de nouveju^ sur d'auLres principes. Ui popuhice ie mit A la léle des Insurrections et leur donna un carBclére ciTi'aïani, Les hnnimes d'un ordre supérieur, rjul. plus (iii'elle encore, avaient besoin de liberté, abandonnèrent cependant uns CHuse trop «ouvcQt sonlllée par dea crimes ; ils vojulent d'une piirt l'étendard du despotisme, de l'autre celui de l'onarclile, et Ils ne aatal^nt sons lequel se ranger'. ■ — Ces paroles de notre illustre concitoyen ne s'appliquent -elles pasaussi bien à l'année 1B18 qu'i l'an IGiB, si ce n'est que, de nns Jours, l'étendard du despotisme n'est pas du coté des princes :'

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