CHAPITRE VIII
RéMuné été lob gAaéralM ^ gonvenant le lort de Tact et iwt déferniÎBé les oeraotèrei de le petninre flemeade et hoUa»deîte. »- Applieetioa dei lob de le penfée eux débat* de Tert Béerleadeit. — Mennicritt de le BîUiotkèqiie de Bottrgegne et d« tire de le Grnthvyte*
Nous sommes parvenus au bout de noire carrière théorique, nous ayons fouillé tout le domaine de rhistoire. Comme un voyageur cherchant les sources du Nil ^ nous avons remonté le cours de ce fleuve éternel , admiré les scènes majestueuses de ses bords et suivi ses affluents jusqu'aux montagnes peu connues d'où il s'élance. Nous avons ainsi constaté sept origines diverses : le climat, le sol, la race, les idées, les faits, les grands hommes,
HISTOIRE DE LA PEINTURE, etc. 351
la multitude. Nous en avons tu découler les ac* lions, les mœurs, les lois, les événements, la politique , les sciences , les lettres , les arts : tout ce que l'homme produit, sans aucune exception, dérive de ces mobiles ; nous ne croyons pas que Ton puisse en trouver un plus grand nombre et de patientes recherches ne nous en ont point fait apercevoir d'autres : nous ne croyons pas non plus que la vie, que la pensée humaines puissent prendre une seule forme dont elles ne soient les causes. Leur influence a été entrevue partiellement et nos citations mêmes le prouvent : on Ta surtout admise dans l'histoire politique : dans celle de la littérature et des arts, on ne l'a presque jamais devinée. On a bien essayé des classifications de ce genre ; mais nulle , j'ose le dire , n'est aussi vaste, aussi complète, n'embrasse lous les résultais de la force matérielle et des pouvoirs intellectuels dont le Créateur a doué notre race. Si notre système a quelque prix, c'est à sa largeur, à son étendue qu'il le devra : les doctrines de Montesquieu, Yico, Herder, Bossuet, Hegel et Krause, en forment des parties intégrantes : son plan permet de les y absorber. Sa valeur principale est dans ce plan, nous le répétons : il énumère et coordonne lous les ressorts de l'histoire; il explique et laisse voir entièrement le jeu de la machine. Le comte Joseph de Maistre a écrit un livre qui porte pour second tilre: Du govvemement tempof^el de la Piwidence.
d5i HISTOIRE D£ LA PEINTURE
Mais il a trop examiné les textes, il a trop i^ecouru à TobserTation. Que le lecteur juge si nous n avons pas mieux approfondi cette matière.
Deux sortes de causes historiques ont été signa^ lées par nous : les unes ne subissant point de variations, ou n'en subissant que de fort légères, produisent les circonstances permanentes, les faits immobiles : ce sont le climat, le sol, la race et la multitude, car celle<-ci révèle toujours les mêmes penchants , à toutes les époques et dans tous les pays, comme notre analyse de ses goûts le montre assez. La seconde espèce renferme les causes variables , celles dont les changements expliquent les métamorphoses des nations , les péripéties de leur destinée, les phases diverses de la littérature, des arts et des sciences. La pensée voyage de progrès en progrès ; les événements lui obéissent et se succèdent avec une inconstante rapidité ; les grands hommes naissent ou font défaut , rayonnent ou périssent dans Tombre, suivant le bonheur ou le malheur des époques. Non seulement ces deux classes de principes exercent une influence directe, engendrent Tinnombrable série des conjonctures , des formes sociales, des créations esthétiques et industrielles, mais encore elles agissent lune sur l'autre et se modifient mutuellement. La civilisation ou , si Ton aime mieux, Fidée jointe à Faction, tempère le climat, régularise le sol et le féconde, améliore et adoucit
les races, éloigne les circonstances funestes, multiplie les circonstances propices. Le climat, la nature du sol et de la race, les incidents de Thistoire suggèrent à leur tour des idées, inspirent des senliments, ou altèrent les conceptions déjà existantes. Les grands hommes font d'immenses découyertes, réalisent de vastes projets^ dominent les nations, dirigent leur sort et leur activité, mais n'échappent point à l'ascendant des autres mobiles. La foule subit tous les pouvoirs , mais juge en dernier ressort les principes, les talenls, les ouvrages :• elle leur impose la terrible épreuve de son faux goût et de son ignorance.
La méthode que nous avons adoptée, nous parait la seule qui puisse donner de la consistance et une valeur indubitable à la philosophie de l'histoire politique, à celle de la littérature et des arts. Considérez les systèmes de Hegel, de Krause et de Herder : que trouvez-vous au fond? Un cours d'histoire universetle , où les rôles successifs des peuples sont l'un après l'autre examinés , où l'on passe en revue leur sort et leur importance humanitaire : nous faisons sous la conduite de ces penseurs un long pèlerinage au milieu des siècles. Telle n'est point la marche qu'il faut suivre. On doit classer les formes vitales et chercher leurs principes, leurs lois de génération : quand on dégage celles-ci, on en explique d'avance tous les résultats possibles , tous les effets accidentels : la
53i HISTOIRE DE LA PEINTURE
cause renferme implicilemeiit ses conséquences. Avec Tautre procède, on se perd dans les détails^ on chemine à l'ayeniure. Des règles essentielles ont déjà été posées, nous Favons reconnu; mais la science qui donne le moyen de les aperccToir et de les classer a une valeur plus grande encore. Nous avons étudié une nation qui habite un pays froid , une terre plate , qui est germaine de race, adore le Christ , possède des tendances libérales , industrielles, a éprouvé des fortunes diverses, produit un certain nombre de grands hommes , manifesté constamment des goûts pratiques. Supposons que l'on veuille étudier un peuple vivant sous d'autres influences? On saura comment on doit s'y prendre , quel en est le nombre , et une foule des lois que nous avons décrites lui resteront applicables.
La littérature et l'art donnent lieu aux mêmes observations. Hegel, dans son Esihéiiqtie, apprécie, caractérise les formes variées que la poésie, l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique ont revêtues chez les différentes nations du globe. Il donne la théorie de ces phases particulières, mais ne nous dévoile point les causes mêmes d'où elles sont nées : il oublie donc le plus important. Aussi, un de ses élèves, M. Hotho, qui rédige à Berlin l'histoire de la peinture allemande et néerlandaise, a-t-il omis plusieurs des principaux mobiles , auxquels l'art dont il s'occupe doit ses
traiu spécifiques. Il le dérive seuleœenl de trois sources : le climat, la relifjion, le caractère national : le lecteur verra lui-même combien cette théorie est insuffisante. Quatre pouvoirs y sont d'abord laissés dans l'ombre ; un autre, la religion, forme toute une classe, au lieu de figurer comme partie intégrante au chapitre des idées.
Outre l'avantage d'expliquer la naissance et les transformations de la littérature, aussi bien que des arts, notre système a encore celui de les aflFranchir en la ramenant aux principes mêmes de leur vie. Toutes les maximes arbitraires, tous les préceptes conventionnels tombent morts sous le feu de ce canon chargé à mitraille. Puisque le talent ne peut se développer et fleurir que dans le milieu où la nature le place, vouloir lui créer un milieu factice <, le soumettre aux conditions d'un autre temps, d'un autre sol, d'une autre race, d'un autre climat, d'une autre doctrine religieuse, c'est vouloir l'anéantir ou lui imposer un caractère iaux,^ une marche ambiguë ; c'est l'éloigner de sa patrie et lui indiquer pour lieu d'exil un continent inaccessible.
En admettant, par hypothèse, que notre théorie ne soit pas complète , n'embrasse pas tous les principes générateurs, ni tous les faits de l'histoire politique , religieuse , industrielle , commerciale , littéraire et artistique, elle ne serait point ébranlée pour. ce motif et encore moins renversée. Elle
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n'offre nulle li-aoe de ce qu'on appelle Tespril de système : nous n'avons pas voulu inironiser une loi unique, prosterner devant elle la multitude innombrable des accidents , des formes sociales, des créations humaines : nous avons cherché sincèrement les divers mobiles qui président à leur naissance^ puis, nous les avons jugés, coordonnés , selon leur importance relative. Nous ne croyons pas avoir jamais fiiit preuve de tyrannie intellectuelle , avoir recouru au sophisme et aux explications mystiques. Dieu ayant organisé le monde, c'est dans son oeuvre même, oeuvre constante et durable , que l'on doit puiser la science des événements naturels , des choses ordinaires. Nous avons appliqué à l'histoire la méthode de Jussieu : Linnée classait les plantes d'après un seul de leurs organes , celui de la reproduction ; l'auteur français déclara que tous devaient entrer en ligne de compte , il examina tous les caractères des végétaux et les employa impartialement pour établir ses familles. Herder n'appréciait de même que le climat, Bossuet et Chateaubriand, n'ont vu que la religion, hyperbole qui n'est pas nécessaire à la piété : nous avons admis tous les mobiles par lesquels la Providence agite les nations et les pousse vers le but lointain qu'elle leur assigne. Nous avons lAché de n'en pas omettre ; si cepen«dant, malgré nos effdrts, quelques-uns se trou* vaient oubliés, cette lacune n'infirmerait pas notre
théorie : un chapitre ou deux combleraient le vide; elle s'ag[randirait sans être exposée au moindre péril et deviendrait ensuite inattaquable. Elle appelle dond, elle brave même la discussion : la {pierre ne peut que lui être utile, un siège que la raffermir, en dé^gnant les points où de nou* Teaux bastions seraient indispensables.
Une telle méthode nous a aussi éloignés du gouffre des yaines abstractions : examinant tou* jours la nature, nous n'ayons pas couru le danger de prendre des mots pour des choses. Nous rapporterons ici une erreur de cette espèce, afin qu'on en sente la pompeuse indigence. Tirant au hasard tnns termes de la conscience humaine, M. Cousin veut les appliquer de force à l'histoire. L'analyse de la raison ne donne, suivant lui , que trois éléments : l'infini , le fini et leur rapport, a C'est là le fond de la conscience, l'étoffe avec laquelle nous faisons toutes nos idées ulté-* rieures, toutes nos convictions. » C'est là aussi toute la richesse des peuples. €< Le genre humain, dans la première génération comme dans la dernière, possède, ni plus ni moins, les trois éléments que nous avons signalés. » L'histoire de l'huma* niténe doit donc nous offrir que le développement de ces trois notions : l'Orient a été le domaine de l'infini ; la Grèce et Rome, l'empire du fini ; les temps modernes, l'alliance de l'infini avec le fini. Or, comme il n'existe pas d'autre idée , l'histoire
ne trouve close pour toujours et le mot de progrès n'a aucun sens. Telle est la doctrine de M. Cousin. Je n'y vois que des hypothèses gratuites, des considérations arbitraires. Cela peut être une sorte de métaphysique, mais des sentences pareilles ne doivent point se glisser dans la philosophie de rhistoire. La dernière a pour base Tobservation des faits, en donnant à ce mot le sens le plus large; elle n'a point le droit d'employer la méthode a priori : elle s'égare, quand elle veut substituer aux inductions empiriques des théorèmes psychologiques : s'ils sont vagues et douteux , le mal s'accroît en proportion.
Quant k nos recherches sur les principes générateurs de l'art néerlandais , sur ses caractères essentiels, nous pouvons hardiment soutenir qu'elles sont tout*à-iait neuves. On lit bien quelques remarques générales , quelques aperçus importants disséminés dans les ouvrages publiés au-delà du Rhin , mais on n'y trouve aucune étude suivie , raisonnée, embrassant toutes les formes, comme la nôtre. En Belgique et en Hollande, on n'a pas même tenté l'explication des traits permanents ou éventuels , qui distinguent la peinture nationale.
Nous allons maintenant décrire et juger les premiers essais de l'art dans les Pays-Bas ; nous les envisagerons de deux manières : nous chercherons d'abord comment s'est formée la peinture néerlandaise, en suivant les lois de la pensée hu-
maîne; puis nous considérerons les progrès de celle même peinture dans sa carrière spéciale; nous prendrons alors la forme narrative pour ne la plus quitter, nous nous soumettrons à Tordre chronologique. Le chapitre actuel servira de tranfltion, adoucira le passage entre la philosophie et les détails de l'histoire qui nous occupe.
Nous avons montré la manière dont Tintelli* g^ice procède : nous TaTons fait voir allant du simple au composé ^ des notions les plus étroites aux plus larges, des plus obscures aux plus claires, des plus fausses aux plus vraies. Lorsqu'elle aborde la peinture, la sculpture, l'architecture, elle ne se comporte pas autrement : elle examine avant tout les formes indispensables , qui constituent , pour ainsi dire, la charpente des objets ; de là elle passe aux formes secondaires, aux traits spéciaux; puis elle remarque les moindres détails ; elle exagère enfin l'analyse et les parties lui cachent peu à peu Tensemble. Or, à mesure qu'elle avance dans son étude, elle complique son œuvre; elle y ajoute l'un après l'autre tous les éléments qu'elle observe; elle en tire sans cesse du dehors pour la compléter, l'enrichir et l'orner; mais elle la surcharge au bout d'une certaine période , et l'étouffé sous les accessoires. Le style gothique, si nu, si sévère au commencement du XIII^ siècle, fut accablé par le luxe des meneaux, des clochetons, des arcatures , des nervures, des moulures, des chefs-pendanles,
à la fin du XV^" ei au début du XV1« ; Notre-Dame de Brou suffirait pour le prouver.
Les lois générales de l'esprit humain, quand elles s'appliquent à une œuvre quelconque ^ soit industrielle ou agricole, soit littéraire ou plastique, deviennent donc les lois mêmes de cette œuvre, et je serais tenté de dire les lois particulières de son développement. Elles en règlent les formes successives, les améliorations et la destinée. L'architecture navale peut nous servir d exemple; on ne construit pas sur-le-champ un vaisseau à trois ponts : une foule d'essais préparent ce résultat, il exige toute une science que Ton acquiert avec peine. L'homme creuse d'abord un tronc d'arbre et en fait une pyrogue : c'est la^ plus simple des embarcations. Mais elle a peu d'étendue, elle offre peu de commodités : il songe donc à l'agrandir. Il unit alors des planches assez soigneusement pour que l'eau ne pénètre pas dans l'intervalle; le bateau se trouve créé. Il le meut au commencement avec ses bras armés de rames, ainsi que la pyrogue : il s'épargne bientôt ce travail et emploie une force étrangère : il dresse un mât , il y fixe une voile , la brise ou la tempête font glisser la chaloupe sur la mer tranquille ou furieuse. Cependant les hautes va-^ gués inondent son esquif, le renversent et le submergent : pour prévenir ce malheur, il le ferme, il le couvre d'un pont : les lames passent par-
dessus le bord, sans le remplir et sans le culbuter. 11 s'aperçoit alors qu'il peut lui servir à transporter des marchandises : il lui assigne effecliyement cette destination. Puis il pense que, s'il en aug* mentait les dimensions, il rendrait ses Toyages moins fréquents et pourrait prendre une charge cinq ou six fois plus considérable. Il agrandit son nayire, il en multiplie les mâts, les agrès, les ponts et les voiles ; il organise peu à peu le vaisseau moderne. Il l'arme ensuite, il y place des canons, des obusiers : le pacifique bâtiment devient une citadelle flottante. Reste encore une amélioration : les vents sont mobiles^ incertains, capricieux : le calme inopportun de l'atmosphère relarde des expéditions urgentes ou lucratives. Si l'on substituait aux souffles variables du ciel une puissance régulière, que l'on dirigerait à son gré, qui ne viendrait pas du dehors, mais fonctionnerait dans l'intérieur même du vaisseau ? On braverait de la sorte l'inconstance des saisons : un homme de génie réalise ce vœu extraordinaire : le bateau à vapeur frappe l'onde écumante de ses roues dociles ; le pilote dirige sa marche à travers les tempêtes. Ainsi , par l'étude du gouffre amer et de ses propres ressources , l'homme accroît le nombre de ses idées sur la navigation, et l'architecture maritime suit les progrès de sa pensée. De même, dans les arts, l'observation de la nature et des moyens qui permettent de la retracer ou de
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l'embellir, conduisent peu à peu le talent vers les hautes régions esthétiques. Les débuts de fart néerlandais vont nous en fournir une démonstration des plus claires : nous allons Toir le dessina^ teur aux prises avec le monde qu'il tache de peindre et avec les difficultés de la peinture. Quoique les premiers efforts du mérite dussent nous suggérer les mêmes observations^ dans tous les pays de l'Europe, nous ayons, autant que possible, tiré celles qui suivent des manuscrits flamands et hollandais.
L'homme prend d'abord pour modèle sa propre figure; nul autre objet ne l'intéresse d'une manière aussi vive. Une jeune fille, esquissant sur la muraille l'ombre de son amant, fonda la peinture chez les Grecs, selon le témoignage de Pline : umbrd homtnù lineù circumductâ. Aucune légende analogue n'explique, chez les modernes, la naissance de l'art : mais les ébauches primitives que nous possédons encore mettent notre opinion à l'abri du doute. Les plus anciennes verrières des cathédrales gothiques n'offrent aux yeux que des personnages, les uns placés dans les niches et sur les consoles d'un monument fictif, les autres dans les médaillons des rosaces, parmi les dessins capricieux des fonétres. Les scènes, les objets de la nature sont éludés autant que possible : des inventions architectoniques les supplantent, l'art de bâtir ayant alors une extrême vigueur ; mais elles
PLAMAlVra KT HOUANDAISE. Z4S
forment seulement un cadre, et on aurait tort de les identifier avec les peintures qu'elles rehaussent. L'enlumineur de manuscrits se servait des mêmes procédés. Il entourait ses figures d'une lancette ogivale, d'un quatre-feuille, d'arabesques gothiques. Les ors venaient d'ailleurs à son secours : ils le dispensaient de représenter les fonds. Aussi, quand il ne les employait point, soit par économie, soit pour tout autre motif, il leur substituait une décoration arbitraire et posait ses personnages dans un champ orné à la feçon des vitraux. Par ce moyen, il pouvait ne reproduire que les formes humaines.
Quoiqu'il eût ainsi borné sa tâche, il trouvait sur sa route de nombreuses difficultés. Les parties du corps l'embarrassaient l'une après l'autre ^ il ne savait en rendre ni la figure, ni la position, ni les variétés. P^ous allons le suivre dans ses tâtonnements : nous le verrons obéir, sans le savoir, aux lois intimes de la pensée.
Le premier obstacle h vaincre, c'est de retracer fidèlement le visage : il est indispensable que l'on reconnaisse sur-le*-champ la fece humaine. L'artiste ne va pas plus loin, quand il débute. Un calme profond, une immobilité architectonique règne alors dans les traits : ou ils n'expriment rien, ou ils expriment des sentiments auxquels ne songeait pas l'auteur ; sa maladresse leur a donné une si{}nification involontaire. I^n manuscrit des
Evangiles , qui remoDte au X® siècle et proTient de labbaye Si-Laurent, à Liëge ', en oflFre une preuve irrécusable. On y a peint les quatre évangélisles, mais, dans sa gaucherie, l'enlumineur a tellement ouvert les Jeux, que les pauvres scribes ont lair tout effaré ; ils semblent pris d'une comique épouvante. L'artiste ne désirait certainement pas les remplir ainsi de frayeur. A peine si des intentions légères se trahissent, pendant cette époque ; les prunelles, par exemple, montrent vers quel point se dirigent les regards. Quand il devient plus habile, le dessinateur seffiorce de représenter les passions, mais il les traite d'une manière générale et absolue : il ne fait de distinction ni entre les rangs, nienire les 9exe&^ ni entre les personnes: une même trivialité dépare les figures. La colère d'un roi et celle d'un manoeuvre ont une apparence identique; la douleur d'une princesse et l'affliction d'une mendiante sont aussi vulgaires l'une que l'autre : l'amour, le désir et la haine ont une seule forme, un seul aspect. L'intelligence franchit un nouveau degré : elle remarque les différences que la position, lage, le caractère, l'instruction, les habitudes, le sexe, la pauvreté, la richesse, produisent dans les sentiments. Le nombre des détails augmente de plus en plus, les tètes se spécifient. Le peintre continue
' Bibliothèque de Bourgog;iie, n"* 18, «^83.
à observer : il di»ting^e sur les \isages la lutte des passions ; il y voit se combattre la peur et la haine^ la prudence et la colère, l'avarice et le désir, Tespoir et rinquiëtudC) la pudeur et Tamour; ces conlrastes donnent un' nouveau pathétique , ou une nouvelle grâce , aux émotions qui agitent les hommes. Rubens fait alors sa Naissance de Louis XIII, où la joie de la mère à laquelle on montre son enfant, et la douleur d'une couche récente ^ animent, se disputent les traits fatigués de Alarie de Médicis; Delacroix nous offre son Charles-Quint retiré dans le monastère de St-Just, où l'empereur, mécontent de son abdication, joue du clavecin pour chasser l'ennui qui l'accable, et, n'y réussissant pas, laisse Toir dans son regard, dans toute sa physionomie, les sombres pensées dont il est victime, aussi bien que le désir de les mettre en fuile^ de se livrer sans partage aux séductions impuissantes de l'harmonie ; l'auteur de Don Juan compose celte romance, où les notes supérieures expriment un vif amour, tandis que la basse railleuse les dément, comme le cœur du libertin dément son langage hypocrite. Une fois que les arts se sont élevés jusque-là, ils ne peuvent guère monter plus haut; mais la progression qui les y porte est certainement curieuse à étudier: elle signale parfaitement les voies de lesprit humain.
L'ignorance, rinhabileté de larliste qui débute
Uê UISTOIRB DE LA PUNTUEB
sont 81 profondes que tout rembarrasae. La cbevelure même le trouble et lui demande quelques années d'apprentissage. Les In8iitute$ de JtuU-^ nien, que possédait le sire de la Gruthuyse\ nous montrent l'empereur sur le trône, offrant son code à la multitude. Il a des cheveux touSus et porte une couronne, mais le dessinateur n'a pas calculé la dépression que celle-ci doit faire subir aux premiers : elle ne les serre pas contre la tète, elle est suspendue alentour; la circonfé* rence n'en est point proportionnée à la grosseur du crâne, mais au volume des boucles naturelles qui le parent. Le législateur a donc réellement uœ coiffure beaucoup trop grande pour lui. On la dessiné plusieurs fois dans ce volume du treizième siècle et la même faute réparait dans chaque miniature. Croirait-on que les évangélistes, dont nous nous occupions tout-à4'heure, ont des cheveux lilasP On en trouve aussi d'un beau bleu^ témoin l'évangéliaire conservé à la Bibliothèque de Bourgogne, sous le n® 9,428.
Pour les corps, nous n'avons pas besoin de dire que l'on y remarque les plus singulières bévues : aucune proportion ne règne entre les diverses parties ; les bras, les jambes, les mains, le buste sont relativement trop courts ou trop longs. Les os mêmes s'infléchissent, en dépit de la nature,
' Bibliothèque rciynle de Paris, ii* 7,015.
FLAMANM ET HOLLANDAISE. 347
pour réparer les inadvertances du copiste et rem« plir son but, malgré de feux calculs. Un ouvrage de la bibliothèque de Bourgogne intitulé : Liber dialogorum Sancti Gregorti papœ \ nous offre des personnages étonnants : leurs fémurs, leurs tibias ont une forme cylindre, comme ceux des pantins en bois et, comme ceux-ci, ne paraissent tenir ensemble qu'au moyen de fils de fer. Dès qu'on ouvre un manuscrit gothique, on aperçoit des étrangetés analogues.
Les postures ne donnaient pas moins de souci aux enlumineurs. Us se trouvaient fort à la gène, lorsqu'il feUait retracer les mouvements des bras, des jambes, de la tète et du corps. On ne peut garder son sérieux en voyant leurs maladresses de tout genre. Elles abondent dans le n^ 6,701 du fonds de la Gruthuyse : non*seulement le visage, les pieds, les mainsy sont d'une rudesse choquante, mais on ne devine pas sans efforts le sujet des miniatures, quoiqu'elles représentent des scènes de l'histoire sainte, l'ouvrage étant une bible : il ne serait point fecile, je crois, de rendre l'action avec plus de barbarie. En général, dans les peintures du XIII^ et du XI V^ siècle, on voit ce que lartiste a voulu feire, mais il a rarement accompli son dessein. Un personnage qui se baisse, par exemple, a une position tellement forcée qu'il
* Il estdu XIII* tiècle et provient du monastère de St-Laurcnt, à Liège; il porte le ii** 9,91(5.
318 mSTOIRB DE LA PfilNTURB
doit perdre l'équilibre et tomber sur la figure'. Si la Vierge présente soa enfant au Seigneur, dans le temple de Jérusalem^ à la manière dont elle le porte ^ il iaut nécessairement qu'il lui échappe des mains. Lorsque le peintre dessine un bourreau tranchant la tète d'un individu, l'exécuteur semble tout-à-fiiil immobile ; leglai**-:, au lieu de pénétrer dans les chairs, repose doucement à la surface. Un homme soulève-t-il une pierre ou une hache-d'armes plus haut que sa tète, il a réellement le bras cassé ou même détaché du corps; les lois de notre organisation ne permettent pas de le placer comme il l'est *. Les lignes, le clair-obscur nécessaires pour exprimer les gestes, lessituations diverses, réclament une suite d'études et d'épreuves graduelles : on commence par le faux et se rapproche peu à peu du vrai.
L'art observe la même marche relativement au costume : l'erreur y précède l'exactitude. Le peintre novice habille tous les personnages à la mode de son siècle. Ou il est trop naïf pour croire que l'on ait porté d autres vêtements, ou il a trop
' Ce manque d^équîHbre est surtout remarquable dans le Liber dialogorum SoncH Grtginriij dont nous avons parlé plus haut.
' Voyez , entr'autres preuves , dans la BAIe kùtoriaie de Guyart de Moulins (Bibliothèque de Rour^gne. n** 9,024), exécutée sous Jean saus Peur, comment tient son épêc Vange qui boute Adam et Eté hon de paradis tet^reatre.
d'ignorance pour les connaître. Ses ouvrages sont donc un perpétuel anachronisme : il donne aux anciens les habitudes modernes avec une rare ingénuité. Un manuscrit de la Bibliothèque de Bourgogne est surtout remarquable à cet égard : il a pour titre : Othea, (Uesêe de prudence, et pour auteur Christine de Pisan. Il fut exécuté, en 1455^ par Jean Mielot, chanoine de Lille et un des secré» taires de Philippe-le-Bon. Le texte renferme une sorte de mythologie, sous une forme concise, avec une glose à la fin de chaque histoire, qui lui attribue un sens moral, une intention allégorique. On lit sur le premier feuillet : « Cy commence lepitre que Othea, déesse de prudence, envoya jadis au preu et très yaillant Hector de Troye, fil du roy Priam, lors qu'il esloit en. son flourissant eage de 15 ans. » La miniature que cette phrase accompagne nous montre déjà Hector en habit du XY^ siècle, ayec un bonnet conique, un haubergeon de mailles, des souliers pointus, un long manteau gris pourvu de manches à gigot el un pantalon collant. Sur la deuxième miniature, la déesse Tempérance est coiffée d une pendule, pour exprimer qu'elle règle la vie et les actions de l'homme. Sur la quatrième, on Yoit Minos en diable chrétien : il a des pattes d'oiseau armées de griffes , une queue de serpent , un ventre de grenouille, une tête d'homme, un chaperon bleu,, une pèlerine blanche et un manteau gris. Sur la
3») mSTOIRB BB LA FfilNTHRE
ciaquième^ Persée délivre Andromède; ia jeune fille est Têtue d'une double robe , elle porte un bonnet en forme de turban, refetë sur le derrière de la tète , et se promène dans un parc, où elle regarde avec une tranquille surprise une tète de monstre marin, qui sort d^un étang. Le libérateur, courert d'une panoplie gothique, arrive en toute hâte pour la protéger, une Aiux à la main : il éperonne Pégase, loiurd cheral fiamand, qui galope de son mieux, ni plus ni moins qu'un terrestre quadrupède, nuilgré les ailes de chauTesouris dont le peintre Ta orné : il est vrai que le héros, placé à califaurchon pardessus, ne lui permet guère de s'en servir. On aperçoit, dans le lointain, une ville du moyen-âge.
Une des miniatures suivantes nous oflFre Saturne habillé en varleU ayant pour coiffure un chapeau à la Louis Xi : il est debout sur une table et ouvre les jambes, afin de se mieux tenir. Il porte dans la main gauche une (aux et un dragon qui se mord la queue, symbole de l'éternité; dans la droite, un petit garçon vêtu en paysan ; c'est un de 9eB fils qu'il va dévorer ; il lui mord le bras, le sang coule sous la morsure, a travers TétoSe, et inonde le menton du dieu. Plus loin, nous v<^ons Mars, ayant un costume de chevalier, assis dans un tombereau traîné par quatre bêtes, dont il est impossible de déterminer la nature. Des ailes jaunes, vertes et rouges s'ouvrent toutes grandes sur
ses épaules ; de la main gauche, il saisit le bord du Téhicuie, pour s'affermir dans les cahots ; sa droite tient deux espèces de martinets. La Yoiture roule sur un plancher de bois, qui ne peut en adoucir longftemps la marche , car il est de la même étendue et , au premier mouyement , elle doit le quitter.
Mercure se présente à nous comme un chanoine, avec un épais camail TeuTeloppant jusqu'aux oreilles : il est assis sur une large stalle en bois, dans une enceinte élevée au milieu de la cam* pagne ; des ailes tricolores chargent son dos. Il a pour sceptre une énorme flûte. Devant lui. Argus dort couché dans l'herbe ; on dirait un bon bourgeois des communes flamandes, s'il n'avait la figure toute pleine d'yeux. Minerve est représentée comme une Jeanne d'Arc et porte une coiffure triangulaire. La perspective en général montre des maisons gothiques, dont les étages surplombants, les toits aigus, les poutres sculptées, les auvents et les girouettes splendides augmentent le contraste du sujet et de la forme.
Nulle part l'étourderie n'est poussée plus loin que dans une miniature, où l'on voit Cassandre fiiisant 9es prières. Au-dessous, on lit ce quatrain:
Fréquente le temple et honneures Le dieu des cieulx a toutes heures,
Et de Cassandra tiens riuaffe.
Si tu Tculx efitre tenu sage.
Voilà qui est bien parler ; mais la propliëtesse idolâtre occupe un oratoire du XV* siècle; elle s'agenouille devant un autel chrétien; sur lautel, on aperçoit Jésus crucifié, sa mère et son disciple chéri. La prétresse d'Apollon ne s'en étonne pas le moins du monde : elle récite des paier et des ave comme une bonne catholique. Un peu plus bas, les funéraillesd'Âchillesontreprésentéesd'une manière tout aussi naïve. On a mis le héros dans un cercueil enveloppé d'un drap noir : des cierges brûlent alentour; une nonne et des moines le pleurent sous les voûtes d'une chapelle gothique.
Nous citerons encore Mars et Vénus surpris en adultère. Les amants s'ébattent daus un lit du moyen-âge pourvu de son dais et de ses courtines; oreillers , draps blancs , chaude couverture , rien n'y manque. Les têtes seules paraissent; le dieu de la guerre porte un immense bonnet de coton, orné d'une mèche volumineuse. Le mari penaud, vêtu en forgeron , se borne à tendre une chaîne par-dessus les criminels : il semble interpeller le fils de Saturne et lui demander vengeance. Le roi des dieux est habillé en magistrat de l'époque : il vient constater le délit et en (aire le procès-verbal. Un chapeau à larges bords, une robe fourrée, composent son habillement. Un vitrail éclaire la pièce.
Cent ainsi que l'on représentait l'antiquité au moyen-Âge : les chroniques de St-Denis ' renferment une naïYeté d'un autre genre. Dans le texte, on nomme Pharamond , Ciodion et Mérovée, les trou premiers rois sarrazins de France; à la longue , les idées de mahomélisme et de paganisme s étaient confondues. Ainsi, dans la vieille pièce du Miracle de Nosire^Dame ^ a Coment le roy Cloyis se fist crestienner à la requeste de Clotilde, sa femme, pour une bataille que il avoit contre Alemans et Saxons , dont il ot la victoire ; et en le crestiennement envola Diex la Sainte Ampoule, » le monarque jure d'abord par Mahomet, qu'il ne croit pas seulement un prophète, mais le souverain du monde et le juge des hommes. Bien mieux, dans une autre pièce intitulée : Un miracle de Saint Ignace ', Trajan invoque et adore le père de l'Islamisme. On alla encore plus loin : la doctrine du chef arabe n'ayant de sectateurs que parmi les populations méridionales, là où le soleil brûle les visages, nos aïeux finirent par se persuader qu'on ne pouvait méconnaître ou ignorer le Christ, sans avoir une peau sombre : l'idolâtrie
' Bibliolhèqae de Bourgogne, n® 5.
* Saint Ignace, surnommé Théophore, ëvéque d*Antioche, qui Tirait l'an 68 après Jésus-Christ et dont les actes ont été publiés par les Bollandistes. Théâire françaiê au moyenâge, par FiÂifcisQOB Michil.
35i HISTOIRE DE LA PEINTURE
el lobscurité de la fece devinrent deux termes synonymes. Les trois premiers rois de France ont donc la figure toute noire dans le manuscrit mentionné plus haut. Étrange méprise assurément, qui fait naître un sourire involontaire !
Si la vérité donne tant de peines à Tartiste, combien Télégance et la noblesse lui coûtent plus cher encore! Ses primitives ébauches manquent toujours de dignité. Les miniatures que nous avons décrites en ont offert quelques preuves ; il n'est, pour ainsi dire<, pas de manuscrit où Ton n'en trouve. L'Éternel a, dans la plupart, un air de triviale bonhomie tout* à-fait réjouissant : on croirait voir , non l'ordonnateur des choses , mais une espèce de sommelier féodal. Comme les mots expriment avec peine les détails et le caractère des figures , nous rendrons mieux cette plaisante vulgarité, en indiquant la manière dont on retraçait les actions du Juge immortel. Dans la Bible historiale de Guyart de Moulins que nous avons déjà citée, dans le manuscrit du même ouvrage qu'on exécuta sous Philippe-le- Bon ', Dieu est représenté créant le monde. Voici comment on a peint la division de la lumière et des ténèbres. Le Seigneur nous apparaît debout ; il lève la main droite vers un ciel bleu, pour lui ordonner de fuir : c'est le jour; à
' Bibliothèque de Bourgogne, n"* 9001.
gauche, il fait glisser un rideau noir sur une tringle : c^est la nuit. Quand il peuple Fonde inhabitée, il porte avec effort un gros poisson qu'il va lancer dans une petite rivière. Ailleurs \ il se montre à nous recevant les âmes fidèles : il est assis et, de ses deux bras ouverts, tient un grand drap suspendu sur ses genoux : cette pièce de toile figure le paradis ; on en voit sortir les têtes des bienheureux, au nombre de sept, mais à une distance du fond si minime , qu'il n'y a évidemment point de place pour les corps. Un ange y introduit un nouveau juste; il se penche et le pousse par derrière, afin qu'il entre plus vite. Cette absence de noblesse et de grandeur frappe davantage encore dans les drames mystiques du moyen-âge, équivalents littéraires des ébauches dont nous nous occupons. Le miracle de saint Ignace renferme une scène vraiment burlesque ; le martyr, couvert de plaies par les tortures, a été descendu au fond d'un cachot, où il doit rester trois jours sans aliments : il invoque alors le roi du ciel que ses maux attendrissent ; le Seigneur parle donc à la vierge Marie.
DIEU
A celui qui nous aime de cœur parfait et entier, moi et vous, ma mère, et qui nous réclame douce-
■ Dans le Liber diaiogorum Sanciî Gregorii,
S5ft HISTOIRE DE LA PEINTURE
ment, je veux porter secours sans plus attendre : c'est Ignace, qui pour moi souffre un rude tourment. Allons ! debout , vous tous ! Marchons où je TOUS mènerai.
IfOTRB-DAME.
Mon fils et mon Dieu , je ferai de bon cœur ce que TOUS ordonnerez. Allons ! anges, tous chanterez deTant nous deux .