‹ Histoire de la peinture flamande et hollandaise. ComplémentChapitre 16 sur 91 · GABRIEL · texte numérisé non relu

GABRIEL

Humble Vierge , j'obéis. Michel, mettons-nous en route, et, en allant, chantons d'accord : cela ne doit pas nous être amer.

Rondeau.

Et dire que sur l'onde et sur la terre, nul ne perd ses peines, quand il vous les consacre ouvertement, vrai Dieu !

DIEU

Mes anges ^ allez-vous-en sur l'heure dans la prison où Ignace a été mis , et donnez-lui de ma part ce pain et ce pot de boisson. Dites-lui d'en apaiser sa faim et de m'aToir toujours dans son cœur : je ne lui ferai jamais faute.

La grossièreté amusante de ce style n'a pas besoin de commentaires : elle ressort mieux d'ellemême que si on l'expliquait longuement. Le tni" racle de Théophile abonde en inconvenances pareilles ; malgré sa sagesse, ou plutôt à cause de ses vertus, le noble Théophile se voit plongé dans une profonde misère. On le dépouille de ses biens, on le honnit et le chasse de sa maison. Alors une implacable fureur s'empare de son âme : il accuse le Très-Haut de lavoir iniquement abandonné, lui, un de ses plus fidèles serviteurs. Mais celte l'âge, qui pourrait être si dramatique, devient grotesque dans sa bouche, ce M'irai-je pendre ou noyer? s'écrie-t-il. Dieu me fait la sourde oreille, il n'a cure de mes maux ; à mon tour je lui ferai la moue. Malheureusement on ne peut l'atteindre. Ah! celui qui maintenant le pourrait tenir et le battre tout son saoul, il aurait fait une bonne journée. Mais il s'est mis en si haut lieu pour esquiver ses ennemis que ni flèche, ni lance n*y arrive. Si maintenant je pouvais me quereller,

me battre et m'escrimer arec lui, je lui ferais frémir la chair. » Tout le tragique de la situation disparaît et Ton sourit au lieu de s'émouToir. Mais laissons le théâtre du moyen-âge ' ; il faut revenir à la peinture.

La dignité ne manque pas seule aux néophytes, qui pénètrent les premiers dans Fenceinte de Tart, comme dans une crypte obscure où ils marchent d'abord à tâtons, La beauté ne leur échappe pas moins : elle gità des profondeurs qu'ils atteignent péniblement, par une suite de degrés sans nombre et d'étroites spirales. Ils prennent en conséquence pour devise le mot d'Âpelles, raillant un de ses élèves, qui avait peint une Hélène toute couverte de joyaux : « O jeune homme, lui dit^il, ne pouvant la faire belle, tu Tas faite riche! » Ils ambitionnent, ils recherchent la splendeur physique et non l'éclat idéal. Ils prodiguent en nature For et

' Nous citerons néanmoins un dernier trait. Dans le Miracle de Clovii, Fëpouse du roi barbare essaie de le couyertir : « Renoncez aux idoles , veuillez croire en Dieu et ]*aimer : c'est lui qui fit le ciel, Tair, la terre et la mer, les hommes et les femmes. » Lorsqu'elle a terminé son discours et pense avoir touché Fesprit du monarque , il lui répond d*un air très grave : « Ce que vous me dites-là , je m*en soucie autant que de deux pommes ! » S*il allait jusqu'à trois encore ! mais il s'arrête au nomhre deux. Plus loin, la reine accouche sur le théâtre, selon l'usage du temps, et pousse de singulières exclamations.

Taisent : ils imitent les perles, les rubis, les améthystes, les différentes pierres précieuses, la soie, le brocart, le yelours, les plus brillantes étoffes. Les progrès de Fart ne détruisent point immédiatement ce goût. II règne dans un tableau du X1V« siècle, peint à Cologne et exposé à Munich, où l'on admire déjà une grande habileté*. Ce panneau représente la glorification de la Vierge. Dieu a sur la tète une opulente couronne, d'une grosseur démesurée ; il en place une non moins vaste sur le front de Marie. Et pourtant, les deux visages sont beaux et nobles : les draperies, les mains, les postures , la couleur attestent une perfection relative très prononcée. Van Eyck lui-même n'at-ii pas^ dans mainte circonstance, chargé ses figures de somptueux ornements '? Lucas de Leyde n avait-il pas le même travers? Il habille presque toujours les saintes comme des reines coquettes et vaniteuses. Mais nulle part cet amour dun luxe malentendu n'est allé aussi loin quen Italie. On Toit, dans le Milanais, par exemple, des tableaux magnifiques, datant même d'une époque assez moderne, où For est non-seulement répandu sur

' On peut en voir un dessin dans la collection de Strixner.

' Voyez, entre autres preuves, Dieu le père et la Vierge, dans V Adoration de r agneau myeiique; dans la Sainte Famille du même auteur que possède le musée de Paris , n" 452, Joseph est vêtu d*nnc robe éclatante.

les costumes^ mais où soat incrustés des joyaux véritables. Bien mîeux^ on y a fixé des demi-cou* ronnes en métal , formant saillie , des lames damasquinées de poignards et de glaires antiques*. Au surplus , la recherche d'une pompe barbare distingue les peuples enfants. Ce vain éclat séduit toujours la foule ^ parce que la foule est toujours puérile. Les statues des saintes, en Belgique, et celles de la Vierge ne sont- elles pas affublées d'oripeaux, de clinquant, de lourds bijoux, de volumineux diadèmes?

Les objets, les sites de la nature ne causent pas moins danxiété aux peintres primitifs que l'image de l'homme : ils les inquiètent et les troublent même plus fortement. La perspective linéaire, la perspective aérienne, la dégradation des teintes, l'esquisse et les détails leur imposent une série d'obligations qu'ils remplissent avec peine. Le baptême de Jésus que l'on voit sculpté sur une foule d'églises, peint sur les vitraux et sur les miniatures, en donnera une excellente idée. Il fallait montrer aux spectateurs le Messie dans les flots du Jourdain : mais une campagne, une rivière à dessiner, un homme-dieu partiellement plongé .sous l'onde, tout cela était fort difficile. Comment

' Le musée du palais Brera, celui de la Bibliothèque Anibrosienne, presque toutes les églises de Milan offrent des tableaux décorés de cette manière.

s'y est donc pris Tartiste? Il a représenlé le Sauveur debout et entièrement \isible : Teau qui coule à ses pieds monte sur son corps par la gauche et retombe par la droite ; on le croirait implanté au milieu d'une cloche de cristal'. M'ayant pas observé encore , ou ne sachant pas reproduire la disposition irrégfulière des terrains, les enlumineurs peig^nent les collines toutes rondes et unies comme des hémisphères. Les arbres se composent d'une tige très mince que surmonte une espèce de chou; les personnages sont aussi grands que la première et ont la tête aussi grosse que le dernier '. Nos aïeux rendaient quelquefois autrement les branches et leur verdure : ils cherchaient à imiter les feuilles, sans les grouper, sans les réunir en masses; elles sont alors peu nombreuses n petites, séparées entre elles : on dirait que novembre a dégarni les rameaux et que les bois achèvent de perdre leur couronne. C'est ainsi que Raphaël exprime encore la végétation. Quand ils voulaient offrir Timage d'une prairie, leur pinceau novice retraçait isolément les fleurs. Ils dessinent les objets éloignés avec

' On trouvera une miniature de ce genre dans le Ltc^ ti<mariuê Evangeliorum , manuscrit du JX" ou X' siècle , provenant du monastère de Corbie, en Saie, et défiosé à la Bibliothèque de Bourgogne (n* 9428).

' Bibliothèque de Bourgogne, I^ende dorée, n" 9i25.

56i HISTOIRE DE LA PEINTURE

le même 8010, arec le même détail que ceux du premier plan; les proporlions diffèrent seules: ils n'ont point remarqué que la distance efface les traits secondaires et rend Tensemble confus. Par

une étourderie analogue^ ils appliquent sur les fonds des couleurs aussi vives que sur les terrains les plus proches. Souvent encore, ignorant l'art de faire fuir un sol horizontal, ils lui donnent, sans le vouloir, une position perpendiculaire : il a ainsi l'apparence d'une toile, où sont représentés les personnages, au lieu de figurer une plaine où ils se meuvent ; c'est l'exagération maladroite d'un effet naturel, qui montre comme plus élevés les espaces les plus distants. La même gaucherie transforme une enceinte circulaire en ovale ou en cercle , posant sur un de ses côtés : les individus l'occupent par le diamètre , au lieu de s'y tenir debout ; ils semblent environnés d'un cerceau ou d'une auréole. Une table a aussi l'air d'être renversée , tant le bord le plus voisin du spectateur se trouve au-dessous du bord contraire ; les plats, les assiettes n'y sont pas vus de biais, mais de face : on en aperçoit tout le côté creux , toute la périphérie ; le banquet doit nécessairement tomber à terre. Les maisons sont à peine plus grandes que les hommes ; soit que les derniers cheminent auprès , soit qu'on les découvre dans les salles, leur tète ef&eure les combles : lartiste a réduit son travail autant que possible. Quelquefois même

les personnages dépassent les constructions : quand le texte demande que l'on peigne un monarque entrant dans une Tille et défilant dans les rues , quatre ou cinq guerriers représentent toutes les troupea; mais encore est^il nécessaire qu'on les voie, et pourtant le dessinateur ne sait point exécuter une rue en perspectire. Il ébauche donc une yille entière , comme un pâté de maisons , ayee une croûte de murailles : les soldats la traversent et, pour qu'on puisse les apercevoir , la moitié de leur corps s'élèye au-dessus des toits ' Nous rapporterons cinq ou six autres naïvetés, afin que Ton sente mieux avec quelle peine infinie Tart se constitue. La Bibliothèque de Bourgogne renferme un ouyrage ', dont l'enlumineur semble avoir eu l'habitude de peindre des personnages, regardant par la fenêtre d'une maison éloignée la scène principale. Chaque miniature, pour ainsi dire, en o£Fre un ou plusieurs occupés de cette manière. Mais l'artiste n'a pas réfléchi qu'ils devaient être proportionnés au bâtiment et à la distance : il a Youlu qu'ils fussent très yisibles ; c'est pourquoi il leur a feit des têtes aussi grandes que

' Aucun de ce« détails li'çst imaginaire : on trouvera des exemples de tous dans les roanuscrits de la Bibliothèque de Bourgogne et du sire de la Gruthuyse. C'est pour abréger que nous ne mentionnons pas les volumes qui nous les ont fournis.

' Légende dorée, n? 9225.

toute la croisée. L'histoire poétique d'Héro et Léandre a occasionné une bévue anal<^e. Le jeune homme vient de mourir dans une flaque d eau , qui excède à peine en largeur sa propre longueur : avec l'adresse que lui suppose la iable, il n'aurait pu s'y noyer. Mais voici une bien autre inadvertance : il est complètement habillé; sa pesanteur ne l'entraîne pas sous les flots, il repose sur l'onde comme sur un lit de parade et elle ne mouille point ses vêtements. L'artiste désirait qu'on pût le voir sans obstacle : il n a donc soustrait aux regards aucune partie de son corps. Plus loin, l'amante désolée se précipite dans la mer. en co»tume du moyen-4ge. Pour figurer l'intérieur d une chambre, les peintres qui débutent n'osent y faire pénétrer le public, en supprimant avec hardiesse une des parois : ils la suppriment donc avec timidité, en mettant à la place une arcade vide, comme s'il n'y avait point de muraille : ils augmentent l'invraisemblance au lieu de Taffiaiiblir. Ces sortes d'ingénuités abondent dans les miniatures et les panneaux des XIV^ et XV^ siècles : nous ne mentionnerons qu'un ouvrage du Musée de Paris', attribué à Hemling. C'est une InstrucHon pasio^ raie, nous apprend le livret. Dix catéchumènes remplissent une étroite église, juste assez grande pour les contenir. On en voit le dehors et le de-

(laDft^ mais du côté du spectateur elle est à jour et porte sur des piliers soutenant des accolades. Dans les Chroniques de St^Dems, dont nous avons déjà parlé, Gontrand monle un cheyal qu'on aperçoit de face : le peintre n'a pas su faire le raccourci et n'a réellement exécuté que la tète, lencolure, le poitrail et les jambes antérieures de l'animal : le belliqueux destrier ne possède ni ▼entre, ni croupe, ni jambes de derrière : le monarque est assis dans le vide , ce qui produit le plus bizarre effet.

La dernière épreuve que soutienne le talent est de se former à la composition. La manière de rendre un sujet , d'en grouper les acteurs et les diverses parties, réclame une assez longue étude. On commet d'abord des maladresses nombreuses. Dans l'évangéliaire du IX^ ou X^ siècle, mentionné plus haut, on voit le Christ délivrant un possédé : le patient a les bras et les jambes attachés, comme un fou furieux ; de sa bouche sort un démon aussi gros qu'un enfant de six ans : les deux pieds, qui s'y trouvent encore pris, non-seulement la remplissent, mais la distendent : c'est un véritable accouchement. Belzébuth ne quitte pas volontiers sa demeure : il se cramponne des deux mains à la chevelure et à la barbe de sa victime; dans sa rage, il montre les dents au Christ. Un peintre plus habile n'aurait pas ainsi gâté la scène par de burlesques détails. Le volume de la Bibliothèque

de Bourgogne, où se trouvent les 3Iiracleê de Notre-Dame et les Vies des Pires de t Église \ renferme une légende intilulée : De celle qui vit sa mère en enfer et son père en Paradis. On a voulu orner cette légende d'une miniature, comme les autres : mais les difficultés à vaincre étaient grandes; il ne s'agissait pas de copier un modèle existant, le peintre devait créer une image arbitraire. Le lieu des tortures sans fin ne l'a pas mis en verve ; il a eu peur du sujet , et , au lieu de nous ouvrir la cité dolente, il nous arrête a la porte : il nous montre l'endroit par lequel on aborde la région des larmes. C'est une gueule de monstre posée à la renverse sur le sol : des tètes y sont groupées comme des fleurs dans un bocal : voilà l'enfer et les damnés. La femme examine debout une de ces tètes, qui retrace sa mère. Autre embarras pour le lieu de délices : lenlu» mineur, après avoir longtemps cherché sans doute, n'a rien trouvé de mieux que de faire une galerie de tableaux : chaque toile est un portrait : ceci nous représente le séjour de gloire et la troupe des bienheureux. J'avoue que cette manière de figurer le ciel a mon approbation : le paradis n'étant plus qu'un vaste musée, comme historien de la peinture septentrionale, je ne pourrais man* quer d'y être admis.

Les drames du moyeo-âge contiennent une foule d'anomalies correspondantes à celles que nous venons de mentionner en dernier lieu. Toutes les lois de la nature y sont bouleversées, même sans qu'il intervienne de prodige : on lit des passa{][es étonnants sous ce rapport dans la pièce intitulée : « Cy commence un Miracle de Nostre-Dame, com ment la fille du roy de Hongrie se copa la main pour ce que son père la voulait espouser, et un esturgon la garda vu ans en sa mulete. » Le messager Lembert part d'Ecosse et va trouver le monarque son maître , dans une joute que le roi de France donne à Senlis. 11 a d'abord averti la mère du prince ; elle l'a retenu à coucher^ après lui avoir lait servir un bon repas. L'aube dore les nuages el il s'éveille.

LEMBERT.

11 est jour, il faudra me lever et m'en aller sans plus attendre. Je vais prendre congé de madame : cest juste. Chère dame, adieu ! grand merci ! j'ai été bien traité chez vous.

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