QUARANTAINE A L'IMITATION DE CELLE DE NINIVE, A FAIRE EN COIMUN
« Daignez, Seigneur, recevoir dans votre grande miséricorde, pour expiation des crimes qui ont attiré sur ce royaume la justice de vos vengeances, les très humbles et très ferventes prières que nous vous ofl'rons en esprit de pénitence, à Thon-
neur de la Passion de Jésus-Christ. » — On récite, les bras en croix, cinq fois l'oraison dominicale et la salutation angélique, puis dans la posture ordinaire le Miserere et trois fois le verset :VdiTce^ Domine, ensuite: «Très sainte, très ineffable, très adorable Trinité, un seul Dieu en trois personnes, nous vous demandons, dans la plus profonde humilité , que le divin Cœur de Jésus soit glorifié et exalté dans tout l'univers, et que, par l'imitation de ses vertus et la plus vive contrition de nos péchés, nous obtenions, comme les Ninivites, que la France ne soit pas détruite , mais qu'elle fasse pénitence, afin que par cette sainte quarantaine , elle trouve grâce auprès de vous, très adorable Trinité, et que vous soyez bénie et glorifiée avec le très adorable Cœur de Jésus et celui de sa sainte Mère. Ainsi soit-il. Chaque associé doit offrir pendant la quarantaine un jeûne et une communion. )> Deux lettres échangées par M. Boucon avec d'autres prêtres fidèles engagés dans la même lutte, et également saisies sur lui, nous initient aux manœuvres secrètes de ces vaillants soldats de Jésus-Christ. « Citoyen et cher curé, écrivait le d5 février l'un de ces apôtres cachés, j'avais bien envie de vous voir et bien besoin de voir les gens de la maison où vous êtes. Il s'agit d'un projet de piété qui ne vous déplaira pas, d'une retraite. Tout manque encore pour cela, et les gens et la maison. Tout bien examiné, je n'en trouve point de plus propre ni de plus assurée que la maison qui est plus bas que celle où vous êtes , je veux dire la vieille maison. Si vos bonnes gens voulaient bien se prêter à cette bonne œuvre, ils feraient un grand bien. Il serait bon qu'il y eût une bien bonne cachette dans la maison du dessus. Il faut, pour le succès de cette bonne œuvre, un secret extraordinaire, une prudence singulière dans le choix de ceux qu'on y invitera ; sans cela on ne fera que du mal. Donnez-moi réponse, s'il vous plaît. Je pars au plus tôt pour la guerre, et de quelque manière qu'elle soit allumée, il faut que je pénètre dans la plus grande mêlée. Les volontaires, au lieu départir, arrivent journellement. Je ne sais s'il s'y en est arrêté aux environs; je verrai si les anciens sont partis. Bonjour à vos gens. » Un autre ecclésiastique se montre, au contraire, très opposé à ces
pieuses assemblées clandestines, a Je sais bien, écrit-il, que vous n'avez que de bonnes intentions, que vous ne cherchez que la gloire de Dieu et le salut des âmes ; mais je n'en suis pas moins persuadé que ces assemblées , dans les circonstances, ne sont point propres à ces fins; et quand je les croirais aussi utiles que je les crois funestes, je n'oserais les approuver, voyant tous mes supérieurs ecclésiastiques et tant d'autres prêtres extrêmement pieux , zélés , savants et prudents , les condamner hautement, les défendre absolument, dans ces circonstances. Ce n'est pas par ouï-dire que je le sais , je les ai consultés moi-même. Ce n'est pas d'après le grand nombre des prêtres de Grossier que j'en juge ; vous savez bien que je n'aime pas trop leur sentiment. Mais c'est d'après tous les directeurs du séminaire , les missionnaires de Beaupré , etc. »
Les autres pièces trouvées dans le portefeuille de M. Boucon étaient une cocarde tricolore, une image de Notre-Dame des Ermites et une image du sacré Cœur.
M. Boucon fut interrogé le soir même de son arrestation par le juge de paix, F.-Phil. Flusin, qui n'était arrivé à cette magistrature que par la violation la plus flagrante des lois et de la volonté du peuple. Le prisonnier déclara qu'il était âgé de trente-six ans, qu'il avait été vicaire pendant sept ou huit ans, et ensuite administrateur de la cure de Bonnétage jusqu'au 24 mai 1792; qu'il n'avait quitté ce poste que parce qu'on n'avait pas voulu recevoir le serment civique qu'il voulait faire avec restriction, sa conscience ne lui permettant pas de le prêter autrement; qu'il avait fait plusieurs voyages de dévotion en Suisse dans le cours des mois de juin, juillet et août 1 792, et y était retourné au mois de septembre, ensuite delà loi de déportation; qu'au mois de janvier 1793, se trouvant à Porentruy, malade et manquant de tout, et connaissant la charité de J.-B. Malicernet, qui lui avait offert un asile, il était venu s'y retirer et y était resté jusqu'au moment de son arrestation, sans eu sortir, ayant été forcé de garder la chambre et môme le lit, à raison d'un mal de jambes qui ne lui avait pas permis d'aller plus loin. Le juge de paix Flusin ne laissa pas tomber l'aveu qu'avait fait
M. Boiicon de quelques courtes excursions accomplies en Suisse avant sa déportation, et comme il témoignait l'intention d'en profiter pour le faire condamner à mort, M. Boucon protesta qu'il n'avait jamais eu l'intention d'éraigrer et n'avait jamais cru enfreindre les lois à cet égard. Le juge de paix n'en décerna pas moins un mandat d'arrêt contre lui, comme prévenu d'émigration. M. Boucon fut encore interrogé, le 7 mars, par le juge Mercier, directeur du jury d'accusation, qui se montra plus équitable. Quelques jours après, traduit devant le tribunal criminel comme simple déporté rentré , il fut conduit par la gendarmerie à Besançon , questionné de nouveau, le 23 mars, par le président Nodier, qui chercha surtout à s'assurer s'il avait eu quelque relation avec l'invalide Vuillemin, du Bélieu, et enfin condamné, le 26 avril, à dix ans de détention. Les juges Monniotte, Marchand et Masson siégeaient ce jour-là, sous la présidence de Nodier. Les jacobins de Maîche qui avaient arrêté M. Boucon n'avaient pas eu la patience d'attendre cette sentence pour réclamer la prime de 100 livres promise par tête de prêtre arrêté. Dès le 22 mars, ils avaient demandé au district de Saint-Hippoly te de tirer à leur profit un mandat de i 02 livres li sous 6 deniers sur J.-B. Malicernet, l'hôte courageux de M. Boucon.
Deux jours après cette seconde capture, et dans la même contrée, les jacobins en firent une troisième dont les détails sont ainsi rapportés par le chef de l'expédition : « Le 8 mars i793, environ les quatre heures du soir, nous, Et.-Jos. Berceot, de Bonnétage, chef du second bataillon de la légion de la garde nationale du district de Saint-Hippolyte, accompagné des citoyens Jac.-Ign.-Félix Jeanmonnot , de Cerneux-Monnot, assesseur du juge de paix et officier municipal, Guyot, Alexis-Jos., sous-heutenant des grenadiers, Sébastien Lanternier, grenadier, et J. -Félix Boillon, garde national, tous de Bonnétage, ayant eu des soupçons qu'aux environs de Plaimbois-du-Miroir pourraient s'être retirés quelques prêtres réfractaires déportés ou émigrés, nous résolûmes d'aller faire perquisition dans quelques maisons dudit Plaimbois, et étant arrivés auprès de la maison de Jos.-Melchior Humbert, située
sur le territoire de Bonnétage (aux Brosses), et occupée par Alexis Dotal, de Pierrefontaine , maître tailleur de pierres, nous postâmes deux de ceux qui nous accompagnaient, de manière à veiller à ce que personne ne s'évadât de cette maison. Etant ensuite entrés , nous avons déclaré que nous allions faire perquisition, et que le maître du logis eût à nous accompagner. La femme de Dotal répondit qu'il n'y avait rien de ce que nous cherchions. Pendant cette recherche, le citoyen Boillon, posté sur la porte delà grange, ayant entendu remuer dans cette grauge, s'y est introduit et nous a appelés. Y étant accourus, nous avons trouvé et saisi Alexandre Lornot , ci-devant vicaire en chef à Plaimbois-du-Miroir, et lui avons déclaré que nous l'arrêtions en vertu de l'arrêté du département du i" décembre i792. Sur-le-champ nous l'avons fouillé , principalement pour nous assurer s'il n'avait aucune arme, et nous n'avons trouvé que deux passe-ports, un cahier manuscrit contenant l'ordinaire de la uiesse en latin, pour tenir heu de missel, un petit cahier manuscrit contenant les prières ordinaires du saint viatique, de l'extrêmeonction, et un autre petit cahier manuscrit portant pour titre : Mémoire d'une retraite faite aux Fontenelles avec seize prêtres , depuis le ^3 avril jusqu'au 3 mai 1792. »
Cette dernière pièce, destinée au secret le plus absolu, était un examen de conscience écrit avec toute la sincérité et la candeur d'une, confession. L'âme généreuse du prêtre s'y peignait en traits d'une vertu exquise, qui joignait à tous ses charmes celui de s'ignorer eUe même. «J'ai fait, disait-il, ma confession générale connne devant être la dernière et comme pour recevoir un coup de fusil bientôt après. Ce n'est pas sans appréhension que j'allais parcourir avec le confesseur toute ma vie depuis mes plus tendres années, et cependant deux heures y ont passé sans que je m'en sois aperçu, et lui, si patient !... Quel bien me fait un confesseur qui relève mon courage I Quand j'irai confesser, je me mettrai sur mes gardes pour ne rebuter personne par ma dureté. Ah î si je me souvenais toujours (le mes défauts, de mes péchés, de mes misères et de ma jeunesse, comme je serais humble partout, charitable, rempli de compassion pour les pauvres peuples, m. 21
grossiers, pécheurs, favorisés de bien moins de grâces que moi! Je serais linmble dans les avis, catéchismes, instructions, conversations, partout » Il se reprochait amèrement de n'avoir pas fait une lecture assez suivie du nouveau Testament et des livres de son état, et s'excitait à travailler à la vertu en pensant qu'à chaque instant de sa vie correspondaient des myriades de siècles, a Que puis-je désirer icibas, s'écriait-il, si ce n'est le ciel, et pourtant je n'y porte guère plus mes désirs que si ce n'était rien , ou que je n'y
eusse aucune espérance Quelle recherche constante de
moi-même , et que ce mot sera terrible pour moi au jugement : Si quelquvM veut me suivre^ quil se renonce Au
lieu de Dieu seul, toujours moi,... et pourtant de là dépendent les fruits de la prière et de mon ministère, pureté, patience, bon exemple, mon salut ou ma perte. Grand Dieu! quel malheur défaire toujours de même, après les puissantes grâces des retraites. A quoi s'attendre, sinon à ce que Martel peint dans son chapitre sur les causes de la tiédeur et du relâchement? Je le lirai et le rehrai. Comme les choses changent quand on médite dans la soUtude, ou quand on est au miheu de son monde, de sa mollesse, de ses penchants ! ... » 11 promettait de se passer de café et même de vin à ses repas, de consacrer un jour par mois à se recueillir dans des méditations prolongées. « Ne pourrai s-je pas, ajoutait-il, me relever cette nuit-là pour gémir, pendant une heure, sur mes péchés devant Jésus-Christ? Il faut, il faut, répétait-il, que je m'efforce d'acquérir la douceur et la patience. Combien de brusqueries et de mouvements scandaleux! Ah! désormais plus de ces promptitudes. J'ai été particuhèrement touché des paroles de mon confesseur sur le découragement. Il faut posséder mon âme en paix et confiance en Dieu. Jamais d'abattement; cela me nuit et aux autres, dont je dois relever le courage... Honte de ma faiblesse... Désir d'entreprises coûteuses pour moi, dans l'intérêt des autres. Combien je suis résolu de relire et de méditer Sevoy sur le zèle des prêtres pour le salut des âmes, surtout pour celles qui me sont confiées. J'y penserai à la fin de chaque méditation, avec une prière à mon ange gardien, afin qu'il me ravertisse, et un
quart d'heure devant Jésus-Christ à chaque chute. Je dois supporter avec courage le poids du ministère jusqu'à la fin, en expiation de mes péchés énormes et nombreux, répondre à ma vocation d'associé de Jésus-Christ, bien trop honorable pour moi, ne tenir à rien ici et penser au ciel. » Le monde lettré ne tarirait pas d'admiration, si des confidences d'une telle élévation morale venaient à être découvertes dans les écrits inédits de quelque philosophe ancien ou moderne On s'extasierait sur cette extrême délicatesse de conscience, cette modestie, cette apphcation si sévère du Nosce teipsum de Socrate.. unie à tant d'indulgence et de dévouement pour les autres. Mais ces sentiments sont si inhérents au sacerdoce cathohque, que, de la part d'un prêtre, ils n'arrêtent plus seulement l'attention de personne.
Ce fut le dimanche 10 mars, à onze heures du matin, qu'arriva à Saint-Hippolyte ce criminel d'une nouvelle ( spèce, conduit par Berceot et ses affidés. Amené devant le juge de paix Flusin, il répondit qu'il était né au Béheu et âgé de quarante-cinq ans ; qu'il avait desservi Plaimbois-dn- Miroir jusqu'à la dernière Pentecôte; qu'à cette époque, trois de ses confrères voisins ayant été arrêtés et conduits à Besançon, dans la crainte du même sort, il s'était retiré soit chez des parents, soit chez des amis, tantôt au Béheu, tantôt à Bretonvillers, tantôt à Plaimbois-en-Vennes, ne reparaissant dans sa paroisse que secrètement et par intervalles. Il avoua être allé à cette époque à Cressier en Suisse, voir un de ses confrères , mais être rentré le lendemain en France. Il ajouta qu'il n'avait pas quitté sa patrie volontairement , mais à regret , et y étant forcé pour avoir prêté le serment civique en réservant ses opinions religieuses ; que n'ayant plus d'argent pour subsister à l'étranger, et n'espérant plus en recevoir, puisque la sortie en était prohibée aux frontières, et étant d'ailleurs atteint d'un rhumatisme goutteux dont il ne pouvait se guérir en exil, il avait préféré s'exposer à tout événement, plutôt que de rester dans une pareille misère, et avait quitté Crassier depuis quelques jours pour rentrer eu France, où il avait trouvé riiospitalité chez son frère, au Béheu. Il finit en déclarant
expressément qu'il n'était entré dans la demeure de Dotal que quelques heures avant son arrestation, en prenant la qualité de voyageur, de marchand de blé, fatigué dans les neiges, et uniquement pour s'y reposer; qu'il avait prisée déguisement uniquement de peur de n'être pas reçu; et que Dotal, installé dans ce pays depuis peu de temps, ne l'avait pas reconnu comme prêtre. Interrogé le il mars par le juge Mercier, puis conduit à Besançon et interrogé de nouveau par le président Nodier, le 28 du même mois, M. Lornot fut jugé le même jour que M. Boucon, et condamné comme lui à dix années de détention.
Berceot, tout chef de bataillon qu'il était, n'entendait pas travailler uniquement pour l'honneur et l'avantage de la répubhque, et, de concert avec ses compagnons, il présenta au district de Saint-Hippolyte un compte de 112 livres, pour récompense et frais occasionnés par l'arrestation de M. Lornot, en demandant qu'on lui déhvrât un mandat de cette somme, non sur Dotal, le tailleur de pierres, au domicile duquel la capture avait été faite, mais sur Melchior-Jos. Humbert, de Plaimbois-du-Miroir, propriétaire de la maison, catholique zélé, sur lequel Berceot désirait vivement faire peser l'amende, bien qu'il ne pût être impliqué à aucun titre dans cette affaire. Le district fut d'avis de condamner Dotal à payer ; mais comme la culpabilité de ce dernier n'était nullement prouvée, après les exphcations si catégoriques de M. Lornot, le département décida que le receveur des domaines paierait directement à Berceot les i 00 livres de récompense, sauf au procureur du district à poursuivre Alexis Dotal devant les tribunaux, comme receleur de prêtres, sïl y avait heu.
Le 30 avril, MM. Lornot et Boucon furent transférés de la maison de justice dans la maison de correction dite de Bellevaux, où devait s'accomplir leur peine, et où ils se trou- "vèrent réunis à leur confrère, M. Pagnot.
XIL Un curé de la Champagne , attardé dans son trajet vers la Suisse, en se déportant, failht partager le sort de ces trois généreux confesseurs. Le 7 mars, les gendarmes Jacoulet et Ghevroulet étaient attablés dans l'auberge du citoyen
Mauvais, à Maîche , lorsqu'ils virent entrer un prêtre inconnu, qu'ils soupçonnèrent aussitôt d'être un déporté rentré au mépris de la loi. Ils Tentourèrent bien vite pour lui demander ses noms, ses qualités, ses papiers. 11 répondit qu'effectivement il était prêtre, et s'appelait J.-Jos. Lemaitre, curé à Villette, dans le district de Vitry-le-Français. Il leur représenta le passe-port de déportation qu'il avait reçu de ce district, le 17 septembre, à la destination de Bâle, et ajouta qu'il se dirigeait vers cette dernière ville, lorsqu'en passant à Plombières il avait été retenu par plusieurs personnes qui lui assuraient que, malgré son passe-port, il ne pourrait pas arriver à Bâle sans être arrêté, à cause de la guerre et des armées qui couvraient tous les pays environnants ; que cependant, le désir de se conformer à la loi lui avait fait quitter Plombières dans le courant de février, et prendre la route de la Chaux- de-Fond, où il se rendait en ce moment. Arrêté et conduit en prison à Saint-Hippolyte, M. Lemaître fut considéré par le jury d'accusation de cette ville comme ayant enfreint la loi de déportation , et traduit au tribunal criminel de Besançon , en même temps que MM. Boucon et Lornot. Mais le jury de jugement, ayant accueilli avec bienveillance des explications qui paraissaient données de bonne foi, déclara que iM. Lemaire n'était pas convaincu d'avoir voulu violer la loi , et le tribunal dut en conséquence le proclamer acquitté. Toutefois il décida que cet ecclésiastique se retrouvant dans la même hypothèse qu'au moment de la déportation, il serait livré au département pour que la loi fut exécutée contre lui. Le directoire arrêta donc, le 29 avril, que M. Lemaitro serait conduit de brigade en brigade par la gendarmerie jusqu'aux frontières. Mais bientôt le sort de ce prêtre se trouva encore une fois remis en question. Pendant qu'il faisait ses préparatifs de départ, une loi nouvelle condamna tous les prêtres insermentés à être déportés à la Guyane. Fallait-il lui appliquer cette nouvelle éternelle disposition? Les jacobins le réclamaient à grands cris. Mais, par un beau et trop rare mouvement d'humanité et de justice, le département refusa de revenir sur son arrêté, et M.Lemaitre fut dirigé du côté de la Suisse.
Du reste, tout ne fut pas perdu pour le patriotisme^ car, sur la réclamation des gendarmes qui avaient arrêté le curé champenois, le département, sans y regarder de trop près , leur accorda la récompense de i(JO livres, réservée, dans l'esprit de la loi, à de plus fructueuses captures.
Il était tombé sou^ la main du district de Besançon un prêtre de la Haute-Saône dont l'infraction à la loi ne présentait pas les mêmes doutes ; mais le district le laissa échapper par maladresse. Le 15 décembre 1792, la poHce de Besançon avait signalé, parmi les prêtres qui troublaient l'ordre public dans la ville, un ecclésiastique bossu et de courte taille, ci-devant curé de Chargey et actuellement étudiant en 7)iédecine; le district avait sur-le-champ donné l'ordre de le saisir et de l'écrouer dans la maison d'arrêt. L'interrogatoire du prisonnier n'eut heu que plus de deux mois après. Il répondit, le 2 mars, au procureur syndic Mourgeon, qu'il s'appelait J.-B. Breluque, né à Raincourt, qu'il était bachelier en médecine et demeurait depuis le mois d'octobre 1792 à Besançon, chez le citoyen Barret , à l'auberge de Saint- Pierre, rue de Battant. Questionné sur les fondions qu'il exerçait avant d'arriver à Besançon, il répondit qu'il n'avait aucun état depuis le mois de décembre 1791, époque à laquelle il avait quitté la cure de Gliargey-lez-Port, dont il était pourvu. Le procureur lui ayant demandé pour quel motif il avait quitté sa cure, dans le moment surtout où il aurait dû y rester le plus fidèlement attaché en prêtant serment, il répondit qu'il n'avait pas quitté sa cure par défaut de prestation de serment, puisqu'il l'avait fait, môme plusieurs fois, en présence de la municipalité, mais parce qu'il croyait ne plus être utile à sa paroisse, ayant été accusé par les habitants d'avoir volé les vases sacrés. Cette circonstance, rappelée sans la moindre confusion, donnant heu de penser bien moins à un vol réel qu'à une de ces rétractations tacites qu'avait amenées en si grand nombre l'intronisation des évêques schismatiques, le procureur syndic demanda aussitôt au prisonnier si, à l'époque de la loi de déportation , il n'avait pas cru devoir prendre des précautions pour se conformer à cette loi, et quelles mesures il avait adoptées. Le
prêtre répondit qu'il s'était présenté aux administrateurs du département de la Haute-Saône et leur avait déclaré qu'il ne se croyait pas dans le cas de la déportation ; qu'au surplus, étant infirme , il avait obtenu la permission de rester à Vesoul , et qu'il n'avait quitté cette ville qu'ensuite d'une autorisation de la municipalité qu'il avait déjà montrée au directoire du Doubs « Depuis votre séjour à Besançon , poursuivit le procureur syndic, n'êtes-vous pas allé différentes fois dans un village peu éloigné, exercer en secret des fonctions pastorales? — Je suis allé deux fois à Chalèze, répondit iM. Breluque, la première fois, pour voir la veuve Décourtieux, ma parente; cette fois, j'y suis resté deux jours, pendant lesquels j'ai célébré publiquement, dans l'église, deux messes basses; la seconde fois, j'y suis allé voir des malades, j'en ai saigné trois et purgé six autres; mais cette fois je n'ai pas dit la messe, et même, ayant été invité à confesser une femme mourante, ce que j'aurais pu faire, je m'y suis refusé en disant que les habitants de Chalèze avaient un prêtre et qu'ils pouvaient s'en servir. Cette aventure est arrivée peu de jours avant mon arrestation, et j'ai même refusé de m'arrêter à Chalèze pour manger. )> Sommé de répondre s'il ne s'était pas transporté plusieurs fois dans d'autres villages, même pendant la nuit, et s'il n'avait pas confessé la veuve Décourtieux, son fils, le maire de Chalèze (ît d'autres particuhers, et s'il ne leur avait pas administré les sacrements , le prisonnier répondit négativement et afOrma par serment sa déposition. Le même jour, le district décida que l'ordre de se déporter serait signifié par huissier à M. Breluque. Mais ce prêtre, doué d'une audace remarquable, loin de profiter de la porte qui lui était ouverte si heureusement pour échapper à la détention de dix années, réclnma au contraire auprès du département contre l'arrêté du district, et le 5 avril il se trouvait encore à Besançon, lors([ue le district, éclairé sur sa position réelle par deux lettres du procureur général de la Haute-Saône, s'empressa d'informer le département que les dispositions prises à son égard l'avaient été sans connaissance de cause, et qu'il y av.'iit li(Mi de le dénoncer bien vite au tribunal criminel
comme déporté en rupture de ban. M. Breluque prit alors la fuite et rentra dans la Haute-Saône. Mais il fut bientôt découvert, arrêté et traduit au tribunal criminel de Vesoul, qui le condamna, le 16 mai 1793, non pas à la peine de mort , comme l'affirme l'abbé Guillon , dans le tome II des Martyrs de la foi^ mais à la déportation à la Guyane, ce qui, à la vérité , devint peut-être pire et au moins équivalent. Comme on ne trouve plus, dans l'bistoire des années suivantes, aucune trace de l'existence de cet ecclésiastique, il est à présumer qu'il trouva sur les affreux pontons de la rade de Rochefort, une fin que toutes les relations nous représentent comme plus cruelle que le supplice de l'échafaud.
XIII. Tous les prêtres du Doubs condamnés à la déportation s'étaient-ils soumis à la loi en demandant un passe-port pour l'étranger? Telle est la question que le ministre Roland adressa, le iO décembre, au département, en lui demandant le nombre des ecclésiastiques qui , en refusant ouvertement d'obéir à la loi, se seraient mis dans le cas d'être envoyés à la Guyane, le ministre de la marine désirant savoir combien il devait faire appareiller de vaisseaux pour leur transport. Le département s'empressa de répondre : (( Tous les prêtres sujets à la déportation se sont retirés d'eux-mêmes dans les pays étrangers, et aucun n'a refusé d'obéir à cette loi; conséquemment nous n'avons aucun de ces prêtres dans le cas d'être envoyé à la Guyane. » Garât , successeur de Roland , n'en adressa pas moins plusieurs circulaires au département pour l'informer que tel ou tel jour un vaisseau partirait du port de Bordeaux pour Cayenne. Le district d'Ornans répondit ainsi, le 1" avril, à l'une de ces communications: (( Nous sommes malheureusement obligés de vous dire que les démarches que nous avons faites jusqu'à présent pour attraper de ces bêtes féroces ont été infructueuses. iMalgré cela, nous ne nous décourageons pas et nous espérons être plus heureux dans la suite. »
Les prêtres fidèles restés légalement en France se partageaient en trois classes distinctes : r ceux qui, étant sous le poids de la déportation , avaient été autorisés, à raison de
leur âge ou de leurs infirmités, à opter pour la réclusion ; 2° les anciens dignitaires et les religieux pensionnés; 3° les prêtres libres , ou qui n'a\'aient jamais eu ni emploi ni pension.
Les prêtres reclus furent d'abord en très petit nombre au séminaire, et de tous ceux que le département y avait fait enfermer avant la loi de déportation , il ne resta que trois vieillards, que leur caducité seule empêcha, selon toute apparence, de prendre le chemin de l'exil. C'étaient MM. Huguenotte, curé de Chasot, âgé de soixante-seize ans, Jobard, chapelain de Sainte-Claire, âgé de soixante-quatorze ans, et le P. Savonnet, capucin, âgé de quatre-vingt-un ans. Dès le 2 septembre, la maison de réclusion s'ouvrit pour un nouvel hôte, M. Jos. Baud, originaire de Vaux près Audeux, vicaire à Pontoux en Bourgogne, âgé seulement d'une trentaine d'années, mais en proie à une maladie nerveuse qui, par moments, allait jusqu'à paralyser sa raison. Le juge de paix Lebaut, de Recologne, dressa en ces termes le procès-verbal de son arrestation : « Dimanche 2 septembre , vers les neuf heures du matin, les membres de la municipalité et d'autres citoyens de Recologne, au nombre déplus de douze, vinrent me porter plainte de ce que l'abbé Baud , en profitant de l'absence du curé, membre de l'assemblée électorale alors séante à Quingey, pour célébrer la messe, avait excité une rumeur qui pouvait occasionner du tumulte et du désordre; qu'il avait prévenu, le samedi soir, beaucoup de particuliers qu'il viendrait le lendemain, en l'absence du curé constitutionnel, dire une messe basse pour ceux qui voudraient l'entendre; qu'effectivement il s'était rendu à l'église, le matin à huit heures, et sans avoir fait sonner sa messe, l'avait célébrée au milieu de tous les liabilants trompés et fanatisés par les prêtres réfractaires, et au grand étonnoment des autres citoyens, qui ne savaient pas iiourquoi tous ces particuliers entraient à l'église , tandis qu'ils ne s'y présentaient jamais lorsque le curé constitutionnel y officiait. La municipalité craignit qu'il n'arrivât du bruit à cette occasion; car im murmurait très fort, les uns disant: Il faut entrer à l'église et chasser ceux qui y sont, puisqu'ils
ne veulent pas venir avec nous; et les autres : 11 faut fermer l'église et ne la rouvrir que ce soir. Le maire et les officiers miuiicipaax , justement alarmés de pareils projets, nous ayant demandé notre avis, nous leur avons dit que le plus simple et le plus court était de laisser finir la messe commencée , et quensuite il fallait amener l'abbé Baud pardevant nous, ce qui a été fait. Interrogé s'il avait prêté le serment, il nous a répondu, en présence du public, qu'il l'avait prêté avec restriction. Nous lui avons demandé pourquoi il célébrait la messe sans permission du curé, et sans sonner; il nous a répondu qu'ayant demandé des burettes à la cure pour dire la messe , on lui en avait donné , et qu'il regardait cela comme une permission de célébrer; que quant à faire sonner, il n'avait pas cru devoir, dans les circonstances, exercer ses fonctions sacerdotales publiquement; qu'au surplus, Ijieu connaissait bien ses intentions. Pour nous, jugeant que le prêtre Baud s'est mis dans le cas de l'article 6 de la loi du 26 août, publiée bier, nous ordonnons qu'il sera conduit au séminaire de Besançon pour y être détenu tant que le département le jugera convenable. » La terrible maladie dont iM. Baud était atteint, ayant pris des développements sensibles sous l'influence de son arrestation et de son emprisonnement, il adressa, ou l'on adressa en son nom, le 16 décembre, au département une requête pour représenter que le juge de paix de Recologne n'avait pas eu le droit de le faire enfermer, et pour solliciter un élargissement devenu de jour en jour plus urgent. Le district, appelé à donner son avis, déclara qu'en droit, la réclusion aurait dû être efi:ectivement prononcée par les corps administratifs seuls, mais qu'en fait, elle était parfaitement motivée et devait être confirmée. Le département bésitait, en présence de rétat déplorable de M. Baud. Il décida qu'un examen préalable des médecins aurait lieu. La maladie fut bien constatée, mais le malade n'en fut pas moins retenu prisonnier. Les quatre reclus furent rejoints, vers le milieu d'octobre, par M. Para, curé d'Auxange (Jura), retiré depuis le 10 avril 179:2 à Besançon, sa ville natale. Il était âgé de soixante-sept ans et tellement infirme, qu'il fut plutôt porté que conduit
au séminaire par ordre du district. M. Roset, curé deGeneuille, âgé de soixante-dix ans, et retiré à Buffard, lieu de sa naissance, vint aussi se constituer prisonnier le 12 octobre, sur la sommation de sa municipalité. Le 10 novembre, on vit arriver à Besançon le chapitre presque entier de Saint-Hippolyte : M. le doyen Bruat, âgé de soixante-huit ans, et MM. les chanoines Carteron (77 ans), Ligier (78 ans), et Monnin '64 ans). Ces paisibles et vénérables vieillards, objets d'une dénonciation qui révolta la plupart des révolutionnaires eux-mêmes, demandèrent en vain qu'à raison de leurs infirmités, on se contentât de les interner dans les murs de. Besançon, comme on l'avait permis à quelques autres invahdes. Tout ce qu'on accorda au plus âgé et au plus caduc d'entre eux, M. Ligier, fut de permettre à son domestique de lui continuer dans la maison de réclusion ses généreux services; encore exigea-t-on de ce dernier, quelques mois après, qu'il restât complètement renfermé, comme son maître, sans pouvoir lui rendre au dehors les services que sa position exigeait. M. Grillet, curé de Busy, âgé de soixante-quinze ans, et M. Landriot, curé de Clairvaux, vinrent encore, au mois de novembre, angmenter le nombre des reclus. Du reste, il faut dire à la décharge de l'administration, que, par un oubli auquel la pitié n'était sans doute pas étrangère, elle laissa un certain nombre de vieux prêtres au sein de leurs familles, et qu'elle ne les rappela à la stricte exécution de la loi, que lorsqu'elle y fut forcée par les réclamations des clubs. C'est ainsi que le district de Besançon fît enfermer seulement dans le courant de décembre M. Viénot, curé d'Autet, retiré à Ecole (71 ans), M. Jeanbrun, curé de Cussey-sur-l'Ognon (03 ans), M. Gay, curé de Chaumergy (61 ans), et M. .Morel,curé de Velotte. Le district d'Ornans, de son côté, envoya M. Pauthier, chapelain de Sainte-Radegonde (lA ans), et iM. Patton, curé de Mamirollc, retiré à Grandfontaine, lieu de sa naissance, et âgé de soixante-sept ans.
M. Viénot, accusé par ses dénonciateurs d'avoir troublé la paroisse d'Ecole, leur opposa le témoignage du maire, J.-Gl. Joliotjde J.-P. Joliot, officier municipal, et de Thomas Joliot, l)rocureur de cette comnuinc , constatant (ju'il y vivait
très paisiblement, sans en sortir et sans voir aucune personne suspecte. Conduit néanmoins au séminaire le l**" décembre par deux gendarmes, il y reçut la visite du citoyen Ledoux, médecin de l'aduiinistration, qui le reconnut atteint à la fois d'une maladie de nerfs, d'une hernie inguinale et d'une gale répandue sur tout son corps , et déclara au district que le malade ne pourrait recevoir les soins nécessaires en réclusion. Au bout de huit jours, le département permit à M. Viénot de se retirer à Besançon, dans une maison particulière, jusqu'à sa guérison, à charge pour lui de faire connaître son domicile au district, et pour le médecin Ledoux, d'avertir le procureur syndic aussitôt que le malade serait en état d'être reclus de nouveau.
M. Trouillet, curé d'Ornans, âgé de soixante-dix-neuf ans, entra en réclusion le 20 janvier. M. Morel, curé de Velotte^ étant tombé gravement malade, fut autorisé, le 2 février, à se retirer jusqu'à sa guérison dans une maison particulière, à charge de transmettre tous les huit jours, au district, un certificat du médecin constatant son état. Il fut presque aussitôt remplacé au séminaire par M. Meline, chapelain de Sainte-Madeleine, qui, encore convalescent, à la suite de la maladie qui l'avait empêché de se déporter, vint se constituer prisonnier le "28 février.
Le 23 mars, M. Picard, curé de Pugey, obtint comme une grâce d'être transféré au séminaire. Depuis dix jours, en effet, il avait été jeté par ordre du district dans la maison d'arrêt, au milieu des malfaiteurs de toute espèce. Tout en entrant en prison, il avait demandé à être réuni à ses confrères reclus ; mais, sur le rapport du notaire Deschamps, le district avait déclaré que M. Picard, ayant obtenu un passeport de déportation et n'en ayant pas profité, n'était plus qu'un déporté en rupture de ban, et devait être livré au tribunal criminel pour être condamné à dix ans de détention. Cette sentence était d'une injustice révoltante, et le malheureux vieillard qui en était victime adressa, !e 23 mars, au département, cette supphque touchante: ((Depuis le 13, je suis dans la prison de Chamars^avec une quantité de soldats ou sujets semblables, ce qui paraît peu décent à un prêtre
qui n'est point crirainel. Je suis âgé de soixante-quatorze ans et chargé d'infirmités bien attestées sur une requête présentée au département par le médecin Ledoux, lors de la déportation des prêtres, au mois de septembre. Il ne fut rien statué par écrit sur cette requête, mais on me répondit de rester tranquille. Je l'ai été tellement, que je ne suis pas sorti une seule fois de mon domicile, de manière que s'il me fallait six citoyens pour certifier ma résidence, il me serait difficile de les trouver, n'ayant yu personne. Je demande à être consigné dans ma demeure sous la caution du citoyen Surmont, ou au moins transféré au séminaire. » Le département reconnut l'exactitude des faits exposés par le prisonnier, et déclara « que le prêtre Picard s'était réellement présenté, dans le courant du mois de septembre, à l'efiTet d'être admis au séminaire ; qu'à cette époque, la maison n'étant pas encore en état de le recevoir, il avait été invité à ajourner sa demande; qu'on ne pouvait, par conséquent , lui appliquer l'article 5 de la loi du 26 août, et qu'il serait transféré à la maison de réclusion pour y rester jusqu'à nouvel ordre. » Ce fut seulement le surlendemain que M. Picard put changer de prison.
Dans le courant d'avril, une recrudescense de fureur jacobine amena successivement au séminaire M. Bergier, curé de Paroy (84 ans), le P. Trouillet, d'Ornans, cordelier (76 ans), M. Aubry, vicaire eu chef à Ferrières, aveugle (M ans) , M. Vuitteney, vicaire en chef à Oye (79 ans), et M. Gardey, familier à Oman s (65 ans).
La plupart de ces vieillards s'étaient rendus dès le mois d'octobre 171)2 à Uesançon , où l'administration avait toléré qu'ils se retirassent dans des chambres particulières , à condition de s'y faire oublier. Comme leurs infirmités ne leur permettaient guère de sortir de leurs retraites, leur présence avait pendant assez longtemps échappé à la vigilance des émissaires des clubs. M. Aubry, desservant de Ferrières, avait pu, grâce à la pitié (ju'inspirait son état de cécité , rester môme dans son ancienne paroisse, sans y être inquiété, lorsque le 27 mars, un jacobin du village, nommé Jos. Ghavot , s'étant associé six patriotes de son espèce,
33 i CHAPITRE XXXV.
adressa au département la dénonciation suivante, qui fit incarcérer le prêtre aveugle : « Nous vous dénonçons le citoyen Aubry, qui est un indigne de la patrie. Quoique non assermenté, il se trouve cependant autorisé par des fanatiques qu'il entretient dans leurs sentiments inconstitutionnels. Etant dans le cas de la déportation, il n'aurait pu être conservé dans son ministère qu'autant qu'on aurait surpris la sagesse des administrateurs, et néanmoins il n'a pas cessé de recevoir tous les fanatiques, dont le nombre, par ses soins, va toujours en augmentant.il est d'autant moins digne de l'indulgence qu'on a eue pour lui jusqu'ici , qu'il refuse d'absoudre ceux qui vont aux offices du citoyen Coignet, curé à Saint-Vit, ce qui trouble tout à fait l'ordre public. En conséquence de ce, nous vous prions, chers citoyens administrateurs, de vouloir bien faire cesser ce désordre, vu que les bons républicains sont indignés de le voir recevoir clandestinement, autant qu'il le peut, en absolution les fanatiques de tous les environs, mais surtout ceux de Saint-Vit. »
XIV. Parmi les vieux prêtres que leur caducité avait fait prendre en pitié, se trouvait M. Regnaud, ancien curé de Pouilley-les-Vignes, retiré à Pontarlier au sein de sa famille. Le 16 janvier, le procureur syndic Boissard lut au district une lettre anonyme ainsi conçue, qu'il venait de recevoir : « Le prêtre Regnaud, que l'on fait passer pour être en enfance et incapable, sous ce point de vue, de faire aucun mal à la constitution, ne cesse cependant de dire la messe dans la maison de son cousin, où il réside; et diverses personnes, tant des locataires de la maison que des religieuses annonciades, ursules et autres, y assistent, ce qui est une injure au culte public des citoyens constitutionnels. Gela trouble et agite autant qu'il scandalise, en perpétuant et en favorisant lesréfractaires, qui se multiplient de plus en plus, au moyen de rassemblements secrets chez ledit prêtre Regnaud, qui ne manque pas d'y faire toutes les autres fonctions de son état de curé. » Boissard ayant demandé en conséquence que la loi fût rigoureusement apphquée contre ce vieux prêtre, le district déclara (( qu'en effet, le seul moyen de faire cesser toutes ces in-
trigues et tous ces rasseiiiblements inconstitutionnels, qui ne tendaient qu'à fomenter et perpétuer les troubles et divisions dans les familles comme dans l'Etat, étant de séparer les prêtres de la société, le prêtre Regnaud serait tenu de se rendre dans trois jours à la maison de réclusion. »
Tel était l'état de débilité de ce vieillard, que ses parents coururent sur-le-champ à Besançon, pour prévenir une mesure qui outrageait visiblement l'humanité. Le département, touché de leurs représentations , écrivit au district , le '19 janvier : « Nous avons appris que vous vous proposiez de faire amener au séminaire le prêtre Regnaud, sous le prétexte qu'il trouble l'ordre pubhc dans votre ville. Son grand âge et la faiblesse actuelle de son esprit nous font croire que, en eùt-il la volonté, il ne peut inlliiencer personne ni ep bien ni en mal. Nous pensons, au contraire, que ce serait ridiculiser les corps administratifs et se mettre à dos jusqu'aux patriotes, que d'attacher de l'importance à un être aussi nul. Enfin, dans l'état où se trouve ce prêtre, vous seriez exposés à des regrets, si, ne pouvant supporter le transport, il périssait en chemin ou à son arrivée, et si ce dérangement abrégeait ses jours, qui bientôt doivent se terminer naturellement. Les fanatiques crieraient à la persécution, et ils n'ambitionnent rien tant que d'avoir à nous imputer des rigueurs, dussent-ils les supposer. Mais si, vraiment, contre la probabilité, ce vieux prêtre était encore capable d'opérer le mal, il serait imprudent de le rapprocher de ses anciennes ouailles de Pouilley-les-Vignes , qui lui étaient tellement attachées, que ce fut le motif du procureur gén<M'al pour le forcer, pour ainsi dire, à se rendre dans vos murs, au liiui de le laisser habiter une maison qu'il avait louée à Besançon. »
Le district , très morliiié de cette S(;monce , répondit surl(;-champ : « Nous vous adressons l'arrêté que nous avons cru d<',voir prendre contre le prêtre Regnaud pour faire cesser les rassemblements de fanatiques et d'aristocrates dans sa maison ou celle de sou cousin, l'ancien receveur du district. Cet arrêté lui a été signifié , et il ne s'est point encoro ' vécuté. Si vous pensez que les motifs n'en sont pas suffl-
sants, vous voudrez bien prendre un autre arrêté pour empêcher l'exécution du nôtre. Mais, nous vous observons que nous ne serons point responsables des événements qui peuvent résulter de ces rassemblements secrets , et qui échappent k la surveillance de la police la plus active. Nous savons qu'on vous a prévenus de cet arrêté, et si on l'a fait aussi aigrement que les propos vomis contre nous en cette ville par les fanatiques et les aristocrates, ainsi que par l'exreceveur Regnaud, vous concevez que c'est uniquement dans la vue de nous ridiculiser. Ils n'ontpas d'autre marche pour couvrir leurs trames sourdes et meurtrières à la république, et tant pis pour ceux qui donnent dans leurs pièges. Nos principes sont de n'avoir ni rigueur ni complaisance pour personne. Il n'y a ni âge ni faiblesse d'esprit supposée qui puissent faire enfreindre ces maximes, à moins de vouloir la ruine de l'Etat. On y tend plus que jamais et par toutes sortes de moyens. Les fanatiques et les aristocrates redoublent actuellement d'efforts. Nous ne connaissons pas la source de leur espérance, si on ne la trouve dans trop de complaisance et trop peu de fermeté à leur égard. Pour nous, nous n'aurons jamais cette mollesse, dussions-nous encourir tous les sarcasmes. — Parrod, Tavernier, Boissard. »
Le département s'étant montré peu sensible à cette leçon, le district revint encore à la charge le 9 avril, mais en constatant ainsi lui-même .l'excès de sa dureté, a Nous vous avons déjà écrit plusieurs fois au sujet du prêtre Regnaud. Vous ne nous avez fait aucune réponse, qu'une par laquelle vous nous avez marqué que son grand âge, ses infirmités et son affaissement le mettaient hors de la loi, et qu'il y aurait de la cruauté à la lui faire exécuter. Mais une loi toute récente, renouvelant les dispositions de celle du 26 août, et y ajoutant même une rigueur d'observation sous la responsabilité des administrateurs et la peine de destitution contre eux, nous a fait avertir l'homme de loi Regnaud, cousin de cet ecclésiastique. Il nous a demandé , par une requête , que l'on constatât son état de caducité et l'impossibilité d'exécuter la loi sans crainte d'abréger ses jours. Nous avons nommé
un médecin et nn chirurgien ; ils ont fait leur rapport qui parait établir qu'il est dans une presque impossibilité d'exécuter la loi et de s'expatrier. Nous vous observons qu'il y a encore deux autres prêtres qui sont dans le même cas, le prêtre Vuitteney, vicaire à Oye , et un prêtre Bailly , d'Arcsous-Cicon , qu'on nous dit être un ci- devant curé de Brienne. Us sont l'un et l'autre fort âgés , infirmes et hors d'état de pouvoir supporter le voyage. » En effet , M. Bailly, frappé de paralysie, ne sortait plus de son lit depuis quinze mois. Le département s'empressa de répondre qu'il fallait laisser ces trois prêtres tranquilles. Mais M. Vuitteney, sommé par la municipalité de partir, s'était déjà mis en route pour la maison de réclusion, où il arriva à grand*peine quelques jours après.
Sur une douzaine d'autres infirmes sujets à la réclusion et laissés dans leurs familles ou en surveillance à Besançon, les uns furent renfermés seulement après le mois d'avril, et les autres hbérés par la mort ou complètement oubliés. De ce nombre était le vénérable M. Labet, ancien supérieur du séminaire de Besançon. Le 24 avril, il adressa au district de cette ville la supphque qui suit , écrite et signée d'une main toute tremblante: « J.-Fr. Labet expose qu'il est âgé de quatre-vingt-un ans, sujet à des étourdissements qui le renversent lorsqu'il se trouve sans appui, et travaillé depuis longtemps par une rétention douloureuse. Son patrimoine n'est que de 133 livres de revenu. Il n'a reçu aucun traitement; il est sorti du séminaire sans en rien recevoir; il l'a desservi pendant quarante-huit ans avec un vestiaire de 200 livres chargé de 70 messes de fondation. Pour pouvoir vivre, il était allé , le 7 juin dernier, chez son neveu , laboureur aux Grangettes ; mais l'absence de médecin et la rigueur du froid l'ont obligé de revenir à Besançon, dans une chambre qu'il occupe chez le citoyen Caubet. Vous n'avez dû recevoir aucune plainte contre lui. Il s'est abstenu strictement des fonctions du ministère en montagne et ici , n'en étant d'ailleurs pas capable. Il ose espérer que vous serez touchés de son état et que vous lui permettrez de rester dans sa chambre pour y recevoir les secours qui lui sont nécessaires.
Si vous exigez qu'il se rende à la maison d'arrestation, ce que vous ordonnerez sera exécuté avec soumission. L'exposant promet , de plus, en honneur et conscience , de ne recevoir dans sa chambre que les personnes dont les secours lui sont nécessaires pour ses infirmités. » A cette supplique touchante étaient joints deux certificats des médecins France et Lanchamp, constatant que le malheureux vieillard était, en outre, aff^ecté d'une maladie horrible qui le livrait en proie à une indestructible vermine. Cependant aucune de ces circonstances ne put émouvoir le district, et un de ses membres, jacobin de village, nommé Marquis, écrivit en son nom au bas de la pétition du vénérable suppliant : « Le directoire, considérant que l'exposant était fonctionnaire puhhc et qu'il ne s'est pas conformé à la loi du 26 août, estime qu'il doit être reclus. » Le département se montra moins cruel envers la vieillesse et le malheur , et M. Labet resta abandonné à la pitié des honnêtes gens.
XV. Ce n'était pas tout d'avoir enfermé les invalides du sacerdoce et du dévouement au séminaire , il fallait encore les y faire vivre; le département y pourvut le 3 janvier en déclarant «que, parmi les prêtres mis en réclusion, un certain nombre n'ayant droit à aucune pension , ou ayant perdu la leur pour avoir néghgé de prêter le nouveau serment, se trouvaient sans aucuns biens patrimoniaux pour suffire à leurs besoins ; que d'un autre côté, on ne leur devait des aliments qu'autant qu'ils n'y pourraient pourvoir euxmêmes ; qu'en conséquence, il serait payé annuellement à chaque détenu qui n'aurait aucun moyen pour vivre et s'entretenir, une somme de 500 livres payable à l'échéance de chaque trimestre, et à ceux qui auraient un revenu inférieur à cette somme, le surplus pour la parfaire; que pour connaître les facuUés de chacun d'eux, le citoyen Renaud les interrogerait les uns après les autres sur les propriétés qu'ils pouvaient avoir, sur le produit et la situation de ces biens , et qu'il exigerait des détenus une affirmation sous serment , en les prévenant que s'ils faisaient une fausse déclaration , le conseil serait dans le cas de les punir en reprenant sur leurs biens ce qui aurait pu leur être payé mal à propos. »
Onze reclus déclarèrent que leur revenu personnel n'atteignait pas le chiffre fixé. Le capucin Savonet était absolument sans ressources. La plupart des autres ne possédaient guère que la rente viagère de 133 livres qui leur avait été constituée, conformément aux règlements diocésains, à leur entrée dans le sacerdoce; encore cette rente était-elle mal desservie par leurs frères ou leurs neveux. D'après ces déclarations, le département alloua une somme annuelle de 3,848 livres pour l'entretien des reclus. Garât, ministre de l'intérieur, ratifia ces dispositions et écrivit le 28 avril : « Les prêtres reclus doivent continuer à jouir des pensions qu'ils avaient, en remplissant les formalités auxquelles sont astreints tous les pensionnaires de l'Etat ; quant à ceux qui n'ont aucun revenu, le département est autorisé à leur accorder 400 livres et à leur donner un lit garni, une table , deux chaises et autres objets de première nécessité, à prendre sur le mobilier des maisons religieuses supprimées. Vous ne devez rien fournir à ceux que vous savez pouvoir se procurer leur subsistance. » Le département ayant fait observer au ministre que ce secours alimentaire de 400 livres lui avait paru insuffisant à raison de l'extrême cherté des vivres, et ayant demandé à le maintenir à 500 livres , le ministre confirma ses premières instructions, en déclarant qu'il soumel trait toutefois l'arrêté du département à la Conventioa nationale.
XVl. Les pensionnaires ecclésiastiques, anciens bénéfîciers, chanoines ou rehgieux, qui avaient donné à la Révolution tous les gages exigés par elle, n'étaient guère mieux traités que leurs confrères proscrits. La Révolution, en s'appropriant les biens de l'Eglise, avait maintes fois proclamé que l'engagement de l'indemniser était à ses yeux le plus sacré. Des pensions viagères, proportionnées aux anciens traitements, devaient même être payées d'avance à tous les ecclésiastiques dont les dignités ou les emplois se trouvaient supprimés. Mais chaque jour on s'était appliqué à réduire cette indenmité, à la regarder comme une largesse toute gratuite, et à la faire dépendre de telles conditions, qu'elle finissait par devenir un véritable leurre. L'obligation im-
posée, depuis le U août 479^2, aux pensionnaires ecclésiastiques, de souscrire une formule de serment \'ague et suspecte, condamnée par l'autorité diocésaine et par la conscience scrupuleuse de la plupart des chanoines, chapelains et religieux orthodoxes du Doubs, avait procuré à la république une économie plus fructueuse qu'honorable. En ne laissant qu'un délai de huit jours aux consciences indécises pour s'éclairer et se décider , on avait encore trouvé le moyen de diminuer le nombre des pensions. Le 8 janvier 4793, le district de Besancon formulait ainsi son avis sur une pétition de MM. Goignet, Vaudry, Camusat et de Ghaffoy-Munans , ces deux derniers, membres du chapitre métropohtain : u Le directoire observe que le délai pour prêter le serment civique a été fixé d'une manière si précise, soit parla loi, soit par l'arrêté du département qui a prorogé ce délai jusqu'au 5 octobre, que ceux qui l'ont prêté postérieurement n'ont été dirigés que par un motif d'intérêt, et d'après ces observations, le directoire pense que les exposants ne peuvent être admis à loucher leur pension. »
Mais enfin un petit nombre de ces créanciers de l'Etat avaient prêté à temps utile le nouveau serment, dont plusieurs vieillards à moitié morts ou perdus au fond de leurs villages n'entendirent parler pour la première fois, que longtemps après l'expiration du délai fatal. A l'égard de ces pensionnaires parfaitement en règle , la Convention commença par décider, le 27 septembre 1792, que toutes les pensions de plus de mille livres seraient réduites à cette somme, et qu'aucune désormais ne serait payée à l'avance. Le 26 octobre, elle décida encore que les pensions des religieux et des rehgieuses seraient réduites ou même supprimées, suivant qu'ils auraient déjà acquis ou acquerraient par succession, des revenus personnels suffisants pour leur en tenir lieu. Mais la pensée vint aux jacobins qu'il était encore bien désagréable de donner ainsi l'argent de la répubhque à des êtres qui avaient si peu fait pour elle, et on arriva à décider que les ecclésiastiques, pour avoir droit à la continuation de leur pension, devraient non-seulement avoir toujours été soumis aux lois, mais encore avoir hautement té-
moigné leur sympathie pour la Révolution. Cette jurisprudence ne s'établit pas du premier coup. Le district d'Ornans en ayant fait l'essai au préjudice de M. de Labretonnière, membre du chapitre de Noyon , celui-ci adressa au pouvoir exécutif la réclamation suivante : « Le citoyen Labretonnière, à l'exemple de son père, a passé sa jeunesse au service de la patrie. Officier au régiment de la reine (cavalerie), il y a été décoré de la croix de Saint-Louis, puis il a quitté l'état mihtaire et s'est fait ecclésiastique. Il est devenu titulaire d'un canonicat et d'un prieuré. La suppression de ces deux bénéfices l'a laissé sans fonctions. Sa pension a été déterminée par la loi; il en jouissait sans difficulté. La loi du i 4- août 1 792 a ordonné le serment de liberté et d'égahté, il l'a prêté à l'instant. N'étant pas fonctionnaire, on ne lui avait pas demandé le premier serment sur la constitution civile du clergé; et parce qu'il ne l'a pas prêté, on prétend qu'il doit être compris dans la déportation ordonnée par le décret du 26 août. Il ne peut pourtant pas être répréhensible de n'avoir pas fait ce qui n'était pas exigé. Mal à propos le directoire du district d'Ornans et le département lui font la difficulté de lui refuser le paiement de sa pension. »
Le ministre Garât, faisant droit à cette réclamation, écrivit au département que si vraiment M. de Labretonnière n'avait point exercé de fonctions pastorales assujetties à la prestation du premier serment, il ne voyait aucune raison pour le priver de sa pension. Mais le 8 avril, le représentant Clauzel proposa à la Convention de décréter que les ecclésiastiques non employés, séculiers ou réguliers, et les religieuses, ne pourraient plus recevoir de pensions que sur la production d'un certificat de civisme, « le serment de maintenir la liberté et l'égalité, disait-il, étant une vaine précaution envers ceux qui se jouaient avec l'cflronterie la plus insigne de la foi du serment. » Cette motion fut sur-le-champ convertie en loi, et la Convention décida que les certificats de civisme seraient délivrés par les conseils généraux des communes où résidaient les pensionnaires. Ils devaient en outre être vérifiés et approuvés par les directoires de district et de déparlement. Bientôt après, ces certificats furent en-
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core soumis à l'approbation des comités révolutionnaires, et impitoyablement refusés, dans certaines villes, à quiconque ne s'était pas, suivant la lormule même des jacobins, montré assez ardent révolutionnaire pour mériter d'être pendu en cas de retour à un autre régime.
XVII. Après s'être débarrassés par l'exil et la prison, de tous les évêques, vicaires généraux, curés, vicaires, aumôniers, professeurs et missionnaires, et même d'une foule de prêtres sans emplois, à qui le serment constitutionnel n'avait jamais été demandé, mais qui avaient mérité par leur attachement à la foi les honneurs d'une dénonciation particulière, les ennemis de l'Eghse s'aperçurent qu'ils n'avaient encore accompli qu'une partie de leur tâche, et que la foi cathohque ne cesserait pas de vivre dans le cœur du peuple, tant qu'on laisserait en hberté un seul prêtre orthodoxe. Alors commença une chasse en règle contre tout ce qui pouvait avoir échappé de chanoines, de rehgieux, de prêtres sans fonctions et même de simples séminaristes, à travers les mailles de la loi de proscription , après le grand coup de filet du 26 août. L'incroyable mesure qui condamnait sans examen à un bannissement perpétuel tout ecclésiastique même non astreint au serment, dénoncé par six jacobins, fut considérée, non comme une mesure extraordinaire et transitoire, mais comme une institution permanente; et la dénonciation, ainsi érigée en tribunal sans appel entre les mains des démagogues les plus intimes, fit bientôt refluer à l'étranger de nouveaux flots de proscrits. On ne se borna plus aux prêtres les plus zélés et les plus valides, on fît main basse sur les plus impuissants et les plus caducs, sans même épargner ceux dont la piété ou l'orthodoxie douteuse était manifestement incapable de prosélytisme rehgieux. On alla plus loin encore, en expédiant en Suisse, par une impudente violation de la loi, un grand nombre de prêtres qui n'avaient été Tobjet d'aucune dénonciation légale, et que la prestation du serment de hberté et d'égalité mettait d'ailleurs à l'abri de toute atteinte. Presque tout ce qui restait encore à Besançon de membres de ce chapitre de Sainte- Madeleine qu'on avait vu en 4789 si dévoué à la Révolution
et à la liberté , se trouva frappé par cette aveugle proscription.
Le 12 décembre, le district de Besançon ouvrit cette nouvelle campagne par l'arrêté suivant : a Sur la dénonciation de plusieurs citoyens de cette ville, portant que les nommés Gay, ci-devant curé dans la Bresse, et Janson, ci-devant directeur de religieuses à Paris , demeurent présentement à Besançon., où ils troublent l'ordre public, le directoire, considérant qu'aux termes de la loi les dénommés ci-dessus auraient dû être déportés ou renfermés, arrête qu'ils seront appréhendés au corps et conduits par la gendarmerie à la maison de réclusion. » M. Janson ayant protesté contre l'illégalité de cette mesure en ce qui le concernait, le district se vit forcé de la rétracter le lendemain , en déclarant : « que depuis plus de dix ans, le nommé Janson avait cessé d'être fonctionnaire public ; que l'emploi de directeur de religieuses, qu'il avait rempli ensuite, ne lui donnant pas le caractère de fonctionnaire, les dispositions de la loi du 26 août ne pouvaient lui être appliquées, sauf le cas où il y aurait eu contre lui une dénonciation faite par six citoyens actifs, ce qui n'avait pas été fait; qu'en conséquence il serait swsis à l'exécution de l'arrêté de la veille. » C'était vraiment un simple sursis, et les sans-culottes, mieux éclairés sur la marche à suivre, ne tardèrent pas à en profiter pour envoyer en exil cet ecclésiastique, l'un des plus instruits et des plus distingués du diocèse.
Le 15 décembre, le district prit une première revanche dans ce nouvel arrêté : « Le directoire est informé que les nommés Morel, ci-devant curé de Velottc, Cuenot, ci-devant vicaire, demeurant chez son père, agent de la Lauraguais, Cuenot, directeur de la Visitation à Salins, Darbon, ancien vicaire à Saint-Maurice, un ecclésiastique bossu et court de taille, ci-devant curé do Chargey, actuellement étudiant en médecine, Faivro, dit du Bouvot, ci-devant curé d'Ossellc, et Jeanbrun, ci-devant curé de Cussey, troublent l'ordre pubhc en cette ville ; connue il est important d'arrêter les progrès de leur incivisme, et que les ci-dessus dénommés sont dans le cas, les uns, de la déportation, les autres, de la
réclusion, Morel sera reclus au séminaire, et les autres, conduits dans la maison d'arrêt pour y rester jusqu'à leur déportation. ))
Le lendemain, les gendarmes rendirent compte ainsi de Texécution de cet arrêté : « Morel n'a pas été trouvé chez Briet, homme de loi, il n'y loge plus. Jeanbrun a été arrêté disant la messe à la Madeleine, et a été conduit au séminaire ; Faivre, dit du Bouvot, demeurant chez son frère, n'a pas été trouvé; on le croit en Suisse. On n'a pas vu l'ecclésiastique bossu et de courte taille. On dit Cuenot, vicaire, passé aussi en Suisse. On n'a pu nous indiquer la maison désignée comme étant la demeure de Darbon. Cuenot, directeur de la Visitation, a été arrêté après avoir dit sa messe à Saint-Pierre. Il a été conduit à la maison d'arrêt, et de là au séminaire. » Les gendarmes continuèrent leurs recherches jusqu'au 21 janvier, sans pouvoir découvrir MM. Faivre du Bouvot et Cuenot, d'Ornans. Ils auraient pu les chercher encore longtemps sans plus de succès, car, tandis que la pohce peu clairvoyante signalait ces deux ecclésiastiques à Besançon, ils étaient depuis longtemps à l'étranger. M. Darbon réclama contre la qualification de vicaire qui lai avait été mal à propos attribuée, et contre le bannissement qu'on prétendait lui infliger en cette quaUté. Le district avoua son erreur, et décida, le 17 décembre, que M. Darbon n'étant ni fonctionnaire ni dénoncé , le mandat d'arrestation lancé contre lui était annulé. Mais ce ne fut qu'un moment de répit pour cet ecclésiastique.
Un troisième arrêté du même district , pris le 7 février et dirigé contre le chanoine Calf de Noroy, conseiller clerc au parlement, ne fut pas plus heureux. Ce chanoine Calf, personnage fort peu recommandable, et moins prêtre qu'aristocrate, après avoir demandé un passe-port de déportation, bien qu'il ne fût pas atteint par la loi , avait tout à coup changé d'avis et continuait de résider ouvertement à Besançon. Le district, heureux de lui faire infliger dix années de> détention, étabht en ces termes tous les droits qu'il pouvait y avoir : a Ch.-Et.-Jos. Calf, ci-devant chanoine, est actuellement dans cette ville, tandis qu'il devrait être en Suisse,
conformément à la déclaration qu'il en a faite à la municipalité, en exécution de la loi du 26 août. Calf ayant ainsi encouru la peine prononcée par l'article 5 de cette loi, il sera sur-le-champ mis en arrestation par la gendarmerie. » Mais le jour même, le district fut forcé de reconnaître que M. Calf n'étant pas tenu de prendre un passe-port, n'était pas plus tenu d'en faire usage, et il retira son mandat d'arrêt, sauf à se dédommager bientôt après.
Ce fut effectivement après ces divers échecs , et dans le courant de février, que les clubistes de Besançon , lassés de voir encore tant de prêtres orthodoxes, épargnés par la loi, célébrer leurs messes dans les églises et bénir au moins en silence les nombreux fidèles réunis autour d'eux , résolurent de frapper à grands coups pour en purger entièrement la ville.
Le 13 février, Couchery, procureur de la commune, l'ex-minime Lambert, membre de la municipahté, et le commissaire de police Tastevin, faisaient une perquisition dans la maison de Saint-Antoine ou des vieux prêtres, que ces vénérables pensionnaires avaient reçu l'ordre d'évacuer ; ayant trouvé dans la chambre du prêtre Guillot des hvres et des lettres qui leur parurent fanatiques et incendiaires , ils firent conduire ce vieillard dans la maison d'arrêt. Une dénonciation en règle fut aussitôt dressée contre lui et sa déportation demandée au département. Le directoire, reconnaissant que le grand âge du détenu lui donnait droit d'opter pour la réclusion, décida qu'il serait transféré au séminaire, ce qui ne fut effectué que douze jours après.
Le 24 février, toutes les batteries du club de Besançon étant dressées, les rôles distribués, les formalités nécessaires pour la validité des dénonciations bien comprises de tous, la campagne s'ouvrit par trois dénonciations ainsi conçues : a Les soussignés, citoyens français babitant le département du Doubs, dénoncent aux administrateurs du département les nommés Mcline, ci-devant aumônier des religieuses du Saint- Esprit; Janson, directeur de rehgieuses, etGurnaud, chapelain de Sainte-Madeleine, prêtres perturbateurs. Ils demandent que l'on exécute à l'égard de ces prêtres, et dans toute sa rigueur, la loi salutaire du 2G août, concernant celte ver-
mine fanatique. — Besançon, ce 24 février. — J.-N. Bonard, Duchanoy, J.-F. Duboz l'aîné, Ménétrier, Trinque, Bellemon, David père, Redoutey, Bibi, D. Saunier, Baverel, Perrot. » Le même jour, Gouchery ajouta cette apostille : « Le procureur de la commune, ayant examiné les présentes dénonciations, estime qu'il y a lieu d'exécuter, dans toute sa rigueur, la loi du 26 août contre ces prêtres perturbateurs et fanatiques. » Le même jour aussi, le district donna un avis conforme; et le lendemain, le département, sur le rapport de Henaud, de Quingey, lui renvoya les pièces avec ordre de faire exécuter la loi. M. Janson prit un passe-port pour Soleure. C'était le deux-cent-treizième que la mairie de Besançon délivrait pour sa part aux prêtres bannis, depuis le 3 septembre. MM. Meline et Gurnaud, dont les infumités étaient constatées par le médecin Ledoux , obtinrent d'être renfermés au séminaire.
Le lendemain 26, le département reçut cette nouvelle dénonciation : (( Les soussignés dénoncent au département le nommé Lescot, ci-devant chanoine de Sainte-Madeleine; ils demandent que vous exécutiez à son égard et dans toute sa rigueur la loi salutaire du 26 août , sur l'exportation des prêtres fanatiques. — Baverel, Dangel, Mercier, J -F. Duboz î'ainé, H. Viguier, Maire, Richard, Bourgeon, Cauvin, Briot, Moutet. » Cette proscription d'un prêtre aussi libéral que paisible et charitable, révoltâtes révolutionnaires eux-mêmes, et le bureau schismatique de la confrérie de la Croix adressa aussitôt au département cette protestation : « Nous apprenons avec douleur la dénonciation contre le prêtre Lescot, et notre dévouement à l'intérêt des pauvres nous engage à réclamer contre une dénonciation qui ne peut être attribuée qu'à l'erreur. Qu'on déporte les prêtres perturbateurs, tout bon citoyen applaudira à cet acte de justice; mais la société entière doit demander la conservation des citoyens utiles à leurs semblables; tel est le prêtre Lescot : il occupe depuis huit années la place importante de trésorier de la confrérie de la Croix, sans autre rétribution que le plaisir de contribuer au soulagement des malheureux. Il remplit ses fonctions avec une intelligence et une aptitude égales à son zèle ; il est
presque impossible de le remplacer. Nous vous prions, en conséquence, de suspendre à son égard l'exécution d une loi qui n'a pas pour objet les hommes d'une conduite égale à la sienne. — Marrelier, maire; Fr. Muguet, président; Jobard, Morel, Guillaume, France, n Marrelier ajouta en son nom particulier : « Je crois, outre les raisons alléguées dans cette pétition, devoir présenter au département un motif très puissant d'en adopter les conclusions et une preuve de plus en faveur du citoyen Lescot. Voici les faits. Le bureau de la confrérie destina au soulagement des familles des volontaires une somme dont la répartition entre un grand nombre de familles était difficile et laborieuse, pour distribuer selon les besoins et la justice les secours qu'on leur destinait. Le citoyen Lescot, par son travail, son zèle, son intelligence et son activité, a procuré à l'administration les moyens d'y parvenir. Les familles des volontaires ont été secourues à temps et selon leurs besoins, grâce ;mx soins du citoyen Lescot. Le même citoyen est chargé, dans ce moment-ci, d'un travail fort intéressant pour la distribution des apprentissages, dont le bureau s'occupe ordinairement dans le courant de mars. »
Le district avait déjà signé, sans examen, un arrêté de déportation contre le chanoine de Sainte-Madeleine. Le lendemain, 3 mars, il répara noblement celte injustice par la déclaration suivante : « Le directoire, considérant que le prêtre Lescot, loin de troubler l'ordre, s'occupe au contraire d'une manière très utile à l'intérêt pubhc; que l'administration du district est d'autant plus dans le cas d'en juger, qu'ayant vérifié chaque année les comptes qu'il a rendus de sa gestion gratuite, il y a toujours reconnu une exactitude et une probité vraiment dignes d'éloges; que si l'on doit sévir contre les prêtres perturbateurs que la loi proscrit, on doit en même temps protéger et encourager ceux qui, comme l'abbé Lescot, se dévouent généreusement à des travaux pénibles, pour le seul avantage de la république; que les citoyens qui ont dénoncé cet ecclésiastique ont été trompés sur son compte, arrête qu'il n'échoit de mettre à exécution contre le prêtre Lescot la loi du 26 août, et que le présent arrêté sera adressé
au département pour être revêtu de son approbation. » Tous ces témoignages ne purent sauver ce charitable prêtre; Renaud, de Quingey, prononça ainsi sur son sort, au nom du département : a Le directoire, ne pouvant s'écarter des dispositions de la loi du 26 août , arrête qu'il n'échet de délibérer, et cependant, prenant égard à ce que le prêtre Lescot est comptable, il lui accorde un délai de quinze jours pour rendre et faire arrêter ses comptes; passé lequel délai, il sera tenu de sortir du territoire de la république. » Craignant que ce délai ne fût un moyen de sauver M. Lescot , les jacobins revinrent à la charge, le 30 mars, par cette seconde dénonciation : « Nous, soussignés, sur la déclaration à nous faite par le citoyen Simon, clerc de Sainte-Madeleine, que le nommé Lescot, prêtre, recrute en ce moment les citoyens qu'il égare, pour aller à sa messe, dénonçons ledit prêtre insermenté comme cherchant à perpétuer le fanatisme parmi les esprits faibles et à en empreindre ceux qui ne se sont pas encore laissé gagner, estimons qu'il faudrait incessamment s'assurer de la personne dudit Lescot. — Paillard, confrère de la Croix, BuUiard, Burdin, Bellegingue, Paillard fils cadet, Coste. » Il n'était plus possible d'atermoyer davantage, et, le 4 avril, le procureur syndic Mourgeon signifia à M. Lescot l'ordre de se déporter.
Le 27 février, le département reçut quatre dénonciations écrites , comme toutes les précédentes , par une main très exercée et ainsi conçues : « Les citoyens soussignés dénoncent aux administrateurs du département les nommés Lange, ci-devant chanoine de Sainte-Madeleine , Blondeau et Petitcuenot, ci-devant familiers à la métropole, et Arnoulx (de Pirey), ancien jésuite. — Besançon, le 27 février. — H. Viguier, Drouin, Duboz l'aîné , Cauvin , Couvet , Richard , Bourgeon , Baverel , Briot cadet, Maire, Moutet, François, Michelot , Hugon. )) Les quatre prêtres dénoncés partirent pour l'exil. Avant son départ, M. Petitcuenot adressa au district les observations suivantes : « Je viens de recevoir un ordre de déportation, pour lequel on a surpris la rehgion du district. Je ne puis, en effet, être déporté que comme fonctionnaire public ou comme perturbateur ayant occasionné des troubles;
or, je ne suis ni dans l'un ni dans l'autre cas. Les lois de mon pays n'ont éprouvé de ma part que respect et soumission ; et la vie entièrement retirée que je mène depuis longtemps devrait même faire douter si j'habite la ville. La dénonciation dont je suis l'objet est calomnieuse , et dans ce moment, chacun sait que les personnes qui s'abandonnent au rôle de dénonciateurs publics y mettent si peu d'égards , si peu de mesure, qu'elles ont dénoncé même des citoyens déportés depuis longtemps, ou qu'elles ont été forcées de convenir ne pas connaître de vue. On prétendrait à tort que j'allais à l'hôpital pour y entretenir le désordre, attendu que je n'y suis pas entré une seule fois depuis un an. » Si justes que fussent ces observations, elles n'eurent pas le moindre succès, et le district refusa même d'en faire l'objet d'une délibération. M. Blond eau avait prêté le serment de liberté et d'égalité. Il partit pour l'exil sans aucune plainte.
Le 28 février vit paraître quarante dénonciations nouvelles de la même écriture que les précédentes , écriture correcte , soignée, et d'un scribe de profession. Elles étaient uniformément conçues en ces termes : « Nous, citoyens soussignés,
dénonçons aux administrateurs le nommé , ci-devant...,
rue du..., comme un prêtre fanatique et perturbateur, dont la présence est dangereuse dans cette ville , et dont les intrigues peuvent séduire les esprits faibles et compromettre la tranquillité publique. En conséquence , nous demandons qu'il soit soumis aux dispositions rigoureuses de la loi du 26 août. » Vingt-cinq de ces dénonciations étaient signées par J.-N. Bonard, Lambert, Lacour, Perron, Considère, Morel, Simon Magnenet , Laurent , Christophe , Bellemont, Beurtcy, Margaulx, ci-devant basse-taille du chapitre, Levieux, E*eyrache, Marcouset, Dupont et Carrey ; elles étaient dirigées contre MM. Marin oncle et neveu, Talbert de Nancray, d'Orival, Crestin etCalf, membres du chapitre métropolitain , Lange , chanoine de Sainte-Madeleine , Guillemin de Vaivre, ancien curé de Saint-Jean-Baptiste, Bideaux, ancien curé de Grandfontaine, F*ourticr , Petitcuenot , Blondeau, Jannerot, Ilumbert, Grandvuillemin,Cart, Einm. Barbier, Bouchard, Leuoir , chapelains des diverses églises do
3o0 CHAPITRE XXXV.
Besançon, Courvoisier, aumônier de la Visitation, Coquillard et Cuenot, prêtres, Clialon, Dunod et Foillenot du Magny, clercs tonsurés. Quatorze autres dénonciations étaient signées par Baverel , J. Barbey , Pcnotet , iMoUe , Perrenot, Mathieu, Ballet, J.-H. Ratte , Proudhon , et dirigées contre MM. Tisserant, ex-jésuite , Tellier , membre du chapitre de Gray et secrétaire de l'archevêché, Varin, ancien chanoine réguher, Varoud et Barbey, dominicains, Cornuel, supérieur des derniers capucins, Nicod, leur économe, Javey, Gaillard, Donnât et Bourrelier , membres de la même communauté , Blanchard cadet, chapelain de la métropole, Flusin, prêtre, et Grillet, missionnaire. Le quarantième dénoncé était M. Galois, membre du chapitre métropolitain. Cinq ou six de ces dénonciations n'étaient plus qu'un objet de luxe patriotique, sans aucune utihté, car MM. Lange, Petitcuenot et Blondeau avaient déjà été dénoncés; M. Grillet et, selon toute apparence, M. Bideaux étaient hors de France depuis longtemps ; quant à M. Guillemin , on ne trouve aucune trace de son existence à cette époque.
Les autres proscrits élevèrent de nombreuses réclamations. M. le chanoine Marin oncle fit observer au département qu'il n'avait jamais contrevenu aux lois et qu'il avait même fait porter déjà son ht au séminaire lorsque de violentes coliques étaient venues l'empêcher de s'y rendre luimême. Il demandait, en conséquence, la permission de rester chez lui. Les médecins France et Lonchamp attestaient, de leur côté, que M. Marin, déjà âgé de soixante-dixhuit ans, était atteint depuis plusieurs années d'une maladie intestinale qui exigeait l'usage fréquent de la sonde et des bains. Le district , par l'organe du notaire Deschamps déclara le 14- mars que rien ne pouvait dispenser M. Marin de se rendre en réclusion. Ce vieillard , préférant l'exil , partit avec son neveu pour la Suisse , et mourut de fatigue quinze jours après son arrivée à Soleure. M. Courvoisier, de son côté , représenta qu'il était âgé de soixante-seize ans , chargé d'infirmités qui l'empêchaient de s'habiller et de se déshabiller sans le secours d'autrui, et qu'il s'était toujours conformé aux lois. Le médecin Charles attesta que
ce vieux prêtre avait , en effet , les jambes et les mains considérablement enflées. Mais le district ne voulut rien entendre ; il déclara encore , par l'organe de Deschamps , que la place des infirmes était au séminaire, et M. Courvoisier alla aussitôt s'y constituer prisonnier. M. Flusin fit observer qu'il était âgé de cinquante-huit ans, affecté d'une hernie et d'un rhumatisme ; qu'habitant Besançon depuis quarante ans, il s'était constamment renfermé dans les plus simples fonctions de son état, sans prêcher ni confesser, et sans avoir jamais eu aucun emploi ; il demanda, en conséquence, à être admis enréclusiou, ce qui lui fut octroyé par le district. Le P. Nicod, capucin, protesta « qu'il n'avait jamais troublé l'ordre pubhc ; que la dénonciation dont il était victime ne pouvait être que l'ouvrage de gens qui ne le connaissaient pas du tout et qui, sous une apparence légale, n'avaient fait, par cette foule d'accusations particuhères non motivées, que dresser une liste générale de proscription ; qu'il s'était borné à célébrer la messe à l'église de Saint-Vincent . toujours à l'heure que lui avait assignée le curé constitutionnel, qui, assurément, serait le premier à lui rendre justice ; qu'enfin, il n'avait depuis longteuips touché aucune pension et se trouvait réduit à la dernière misère, sans la moindre ressource pour se mettre en route. Un autre capucin , le P. Javey, présenta les mêmes observations. Le chanoine Tellier, retiré aux Ghaprais, écrivit au département : « Depuis que j'ai pu comprendre que tout exercice de mon état pouvait déplaire , je m'en suis abstenu et je me suis hvré à une retraite sévère, ayant rompu même avec mes amis. Je n'ai rien à me reprocher, et je défie mes ennemis les plus acharnés de me rien reprocher. J'aime à penser que les corps administratifs sont établis pour protéger la liberté d'un citoyen paisible, ennemi de tout trouble et ami des lois. » On ne répondit aux uns et aux autres que par l'envoi de leurs passe-ports.
« La dénonciation faite contre moi, écrivait M. lîarbier, m'a d'autant plus frappe d'étonnemcnt , que depuis la pronmlgation des lois de 1790, I7i)l et 1792 , je me suis abstenu, non-seulement de toute fonction sacerdotale, mais en-
352 CHAPITRE XXXY.
core, pour ne point être exposé à la calomnie , je me suis mis en réclusion volontaire dans ma chambre, sans en sortir, ne communiquant avec personne , dans la crainte d'être soupçonné d'avoir des intentions et des principes contraires aux lois de la république. Deux fois par semaine, je vais à ma paroisse y dire la messe aux heures qui me sont indiquées par le curé, puis je rentre chez moi et je suis constamment séparé des humains. Une conduite aussi réservée a-telle donc pu me mériter l'ordre sévère que vous m'avez intimé hier, et qui me condamne à être déporté ? Si vous y persistez, je réclame qu'à raison de mes infirmités constatées, la déportation soit au moins commuée pour moi en réclusion. » Le médecin Tourtelle , ayant affirmé que M. Barbier était affecté de trois maladies intérieures et extérieures fort graves , ce prêtre, quoique à peine âgé de quarante-deux ans, fut admis au séminaire. M. Bouchard, à qui non-seulement ses soixante-dix ans, mais des infirmités très pénibles donnaient le même droit , fît inutilement valoir son serment de liberté et d'égahté et un certificat du chirurgien Curie constatant le danger de son état , pour obtenir de rester chez lui; Pajot répondit, au nom du district, « que la loi était formelle et que surtout il était urgent de tarir la source du fanatisme. » M. Grandvuillemin, qui avait soixante-un ans, M. Galois, soixante-six, M. Cart, soixantehuit, M. Humbert, soixante-sept, optèrent pour la réclusion à laquelle ils avaient droit par leur âge. MM. d'Orival et Gornuel, malades ou infirmes, entrèrent également au séminaire, pendant que les autres proscrits se rendaient en exil.
Le 3 mars vit paraître deux dénonciations nouvelles ; l'une était ainsi conçue : « Les citoyens soussignés vous demandent l'exécution de la loi du 26 août contre le prêtre Lenoir, ci-devant chapelain de Saint-Pierre ; c'est un fanatique qui n'a jamais aimé la constitution et qui a fait tous ses efforts pour propager par toutes sortes de moyens le fanatisme et l'aristocratie dont il est le valet. » Cette dénonciation faisait double emploi, car le 28 février , les mêmes dénonciateurs, les Lambert, les Margaulx,les Magnenet, les Marcouset, etc.,
qui ignoraient jusqu'au nom de cet ecclésiastique, l'avaient déjà fait condamner sous le nom de Guy noir. Leur seconde victime, ce jour-là, fut M. François, chapelain de Saint-Maurice: « Cet homme, écrivaient-ils, contempteur des lois, fanatise les âmes faibles et leur persuade de tenir ferme, que dans peu la religion sera rétahhe. Nous n'aurons jamais de tranquillité, tant que ces fanatiques continueront leurs perfidies, et nous espérons qu'en vertu des lois, nous en serons bientôt déhvrés. » Quoique âgé de quarante-huit ans seulement, M. François fut autorisé , à raison de ses infirmités , à opter pour la réclusion.
Le 5 mars fut signalé par une recrudescence de dénonciations. Le département n'en reçut pas moins de quinze. Les sans-culottes Marin, P.-J. Briot, Proudhon, Cl. Bon, Paillard, Ecureux, Bullet, Guerrier, Mathieu et Coste, en avaient signé dix contre MM. Boisot, abbé de Saint-Paul, de Villefrancon aîné, Camusat et Caboud de Saint-Marc, membres du chapitre métropolitain, Pourcheresse, chanoine de Sainte-Madeleine, Sornet et Barrey, bénédictins, Richard, cordeher, Perrey, de Salins, etGonin, clercs tonsurés, «que leurs principes, disaient les dénonciateurs, rendaient indignes d'habiter le sol de la hberté. » Les trois autres dénonciations, signées par Penotet, Morizot, Perrenot, Molle, Baverel et Mathieu, portaient « que les signataires, connaissant les principes inciviques des deux frères Desbiez, membres du ci-devant chapitre métropolitain, et de Dupoirier, prémontré, et sachant qu'ils ne les mettaient que trop en pratique, demandaient leur éloignement conformément à la loi. » Deux autres dénonciations, dont le texte et les auteurs sont restés inconnus, demandaient la déportation du P. Brotot, capucin, et de M. J.-B. Ravier, d'Arc-sous-Cicon, prêtre retiré aux Chaprais.
M. Ch.-Féhx Dupoirier représenta au département qu'il n'avait aucun titre aux honneurs de la persécution : a Je ne suis, écrivait-il, ni aristocrate ni fanatique, et je puis faire assaut de patriotisme par des faits avec les meilleurs patriotes. Ayant quitté le couvent de Corueux, je me retirai dans ma famille à Besançon et prêtai aussitôt le serment ci- III. • 23
viqne, qui est le même que celui du 26 décembre 1790; je votai régulièrement dans les assemblées de 1791 et 1792; j'ai aidé dans sa desserte le curé très constitutionnel de Tournans, Guillemin, mon oncle ; je suis allé aider également le curé constitutionnel de Bouclans, Poète, ci-devant prémontré comme moi ; enfin la paroisse de Gonsans se trouvant sans curé pour les fêtes de Noël, j'y allai, du consentement des supérieurs, faire les offices, et les fanatiques se retirèrent de l'église à mon approche. Je suis même désigné depuis quelque temps pour la desserte de cette paroisse. » Bien qu'un certificat de Grappin, vicaire épiscopaî dirigeant, confirmât tous ces faits de point en point, le district déclara que, dès qu'il y avait une dénonciation en règle, l'administration n'avait plus qu'à faire exécuter la loi de déportation. Mais l'erreur était trop manifeste et, en dépit de la loi, le département, ennemi des rigueurs inutiles, laissa iNi. Dupoirier à l'église constitutionnelle.
MM. Camusat et Boisot, octogénaires, Ravier, âgé de soixante-six ans, Richard, âgé de soixante-quatre ans, de Villefrancon et Gaboud, atteints de maladies légalement constatées, furent dispensés de s'expatrier.
Le 6 mars , onze dénonciations nouvelles frappèrent MM. Deleschaux, ex-abbé de la Grâce-Dieu, Fournier, prieur des bernardins de Clairefontaine, Grandjean, ex-économe du collège de Besançon, Simon, ancien vicaire de Busy, Bouchu, religieux antonin, Thouret, grand-carme, Bassenne, Mairey, Mougin, Ratte, capucins, Bulle, de Salins, clerc tonsuré. Dom Deleschaux fît en vain observer qu'il avait prêté le serment de liberté et d'égalité, qu'il n'avait occasionné aucun trouble, fait aucun acte, proféré aucune parole répréhensibles ; qu'il mettait au défi non-seulement ses dénonciateurs, mais qui que ce fuit, d'articuler aucun fait contre lui. Rajoutait qu'il était âgé de soixante-quatre ans et fort soufFrant de la goutte, au point de ne pouvoir changer de place sans le secours d'autrui. Il finissait en suppliant au nom de l'humanité et de la justice qu'on le laissât chez lui pour s'y faire soigner. Le district refusa de délibérer sur sa requête.
« Le seul serment auquel j'aie été tenu, écrivait de son
côté le P. Thouret, d'Orve, est celui de la liberté et de l'égalité, et je l'ai fait avec plaisir et empressement ; je n'ai cessé de bénir le nouvel ordre de choses, qui m'a rendu la liberté dont je m'étais imprudemment dépouillé ; je vivais en paix sans me mêler des affaires publiques; il y a plus, depuis que je suis dans cette ville, j'ai constamment gardé ma chambre ; j'y ai vécu isolé, par goût, sans dire la messe et certainement personne ne peut me reprocher de m'être mêlé de confesser. Enfin je me suis comporté comme un laïque et en bon et paisible citoyen. Je suis persuadé que tous les habitants de mon quartier me rendront ce témoignage. Une dénonciation contre moi, si elle existe, est l'effet de l'erreur ou de la calomnie, et, à l'exception de mes voisins, qui ne peuvent qu'attester ma conduite civique, je garantis qu'il n'y a pas neuf citoyens dans la ville qui me connaissent et aient pu, en honneur et conscience, suspecter mes sentiments, critiquer ma conduite et demander mon éloignement. Je demande que mes dénonciateurs me soient connus, ainsi que les faits qu'ils me reprochent, et je m'engage à les confondre complètement. Ce serait blesser toutes les règles de l'humanité, de la justice et de la raison, que d'ajouter foi à ces calomnies, sans mettre leur victime à portée de les repousser et de les détruire. Je suis âgé de cinquante ans, attaqué de fréquents accès de goutte et maux d'oreilles ; je n'ai pas encore touché ma pension du i'' janvier, je ne vis que sur le crédit depuis ce temps-là ; mes linges et mes habits, qui forment tout mon avoir, seraient insuffisants pour acquitter mes frais de nourriture, et il ne me resterait rien pour fournir aux frais du voyage et subsister en pays étranger. » Le district répondit, par l'organe de Pajot, que la déportation ayant été prononcée ensuite d'une dénonciation régulière, il n'y avait pas heu de délibérer sur cette requête. Le P. Thouret fut, en conséquence, contraint de partir. Selon toute apparence, ce rehgieux était le même qui avait été dénoncé au mois de septembre 1792 pour la déportation par les électeurs du canton de Glerval, et qui était venu se cacher à Besançon, où, heureusement pour lui , on ignorait sa périlleuse situation. MM. Deleschaux, Bouchu, âgé de soixante-neuf ans, et Grand-
Jean, malade, durent à leur âge ou à leurs infirmités de pouvoir opter pour la réclusion.
Le 7 mars, la chasse aux prêtres, si bien organisée par le club de Besançon, produisit encore quatre dénonciations signées par Marin , Proudhon , Bullet , Mathieu , Paillard , Blondet, Ecureux et Delcey , et dirigées contre MM. Cardey , famiher d'Ornans déjà consigné à Besançon, Curasson, séminariste , précepteur des enfants Ethis, Meunier, carme retiré chez son père , boucher à Besançon , et Pochard , d'Arbois, cordeher, tous connus, suivant les dénonciateurs, parleurs principes inciviques et leur esprit de fanatisme. M. Cardey, tout accablé d'infirmités, alla s'enfermer au séminaire.
La Feuille hebdomadaire^ digne émule de la Vedette, trouvant que les proscriptions ne marchaient pas assez vite , s'écriait le 8 mars : « Patriotes, vous dormez ! Pourchassez tous les traîtres. Point de quartier, surtout pqur les prêtres ! Demandez l'exécution de la loi du 26 août contre ces perturbateurs. Voici le temps des pâques. Ils se déguiseront pour aller confesser les stupides qui croient encore à leur baume. Que faites-vous donc, patriotes? Dénoncez toutes ces menées au procureur de la commune, il ne les épargnera pas; encore un peu de temps, et nous aurons la tranquilhté.... Q vaudrait mieux ne point avoir de prêtres, que d'avoir des tigres qui nous déchirent. »
Le surlendemain, Proudhon, Paillard , Ecureux, Blondet et Mathieu, dénoncèrent MM. Barrand, lazariste , et Guilbert, minime. Cette soif de dénonciation sembla pourtant s'apaiser un instant, mais elle se révèle de nouveau le 24 mars par la pièce suivante : « Les citoyens soussignés dénoncent, ensuite de la loi du 26 août, le nommé Bravard, ci-devant minime , demeurant caché dans la maison de la femme Chevigney, où l'on voit entrer journellement quantité de particuhers qui tiennent des conciliabules avec ledit Bravard. Les citoyens amis, de l'ordre désirent que ce contrerévolutionnaire soit instamment déporté. — J.-B. Viguier, Rousset, Considère, Pillot, Perrenot, Duboz, Chazerand. »
Le 4 avril , le P. Menigot , capucin , et M. Cl.-Ant. Nicod , ancien vicaire , demeurant chez M. Masson-de Bretenière,
furent dénoncés par Briot, Marin, Mortreux, Morel, Guignet, J. Robert, Falconnet, Guillemet et Blondet, « comme dangereux à la société parles principes fanatiques qu'ils professaient. » De leur côté , BuUiard , Ecureux , Piedmontois fils. Pioche, Cl. Bon et Tastevin , signalèrent le P. Boigeat, bernardin, u comme perturbateur cherchant à propager le fanatisme et ne pouvant qu'exciter le trouble. » Les trois proscrits reçurent aussitôt leurs passe-ports.
A dater du A avril , les dénonciations légales s'arrêtent , non point parce que la haine s'éteint , ou parce que les aliments lui manquent, mais parce que la fureur , arrivée au paroxysme, se débarrasse résolument de toutes ces formalités, de tous ces frais de rédaction et de signature, qui finissaient par fatiguer les jacobins et retardaient, fort peu sans doute, mais encore trop, le cours des proscriptions. On ne trouve plus qu'une dénonciation en règle, signée le 25 avril par Mortreux, Marin , Monnoye , Falconnet , Gindre, Thelmier, Masson et Guillemet, contre M. Faivre, prêtre. Du J3 février au 25 avril, les dénonciations connues s'étaient élevées à Besançon au nombre de quatre-vingt-huit , toutes fort bien écrites , presque toutes par Marin, commis du district, qu'on verra bientôt récompensé de son zèle par la place de procureur syndic. Les mêmes noms , une trentaine au plus, s'y reproduisaient constamment. C'était cette poignée de clubistes, enivrés d'audace et de haine, dont on retrouve les signatures au bas de toutes les hstes de proscription, à cette époque, et qui faisaient trembler la ville et le département. A côté d'artisans obscurs , connne le couvreur Bon, les cordonniers Magnenetet Monnoye, ou d'infimes limiers de police, comme Blondet, Ecureux, Delcey, Tastevin, on y comptait des lettrés , comme les deux Briot , les deux Viguier, des marchands opulents, comme Bullet et Robert, des hommes de bureau, comme Bourgeon et Marin , des prêtres, comme Baverel, Proudhou et Lambert, noms sinistres qui semblent écrits avec du sang.
Ces proscriptions iniques trouvèrent au sein même du parti républicaia à Besançon une réprobation générale. Un nouvel organe du jacobinisme, la Feuille hebdomadaire ,
qui le disputait en violence et en cynisme avec la Vedette , s'en plaignit en ces termes amers le 15 mars: « C'est avec peine que nous avons entendu bien des personnes se récrier contre les dénonciations qui ont été faites contre quantité de prêtres insermentés , pour demander leur déportation. Les uns disent: Celui-ci n'était pas sujet au serment; d'autres : Celui-là est un homme de bien, il ne sortait pas de sa chambre; les modérés disent : C'est une inquisition, on n'est pas Hbre, puisqu'on déporte ou qu'on renferme de pauvres malheureux qui ne font de mal à personne. A entendre la race infernale de ces prétendus républicains, on croirait que tout est injustice, et toutes ces plaintes, ces bruits, sont répandus à dessein pour que le peuple s'apitoie, pour que les corps administratifs fassent droit à ces jérémiades. Si ces raisonneurs fainéants pouvaient s'élever à la hauteur des principes du républicanisme, ils verraient que la plupart de nos maux nous viennent d'un tas de vampires qui déchirent le sein de la patrie qui les protège et les nourrit ; ils verraient que toute cette espèce de prêtraille est un génie malfaisant qui sème la discorde ; que la perte des assignats , la cherté des comestibles, les inquiétudes delà guerre, senties suites des manœuvres cachées de ce ramas de scélérats hypocrites que la France aurait du rejeter de son sein depuis plus de deux ans. »
Le 13 mars, le département de la Haute-Saône reçut de la municipahté de Buthiers la dénonciation suivante: « Les nommés P. Cyrille, ci-devant capucin, domicihé à Besançon, et Véjux, ci-devant jésuite , retiré à Bonnay , qui se disent ficaires épiscopaux, revêtus des pouvoirs de l'évêque de Lausanne, viennent souvent , et toujours clandestinement , apporter le trouble et la désolation dans les familles citoyennes de Buthiers, exaltant les têtes des citoyens, en leur persuadant que non-seulement la rehgion est perdue , mais la France entière, que l'ennemi est arrivé, qu'il faut lui ouvrir les portes, que tous les sages représentants de la Convention, qu'ils appellent des scélérats , auront la tête coupée, etc. » L'administration vésuhenne, jugeant, comme les patriotes de Buthiers, que la conduite de ces prêtres était extrême-
nient dangereuse et répréhensible, arrêta qu'ils seraient dénoncés au département du Doubs. Sept jours après, le district de Besançon intima au P. Cyrille et à M. J. Abraham Véjux, chanoine de Salins, l'ordre de se déporter. M. Véjux n'arriva pas sans obstacle jusqu'au heu d'exil. Le 17 avril , bien qu'il lut nanti d'un passe-port de déportation en règle, il fut arrêté à la Ville-du-Pont , près de Montbenoît , par les volontaires qui couvraient la frontière, et on lui prit 195 livres en numéraire qu'il emportait pour subvenir à ses premiers besoins, ainsi qu'un petit crucifix renfermant du bois delà vraie croix. Guillaume Gressier, maire de la Yille-du- Pont, et un volontaire, le conduisirent à Pontarher par-devant le district, qui prit l'arrêté suivant :
(« La somme de 1 95 livres est trop excessive pour en permettre l'exportation à l'étranger; une somme de 53 livres doit suffire pour le voyage du prêtre Véjux, en laissant le surplus en dépôt aux douanes de cette vihe, en prélevant cependant sur cette somme ce qui doit revenir aux volontaires pour frais d'arrestation et de conduite. D'un autre côté, la croix trouvée sur ledit Véjux lui est inutile pour son voyage, et d'ailleurs il peut en abuser pour propager le fanatisme ; le conseil général arrête donc qu'il lui sera remis 50 livres, aux volontaires 12 livres, et le reste consigné au bureau des douanes. Quant à la croix, elle sera remise au curé de Pontarher, qui en restera dépositaire. » M. Véjux ayant réclamé contre cette dernière disposition, le département décida que la croix lui serait rendue. Sur sa demande, les 133 hvres mises en consignation furent envoyées à un de ses parents, à Arbois.
Il paraît que M. Véjux, au moment do son arrestation, n'était pas escorté; mais il n'en était pas de même de tous les prêtres condamnés à la déportation, car on trouve, à la date du 13 avril, un procès-verbal des gendarmes de Besançon constatant (ju'ils ont conduit et mis hors des frontières, à Monllebon , les prêtres Aiit.-Fr. Maire, Cl. -Simon Saiicey et Henri Lanoix.
XVIIL A dater du i avril, cumme on l'a dit, les dénonciations légales cessent tout à coup. Le directoire du district,
se mettant au-dessus des lois, se charge tout seul de purger la ville de ce qui peut rester de prêtraille suspecte. Le premier jour, il garde encore quelque mesure. « Informé, dit-il, que Marc-Augustin Leschine, ci-devant capucin, réside en cette ville et que sa présence trouble l'ordre public par les principes de fanatisme qu'il répand , le directoire arrête qu'il sera tenu d'évacuer la ville dans deux jours, et de sortir des terres de la république dans le délai de huitaine. » Ici, il y a au moins une accusation nettement formulée, si elle n'est nullement justifiée; mais le lendemain, dans deux arrêtés semblables, pris contre M. Pusel de Boursières, membre du chapitre métropolitain, et contre dom Royer, bénédictin, le despotisme déchire le dernier voile. Le district exile ces deux prêtres, a craignant, dit-il, que leur présence n'occasionne des troubles parmi les citoyens , par l'esprit de fanatisme qui les dirige et qu'ils pourraient propager. )) Les jours suivants, même arrêté basé sur le même motif, contre J. -Désiré Ghailly, de Macornay , J,-Maximin Tisserant, d'Amange, et Cl.-Fr. Péquignot, du Valdahon, capucins, Ch. -Ferdinand Menestrier, de Besançon, et P. -Simon Barrand, prêtres de la congrégation de Saint-Lazare, Pierre- Etienne Soye, carme déchaussé, Denis Bulle, clerc tonsuré, Lanoix et Sancey, minimes, Ant.-Fr. Maire, ci-devant de Bouhgney, membre du chapitre métropolitain, Jean-Fr. Bourges, de Rahon, carme déchaussé, J.-Fr. Darbon, prêtre, Sébastien Frère, prêtre, Cl.-Nic. Ordinaire, chanoine de Riom, J. -Léonard Blusseaux, prêtre, J.-Fr. Bogillot, carme déchaussé, Bernard Corcelles, rehgieux de Septfonts, Philippe Donneux, bernardin, Emile Mallarmey, ci-devant de Roussillon, sous-diacre, Cl. -Paul-Henri Cattin, chanoine de Poligny, Cl.-Ant. Euvrard, bernardin, J.-Fr. Bidal , frère capucin, et Hippolyte-Ferdinand Barberot, ci-devant d'Autet, membre du chapitre métropolitain. Du A au 29 avril, le district fournit ainsi à l'exil vingt -trois nouveaux proscrits; deux de ses arrêtés faisaient double emploi, et le vingtsixième, qui frappait M. le chanoine d'Autet, était l'œuvre du district de Gray. Le P. Donneux, âgé de soixante-dixhuit ans, opta pour la réclusion.
En passant aux Verrières-de-Jonx, MM. Cattin, Euvrard et Bidal furent arrêtés et fouillés par les volontaires du 3^ bataillon du Gard , postés sur la frontière. Les trois proscrits avaient ensemble, pour toute ressource en argent, 155 livres. Ces zélés militaires les en dépouillèrent jusqu^au dernier sou, en vertu de la loi qui prohibait l'exportation du numéraire. Ces spoliations patriotiques étaient journalières, et le zèle des spoliateurs n'était pas toujours parfaitement pur. Le 7 juillet, le département révoqua trois gendarmes de la brigade de Pontarlier, « pour avoir, disait l'arrêté, fait contribuer nombre de personnes qu'ils étaient chargés de conduire aux frontières, et les avoir rançonnées d'une manière vraiment condamnable.» Le 27 mai 1794, Parrod, procureur syndic de PontarUêr, proposa d'adjuger aux volontaires du Gard les cinq sixièmes de l'argent saisi par eux sur les trois déportés.
XIX. Dans les autres districts du Doubs, les électeurs avaient dressé avec tant de sollicitude et si largement, au mois de septembre, la hste des prêtres suspects de leurs cantons à déporter, qu'on ne trouva plus guère à glaner après eux. Le district de Baume se laissa prévenir par le zèle de la gendarmerie de Vercel. Le 17 décembre, les gendarmes Amiot, Artié, Pillot et Lapoire, informés par des gens d'Orsans qu'il y avait à Landresse plusieurs prêtres non conformistes qui baptisaient et administraient les sacrements, se rendirent dans cette commune, bien que, selon toute apparence, elle n'appartînt pas à leur circonscription, violèrent la maison de P.-Jos. Pahin-Mourot et y saisirent son fils P. -Philippe, capucin, qu'ils conduisirent à Ornans et écrouèrent dans la maison d'arrêt. Le P. Pahin ayant réclamé contre cette détention arbitraire, le département décida, le 21 décembre, que le prisonnier serait transféré provisoirement au séminaire, et que les pièces seraient renvoyées au district de Baume, pour savoir des gendarmes de Vercel pour quels motifs ils avaient fait cette arrestation. Connue il eût été peut-être difficile d'en donniir de bons, on trouva plus siuqde de dresser une dénonciation régulière, dans le canton, contre le P. Pahin-Mourot et son collègue.
362 CHAPITUE XXXV.
J.-Gl. Cassard, comme lui originaire de Landresse; et dans les premiers jours de janvier ces deux religieux furent contraints de prendre le chemin de l'exil.
Le 6 janvier, le district de Pontarlier fat informé « que Tex-capucin Tavernier, demeurant à Montperreux, entretenait avec l'abbé Bruchon et d'autres prêtres déportés, des correspondances qui perpétuaient le fanatisme et produisaient les effets les, plus funestes; qu'il y avait même d'autres particuliers, tels que Ch.Fr. Gagelin, secrétaire de la municipalité, Cl.-Jos. Girard, officier municipal, et le procureur de la commune , soupçonnés- violemment d'entretenir la même correspondance. » Le district déclara aussitôt « qu'il était important pour la sûreté générale, de procurer la saisie de cette correspondance pour en arrêter les effets et donner un exemple, dans la punition qui serait infligée contre ceux qui seraient convaincus d'entretenir des relations aussi attentatoires à la paix et à la tranquillité publiques; qu'en conséquence, une perquisition au domicile de tous les individus signalés et même dans d'autres domiciles , si les indices pouvaient y conduire, serait faite par le maire, assisté d'un détachement des gardes nationaux de la commune ou des environs. »
Le prétendu maire de Montperreux, chargé de présider à ces visites domicihaires, était l'ex-maire Fr.-Jos. Girard, jacobin haineux, à qui ses honnêtes concitoyens venaient de retirer ses fonctions , et qui , selon toute apparence, avait couru lui-même, pour s'en venger, les dénoncer au district. Pourvu de l'odieuse commission qu'il était venu solliciter, il se mita l'œuvre dès le lendemain. « J'ai requis, écrivait-il au district, pour m'assister et m'aider, Félix-Honoré Laresche , de Vezenay, commandant du premier bataillon du canton de Labergement , Félix Pône , de Malbuisson , capitaine , J.-B. Dumont, de Malbuisson, aussi capitaine, J.-B. Girard, de Montperreux, trois chasseurs nationaux à cheval et un autre, tous animés du feu le plus pur du vrai patriotisme et de l'amour du bien pubhc. Nous avons requis le capucin Tavernier de nous ouvrir tous ses meubles et endroits fermant à clef; après quoi nous lui avons ordonné de nous
faire voir ce qui était dans les poches de ses habits sur sa personne ; c'est là que nous avons trouvé la lettre et l'approbation de l'évêque de Fribourg. De là, mêmes perquisitions au domicile et sur la personne de Cl.-Jos. Girard, officier municipal, sans résultat. De là, chez Ch.-Fr. Gagehn, greffier, où nous n'avons trouvé aucun papier suspect, ruais des meubles et effets laissés par le prêtre Bruchon. De là, chez P.-Jos. Gagehn, procureur de la commune, où nous avons trouvé copie d'une lettre écrite par lui au prêtre Bruchon, à la date du 9 novembre 1792. De là, chez Ïh.-Fr. Louvrier, à Chaon, sans succès. De là, chez Cl. -Alexis Monnier, greffier de la municipalité de Chaudron et Vezenay, où nous avons trouvé une lettre du prêtre Jouffroy, datée d'Estavayer le 8 octobre 1792. De là, chez Jac.-Fr. Monnier, maire de Chaudron, perquisition sans succès , par la cause que ledit maire avait été averti, ainsi que d'autres particuhers, par le fils du procureur de la commune de Montperreux, d'après ce qu'on dit. »
Le 14 janvier, Girard se rendit à Pontarlier pour déposer entre les mains du district tous les papiers qu'il avait saisis dans son expédition. Ceux qui provenaient du capucin Tavernier étaient: 1° une brochure de 131 pages, ayant pour titre : IJ Apostasie décrétée, ou le serment de maintenir la constitution civile du clergé démonfré anti-catholique ; 2° un bref du pape aux cardinaux , archevêques, etc., et au peuple de France; 3° six numéros du journal VA7ni du roi; A"" une Déclaration imprimée du duc de Brunswick, commandant des armées combinées, aux habitants de la France ; 5° un acte, signé de M^' l'évêque de Rhosy, le 20 avril 1791 , à Besançon, par lequel il était permis au P. Tavernier de sortir de son cloître et de se retirer dans une maison honnête, pour y vivre sous l'habit de prêtre séculier, jusqu'à la décision du souverain pontife sur l'état des religieux en France. Le môme acte contenait une confirmation de pouvoirs jusqu'au i" janvier 4793, suivant les règles tracées par M. de la Luzerne et adoptées par M. de burfort; 6" un carré de papier manuscrit à l'adresse du P. Tavernier, portant qu'il pouvait toucher sa pension , l'administrer et en disposer à
son gré, et que toutes les permissions et les pouvoirs qu'il sollicitait étaient contenus dans l'instruction de M. de la Luzerne ; 7° enfin la lettre suivante, écrite de la main même de l'évêque de Lausanne, à Fribourg, le \A décembre 1792: ({ Mon très révérend père, je vous envoie le renouvellement de tous vos pouvoirs avec un vrai plaisir, et vous remercie de votre zèle et de tout le bien que vous faites aux bons catholiques dans votre retraite. Dieu veuille vous en récompenser et vous y conserver aussi longtemps que je le désire, et que je serai, avec autant de reconnaissance que de parfaite considération , votre très humble et très dévoué serviteur. — t B. Emm., évêque de Lausanne. »
C'est dans la poche même de P.-Jos. Gagelin, procureur de la commune de Montperreux, qu'on avait impudemment saisi la copie de la lettre écrite par lui à M. l'abbé Bruchon. Dans cette lettre, que M. Gagehn reconnut avoir envoyée à son adresse, il témoignait au pieux desservant de Montperreux la peine qu'il éprouvait de voir son exil si long, et de ce que le frère et la sœur du proscrit avaient quitté la commune, où ils auraient pu rester s'il n'y avait pas eu tant de mauvais sujets, a Ma consolation, ajoutait-il, est dans la promesse que vous nous avez faite de ne pas oubher dans vos prières les membres de ma famille, privés de tous secours spirituels et instructions pastorales. » Il prévenait M. Bruchon du renouvellement qu'on allait faire delà municipalité, et recourait à ses prières pour le succès d'un bon choix. Il ajoutait qu'on lui avait dit que la commune de Courvières avait obtenu de conserver son curé insermenté, et que si la nouvelle municipahté de Montperreux était composée de bons membres , ils feraient des démarches pour avoir le même bonheur. 11 lui témoignait, en finissant, le regret de n'avoir pu être du nombre des particuliers de la paroisse qui étaient allés le voir sur la frontière, mais qu'il ferait son possible pour s'y rendre, ayant à conférer avec lui; et qu'en attendant, il profitait, pour lui faire parvenir cette lettre, de l'occasion de la Gertrude,qui allait le trouver.
Le P. Tavernier, épouvanté au delà de toute expression des suites de la découverte des papiers saisis sur lui^ s'em-
pressa d'écrire au district : « C'est un pauvre vieillard de septante-neuf ans qui vient se jeter à vos pieds pour implorer votre clémence. Je me laissai persuader de m'adresser à M. l'évêque de Fribourg pour renouveler mes pouvoirs. Il est facile de surprendre un pauvre vieillard accablé d'infirmités, à tel point que je ne puis sortir de ma chambre, et qu'étant près de l'église, je n'ai pas la force d'y pouvoir aller. Je n'y suis pas allé depuis cinq mois , que deux hommes furent obligés de m'y porter dans un fauteuil. Je vous assure, citoyens, que je n'ai confessé personne depuis le décret de déportation des prêtres , et que je n'ai pas voulu confesser un moribond qui me demandait avec instance. Je vous le réitère, je n'ai pas eu la moindre idée de me servir des pouvoirs de M^' de Fribourg, et je vous promets que je ne m'en servirai jamais. Je suis sur le bord de ma fosse, j'ai fait mon temps, je ne dois plus penser qu'à la mort. Ainsi je vous prie, citoyens, d'avoir pitié de moi et de me pardonner ce que la vieillesse m'a fait faire innocemment. Gomme le citoyen Girard a été obhgé de faire de la dépense, ayant assemblé plusieurs membres de la garde nationale, je m'oblige à le dédommager suivant que vous l'ordonnerez. »
Il y avait dans ce cri de douleur et d'effroi d'un vieillard presque mourant, tant d'humihation et d'anéantissement, que le district lui-même en eut pitié, et le \A janvier il prit l'arrêté suivant : « Si, d'un côté, il est justifié que Texcapucin Tavernicr, contre le prescrit des lois, a reconnu une autorité ecclésiastique étrangère, et qu'en vertu des pouvoirs qu'il en a obtenus, il a exercé des fonctions pastorales et peut-être inspiré aux personnes qui s'adressent à lui des sentiments contraires à la constitution civile du clergé, en les détournant de l'a soumission, de la confiance et du respect dus aux prêtres constitutionnels, d'un autre côté, il témoigne son repentir et promet de ne plus faire à l'avenir aucune fonction ; mais si on doit avoir égard à son grand âge et à ses infirmités , on doit en même temps charger quelqu'un de confiance de le surveiller; en conséquence, l'ex-capucin Tavernicr demeurera sous la surveillance de Fr.-Jos. Girard,
ci-devant maire, et en cas de plaintes de celui-ci, il sera soumis aux peines portées par les lois contre les perturbateurs. Quanta P.-Jos. Gagelin, procureur de la connniuie de Montperreux , il donne , par la lettre trouvée sur lui , des preuves manifestes de ses sentiments anti-civiques, en entretenant ^es correspondances avec le prêtre Bruchon qui a occasionné des troubles fanatiques, et en favorisant l'émigration d'une fille nommée Gertrude, qui était, à ce qu'on croit, la servante du prêtre Bruchon. Il témoigne son regret de n'avoir pu accompagner les particuliers de Montperreux qui sont allés voir le prêtre Bruchon à la frontière ; il annonce à ce prêtre qu'il fera bientôt un voyage pour conférer avec lui, ce qui suppose et prouve des intelligences criminelles tendant à perpétuer les troubles et les désordres fanatiques. Par une suite de ses principes contre-révolutionnaires , il quahfie de mauvais sujets les vrais amis de la patrie, ceux qui s'opposent à ces troubles et à ces désordres. Il est évident que, de concert avec les personnes imbues de tous ses sentiments , il a cherché à composer la municipahté de particuhers professant les mêmes opinions ; il est devenu par là bien coupable et le principal auteur des troubles fanatiques qui régnent à Montperreux et dans les environs. Le directoire arrête qu'il est dans le cas d'être dénoncé et suspendu de ses fonctions par provision, à l'effet de quoi il en sera référé au département. »
Le club de Pontarher se piqua d'émulation en voyant passer par cette ville le grand nombre de prêtres qoe le club de Besançon faisait chaque jour traîner en exil, et le 24 mars, un de ses membres ayant représenté qu'il existait encore dans le district et même dans le canton, des moines ou des prêtres insermentés, il fut décidé qu'on relirait les décrets relatifs à la déportation, pour bien se pénétrer de leur étendue, « et qu'on aviserait ensuite à purger le sol de la hberté de gens qui refusaient de jurer de la maintenir. » Mais les premiers prescripteurs avaient si bien rempU leur triste tâche , que les nouvelles recherches des jacobins demeurèrent sans résultat ; ils furent réduits à tracasser un vieux moine retiré paisiblement dans sa famille, qui était celle du
secrétaire même du district. Dans sa séance du 40 avril, le club écrivit à ce district pour le prier d'examiner si la loi contre les prêtres insermentés ne concernait pas « le cordelier installé depuis quelque temps chez Jouft'roy cadet, de Sarrageois, » et une dénonciation en règle fut jointe à cette lettre. Le conseil général du district fit droit à l'odieuse requête du club, en déclarant, le 14- avril, «qu'il suffisait d'une dénonciation faite par six personnes contre un prêtre, pour exécuter contre lui la loi de la déportation; qu'il y avait une dénonciation de ce genre faite par la société populaire contre Cl.-L. Jouffroy, ex-cordelier ; que d'ailleurs ce dernier n'avait pas prêté le serment de liberté et d'égalité, et qu'enfin la déportation des prêtres insermentés était une mesure reconnue indispensable pour maintenir la paix et la tranquillité publique ; qu'en conséquence, le P. Jouffroy serait tenu de sortir de la république dans huit jours. » Cet arrêté fut ratifié le 19 avril par le département.
Quel était donc ce conspirateur si dangereux qui avait attiré sur sa tête toutes les foudres des jacobins de Pontarlier? Un curé constitutionnel et une municipahté vouée en partie à la même secte le dépeignaient ainsi, dans une pétition adressée en sa faveur : «Nous, maire et officiers municipaux, certifions que le citoyen Jouft'roy, ci-devant cordeher à Soissons, âgé de soixante-quatorze ans, retiré dans sa famille depuis dix-huit mois, n'a cessé de manifester sa soumission aux lois; qu'il ne s'est livré à d'autres fonctions concernant le culte qu'à celles de célébrer la messe à voix basse dans l'église, ensuite des prières qui lui en ont été faites par la municipalité et les habitants, pour leur facilité et la commodité des vieillards et des infirmes; que, s'il a été porté des plaintes contre lui, à raison de ce que plusieurs personnes du voisinage se rendaient à sa messe, on ne doit ni on ne peut conclure avec justice que ce soit lui qui les y ait attirées dans le but de troubler l'ordre public, puisqu'il est de notoriété publique que ledit Jouffroy est lui-même infirme, sourd et presque aveugle, et que, par conséquent, il ne peut exercer d'autres fonctions que de dire la messe, et même avec peine; et que, depuis qu'il avait appris qu'on avait porté plainte
contre lui à ce sujet, il s'est soigneusement abstenu de célébrer la messe. — G. -A. Lonchamp, maire, P.-J. Lonchamp et P.-L. Lonchamp, officiers municipaux ; J.-A. Lonchamp et Cl.-J. Cognard, notables. — Je déclare, ajoutait M. Burnequez, curé de Mouthe, qu'il n'est point venu à ma coimaissance que ledit Jouffroy ait troublé l'ordre, soit par ses discours, soit par la manifestation de ses opinions, et que jamais je n'ai eu heu d'être mécontent de sa conduite ; je déclare même qull m'avait demandé à l'avance s'il pouvait dire la messe dans la chapelle de Sarrageois, et que je le lui avais permis, n'y ayant trouvé aucun inconvénient. Il n'est pas venu à ma connaissance qu'il ait fait aucune autre fonction ; d'ailleurs, il est infirme, sourd et a la vue très faible. »
En présence de pareils témoignages, le département, touché de pitié pour le pauvre invahde , annula sa première décision et arrêta, le 26 avril, a qu'à raison de son grand âge et des infirmités dont il était accablé, le P. Jouffroy étant dans l'impossibilité absolue de se rendre même à la maison de réclusion, resterait consigné dans sa demeure à Sarrageois avec défense d'en sortir, et que s'il occasionnait des troubles, il y serait gardé à ses frais. » Les commissaires delà Convention, en passant à Pontarlier, s'étaient eux-mêmes prononcés eu faveur du vieux moine.
Une découverte plus importante dédommagea bientôt l'aristocratie sans-culotte de Pontarher. Le 15 avril, le district se déclara informé « que Luc-Joseph Demesmay tenait chez lui un nommé Dornier, originaire des Verrières-de-Joux, que l'on savait avoir été en théologie et avoir fait son séminaire à Besançon, et que l'on soupçonnait être prêtre et s'être fait ordonner à Fribourg, en Suisse. Ce Dornier, ajoutait-il, est très suspect par sa résidence dans une maison fanatique ; il y a de violents soupçons qu'il est prêtre ; Luc- Joseph Demesmay ne le tient chez lui que pour s'en servir d'aumônier; il est très vraisemblable que bien des personnes y vont pour entendre la messe, se confesser et recevoir de lui les sacrements ; cette conduite est très répréhensible, puisqu'elle ne tend qu'à entretenir et propager des principes fanatiques et des erreurs si nuisibles à la tranquilhté pubhque;
par conséquent, il est urgent de mettre à exécution contre Dornier la loi relative aux prêtres insermentés ; nous arrêtons donc qu'il sera tenu de sortir, dans trois jours, du territoire de la république. »
Le district avait basé cet arrêté sur deux ou trois suppositions qui n'étaient rien moins que vérifiées. Le département s'appuya, pour le ratifier, sur un mensonge manifeste : « Vu, disait-il, l'arrêté du district de Pontarlier et la signification qui en a été faite le lendemain à P.-Ant. Dornier ; considérant que, d'après l'article 6 de la loi du 26 août, tous les ecclésiastiques non assermentés, même les simples clercs et minorés ou frères lais, quoique n'étant point assujettis au serment constitutionnel, sont soumis aux dispositions pénales de la loi, lorsque par des actes extérieurs ils auront occasionné des troubles venus à la connaissance des corps administratifs ; que P.-Ant. Dornier est clerc, et a été reconnu par le district de Pontarlier avoir occasionné des troubles ; considérant cependant que l'article 1" de la loi lui accorde un délai de huit jours pour sortir du département, le directoire homologue l'arrêté du district en accordant à Dornier le délai légal. »
Vers la fin d'avril, le club de Jougne adressa au département une dénonciation, signée par douze de ses membres, contre le vénérable M. Lanquetin, ancien curé de cette paroisse, relire depuis bien des années , et dont la pacifique vieillesse avait été jusqu'alors respectée. Il était accusé d'occasionner des troubles rehgieux p.ir son fanatisme. Le département écrivit au district qu'il était très surpris que ce prêtre insermenté fût encore là , en dépit de la loi du 26 août, et qu'il y avait heu de la lui appliquer au plus vite. M. Lanquetin reçut, en conséquence, le 5 mai, l'ordre de se déporter.
Dans le district de Quingey, les jacobins ne demeurèrent pas inactifs. Le 14 mars ils remirent la dénonciation suivante au directoire : « Les citoyens de Quingey, soussignés, dénoncent les nommés P.- Alexis- Elie Moureau et J.-Gl. Graby, prêtres à Quingey, pour n'avoir jamais daigné prêter le serment prescrit par les lois, s'être absentés de cette ville
pendant plus de trois mois sans aucun sujet ni motif, et y être revenus depuis environ deux mois, sans avoir voulu de même se conformer auxdites lois ; plus, pour, dès le moment de la constitution civile du clergé, s'être récriés contre, ne s'y être pas conformés, avoir fréquenté sans cesse des prêtres ou des gens aristocrates. Pour quoi ils demandent que lesdits Graby et Moureau soient déportés comme les autres prêtres réfractaires, et prient les citoyens administrateurs du district et du département d'acquiescer à leur pétition et l'autoriser. — Adrien Gigoux, Gaudignon, Ph. Nélaton , A. Ordinaire, A.-Séb. Gourd, Grandvoinet, Vuillier, Goisset, Gl.-Fr. Nicolas, C.-P. Masson. j)
Le surlendemain, le district intima aux deux prêtres dénoncés l'ordre de quitter la France dans le délai de quinze jours.
Dans le district de Saint-Hippolyte , le club du Russey adressa au département une dénonciation en règle pour demander la déportation de deux jeunes aspirants au sacerdoce, MM. Sigismond Monnot et Léonard Gète, du Russey. Le procureur général Billot écrivit, le 1" mai, au district de mettre sur-le-champ cette mesure à exécution, en faisant conduire les deux proscrits jusqu'en Suisse par la gendarmerie. Le lieutenant Derriey, sur l'ardeur duquel on pouvait compter, fut chargé de cette expédition.
Tel était l'acharnement qui poursuivait les malheureux restes du clergé catholique dans tous les coins de la France, et une législation de plus en plus barbare préparait en ce moment contre eux des mesures si atroces, que bientôt' les prêtres dénoncés par les clubs ou condamnés par les districts furent réduits à bénir leur exil. Sans le savoir et sans le vouloir, les jacobins venaient de les soustraire aux plus affreux supphces (1).
(1) Voir à la fin du volume le document n» VI, Tableau des ecclésiastiques sans fonctions déportés ensuite de dénonciations personnelles, en février, mars et avril 1793.
EXPULSION DES HOSPITALIERES