Histoire de la peinture et de la sculpture a Malines
Dans le volume que nous avons consacré à l’histoire des peintres de Malines, nous avons esquissé à grands traits l’histoire de la gilde de Saint-Luc et celle de l’Académie des Beaux-Arts. L’association ou la jurande de Saint-Luc a été le cercle dans lequel nos artistes ont grandi et se sont développés pendant près de quatre siècles; c’est elle qui a tracé à l’art local la règle générale et matérielle de conduite à laquelle ont dû obéir, sans distinction de talent, tous nos peintres et tous nos sculpteurs. La corporation artistique , malgré que ses lois n’eussent guère changé, avait subi les influences du style et de l’opinion des diverses époques qu’elle traversa; ensuite chacun de ses membres, en particulier, recevait encore à son
tour l’impression d’une autre influence, qui était celle du maître sous lequel ceux-ci travaillaient. C’est par là que , tout en se conformant à la manière prédominante en un temps donné , une corporation spéciale renfermait souvent parmi ses associés des personnages dont les œuvres se distinguaient par un caractère local propre, vrai type d’école qu’ils empruntaient à quelque maître éminent, peintre ou sculpteur, qui imposait à ses disciples sa manière ou qui exerçait sur ses élèves l’ascendant qu’impose le génie. Dans l’art malinois, nous avons été diverses fois témoins de ce phénomène : au XVIe siècle, nous avons eu dans la peinture, l’école de Michel Coxie; au XVe et au XVIe siècles , dans l’architecture ogivale flamboyante, celle des Keldermans; enfin dans la sculpture au XVIIe siècle nous découvrons, quoique pendant peu de temps , l’empreinte de la main de Luc Fayd’herbe et plus tard de celle de Théodore Verhaegen.
Les sculpteurs et les statuaires de Malines sont généralement peu connus. Il en est cependant plusieurs parmi eux dont il est juste de faire revivre la mémoire. Nous essayerons donc de donner une idée aussi exacte que possible de la vie et des œuvres de ces artistes : pour présenter ce travail
d’une manière complète , il nous faudra remonter avec notre étude à nos plus anciennes archives ; nous rencontrerons sur notre chemin bon nombre d’imagiers et de sculpteurs, dont la mention de leur nom sera le seul souvenir ; conformément à notre plan, nous relèverons tous les noms que nous trouverons avec la qualification de beldesnyder, kleyslekker , beeldeniaeker , quand même à cette simple désignation se borneraient nos renseignements. Travaillant particulièrement pour fournir des notes à d’autres, nous consignerons tout ce que nous découvrirons sur les tailleurs d’images et sur les architectes de Malines , car il pourrait arriver qu’une donnée vague émanant de ce livre soit complétée dans la suite par une autre et qu’au moyen de quelques notes éparses et isolément peu importantes , l’on parvienne à restituer à l’histoire la personnalité d’un artiste de mérite , qui serait injustement tombé dans l’oubli.
Les sculpteurs «lu XIVe siècle.
Sommaire : Maître André. — Henri Mys. — Herman van Blankene et Jean van Lokeren. — Lambert de Dinant. — André de Valenciennes. — Gauthier Smout. — Jean Staes. — Jean Iveldermans dit van Mansdale.
La ville de Malines ne possédant pas de monuments du XIIe siècle et n’ayant du XIIIe siècle que des fragments ou. des constructions architectoniques dont les auteurs sont inconnus, nous aborderons directement l’examen des sources écrites que le XIVe siècle nous a laissées et qui pourront servir à l’histoire des sculpteurs et des architectes, qualités souvent réunies, à ces époques, dans la même personnalité.
Les monuments de Malines sont, en général, les uns plus anciens que les premiers comptes de la ville ; les autres , par leur nature , indépendants de l’administration civile, qui n’intervenait qu’exceptionnellement dans leur érection. Nous rechercherions donc vainement dans les
comptes communaux les noms des architectes et des sculpteurs qui concoururent à l’aclièvement et à la décoration de nos églises ou de certains édifices privés. Ces constructions malheureusement ont elles-mêmes perdu leurs comptes primitifs. D’ailleurs, pour l’étude que nous entreprenons , le XIVe et le XVe siècle sont plus intéressants que leurs devanciers, car (mettant à part le regret de ne pouvoir retrouver les noms de quelques architectes) c’est alors que le style ogival rechercha surtout les ornementations sculpturales ; c’est au XIVe et au XVe siècle que la première simplicité commença à plier sous des détails décoratifs nouveaux et qu’elle fit place à plus de richesse ; vers ces mêmes temps s’éveillèrent les tendances de luxe et d’ornementation que l’influence des ducs de Bourgogne ne tarda pas à développer davantage.
Les premiers sculpteurs malinois dont les comptes communaux révèlent l’existence , sont indiqués dans ces documents avec tant de vague et de concision, que l’on ne peut guère caractériser leur personnalité. C’est ainsi que nous relevons en 1374-75 le nom d’un certain André, auquel la ville versa une gratification en vin pour le récompenser des figures qu’il avait exécutées pour elle :
“ Item, van n ghelten wyns ghep resent meestere Anclriese die der stad beelden maecte. „
L’artiste , dont il s’agit ici , est déterminé avec si peu de précision , que nous pouvons nous demander, si maître André était quelque sculpteur
malinois ou s’il ne faut pas le confondre avec un autre personnage de sa profession , maître André de Valenciennes que nous retrouverons bientôt.
Les statues que tailla le ciseau d’André devaient figurer dans les niches de la façade au nouveau local échevinal (schepenen-huys) , auquel on travaillait alors. Ce monument communal, qui existe encore , fut construit sous la direction de Henri Mys ou Meys. Mys , qui était le conducteur officiel des travaux entrepris, doit être considéré aussi comme l’auteur des plans de l’édifice à l’érection duquel il travaillait ; car il était quasi de règle au moyen-âge que les maîtres tailleurs de pierre dessinassent les plans des monuments dont ils entreprenaient la construction.
Henri Mys, juré des maçons de Malines en 1374-75, travaillait en 1376 avec vingt-et-un ouvriers à une tour des fortifications près de la rue des Planches ; il contribua à la construction de la porte du Clos; en 1377-78 il fit le pont dit Kiapbankbrug et il en commença un autre sur la Dyle, derrière l’hôpital1; en 1384 il besognait à la porte Winket.
En 1383-84, maître Mys prenait part aux travaux de bâtisse et de sculpture à la porte d’Adeghem. Nous pouvons supposer, d’après l’indication des comptes , que c’est lui qui fut l’auteur de la statue de Saint-Josse , ornée de couleurs par François de Endout et placée , la même année, à l’entrée de cette porte.
1 F. M. S., Geschiedhundige verhandeling over de oude bruggen der stad Mechelen, 1872.
Maître Mys , demeurant à Malines à l’enseigne “ Y Ancre, „ est le constructeur de la tour de la collégiale de Saint-Gommaire à Lierre, dont les travaux ont été commencés en 1377. On est également fondé à croire, d’après M. Deckers, de Lierre , que Mys a été l’architecte du beffroi, datant de 1360 et accolé à l’hôtel-de-ville.*
M. Mast, membre correspondant de la Commission royale des monuments à Lierre , m’écrivait en 1872 , que l’on pourrait avec beaucoup de raison considérer Henri Mys comme l’auteur de la belle église de Saint-Gommaire, édifice dont on a commencé la construction par la tour. Les archives de Lierre sont muettes à ce sujet, disait M. Mast, mais il est évident, lorsque l’on tient compte de l’unité et de la parfaite harmonie qui régnent entre toutes les parties de ce temple, qu’il a été construit d’après un plan primitif d’ensemble. Dès lors ne peut-on pas supposer avec fondement que Mys , à qui avait été confié la direction des premiers travaux, a été l’architecte qui a fourni le plan primordial. C’était là aussi l’avis de feu M. A. Bergmann , l’historien de la ville de Lierre.
Mon honorable collègue de la Commission des monuments a bien voulu étayer son opinion de quelques extraits , tirés des comptes relatifs à la construction de l’église :
“ Item, daer na op den xxii dacli in januario was ghegaen Joh. van den Bloke te Mechle omme te sprekene Myse uten anckere ende omme lyftockt te vercopene, daer verterde hi xxv witte. ,,
“ Item, Avert ontboden meester Mys uten anckere om raet aen hem te nemenne der kerken goede bestade, ende Avat men aen de kerke best Avracbte, daer af had hi yi mottoenen. „
“ Item, ghingen som de scliepenen met hem eten te Boudens van Ysendike op den xi dach van sporkille, daer verterden si xi franken, maken n mottons en l Avitte. „
“ Item , Avai’en vergadert te Yranex van Berlaer de schepenen, ghesAvornen ende kerckmeesters om aen meester Myse te bestaden der kercken torre, daer Avert bestaet de steynen bruggbe aen meester Petere, te half vasten. Daer verterden si yiii mottonen. »
A l’occasion de la tour de Saint-Gommaire nous ferons encore remarquer que la croix de fer qui en surmontait jadis la flèclie , sortit des mains d’un forgeron de Malines , Jean de Smet. Cette croix , un beau travail , avait été exécutée en
M. Bergmann émet l’opinion que Henri Mys pourrait bien avoir été lierrois d’origine , par le motif que le nom de sa famille se trouve plus tard dans la série des magistrats de Lierre1. A Malines aussi nous rencontrons souvent ce nom; nous le voyons même dans le métier des maçons, puisque Pieime Mys était juré de cette nation en 1447-48. Nous avons actuellement encore un pont appelé Pont-Mys; autrefois ce pont était nommé Hey-Mys brugglie ou Heyne-Mys brugghe , c’est-àdire pont de Henri Mys. Or, cette dénomination remontant au temps de notre artiste, nous en
1 Geschiedenis der stad Lier, 1873.
concluons qu’il fut, ou au moins un des siens, l’auteur du pont ou bien encore qu’il habitait à proximité de celui-ci ; nous trouvons d’ailleurs qu’en 1311 Henri Mys travaillait au pont du cimetière et à trois autres ponts.
Dans la série des artistes qui contribuèrent par leur ciseau à décorer la nouvelle maison scabinale, apparaissent Herman van Blankene et Jean van Lokeren, deux étrangers peut-être, qui sculptèrent les consoles et les ornements des poutres, ainsi qu’une figure de bois qui devait frapper les heures à l’horloge 1 . Le premier de ces deux personnages , Herman van Blankene , fut payé, en 1376-77, pour avoir taillé deux lions en bois , modèles de ceux que maître Lambert de Dînant coula en cuivre2. Le même dinantais façonna le pommeau et les feuillages accessoires , qui furent érigés sur la tour de la maison échevinale. Cette masse de métal avait un poids de 600 livres 3 4.
André de Valenciennes , “ meester Andries van Valenchyn , „ qui plaça en 1383-84, au prix de 27 sous et 2 deniers, un crucifix sur l’autel, dans le même local , est probablement aussi un étranger, porteur en forme de nom patronymique de la désignation de la ville dont il était originaire ■*.
1 Comptes de Malines, 1375-76.
2 Idem, 1376-77.
3 Idem, idem.
4 Comptes de Malines, 1383-81. Nous croyons d’autant plus que
Gauthiek Smout exécuta en 1385-86 une image de Notre-Dame , destinée à être placée sur un petit pont dont nous ne pourrions déterminer la situation. Cette œuvre lui fut payée le 6 du mois d’octobre 1386 '.
Le morceau sculptural le plus important du XIVe siècle que nous possédions, est le tombeau de François van Halen , dressé dans l’église de Saint-Rombaut en 1392 par Jean Keldermans dit van Mansdale. Nous reviendrons sur cet œuvre et sur son auteur lorsque nous aborderons l’étude de la célèbre race des architectes-sculpteurs du nom de Keldermans.
Il semble d’après les comptes communaux qu’un horloger, Jean Staes , qui confectionna en 1388 une horloge qu’il plaça au-dessus des orgues à l’église de Saint-Rombaut, était également sculpteur. En effet, nous trouvons d’abord que ce personnage travailla , avec trois compagnons, pendant vingt-quatre jours , au placement de l’horloge sur la tour de la même église2; ensuite, qu’en 1392-93, maître Staes fit et disposa la figure qui sonnait les heures sur cette tour. Voici comment s’expriment les comptes communaux de cette année :
ce personnage était étranger, que les comptes mentionnent les frais de logement payés pour maître Henri et pour ses chevaux chez André van den Bossche.
1 Comptes de Malines, 1385-86.
2 Idem, 1388-89.
« Item, meestere Jan Staes van werkene en van stellen ane den man die de huren sleet. „
Pour compléter d’avantage cet aperçu sur les sculpteurs du XI Ye siècle, il serait bon de jeter un coup-d’œil sur les enlumineurs dont j’ai parlé à l’article des peintres de ce temps ; car au XIVe siècle, aussi bien qu’au XVe et même au XVIe, la plupart des enlumineurs d’images étaient en même temps les auteurs des figures qu’ils polychromaient : ainsi les uns comme les autres, peintres et sculpteurs , étaient imagiers dans le sens le plus large, puisque l’image sortait le plus souvent complètement achevée et décorée de leurs mains 1 .
1 M. Gyseleers-Thys, dans son opuscule sur La tour de la métropole de Saint-Rombaut , rappelle les noms de plusieurs maîtresmaçons travaillant à des entreprises de la ville qu’il a découverts. Nous avons également rencontré ces noms dans les comptes communaux, mais nous n’oserions affirmer que ces noms se rapportent à autant d’architectes, car la nature de leurs ouvrages appartient plutôt à la grosse maçonnerie qu’à la construction monumentale. Voici les constructeurs dont parlent les comptes :
1345-46. Jean Everaerds.
1369. Jean van Bevere; Louis van den Rode.
1370. Guillaume Hoenreman; Jean Stevens ; Jean Croet.
1386. Jean Wischaeve ; Michel van Meldebroeck.
M. P. V. Bets, Histoire de la ville de Tirlemont, mentionne qu’en 1360, Jean de Osy, architecte de l’église de N.-D. du Lac, résidait à Malmes ; nous ne trouvons nulle autre trace de ce personnage.