‹ Histoire de la peinture flamande et hollandaise. ComplémentChapitre 11 sur 91 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

lafloenoe dm la maliitada.

Tous les pouvoirs qui contribuent à former le talent de l'artiste, à caractériser son œuvre, ont passé devant nos regards. Nous les avons étudiés, jugés, mesurés : nous connaissons l'influence spéciale de chacun d'eui et la part qui lui revient dans la création définitive. Cellcrci est maintenant complète pour nous : l'analyse nous a montré, fiùt apprécier les éléments divers dont elle se compose. En dévoilant ses origines, nous avons dévoilé celles des dogmes païens, des lois, des théories politiques, des guerres, des événements et des faits de toute sorte. Les résultats sans nombre de la

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pensée, de rimagination, de ractÎTitë humaines ont subi l'épreuve de notre creuset : iU sont là rangés autour de nous, formant une collection méUiodique.

Il ne suffit pas néanmoins d'ayoir expliqué leur naissance, il faut encore expliquer leur succès. Les choses qui réussissent prennent seules place dans rhistoire , dans la yie des nations ; les principes, les ouvrages que l'humanité n'adopte pas, sont comme s'ils n'avaient jamais été. Ils ne sortent du néant que pour 'y disparaître : cette fugitive existence ne peut entrer en ligne de compte. Les masses inertes jouent donc un r61etrès important : elles sont les arbitres suprêmes de toutes les idées, de toutes les productions, de tous les desseins. Nulle entreprise qui touche à de vastes intérêts ne s'effectue sans leur concours : les doctrines qu'elles rejettent n'exercent aucun empire, les lois qu'elles blAment périssent , les inventions qu'elles dédaignent ne laissent aucune trace, les poèmes, les tableaux, les. monuments, les statues qu'elles n'admirent point deviennent la proie de l'éternel oubli. L'univers est donc manifestement une grande république, où la foule dirige son propre sort : rien ne s'accomplit que par sa volonté :. rien ne peut tenir devant son mépris ou sa haine. Le consentement du plus grand nombre est toujours nécessaire , quand ses destinées se trouvent en jeu. La tyrannie même ne subsisterait point

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sans la condescendance de la multitude; quel homme serait assez fort pour résister à- un peuple, si les préjugés, Tignorance, de fausses doctrines , rhabitude et la peur n'enchaînaient celui-ci, ne le mettaient hors d'état de prendre une résolution?

Gomment la foule remplit -elle sa noble magistrature? En exerce-t-elle ayec discernement les fonctions souveraines ? Se décide-t-elle au hasard ? Problème fondamental que nous ne pouvons omet* tre et qui nous place dans une singulière position. L'humanité siège devant nous comme un juge universel, et nous sommes contraints de la juger i son tour sur sa chaise curule.

Deux systèmes bien différents se partagent les esprits à eet égard. Vikt poptUi, vos JDet est la maxime de certains penseurs, plus nombreux que jamais de notre temps. Elle orne les drapeaux de la démocratie française : le peuple est infaillible , suivant elle ; non-seulement il possède toutes les vertus, mais encore toutes les lumières. Les rois, les princes, les aristocraties enfantent tous les maux, toutes les erreurs. Ce qu'on pourrait foire de mieux, dans cette hypothèse, serait d'écouter la multitude : elle a la science infuse et ne se trompe jamais.

Le système opposé a eu de yiblents défenseurs. Les masses, à leur avis, sont un assemblage de niais et de coquins. Elles n'ont que des idées fausses,

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que de YiU sentiments. Nulle lan^e humaine ne peut exprimer leur abjection et leur folie : troupeau de misérables sans pitié, elles n'en méritent aucune ; il faut les mener par la terreur, réclair du glaiye doit toujours frapper leur vue et le bourreau est le fondement de la société. Perverti difficile corriguntur et êlultorum infinOus eei nu^ merusj s'écrie Salomon dans VEoclesiasie. n Tou» les hommes sont des brutes ou des tyrans, » nous dit George Sand dans les Sepi Cordes de la Lyre. ce II est mauvais de plaire à beaucoup de monde, » pensait et écrivait Schiller. On sait que Phocion, occupant la tribune et se voyant applaudi par le peuple, se tourna vers ses amis : ce Est-ce que j'aurais laissé échapper quelque sottise? i> leur demanda-t-il '. Hobbes témoignait la plus profonde horreur pour la multitude : il ne trouve en elle que de la démence, de la bassesse et de la lâcheté '. Le poète Crabbe l'a peinte de traits odieux. Bacon la jugeait tellement inepte qu^elle lui semblait donner toujours la préférence aux opinions absurdes, aux livres pitoyables : les ouvrages qui nous restent des anciens n'étaient, selon lui, que le rebut de l'antiquité. Il comparait le temps à un fleuve, où surnagent la paille et les

■ PLirrA.BQiii, F'ie de Phocion,

• Voyex son Léviathan, son livre intitalé : iei Fondements de la Politique, et tes autres ouTrages.

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ehoses légères , où s'engloutissent l'or et les diamants '.

Laquelle de ces deux théories soutiendronsnons? Faut-il maudire l'humanité , la couyrir de mépris? Faut-il s'agenouiller devant elle? Doit-on croire que l'influence de la multitude est propice ou feitale aux arts^ aux lettres, aux sciences ? que l'erreur seule lui plait, ou que la vérité lui est chère? qu'elle prend toujours la bonne voie, ou s'égare sans cesse ? qu'elle est ignoble et stupide , ou clairvoyante et morale ? Les deux affirmations nous paraissent également justes; les peuples réunissent des attributs opposés ; iU méritent à la fois l'estime et le dédain.

Établissons d'abord quelques distinctions nécessaires. Si l'on met à part les grands hommes, qui ne peuvent être enrôlés dans la multitude , trois sortes d'individus composent la foule : la

' Dans le VI* siècle avant Fère chrétienne, Théognis écrivait déjà ces tristes phrases : « L'espérance est la seule divinité favorable qui soit restée parmi les humains. Les autres nous ont abandonnés, et sont montées sur roirmpe. La Bonne Foi, la plus grande des immortelles, nous a délaissés; la Tempérance s'est retirée avec elle; les Grâces ont fui loin de la terre. Il n*est plus de serment sacré, plus de mortel qui révère les Dieux, plus de piété, plus de droits, plus de justice. » Ainsi depuis Torigine du monde la même accusation retentit, les mêmes plaintes s'échappent des lèvres inspirées !

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masse î^oranle et lès esprits Tulgaires ; les intelligences cultÎTées, naturellement sagaces; lesmé* diocrités de la politique, de la science et de l'art. Ces différentes classes doivent être examinées Tune après l'autre ; quoiqu'elles portent le même nom générique , elles ont peu de ressemblances. Chacune d'elles possède une physionomie spéciale, des caractères bien déterminés : les r6les qu'elles jouent ne s'identifient nullement.

Les individus de la première espèce et, disons^ le sans crainte , l'immense majorité des hommes ne comprennent rien, ni la loi qui les gouverne, ni le Dieu qu'ils adorent, ni le mal qu'ils ressentent, ni la joie qu'ils éprouvent, ni la nature qui les environne, ni l'instrument dont ils se servent. Ils marchent au sein de profondes ténèbres : une seule lueur y brille pour eux, celle de l'intérêt et du plaisir : à peine s'ils distinguent le vice de la vertu. Dans cette nuit sans bornes, ils prennent au hasard toutes les directions; les circonstances, les préjugés les poussent irrésistiblement ; toutes les apparences les déçoivent , tous les efforts les entraînent. Ils sont donc susceptibles d'héroïsme et de lâcheté, de folie et de sagesse, de dépravation et de grandeur. Les soldats , les marins font preuve à l'occasion d'un dévouement sublime : ils commettent , un autre jour , des cruautés affreuses, de révoltantes débauches. Les actes de la foule ne lui appartiennent pas , pour ainsi dire : elle

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obéit au caprice des éyénelnents , aux jeux du destin. On connaît le mot de Cromwell sur la multitude qui TenTironnait et le saluait de ses acclamations : « Elle ne serait pas moins joyeuse et ne pousserait pas moins de hourras , si Ton me menait pendre. »

Il tàui bien le dire toutefois, les mauyaises passions prédominent chez elle, car les instincts grossiers régnent inéyitablement , lorsque l'esprit est faible. La raison leur sert de contrepoids; si elle fait défout , ils entraînent la balance. Hobbes sou* tient que la guerre de tous contre tous forme l'état naturel de l'homme, que son intérêt seul l'engage à se montrer pacifique , à établir , à observer des lois tutélaires : une crainte réciproque est la base de la société. L'histoire et les descriptions des ▼oyageurs mettent ce fâcheux système hors de doute. La lutte a changé de caractère , mais elle se poursuit. Les individus respectent plus souvent les jours de leurs semblables, parce que la mort plane sur la tète du meurtrier; mais ils se précipitent mutuellement danslechagrinetlamjsère. Ils emploient la calomnie , l'astuce , le mensonge , le vol déguisé pour se perdre l'un l'autre. Ils ont sans cesse à la bouche les principes de la morale : on en foit des sermons, des discours politiques, des drames, des romans, des élégies : celui qui les exploite le mieux parvient le plus haut. Les actions nen présentent nulle trace. Ce n'est pas le foible

Si» HISTOIRE DE LA PEINTURE

qu*on écrase , mais le pauvre el rhomme «ncère, carie malheur et la probité jouent de notre temps le même rôle que la faiblesse corporelle dans les premiers ftges. On ne rampe pas devant les géants ; on se traîne aux pieds du riche , du parvenu , de l'hypocrite heureux. La lâcheté, la haine, la rage, Tenvie habitent tous les cœurs : l'homme de loi, l'interprète de la justice, en viole publiquement les règles saintes, en trafique d'une manière odieuse. L'Étemel semble avoir détourné sa fece du genre humain : on croirait que l'enfer a débordé sur le monde, et l'inquiétude, aux yeux hagards, veille près de toutes les couches.

L'état de guerre ouverte subsiste entre les peuples : a L'ange exterminateur tourne comme le soleil autour de ce malheureux globe, et ne laisse respirer une nation que pour en frapper d'autres. — La terre entière, continuellement imbibée de sang , n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin , sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à la mort de la mort ' »

Et cependant, au milieu de cette corruption, au milieu de cette démence, la vie continue et, chose plus surprenante encore ! la vérité triomphe. Quelle est la cause d'un phénomène aussi extraor-

■ JosxPB Db Maistib, Leê Sùirées de Si'Péier$bamrg,

dinaire? Pourquoi le breuvage affreux que notre espèce distille et se verse elle-même ne l'empoi- $onne-^il pas ? D'où vient que ceux qui annoncent sa destruction prochaine commettent une grande erreur? Nous n'irons pas bien loin chercher notre réponse.

Pour que l'humani té dure, nonobstant ses crimes perpétuels, il suffit que le plus grand nombre des hommes puisse se préserver du froid, se nourrir d'une manière quelconque et multiplier de même. La nature ne connaît point les lois morales : elle agit brutalement d'après les lois physiques; le scélérat le plus vil digère comme le poète, le penseur, l'artiste et le juste, et souvent beaucoup mieux. De stupides mariages, de folles unions choquent sans cesse notre vue ; mais l'acte générateur s'accomplit : la race humaine prolonge son existence. Notre conformation ne demande pas autre chose. Peu importent à la destinée les souffrances qui nous harcèlent , qui nous rongent les entrailles : elle est aveugle et sourde ; ni larmes, ni sanglots, ni prières, ni malédictions ne changent ses volontés. La femme conçoit au milieu des embrassements qui lui répugnent; le cœur de l'homme ne s'arrête pas sous la main de la douleur. Quant à ceux que le besoin détruit ou que l'affliction écrase, la terre reçoit leur dépouille; notre mère commune ne verse pas une larme sur leur tombeau. Elle ne s'intéresse qu'à la force ^

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elle n'aime que le succès. Quiconque ne possède pas Tune et n'obtient pas l'autre ne doit espérer d'elle, non plus que des hommes, ni égards, ni compassion. Les heureux du monde poursuiYront leurs fêtes pendant son a^nie ; un splendide soleil frappera ses yeux mourants, comme s'il Toulait railler son supplice.

Le créateur, d'une autre part, a pris ses me» sures pour que l'ineptie humaine ne bouleyersàt pas le monde intellectuel. La mérité est une force et doit toujours l'emporter sur l'erreur, car elle s'accorde avec la nature des choses et aTec celle de l'entendement. L'expérience et la logique combattent pour elle : nulle idée fausse ne peut soutenir leurs chocs réitérés. L'observation la dément, l'esprit la rejette. Les idées vraies sont plus claires, plus feciles à démontrer, plus faciles à comprendre. Elles sont en outre plus durables : portant sur une base étemelle, les siècles passent sans les renverser : elles attirent la vue des nations comme de grandes pyramides, autour desquelles roulent les folles vagues du mensonge. Que les hommes conçoivent donc toutes les fadaises ima« ginables, que leur tête soit un dépôt de ridicules pensées, les bons principes triompheront à la longue; ils ont leur justesse pour garant de leur victoire. Si les choses pouvaient prendre un autre cours , dans queK gouffre mortel nous entraînerait la sottise générale! Il fallait que la Provî-

dence établit ces deux lois de conseryation , ou rhumauitë se serait elle-même détruite.

Au-dessus de la foule s'élève une seconde classe d'hommes , mieux oi^anisés , plus dignes d'intérêt. Ce sont les esprits justes, quoique passifs, les Ames droites, les nobles cœurs, unissant la pénétration , la délicatesse et le goût au sentiment moral. Sont -ils nombreux? Je ne le crois pas. Biais ils forment une minorité imposante et jouissent malgré tout d'une estime bien acquise, d'une influence salutaire. C'est surtout parmi eux que le yerbe du génie feit des prosélytes, ce sont eux surtout qui accueillent ses grandes vues, ses plans inunortels. Ils composent son yéritable auditoire, ils le protègent contre le dédain et la haine des sots. Us répandent ses idées, lui serrent d'interprètes et de divulgateurs. Aucun progrès sans eux ne pourrait s'effectuer , car les masses vivent sous le joug de la routine. Plusieurs dentr'eux sont enchaînés par le sort dans une situation inférieure: ils y conservent leur prix pour le philosophe. L'homme qui se respecte cherche avant tout leur suffrage ; il les désigne seuls, quand il parle de l'humanité. Us secondent l'aclion des lois préservatrices que nous expliquions tout-à-rheure.

Une troisième espèce d'individus entre dans la foule comme partie constituante, nous voulons dire les médiocrités. Organisations défectueuses, qui ont l'ambition du génie sans en posséder les moyeos,

elles sont les ennemies naturelles des ^ands hommes, les sëïdes du passë^ un obstacle au bien, une pierre d'achoppement pour toutes les nobles entreprises. Platon remarque avec justesse que les pires de toutes les intelligences sont celles qui , n'ayant pas la force de découvrir la vérité , ont trop d'orgueil pour la recevoir d'une main étrangère'. Les talents médiocres appartiennent à cette catégorie ; doués d une certaine vigueur et d'une adresse peu commune, ils travaillent, ils pensent, ils étudient et imaginent : mais stériles au fond, ils n'adoptent , ne conçoivent et ne soutiennent que des idées vieillies ; leurs plans sont des plans surannés , leur esprit court les rues , leur science est banale, et les formes, les pensées, les projets qu'ils élaborent eux-mêmes, se classent parmi les trivialités dont se remplissent infailliblement les cer^ veaux ordinaires. S'ils ne trouvent rien de neuf, ils puisent dans leur savoir inanimé la jactance la plus imperturbable. N'ont-ils pas lu quantité d'ouvrages sur les doctrines religieuses, la politique, le droit et les belles-lettres ? Ne se donnent-ils pas une peine très grande pour devenir des écrivains sublimes , des peintres iameux , d'habiles sculpteurs, des architectes renommés? Sans doute, et leur désir est manifeste; il ne leur manque qu'une chose : la lumière divine qui éclaire les âmes supérieures.

La vulgarité , la patience inféconde, les |>en-

chante rétrogades des esprito médiocres leur inspirent la haine des innovations, du style et du beau idéal. Us voudraient que tout le inonde rampât comme eux dans les fanges grossières du présent ou les marais du passé. Us déclarent donc une guerre mortelle au génie : eux seuls machinent sa perte et le livrent aux fureurs de la populace. Le jour blesse leurs yeux malades, les vérités peu anciennes les transportent de colère. Leur savante routine n'aime que les miasmes du tombeau et la cendre des morte. Les sophisles aUiéniens traînèrent Socrate devant le peuple, soulevèrent contre lui les gens de la campagne et dictèrent la sentence qui le condamnait. Lesscribes, les docteurs de la loi et les pharisiens^ s'appuyant sur la plèbe, forcèrent Pilate à ordonner le martyre de Jésus. Des médiocrités lâches et envieuses trahirent Colomb pendant toute son existence et l'abreuvèrent de dégoûts. L'orgueil blessé des capiteines français tortura Jeanne d'Arc et fut la véritable cause de son supplice : quand on examine toutes les circonstances de sa vie, on déteste bien plus ses perfides compagnons d'armes que ses bourreaux : ce ne furent vraiment point les Anglais qui allumèrent son bûcher. L'existence des hommes supérieurs est en général un combat sans terme et sans relâche contre d'indignes rivaux. Les esprite mesquins ont un avantage immense lur les esprits d'élite : la plupart d'entr'eux, avec

beaucoup de fatuité, n'ont pas de convictions, ou, comme je le disais tout à l'heure , n'embrassent que des systèmes décrépits. Or, ces deux manières d'être sont également lucratives. Les principes depuis long^temps reconnus, ayant exercé de l'influence pendant des siècles, ont pris leur part des biens de ce monde. Ils possèdent des terres, des capitaux, des édifices, des institutions, une ibule d'adeptes, de créatures, et conservent un redoutable pouvoir. Les doctrines récentes n'ont pas encore agi sur l'humanité; elles ont peu de sectateurs, peu de richesses, peu d'action ; l'opulence leur viendra, quand elles s'empareront de la multitude, quand elles réformeront la société. Elles ne portent donc point bonheur à celui qui les défend ; elles l'environnent de périls sans compensations; elles liguent contre lui les intérêts, la puissance , la haine , l'hypocrisie , les préjugés : elles font planer sur sa tête la crainte, le dénuement, l'affliction et la mort. Les hommes médiocres ne se trouvent jamais dans cette position; leur manque d'initiative ne leur permet ni de découvrir, ni de soutenir une idée neuve. Leur route est donc unie, facile comme une allée de jardin. Ils obtiennent sans efforts de perpétuels éloges : on les paie, on les choie, on les couronne; ce sont des individus bien pensants; ils finissent par devenir très gras et meurent boursouflés d'orgueil.

L'autre Toie offre un aspect aussi riant. L'homme que nulle conviction n'embarrasse marche à son aise dans le monde. Il va droit où son amour du gain le mène, où sa soif des honneurs le conduit. Successivement démocrate, impérialiste, bourbonien, constitutionnel, il prend toutes les formes, il revêt tous les habits et se pare de toutes les cocardes. Il a toujours la même opinion que son interlocuteur. Avec une telle souplesse, il ne peut avoir beaucoup d'ennemis, faire beaucoup de sacrifices. On l'achète, on le ménage, on Tinvile, on le décore; il possède Festime des personnes prudentes. Sa bourse est bien garnie , sa maison bien tenue ; il arrive à la chambre ou au ministère, et meurt triomphant.

Les médiocrités sont d'ailleurs les grands hommes de la foule, comme les véritables grands hommes sont les chefs naturels des esprits d'élite. Les explorateurs aventureux, les profonds théoriciens, qui changent l'agriculture, l'industrie, la politique et la science , les penseurs inventiFs n'obtiennent jamais les bonnes grâces de la tourbe ignorante. La multitude ne comprend pas le gé* nie : un intervalle trop démesuré l'en sépare. Les lieux-communs , les projets vulgaires , les plats sentiments . l'élocution triviale des hommes médiocres la charment davantage et sont plus à sa portée. Elle préfère l'adresse au talent , le succès au mérite, le bonheur à la vertu. Pour un convive

grossier, il faut une nourriture grossière ; les mets délicats, les boissons choisies ne flattent point son goût rude et inhabile. Dès qu'un plan, une idée, un trayail demandent quelque réflexion pour être bien appréciés, la populace les honnit, les rejette^ ou s'en éloigne ayec indifférence. Les esprits mesquins, les organisations banales régnent donc sur elle; dans son enthousiasme, elle les loue, elle les admire, elle leur prèle foi et hommage.

Il y a sans doute des exceptions. Quand le génie gouyerne l'emploi de la force matérielle , comme à la guerre ou dans la politique d'application , il doit triompher , puisqu'il a le regard le plus net et choisit les moyens les plus sûrs. 11 domine alors la foule par le droit du canon et par la puissance de la ruse ; yoyant que le sort lui est iayorable, elle se déclare pour lui , elle s'éprend de lui , car la fortune règle son opinion et jamais courtisans n'ont été plus obséquieux que les masses enyers la grandeur.

Si Ion compare les médiocrités ayec la foule, on yerra que celle-ci doit encore obtenir la préférence. Elle est sans doute ignorante, ayeugle et routinière ; mais elle est aussi naïye et mobile. Elle a des préjugés qu'elle abandonne malaisément, qu'elle cherche à défendre ; mais elle n'y tient pas par yanité personnelle. Comme les £aits, les preuyes, les citations lui manquent pour éleyer des remparts alentour, on peut l'embarrasser et la

oonvaincre. Elle donne raison au dernier qui argumente, elles principes nouveaux, ayant plus de longévité, prennent infailliblement le dessus. Les âmes vulgaires demeurent dans une éternelle eniance : elles sont donc susceptibles d'être éclairées, disciplinées , endoctrinées ; ce furent de pauvres pécheurs qui accueillirent l'Évangile. Le peuple adopte la vérité, quand elle se présente d'une certaine manière et que les circonstances b favorisent. Quoiqu'il porte en général les chaînes du passé, il les brise exceptionnellement et retrouve son indépendance. Mais un homme qui a fortifié ses erreurs, qui les a entourées de circonvallations étendues, qui a fermé soigneusement les voies par lesquelles les doctrines récentes pourraient pénétrer jusqu'à lui, un tel homme ne se désabuse jamais. Il pérore, il discute, il hdi des volumes : il combat , il repousse les idées qui lui apportent une jeune et vivante instruction. Il s'ensevelit sous les ruines de sa malencontreuse citadelle plutôt que de les admettre dans la place. Boileaq a eu mille fois raison de dire :

Un 80t savant est sot plus qu*an sot ignorant.

Si, comme on le croit, le mot paien dérive du substantif paguê, les habitants des villages ayant raioncé les derniers au polythéisme, fait indubitable'dans tous les cas, il est certain, d'une autre

part, que les mëdiocritës contemporaines ne se montraient pas plus intelligentes. Les poëtes latins de la décadence, jusqu'au V^ siècle, réyaient de Jupiter , de Mars , de Bellone , d'Atropos , de Neptune , de Mercure et de Venus : ils chantaient sur leur lyre usée, d'une voix discordante , les spectres mytholog^iques. Tous les g^rands hommes soutenaient, défendaient, propageaient alors le christianisme; les auteurs, débiles s'enrouaient à célébrer de yieilles hallucinations. Ils invoquaient Diane et son frère, pendant que les troupes germaines grondaient comme un yent du nord autour de leur demeure. Les barbares étaient plus dociles que ces aveugles lettrés : ils reniaient Odin et Freya , Thor et Balder. N'a-t-on pas vu , mille ans plus tard, la même obstination égarer d'autres esprits mesquins, les dieux évanouis de l'antiquité reparaître sur la scène et obtenir les hommages des pédants P

La misère et la souffrance arrachent d'ailleurs le peuple aux bras de la routine et lui tournent la fece du côté de Tavenir. Mal nourri, mal vêtu, exploité par les habiles, opprimé par les riches, par les puissants du monde, il traîne ses jours dans la douleur. La feim reste assise à la porte du manœuvre; l'inquiétude plane, comme un oiseau de nuit , autour de son chevet. Il soupire après les changements politiques et sociaux , car i\ espère qu'ils le tireront de la pauvreté. Il ac-

cueille les doctrines nouvelles sans leur foire subir d'interrogatoire ; elles lui apparaissent comme les messagères d'un plus doux avenir. Le besoin et l'anxiëtë, ces dieux cruels, Tacbeminent vers l'inconnu, en l'aiguillonant de leurs dards, en l'épouvantant de leurs cris. Les idées progressives ont ^ par malheur, bien de la peine à l'atteindre, blotti comme il l'est dans une position infime et dans les ténèbres de l'ignorance. Les bommes médiocres, sachant toujours sortir d afiEaire, ne reçoivent même pas les conseils de l'infortune. Les sourdes a^îrations de la foule vers un état meilleur secondent puissamment toutes les causes révolution-!naires , et ont une grande importance aux yeux de l'historien.

Voilà quels éléments composent, à notre avis, la multitude et quelle est leur influence sur les destinées du monde. Les jugements sévères qu'il nous a fallu porter, qu'il nous faudra porter encore, nous donnent peut-être, ou nous donneront, un air de morgue aristocratique. Mais nous n'envisageons pas ici les classes sociales. La foule n'est pas pour nous Tensemble des prolétaires, nous l'avons déjà dit : elle parade au milieu des salons comme elle ploie sous le fardeau du travail. Tous ceux dont une faible lueur éclaire à peine l'intelligence, qui sont à demi plongés dans l'ombre de la mort, constituent pour nous cette vaste catégorie. Nous ne pouvons, du reste, lui allribuer des mériles qu'elle ne possède pas.

La multitude joue un ^le encore moins beau dans la littérature et les arts que dans la vie réelle. Ses besoins tout-à^'heure éclairaient son intelligence et la mettaient sur la voie des améliorations. La netteté, la justesse d'un principe rendaient son triomphe inévitable. Au moment où la foule aborde llle saorée de l'idéal, ces ^ides imparfaits cessent eux-mêmes de la conduire. Elle marchait avec hésitation à la lueur d'un ciel étoile, des ténèbres profondes l'environnent maintenant. Pour juger une œuvre quelconque , il Csiut posséder un goût, une délicatesse, une raison élevée, une science de l'homme et des choses qui manquent au vulgaire. Il est sot ou ignorant : nul motif ne dirige son choix; il a pour dieu le caprice et pour règle le hasard. Quiconque veut en&n ter de nobles productions, veut obtenir des éloges réellement glorieux, doit adopter la maxime d'Horace :

Odi profanum vulgos et arceo.

Ce qui charme la tourbe commune ne mérite pas , en effet , l'estime d'un vrai juge : elle aime surtout les parades grossières , les bateleurs en plein vent, les quolibets fangeux, les luttes ou les prouesses des animaux extraordinaires , les chansons ridicules , les mélodrames emphatiques, les romans crapuleux, les pièces triviales, le luxe des décors, le plat vaudeville, le rébus, le logogriphe.

le calembour et Fidiome des halles. Quels sont les liyres populaires en France? L'histoire de Cartouche et celle de Mandrin, les aventures des escrocs, des filles de joie, Le ohevaUer de Faubltu, L'amovr con-jvgal, Piron, Vadë, Leœplication des songes, L'ari de tirer les cartes, Le petit Albert, Le chansonnier grivois, des récits apocryphes sur Napoléon , Byron, les rois et les reines ; lesouvragesdePigauIt-Lebtun et de Paul de Kock; des manuels inFàmes ou dégoûtants , quelques légendes travesties dans un horrible style; les imaginations les plus ampoulées, les plus fausses, les plus grotesques. Ces voiries de l'intelligence humaine sont le dépôt où la foule vient chercher ses aliments : elle se repait de sub* slances avariées, putréfiées, nauséabondes et malsaines. On est tout surpris de trouver pendus à ce gibet infect Héloise et A beilard, Estelle et Kémorin, Paul et Virginie; les pleurs qu'ils font couler leur* ont valu les honneurs du Montfaucon spirituel. La science , l'histoire , la critique ont de même leurs gémonies où sont trainés le bon sens, l'art d'écrire, le goût et la logique. On éprouve des accès de misanthropie, quand on voit la race humaine presque entière courir gloutonnement vers de pareils charniers, y tombera genoux comme au fond d'un sanctuaire, et se gorger d'une nourriture cadavéreuse comme d'un pain céleste. Que des drôles réussissent par la fraude , ou en spéculant sur les mauvais instincts de rhominc, on déplore leur

Sia HISTOIRE 0E LA PEIKTURS

triomphe, mais il est, en quelque sorte, naturel, et ne choque point les lois du monde physique : l'admiration cpi'obtiennent les esprits grossiers blesse au contraire toutes les lois du monde moral et aucun spectacle n'est aussi révoltant que la prostitution de la gloire. Elle n'échappe pourtant jamais à ce triste sort : dans les arts, la masse ignorante ou inepte révèle un goût non moins absurde que dans la littérature. Elle préfère la richesse à la beauté, la matière à la forme, le bizarre au ▼rai, le commun au sublime : lestrompe-l'œil, les caricatures, les scènes vulgaires, les intérieurs de cuisine , les nuances feusses et criardes, les inven* tions étranges lui plaisent et la ravissent. Biard et Dubufe sont ses héros \

Et non-seulement la foule juge mal les œuvres en elles-mêmes, au point de Tue de leur perfection intrinsèque , mais elle se laisse égarer par toutes les circonstances extérieures qui les environnent. Qu'un livre porte le nom d'un grand personnage, d'un homme riche ou celui d'un pauvre diable, l'effet n'en est pas identique : il trouve dans le premier cas bien plus d'admirateurs, de preneurs

■ « En général , dit Voltaire , Tespèce humaine n*est pat de deux ou trois degrés plus civilisée que les gens du Kamschatka. La multitude des bétes brutes appelées hommeê, comparée avec le petit nombre de ceux qui pensent , est au moins dans la proportion de cent à un chez beaucoup de nations. »

et de défenseurs ; il acquiert biea plus rapidement de la célébrité : la rénération de la multitude pour l'opulence et les hautes positions lui donne un prestige illusoire. L'actualité d'un ouvrage contribue encore singulièrement à sa réussite : lorsqu'un sujet occupe les esprits, tout ce qui s'y rapporte éveille facilement l'intérêt : la masse ne discerne pas d'où vient son plaisir : qu'il prenne sa source dans la composition elle-même ou ailleurs , elle ne s'en embarrasse guère ; elle fait de la passion générale un trône à l'auteur. Elle est ^[alement fort sensible à la renommée : ne jugeant pas d'une manière indépendante, ne pouvant soutenir le travail d'un examen attentif, elle se livre au torrent de l'opinion. Une fable latine nous prémunit déjà contre ces engouements absolus ; mais les fables ne corrigent personne. La multitude ne cherche même pas sur quelle base est fondée la réputation d'un écrivain, d'un artiste : les hommes connus sont toujours les plus grands pour elle. Un débat judiciaire commença l'illustration de Beaumarchais : le père de Figaro avait du talent, mais d'autres que lui sont devenus fameux par des moyens analogues, sans posséder le moindre mérite. IN'avons-nous pas vu, il y a quelques années, une femme auteur, morte récemment, devenir promptement célèbre à la suite de révélations publiques, très peu honorables, qui allumèrent la jalousie de son mari et l'exaspéré-

SId HISTOiaB DS LA PHITTUEB

rent si fort qu'il loi tira un coup de pistolet en pleine rue ? Des hommes se sont Tolontairement fait condamner à un an de prison pour appeler sur eux les regards de la multitude , comme un pauvre étale des plaies factices pour obtenir la pitié. Une chevelure excentrique, des mœurs bizarres, des vêtements singuliers ont rendu le même service. Le crime n'est pas exclu de ces moyens ; n'a-t-on pas rimé des poésies sous le nom d'un lâche meurtrier, dont l'histoire et les assassinais remplissaient les colonnes des journaux ? Ne lui a-t-on pas attribué des mémoires imaginaires? Ceux d'une empoisonneuse ont été accueillis dernièrement avec une feveur surprenante ; le public y a cherché des enseignements. Bien mieux, les objets composant la déffoque de cette illustre créature se sont vendus un prix fou : on a payé sa robe de noce huit cents francs et Tacheteur la garde comme une relique. C'est ainsi que la tourbe humaine comprend la gloire!

Le manque d'intelligence, de goût et de finesse qui caractérise le vulgaire, la facilité avec laquelle on le dupe, sont la ressource des hommes politiques et leur ont toujours servi à exécuter leurs projets. Comme le voile rouge que l'on présente d'une main au taureau , pendant qu'on le frappe de l'autre , ils agitent de brillants motifs devant les regards du peuple , afin de le distraire et de l'abuser. La même connaissance de la foule a der-

mèrement inspiré ua système complet de ruses , par lesquelles on la trompe , ou Tenchante , dans la littérature et les beaux-*arts ; toute une classe d auteurs, de libraires, de dessinateurs, àiifnpre^ 9airto9y de journalistes-directeurs sont nés de cette science féconde ; ils déçoivent en partie la masse ignorante et la traitent en partie selon ses goûts. Sachant que les dehors l'éblouissent, qu'elle ne Ta jamais au fond des cho<ies, que l'étude lui pèse et que la réflexion l'ennuie, qu'elle se détermine au hasard, ils l'environnent de pièges, d'illusions, de formes vides, mais éclatantes, d'images extraordinaires qui la surprennent et l'attirent. La cama-« raderie, les annonces multipliées, les éloges men« teurs , les affiches colossales , les illustrations , le luxe du papier, du décor, des habits , les procès volontaires , les supercheries de tout genre , les ruses les plus maladroites comme les plus ingénieuses, déterminent sans cesse les choix du public. Kous le disons avec peine et seulement pour rendre témoignage à la vérité : ces moyens réussissent infailliblement et réussiront toujours. La classe des sots est immortelle, innombrable : elle s'accroît des pertes que fait la classe intelligente, pendant les époques de dégradation et de malheur. Quand on spécule sur la bêtise, on ne manque donc presque jamais son but.

L'art d'exploiter et de satisfaire la masse inepte, s'il atteint de grandes proportions, comme actuel-

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lement , peut ruiner le goût , ëiouSer le génie , abrutir les nations. Étant lucratif , il enrabit peu à peu les talents , les capitaux , les feuilles périodiques, les imprimeries, les librairies, les magasins, les bibliothèques : il s'empare des lecteurs , des récompenses, de l'estime et de l'admiration. Il Csiut l'appeler à son aide, ou brarer l'indiflférence et l'oubli, c'est-A-dire, la mort intellectuelle. Lorsqu'on y a recours, d'une autre part , il absorbe lentement ou rapidement les forces de la pensée; il l'abaisse et la dépra?e ; on périt d'une manière différente , on ne se sauye point. Comme la presse et l'état du monde ne permettent pas que les invasions, ni l'absence de livres fessent renaître la barbarie, elle renaîtra probablement des excès mêmes d'une habileté vulgaire et sans scrupules, dans, la politique , dans le commerce et dans la littérature, comme les ai^ties, les recherches bysantines la fixèrent dans l'empire grec. Il y a un espace incommensurable entre la sagacité du génie et l'adresse mercantile. La Grande-Bretagne peut nous seryir d'exemple : nulle part les trafiquants littéraires n'ont imaginé plus d'expédients'.

' On a fonde à Londres, il y a quelques mois, un nouveau journal ayant pour titre : La cloche deê chemins de fer {Railways' Bell), Voici comment on instruisit le public de son apparition : les affiches immenses placardées sur les murailles ou promenées sur des chariots, les annonces dans les feuilles quotidiennes et toutes les ressources du jour-

Aussi qu'arriye-t-il ? A une génération forte et brillante , qui étonnait l'Europe , a succédé une race maladive. L'Angleterre ne possède pas un seul auteur du premier ordre; elle traduit les auteurs français , ou imprime et joue les plus niaises balivernes. Et cependant la France imite ses dégradantes subtilités ! Ces roueries ne portent pas moins préjudice aux arts qu'aux lettres. Pour ne citer qu'un feit , la multitude ne paie*t-elle point très cher les estampes sans valeur dont on farcit les livres? La mode , ou plutôt la rage des illustrations n'a-t-elle pas donné un développe-

nalisme Tarent d'abord employées : mais ce sont là des moyens vulgaires : un long cortège défila dans les rues; Tingt-qiiatre musiciens a cheval ouvraient la marche, sonnant de joyeuses fanfares ; venait ensuite une troupe de pages tenant des hampes, au bout desquelles brillait, sur de vastes écriteaux, le titre de la nouvelle gazette ; puis un homme, richement vêtu et accompagné d'un groupe de hérauts-d'armes, portait sur un coussin brodé le premier exemplaire de la publication ; derrière lui marchait une bande nombreuse, simulant les ouvriers, les employés de toute espèce, qui travaillent aux railways et dans les impri* meries : leur costume indiquait leurs fonctions. Après eux s'avançait un char énorme, voiturant une cloche de carton gigantesque : autour de la cloche circulait un chemin de fer en miniature que parcourait une petite locomotive; des estaffiers à cheval terminaient la procession industrielle. Quand les entrepreneurs littéraires poussent le charlatanisme à ce point, quel r61e et quelle importance peut conserver le talent ?

ment énorme à la graTure sur bols, ce procédé infime qui ne peut rendre les plans, les ombres du visage, qui en ébauche avec peine les traits et conserve toujours une raideur enfantine?

Au milieu de son indécision et de ses ténèbres , le peuple révèle deux goûts opposés, mais con-^ stants : Tamour du trivial et celui du fenlastique. Le trivial lui rappelle ses habitudes journalières , ses façons de parler, ses travaux, ses besoins, ses divertissements, ses passions communes; il lui oflFre l'image de son existence et captive son intérêt. L'homme vulgaire aime à se contempler dans ce miroir, comme il aime à envisager ses traits dans une glace. Le sentiment profond de sa personnalité lui rend la peinture agréable. Le fantastique le charme d'une autre manière : il Tétonne et enflamme sa curiosité. N'ayant pas assez d'intel-^ ligence pour apprécier les miracles du talent et des beaux-arts , ce sont les prodiges surnaturels qui le frappent. Qu'on lui montre un chefd'œuvre ou de peinture, ou de sculpture, il n'éprouvera nul plaisir, nulle admiration. Les grâces de l'idéal ne le séduisent point. Offrez-lai, au contraire, un monstre bizarre, un colosse diflforme, une scène impossible , un être chimérique , vous éveillerez sur-le-champ son attention. 11 n'a jamais rien vu d'analogue et ses prunelles se dilatent de* vaut l'objet insolite. Il ne peut juger si une production est plus belle qu'une autre, mais il juge

très bien si elle dépare les bornes de la Térité commune. On obserre les mêmes goûts chez lés enianls, parce que les enfants ont , ainsi que la multitude, Tesprit peu ëtendu. Les contes de nou* rice et les contes de fées, les histoires puériles comme leurs jouets, comme leurs tribulations, les aventures magpques et surprenantes sont les seules iables qu'ils écoutent. Nous en dirons autant des sauvages, dont la pensée novice n'a pas encore toute la force nécessaire. Le merveilleux et le réel constituent le fond des poésies , des tableaux , des sculptures et, en général, des œuvres qui obtiennent les bonnes grâces de la foule. L'art des pays septentrionaux, ayant les deux caractères, ne peut manquer de réussir auprès d'elle.

Lorsqu'ils se trouvent joints à un grand mérite de conception ou de forme, ce mérite ne nuit pas au succès populaire de la production. Voilà justement ce qui a lieu pour la peinture néerlan-* daise. La vulgarité de ses sujets, de ses types, de ses goûts et de ses tendances la recommande aux écrits peu élevés. Sa patiente exactitude leur convient et leur plait : ils admirent le soin qui préside à ses travaux, qui en accroît le relief et la vérité. Le connaisseur y distingue autre chose : la finesse de la touche, la beauté du coloris , la science de la perspective, l'ingénieux emploi du clair-obscur, la poésie du naturel, la grâce ou la majesté des scènes qui retracent les différents

aspecU du monde extérieur. Le critique et l'ouvrier sont donc é^Iement satisfaits : Tun considère rinyention prosaïque, l'autre étudie Thabile exécution.

L'immense variété de Tart des Pays-Bas lui jpigne encore de nombreux suffrages. Comme il reproduit tous les objets de TuniTcrs, tous les phénomènes de la création et tous les actes de l'homme, sa diversité lui permet de séduire la plupart des esprits. Les toiles que n'approuvent pas les uns, ravissent les autres : chaque personne trouve des tableaux selon son goût. Celui-ci admire les intérieurs, celui-là les paysages, un troisième s'émerveille à l'aspect des fleurs et des fruits, un quatrième devant les sujets historiques ou de grotesques scènes, le reste des curieux devant les portraits, les animaux, le gibier, les insectes, les maisons, les navires, la mer tranquille ou furieuse, les places publiques, les effets de nuit et les effets de lumière. Les pluii roides partisans de ridéal obtiennent eux-mêmes satisfaction : les peintres néerlandais s'élèvent de loin en loin ju^ qu'au grand style : la forêt sacrée, où trône dans l'ombre et le mystère la beauté souveraine, ne leur demeure pas inaccessible. Ils parcourent donc le cercle entier de l'art, et leurs ouvrages sont infailliblement populaires. Les Belges devraient, en conséquence , attacher plus de prix qu'ils ne le font à cette gloire suprême des Pays-Bas.

Mais, quels que soient l'ineptie et ie mauvais goût de ia foule, les bonnes productions, comme les idées yraies, finissent toujours par l'emporter : l'ayis de Bacon ne nous semble point pouvoir être sérieusement défendu. Or, qui les sauve du naufrage? Ce n'est pas la multitude. Nous avons vu que, dans le monde réel , ses souffrances éclairaient 8on esprit et qu'aux rayons de ce triste luminaire, elle apercevait quelquefois la bonne route. La douleur ne pénètre point dans le calme séjour du beau ; la folie s'y trouve donc abandonnée à ellemême ; nul signe , nulle lueur ne l'averlissent , quand elle s'égare. Sous l'empire exclusif de la populace , toutes les nobles créations périraient inévitablement. Ce sont les âmes distinguées, les intelligences bien foites qui les préservent de la mort immédiate et de l'étemel oubli. Elles les comprennent, elles en sentent la valeur et en font l'éloge. Le talent marche au milieu d'elles comme au sein d'un cortège : elles le soutiennent, l'animent et le défendent. Sans leur protection, le génie serait accablé : pareil aux victimes couronnées de fleurs, il ne brillerait un moment que pour être bient6t sacrifié à l'injustice humaine. Poésies, drames, romans, tableaux, sculptures, édifices, musique, ne sont réellement jugés que par elles; les couronnes dont elles ceignent les fronts inspirés sont les seules glorieuses. Ces esprits forment un second public et exercent de l'influence sur le

premier ; la sottise ne se Sut jamais complètement illusion et la vigueur intellectuelle n'est jamais entièrement méconnue ; celle-ci domine donc toujours celle-là, dans une proportion quelconque. Elle guide un certain nombre d'individus, qui se laissent conduire les yeux fermes. Son action va en augmentant, parce qu'elle est conforme à l'essence des choses et appuyée sur le mérite de l'œuvre : c'en est assez pour que le tombeau ne dévore pas la dernière.

La nature ne prodigue point les âmes clairvoyantes; elle semble avoir peine à les mettre au jour. Sur les trente millions d'hommes environ qui parlaient la langue française de son temps , Arouet pense que trois mille seulement pouvaient apprécier un poème ' : c'est un homme sur dix mille; peut-être ces créatures privilégiées sontelles moins nombreuses encore. De là vient qu'elles ne suffisent pas dans toutes les occurences pour

' « Il faut la capitale d'un grand royaume pour y établir la demeure du goût : encore n'est-il le partage que do très petit nombre ; toute la populace en est exclue. — Dans ane ville telle que Paris, peuplée de {dut de six oent mUle personnes, je ne crois pas qu'il y en ait trois mille qui aient le goût des beaux-arts. Qu'on représente un chef-d'œuvre dramatique, ce qui est si rare et qui doit l'être, on dit : tout Paris est enchanté ; mais on imprime trois mille exemplaires tout au plus, n VoLTAiBi, Diciùmnaire phiiasophiqme, au mot GoAi.

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. 3t|

iaire sortir le génie de l'obscurité : l'aveugle tourbe se rue au hasard dans les brillantes et fécondes yallées de Tidëal, écrasant les flenrs les plus divines, rompant les arbrisseaux les plus précieux : elle entraine quelquefois les vrais juges et, en d'autres circonstances , ne leur permet point de résister. Mais s'ils ne placent pas l'homme de talent sur le pavois de l'admiration publique, pendant sa vie, leur bataillon sacré honore sa mémoire et la rend immortelle.

En effet, le vulgaire ne porte pas son attention au-delà du présent : il s'occupe des œuvres du Jour; il aime laclualilé, comme l'on dit à notre époque. Quand il lit, ce sont les romans nouveaux ; il court aux drames enfantés de la veille, il afflue dans les salles d'expositions publiques pour voir les peintures récentes, il dévore toutes fraîches les hâbleries des journaux ; mais il ne remonte jamais vers le passé ; il n'y cherche ni amusement, ni instruction. 11 faut que les écrits, que les toiles et les statues viennent, en quelque sorte, le trouver; il ouvre alors les yeux et regarde. Quand elles sont tombées dans le domaine de l'histoire, on ne les connaît, on ne s'y intéresse que par l'étude; or, la foule n'étudie point : elle s abandonne au cours du temps , elle glisse sur le fleuve rapide sans tourner la tète ; bien mieux, elle oublie les objets qui frappent sa vue à mesure qu'ils disparaissent. Ces faibles cerveaux ne gardent nulle impression :

le souvenir d'une histoire dramatique, d'une pièce louchante s'y efface comme le nom de l'auteur. Le plupart ne lisent même point le dernier. La vogue ne fait que naître et mourir dans des esprits aussi mobiles : on dirait une flamme incertaine au milieu d'une nuit orageuse. Quiconque tra« vaille pour la multitude prépare donc le cercueil où sa gloire doit tomber en poussière ^

Les intelligences distinguées n'ont pas autant de paresse , à beaucoup près , et ne se montrent point si variables. Elles pensent, elles réfléchissent et s'instruisent : ne prenant pas pour guide le hasard des conjonctures, elles estiment les choses selon leur prix intrinsèque. Le charme de la nouveauté ne les emporte donc point comme un coup

*• Nous en avons soiu les yeux de remarquables preuves; Le Soliiaire, de M. le vicomte d'Arlincourt, maintenant si oublié, si dédaigné, a obtenu un succès colossal; on le traduisit dans toutes les langues de TEuropo; on en tira une pièce qui n'eut pas une moindre vogue; il inspira de nombreux couplets; on baptisa de son nom une couleur, des meubles , des vêtements : la France et le monde ne s'occupaient que du SoUiaifv» Que sont devenus ces trans* ports d'enthousiasme? M. De Jouj a également brillé, sous la Restauration , d'un éclat merveilleux : quel badaud ne l'a envié, ne l'a cru immortel? Eb bien, M. De Jony est encore vivant et trône dans un fauteuil d'académicien; il a une bonne santé, une mine fleurie, mais depuis quinze ans. pas un seul homme n'a lu un seul de ses ouvrages.

de vent : elles restent fermes et droites sous le tourbillon qui agite, et courbe, et pousse la multitude. Les chefs-d'œuyre anciens, dans leur inaltérable jeunesse, les séduisent comme les créations les plus modernes. Elles poursuivent le beau sur tous les chemins, dans toutes les retraites, sur la terre étrangère et dans l'obscurité des vieux âges. Lorsqu'une œuvre a plusieurs années de date et que la foule s'en éloigne, elle comparait devant ce tribunal inflexible. Elle est frappée d'anathème et vouée à la mort, si elle ne possède pas un mérite essentiel , fondamental. L'intérêt transitoire que lui prêtaient les circonstances ne l'environne plus ; il faut qu'elle se soutienne par ses propres forces. Si elle réunit les conditions de la durée , sans avoir obtenu les hommages de la plèbe, elle monte au rang des œuvres immortelles. Les lueurs trompeuses qui l'éclipsaient naguère se sont l'une après l'autre éteintes dans la nuit : son heure est arrivée ; elle brille comme un astre impérissable au fond des muets espaces de l'histoire. Quiconque ambitionne le respect de l'avenir, ou même craint de survivre à sa renommée, doit travailler pour les esprits d'élite et seulement pour eux.

Ce n'est point ce que font les médiocrités. Dans les arts et dans la littérature, comme dans la vie réelle , le succès le plus prompt leur convient le mieux. Elles rient de la postérité, elles se moquent de la vraie gloire : elles aspirent au bien-être , à

la con8idération ^ aux Tulgaires honneurs : peu leur importent les moyens, pourvu qu'elles atteignent leur but. Aussi la fortune les accable-t-elle de prospérités. N'est-ce point justice et ne doitelle pas récompenser leur infatigable souplesse ? Ce ne sont pas ces hommes qu'on verra lutter contre les événements, conire les folies, contre les erreurs : ils suivent toutes les ondulations des circonstances; le goût moderne triomphe-t-il , sur-le-champ ils travaillent selon le goût moderne; une réaction a-t-elle lieu en faveur des anciens, ils changent de manière, ils abjurent leurs opinions, ils riment une ode â Boileau et les portes de l'académie s'ouvrent toutes grandes pour eux. Ils flattent les puissante, trahissent les vaincus, rédigent des actualités, mentent, promettent, violent leurs engagements, s'aplatissent, se relèvent, s'inclinent à gauche, s'inclinent à droite, et se balancent dans un mouvement perpétuel . Un grotesque délire, une stupide infatuation a veugient et transportent la multitude ; ils ne blâment point sa folie : au contraire^ ils l'attisent, l'excitent, la caressent, l'augmentent et l'exploitent : ils crient plus fort que les autres, s'animent, gesticulent et mettent à profit l'engouement insensé de la populace intellectuelle. Pourquoi voudraient-ils éclairer le genre humain? Ce n'est pas leur affaire : ils aiment mieux le rançonner. Yoilà comment pensent les rhéteurs, les sophistes, la tourbe des écri-

tains ^ des architectes , des peintres et des sculpteurs : ils se tiennent en équilibre sur le flot des passions vulgaires et se laissent porter, entraîner par elles. Ne les calomnions point cependant : beaucoup d'entr'eux agissent avec bonne foi ; ils sont dépourvus d'initiative et ne marchent que si on les remorque. Ceux-là font naturellement ce que l'adresse conseille aux autres de foire.

Leur talent est comme leurs idées, comme leur conduite. Rien de ferme, de nouveau, de hardi; rien qui sorte de Tusage et blesse la coutume. Leurs ouvrages prêtent donc peu à la censure : on admire ces banalités limpides, ce style, ces formes depuis longtemps consacrés : on porte aux nues leurs périodes académiques, leurs pompeux, leurs édifiants, leurs sonores lieux-communs. Il y a aussi des médiocrités d'un autre genre : celles-là chatouillent les désirs lubriques, les passions or* durières, ou peignent de hideux tableaux avec la lange des égouts^ avec la lie des cabarets. Ils tiennent boutique d'impudicités ou de trivialités.

Ici encore les hommes médiocres sont les idoles, les favoris de la multitude. Ils flattent ses goûts, ses mauvais penchants, son amour de la routine ; ils lui servent de compères et d'interprètes. Leur bonheur même les remplit de fatuité : dans leur lâche orgueil ils dédaignent souvent le génie malheureux, ils triomphent de ses chagrins et de sa misère. Pour devenir leur égal, il n'aurait cependant qu'à s'abaisser.

On l«ur pardonnerait même cette inconvenanle arrogance , s'ils n'étaient ses ennemis les plus cruels. Mais ses aperçus nouveaux , ses créations originales, ses plans insolites, dépassent trop leur portée. Ou ils ne le comprennent point et le salissent de leur mépris : ou ils le comprennent et sa grandeur les offusque. Leurs petites ressources ne peuvent soutenir la comparaison avec cette force immense. Ils renoncent donc à une lutte directe et emploient la calomnie, l'astuce, les feux scrupules, tout l'arsenal des traîtres. Quels adversaires ont eus les G)rneille, les Racine, les Féné- Ion, les Bernardin de Saint-Pierre et les Chateaubriand? Scudéry, Pradon, Faydit, Ginguené, Morellet, d'obscurs journalistes. L'homme médiocre va même jusqu'à l'assassinat : le maître verrier de l'église Saint-Ouen, à Rouen, poignarda son élève parce qu'il avait fait une rose plus belle que la sienne ; Charpentier conduisit des fanatiques dans la demeure où s'était caché Ramus, le jour de la St-Barthélemy ; des artistes jaloux et indignes de leur profession empoisonnèrent Lucas de Leyde au milieu d'un repas splendide.

Si à toutes ces causes de souffrance et de chute, on joint l'envie naturelle qui souille les cœurs, même en dehors de toute rivalité; si on songe que l'individu le plus obscur se réjouit de voir humilier le plus noble talent : que chacun a de soi-même une opinion extraordinaire et endure

a^ec peine les supériorités les plus légitimes ; que rien n'apaise cette formidable passion, puisqu'elle s'irrite des qualités, des vertus, de la gloire qui pourraient la fléchir, on s'attendrira sur le sort des hommes de génie, on les regardera comme les enfants abandonnés de la Proyidence, qui les immole sans fin et sans relâche au bonheur de l'espèce humaine.

L'analyse, qui précède, explique la misanthropie et la haine de la foule que l'on remarque chez un grand nombre d'écrivains , d'artistes , d'hommes politiques et même de religieux penseurs ^ On doit leur . pardonner cette amertume puisée dans la sou£Erance : elle doit les faire plaindre et non les faire maudire. Toutes les passions de notre cœur ont un but providentiel. Le mépris sert à nous éloigner des choses vicieuses. Les grandes âmes , que Ton dédaigne si fréquemment , ont le droit de dédaigner à leur tour et elles l'exercent au moinsavec justice. Il faut^ pour continuer leurs nobles entreprises, qu'elles puissent se dire par intervalles : Il y a souvent plus de différence entre un homme et un homme, qu'entre l'homme et les animaux*. Elles demeurent alors inébranlablement

"^Chex Nicolle et Joseph De Maîstre, par exemple.

' On UvuTe cette pensée dans les EnaU de Montaigne, qui ne lui attribaait point la vertu fortifiante dont nous parlons.

résolues, car elles ont la conscience de leur force. Otez*leur cet appui et elles tomberont dans le dé» couragement, ou elles fléchiront devant la muUi«* tude, s'abaisseront pour lui plaire, fouleront aux pieds leurs principes , changeront leurs desseins et abdiqueront leur souveraineté '. Les organisations d'élite avant . toute leur vie . à se défendre contre la sottise et la malveillance, plusieurs finissent par se lasser. Pour obtenir la paix, de feibles honneurs, ou même leur pain de chaque jour, elles se déclarent les vassales des opinions communes. c( Si j'avais prévu, s'écriait Démosthènes, les douleurs de tout genre qui m'ont assailli, plutôt que de travailler aux affaires publiques, je me serais précipité du cap Sunium dans la mer. m C'est là ce que pensent bien des grands hommes, quand ils se voient accablés par la tristesse, la haine et l'infortune : mais au lieu de périr dans les flots, ils s'engloutissent dans l'abime des préjugés vulgaires. L'inepte océan les recouvre et des plaintes, des sanglots résonnent sur le bord :

* Cétait Tavifl des anciens : une anecdote que raconte Plutarque met ce fait hors de doute. Ciceron, jeune encore, étant sur le point de quitter la Grèce et de retourner dans la ville éternelle, consulta Toracle d*Apollon et lui demanda ce qu'il devait faire pour se rendre illustre. <« Laissetoi guider par ton génie et ton tempérament , lui dit la Pythonisse, et méprise l'opinion de la multitude. •

c'est leur génie, leur guide divin qui pleure^ et dont la voix désolée franchit l'espace, éveillant au foad du ciel un écho mystérieux , lamentable et trag^ique.

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