CHAPITRE XII
Pemlèrc période de I*Éc»le krase«iar.
Jérôme Bosch: sa vie, sa manière, ses ouvrages. — Erasme. — Cornille EngelbrecHtsen : bio^j^raphio, caractère de ses prodoetions. — Décadence de Bruges.
Jusque-là les peintres de Bruges avaient étudié, figuré le monde , Thomme et la religion , sous leur aspect le plus brillant et le plus doux. La piété , rinnocence, le calme de l'esprit, lamour du bien sans haine du mal, passaient de leur ame sur leurs tableaux, de leurs tableaux dans le cœur de la foule. Leur vulgarité même est ingénue : elle n'a point pour source les joies cruelles de la raillerie : c'est l'imitation naïve des formes que nous voyons le plus communément. Ils expriment avec peine les
sentiments odieux, la colère, la perfidie et la nié chancelé. Un homme dur, barbare, intraitable, devient un homme sérieux et pensif ' : il n'a pas lair le moins du monde irrité. Les bourreaux s'apitojent sur leurs victimes , Témotion leur crispe les nerfs ; les juges, les tyrans n'effrayent point par leur mine rébarbative: on ferait volontiers leur connaissance , on les prendrait pour amis , tant ils ont de bonnes figures, candides et inoffensives \' Les braves gens doivent bien souffrir du rôle sanguinaire qu'on leur impose ! Allez à la messe , honnêtes bourgeois ; retournez dans votre famille , et chargez de vos fonctions dramatiques des individus moins compatissants.
Cette harmonie que désire l'intelligence, que rêvent les poètes, l'école de Bruges l'a personnifiée, réalisée sur ses tableaux. Point de guerre entre l'homme et la nature: plus d'orages, plus de bouleversements, plus de ciel voilé , ni de jours mélancoliques ; partout de l'herbe, des fleurs , des rameaux verts, l'oiseau qui chante, l'onde qui rayonne, l'étoile qui se lève , un printemps éternel ! Mus de guerre entre les enfants de Dieu sauvés par le Christ; ils s'aiment tous d'un amour fraternel, ou
* Tel est le juge qui condamne St. Hippolyte, dans le tableau de Téglise St. Sauveur; les païens, sur la châsse de Ste. Ursule, ont le visage parfaitement tranquille.
* Voyez, cnlr'autrcs preuves, le juge cl les bourreaux du 'Varlyre dt Si, Ernmtw.
:î7s uistoihe de la peinture
se pardonnent comme l'enseigne Vévaugîle. Les tourments dés saints rappellent un autre âge, celui qui a précédé le triomphe de la loi divine : on les contemple sans chagrin et sans amertume, comme on se souvient d'une douleur passée: Jésus les fortifie et le bonheur les attend. Plus de guerre entre l'homme et Dieu : les voilà réconciliés pour toujours. L'ordonnateur des choses sourit au milieu dçs nuages : les fidèles tendent leurs mains vers lui ^ murmurant des actions de grâce et versant des larmes de tendresse. Ce n'est point le Seigneur des armées, le terrible Jéhovah, qui frappe du glaive et menace à travers les tempêtes : c'est le Créateur du monde , le Père de l'humanité , un ami généreux et un bienveillant consolateur. L'idéal chré* tien le plus parfait gouverne tous les rapports de l'homme, de Dieu et de la nature.
Mais cet idéal est en contradiction avec la réalité; il déguise une partie de l'univers et cache une partie des doctrines religieuses. Le calme perpétuel, l'incessante harmonie doivent prendre place au nombre des fictions. Le globe et l'atmosphère ont leurs crises, l'homme ses vices, Dieu ses jours de châtiment. Quelque agréable , quelque tenace que soit l'illusion, elle finit par se dissiper: un esprit positif ou sombre en écarte au moins le voile , mettant à nu les difformités des choses. L'école brugcoise ne pouvait donc manquer de produire un artiste, qui, eu se servant de se^ moyens tcchni-
ques et de sa manière , lui ferait une sorte d'opposition et la démentirait. Dans la création des Yan Eyck , il fallait un ange déchu : cet ange porta le nom de Jérôme Bosch.
Quand le peintre fantastique , le peintre de l'en^ fer et des damnés, se montra-t-il parmi les vivants? On sait qu'il imagina ses diableries dans la seconde moitié du xv* siècle, mais on ne connait point la date de sa naissance. Il vint au monde à Bois-le- Duc, aspira dès son jeune âge les brouillards de la Hollande et vécut sous son p&le soleiL Le climat du Nord l'influença plus vivement que les artiste» belges; son cerveau se remplit de chimères. U passa lui-même comme un songe et nul souvenir de ses actions ne nous est demeuré. Son pinceau était ferme , délicat et rapide ; il commençait plusieurs tableaux à la fois , travaillant à l'un ou à l'autre , selon sou caprice. U avait aussi l'habitude d'esquisser les figures de ses panneaux sur une impression blanche et employait des couleurs transparentes , pour que ce fond concourût àVefiet qu'il voulait obtenir. Les plis de ses costumes n'étaient pas si brisés, si recherchés que ceux des artistes contemporains. On voyait de lui à Amsterdam, pendant le xvi* siècle, une Fuite en Egypte, où Marie était assise sur un âne et oii Joseph , plus près du spectateur, demandait sa route à un paysan. Une auberge se montrait dans le lointain, environnée d'une foule nombreuse, considérant des bateleurs étrangers, qui faisaient danser
un ours. Tout cela était drôle et bizarre. Il arail aussi peint un enfer^ représenté au moment de la délivrance des patriarches ; Judas voulait s'enfuir avec eux , mais les diables se servaient d'une corde pour le retenir et le tiraient en arrière : des monstres singuliers remplissaient le tableau. Les flammes, les brandons , les torrents de vapeurs attestaient le plus rare talent. Aussi aimait*il beaucoup les sujets dans lesquels le feu était nécessaire. L'amateur Jean Dietringh, de Harlem, possédait autrefois plusieurs morceaux de Jérôme Bosch, qui figuraient des saints : un moine, dans le nomlnie, disputait avec des hérétiques concernant la vérité de leurs principes : tous jetaient leurs livres au miUeu d'un bûcher, ceux des mécréants brûlaient, celui du fidèle montait dans les airs : le bois embrasé , les cendres > les charbons semblaient naturels, le saint et ses amis se distinguaient par leur noblesse, les docteurs hétérodoxes par leurs mines et leurs gestes bizarres. Il traitait quelquefois avec bonheur le genre sérieux : on admirait jadis à Amsterdam un portement de croix , où il avait mis plus de retenue et de gravité que d'habitude. Un de ses chefsd'œuvre montrait un roi et d'autres personnages saisis d'étonnement : les figures, les barbes, les cheveux peints avec hardiesse et légèreté offrai^it réellement un beau coup-d'œil '. Ses ouvrages pé-
* KarcI Van Mander.
FLAlilANDE ET HOLLANDAISE. 581
riétrère nt de bonne heure en Italie; un certain nombre sont décrits par Tanonyme. Dans la collection du cardinal Grimano se trouvait un enfer sur toile, plein de monstres variés, une autre composition fantasmagorique et la baleine avalant Jonas, sans compter une Fortune. Deux grands tableaux ornaient la salle où se tenait le conseil des Dix. Mais VEspagne surtout accueillit bien et rechercha ces visions sinistres '. Elles convenaient à la lugubre piété de cette nation féroce. Dieu ne lui apparait point comme le pouvoir créateur et conservateur : elle lui donne laspect terrible d'un juge , les sanguinaires pensées d'un tyran. On croirait voir une de ces peuplades indiennes, qui ont abjuré le culte de Brahma et de Wishnou , les paternelles déïtés , pour obéir à Siva, le génie barbare, couché dans ses moments de loisir sur le serpent Ananta , dont la gueule distille sans relâche un venin mortel. Les spectres de Jérôme Bosch, ses délirantes inventions, les tortures des damnés, les effrayants lointains de labyme leur présentaient donc l'emblème de leurs conceptions religieuses. Maintenant encore la plupart de ses tableaux sont en Espagne, t Ces créations , nous apprend le père Siguenza , se divisent en trois classes : les unes se rapportent à la vie et aux souffrances du Christ ; les secondes ont pour sujet les tentations de St. Antoine, et d'autres
• Ftorillo, Geitchirkte der seichneuiieM kuHite, clc.
ermites, le purgatoire, Venferavec ses diables, des dragons, des quadrupèdes, des oiseaux surnaturels, qui inspirent l'horreur et l'épouvante; les dernières traitent des motifs symboliques , nos vices y sont figurés de mille manières , le monde intérieur des passions y prend mille formes pleines de sens. > Dans la dernière catégorie se place le Triomphe de la mort que possède le Musée de Madrid. Une immense foule surcharge ce tableau ; parmi ces groupes sans nombre, la mort éperonnant son blême cheval et armée de sa faulx, court bride abattue, en répandant la terreur ; elle force les vivants à entrer dans son royaume. Une troupe de squelettes la seconde et les contraint de franchir le seuil. Sur le premier plan, sont personnifiés le* vide des grandeurs humaines et l'instabilité de nos plaisirs. Un roi, auquel la victorieuse furie montre sa dernière heure, tombe enveloppé dans son manteau de pourpre et se laisse malgré lui enlever, toutes ses richesses. Des jeunes gens de l'un et l'antre sexe, attablés à un festin, voient leur banquet, leurs joyeux propos, leur allégresse interrompus, et cherchent vainement à se défendre du trépas. Le char de la mort traverse la scène , pour recueillir les victimes. Dans la cellule de moine, où expira Philippe 11, une de ces funèbres images se trouvait suspendue devant les yeux du monarque '.
* Kn;jlcr, llatidbuch tiet gesrhivhte(/er Jfalerei,
n.AMAXDE ET HOLLANDAISE. 583
La grande quantité d'ouvrages de Jérôme Bosch disséminés en Espagne a fait croire qu'il avait vu ce pays et montré son talent sur les lieux mêmes. On ne sait toutefois rien de positif à cet égard. On a prétendu aussi qu'il gravait sur bois et l'on a mentionné pour preuve une estampe de ce genre qui porte la date de 1522. Mais il mourut, selon toute apparence, dans sa ville natale, en 1518. Le registre de la confrérie nommée Illustre lieve broederschap, à Bois*le-Dac, relate que pendant cette année elle perdit un de ses membres : Hieronymus Agnetij alias Bosch^ insignis pictor : Jérôme Agnen , autrement dit Bosch, célèbre peintre '. Il s agit évidemment de noire artiste , car on ne peut supposer que deux hommes du même nom, de la môme ville, tous deux contemporains, soient devenus également fameux.
L'exactitude et la vérité qui forment la base de lecole néerlandaise ne manquent point à Jérôme Bosch : il observait la nature , sans le moindre doute , mais il ne l'observait et ne la reproduisait point d'une manière aussi patiente que les Van Ejck. La bizarrerie de ses conceptions nuit à sa fidélité : sa verve l'entraînait et précipitait son travail. Cette rapidité lui procura néanmoins un avantage : elle rendit sa forme plus libre et plus souple; il exprima mieux les attitudes, les mouvements de l'homme et
* De Icvens en werken der HoUandsche eu Fiaamscfte kanUchil ders. etc., par Immerzcel.
des animaux. Il donne aux figures, aux objets le caractère qu'il veut et semble toujours avoir réalisé son intention : Vesprit , la finesse le distinguent souvent. L'espace imaginaire de ses tableaux, quoique plein d'hommes , de bêtes , de monuments , de détails agrestes, ne parait point emconbré; il y a même de grandes places vides et des échappées de vue solitaires. Son goût capricieux se retrouve dans ses dispositions générales. Il pousse bien plus loin que toute l'école brugeoise le contraste de l'ombre et de la lumière, des teintes froides et des teintes ardentes. Il oppose volontiers le cinabre , le vert de glaïeul, le brun roux, à l'ocre mêlé de nuances bleues ou à des fonds d'un azur verdâtre. Les flammes jaunes et rouges se détachent sur la fumée sombre , de vifs éclairs illuminent l'eau des étangs ou sont réfléchis par les armures que portent de hideux squelettes. Jérôme Bosch ne devait pas plus chercher l'harmonie dans l'exécution que dans la pensée : il voyait surtout le désaccord , l'antagonisme des choses. L'oeil a besoin de s'habituer à sa couleur : elle semble rude et même criarde au pte* mier abord. Mais l'on ne peut lui dénier un esprit large et vigoureux ' .
Jérôme Bosch créa dans la peinture le genre fau* tastique. Durer , Aldorfer, Lucas Cranach , les
^ Hotho , (iruckichte dtr Hetitschen and nierdtrlHutiiscJieH Vu
FLAMANDE ET HOLLANDAISE. .tSS
Breughel, Clallôt et Goya lui ont tous été redcva*
bies. Quoique doués d'un talent peu ordinaire, ils ont marché sur ses traces en dépit d'eux mêmes : il ayait parcouru ce chemin avant eux et il fallait le suivre bon gré malgré. Sans doute les apocalypses, les jugements derniers que l'on avait peints précédemment , brillaient comme des flambeaux à l'entrée de cette route; mais leur lumière n'en éclairait que les abords et l'on n'en connaissait pas l'étendue. Les dogmes chrétiens y avaient jeté les artistes plutôt que leur goût spécial. Le catholicisme entretenait dans les esprits l'amour du merveilleux; il les attirait sans cesse hors de la nature, parmi les visions, les prodiges, le ciel, l'enfer, le purgatoire, les saints, lès anges, les trônes, les dominations; sous son empire, tout devient miracle ou symbole : les nuits se remplissent de fantômes , les jours, d'extases mystiques. Van Eyck, Rogier de Bruges, Hugo Van der Groes, Ilcmling s'étaient arrêtés aux portes du monde inaccessible ; mais le xv*" siècle avait pour tâche de montrer à la peinture ses différents buts : Jérôme s'élança' impétueusement hors de l'air que nous respirons. Le lieu des supplices devint sa principale demeure intellectuelle : comme le Dante et Milton , il erra au sein des ténèbres visibles. Son pinceau se joua de la réalité, il défit ce que Dieu avait fait, accoupla les formes les plus hétéroclites et engendra des spectres sans nombre. Le lieu où il les évoque n'est pas moins bizarre; ce
38d HISTOIRE DE LA PEINTURE
sont de vastes châteaux en ruine , des plaines marécageuses, des terrains accidentés, avec des pcHils fantasmagoriques, des paysages pleins de tours, de maisons , de chapelles qui Tomissent des flammes par leur cime et dégorgent de sulfureuses Tapeurs : d'autres tableaux ont l'air de grandes cuisines diaboliques , où Ion rôtit , fait bouillir et accommode les damnés.
11 ne faut pas croire cependant que Jérâme Bosch soit un peintre moqueur et tourne ses sujets en ridicule : l'humour, la fantaisie complètement libre , dénuée de toute croyance intime et se faisant un jeu du monde entier, ne devait lanœr que plus tard , dans la nuit du doute , les capricieuses lueurs de ses feux d'artifice. A cette époque, la dévotion régnait encore. Jérôme Bosch avait foi dans le christianisme et tremblait peut-être lui-même devant ses effrayantes compositions. Il voulait rendre les hommes pieux par la terreur, comme Jean Van Eyck par de plus doux sentiments. Il n'avait pas l'idée qu'il personnifiait des songes, mais pensait revêtir d'une forme plastique des vérités inébranlables. InteUigenoe sombre et mélancolique, il voyait surtout le néant des choses humaines : dépouillant la vie de son riche costume, il en montrait les horreurs secrètes : il lui arrachait son masque de soie , et une tête de mort , apparaissant derrière, glaçait de crainte les spectateurs. Ses allégories avaient toutes le même but : de ce nom-
n.AMANDE ET HOLLANDAISE. 387
bre est le faminix tableau de TEscurial intitule : Omniê varo fosnum. Il y a peint les plaisirs sur un char traîné par des monstres, précédé par des diables et suivi par la mort '.
Dans le nombre des hommes qui ont manié le pinceau durant le xt* siècle, Une faut point oublier Tennemi de Luther, lami dHolbein, Erasme. Venu au monde pendant la nuit du 27 au 28 octobre 1465, il 7 débuta sous de tristes auspices. Son père Gérard, homme fin et sensible, était de Gîouda : ayant fait la connaissance de Marguerite, fille d'un médecin de Zevenbergen , il conçut pour elle une violente passion. Elle lui témoigna un aussi ardent amour, de sorte que, sans attendre le mariage, ils procréèrent d'abord un enfant, que Ion appela Antoine. Leur verve ne diminua point, et, au ^out de deux années, Marguerite conçut de nouveau. Hélie, le père de Grérard, s'inquiéta d'un si vif attachement et , pour réloigner de sa maîtresse, voulut le contraindre à embrasser letat ecclésiastique : ses autres fils, qui étaient tous mariés , vinrent à son aide. Mais lui, plein d'une tendresse profonde, ne pouvait supporter l'idée d'une condition qui creusait un abyme entre lui et Marguerite, et l'empêche-
^ Descunpft termine son article sur Jcrdmc Bosch par ce trait naïf : « Cest bien dommage qu'*il'n*ait conru que des idées monstrueuse» el terribles : ce qui surprend, c^est que ses tableaux ont été fort chers. A quel prix auraient-ils donc été, s**!! avait traite des sujets riants? » Voilà ce qui s'appelle juger un homme!
rait de 1 épouser, comme c'était son rœu le plus ardent. Sa famille dès lors le persécuta; il prit le parti de s enfuir, et il écrivit en chemin une lettre à son père et à ses frères, pour leur annoncer qu'il ne les reverrait jamais.
Il avait reçu de l'éducation et en avait profité, mais ne possédait aucune fortune; il se dirigea vers Rome, dans l'espoir que sa belle écriture lui fournirait le moyen d'y vivre à son aise : on connaissait depuis très- peu de temps l'art du typographe, les livres imprimés étaient encore rares et chers. II se trouva d'abord dans une grande perplexité; mais ses manuscrits se vendirent, il en fit un petit commerce et rindigénce ne le tourmenta point. Sa seule douleur était <l'avoir quitté Marguerite, d'ignorer sa situation depuis son départ.
La pauvre fille de son côté versa bien des larmes : sa grossesse devenait chaque jour plus visible; elle aurait néanmoins voulu la cacher à tous les yeux. £lle alla donc secrètement à Rotterdam, pour échapper aux médisances des petites villes. Ce fut-Ià, dans la tristesse et l'abandon, qu'elle enfanta le célèbre Erasme.
Dès qu elle fut remise de ses couches, elle retouriia chez elle. La mère de Gérard , qui pleurait sans doute son fils, se chargea du fruit clandestin de ses amours. Cependant sa famille commença des recherches pour savoir ce qu'il était devenu, et apprit qu'il habitait Rome. Ses frères lui écrivirent que
FLAMANDE ET HOLLANDAISE. a80
6a maitressc était morte : il eut la simplicité de croire à cette fausse nouvelle et tomba dans le plus amer chagrin. Ce qu'on n'avait pu obtenir de lui par la persécution, il le fit alors de lui-même ; dégoûté des plaisirs trompeurs du monde, il se voua au Dieu paternel qui console Tinfortune. Ayant été ordonné prêtre , il s'achemina vers son pays. Quels furent sa surprise, sa joie, sa douleur et ses regrets, quand il sut que la femme de son choix vivait encore! On dit qu'il respecta ses vœux, que son amour sanctifié changea de caractère : uni à Marguerite d'une affection toute morale, ses désirs, ses projets, ses espérances se concentrèrent sur ses fils; ils devinrent aussi la principale- occupation de leur mère.
Dès que le petit Erasme eut cinq ans, Gérard l'envoya à l'école chez Piei^re Wiukel, directeur d'une pension à Grouda. U fut ensuite placé, comme enfant de chœur, dans la cathédrale d'Utrecht et y resta jusqu'à l'âge de neuf ans. On le mit enfin au collège de Devenler, où Marguerite se fixa près de lui, pour l'entourer de soins et le protéger contre les maux dont sa faible organisation le menaçait. Ils vécurent de la sorte plusieurs années, le fils étudiant avec ardeur, la mère ne songeant qu'à son fils, attendant l'heure de sa sortie des classes, joyeuse de ses progrès, rassemblant autour de lui son espoir et ses souvenirs.
* Pendant qu'elle veillait sur celle chère santé, une
390 ntSTOlKE DE LA PEINTURE
psste éclata dans la ville , et elle tomba elle-même sous les redoutables coups dont elle préservait son fils. Le mal contagieux ayant infecté la maison, Erasme dut la fuir : il revint à Gouda, près de son père. L'ancien amour de Gérard ne s'était pas éteint dans son coeur : la flamme contenue j répandait une chaleur profonde et intime ; quand le ministre encore plein d'une secrète affection apprit la mort de sa maîtresse, une langueur générale le sai-^ sit et, au bout de quelque temps, il expira lui-même de chagrin. II avait confié le sort de ses enfants à trois tuteurs ; mais ceux-ci n'ayant pas plus dlion^ néteté que îa grande masse des hommes, dissipèrent le bien de leurs pupilles. Alors , sachant qu'il leur faudrait un jour rendre compte , ils employèrent tous les artifices pour les contraindre à se jeter dans un ordre monastique : ils échouèrent pendant longtemps, mais Antoine finit par céder. Un ami d'Erasme, qui habitait le couvent de Stein, près de Gouda , lui décrivit son genre d'existence comme le plus doux que l'on put choisir; il lui vanta la fi* berté dont on jouissait dans la maison, Taccord fraternel qui régnait entre les cénobites ; enfin il lui montra la ridie bibliothèque et lui dit que tout son temps serait consacré à Tétude. Le pauvre jeune homme fut ébloui par cette brillante perspective; la dernière promesse le charma surtout. Dans un moment de défaillance, à l'âge de 21 ans, il se laissa lonsurer. On lui tint parole d'ailleurs il accrut ses
connaissances et fit de grands travaux. Lorsqu'il avait une heure de loisir, il prenait la palette et se délassait, en peignant, de ses recherches prolongées. 11 exécuta de la sorte un bon nombre de tableaux, entr'autres un Jésus que Ton mettait en croix : ce dernier ouvrage était soigneusement gardé dans le cabinet du prieur, Cornille Muscius, de Delft, et on lisait au-dessous l'inscription suivante : c Ne méprisez pas ce tableau; il a été peint par Erasme, pendant qu'il était religieux au monastère de Stein.» Plus tard, le couvent fut détruit de fond en comble; les panneaux du jeune solitaire périrent avec Té* difice \ Un dessin qu'on voit dans la collection de larchiduc Charles, à Vienne, passe pour èlre de lui: cette esquisse représente un moinedebout, tenant de ses deux mains un lifvre fermé '. Personne n'ignore que l'auteur mourut à Bâle en 153^.
Le goût de la peinture se propageait dans tontes les villes des Pays-Bas : c'était comme une aube douce et lente qui les éclairait peu à peu; elle finit par atteindre Leyde, cette future pépinière de glorieux talents. Elle mit d'abord au jour un graveur, qui est connu sous le nom d'Engelbert de Leyde. On possède encore de lui plusieurs estampes, offrant pour signature un E gothique, datées de
* Fie d^ Erasme, par de Burigni; — léghen Eratmi 9on Rotterdam, par Samuel Knig^bt; — Leben des Erasmus von Rotterdam, par Adolfc Muller; Hambourg, 182â; — Descanips.
* Ralbgebcr, innafen der niederiHndischeu ma f net.
1466, 1467, ou de qudqu autre année voisine. C'était un homme instruit et Ton doit croire que, selon rhabitude de l'époque, il maniait le pinceau comme le burin. Sa femme, eu 1468, accoucha d'un fils qui porta le nom de Cornille Engel* brechtsz. H est yraisemblable qu'il eut pour maître Hon père : Leyde n'avait pas encore l'importance et la richesse qu'elle acquit plus tard, vers la fin du XVI* siècle; l'amour du beau attendait pour s'y développer une occasion favorable; la peinture à l'huile même v était peu connue. Engelbrechtsz fut sinon le premier qui employa la nouvelle méthode, au moins un des premiers dont eUe rehaussa les couleurs. 11 dessinait bien, peignait d'une manière facile et ingénieuse, soit avec le procédé flamand, sût avec la gomme et l'eau d'œuf . Quoique son eqprit et sa main fussent rapides, ses ouvrages étaient soignés; il savait surtout exprimer les passions et ornait habilement ses tableaux. Il avait deux fils qui étudiaient sous lui : Lucas de Leyde , se trouvant orphelin de bonne heure, prit également ses leçons. D s'attacha ,au plus âgé des deux frères, lequel aimait à peindre sur vitraux; comme ils ne se quittaient point et s'exerçaient ensemble , il contracta le même goût ; par la suite, il devint fort adroit dans ce g^nre de travail. En 1533, Engelbrechtsx mourut à Leyde, âgé de soixante-cinq ans. Ses joies, ses douleurs, ses espérances et ses regrets n'ont pas laissé des traces plus profondes. Que n'a-t-oii pas dit sur la misère
de l'homme, sur la rapidité de ses jours, sur l'inconatance du bonheur et de la gloire? Ces tristes pen* sées reviennent pourtant sans cesse à Tesprit : voilà un artiste doué d'un grand talent, qui a aimé, souffert, rêvé , adoré comme nous la nature , et cinq ou six lignes sont tout ce qui reste de lui! Son tombeau n'existe plus , sa famille est détruite, son souvenir oublié; ses ouvrages mêmes ont péri, et la poussière qui le composait dort peut-être au fond d'un canal, dans la vase immonde où rampent mille insectes.
Le temps n'a épargné qu'un très-petit nombre de ses tableaux. L'un d eux ornait autrefois l'église du monastère de Mariën-Poel, près de Leyde.. Ayant une grande estime pour cette peinture, désirant la conserver, aussi bien que la mémoire de leur compatriote , les échevins la firent prendre et mettre à rhôtel-de-ville; elle y était à l'époque de Karel Van Mander, mais placée trop haut pour qu'on put en apprécier la délicatesse et le style. On l'y voit en- -core de nos jours. C'est un triptyque dont le milieu représente le Messie entre les deux larrons : des fi<» gures nombreuses les environnent; Marie-Madelâne s'agenouille en pleurs au pied de la croix; plus loin, la Vierge accablée de désespoir est soutenue et consolée par un groupe de femmes. L'aile gauche retrace le sacrifice d'Abraham, le serpent d'airain occupe l'aile droite. Au-dessous , un panneau longitudinal offre aux regards le corps d'Adam, qui
5iM HISTOWE DK LA PEINTURE
donne naissance à l'arbre de la nourdle rie : un chanoine et une abbesac 8<mt agenouillés auprès, ayant pour patron le saint évèque Thomas; tak face d eux se tiennent cinq nonnes, que protège St. Au* gustin. Sur le dehors des volets, un disciple a barbouiUé la FhgeUation et le Christ couronné dé* pines.
Inexécution de ce tableau ne donne pas une brillante idée de Fauteur : si c'était un bon peintre, ce n'était pas un peintre de première force. Les contours sont durs et raides, les mouvements peu naturels et anguleux. Quoiqu'ils n'aient point une maigreur choquante , les nus laissent beaucoup à désirer. Quelques tètes seulement flattent les jeux des spectateurs, celle du chanoine, par exemple : elle est douce et d'un beau fini. Les draperies attestent de la négligence ; il y a dans le paysage des fautes contre les lois de la perspective , et le bleu grisâtre des lointains produit un mauvais efiet. Les cou* leurs sont vives , mais sans harmonie , les ombres solidement accusées. On ne peut toutefois méconnaître dans cette image un habile pinceau ' .
Près de ce retable s'en trouvait jadis un autre , qui venait aussi du monastère de Mariën-Poel : on voyait au milieu la descente de croix et alentour, dans six médaillons , six douleurs de la Vierge. Les
* ScKnaase, MerderlandiseheBn'efe, pagres 66 cl 67. — l'a>sa taiil , Recherches sur Vancicfiue école flamande*
FLAMANDE BT HOLLANDAISE. 395
donateurs à genoux priaient sur les "vantaux. L'hôtel-de-Tille possédait encore du même artiste une grande toile, où il avait peint à la détrempe une adoration des Mages : l'ordonnance et les draperies en étaient fort belles; le style montrait combien Lucas de Leyde avait étudié la manière de son maître. Ces morceaux ont depuis longtemps disparu.
La production la plus importante de Cornille, celle que Van Mander appelle son chef-d'oravre, est de même anéantie. Elle décorait primitivement le tombeau du sire dèLokliorst, dans l'église St. Pierre, à Leyde. Elle fut ensuite transportée dans la demeure de cette famille , puis à Utrecht , cbez un nommé Van den Bogaart, qui avait épousé une fille du défunt. Le sujet en était emprunté à l'Apocalypse : l'agneau mystique ouvrait devant le trône de Dieu le livre scellé de sept sceaux. Tous les habitants du ciel l'environnaient, et parmi eux on trouvait de charmantes figures, des corps gracieux , dont on ne pouvait que louer les attitudes. Une foule d'actions diverses animaient ce tableau. En bas l'on voyait beaucoup de personnes en prières et au-dessous d'eUeï^ les portraits des donateurs. Il fut admiré des peintres, aussi longtemps qu'il exista '.
Un ouvrage d'Engelbrechtsx orne la galerie de
* Karcl Van Mander.
5d% HISTOIRE DE LA PEINTURE
Vienne : c'est un de ses meilleurs , à ce qu'il parait. 11 a la forme d un triptyque et représente la Vierge assise sur un trône , tenant son fils sur ses genoui: celui'Ci prend des cerises qu'un ange lui offre dans une assiette. Près de Marie, on aperçoit St. Joseph occupé à lire. Les images des donateurs couvrent les ailes '. Ici se terminent tous les renseignements que nous pouvons donner sur ce peintre jadis fameux, dont la gloire roule ensevelie au fond du torrent des âges.
Cependant la ville de Bruges perdait chaque jour de la prospérité qui la rendait si brillante. Le bonheur donne de l'orgueil , et l'orgueil de l'outrecuidance. C'est là l'histoire des communes flamandes; leur richesse les enivrait, leur présomption franchissait toutes les bornes, et, ne croyant plus que rien leur fût impossible, elles se lançaient dans de téméraires entreprises. Philippe-le-Bon répétait souvent qu'il fallait leur courber la tête sous le joug du malheur, qu'elles avaient besoin d'être gourernées par ce maître impitojçible. Je comprends la turbulence d'une nation qui poursuit un grand but , au milieu du danger , de l'enthousiasme et de l'inquiétude. Mais les révoltes des cités néerlandaises, quel en était le sens, où en est la justification ? Mutineries dénuées de principes , folles émeutes, sanglantes puérilités i que l'historien eia-
' Itiiiiicrzccl.
mine avec tristesse et qui ne font pas naître son intérêt. Les séditions perpétuelles de Bruges troublaient le commerce et effrayaient les marchands. Ils n'attendaient qu une occasion pour se transporter ailleurs : le -soulèTement de 1488 finit de les <lécider. On avait alors vu les Brugeois retenir l'Archidùc Maiimilien dans une maison construite sur la place du marché, place qu'ils avaient préalablement garnie de palissades; au milieu de l'enceinte, on apporta des instruments de torture, on dressa un échafaud. Une espèce de tribunal s'y établit pour juger les partisans du prince ; on leur donnait ensuite la question et le bourreau les mettait à mort. Aucuh détail de oes affreuses scènes n'échappait aux regards de leur seigneur , dont la fenêtre «jtait tournée vers la place. Quand il fut libre, après trois mois de captivité , il dépouilla les séditieux de leurs privilèges commerciaux. Anvers plus tran* quille et plus soumise se développait alors rapidement : la commune brugeoise, poussée par cette jalousie qui forme un des caractères de la nation , avait en 1483 défendu aux marchands de s'y rendre. Maximilien lui conféra tous les avantages que perdait sa rivale. Plusieurs négociants vinrent s'y fixer. En 1511, les Portugais suivirent cet exemple et déterminèrent la ruine de Bruges : c'était la nation la plus riche , la plus active, parmi celles qui trafiquaient dans les Pays-Bas. Elle avait aux Indes de puissants comptoirs et en Europe le
monopole des produits orientaui. Des flottes de vingt, de yin^-cinq navires quittaient le port de Lisbonne pour celui de rEclu9e. Les compatrioles de Gama entrainèrent les Italiens, puis les marchands des viUes hansèatiques * . Bruges tomba peu à peu dans un langueur dont elle n'est jamais sortie , dont elle ne sortira probablement jamais. Le silence habite ses rues désertes; la pauvreté frissonne et jeune sous le toit de séi maisons gothiques. Plus d'étrangers , plus de fêtes , plus d'ivresse : dès que la nuit tombe , vous diriez une ville morte. Formidable expiation d'une arrogance depuis longtemps dissipée !
Les beaux*ar ts , cette image de la vie réelle , pâlirent comme la fortune de la cité. L'école de Bruges alla dépérissant : deux ou trms hommes rappelèrent sa gloire antérieure pendant le xvi* siècle ; ils demeurèrent fidèles au stjle des Van Ejck et en prolongèrent l'existence jusqu'à l'avènement de Rubens. Tels furent Antoine Claeyssens et Pierre Pourbus '. Mais ils ne marchèrent pas en première ligne dans le chœur triomphal des peintres néer-
* BeauGourt de Noorivelde, Gttekitdtnii van éen BrmyMCÂem Koopkantiel. — Meyer, jlmnmlet Flundriœ, — Kronyk van f'imen-
* Hotho , à Texemple de Fiorillo , place Antoine Claejssen» dans le XT« siècle. C'est une erreur des plus fortes. Ses deux peintures qui représentent le jugement de Cambjse , datent de Tannée 1598. Leglise Si. Sauveur, k Bru|[es, renferme des tableaui de sa main, on on lit les chiffres 1608 et 1609.
landais. L'Italie rayonnait alors d'une vive splendeur, qui éblouissait tous les yeux ; de nouvelles tendances se produisaient au jour, le foyer du beau se déplaça. Chaque ville emprunta un peu de flamme à l'école bnigeoise pour allumer , pour échauffer son àtre encore ténébreux; l'inspiration et le génie se dispersèrent. Mais on ne put s'affranchir, comme on le voulait, de la domination des Van Eyck; leur pensée profonde avait si bien plongé dans les lois intimes de l'art septentrional, qu'on lutta au moins cent années contre eux avant d'échapper à leur manière. Le seizième siècle entier fut rempli par ce combat; l'influence des Italiens et celle des traditions locales se balancèrent mutuellement : le soleil du midi et les brillantes lunes du nord semblaient éclairer à la fois les tableaux. Hors du pays, en Allemagne , l'empire des Van Eyck ne fut point ébranlé : tous les artistes reconnurent leur suprématie jusqu'à la guerre de trente ans ; Frédéric Herlin, Israël de Meckenen , Martin Schœn, Wohlgemuth , Albert Durer, Lucas Cranach , Altdorfer, Holbein lui-même sont les vassaux intellectuels de nos deux grands peintres. Us firent encore des miracles après leur mort; on peut dire que leur âme vivait dans leurs productions magiques , enchaînée par une espèce de talisman , et quiconque se mettait en relation avec elle était sûr d'être sauvé.
iOO HISTOIRE DE LA PEINTURE
fiilileaiix éem p^lmtre* meattoBBéa 4aB« f« eliBpItrp.
JiRÔMB BOSCH.