LA PEINTURE HOLLANDAISE, SES ORIGINES ET SON CARACTÈRE
^^^^ A production artistique d'une grande nation ^ W^ ^'^^^ P^^ ^" ^^ ^^^ accidents fortuits dont on "^^Jè^i^ "^ P^^^ "i démêler les causes ni prévoir les effets. Elle est la résultante des aptitudes du peuple et de son caractère; elle est le reflet du milieu dans lequel elle a été appelée à se développer, et la conséquence du degré de perfection auquel est parvenue la civilisation qui lui donne naissance.
En elle paraissent se condenser toutes les forces vives de la race; tous les efforts tendent à amener son éclosion; toutes les admirations secondent son épanouissement; et c'est par elle surtout qu'on reconnaît ce dont un peuple est capable; car les grandes époques de l'Art
coïncident presque toujours avec celles où la prospérité publique atteint son plus haut sommet.
Il semble, en effet, qu'il y ait, dans la vie de chaque peuple, une époque bénie où tout resplendit à la fois. La puissance, la hardiesse, Ténergie se manifestent dans la vie politique, assurant le présent, préparant Tavenir, commandant au dehors l'admiration, et provoquant partout le respect. La fortune privée et la richesse publique, parvenues à leur apogée, permettent toutes les entreprises et légitiment toutes les audaces, pendant que la force ou Télégance, Ténergie ou la grâce impriment aux arts leur cachet définitif.
Avant ce temps, on cherchart une voie ; tout était indécis; l'inspiration étrangère dominait; la personnalité de la race ne s'était point encore révélée dans toute sa vigueur; les productions manquaient de cette estampille spéciale qui constitue Toriginalité ; elles n'avaient pas revêtu la forme particulière propre au génie national.
A ce moment, tout se transforme. La nation entière entre en possession d'elle-même, on dirait qu'elle vient d'achever son apprentissage de la vie et qu'il lui est enfin permis « d'être soi » pendant quelque temps.
Alors, architecture, sculpture, peinture, littérature, tout brille, étincelle et flamboie comme un feu d'artifice merveilleux, fait de ce que l'homme a de plus noble dans l'esprit et de plus généreux dans le cœur.
Mais, hélas! cette floraison magique ne dure qu'un temps ; on ne fait que passer sur ces prestigieux sommets, jamais on n'y demeure. La première pente gravie, il reste à franchir la seconde. Après avoir monté, il faut descendre; tout décroît alors, tout s'étiole et diminue.
SES OlUGINtS ET SON CARACTERE. "9
En même temps que T Art, les caractères s^amoindrissent; Tamour de la gloire s''assoupit, Tenthousiasme se tempère, Pimagination devient sage et re'servée, Paudace fait place à la prudence, et la hardiesse se laisse dompter par les calculs de la raison.
Telle est la commune histoire. Il semble qu'une destinée inéluctable, gouvernant la vie de tous les peuples, leur fasse parcourir à tous le même chemin ; et leur vie paraît sujette, comme celle des hommes, à ces trois périodes de jeunesse, de force et de sénilité auxquelles tout obéit en ce monde.
Mais si la marche est toujours la même, il s'en faut que les productions, qui servent à la contrôler, se ressemblent. Suivant le caractère d'un peuple, ses aptitudes, son énergie et ses tendances, suivant son génie en un mot, celles-ci revêtent une forme spéciale, un aspect particulier. Expression de ses sentiments, elles en conservent la marque, et à travers leurs lignes harmonieuses, on peut lire les vertus qui ont présidé à leur naissance, aussi bien que les défauts qui ont entravé ou modifié leur essor.
Buffon a dit que le style c'était l'homme ; avec combien plus de raison encore pourrait-on dire : « L'Art, c'est la nation, c'est le peuple! » Chacune de ses manifestations artistiques est, en effet, pour la nation entière, comme la synthèse de ses aptitudes et de ses pensées -dominantes; c'est par là qu'elle peut souvent parler à la postérité et lui dire : « Jugez-moi preuves en main, c'està-dire sur mes œuvres. »
Plus qu'aucun autre pays, la Hollande nous fournit, grâce à son admirable école de peinture, la démonstration de cette grande loi.
lo HISTOIRE DE LA PEINTURE HOLLANDAISE,
Les premiers bégayements de son art semblent, comme partout ailleurs, empruntés à une initiation étrangère, et ses premiers ouvrages procèdent des influences du dehors.
Tout d'abord, c'est en Flandre qu'elle va chercher son inspiration et qu'elle trouve ses modèles. Tant que ses destinées sont régies par la maison de Bourgogne, elle ne connaît point d'autre foyer où elle puisse échauffer sa verve. Ses artistes n'ont aucune physionomie propre, aucun caractère national, et Ton peint dans les Pays-Bas du Nord comme à Gand ou à Bruges.
Lorsque la maison d'Autriche succède aux princes bourguignons, le centre d'inspiration se déplace. On franchit les plaines et les monts, on traverse les Alpes, et l'Italie apparaît comme l'inspiratrice par excellence, comme le modèle classique de l'art élargi, agrandi, sanctifié par la tradition. La Renaissance a chassé devant elle l'art gothique expirant, et Rome a remplacé la Flandre.
Puis, à son tour, la domination de la maison d'Autriche cesse de peser sur les provinces hollandaises. L'édifice qu'on crovait si robuste s'elîondre au souffle d'une longue et terrible révolution. Les chaînes sont brisées. La patrie entre en possession d'elle-même, et c'est de son propre fonds que Tart national va tirer désormais son inspiration, ses procédés et ses moyens. Les spectacles qui l'entourent vont former la grande école coloriste du Nord, pendant que les nécessités religieuses et sociales donneront une importance dominante au naturalisme naissant.
Dès rinstant où elle prend définitivement possession d'elle-même, la peinture hollandaise nous apparaît avec une qualité dominante, qui demeurera, jusqu'à sa dernière heure, son caractère distinctif.
Le sentiment et l'amour de la couleur se manifestent avec une extrême intensité dans les ouvrages de tous ses artistes. C'est la couleur qui règne en maîtresse absolue sur leur généreuse phalange. Aucun d'eux ne cherche à se soustraire à cette prestigieuse domination. Tous, au contraire, lui payent tribut, tous lui rendent hommage; tous s'inclinent sous son sceptre féerique et se font les adeptes de son culte, les grands comme les petits, les sages comme les fous.
On a cherché beaucoup et longtemps la raison de cet amour si intense de la couleur. On s'est livré à une foule de suppositions assurément ingénieuses, mais qui toutes ont un défaut, celui de reposer sur des données fausses. On est parti de ce principe, que le climat de la Hollande devait être avant tout triste, obscur, noir et brumeux. Dès lors , on pouvait difficilement trouver dans l'observation de la nature la source d'une préoccupation dominante et générale; et c'est de cette façon que M. Edgar Quinet fut amené à supposer que la lumière dont s'éclairent d'une façon si intense les toiles des maîtres hollandais , avait été rapportée d'au delà des mers, rayon de soleil importé de Java, avec des oiseaux rares et des étoffes éclatantes.
Il ne faut pas craindre de trop insister sur ce point, car c'est là un fait assurément très curieux. De tous les voyageurs qui ont parcouru les Pays-Bas, il n'en est presque pas qui n'y soient arrivés avec un fort bagage d'idées préconçues, et qui y soient restés assez longtemps pour abdiquer leurs préventions singulières.
Prêtez l'oreille à leurs récits , ils vous apprendront que la Hollande a fabriqué tout ce qu'on voit chez elle; ses ingénieurs ont reculé la mer, ses architectes ont bâti son sol, et ses peintres ont dû « inventer sa lumière ». M. Vitet, qui a visité, il y a bien des années, Rotterdam, Amsterdam et La Haye, a vu, c'est lui-même qui l'affirme, « tout le pays sous un ciel sombre et brumeux, sans transparence ni couleur ». M. Taine parle avec complaisance « du ciel charbonneux d'Amsterdam », et M. Charles Blanc, « du ciel voilé » de la Néerlande. Je ne cite que ceux-là, pour ne pas me laisser entraîner à d'inutiles redites. Je pourrais nommer tel Guide, imprimé à Londres, qui parle des brouillards de. La Haye !
Il faut pourtant faire une bonne fois justice de cet étrange préjugé. Non, la Hollande n'est point un pays brumeux, charbonneux, sombre, sans transparence ni couleur; c'est, au contraire, un des pays les plus lumineux qui existent. Son ciel chargé de vapeurs réfléchit la lumière avec une intensité surprenante. Les nuages, qui le sillonnent presque constamment, projettent sur la campagne leurs ombres nettement marquées, mais transparentes, et divisent ainsi la plaine infinie en grands plans tour à tour sombres et éclairés. Or, les couleurs, tous les peintres le savent, ne valent point par elles-
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mêmes. Ce qui leur donne leur éclat, c'est le contraste qu'elles forment avec leurs voisines immédiates; c'est aussi la quantité d'ombre ou de lumière, de blanc ou du noir qui entre dans leur composition. Les contrastes et les valeurs, voilà ce qui exalte ou diminue leurs vibrations, augmente ou réduit leur puissance. Eh bien, ces larges bandes brunes qui coupent le paysage, doublent la coloration des parties éclairées, et la plaine qui s^étend à perte de vue devient, par cette succession de parties lumineuses et obscures, la campagne la plus colorée peut-être qui soit dans toute TEurope centrale.
Ajoutez que les couleurs, qui tachent cette campagne hollandaise, sont bien propres à se faire valoir. L'humidité constante des polders communique à ces prairies sans fin une éternelle teinte verte, toujours fraîche et vive, qui forme en quelque sorte la base du paysage. Au-dessus le ciel, au-dessous l'eau, qui reflète le ciel, sont l'un et Tautre d'un blanc d'argent ou d'un azur excessivement pâle. Puis, entre le ciel et le sol, les maisons aux toits rouges, aux murs bruns, les grands moulins noirs aux ailes bariolées d'ocre ou de safran, complètent une palette d'une vivacité inouïe. Le brun opposé au blanc, le rouge au vert, l'orange au bleu, peut-ofi rêver rien de plus contrastant, de plus chaud et de plus énergique ?
Pour tous ceux qui ont longuement parcouru les interminables plaines de la Hollande, qui ont navigué sur ses canaux et ses fleuves , ce contraste apparaît si frappant, qu'on se demande comment tant d'hommes instruits, tant de critiques experts ont pu passer à côté de ce spectacle sans en saisir le caractère.
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Un fait cependant eût dû les faire réfléchir. A défaut de la nature, il leur eût suffi de contempler les œuvres des paysagistes. Ou bien les tableaux de Ruisdaël, d'Hobbema, de Paul Potter sont autant de mensonges, ou la nature hollandaise est autre qu'on ne Va dépeinte dans les livres.
«Dites-moi, s'écrie Lamennais en parlant de ces maîtres illustres dont Je viens de tracer les noms , dites-moi par quelle mystérieuse magie ils nous retiennent des heures entières, plongés dans une muette contemplation, devant ce que la nature a de plus ordinaire et de plus simple en apparence? Une prairie avec un ruisseau et quelques vieux saules, une vallée que traverse un courant grossi par Torage, dont les derniers restes, où se jouent les feux du couchant, fuient et se dissipent à Thorizon. Sur une grève déserte, une cabane au pied d'un rocher nu, la mer au delà, une mer agitée, et dans le lointain, une voile qui s'incline, entre deux lames, sous Teffort du vent. »
Le secret de cette mystérieuse magie, nous le connaissons à présent. Pour devenir des magiciens, il a suffi à ces excellents artistes de saisir la nature sur le fait, et de n'en point vouloir faire un décor pompeux et menteur.
« Il faut, écrivait Paul Delaroche, qu'un artiste oblige la nature à passer à travers son intelligence et son cœur. »
Les peintres hollandais avaient mis, dès le xvii'' siècle, cette belle maxime en pratique. C'est à cela qu'ils doivent d'être-^ encore aujourd'hui , en possession d'un charme que la mode ni le temps n'ont pu leur ravir.
Pour être émouvants, il leur a suffi d'être émus; pour paraître émus, il leur a suffi d'être vrais.
Mais à la couleur ne se borne point Taction que rétude attentive de la nature exerça sur le talent de ces excellents artistes. A examiner leurs œuvres nous allons découvrir encore d'autres preuves non moins décisives de son influence, en même temps que nous constaterons la pression que le milieu dans lequel ils vivaient a exercée sur le choix de leurs sujets et sur la marche générale de leur école.
Dans les pays brûlés par le soleil, ou l'air desséché s'est dépouillé de toute humidité vaporeuse, ce que nous appelons la perspective aérienne n'existe pour ainsi dire pas.
Les contours sont d'une netteté et d'une précision brutales; les tons, entiers et violents, sont sans charme pour l'œil; les couleurs dures et crues arrêtent à peine le regard ; les formes prennent une importance extraordinaire. Par contre, les grandes lignes sont plus fièrement écrites, et l'esprit de l'artiste, subissant forcément l'influence des spectacles qui l'environnent, s'habitue à la prépondérance du contour. Dans ces pays, l'étude de la nature produit inévitablement des dessinateurs.
Là, au contraire, où une brume légère règne perpétuellement dans l'atmosphère ; là où une vapeur argentée s'interpose entre l'œil et les objets qu'il contemple, lescontours se trouvent forcément estompés, et leslignes
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perdent leur précision. Par contre, les couleurs font des taches qui ( conséquence même de l'indécision des formes ont une tendance marquée à se fondre sur leurs limites. L'effet répété , constant, permanent d'un pareil spectacle sur Toeil de Partiste se devine assez. Jamais un raisonnement n'aura sur lui l'influence d'un spectacle vu. Parlant aux yeux de ses contemporains, c'est par les siens que le peintre apprend le langage dans lequel il s'exprime. Dès lors, on s'explique comment, non seulement Venise, la Hollande et la Flandre, pays humides par excellence, mais encore l'Angleterre elle-même, ont été des pépinières de coloristes et n'ont produit que fort peu de dessinateurs.
Le milieu social dans lequel se développa la peinture hollandaise, dans cette période de son histoire qu'on peut appeler indépendante, eut également une très grande influence, non seulement sur le choix des sujets, mais encore sur la manière de les traiter.
En Hollande, pour me servir de l'expression de i\L Vitet, « le pays n'était plus catholique et s'était fait républicain ». Dès lors, plus d'églises à orner, plus de palais à décorer et, comme conséquence, plus de saints, plus de madones, très peu de ces grandes compositions qu'on nommait des « histoires ».
La mythologie et les allégories, en outre, ne devaient guère convenir. L'austérité protestante qui avait chassé Jésus, la Vierge et les saints de ses sanctuaires, ne pouvait pas décemment ouvrir les portes de ses monuments aux trop légères divinités de l'Olympe.
Pas de prince non plus. Que seraient devenus, dans cet ingrat séjour, les peintres qui se sentaient la faculté
de faire grand, sans Tamour-propre et la vanité, qui n'abdiquent jamais tous leurs droits? Grâce à ces deux sentiments, et malgré Pabsence de prétextes sacrés aussi bien que de protecteurs couronnés, les peintres hollandais ne chômèrent point toutefois. Les hôtels de ville remplacèrent les palais, les doelen et les asiles de charité tinrent lieu de temples et d'églises. Puisqu'il n'était plus possible de se faire peindre comme les puissantes familles d'Italie, d'Allemagne ou de Flandre, à genoux aux pieds de la Vierge, ou sous Tégide de quelque bienheureux patron, on se passa bravement du personnage sacré qui n'était là que comme excuse,' et les gardes civiques, les régents, les magistrats gratifièrent de leur image en pied, non plus les temples de la foi, mais les palais municipaux, les hôpitaux et les salles de tir.
Comme toutes ces œuvres étaient des portraits, il fallait que les images fussent ressemblantes. Du reste, tous ces braves n'y entendaient point malice et ne tenaient que médiocrement à être idéalisés. Il en résulta que le peintre, tenu de serrer la nature de très près, s'habitua à ne plus travailler sans consulter le modèle ; et la peinture, se rapprochant de plus en plus de la réalité, le naturalisme, dans sa meilleure acception, jaillit des influences da climat, additionnées des obligations imposées par les mœurs.
En outre, comme le remarque fort bien Lamennais : « Là où le coloris est la préoccupation principale de l'artiste, Fart tend naturellement à se matérialiser. » Aussi n'est-ce point le mousquet sur l'épaule ou la lance au poing qu'on représenta le plus souvent ces milices civiques, ces bourgeois militaires, gardes nationaux d'une
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époque où le ridicule n'avait pas encore effleuré de sa griffe les prétentiofis du soldat-citoyen. Ce ne fut pas la loi sous les yeux qu'on peignit les prudents magistrats, honnêtes gens que la morgue et Tintolérance n'avaient point encore guindés et roidis. Ce fut le verre en main, la face animée par les gais propos, la bouche ouverte pour chanter, pour discourir ou pour boire.
Des hôtels de ville, des doelen, Thabitude de ces joyeux spectacles passa dans les maisons bourgeoises, et bientôt il n'y eut plus de demeure, publique ou privée, qui ne se trouvât en possession de quelqu'un de ces sujets tapageurs, banquets officiels, festins familiers ou scènes de cabaret, dans lesquels le plaisir est la loi générale, où la gaieté s'excite au contact des vins rouges ou blancs, ou Tivresse prochaine se manifeste déjà par des tendances communicatives et de bruyants éclats.
Et voilà comment la gaieté devint un des caractères très marqués de toute l'école hollandaise.
U extériorité, pour me servir du terme technique, découle au reste des qualités mêmes de l'école. Presque tous ces aimables compagnons peignent , non pour prouver, mais pour peindre, pour conter. Jamais il ne leur vient à l'esprit qu'une œuvre d'art peut avoir une portée philosophique. Sauf un (et celui-là est, à cause de cela même, le plus grand de tous), sauf un, il n'en est point à qui l'on puisse supposer une intention sublime, et c'est s'exposer à de gros mécomptes, que de vouloir prêter à leurs ouvrages des prétentions qu'ils n'ont jamais eues.
Cette extériorité, que nous venons de constater, se manifeste encore par une tendance très remarquable et
qu'il ne nous est pas permis de passer sous silence : le mépris absolu, complet de ce qu'on est convenu d'appeler « la vérité historique » et un très mince souci des archaïques restitutions. Rien ne surpasse, en effet, Taimable fantaisie avec laquelle ces peintres joyeux interprétèrent les scènes de PAncien Testament et les fables de la mythologie grecque.
Dignes héritiers de Técole primitive flamande qui parait les saints et les apôtres des costumes de son temps, ils ne prirent point la peine, comme les Italiens, de créer un monde de convention pour y faire asseoir Jésus et pour y faire mouvoir ses disciples. Non seulement, comme le remarque M. Thibaudeau, Rembrandt emprunta à la Hollande les types qui lui servirent à représenter « les saintes images du Christ », mais il alla chercher à la synagogue voisine la défroque de ses pharisiens, et pour que les critiques à venir n'ignorassent point quel cas il faisait de la tradition, montrant un amas de sabres, de turbans et de fourrures, il s'écriait avec une noble conviction : « Voilà mes antiques ! «.
Tels sont les traits principaux de l'école hollandaise, née du sol, en jaillissant si bien, que tous ceux d'entre ces braves artistes qui abandonnèrent leur patrie, qui désertèrent les Provinces-Unies pour s'en aller en pays étranger, abdiquèrent par ce seul fait leurs qualités originales, modifièrent le caractère de leur art et transformèrent leurs procédés.
Qui retrouverait, en effet, dans Berghem, dans Karel Dujardin, dans Bamboche, dans Asselyn, dans tous ces « joyeux déserteurs », comme les appelle un critique éminent, l'inspiration calme et recueillie de Van Goyen,
d'Hohbcma ou de Paiilus Potter? Qu'oni-ils fait de cette observation sincère, tranquille, qui distingue Taîné des Palamèdes, les deux Ostade, Brekelenkam, Pieterde Hooch et Van der Meer de Delft? - — Tous ceux qui s'éloignent de ce ciel argenté, de ces eaux réfléchissantes, de ces maisons rouges, de ces vertes prairies, désappre'nnent le charme pénétrant que leur avait enseigné leur patrie.
On le voit, Técole hollandaise, dans sa période de maturité et de grandeur, n'emprunte rien au dehors; elle tire tout de son propre fonds. — Mais ici un scrupule se fait jour et une question se pose. Existe-t-il vraiment une école hollandaise?
Qu'il existe un art hollandais, possédant ses caractères particuliers, son existence propre, une vitalité exceptionnelle, ayant produit une quantité de chefs-d'œuvre qu'on ne peut confondre avec ceux d'aucun autre temps et d'aucun autre pays', le fait est indiscutable, et prétendre le nier, ce serait vouloir fermer les yeux à l'évitieiice. — Mais une école ?
Une école, en effet, se compose d'un ou de plusieurs maîtres, d'élèves, et surtout d'une esthétique particulière, d'un enseignement spécial renfermant des principes particuliers, qui, se transmettant d'une génération à l'autre, finissent par constituer une tradition.
Or, s'il nous est facile de trouver des maîtres en abondance, des disciples ou des élèves qui deviennent à leur tour des maîtres excellents, il nous est à peu près impossible de rien découvrir qui ressemble à cet enseignement spécial dont nous parlons, ni surtout rien qui se rapproche en quoi que ce soit d'une tradition.
C'est, au contraire, par une liberté absolue d'allures, par une excessive indépendance, aussi bien dans la conception de leurs œuvres que dans leur exécution, que tous, maîtres et élèves, se distinguent. Dans les autres pays, à côté de quelques grandes ligures rayonnant de l'éclat du génie, on voit apparaître une armée de disciples qui peignent avec plus ou moins de talent, mais dans le même style. Dans l'art hollandais il n'en €st point ainsi. Chacun tire de son côté; chacun a son individualité distincte et facilement reconnaissable; chacun a son charme particulier et ses nuances personnelles; en un mot, chacun a son originalité.
Un seul de tous ces peintres eut vraiment des disciples, dans le sens étroit du mot, c'est-à-dire qu'il apprit iiutre chose à ses élèves que la pratique du métier, le côté technique de la peinture. Celui-là, c'est Rembrandt, et vainement en chercherait-on un autre qui ait transmis à ceux qui recevaient ses leçons les grandes idées qui l'animaient, les principes qu'il croyait justes et les procédés par lesquels on les peut appliquer.
Or, de l'aveu de tous les critiques, Rembrandt est une figure exceptionnelle dans l'art de son pays. M. Ch. Blanc l'appelle « une exception dans l'école de Hollande », M. Vitet nous le montre, « sans jamais être sorti de son pays, le moins hollandais des peintres et qui semble isolé parmi cette jeunesse qu'il instruit, qu'il domine, qu'il éclaire de son génie ».
Eh bien, malgré cette puissance insolite, malgré cette influence exceptionnelle, malgré ses qualités persuasives et l'autorité qu'il sut s'arroger sur eux, nous verrons bientôt que Rembrandt n'exerça jamais qu'un em-
pire limité sur ses élèves. Aucun d'eux, en etici, ne procède complètement de lui.
A quelques-uns, comme à Maas, par exemple, il n'apprend que les secrets de ses empâtements robustes et de son admirable clair-obscur. D'autres, comme Gérard Dov, ne retiennent de ses enseignements que sa merveilleuse façon de distribuer la lumière et de rendre la transparence des ombres. Pour le reste, ils diffèrent tellement, qu'on se demande s'il est bien vrai qu'ils aient fait leur apprentissage sous lui. Plus heureux avec Van den Eeckhout, Govert Flink, Ferdinand Bol et Fabricius, il leur transmet en partie son style, ses préoccupations, sa façon de comprendre et de distribuer les masses, d'agencer et de ménager la lumière. Il leur inocule, si je puis dire ainsi-, jusqu'à son interprétation pittoresque de l'histoire et des saintes Ecritures. Mais à une ou deux exceptions près, dès que ces disciples fervents s'éloignent du maître et cessent de subir son autorité directe, leur nature indépendante reprend le dessus, et peu à peu ils cherchent à se faire une manière personnelle ; ce qui les conduit à méconnaître d^abord et à dédaigner ensuite les traditions magistrales qu'ils avaient reçues.
Cette absence d'enseignement, de principes arrêtés et d'esthétique spéciale, ce défaut d'autorité et d'influence chez les maîtres, ce manque d'unité de préoccupations, de but commun et d'idéal identique , nous semblent suffisants pour répudier ce nom d'« Ecole» qu'on a trop généralement admis; et c'est l'histoire de la « Peinture hollandaise » que nous allons essayer d'écrire.