‹ Histoire de la peinture en ItalieChapitre 45 sur 66 · SALVATOR ROSA · texte numérisé non relu

SALVATOR ROSA

la compagnie des bandits, Salvator revint à Naples; il n'avait pas encore vingt ans. Son père mourut, et ii eut alors à soutenir sa famille.

11 se mit à peindre à l'Iiuile et entreprit tous les genres à la fois, comme un homme qui frappe à toutes les portes pour trouver des secours. Il vendait pour quelques sous de petits tableaux pleins de verve et d'originalité à des brocanteurs juifs qui tenaient boutique sur le marché public. Un jour, le chevalier Lanfranc, peintre appelé à la cour et qui vivait en grand seigneur, remarqua en passant un des tableaux ainsi exposés, c'était XAgav dans le désert^ qui fait aujourd'hui partie de la galerie de Florence ; il l'acheta sans marchander, on ne lui en avait demandé que trois ou quatre écus. Cet incident donna pendant quelque temps un peu de crédit à Salvator, puis on l'oublia, et cet encouragement si inattendu fut pour lui comme le rayon passager d'un soleil qui disparaît aussitôt derrière les nuages.

Cependant la famille de Salvator s'était dispersée : la mère avait abandonné les enfants; les enfants délaissèrent le foyer domestique; trois filles et trois garçons se placèrent comme ils purent, les uns bien, les autres mal ; les uns honnêtement, les autres honteusement. Salvator resta seul dans cette misérable demeure, et, n'ayant plus qu'à pourvoir à sa seule existence, sans protecteur, sans ami, sans un seul souvenir riant, il quitta Naples pour venir à Rome, ce port que rêvaient tous les artistes.

Il y vécut comme à Naples difficilement et laborieusement. Bientôt Tardeur excessive de ses travaux, la misère, le découragement, mire.nt sa santé en si mauvais état, qu'il revint à Naples, un peu dans l'espoir que Tair natal lui rendrait des forces, beaucoup par le désir de revoir, avant de mourir, les lieux où il avait tant souffert.

C'était à l'époque où la peinture fut le plus en faveur à Naples. Lanfranc, l'Espagnolet, le Dominlquin y étaient successivement appelés pour y achever de vastes travaux; mais Salvator Rosa n'y eut aucune part.

Il travailla dans l'atelier de Falcone, où il s'adonna presque exclusivement à peindre des batailles, de tous les genres celui qu'il alTectlonnait le plus parce qu'il pouvait y déployer librement l'énergique et âpre originalité de son caractère.

Plusieurs années se passèrent à ces travaux, qui ne profitèrent qu'à son talent. L'image de Rome venait souvent s'offrir à son

esprit; Rome redevenait ie Imt de tous sea ilé«lrj', encouragé par les ottna d'un ancien ami, intendant de U malEon d'un cnrdlDBl, llquitu NaplPi, mais avec un Inlent incomparaUlement supérieur à ce qu'il était liirâ (lu premier voyage de Saivalor à Rome. Il étudia avec moins d'enihunlasme peut-être, mais avec plus de proUli 11 pouvait se rendre compte de Tart et relever' les beautés et les dérauis de chaque maitre, en les comparant entre eux. Génie neuf eL liidépendanl, il dédaigna de suivre les traces des autres -.aussi re^ta l-ii encore plusieurs années dédaigné ou Inconnu de la Toule des amateurs.

Son prelnler ouvrage qui lui valut quelque renommée eat lo Pivmétliée,qu'i)n voit aujourd'hui à Flurenee dans le palais Pitti. Ce sujet, il est permis de le croire, exprimait s«us le voile de l'allégorie les souITraoces de Ifime de Salvator, si poétiquement rendues par Byron :

« A iila.,1 sulîfriiiK md iple,i«,

Therocli, Ibe vuliurc, sud Ihc iliaiii! a de.

Je traduis cette strophe, o Une souffrance profonde et silencieuse; le rocher, !e vautour et k chaîne '. Tous les tourmenta d'une Ame Dère, l'af;onïe qu'elle renferme en elle-même, colle accablante douleur qui ne s'eihale quedana lagolilude, et, là, craint encore d'être entendue par quelque esprit de^ cieuv, et n'ose soupirer tant que des éclios répandent à sa voix. >

Le PromélMe fut exposé au Panthéon en 1637 ou 1638 ; c'est dans cet antique édiUce que se Taisaient les expositions des beauiarii, deux Tols par année. Un ouvrage si dlfTérent du sljle alors à la mode devait exciler, quel que fût son mérite, une vive polémique. C'est ce qui arriva, les uns porlant aux nues le talent de !^alvator, les autres 1c ravalant au-dessous de la médiocrité. I.ea cognoscenti restèrent Indécis ; ils attendirent qu'une autre peinture vint Ù\et leur opinion.

Salvator Rosa n'aurait peut-être jamais réusai à obtenir quelque commande assez importante pour attirer sur lu 11 'attention publique, du moins de bien des années, s'il n'aVait appelé à son aide les talents trés-remarquablea qu'il avait reçus de la nature comme poète, musicien et comédien.

Il ne monta pas sur le théâtre, mais il parut sur la scène la plus vaste qui existe ; il se montra à Rome pendant le carnaval, à cette époque de l'année, surtout alors, où chacun, vieux et jeu-

SÀLVÀTOR ROSA. 246

nés, hommes et femmes, riches et pauvres, savaiits, grands seigneurs et gens de métier, en un mot, la population tout entière, se masque et joue toute espèce de farces et de comédies.

Vers la fin du carnaval de 1G39, quand les beaux esprits ro- Ijpains, comme cela arrivait ordinairement dans ces occasions, re- ' doublaient d'efforts pour animer la représentation de la dernière iemaine, un char richement orné, traîné par des bœufs et rempli d'une troupe masquée, attira rattenlion générale par sa singularité. Le principal personnage s'annonçait comme un certain signer Formica, acteur napolitain, qui, dans le rôle du charlatan Coviello, déployait tant d'esprit et de veive, lançait des épigrammes si piquantes et si gaies, que rendaient doublement plaisantes son aceent napolitain et ses lazzi nationaux, que tous les autres spectacles furent abandonnés. Toute la population romaine se pressait ^; autour de l'inimitable Formica. Le peuple applaudissait à ses ^'vtiHlts satiriques lancés contre les grands, et les classes supé- Vrlenresse plaisaient à entendre Timprovisaleur, qui, pendant les entr'actes, chantait, en s'accompagnant d'un luth dont il jouait admirablement, les ballades napolitaines si pleines d'originalité BT. ^ . et de gaieté.

**^ Le contraste entre ses improvisations musicales et poétiques et '". •*T' tes plaisanteries napolitaines, lorsque, après avoir déposé son luth , ■fU te mettait h dét)iter ses fioles et ses talismans à la foule ravie, prouvait une flexibilité de talent qu'on ne pouvait attribuer à aucun individu connu à Rome. Lorsqu'en quittant la place Navonno pour rentrer chez lui Salvator et ses amis se démasquèrent, et qu'on reconnut dans Coviello l'auteur du Prométhëej l'enthousiasme fut au comble *.

Le succès fut si immense, qu'à dater de ce moment Salvator devint l'une des curiosités les plus populaires de la société romaine. Il fut recherché, invité, choyé ; on admira ses peintures autant que ses poésies ; il fut accablé de prévenances et de commandes, comblé d'honneurs et de richesses. En un mot, ce fut l'homme à la mode par excellence, le lion du jour ; le mot n'était pas encore inventé, mais l'engouement populaire l'était depuis longtemps.

« Rosa, dit Baldinucci, allait d'une conversazione (salon) à l'autre, chantant et récitant alV improviso, étendant ainsi sa réputation en se livrant à la société. Il voyait tout le grand monde

1 Lady Morgan.

r iiiKiln désireux dt le po^âriltr, el II lui ëlait aisé de Tulre connaïiiv 9uii gén;* uiiginol, non -seulement comme poêle, mais ouaal

MalheureuaementpourSalvalDt', t'adversilû nel'avalt pas rendu lilenveillant, el, si la nature l'avait richement doué de poésie, elle avait £ lé |ilu3 libérale encore en fait de vanité. Comme improvlM' leur, nul ne l'a surpassé ; don funeste pour lui, parce que, son amour-propre le rendant toujours mécontent de sa position, qu'il ne trouvait jamais à la hauteur de son mérite, 11 lui échappa sou- '\ent dans ses Impruvi^tlons des mots blessants, ou de trahir des prétentions ridicules ; les uns lui firent d'Irréconciliables ennemis, ks autres lui atlirérent on méprisant dédain.

SaiVBtnr Rusa est un des l^pes les mieux caractérisés des défauts ((u'i tort DU à raison on reproche au gmus ii-rilabi/e des telEres et des arts Sanséducutian, et parti des clauses les plusinllines de la suclêié, Il dut tout à lui-même; au lieu d'eu ressentir le lêgl lime orgueil d'un esprit élevé, il en conçut toute la vanité d'un parvenu ;sDn indépendance était de Itnsolence ; pour prouver qu'il ne reconnaissait aucune supériorité, il se montrait grossier envers les grands personnages qui venaient visiter son atelier ; et cependant Jamais ai Ciste ne fut moina indépendant par caractère, juinuij homme ne mit plus de prix au\ distinctions quelasociélé jiccorde au rang. A la fortune, â l'inteiligence. Avide de louanges, H les reche reliait, il les solllcllalt, et jamais ne les trouvait à la liauleur de son mérite ; Il ne vivait que dans l'opinion d'aulrul, c'était sa constante préoccupation, et la moindre crillque, lapins légère piqûre à son amour-propre, le rendaient insensible au plus brillant succès.

Un jour, un cardinal qui était venu visiter son atelier s'arrêta de préférence devant de petits tableaux, sortes ùepoehades dans lesquelles Salvai or Rosa excellait; puis, passant devant un grand tableau d'histoire, il en demanda négligemment le prix. • Un million t * s'écria Rosa, rouge de colère de l'indlEIérence que le cardinal avait montrée pour son œuvre capitale. Le cardinal se le tint pour dit; il s'en alla et ne revint plus.

Une autre fois, un giand seigneur marchande un tableau et ne se décide pas à l'instant à eii donner le prix que demandait Salvalor. Le lendemain il revient. Sa Ivator demande cent éeus de plus; le surlendemain nouvelle visite, nouvelle augmentation ; l'acheteur s'étonne, et Salvatorlui répond: < Nous ne nous entendrons

Page 1