‹ Histoire de la peinture hollandaiseChapitre 2 sur 47 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

'il est assez facile de démêler, dans les conditions climatériques des Pays-Bas et dans les %^^^^ caractères typiques de la nation, les origines véritables du grand art hollandais, par contre, étant donné Tétat de nos connaissances, il est fort malaisé d'en retrouver les traces historiques.

La raison de ce fait est facile à saisir. La Néerlande n'a point eu ce bonheur de posséder, alors que les souvenirs étaient encore frais et les traces faciles à démêler, un Vasari qui se fit Thistorien de ses vieux peintres. Le premier écrivain qui s'occupa des artistes hollandais, Carel Van Mander, appartient au xvn" siècle, c'està-dire à une époque où le gothique commençait à devenir odieux. En outre, lorsque Van Mander prit la plume, deux grands événements s'étaient accomplis, qui avaient jeté un singulier désarroi dans la connaissance des œuvres anciennes.

La Réformation, en dépouillant les églises, en supprimant les abbayes et détruisant les monastères, en livrant aux « briseurs d'images » tous les tableaux de

sainteté sortis du pinceau des maîtres primitifs, avait p>orté à Phistoire de Tart un coup terrible; pendant que l'émancipation des Provinces-Unies, en faisant disparaître des liôtels de ville et des palais princiers Timai^e de souverains, de gouverneurs, d'officiers dont le souvenir était abhorré, avait achevé d'en obsctn'cir les origines. Par suite de cette double destruction, en quelque sorte méthodique, il est une certaine quantité de peintres dont nous savons les noms et dont les œuvres nous sont totalement inconnues, et ceux dont on ignore et les œuvres et les noms doivent être plus nombreux encore.

Depuis lors, une sorte de fâcheux dédain pour ces primitifs, pour ces maîtres de la première heure, un patriotisme mal entendu, qui ne veut pas faire remonter l'art hollandais au delà de Témancipation politique, un exclusivisme orthodoxe, qui tient pour non avenu tout ce qui a précédé Témancipation religieuse, ont éloigné les historiens néerlandais de Tétudc de ces époques originelles, et Tobscurité, bien loin de diminuer, a été en s'accroissant chaque jour.

Carel Van Mander, dont je parlais à l'instant, et tous les biographes qui Font suivi , aussi bien Houbraken que Campo Weyerman, aussi bien Sandrart que Descamps, placent tout au commencement de l'Ecole les frères Van Eyck, et ne remontent pas plus haut.

On pourrait difficilement il faut bien l'avouer choisir un début plus lumineux, plus brillant, plus magnifique; mais est-ce bien là un début? L'art merveilleux de ces deux frères n'est certes pas une improvisation. Il est la réalisation d'un idéal, l'apogée d'une manière, et le couronnement d'une esthétique spéciale, particulière,

qui semble, sous leur pinceau, avoir dit son dernier mot.

Leur pratique, en effet, est accomplie, supérieure à la nôtre, puisqu'avec des préoccupations différentes nous n'y trouvons rien à reprendre. Leurs œuvres ont en outre traversé plus de siècles que celles de nos jours n'en traverseront. Aujourd'hui encore, elles ont conservé toute leur fraîcheur, et depuis eux on a perdu le secret de cette sérénité douce et puissante, de cette simplicité de facture, de cette concision expressive, de cette propriété de moyens, de cette richesse et de cet éclat, qui forment l'apanage de leur admirable talent.

Que la perfection absolue de leurs ouvrages ait jeté un tel éblouissement qu'elle ait effacé tout ce qui n'était pas eux, il n'en faut point être surpris.

Les frères Van Eyck ont eu cet insigne bonheur, réservé dans l'histoire de l'humanité à un très petit nombre de génies, de venir exactement au jour et k l'heure qui convenaient à leurs merveilleuses aptitudes. Ils sont apparus à cet instant précis où la Société, répudiant les abstractions de la scolastique, allait, en enfantant tout Un monde de réalités, préparer la généreuse éclosion de la Renaissance.

Un siècle plus tôt ou un siècle plus tard, leur rôle dans rhistoire de l'art eût été moindre, car il ne leur eût pas été donné d'être les interprètes inspirés de cette magique évolution.

Mais ces interprètes ne se contentent point de nous redire les pensées qui dominent en leur temps; ils ne se bornent pas à nous émouvoir par l'élévation de leur idéal et par l'ampleur de leur génie. On se sent encore écrasé par leur miraculeux savoir, par cette expérience

consommée qui se manifeste ainsi dès le principe; et, malgré soi, on leur cherclie des précurseurs.

On se demande s^il faut voir en eux des magiciens qui ont tout inventé, ou s'ils ne sont pas plutôt les successeurs, les descendants de ces miniaturistes de la cour de Bourgogne, les continuateurs de ce Jean de Bruges, peintre du roi Charles V, dont ils ont agrandi le cadre, élargi les moyens et transformé la technique, en Tamcnant du premier coup à sa perfection?

Ne sont-ils pas encore les élèves d''une école de peinture, déjà fertile en œuvres secondaires aujourd'hui hélas ! disparues, 'mais dont on retrouve des traces dès le xiii" siècle, sur les rives du Rhin et de la Meuse, école qui, par ses productions antérieures, aurait préparé leur avènement et avancé leur éclosion?

Les biographes nous les montrent à Gand, où ils se sont fixés au milieu d'une corporation de peintres existant déjà depuis nombre d'années. Est-ce là qu'ils apprirent les secrets de cette peinture ferme et pleine, de cette grâce naïve et forte, de ce clair-obscur ingénu, de celte subordination savante, qui impriment à la moindre de leurs œuvres un caractère grandiose et magistral? — Mais alors, quels maîtres leur révélèrent cet art, ces procédés, cette science, ces secrets ?

Faut-il penser, au contraire, que ces admirables

I. \'oir à La Haye, au. Musée Mcermanno Wcstrccuianum, la «Vulgate» exécutée par ce peintre et sur le frontispice de laquelle est représente le portrait du roi Charles \' vu de profil. Devant le roi une figure agenouillée représente Jean Vaudelar, le donateur qui offrit cette bible au roi. Ces deux portraits, remarquables comme carnation, et qui sont d'un caractère individuel très marque datent, ainsi que nous l'apprend la dédicace, de l'année iSyi.

moyens, ces procédés surprenants faisaient partie de leur bagage et qu'ils les apportaient avec eux? Mais alors, ou les avaient-ils pris? On dit qu'ils furent d'abord les élèves de leur père. C'est donc à Maaseijck dans le Limbourg, sur les bords de la Meuse, à mi-chemin entre Maastricht et Roermond, qu'ils firent leur éducation; c'est donc là qu'ils reçurent leur éducation première.

A Maastricht, dès le x* siècle, nous trouvons un grand mouvement de vie et d'art, un saint vénéré auquel on élève un magnifique sanctuaire, pour lequel on cisèle des bijoux précieux, et des générations de sculpteurs qui décorent, dans le plus pur style roman, les vieilles basiliques de Saint-Servais et de Notre-Dame. A Roermond, nous voyons, dès les premières années du xii" siècle, le comte Gérard III de Gueldre grouper une légion d'architectes et de sculpteurs pour édifier le fameux Munster. Nous y voyons aussi une fabrique de vitraux, célèbre pendant tout le moyen âge. Quoi d'étonnant, dès lors, qu'il y eût dans ces parages une école de peinture forte et habile, décorant déjà dans un style ample et noble les églises et les châteaux?

Les peintures murales découvertes à Haarlem, à Deventer et à Maastricht même, dans l'église des Dominicains, prouvent assez que ces vastes décorations, embrassant des centaines de personnages de grandeur naturelle, étaient, en ces temps, la parure ordinaire des sanctuaires catholiques. Malheureusement, ces ouvrages, peu durables, ont disparu sous le badigeon dont les a couverts la propreté hollandaise. Mais qui interdit d'y voir la source où les jeunes Vax Eyck se sont abreuvés.

récole OU ils ont reçu les premières notions de leur art admirable?

En outre, cette fabrique renommée de vitraux ne nous semble-t-elle pas un champ naturel d'études pour ces esprits cherclieurs, et n'est-ce pas dans ses laboratoires qu'ils ont pu découvrir les admirables secrets de cette peinture à Thuile, que du premier coup ils allaient porter à sa perfection?

Certes, ce serait résoudre un grand et beau problème que d'élucider ce premier point et de relier entre eux ces chaînons primordiaux. Mais notre ambition ne va pas aussi loin. Aussi bien, dans cette rapide étude sur l'école hollandaise, ce n'est même pas aux glorieux frères Van Eyck qu'il nous faut remonter.

Moins généreux que les anciens biographes, nos critiques contemporains refusent en effet à l'art hollandais ces illustres précurseurs. Ils les réclament pour l'art flamand, et il faut bien convenir qu'ils n'ont pas absolument tort. Leur revendication s'appuie sur des raisons d'une indiscutable .valeur.

Le premier peintre dont Van ^L^nder nous livre le nom comme ayant vu le jour en Hollande, comme y avant travaillé, et qui, par ce fait, devient en quelque sorte le fondateur de l'école, est un certain Aalbert van Ouwater qui passa de son rivant, et même longtemps après sa mort, pour un peintre éminent. On ignore la date de sa naissance et celle de son décès. On ne sait même point exactement le temps où il vécut. Mais on croit qu'il fut contemporain de Van Eyck. Ce qu'affirment ses vieux biographes, par exemple, c'est qu'il s'était fait une réputation méritée par la façon dont il dessinait les mains et

les pieds, par Thahileté avec laquelle il drapait ses personnages, et enfin par le naturel qu'il apportait dans Texécution des paysages. Ce dernier trait a son importance et mérite d'être noté.

Malheureusement, aucune œuvre bien authentique de cet artiste de la première heure n'est parvenue jusqu'à nous. Quelques paysages , qu'on prétendait être de lui, et qui figuraient, au xvi" siècle, dans la galerie du cardinal Grimani, ont disparu. La Pieta du musée de Vienne, que Passavant lui attribue, est un bon tableau d'un maître hollandais primitif, mais ne comporte aucune certitude d'attribution. Sur ce premier peintre, sur son style, son idéal, ses procédés, nous sommes donc réduits aux conjectures.

Aalbert vanOuwater eut pour élève un certain Gérard ou Geertjen % qui s'étant fixé à Haarlem pour y apprendre la peinture, et ayant élu domicile dans un hospice ou couvent , appartenant aux chevaliers de Saint-Jean, fut à cause de cela baptisé Geertjen vax Sixt-Jan. On n'est guère mieux renseigné sur la vie de ce nouvel artiste; on sait toutefois qu'il mourut Jeune. Il s'éteignit, à peine âgé de yingt-huit ans, et cependant ayant produit d'assez belles œuvres pour qu'Albert Durer, dans son voyage en Hollande, se soit cru obligé d'aller les voir, et pour que l'illustre maître, les ayant vues, en ait parlé avec éloge.

L'ouvrage le plus important qu'on ait connu de lui était un triptyque qui fut exposé longtemps dans l'église Saint-Bavon, à Haarlem. A l'époque des guerres de.

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