‹ Histoire de la peinture flamande et hollandaise. ComplémentChapitre 30 sur 91 · II · texte numérisé non relu

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i30 HISTOIRE DE LA PEINTURE

immense robe bleue, muni d'ailes purpurines el dorées d'un ton éclataot ; il perte dans ses mains, pour glorifier la noble mère, une couronne à jour sans proportion avec les deux personnages, très fouillée et très compliquée. Le Sauveur, tout nu et d'un bon dessin, nous apparaît comme un gros enfant aux cheveux extrêmement blonds : il presse dans sa droite le bas d'une croix ornée de diamants. L'homme dévot , dont nous parlions tout à l'heure , nous offre une bonne tête , pleine de sérieux, qui a la réalité d'un portrait. La barbe rase, les plis, les détails de la peau sont rendus avec le plus grand soin : une splendide robe de brocart lui sert d'habillement et ses cheveux sont taillés en forme de calotte. C'est un groupe tranquille, mais austère et peu avenant, qui cause une impression de puritanisme. Ils séjournent dans une salle étroite, dont le plafond a pour appui des colonnes portant des cintres surhaussés. Par-delà les dernières, on aperçoit un petit jardin où se promènent des paons et des pies. Au troisième plan s'étale un magnifique paysage : on découvre d'abord un fleuve, qui ondoie entre de riches collines ; au milieu du fleuve s'allonge une ile que couronne un château féodal, avec ses tourelles élégantes et ses toits coniques. Plus près de la demeure qu'habite Marie, Van Eyck a dessiné toute une ville : on distingue non-seulement les maisons, les quais, les rues, la cathédrale, les

FLAMANDE ET HOLLANDAISE. m

paroisses diverses, un pont chargé de inonde que protège un grand châtelet bâti dans Feau, mais les toits, les cheminées, les fenêtres et les portes des logis. De fraîches campagnes brillent au loin et une chaîne de monts bleuâtres domine l'hori"^ zon. Le coloris du premier plan est un peu sombre; une abondante lumière baigne la perspective, dont elle augmente encore la magie et la profondeur.

Tels sont les tableaux que J'ai vus récemment et dont je puis parler en connaissance de cause. Ils suffisent, jusqu'à un certain point, pour caractériser dans ses détails la manière de Van Eyck. D'autres peintures ont fixé mes regards, pendant mes voyages en Allemagne et en Angleterre ; il y a par malheur trop longtemps, et, comme je ne me proposais point alors d'écrire ce livre, je n'ai pas pris les notes nécessaires. Le public toutefois n'y perdra rien : le chapitre suivant offrira aux lecteurs la description de ces ouvrages, faite d'après les meilleurs critiques de l'Allemagne et autres témoins oculaires.

Le musée Van Ertborn, à Anvers, doit contenir un Repos de la Sainte Famille pendant sa fuite en Egypte, que l'on croit de Marguerite Van Eyck. On assurait même à M. Passavant qu'on en possédait les preuves. Ce tableau n'étant pas placé , je n'ai pu le voir ; il n'y a d'ailleurs pas de catalogue imprimé; j'espérais lire au moins le

m HISTOIRJS ra LA PEINTURE

eatalogue manuâcrit de M. Van Ertborn : le oonseil écbeYinal m'en a groasièrement refusé la cominiH nication. Voila le zèle que beaucoup d'individus, en Belgique, montrent pour la gloii*e du pays: non -seulement ils le laissent dépouiller de ses chefe-d'oeuvre, mais ils se croient des patriotes, lorsqu'ils empêchent d'apprécier les tableaux qui restent. Il semble que le génie de leurs aïeux les chagrine, qu'ils se hâtent de le renier, de faire ▼oir qu'il n'y a rien de commun entre eux et ces puissants esprits.

Facius nomme Jean Van Eyck le prince des artistes contemporains ' : c est un brillant éloge que l'on pourrait croire entaché d'hyperbole. Mais quand on examine les tableaux des peintres qui florissaient alors en d'autres lieux , on arrÎTe à la même conclusion. Les écoles d'Italie avaient pour chef l'habile Masaccio. Par la noblesse du style , par son caractère de grandeur, il éclipse Van Eyck; il est plus fort sur la compositioDi traite les nus, je ne dirai pas avec plus de science, mais avec plus de facilité, d'harmonie , et drape ses personnages avec plus de goût. Jean , à son tour, l'égale au moins par le sérieux , par la tct rite de la conception ; il connaît mieux la té(e humaine, obtient des reliefs plus prononcés ^ imite plus fidèlement la nature et exprime la vie

* Joannes Gallicus nostri sœcali pictonini princeps judioatus est, etc.

d'uiie miuiière supérieure. Oudnt aux ressources tnâlérielles, éouletir^ perspecUye, eflfets du pay« sage , brillants accessoires , il laisse bien loin derrière lui son émule. Si Masaccio le domine des hauteurs de Tidéal ^ Van Eyek mérite cependant la préférence à cause de Temploi libre, étendu ^ TÎ^Oiireux des moyens par lesquels il figure sa pensée : on ne déploya la même adresse en Italie que yers la fin du quinzième siècle.

Ses avantages sur les peintres de Cologne sont identiques. Eux aussi cherchaient dans les riants lointains de l'imagination des formes suaves ou augustes. Ils avaient pourtant gardé la symétrie du moyen-âge. Les proportions de leurs corps étaient bcMones , les jets de la draperie simples et nobles , les têtes féminines séduisantes, pleines d'une expression douce et pure; celles des hommes graves et majestueuses. Ils esquissaient mollement^ épargnaient les détails et aimaient les chairs potelées. Us ne fondaient presque pas les lumières, les demi-teintes et les ombres ; de sorte que dans les figures les clairs se rapprochent du blanc et les tons obscurs du brun foncé; plus tard, ils substituèrent a ces couleurs le rose et le vert sombre. La profonde observation de Jean et son habile manière d'individualiser leur manquent tout à feit« Leur technique, on le voit, ne ressemble pointa la sienne '.

' WAAbiN, Uéber Hubert nnd Johann Fan Eych* — Scrurn, KunstblaHy année 1820, n« 57.

iôi HISTORE DE Là PEIffTURE

Le mërite et la gloire de Van Eyck ont excité dernièrement la oonyoitise de la France. On grand historien, dans son patriotisme, les a revendiqués pour lui en faire honneur; Jean, selon lui , serait un wallon, un gaél, c'est-à-dire un Français. Nous ne partageons point cet avis; Fautorité même de M. Michelet, son nom célèbre, nous ordonnent d'exposer nos motifs. Amtcus Plato, sed btiax amtca veriias. a Son yrai nom , dit-il , est Jean le toallùn, Joannes gallicus. Fagius, De vins illus^ tribus, pag. 46 (écrit en 1466). Le dessin du musée de Bruges est signé : Johes de Eyck me fecit 1437. Il a écrit de et non van. C'est donc à tort qu'on l'appelle Van Eyck, ou Jean de Bruges. Dans son œuvre capitale de l'Agneau , il a placé au loin les tours de sa irille natale, pour constater qu'il était un enfant de la Meuse , et pour protester peut-être indirectement contre la Flandre qui Tolait sa gloire. Né à Maas-Eyck, sur la limite même des langues , Allemand par la patience , ce violent et hardi novateur est encore bien plus wallon'. » Les faits que nous avons allégués jus^ qu'ici répondent d'eux-mêmes à quelques-uns de ces arguments. Pour l'expression de Johannes Gallicus, voici la remarque faite par Waagen et dont nous certifions l'exactitude : t( Si Facius rappelle de cette manière, c'est qu'il adopte la

' Histoire de France, toin. V, pag. 369.

géographie de César, d'après laquelle les Flandres et le Brabant appartiennent à la Gaule belgique. Il nomme aussi Rogier de Bruges Rogierus Gallicus, et rapporte qu'il a peint une image à Bruxelles, ville des Gaules \ » Le mot de contenu dans la phrase Johes de Eyck me fecit, n'est pas un terme français, mais latin , puisqu'il se trouve dans une inscription latine. A Maas-Eyck on parle flamand , et la devise de notre artiste prouve que c'était sa langue maternelle. Il a écrit des vers flamands sur le tableau qui représente le sire De Leeuvir '. Nous avons dit plus haut pourquoi on le nomme Jean de Bruges.

L'analyse à laquelle nous nous sommes livrés montre d'ailleurs que Jean Van Eyck est bien un peintre flamand. Son amour de la nature le sépare et le distingue de la race française; nous l'avons démontré ailleurs, les Français n'aiment guère la poésie du monde réel. Ce qui les séduit, c'est

* BorselliB, qiue arbs in Gallia est, œdem sacram pinxit absolutissimi operis. Faciqs, pag. 49. — Waaoiii , pag. 76.

* Ce tableau orne la galerie de Belvédère, à Vienne ; on Ht sur le cadre :

Jan de Leeuu> op sant Orselen dach

Dat clar eerst met oghen sach. (iiOl.)

Gheconterfeit nu heeft ml Jan

Van Eyck; wel blyct wanneer began. (ii36.)

Le mot LteutD, qui signifie /ton, se trouve remplacé j^ar un lion en peinture.

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réléganœ de la TÎe urbaine et les ëlëganlea recher^ ches de la forme. Leurs critiques sont surtout des grammairiens, leurs poètes des hommes de style, leurs dramaturges des versificateurs. La symétrie de l'enveloppe les charme, les préoccupe tellement qu'ils oublient le fond. Le costume, les manières, le luxe des dehors, éveillent et absorbent tous leurs désirs. La profonde ingénuité de Van Eyck, sa manière libre et naïve, leur est à la fois éiirangère et antipathique. Il n'a qu'un instrument : l'observation ; qu'un but : la vérité. Il la préfère à la grâce, à la noblesse^ à la pompe et aux succès voulus. Sa poésie consiste dans une imitation fidèle. Il représente admirablement sa sévère et féconde patrie : la nature, sous ce climat rigoureux, est pleine d'un attrait insolite, dont l'art peut se contenter. Les bois ont une épaisse et luxuriante verdure qui réjouit les yeux, même lorsque de blafardes nuées cachent le soleil, que les tristes vents du nord rougissent dans les rameaux, que la pluie perce avec fracas leurs arches mobiles, ou tombe lentement, comme des picfurs, de feuille en fouille, puis étoile de ses larges gouttes les flaques d'eau qu'elles abritent. Mais quand le ciel se purifie, le tableau devient splendide : la lumière glisse entre les branches, dore les vapeurs et leur communique l'aspect d'un métal fluide; les tourterelles sauvages, si multipliées dans les Pavs-Bas, roucoulent amoureusement sur

leurs nids ; les nélumbos parfumés sèchent leurs corolles, un paon lointain jetle son cri sonore et triste, les dômes de la forêt s'illuminent et les derniers soupirs de la bise se prolongent en faibles murmures. Les terres marécageuses ont ellesmêmes leur beauté : des moissons de roseaux y poussent, aussi denses que le froment d'un sol bien entretenu; la sagittaire, aux fleurs blanches et noires, y darde ses vertes flèches, l'oseille aquatique y déploie ses ombelles d'argent, la fauvette babillarde se tresse une demeure parmi les joncs où coasse la grenouille, et les gyrins iournent, tournent, sans relâche et sans trêve, à la surface de l'eau. Il me souvient qu'une après-midi j'errais au bord du lac de Harlem ; une bruine continue refroidissait le temps et obscurcissait l'air; des voiles éloignées palpitaient dans le brouillard, sur une onde grise et terne. De petites vagues clapotaient faiblement contre les rives humides que je foulais avec précaution. Autour de moi se balançaient le jonc fleuri et la grande éclaire; sous mes pas, les mourons d'eau , les myosotis fléchissaient pour ne plus se relever. Sombre et mélancolique paysage! Contrée lugubre et expressive, dont la tristesse répond si bien à la tristesse de l'homme, dont le charme douloureux s'accordait alors avec l'amertume de mon cœur !

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