SEPTEMBRE 1792 — 23 AVRIL
En quittant le sol français, les prêtres déportés du Doubs se répandirent dans les différents cantons de la Suisse, et principalement dans ceux de Neucliatel, Fribourg, Soleure et Berne. Ils se tinrent le plus près possible de la frontière, tout en évitant avec soin de se réunir en trop grand nombre sur les mêmes points, tant pour ne pas causer de l'ombrage aux gouvernements français et suisse , que pour ne pas surcharger les populations hospitalières dont la bienfaisance devait en grande partie les faire subsister. Le clergé , la bourgeoisie, les paysans, les calvinistes eux-mêmes, rivalisèrent de générosité à leur égard. M. Fauche-Borel, imprimeur protestant à Neuchatel, s'exprime ainsi sur ce sujet dans ses Mémoires: « Ce fut à de bons prêtres que je donnai d'abord un asile. Je ne puis dire assez combien ces dignes ecclésiastiques se rendirent recommandables par leur douceur et leur résignation pendant tout le temps de leur séjour à Neuchatel. Ils remphssaient avec exactitude et sans affectation leurs devoirs rehgieux, ce qui nous édifiait tous, et j'ai pu me convaincre, en les voyant , que l'on peut, sans controverse et sans dispute, ramener les hommes aux saintes croyances. Parmi ces messieurs , il en est plusieurs qui passèrent, soit dans le canton de Lucerne, soit dans celui de Fribourg. D'autres allèrent s'établir sur les bords du lac de Constance. A Fribourg . chaque famille aisée avait son curé français émigré, qui était l'objet d'une hospitalité vraiment patriarcale. J'en donnerai ici une idée : là, selon
Fusage de toute la Suisse, les femmes vont au marché. Elles se faisaient accompagner alors par le bon prêtre qui recevait chez elles un asile. Dans leurs rencontres, on les entendait se vanter des soins qu'elles prodiguaient au vénérable ecclésiastique qui leur était départi, se le montrer réciproquement et se dire entre elles : Tiens, vois le mien\ il est mieux portant que le tien, MM. Vorbô, Filsjean , Duplessis, d'Aubonne, Talbert et Cohn, n'étaient pas moins bien traités à Neuchatel, dont ils avaient préféré le séjour. Nous eûmes aussi à Neuchatel Tévêque de Langres ; il me fit imprimer deux ouvrages sur la religion : l'un intitulé Les Catholiques du Jura, et l'autre Instruction pastorale. )) Un Franc-Comtois nommé Guinnard, instituteur à Sensales, dans le canton de Fribourg, écrivait le 27 décembre à M. Jos. Goulot, horloger à Grandfontaine : « Il y a dans notre canton plus de quinze cents prêtres français. Nous en avons eu ici quarante-neuf, à Ghatel-Saint-Denis soixante, à Remauffence dix, ainsi du reste. Je me suis déjà informé de toutes parts pour découvrir l'asile de M. Sarrasin , des Fournets, et de M. Courtot, du Luisans. Je pense qu'ils sont peutêtre dans la misère, et je désirerais de tout mon cœur leur être utile. Comme il y a plusieurs de nos gros paysans des environs qui en prennent chez eux gratis, j'en ai déjà placé huit qui manquaient d'argent. Je m'intéresse beaucoup pour eux ; je voudrais être de quelque utilité à ceux de chez nous avant tous autres, comme de juste. J'ai écrit à Gressier, dans le Landeron, pour tâcher de les découvrir. Je finis en vous disant d'être toujours ferme dans notre sainte religion. »
M. l'évêque de Rhosy se retira à Soleure avec MM. de Viilcfrancon, Durand et Bailly, vicaires généraux, et la plupart des autres dignitaires ecclésiastiques du diocèse ; MM. Babey frères, GrosjeaU, chanoine théologal, Jacques, professeur de théologie, Gourtot et Girardot , missionnaires, Balanche et Brcluque, se fixeront à Fribourg, où un certain nombre de jeunes clercs restés fidèles étaient venus achever leur éducation sacerdotale. Pendant ce teinps-là, M. de Chaflby, principalement chargé de la direction du clergé
proscrit, faisait du bourg de Cressier, placé plus près de la frontière française, dans le canton de Neuchatel, le centre de son administration apostolique. « Il passa, dit son biographe, plusieurs années dans cette petite ville, occupé nuit et jour du soin de l'Eglise dont il était chargé ; encourageant de sa parole et de ses écrits les prêtres fidèles et cherchant à ramener ceux qui s'étaient trompés. Il vit passer auprès de lui un grand nombre d'anciens amis qui s'éloignaient des douleurs et des dangers de la France. Il eut aussi la consolation d'y embrasser sa mère, qui n'était plus en sûreté dans le pays qui l'avait vue naître, et il pleura avec elle les malheurs delà patrie. Après avoir donné quelques jours aux sentiments de la nature, il voulut que son esprit et son cœur fussent plus libres pour l'œuvre de Dieu, et il ne s'opposa pas au départ de sa mère. M""" de Chaffoy accepta ce sacrifice et se retira au Landeron, avec une servante fidèle et dévouée. Lorsqu'on apprit que M. de Chaffoy était sur la terre étrangère avec un grand nombre de prêtres, on ne douta pas un instant qu'il ne sacrifiât même ses biens pour soulager les infortunes de ceux qui partageaient son exil. Chacun voulut, autant que la prudence le permettait, s'associer à des œuvres si généreuses ; et des sommes considérables furent envoyées de toutes parts à ce digne représentant de la Providence. Le bien qu'il faisait le fit bientôt connaître de Louis XVIII, et la prudence qui présidait à tous ses actes lui gagna toute la confiance de ce prince ; aussi en reçut-il presque immédiatement des lettres autographes remplies des témoignages les plus flatteurs et qui l'accréditèrent auprès de M. Wicham, agent du cabinet anglais à Berne. M. Wicham reçut, à son tour, du comte de Provence, des lettres qui l'autorisaient à mettre à la disposition de M. de Chaffoy toutes les sommes dont il pourrait avoir besoin, sans qu'il fût jamais obhgé d'en rendre compte. Quant à son entretien personnel, M. de Chaffoy y pourvut en vendant l'argenterie qu'il tenait de son père et qu'il avait emportée en exil. Du reste, dans ses rapports avec les prêtres fugitifs et les autres émigrés, il ne se proposa jamais aucun but politique. Prêtre fidèle de Celui qui
a dit que son royaume n'est pas de ce monde, il travaillait chaque jour, par ses exemples et ses conseils, à conserver, à augmenter même dans ses compagnons d'infortune la piété sacerdotale, à les rendre calmes, patients, résignés. Ce fut dans cette vue qu'il établit une admirable société de prêtres émigrés, chargés de donner l'hospitahté à ceux de leurs confrères qui sortaient de France et à ceux encore qui voulaient y rentrer pour porter à leurs ouailles des secours rehgieux. Nous l'avons souvent entendu raconter avec déhces les détails de cette vie commune, loin du monde et dans la solitude. L'abbé de Ghaffoy ne voulait pas être le chef de cette communauté, il était l'ami de tous les membres qui la composaient. Ménageant avec un tact admirable la déhcatesse de chacun, il leur procurait des honoraires de messes. L'honoraire de chaque jour était versé dans une caisse commune ; la moitié était réservée pour la nourriture, l'autre moitié pour le vestiaire, et pour préparer à chacun quelques faibles ressources qui l'aidassent dans le voyage de France, si jamais il était utile et prudent de le faire. L'abbé de Chaifoy eut le bonheur de recevoir dans sa chère communauté M. Bailly (de Dijon), auteur de la Théologie devenue classique dans un grand nombre de séminaires. Ce hvre était déjà composé, mais il n'avait pas encore vu le jour, et l'auteur se félicita quelquefois d'avoir montré son travail au pieux et éclairé grand- vicaire de Besançon. C'est aussi dans le sein de cette communauté que fut composé par M. Colard un Catéchisme raisonné des sacrements. M. de Chaffoy le fit imprimer à Neuchatel et le répandit bientôt par milliers dans toutes les parties du diocèse de Besançon. »
La forte instruction que possédaient la plupart de nos prêtres sécuhers, leur fut d'une grande utilité sur la terre étrangère ; un bon nombre ne tardèrent pas à l'utihser, soit dans l'enseignement public, soit dans des éducations particulières, et conquirent bientôt, par le charme de leur esprit et de leurs vertus, toute Taffection et même l'admiration des familles les plus distinguées de la Suisse ou de l'Allemagne. Le savant abbé Jacques, chargé de l'instruc- III. 18
tion de deux jeunes gentilshommes à Fribourg, menait de front l'office de précepteur, l'étude approfondie de la langue allemande et l'achèvement de son exposé des Preuves convaincantes de la vérité de la religion chrétienne, en forme de dialogues, à la portée de tout le monde, publié en Suisse en 1793, et réimprimé à Dole en 1812. M. Mougin, de la Grand'- Combe-des-Bois , cet humble curé de village qui était en même temps un grand astronome, avait repris sa correspondance avec les membres de l'Académie des sciences de Paris, vivement affectés de la privation de son concours. Le fameux Lalande, lui écrivant le 17 mars 1793, lui témoignait tout son regret de ce que le malheur des temps tenait ce bon et docte prêtre éloigné de la France et de son cher observatoire ; il lui parlait de la mesure du quart du méridien de Dunkerque à Barcelone, et l'engageait à se remettre à la recherche des planètes. Beaucoup d'autres ecclésiastiques payaient l'hospitalité des honnêtes laboureurs qui les avaient accueillis , non-seulement en faisant l'éducation de leurs enfants, mais encore en partageant, comme M. Claudet, de Pontarher, leurs travaux agricoles.
Quelle que fût la générosité des princes et des étrangers, ce fut surtout à la soUicitude et aux sacrifices de leurs familles et de leurs pauvres troupeaux désolés, que les pasteurs exilés durent de ne pas mourir de faim. Il ne se passait pas un seul jour sans que de courageux campagnards, des femmes intrépides, se rendissent sur la frontière pour leur porter clandestinement du linge, des provisions et du numéraire réuni dans de pieuses collectes. Les lois les plus sévères, les hgnes de douane les plus multiphées, ne pouvaient arrêter cette contrebande héroïque, et les curés proscrits, tenus ainsi en relation continuelle avec leurs paroisses, semblaient en être plus que jamais les maîtres, et frustrer l'impiété de tous les fruits qu'elle avait attendus de leur éloignement. L'administration, exaspérée d'un résultat si imprévu, multipha les mesures de rigueur pour y mettre fin.
Dès le 23 octobre, les jacobins de Paris avaient demandé que les biens des prêtres déportés fussent confisqués comme
ceux des émigrés. Mais la Convention, encore susceptible de quelques sentiments de justice à cette époque, décida, sur les sages observations de Buzot et de Lacroix, qu'il était impossible de confondre des prêtres qui ne s'étaient éloignés que pour obéir aux décrets, avec des émigrés qui avaient quitté la France en violation de la loi. La haine et la cupidité patriotique ne se laissèrent pas arrêter par cette décision trop peu durable. Parmi les déportés, il s'en trouvait un assez grand nombre qui, sans être compris d'une manière bien positive dans aucune des catégories proscrites, avaient, sous le coup d'un effroi trop bien justifié, demandé des passe-ports de déportation. Comme on était enchanté de se débarrasser d'eux, on avait, ainsi qu'il a été dit plus haut, acquiescé avec le plus grand empressement à leur demande, sans contester les titres d'aucun d'eux à l'exil. Il en était d'autres, au contraire, qui se trouvaient condamnés au bannissement de la manière la plus incontestable , mais qui, exposés aux insultes et aux menaces les plus atroces, à l'époque du 40 août, s'étaient vus forcés de passer la frontière quelques jours avant le décret de déportation. Il fût décidé par le département que les uns et les autres seraient considérés comme émigrés et leurs biens acquis à la Répubhque. Le district de Pontarlier alla même plus loin. Au mépris de la décision si récente de la Convention , il résolut , conformément au réquisitoire du procureur syndic Boissard, d'inscrire sans distinction sur la hste des émigrés de son ressort, dressée le 23 décembre i792 et le 7 janvier suivant, tous les prêtres déportés de ce district, curés, vicaires, professeurs, etc., au nombre de cent, prévoyant bien, par un infernal calcul, qu'il serait presque impossible à ces malheureux, errants sur la terre étrangère, d'obtenir réparation de cette nouvelle iniquité. En effet, le 14 décembre, un arrêté du conseil général du département avait prescrit aux directeurs des postes de retenir toutes les lettres adressées aux émigrés et de les remettre aux districts. Mais , à supposer même que ces prêtres eussent pu ap])rendre indirectement la spohation illégale dont ils étaient victimes, et faire parvenir leurs réclamations jusqu'à l'autorité supérieure, ils demeu-
raient en présence d'autres difficultés presque insurmontables pour obtenir justice. En effet, ils devaient encore établir, dans un délai très court , et par de nombreux témoignages, leur résidence non interrompue en France jusqu'à la loi de déportation. Ces témoignages devaient être pris en dehors de toute relation d'intérêt ou de parenté, et, en outre, contrôlés sévèrement et acceptés par les officiers municipaux. Or, dans les derniers mois qui avaient précédé ce cruel décret , tels étaient les dangers et les outrages auxquels les prêtres fidèles se trouvaient en butte, qu'un grand nombre avaient été contraints de s'enfuir et de se cacher, soit dans des fermes isolées, soit même dans les bois et les cavernes, ou au moins de tenir leur présence à l'abri de toute pubUcité; il leur devenait donc absolument impossible de réunir les nombreux témoignages exigés. Y parvenaient-ils, par extraordinaire, il suffisait que leurs témoins fussent restés fidèles à la foi cathohque pour être absolument rejetés. Les deux MM. Sergent, l'un curé aux Gras, et l'autre vicaire en chef à Saules, avaient passé l'été de 1 792 retirés dans une ferme solitaire de la montagne de Montlebon, au Creux, chez les frères Berger. Lorsque leur famille fournit les attestations nécessaires pour démentir leur émigration , Courpasson , membre du district de Pontarher, écrivit : a Si le conseil général de la commune de Morteau agit comme il doit le faire , il récusera les certificats que présenteront les prêtres Sergent, car ils ne peuvent produire que des certificats fanatiques au suprême degré. » Bien que ce fût évidemment au district à étabhr le prétendu délit d'émigration dont il accusait ses victimes absentes, le département ratifia, le 22 janvier, cette iniquité monstrueuse, en se bornant à déclarer (( que tous ceux qui étaient compris sur la hste d'émigration seraient rayés quand eux ou les personnes qui s'intéressaient à leur sort auraient justifié qu'ils n'étaient pas réellement émigrés, et que dans Timpossibilité absolue où ils se trouvaient de remplir toutes les formalités légales , on les astreindrait à des preuves plus ou moins rigides, suivant les différentes circonstances de probabilité d'émigration et les divers degrés de turbulence. » Les réclamations ne tardèrent pas à arriver, mais en très
petit nombre. Le citoyen Ravier, vice-président du département, réclama lui-même la radiation de son oncle, M. Bailly, curé de Miserey, dont la présence à Besançon jusqu'au mois de septembre ne pouvait laisser aucun doute. Le département prononça encore sept autres radiations, et accorda à quatre ou cinq ecclésiastiques un délai supplémentaire pour fournir la preuve légale de leur résidence ; mais ce furent toutes les concessions qu'il fit à la justice et à Thumanité. M. J.-Fr. Balanche, principal du collège de Pontarlier, représenta vainement qu'il avait souffert les insultes les plus grossières de la part des volontaires en garnison dans la ville, pendant les mois de juin, d'août et même de septembre, ce qui l'avait forcé à se réfugier dans la ferme du Larmont, chez ses frères ; M. Cl. -Et. Colin, vicaire à Notre-Dame de Pontarlier, rappela sans plus de succès qu'il avait éprouvé, de la part d'une populace ameutée , des excès restés complètement impunis ; qu'il s'était vu menacé , insulté , et que les fenêtres de la maison de sa mère ayant été brisées, il avait été forcé de la quitter pour se réfugier aussi dans une ferme ; le district, qui connaissait mieux que personne toutes ces circonstances, n'en repoussa pas moins les requêtes de ces deux ecclésiastiques, en ajoutant, à l'égard de M. Colin, « que sa conduite, d'un incivisme outré et contre-révolutionnaire notoirement connu, pouvait lui avoir attiré et gagné les fractures de fenêtres dont il se plaignait, et peut-être des menaces bien méritées ; mais qu'en fait il n'avait point pris de passé-port, et resterait inscrit comme émigré. » Ainsi, ce n'était pas encore assez, pour les malheureux proscrits, d'étabhr minutieusement, et jour par jour, leur présence en France jusqu'au moment de la déportation ; la méchanceté du district de Pontarlier leur opposait une nouvelle fin de non-recevoir en les obligeant à reproduire un passe-port de déportation dressé dans toutes les formes. Cependant cette formalité du passeport n'avait été établie par l'Assemblée législative que dans l'intérêt des bannis, et pour assurer leur sécurité dans leur trajet jusqu'aux frontières et leur faire ouvrir les portes de la Franco, fermées en ce moment pour tous les autres citoyens. Cette précaution bienveillante ayant paru inutile dans
les districts qui touchaient à la Suisse, un grand nombre de prêtres des frontières, le district le savait bien, s'étaient pour cette raison abstenus d'y recourir. Le département ratifia encore cette nouvelle exigence.
Le peu de succès des démarches isolées tentées par quelques prêtres inspira aux déportés du district de Pontarher la pensée d'adresser une réclamation collective à Paris; mais ils ne furent pas plus heureux. Le département écrivait le 21 juin 1793 au district : « Vous avez peut-être connaissance d'un mémoire adressé au ministre de la justice de la part des prêtres insermentés du district de Pontarher, signé Balanche, ayant charge, et dont nous croyons connaître le rédacteur. Le ministre de Fintérieur nous l'a renvoyé avec la lettre cijointe. Vous verrez que, loin de désapprouver la marche que nous avons tenue à l'égard des prêtres que nous avons déclarés émigrés , le ministre est d'accord avec nos principes, qui émanent de la loi. » Le ministre Garât déclarait, en effet, <( que les prêtres qui s'étaient volontairement déportés avant la loi du 26 août , quels que fussent leurs motifs , avaient commis une désobéissance qui les assimilait aux émigrés ; et que ceux même qui, après la loi de déportation, n'avaient pas osé se montrer à leurs municipalités dans la crainte d'être exposés à des dangers , et n'avaient annoncé que par lettre leur soumission au décret , n'ayant pas remph toutes les formalités légales, devaient être également traités comme émigrés. » Le district, pressentant son triomphe, avait, le 29 mai précédent , trouvé encore dix-huit prêtres déportés de son ressort à ajouter à la hste des émigrés, et les avait dépouillés au profit de la répubhque. 11 ne fit, du reste, qu'avancer un peu à leur égard une mesure dont un nouvel accès de fureur révolutionnaire allait bientôt faire une loi générale.
L'acharnement de toutes ces autorités sans-culottes contre les prêtres fidèles était poussé à un tel degré d'aveugle^ ment, qu'elles oubliaient elles-mêmes leurs propres décisions de la veille pour transformer le lendemain en émigrés,, des ecclésiastiques qu'elles venaient de condamner à la ^.déportation dans toutes les formes légales. C'est ainsi qu'on
voit le district de Saint-Hippolyte déléguer, par arrêté du 6 septembre, le maire et les officiers municipaux des Bréseux, pour signifier à M. l'abbé Prothade-Jos. Narbey, retiré dans leur commune, l'ordre de se déporter, par suite de la dénonciation personnelle déposée contre lui par les électeurs du canton de Maîche ; et la même administration déclarer, le 6 janvier suivant, a que M. Narbey n'étant pas fonctionnaire public , ni par conséquent astreint au serment , avait pris un passe-port de déportation sans y être forcé, ce qui le constituait en état d'émigration; qu'en conséquence ses biens étaient séquestrés, et que les scellés seraient posés par Parent, membre du conseil général du district. »
Ilï. On a vu qu'un arrêté du département avait prescrit aux directeurs des postes d'arrêter toutes les lettres adressées aux émigrés. Les districts ne manquèrent pas d'englober les prêtres déportés dans cette mesure ; et comme il eût été trop facile d'en éviter les efî'ets en adressant fictivement à des citoyens suisses les lettres destinées aux bannis, l'administration ne tarda pas à s'emparer de toutes les lettres à destination étrangère, sans exception, sauf à ne rendre à la circulation que les véritables correspondances de commerce international. Le district de Pontarlier surtout, placé à l'extrémité de la grande route de la Suisse , ne laissa plus rien passer sans un rigoureux examen.
Pour briser toute relation entre les proscrits et la France, il restait une seconde mesure à prendre, et le conseil général du département y pourvut en décidant, le d9 janvier, « que les lettres et paquets venant de l'étranger, par la poste, seraient retenus et ouverts par six commissaires municipaux, en présence des citoyens à qui ils étaient adressés. )>
Cette mesure, mise sur-le-champ à exécution, semblait promettre des révélations importantes, de nature à compromettre singulièrement les auteurs et les destinataires des lettres interceptées. Mais la malveillance révolutionnaire en fut pour ses frais, comme la Vedette le constatait elle-même en ces termes, le 25 janvier : « Les opérations des commissaires sont encore ignorées; tout ce que nous avons pu apprendre , c'est que nos saints prêtres demandent à grands
cris, depuis la Suisse, leurs habits d'hiver et leurs bréviaires d'été , et qu'ils veillent encore de là au salut de leurs très chères sœurs (en Jésus-Christ seulement), auxquelles ils envoient des permissions de faire gras le carême , et de communier sans se confesser; car, selon eux, il vaut mieux s'en abstenir que de le faire auprès d'un prêtre cathohque non romain. Voici la copie fidèle des permissions envoyées aux saintes femmes ; les originaux sont déposés au département : Pouvoirs et permissions accordés par M^^ l'évèque de Lausanne ^ administrateur du diocèse de Besançon : 1° Tous les pouvoirs accordés à tous les prêtres catholiques du diocèse, par M^"" l'archevêque défunt , en acceptant l'instruction de M^"" l'évèque de Langres, sont renouvelés pour tout le temps que durera l'administration dudit M^' de Lausanne ; 2° permission accordée à tous les fidèles du diocèse de faire gras pendant le carême de 1793, savoir : le jeudi lendemain des cendres, et quatre jours des cinq premières semaines dudit carême , les dimanches dans deux repas , et permission de manger des œufs tous les jours dudit carême. »
Les lettres interceptées dans les autres districts étaient toutes de la même nature et n'ofiraient pas la moindre trace de complot. A Ornans , on arrêta deux lettres adressées à M. Léger Cuenot, officier municipal de cette ville, et à M. J.-Gl. Clerc, de Reugney. Elles étaient écrites par leur oncle, prêtre déporté, fixé à Villars-le-Terroir, dans le canton de Fribourg. Après avoir indiqué à ses neveux les dispenses accordées pour le prochain carême, le vénérable exilé ajoutait : (( Il se répand ici des nouvelles qui ne font plaisir à personne , pas même à nos frères réformés. Tout le monde en est affligé ; les plus grands ennemis de la religion catholique en sont indignés... Nous savons ce qu'est devenu notre malheureux roi, nous prions pour lui. M. Coulet est un peu incommodé ; l'abbé Valot a écrit à ses neveux. Quant au prétendu ministère de l'ex-capucin, quoiqu'il dise ne vouloir prêcher, etc., et qu'il veut vivre et mourir, etc., ne vous y fiez pas. C'est un piège très dangereux. Il n'a point de pouvoir, ni ordinaire, ni délégué, pour aucune fonction; on ne peut pas même s'en servir dans le cas de mort, s'il y a danger de
séduction. Ainsi, que votre mère vive le plus saintement qu'elle pourra, et si par faiblesse on fait quelque faute, qu'on s'en repente avec une grande confiance et amour de Dieu. Les Suisses se mettent sous les armes pour se défendre contre quiconque les attaquera, et peut-être pour se joindre aux ennemis de la France. ))
Ce dernier mot nous montre d'une manière touchante que le gouvernement révolutionnaire, malgré tous ses torts, continuait, aux yeux des prêtres exilés, à représenter la patrie. Un autre proscrit se montrait encore plus explicite à cet égard, et jugeait Témigration aristocratique avec une grande sévérité, dans une lettre adressée du Landeron à M''^ J.-B. Blandin, demeurant à Besançon, rue Saint- Vincent, vis-à-vis l'hôtel du Sauvage, pieuse et héroïque servante que son dévouement à la religion devait faire traîner à l'échafaud dix-huit mois après. (( Nos commerçants , disait-il dans un style de convention, sont les plus grands chevaliers d'industrie que je connaisse. Ce sont eux qui dépendent de chacun, qui font le plus de faste. Ils ne se refusent rien, et se procurent des aisances que chacun devrait se refuser dans ce temps maudit. Quoi qu'on puisse dire et espérer, on n'est pas au point où l'on croit être. Il y a encore bien du fil à retordre. Je gémis quand je vois ces insensés se réjouir sur des objets imaginaires, inventés par l'aristocratie pour se tromper. — Saluez cette honorable dame de ma part. Diteslui que je vis surtout pour rendre témoignage des bienfaits que j'ai reçus d'elle; car sans elle, cet hiver, j'étais sans ressources. ))
Les lettres adressées en Suisse par les catholiques, et interceptées au passage , présentaient le même caractère exclusivement religieux, complètement inoffensif , ou même empreint d'une sorte de partiahté pour la Révolution. M"" Minary, de Cléron, écrivait à son frère, M. Durand, curé déporté de cette paroisse : « Mon enfant est né, il est ondoyé; on m'a beaucoup soUicitée de me servir du fruitier, mais j'ai préféré la mort plutôt que de m'en servir. Comme il y a d'excellents fro- . mages dans votre pays, ayez la bonté de nous en faire passer pour en pouvoir user. Il y a M. Devillers qui a passé chez.
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nous avant mes couches , qui m'a dit que si l'occasion se présentait, il ferait bien mon affaire. Vous êtes Lien heureux, mon cher frère, dans le pays que vous habitez; vous êtes plus tranquille que nous. Si je n'avais point d'enfants, rien ne pourrait me retenir d'aller à vous. Je n'ai qu'à me louer de chez M. Mougenot ; ils ne respirent que de vous voir; nos gens sont de même. Tous ceux de votre connaissance se comportent de la même façon que lorsque vous nous avez quittés. »
Un habitant de Bolandoz écrivait à un prêtre de sa connaissance retiré à Fribourg : a J'ai eu le malheur de perdre mon pauvre petit Bonaventure. Je ne puis oubher ce pauvre enfant; il est toujours après moi. Cependant, il est heureux; il serait bien à souhaiter que nous fussions tous où il est. )>
La nièce du prêtre Lamare , de Beaune , lui adressait ce curieux et poignant tableau de la situation de cette ville, qui était à peu près celle de toute la France, a La misère est bien grande. Voilà M. de Ghasent à la mendicité, ainsi que ses trois fils. La santé de mon mari est de beaucoup meilleure La sensation qu'il éprouva lors de son injuste arrestation lui a été favorable, car à cette époque il était mourant. Ajoutez que pendant vingt-deux jours de notre détention, nous étions dans une alerte continuelle, puisqu'à tout instant on voulait forcer la prison pour expédier les détenus , à qui on n'a pu reprocher la moindre chose. Si le malheur eût donné la victoire au roi de Prusse, c'en était fait de leur vie. Par provision, nous voilà en possession de toute la Belgique. Nous avons une victoire soutenue. Ces belles puissances, si persuadées qu'en montrant seulement un sabre , elles allaient faire fuir notre brave jeunesse, qui vous les étrille d'une belle manière ! Quant aux émigrés, s'il y en a qui aient servi, ils ont eu trop de morgue, et Dieu les a punis de toute la mauvaise conduite qu'ils ont eue, ne cessant de jouer, de se battre, etc. La seule espérance que nous ayons, ou plutôt eux , c'est que le congrès qui va se tenir à Luxembourg reconnaisse notre répubhque , fasse leur paix et obtienne la rentrée des émigrés, qui vont être mal à leur ,aise pour leur vie , si toutefois ils rentrent. Tous leurs meubles sont ven-
dus, etc. La noblesse et le clergé sont écrasés d'une telle force, que jamais on ne s'en relève. Voilà les prêtres constitutionnels qui , d'ici à deux mois , seront chassés ; on n'en veut plus d'aucune espèce dans notre république. Tous les jours on fait des motions dans les clubs pour cela. On annonce le ci-devant roi malade, ainsi que sa femme. Il serait délivré de bien des chagrins et rendrait beaucoup de tranquillité à la répubhque. Tout le luxe est tombé; les marchands ne vendent plus rien, n
Parmi les lettres des exilés à leurs familles, l'une des plus remarquables est celle que deux jeunes ecclésiastiques , MM. Ph. et J.-Jos. Loye, de Chantegrue, le premier, vicaire de Damparis, et le second, sous-directeur du pensionnat des orphelins de Dole, devenu plus tard vicaire général, adressaient d'Estavayer, le 8 janvier, à un père et une mère dont l'aveugle tendresse les accablait d'exhortations et de remontrances pour les gagner au schisme : « Il est inutile , répondaient ces deux prêtres courageux , de nous presser davantage de changer de sentiments. Si l'unité de l'Eghse n'était pas attaquée, la constitution ne nous ferait aucune peine. Si l'Assemblée nationale n'avait pas touché à l'Eglise, c'est-à-dire à l'état ecclésiastique, autrement que pour réprimer quelques abus, régler les traitements et prendre le superflu pour payer les dettes de l'Etat, tout serait allé beaucoup mieux. Ainsi nous sommes prêts à signer de notre sang la constitution , à faire le serment exigé et à reconnaître M. Seguin pour notre évêque , pourvu qu'il fasse approuver sa nomination par le chef visible de l'Eglise. Nous n'avons pas aspiré à l'état ecclésiastique pour y acquérir des biens ; ainsi nous ne sommes pas fâches qu'on y ait supprimé le superflu.... Dans peu, les plus grands constitutionnels verront bien s'il n'y a rien contre la religion. »
Parmi toutes les lettres saisies, une seule, adressée à M. Gloriod, maître de poste à Pontarlier, et attribuée à M. Baverel, curé d'Arçon, se serait écartée de la réserve politique et de la modération qui brillaieut dans toutes les autres, s'il faut en croire un arrêté du district de Pontarlier, du i février, prescrivant des recherches à ce sujet. « Cette lettre,
disait le district, renferme des vœux pour l'anéantissement de la Révolution et la destruction de la Convention nationale, dont elle qualifie les membres comme coupables des maux temporels et spirituels dont elle prétend que la France est affligée. »
Le département avait décidé que les lettres venant de l'étranger seraient remises à leurs destinataires après avoir été lues, en présence de ceux-ci, parles commissaires municipaux de leur commune. Cette mesure ne suffit pas au district de Pontarlier, et sous prétexte de mieux remplir les vues du département , il se permit d'arrêter toutes les lettres à leur entrée en France, et après les avoir lues, d'envoyer toutes celles qui lui parurent suspectes, non aux destinataires, mais au directoire de leurs districts, tl adressa même, le 43 février, une circulaire à tous les districts des départements voisins, pour les prévenir de sa détermination. Le directoire de Lons-le-Saunier, écrivant , le 1 " mars , pour le remercier des lettres qu'il lui avait ainsi transmises, ajoutait : «Nos découvertes ne sont pas bien importantes, mais elles peuvent nous conduire à de plus grandes, et nous réunirons nos efibrts aux vôtres pour déconcerter les sinistres complots des prêtres et des esclaves. Courage, citoyens ! Laissons crier au viol les ennemis qui voudraient nous assassiner par derrière. Les républicains ne doivent plus avoir d'autre secret que de démasquer et terrasser leurs ennemis ; plus d'autre devise que celle que vous avez adoptée : Salus populi suprema lex esto. n
Le département du Doubs ne fut pourtant pas du même avis; il réprimanda sévèrement les administrateurs de Pontarlier, qui s'excusèrent ainsi, le 17 février : « Sur cent lettres adressées à l'étranger, il n'y en a environ qu'une quinzaine de signées. Nous ne retenons aucune correspondance d'amis, de parents, pas même d'amourettes, qu'elle ne contienne des choses qui puissent procurer des renseignements , soit pour découvrir des objets cachés ou retenus, soit pour faire connaître des émigrés qui ne sont pas encore connus comme tels, soit enfin pour raison de complots ou conseils inciviques, ou même remplis d'un fanatisme outré , dont bon nombre de prêtres déportés font encore, par ce moyen, tous leurs
efforts pour le maintenir et même l'accroître. D'ailleurs , il n'y a plus que les endroits éloignés dont les correspondants se prennent à notre glu. »
La publicité donnée à ces mesures ayant fini effectivement par leur ôter toute efficacité , le département proclama , le 19 février, un nouvel arrêté pour rétablir, au moins en apparence, la circulation et le secret des lettres, sauf, lorsque les correspondances auraient repris la voie postale, à en tirer parti avec plus de discrétion.
IV. Ce n'était pas assez d'avoir privé les prêtres déportés de tout leur argent et de toute correspondance avec leurs parents et leurs amis ; la consolation de rester auprès des frontières et de voir au moins de loin le sol de leur patrie leur fut encore opiniâtrement disputée. Non contents des premières démarches qu'ils avaient faites auprès des gouvernements helvétiques pour obtenir l'éloignement. des prêtres bannis, les Jacobins revinrent à la charge auprès du canton de Neuchatel avec une insistance quelque peu menaçante. Cet Etat répondit, le 29 janvier, au département : « Indépendamment des résolutions que nous arrêtâmes à l'égard des ecclésiastiques français retirés dans ce pays, immédiatement après l'audience que nous donnâmes à messieurs vos députés, le 12 du mois dernier, nous ne voulons pas manquer de vous annoncer les mesures ultérieures que nous avons prises pour concourir toujours plus particulièrement à vos désirs sur cet objet. 1% Messieurs, nous avons ordonné que les susdits prêtres, à l'exception de quelques-uns, malades ou infirmes, se retirassent dans nos juridictions du vignoble, qui sont les plus éloignées de votre territoire , et nous leur avons fait intimer, par les chefs mêmes de ces juridictions, défense expresse de conserver aucune relation avec la France, soit en se rendant clandestinement à la frontière, soit en recevant ceux de leurs paroissiens qui viendraient les visiter, sous peine d'être immédiatement privés de la tolérance dont ils jouissent. Et pour nous assurer d'autant mieux de l'observation de cette défense, nous avons enjoint à tous les chefs des juridictions hmitrophes et autres, dont le séjour est interdit aux susdits prêtres, qu'au cas que quelqu'un de
ceux-ci fût rencontré dans lesdites juridictions , dirigeant sa route du côté de France, sans être muni de passe-port authentique, il fut incessamment saisi et arrêté. Considérant^ en outre, qu'il y a aussi dans l'Etat de Fribourg des ecclésiastiques français , nous avons fait part à ce canton , ainsi qu'à celui de Berne, de nos mesures susmentionnées, et les réponses que nous avons reçues nous annoncent qu'ils les ont approuvées et adoptées, avec les modifications résultant de la différence des circonstances propres à chacun d'eux. Nous vous aurions fait part. Messieurs, de ces différentes démarches au moment même où nous les avons résolues , si nous n'eussions préféré attendre celui de vous annoncer, ainsi que nous le pouvons à présent , qu'elles ont été exécutées à notre entière satisfaction. Nous espérons qu'elles contribueront à vous persuader de plus en plus de nos dispositions à votre égard. »
Touché de tant d'obséquiosité, le département adressa au grand conseil de Neuchatel ce remerciement laconique : {( Nous avons reçu votre lettre relative aux mesures que vous avez prises pour empêcher les ecclésiastiques français retirés dans votre pays d'approcher des frontières et de conserver aucune relation en France. Nous ne pouvons que vous en remercier, en vous priant de vouloir bien continuer à donner les ordres nécessaires pour que ces prêtres fanatiques soient constamment surveillés. )>
Mais il paraît que l'office de geôher n'était pas autant du goût des populations neuchateloises que de leurs gouvernants; car, en même temps qu'il envoyait à Neuchatel la lettre qui précède, le département écrivait au district de Pontarher : a Les officiers municipaux de Morteau, ainsi que la société des Amis de la liberté, établie en ce lieu, viennent de nous faire part que, dans le canton de Neuchatel, les Suisses patriotes, ainsi que les Français, sont insultés ; qu'il y a des commissaires qui y répandent de l'argent dans la vue d'y semer la division et d'y faire entrer des troupes qu'on attend. Aussitôt nous avons informé de ces faits le ministre des affaires étrangères, ainsi que le citoyen Barthélémy, ambassadeur de France en Suisse, et nous avons invité les
officiers municipaux de Morteau à la plus exacte surveillance^ en les priant de choisir deux bons citoyens qui se transporteraient à Neuchatel et tâcheraient , sous prétexte de commerce ou autrement, de s'assurer des causes de division qui y régnent, et savoir à quoi s'en tenir. »
V. Cependant, toutes ces précautions ne parvenaient pas à rassurer les jacobins sur le voisinage des prêtres déportés. Le 3 février, sur la requête de vingt-sept particuhers de Damprichard, demandant qu'on enlevât les barques existant sur le Doubs, « qui, disaient-ils, étaient journellement employées à passer les grains, cochons, émigrés et autres choses défendues , )> le district de Saint-Hippolyte déclara qu'il y avait heu, pour le département, de nommer un commissaire chargé de procéder à l'enlèvement des barques, et de placer celles qui seraient reconnues indispensables sous la surveillance des douaniers et des gardes nationaux. En adressant cet arrêté au département , le 6 février, le district ajoutait : « Les troubles et les divisions qu'occasionne le fanatisme paraissent augmenter chaque jour et donnent une occupation continuelle à l'administration. Pour en réprimer les effets, il nous paraît bien essentiel d'en détruire la source par tous les moyens que la loi a mis en votre pouvoir. C'est ce qui nous a déterminés à prendre la délibération ci-jointe , que nous soumettons à votre sagesse. » Le département ne manqua pas de faire droit à cette requête ; mais une pareille mesure blessait toutes les habitudes de la population riveraine, et il parait qu'elle ne reçut pas d'abord une exécution bien rigoureuse, car, le 24 février, le procureur syndic Mairot représenta au district de Saint-Hippolyte « qu'il revenait journellement des plaintes de la part des préposés aux douanes et des patriotes zélés, sur la facihté que donnaient au commerce frauduleux et aux correspondances inciviques les barques qui étaient multipliées sur le Doubs , et qu'il était de l'ordre et de la sûreté publics d'y pourvoir. » Les administrateurs répliquèrent (( qu'ils avaient déjà mis cet objet sous les yeux du département à plusieurs reprises; que le département avait même nommé le citoyen Voisard commissaire pour régler les moyens d'empêcher la fraude et la correspon-
dance avec les émigrés ; mais que le district n'ayant point encore eu connaissance positive de ce que M. Voisard avait fait, on rappellerait de nouveau cet objet au département, en le priant d'y pourvoir le plus tôt possible. »
Ce vœu fut pleinement exaucé, et le département ne perdit pas un seul instant ; car dès le surlendemain il arrêta (( que des commissaires des districts de Saint-Hippolyte et de Pontarlier procéderaient à l'enlèvement de toutes les barques ou bacs placés sur le Doubs, particulièrement à Remonot, au Moulin-Vermot, au Moulin-Bournel, à Villersle-Lac, à Ghaillexon, aux Bassots, à la Combe, au Saut-du- Doubs, à Moron, au Moulin-du-Pissoux , à la Grand'Combedes-Bois , aux Verrières de la Grand'Combe-des-Bois, à la Basse, aux Galliots , chez Feuvrier, aux Essarts-Cuenot , au Bief-d'Etoz , et généralement dans toute l'étendue de la rivière, à la réserve cependant des barques et bacs qui seraient jugés absolument nécessaires, et qui seraient enchaînés pendant la nuit par les préposés des douanes, n
Le district de Pontarher, humihé de n'avoir pas eu la première idée de cet arrêté, voulut au moins s'en dédommager en lui donnant une nouvelle extension. Le procureur syndic Boissard fît observer « que les mêmes motifs devaient faire étendre cette mesure aux barques et bacs du lac de Saint-Point, les communications avec les émigrés et les prêtres déportés étant en majeure partie la cause des agitations et des désordres ; » et aussitôt le district prononça, de son chef, la suppression des barques et bacs de Saint- Point et des Grangettes.
Le i5 mars, le procureur syndic de Saint-Hippolyte adressait au procureur général le rapport suivant : (( En exécution de l'arrêté du département, je me suis transporté sur la rivière du Doubs à l'eflèt de faire enlever toutes les barques. J'ai jugé à propos de n'en conserver que cinq, dont deux à la Verrerie du Bief-d'Etoz , une aux GaUiots , et deux à la Verrerie de la Grand'Combe-des-Bois, en y plaçant des douaniers chargés des clefs et de la surveillance. Dans toute ma tournée, je n'ai pas trouvé de résistance à l'enlèvement des barques. J'ai donné ordre d'enlever même celles de l'autre
côté du Doubs, sur le pays de Porentruy, en me fondant sur ce que la rivière appartenait à la nation française. Mais n'ayant pas une parfaite connaissance de la réalité de cette propriété , je vous prie de m'avertir si ces ordres peuvent blesser le droit des gens, afin de les révoquer. Vous trouverez peut-être que les ordres que j'ai donnés sont un peu sévères à l'égard des passagers, mais je vous fais observer en même temps, que le fanatisme, le plus grand ennemi de la liberté, ne pouvait être arrêté dans ses progrès que par ce moyen. Car si l'on suivait l'article 2 de la loi du 29 juillet à la lettre, les municipalités des frontières, toutes gangrenées, en abuseraient certainement pour entretenir leurs correspondances criminelles avec les prêtres déportés. En conséquence, pour prévenir cet abus, si contraire au bien public , j'ai cru devoir assujettir les habitants des frontières qui voudraient les franchir, à faire viser leurs passe-ports au département. Néanmoins j'ai invité les préposés aux douanes à ne pas s'opposer au passage de ceux qui seraient notoirement connus pour avoir des commerces qui leur nécessitent le passage à l'étranger, moyennant toutefois que ce ne soient pas des personnes suspectes , et à visiter exactement s'ils ne sont pas porteurs de numéraire ou de lettres adressées à des expatriés, n
VI. Cependant, plus on élevait de barrières entre les bannis et leur patrie, entre les pasteurs et leurs troupeaux, plus on rendait la séparation amère aux uns et aux autres, et plus on excitait chez les déportés la soif du retour. Quelques vieillards, après avoir préféré le bannissement à la réclusion, ressentirent si vivement toutes les peines de l'exil, qu'ils se prirent à regretter le choix qu'ils avaient fait et à solliciter la réclusion comme une faveur. On lit dans les registres du département, à la date du 10 décembre : « Le citoyen Renaud a fait rapport d'une pétition présentée par Béatrix Camus, au nom de Cannis, son frère, ci-devant vicaire général du ci-devant archevêque de Besançon , tendante à ce qu'il soit permis à cet ecclésiastique, âgé de plus de soixante ans, et qui s'est volontairement déporte en exécution de la loi du 26 août dernier, de rentrer dans le territoire m. 19
de la république. Le conseil, considérant que ledit Camus a opté et choisi de se retirer en pays étranger, que par là même il a renoncé au bénéfice que la loi lui accordait de se retirer dans la maison du séminaire de Besançon; que l'article 5 de la loi assujettit à la peine de la détention pendant dix ans , tout ecclésiastique qui rentrerait après être sorti, arrête qa'il n'échet de faire droit à cette pétition. » Le même département s'était montré moins sévère envers le vieil abbé Blanchard, du Russey ; il est vrai que ce malheureux avait offert le sacrifice de sa conscience au heu de cehii de sa liberté .
Vers la même époque MM. Chopard frères, l'un, curé de Mancenans, ex vice-président du district de Baume, et l'autre, religieux cordelier, tous deux accablés de maladies, adressèrent sans plus de succès une pétition au département pour obtenir la permission de rentrer chez eux à Villers-le-Lac, afin d'y recevoir les soins réclamés par leurs infirmités.
Le respectable M. Demesmay, prêtre, administrateur de rhôpital de Pontarher, se trouvait, comme plusieurs de ses confrères, dans une situation assez perplexe. La question de savoir si ses fonctions, toutes gratuites et toutes temporelles, l'astreignaient au serment ecclésiastique , étant restée indécise, il s'était déporté , mais en déclarant que c'était seulement à titre provisionnel et en attendant que sa position fût légalement fixée. Dans les premiers jours de novembre, il fît une requête au département pour qu'il fût déclaré qu'il n'avait pas été fonctionnaire ecclésiastique, et qu'en conséquence il serait admis à rentrer en France , sous la soumission qu'il faisait de prêter le serment de maintenir de tout son pouvoir la liberté et l'égalité ou de mourir à son poste en les défendant. Le département renvoya cette requête au district de Pontarlier, qui la renvoya lui-même à la municipalité. Celle-ci répondit: « Le prêtre Demesmay a été mis sur la liste des émigrés de cette ville, la première fois, parce qu'il avait disparu, ainsi que plusieurs autres ecclésiastiques de Pontarher, sans s'être muni de passe-port, et la seconde fois , parce qu'il a pris de lui-même, à la municipalité des Fourgs^, un passe-port pour
se déporter en Suisse, en exécution de la loi du 26 août, en se soumettant à se représenter s'il en était requis. Les craintes, les terreurs qu'il a supposées être l'occasion de sa disparution , prouvent assez combien la loi du 26 août lui devenait applicable. C'est pourquoi le conseil estime qu'il n'y a pas lieu d'autoriser sa rentrée, même sous l'offre d'un serment qu'il n'est plus dans le cas de prêter. — Tavernier, Salomon, Sancey, J.-B. Pion, Simon, Tavernier et Jacquemet, secrétaire. »
Le district ne pouvait manquer d'être du même avis : f( L'exposant, dit-il, et les autres prêtres inconstitutionnels de Pontarlier ont tous disparu , dans les premiers jours du mois d'août, pour se retirer en Suisse, où on les a vus. Cette désertion des dangers de la patrie a été un mouvement général dans l'étendue de la république, qui ne prouve que trop que les déserteurs étaient instruits des événements que l'on préparait pour le 10 août. Lorsqu'ils ont eu connaissance de l'issue de cette affaire , ils ont cherché à rentrer, en prenant la précaution de se placer sur la frontière ou de demander à des municipalités complaisantes des certificats de résidence et des passe-ports. L'exposant, étant sorti de la ville sans passe-port, a été justement compris dans la liste des prêtres émigrés ; d'ailleurs, la municipalité s'oppose à son retour en France; nous pensons donc qu'il n'y a pas heu à déhbérer. »
Le département, sur le rapport de Renaud, de Quingey, rendit une décision qui brillait peu par la bonne foi et qui s'éloignait également des conclusions de M. Demcsmay et de celles de ses adversaires. Il déclara « qu'à la vérité, M. Demesmay s'était trouvé dans l'incertitude de savoir s'il devait être assujetti ou non au serment; qu'en effet, quoiqu'il eût été autorisé à continuer ses fonctions de trésorier, la question n'avait cependant pas été définitivement décidée ; mais qu'il s'était regardé lui-même comme obligé à ce serment, puisqu'il avait demandé, le 10 septembre dernier, un passe-port à la municipalité des Fourgs pour sortir de France et qu'il en était effectivement sorti ; que, dès lors, il ne pouvait être considéré que comme prêtre sorti en exécution de
la loi; qu'il n'y avait pas lieu de faire droit sur sa demande de rentrer dans la république, mais que les lois relatives aux émigrés ne lui étaient point applicables. » Cet arrêté fut regardé comme non avenu par les autorités de Pontariier ; car six mois après, on voit le ministre de l'intérieur consulter le département sur un mémoire par lequel M. Demesmay réclamait contre l'insertion de son nom sur la liste des émigrés du district.
VII. Mais si le désir d'apporter un peu d'adoucissement à leurs maux inspirait à quelques vieillards la pensée de rentrer en France, un sentiment bien plus élevé et plus énergique attirait également vers leur patrie un bien plus grand nombre de prêtres, désolés de laisser si longtemps sans secours religieux toutes les personnes qu'ils avaient connues et aimées. Beaucoup d'entre eux, en partant, avaient cru se courber sous un orage passager; et l'excès même de l'injustice leur semblait une garantie contre sa durée. Malheureusement il n'en était rien ; et quand ils virent au contraire le gouvernement insurrectionnel se consolider au milieu du sang et des ruines, les plus courageux n'hésitèrent pas à venir reprendre leur ministère de paix et de pardon, et à rentrer en France, non pas en soUicitant une faveur impossible, mais en s'exposant résolument aux dix années de fers qui les attendaient en cas d'arrestation. On comprend combien de semblables hardiesses durent exciter la fureur des autorités révolutionnaires, au moment où elles se montraient si opposées à la rentrée de quelques paisibles invahdes. Le 1" décembre, le département prit l'arrêté suivant : ■ c( Le conseil général est instruit que plusieurs prêtres déportés rentrent dans le territoire de la répubhque au mépris de la loi; que plusieurs d'entre eux, répandus déjà dans les communes frontières , cherchent de nouveau à exciter le trouble et la division par leurs discours incendiaires et anticiviques. Comme il importe essentiellement de maintenir la tranquillité intérieure, que les Français ne se sont acquise qu'en chassant de leur territoire cette horde fanatique, les brigades de gendarmerie, ainsi que les gardes nationales et les préposés des douanes, feront des perquisitions dans les
communes où ils apprendront que quelques prêtres réfractaires se sont retirés, en se faisant toutefois assister par un officier de police. Ces prêtres seront arrêtés et transférés dans la maison d'arrêt du district. De plus, ceux qui auront donné asile à ces prêtres réfractaires seront dénoncés pour être punis suivant l'exigence du cas, et ils demeureront personnellement responsables des frais de recherche et d'arrestation. Le présent sera imprimé , lu, puhhé et affiché dans toute l'étendue du département, afin que personne ne puisse en prétendre cause d'ignorance. »
Le district d'Ornans ayant pris, le 20 décembre, un arrêté spécial contre les prêtres fanatiques répandus dans les montagnes, le département l'en félicita, le 2 janvier, en ajoutant: « Nous avons recommandé à la gendarmerie de faire la chasse de ces prêtres. Les municipalités et les gardes nationaux doivent non-seulement indiquer leurs repaires, mais les arrêter. C'est à vous à stimuler les patriotes à cet effet. »
On imagina bientôt un nouveau stimulant parfaitement assorti aux vertus de semblables répubhcains. Le 14 février, sur la proposition de Thuriot, la Convention décréta qu'il serait accordé, à titre d'indemnité et de récompense, la somme de 100 livres à quiconque découvrirait et ferait arrêter une personne rangée par la loi dans la classe des émigrés ou dans la classe des prêtres qui devaient être déportés. La Convention chargeait, en outre, les commissaires envoyés par elle dans les départements, de surveiller l'exécution de la loi à cet égard, et de destituer tout membre des corps administratifs qui, par négligence ou mauvaise foi, aurait délivré des certificats de résidence hors des cas prescrits par les décrets. Le conseil général du district de Besancon éprouva une telle joie en apprenant ce décret par la voie des journaux, qu'il prit aussitôt cet arrêté :
« La sûreté pul)lique et l'intérêt national exigent impérieusement que la nouvelle loi reçoive une prompte; exécution. Si Ton atti^ndait l'envoi officiel, il en résulterait des retards préjudiciables ; en conséquence, cette loi s<Ta rendue publique, imprimée et affichée dans les communes du ressort. Les citoyens sont invités à remplir dès à présent les
dispositions de cette loi et à ne rien négliger pour découvrir les coupables qu'elle désigne. »
Indépendamment des chasses individuelles au prêtre, dont les formes restaient abandonnées à l'inspiration de chaque patriote, la Convention organisa des battues générales, en décrétant le 25 février, sur la proposition du représentant Goupillau, (( que les départements, les districts et les municipahtés étaient autorisés à nonnner des commissaires qui, accompagnés de la force armée, fouilleraient toutes les maisons suspectées de receler des individus mis par la loi dans la classe des émigrés ou des prêtres déportés. »
Enfin, mettant le comble à cette législation draconienne, la Convention rendit le 18 mars, sur la proposition de Charher, le décret suivant : « 1° Tout citoyen est tenu de dénoncer, arrêter ou faire arrêter les émigrés et les prêtres dans le cas de la déportation qu'il saura être sur le territoire de la république. ^° Les émigrés et les prêtres dans le cas de la déportation qui auront été arrêtés après le délai de huit jours, seront conduits dans les prisons du district, jugés par un jury mihtaire et punis de mort dans les vingt-quatre heures. »
Cette recrudescence de fureur répondait à un redoublement de zèle de la part des prêtres bannis, aux approches du temps pascal. En effet, pendant les mois précédents, le retour clandestin des déportés est à peine signalé, même dans les districts de Pontarher et de Saint-Hippolyte, les plus exposés à leurs incursions. Le 16 décembre, le gendarme Faivre, de Belvoir, se présenta par-devant Dominique Bole, de Charmoille, juge de paix du canton de Vaucluse, et lui exposa ce qui suit : « Etant informé qu'au village de Longevelle il se faisait un rassemblement de prêtres réfractaires aux lois, qui y célébraient la messe pendant la nuit, je me suis rendu hier soir à dix heures à Charmoille pour y obtenir mainforte à ce sujet, ce qui me fut accordé sur-le-champ par le maire et le commandant de la garde nationale. Ce dernier m'accompagna avec treize de ses hommes. Delà, ayant passé dans le village de Chamesey, je requis le citoyen Flajoulot, commandant en second du bataillon de Vaucluse, de m'ac-
compagner et de m'indiqiier encore tous les bons citoyens de cette commune pour m'accompaguer aussi. Quoique le nombre en soit très petit dans ce village, le citoyen Jérôme Huot, maire, est venu sur-le-cbamp avec cinq autres. Arrivés à Longevelle, environ deux heures après minuit, nous avons aperçu de la lumière dans la maison de P.-Fr. Humbert; la porte d'entrée était ouverte, et nous avons trouvé dans la maison quantité de personnes , tant hommes que femmes de Longevelle , rassemblées dans une chambre haute, où une table était dressée en forme d'autel, avec un tapis et cinq cierges allumés dessus. Ayant passé dans une chambre voisine, nous avons découvert un lit d'où il nous parut qu'une personne venait de sortir, et dans ce lit nous avons trouvé une pierre de marbre cachée. De suite, nous avons parcouru tous les appartements, écuries, greniers, croyant trouver les prêtres réfractaires. Nous n'avons rien découvert, sauf un homme qui se sauvait par la porte de l'écurie, et pendant que nous le poursuivions, Humbert est venu étouffer la lumière qui nous éclairait. Nous recommençâmes la fouille, et dans un eu veau rempli de froment nous trouvâmes un cahce d'argent caché avec sa patène, et dans un buffet, un flacon d'huile et une boîte rempUe d'hosties. Nous nous saisîmes d'un mouchoir blanc pour emporter cette boîte, par rapport au respect que nous avons pour les hosties, si elles sont consacrées; nous nous saisîmes aussi d'un pistolet et d'une épée, et nous avons emporté le tout, sauf le marbre, que nous avons remis au maire de Ghamesey, qui le réclama comme appartenant à leur église. » Après avoir entendu ce récit, le juge de paix décida que les objets saisis seraient transportés au district sous l'escorte de P.-Jos. Viotte, capitaine, et Jos. -Théodore Roy, lieutenant de la garde nationale de Charmoille, et le district manda le particuher chez qui l'assemblée avait eu lieu, à comparaître devant lui le 7 janvier.
Le coupable n'était rien moins que le procureur de la commune de Longevelle, qui s(i présenta avec une courageuse assurance pour répondre aux inculpations portées contre lui et les rétonjucr contre d'injustes agresseurs. Il déclara
que le rassemblement qui avait eu lieu chez lui après minuit, le i6 décembre, ne provenait que de la douleur causée dans sa famille par l'avertissement qu'il avait reçu qu'on cherchait à faire des attroupements pour venir l'attaquer et lui faire violence dans sa maison ; que le maire et les officiers municipaux faisaient partie de la réunion, et qu'il ne s'y était commis aucun désordre; que le cahce et autres effets du culte saisis chez lui appartenaient à son fils, J.-Fr.-Alexis Humbert, prêtre déporté, qui les avait déposés avant de sortir du royaume; qu'il en était de même du marbre enlevé par le maire de Chamesey, sous le faux prétexte qu'il appartenait à l'éghse de sa commune; que l'épée et le pistolet saisis étaient à l'usage de son autre fils, L. -Victor Humbert, heutenant de la garde nationale, et qu'il demandait la restitution de tous ces objets. Il ajouta que s'il avait éteint une chandelle, c'était parce que les particuliers qui la tenaient voulaient la porter à l'écurie et au grenier à foin sans lanterne, malgré les représentations de plusieurs habitants, qui craignaient un incendie ; qu'il était faux qu'il y eût des cierges allumés, et qu'enfin cette visite domiciliaire était irréguhère , contraire aux lois ; qu'un particulier de Charmoille faisant partie de l'escorte avait usé de violence et, armé d'un fusil, avait couché enjoué J,-Ign. Humbert, l'un de ses fils ; que le gendarme avait frappé à coups de plat de sabre Marie-Thérèse , femme de son fils Victor, qui était enceinte, et qu'ils avaient cassé les serrures de deux armoires, bien que les clefs y fussent attachées. Il finit en demandant réparation et indemnité de ces attentats. »
Pour toute réponse, le district décida, le 11 janvier, que le courageux procureur de la commune de Longevelle serait renvoyé devant le tribunal de police correctionnelle de son canton, qui informerait tant contre lui que contre les autres fauteurs et complices du rassemblement.
Le 19 janvier 1793, la société des amis de la liberté et de l'égahté à Morteau informa le district de Pontarlier « que, le 6 du même mois, à une heure après minuit , le ci-devant curé Gaudion avait célébré la messe à la Grand'Combe, dans la maison du maître Simon; que les assistants étaient au
nombre de soixante-quatre; que c'était Simon Chopard, procureur de la commune , qui avait apporté de l'église les vêtements et vases sacrés ; que ledit Gaudion avait déjà précédemment célébré la messe dans différentes maisons où ils se rassemblaient tour à tour ; mais qu'il était impossible de les surprendre, parce que toutes les avenues de la Grand'- Gombe étaient gardées par nombre d'hommes et de femmes qui, au moindre bruit, et par un signal convenu entre eux^ avertissaient l'assemblée de se dissiper. » Sur cette dénonciation , le district nomma Simonin , l'un de ses membres , et Cl.-Fr. Gaiffe, maire de Morteau, commissaires pour surprendre ces rassemblements , y saisir le prêtre , le maire, le procureur de la commune, les officiers municipaux, les notables et autres auteurs ou complices de ces rassemblements, et à cet effet, commander des patrouilles aux volontaires ou aux gardes nationaux qu'ils choisiraient. » Les deux commissaires étaient chargés en même temps de fermer définitivement l'église de la Grand'Gombe, après en avoir retiré les ornements et vases sacrés qu'ils transporteraient à Morteau. Rendant compte de cette expédition quelques jours après, le district écrivait au département : « Nos commissaires n'ont rien découvert et ont fermé l'église. »
De tous les prêtres exilés, celui dont l'énergie inquiétait le plus les jacobins était M. Receveur, fondateur des Fontenelles. Pendant qu'il était à Rome, tout occupé de solliciter des approbations pour son institut naissant, on disait l'avoir vu sur plusieurs points du district de Saint-Hippolyte, et le 20 février, le procureur général Billot écrivait au procureur de ce district : « Je vous envoie deux mandats d'amener contre l'abbé Receveur. Je vous prie d'en faire remettre un au brigadier Bonnet, du Russey, bon patriote, et qui fera sûrement tous ses efforts pour le faire exécuter , et l'autre au juge de paix du canton , s'il est patriote, ou à quelque commandant de la garde nationale. Il serait bien important de capturer ce prêtre fanatique. » Le procureur Mairot adressa le second mandat à Jos. Berceot , di» Bonnétage, chef de bataillon de la garde nationale , dont l'activité passionnée lui eût été un sûr garant de succès , si le succès
eût été possible. Il écrivit en même temps au juge de paix de Maîche : «Je te dénonce tous les rassemblements secrets de fanatiques comme des actions contraires au bien de la république et attentatoires à l'ordre social. Veilles-y attentivement. Si tu apprends que quelques individus en souffrent chez eux, fais des informations , sévis contre ces misérables réfractaires, commande la garde nationale; tâche surtout de faire arrêter Fabbé Receveur. )>
Le A mars, on prévint le district de Pontarher que des prêtres déportés s'étaient vraisemblablement retirés à Bulle, car on avait vu transporter les ornements de l'église dans plusieurs maisons, ce qui donnait de violents soupçons qu'on y disait la messe. Le district arrêta, en conséquence, que le médecin Nicod, de Bannans, l'un de ses membres, se rendrait sur-le-champ à Bulle avec un détachement de gardes nationaux , pour faire des visites domiciliaires , saisir les prêtres et leurs receleurs et désarmer les suspects. Le lendemain, le citoyen Nicod adressa au district le compte rendu suivant de ses opérations : a Je me suis transporté à Bulle avec deux détachements de volontaires nationaux de Bannans et de la Rivière, plusieurs municipaux de Bannans et leur greffier. J'ai réuni la municipalité de Bulle à l'éghse, et commencé les fouilles chez Fr.-Jos. Faivre, pour y trouver le prêtre que le district supposait caché. Mêmes fouilles ensuite chez les frères Gauchet, après quoi je députai un petit détachement pour fouiller la ferme des Esmailloches, appartenant à P. -Cl. Guidevaux, procureur de la commune. Les chemins étaient si mauvais, que je ne crus pas devoir m'y transporter avec les deux détachements. Je continuai -ensuite mes visites dans toutes les maisons sans pouvoir y trouver de déportés. Les habitants furent tous interrogés, et pas un n'osa affirmer que, ces jours derniers, il n'y avait pas eu dans leur village un être qui confessait, et en conséquence occasionnait des rassemblements chaque jour dans des maisons différentes, et toujours dans la moitié du village située au nord. C'était sur ce point que la résidence du déporté m'était indiquée. Après ces visites infructueuses, la garde nationale de Bulle est venue se ranger, en armes, devant la
porte de leur église, malgré rinvitation que je leur avais faite de ne pas prendre les armes, puisque nous étions là pour sévir contre tous ceux qui se trouveraient en tort. Elle n'a pas trouvé à propos de désemparer de cette porte, quoique nous ayons déjà fait perquisition dans l'église, sur les voûtes, et même dans l'intérieur de l'autel. Après cela, nous avons continué nos recherches dans toutes les maisons de Bulle, et, étant arrivés dans la classe des fdles, nous avons interrogé les plus grandes. Quoiqu'elles fussent âgées d'une douzaine d'années, la maîtresse, fanatique, n'a pu, malgré notre défense, s'empêcher de faire les réponses que nous avons adressées à ces enfants ; il en fut de même du municipal Gauchet. Ces questions étaient de leur demander depuis quand elles n'avaient assisté à la messe. Nous achevâmes la visite de toutes les maisons sans succès. Après cela, notre petit détachement arriva de la ferme et nous apprit que, malgré le mauvais temps, ils y avaient été précédés par cinq particuhers de Bulle, sans doute pour annoncer au réfugié que l'on faisait déjà perquisition après lui dans le village, et qu'il était temps pour lui de gagner la plaine, du côté de Chapelle-d'Huin. C'est à ces cinq émissaires, à ce que nous croyons, qu'il est redevable de sa hberté. Il est à observer que, dans cette conmiune, le nombre des patriotes n'est que de cinq ; que pendant nos visites, l'un d'eux et sa femme ont été maltraités par les femmes de Bulle, sans que la femme maltraitée ait osé dénoncer les coupables. Pour le mari, que l'on a forcé de prendre les armes pour se mettre en garde contre nos opérations, il n'a pu s'y décider qu'après des violences. La maîtresse d'école est si fanatisée, qu'avant notre sortie de Bulle, on a fait dire aux gens de Bannans qui avaient des enfants à cette école , de les reprendre sur-le-champ. Le maître ni la maîtresse n'ont prêté de serment civique. Tous les fusils des habitants rebelles étaient chargés, les femmes s'étaient armées de bâtons, et plusieurs ont fait des menaces aux volontaires, mais sans résultat, puisque nous avions une force armée imposante. » L'insuccès de cette expédition, celui d'une autre expédition du même genre où le prêtre poursuivi ne dut son salut
qu'à la chute que fit, à deux ou trois pas de la frontière, le jacobin qui le poursuivait, et enfin le bruit chaque jour croissant de la rentrée générale des déportés, déterminèrent le district de Pontarlier à lancer le 46 mars la proclamation suivante : a Les prêtres déportés et émigrés, pour rallumer les torches du fanatisme et entretenir le trouble et la discorde dans l'intérieur de la répubhque, viennent sur la frontière et y attirent les peuples qu'ils ont trompés, pour leur administrer les sacrements, abusant de l'époque des pâques pour parvenir plus sûrement au succès de leur système contre-révolutionnaire. Les municipalités des frontières sont assez lâches et réfractaires aux lois des passe-ports, pour en donner à leurs habitants qui ne se trouvent point dans les exceptions de la loi qui défend de s'expatrier, et pour se prêter ainsi, sous le faux prétexte delà rehgion attaquée, à fomenter les dissensions dans les familles et à faire naître la guerre civile parmi les citoyens. Ces prêtres, même, entrent sous toutes sortes de déguisements sur le territoire de la république, pour y remphr des fonctions dont l'ordre pubhc a commandé l'interdiction en même temps que l'expulsion de ces prêtres du sol de la liberté, qu'ils cherchent à souiller de sang et de carnage. Il est urgent de rappeler à leurs devoirs les municipahtés qui les enfreignent en accordant des passe-ports contre la sûreté générale de la répubhque. Malgré des exemples d'improbation contre des municipalités qui se sont rendues coupables de la transgression de ces lois, et dont les membres ont été suspendus pour y avoir été réfractaires, ces mêmes municipalités retombent toujours, par la malveillance ou la mauvaise foi la plus répréhensible, dans les mêmes crimes. Les gardes nationales paraissent se refroidir sur la surveillance la plus active qui leur est impérieusement recommandée par les lois, de requérir tous les passants de leur montrer leurs passe-ports, et d'arrêter tous ceux qui en présenteraient de suspects ou n'en auraient point, puisqu'on est assuré que beaucoup de personnes des communes frontières vont en Suisse voir les prêtres fanatiques ou émigrés ; que même ces prêtres entrent nuitamment et sous les déguisements les plus indécents.
pour prêcher leurs maximes inconstitutionnelles, et engager les âmes d'une conscience timorée et peu instruites à recevoir d'eux les sacrements ; et qu'il se trouve des personnes assez rebelles à la loi pour leur donner retraite. Nous arrêtons que les gardes nationales, les volontaires cantonnés dans notre ressort et les préposés des douanes^ sont rappelés à la surveillance la plus active pour l'observation des lois relatives à la sûreté générale ; qu'il leur est enjoint de faire des patrouilles correspondant entre elles, et d'arrêter tous ceux qui, allant en Suisse ou rentrant en France, ne seraient pas munis de passe-ports conformes à la loi. »
Dès le lendemain, J. -Mathieu Bulle, des Fourgs, vint prévenir le district « que Fr^^ Rouget , sœur du ci-devant vicaire en chef de cette paroisse, venait de rejoindre, de l'autre côté de la frontière, son frère, qui s'y était rendu depuis quelque temps, pour y attirer les habitants des Fourgs, les confesser et leur administrer les sacrements ; qu'effectivement, il y était allé beaucoup de monde des Fourgs, des villages voisins et même de Pontarlier. » Le district déclara Françoise Rouget émigrée, et arrêta que la municipalité des Fourgs, n'ayant point donné avis de cette émigration, serait responsable de tout le préjudice qui en pourrait résulter pour la nation.
Le 26 mars , le même district fut encore informé « que depuis quelques jours, il s'était retiré à Vuillecin des prêtres déportés , ou émigrés , ou qui avaient reçu les ordres sacrés à Fribourg ; que ces prêtres confessaient et administraient les sacrements dans certaines maisons où tous les fanatiques accouraient, ce qui était un exemple pernicieux. » Le district arrêta en conséquence , qu'il serait fait sur-lechamp des visites domiciliaires chez tous les suspects de Vuillecin, et que le commandant de la gendarmerie serait requis de fournir la force nécessaire pour opérer les arrestations.
Le district de Saint-Hippolyte, exposé aux mêmes dangers, prenait les mêmes précautions. Le 6 mars, informé par voie indirecte « qu'il existait des prêtres réfractaires rentrés sur le territoire de la république , qu'ils prenaient leur
refuge dans les communes du canton de Vaucluse , principalement à Breton villers, y disaient la messe et tenaient des discours contre la constitution , il arrêta que le lieutenant de gendarmerie Derriey serait requis de faire marcher une brigade à Breton villers et autres endroits du canton de Vaucluse, et, s'il le jugeait à propos , de faire mettre sous les armes les gardes nationaux des communes voisines , pour faire ensemble une perquisition générale dans toutes les maisons de Bretonvillers. )>
Le 24- mars, J.-J. Parent, jacobin de Belfay, écrivait au département: a Soyez persuadés que presque tous nos prêtres fanatiques sont cachés dans chacune de leurs paroisses, car j'ai ouï dire à l'un de leurs hébétés qu'il n'avait pas encore perdu la messe une seule fois, les jours de fêtes et dimanches. A Belfay et Friolais, il n'y a aucun de ce qu'on nomme vulgairement aricots. ))
Le lendemain, le procureur syndic Mairot parla en ces termes au district de Saint-Hippolyte : « Les efforts des mauvais citoyens redoublent dans ce moment pour empêcher la levée complémentaire des volontaires nationaux ; et les voies qu'ils y emploient, pour être sourdes et secrètes, n'en sont pas moins dangereuses. Il en est une assez commune dans les districts frontières, pour attirer l'attention particulière de Tadministration, c'est celle des prêtres fanatiques qui se prévalent de ce temps de Pâques pour répandre plus avantageusement leurs opinions anti-civiques et jeter le refroidissement ou la terreur parmi les peuples et même les gardes nationaux de nos cantons. C'est en vain que les lois ont fait des défenses et ordonné des mesures de précaution, en vain que l'administration a pris les voies qui lui ont paru les plus sûres pour leur exécution , si les gardes nationales et les peuples n'y veulent pas concourir et se laissent séduire par nos ennemis. J'apprends que l'inactivité des préposés des douanes sur une partie de nos frontières vient du sentiment de la faiblesse de leurs forces et des dispositions des peuples à paralyser leurs travaux et à empêcher les recherches qu'ils sont dans le cas de faire fréquemment, soit au passage de la frontière, soit au domi-
cile particulier des citoyens. » Sur ces observations, le district arrêta que les gardes nationaux seraient tenus de prêter main-forte aux douaniers et de concourir avec eux à empêcher toutes communications des citoyens français avec les prêtres bannis.
VIII. Tant d'exhortations pressantes, d'ordres formels et réitérés , de primes d'encouragement , ne pouvaient rester stériles, surtout lorsqu'ils s'adressaient à des hommes déjà animés d'une haine atroce contre les prêtres. Aussi, malgré toutes les précautions des proscrits et des fidèles, les arrestations ne laissèrent-elles pas d'être tout d'abord assez nombreuses. Heureusement les lois de mort n'étaient pas encore en vigueur à cette époque , et l'échafaud demeura encore sans emploi. Les premières victimes furent deux prêtres du Jura. Le -26 octobre 179-2, MM. J. Boilley, familier à Chissey, et X. f^échet, famihcr à la Loye, rentraient en France, lorsqu'ils furent saisis par les douaniers du poste des Allemands et conduits au district de Pontarher. Ils déclarèrent franchement qu'ils s'étaient mis en route dans l'intention de regagner leur pays , parce qu'ils avaient appris qu'à Dole on avait mis en liberté tous les prêtres incarcérés qui, comme eux, n'avaient pas été fonctionnaires ecclésiastiques. Le premier n'avait qu'un passe-port pris dans sa commune le if) septembre, pour voyager dans le département du Doubs; le second n'en avait aucun. Le district décida que ni l'un ni l'autre n'étant munis de passe-ports de déportation, ils devaient être considérés comme émigrés rentrés , et il les traduisit devant le juge de paix de Montbcnoît pour instruire leur procès. Ecrivant deux jours après au district de Dole pour demander des renseignements sur leur compte, il ajoutait : « Ces deux prêtres étaient porteurs de plusieurs lettres de différents prêtres réfugiés en Suisse à leurs parents, à qui ils font des demandes d'habits, Hnges, etc. Quelquesunes sont écrites à des demoiselles pour les affermir dans les principes de la religion romaine , en leur rcconuuandant de ne pas s'inquiéter de l'absence momentanée de leurs ministres fidèles. Quelques autres renferment des expressions trop tendres pour qu'elles n'aient pas trait à des com-
raerces amoureux , et il n'y en a presque point de signées. Le juge de paix ayant interrogé ces deux prêtres, a décerné contre eux un mandat d'arrêt , en vertu duquel ils sont actuellement dans la prison de Pontarlier. »
Le district de Dole répondit que les deux prisonniers n'étaient ni fonctionnaires ni dénoncés , et se trouvaient par conséquent en dehors des catégories condamnées à la déportation ; qu'ils avaient quitté leur domicile probablement dans la crainte d'être saisis et enfermés, par suite de deux arrêtés du département du Jura du 27 juillet et du 10 septembre. Ce dernier arrêté, pris sur le vœu des électeurs réunis à Dole, portait que tous les nobles et les prêtres insermentés seraient saisis et renfermés.
Le département du Doubs, statuant, le 26 novembre, sur le sort de MM. Boilley et Béchet, déclara qu'ils ne pouvaient être considérés que comme émigrés, et qu'en conséquence ils seraient reconduits par la gendarmerie aux frontières de la Suisse , conformément à la loi. Telles étaient en effet les anomalies qui abondaient dans cette législation de colère, qu'en ce moment il fut plus avantageux aux deux condamnés de passer pour avoir quitté la France en violant la loi comme émigrés, qu'en l'exécutant comme déportés. Dans cette dernière hypothèse , la loi les condamnait à dix ans de fers, au miUeu des voleurs et autres scélérats, tandis qu'ils en furent quittes pour retourner en exil.
Il ne reste aucune trace des prétendues lettres d'amour saisies sur les deux prêtres du Jura, et qui pouvaient bien être l'expression des affections très légitimes de quelques émigrés laïques , intéressés plus que personne à se couvrir du voile de l'anonyme pour retarder la confiscation de leurs biens. Mais une autre lettre, également saisie sur les deux prisonniers, nous montre que la multitude des exilés français commençait déjà à fatiguer et inquiéter les cantons suisses les mieux disposés en leur faveur. Un prêtre du Jura , écrivait d'Estavayer, le 24 octobre : « Le sénat de Fribourg a obhgé les prêtres déportés de quitter Estavayer ; mais il leur a dit ensuite de rester tranquilles jusqu'au mois d'avril 1793, par suite de l'offre qu'ont faite les prêtres de faire
chacun une avance de cinquante livres pour acheter des blés destines à l'approvisionnement de la ville. On a été touché de notre triste situation. Nous ne savions où nous retirer. Les prêtres français sont regardés d'un très mauvais œil en Italie, la Suisse en regorge. Avant tout, donnez-moi des nouvelles de ma mère, qui m'intéresse plus que tout au monde. »
Le prêtre Laporte, arrêté également dans les environs de Pontarlier, le 3 novembre, et transféré, sur sa demande, dans les prisons de Besançon, y fut déclaré émigré et reconduit en Suisse par la gendarmerie.
Le 1-4 novembre, deux rehgieux trappistes, les PP. Ch. Petit et J.-B. Bienvenu, de Varzy, furent encore saisis par la municipalité de Pontarlier au moment où ils allaient passer en Suisse. Ils représentèrent vainement qu'obligés de quitter leur monastère, ils avaient résolu d'aller continuer leur genre de vie auprès de leurs confrères déjà établis près de Soleure ; qu'ils s'étaient munis de passe-ports réguhers et que la municipalité de Besançon y avait apposé sans difficulté son visa à leur passage. Ils n'en furent pas moins jetés en prison. Le 23 novembre, ils adressèrent une pétition au département pour se plaindre de cet excès de rigueur et pour demander « qu'on les laissât rejoindre leurs confrères à Wildlisbach, où, parfaitement reconnaissants, ils offriraient les vœux les plus sincères pour leurs libérateurs, w Ils faisaient observer encore qu'ils avaient déjà fait avec beaucoup de fatigue plus de cent trente heues, et que l'un d'entre eux était âgé et infirme. Mais, conformément à l'avis du district, le département, appelé à disposer de leurs personnes, déclara , le 20 novembre, « que, n'étant pas atteints expressément par le décret de déportation, et la loi s'opposant à ce qu'ils pussent sortir du territoire de la répubUque, ils devaient s'en retourner dans leur domicile précédent, munis de passe-ports qui leur seraient déUvrés par la mairie de Pontarlier. »
Le district d'Ornans écrivit le 26 novembre au département: « Sur la nouvelle que nous avons reçue que le nommé Landriot, ox-curé de Clairvaux, dans le Jura, III. 20
s'était retiré à Villers-sous-Montrond , lieu de sa naissance ^ le procureur syndic l'a fait saisir et mettre dans la maison d'arrêt. Les motifs de son arrestation sont fondés sur la loi du 26 août, et , en outre, sur les réclamations des habitants de Mérey, qui l'accusent de fanatiser la paroisse et d'y avoir déjà fait beaucoup de mal. Les actes qu'il a reproduits sont: 4° un certificat de quelques municipaux de Glairvaux , dont la teneur ne permet pas de douter que ce sont des fanatiques qui l'ont donné ; 2° une attestation mendiée à la municipalité de Villers, où son frère est maire. Comme ce prêtre touche à sa soixantième année, nous vous l'envoyons pour en disposer comme vous trouverez convenir. Si l'on n'empêche pas les prêtres réfractaires de rentrer, le district sera bientôt à deux doigts de sa perte. » Le lendemain , le conseil général du département déclara (( que Landriot avait cherché, en s'évadant, à se soustraire à la loi du 26 août; qu'il pouvait se faire que le département du Jura eût à sa connaissance des faits le concernant; qu'en conséquence, il serait conduit à ses frais, de brigade en brigade, par la gendarmerie à Lons-le-Saunier, pour être statué sur son sort, et jusqu'à ce qu'il pût y être conduit, il resterait dans la maison du séminaire de Besançon. » Avant de faire procéder à cette translation, le département écrivit cependant aux administrateurs du Jura pour leur demander des renseignements. Ceux-ci s'étant bornés à répondre que M. Landriot avait été remplacé pour avoir rétracté son serment , il fut décidé que ce prêtre resterait définitivement renfermé au séminaire.
Le 5 décembre, M. J.-Ant. Bernard, chapelain à la métropole, fut arrêté à Besançon comme émigré rentré. On le conduisit au district, qui, après l'avoir interrogé, prit l'arrêté suivant :
« Bernard ne produit aucun certificat de résidence, soit de la municipahté de Roulans, où il dit avoir séjourné dix-huit mois, soit de celles de Bouclans et de Besançon, où il prétend avoir été domicihé depuis cette époque. Sa conduite ayant été suspecte et l'étant encore à ce moment, par la manifestation de ses principes et les relations habituelles qu'il a eues
avec les ennemis connus de la Révolution et de la république, le conseil arrête qu'il sera conduit dans la maison d'arrêt, et tenu de justifier de sa résidence en France par certificats en bonne forme, dans le délai de quinze jours. Il sera fait inventaire des papiers trouvés à son domicile. » Quinze jours après, l'abbé Bernard, n'avait encore aucun certificat de résidence à présenter au district, et les papiers saisis^ chez lui prouvaient qu'il n'avait guère lieu d'en attendre. Le district prit donc contre lui ce nouvel arrêté : <( Vu la correspondance du prévenu , dans laquelle se trouvent plusieurs écrits imprimés contre la constitution civile du clergé, une permission donnée à Bernard par le vicaire général de l'évêque de Lausanne, le 5 septembre dernier, pour célébrer la messe à Fribourg ; un passe-port délivré le d 2 du même mois par la chancellerie de cette ville pour aller à Notre-Dame des Ermites , etc., le directoire, considérant que Bernard est convaincu d'émigration, et qu'il importe à la société et à la tranquillité publique de faire éloigner de son sein, le plus promptement possible, un ennemi aussi dangereux ; qu'on a lieu de croire que nonseulement Bernard s'est rendu coupable du crime d'émigration, mais qu'il a encore cherché à détruire dans l'opinion de ses concitoyens, par une distribution de libelles, d'écrits fanatiques et mensongers, dont plusieurs lui sont restés, la constitution civile du clergé, les lois et autorités constituées, estime qu'il y a heu d'apphquer à ce prêtre la loi contre les émigrés. » Le département, ratifiant cette décision le 17 décembre, ordonna que les biens de M. Bernard seraient immédiatement vendus au profit de la nation, et qu'il serait lui-même reconduit par la gendarmerie jusqu'aux frontières, attendu que la loi du 20 novembre, qui condamnait les émigrés rentrés à la peine de mort, n'était pas encore en vigueur au moment de son arrestation.
Le 17 décembre encore, le département écrivit aux administrateurs du Jura: « Le procureur du district de Besançon vient de faire rcnferaier dans la maison du séminaire, Cuenot, ci-devant chanoine de Saint-Maurice à Sahns. Ce Cuenot nous a présente une requête pour son élargissement ; il s'y
est trouvé joint une note du district d^Arbois portant que, la municipalité de Salins ayant refusé à Guenot un certificat de civisme, il lui avait été enjoint de se rendre à Dole, en la maison des ci-devant carmes. Nous avons pensé que c'était pour se soustraire à cet arrêté qu'il était venu demeurer à Besançon, et nous avons décidé qu'il demeurerait au séminaire jusqu'après des renseignements plus certains. » Le directoire du Jura répondit aussitôt a que le ci-devant chanoine Cuenot, ci-devant directeur des ci-devant religieuses de la Visitation, n'était pas sujet au serment, et qu'il paraissait devoir être élargi , à moins de dénonciation particulière contre lui. »
Cependant, le district de Pontarlier, grâce à sa position géographique et à son ardeur révolutionnaire , continuait à avoir la plus large part dans les arrestations. N'ayant pu mettre la main sur l'évêque d'Agen, qui se rendait en exil en Suisse, muni de tous ses titres à la déportation, il voulut s'en dédommager en saisissant au moins les effets de ce prélat; mais le département le rappela ainsi, le 8 décembre, au respect de la loi : a Le ci-devant évêque d'Agen n'est sorti du territoire de la répubUque qu'en exécution de la loi du 26 août dernier. En passant à Besançon, il a représenté au directoire le passe-port qui lui a été donné à cet efiet par la municipalité de Paris; le directoire arrête donc que les soutanes et autres vêtements saisis aux Verrières-de-Joux seront laissés à la disposition du ci-devant évêque d'Agen. »
Le 10 ou le 12 décembre, quatre prêtres vinrent se faire prendre dans les filets du même district. Ils arrivaient de la Suisse avec trois domestiques, et se nommaient Fr. Besancenet et Marc Besancenet, de Sahns, Esprit Vinson et Cl. Normand, du Poitou; ils étaient tous quatre chapelains conventuels de l'ordre de Malte, et par conséquent dans une position ambiguë, qui laissait douter s'ils devaient être considérés comme Français ou étrangers. Dans le doute, le district de Pontarher commença par les mettre en prison. Le département décida qu'il en serait référé au ministre de Fintérieur, mais qu'en attendant, comme il serait dangereux
de laisser dans le sein de leur patrie des hommes qui l'avaient abandonnée lorsqu'elle réclamait leur secours, ils seraient provisoirement reconduits par la gendarmerie jusqu'à la frontière, et que leurs effets leur seraient rendus moyennant le paiement des frais de leur arrestation, qui seraient liquidés par le district.
IX. Toutes ces arrestations, jointes à celles d'un bon nombre de simples fidèles, avaient fini par causer dans l'étroite prison de Pontarlier un encombrement qu'on n'y avait jamais connu avant ce prétendu régime de liberté. L'affluence des prisonniers y devint même si grande, que les administrateurs du district, malgré tout leur peu de propension à adoucir les souffrances de leurs victimes, se virent obligés de prendre un arrêté pour transporter ailleurs les détenus âgés ou infirmes, dont la santé réclamait le plus de soins. Chose triste à dire, il se trouva un homme encore plus méchant que les jacobins de Pontarher, pour leur faire un crime de cet acte de pitié, et cet homme fut le prince Charles de Hesse, dont la famille occupait un des premiers trônes de l'Allemagne, et qui, à bout de dégradations, s'étant fait sansculotte, était devenu général au service de la répubhque française, et commandait en ce moment la division militaire dont Besançon était le chef-heu. Ce misérable dénonça le district de Pontarlier au département « comme ayant étabh une distinction attentatoire à l'égahté dans le traitement des prisonniers, et usé de ménagements coupables à l'égard d'une partie d'entre eux. » Le district écrivit le 16 décembre au département pour se disculper de cette accusation d'humanité et de modérantisme si inattendue, et prouva par le témoignage même du geôlier que, le iO décembre, la maison d'arrêt renfermait encore quarante-un prisonniers, entassés dans deux petites chambres, et n'ayant qu'un ht pour huit personnes, ou cinq hts pour tous.
Certains gendarmes , peu experts en distinctions théologiques ou même législatives, et ne voyant à travers le dédale des lois, que l'intention bien marquée de se débarrasser de tous les prêtres, se mirent à arrêter tous ceux qu'ils rencontraient, même lorsque la position de ceux-ci était parfaite-
ment régulière. C'est ainsi que MM. Simonnot, Tun, chapelain à Orcliamps, âgé de soixante-cinq ans, et l'autre, prieur des dominicains de Montbozon, âgé de soixante-onze ans, furent arrêtés au Luisans, le 24 décembre, au sein de leur famille. Les gendarmes les ayant interpellés s'ils avaient la permission de rester sur le territoire de la république, ils répondirent qu'ils avaient prêté le serment à la liberté et à Fégalilé, conformément à la loi, et que ce serment était déposé au district d'Ornans. Les gendarmes ne prétendirent pas moins les emmener, et ce ne fut qu'à raison de leur grand âge et des rigueurs du froid, qu'ils consentirent à les laisser sous la caution de Gl.-Jos. Simonnot, leur neveu, et de Guill.-Jos. Guinard, maire du Luisans.
Le 26 janvier, le prêtre Cl. -Alexis Girard, de Saint-Point, fut dénoncé au district de Pontarlier coinme venant de rentrer cliez lui, après être sorti de la République sans passeport de déportation ; mais les circonstances n'ayant pas été reconnues par le département aussi graves qu'elles avaient paru d'abord, M. Girard, qui était âgé ou infirme, fut seulement condamné à rester dans la maison de réclusion.
Les jacobins d'Aubonne avaient eu trop beau jeu jusqu'à ce jour pour ne pas croire que tous les méfaits leur étaient permis. Le soir du 23 mars, trois ecclésiastiques condamnés à la déportation, MM. J.-Ant. -Martial Gaubert et P. Lefèvre, anciens curés au diocèse de Meaux, et M. Cl. Robert, prêtre d'Auxonne, se rendant au lieu de leur exil , s'arrêtèrent à Fauberge d'Aubonne pour y passer la nuit. A onze heures du soir, quatre hommes, au nombre desquels étaient Philippe Morel, commandant en second de la garde nationale, et un membre de la municipalité , se présentèrent devant ces voyageurs et exigèrent impérieusement qu'ils leur versassent 100 hvres. On discuta sur la somme et on finit par transiger pour 60. Les malheureux prêtres se croyaient quittes, lorsqu'à trois heures du matin, Morel et six autres habitants d'Aubonne envahirent de nouveau l'auberge et forcèrent les prêtres à leur verser encore 300 livres. Il semble que ce double sacrifice aurait dû satisfaire la cupidité des patriotes d'Aubonne ; mais il n'en fut rien , et après s'être li-
"vrés à une orgie dans la salle basse de l'auberge, ils revinrent à la charge auprès des trois prêtres, avec un redoublement de violence, et leur extorquèrent encore 600 livres, en menaçant de refuser de mettre sur leurs passe-ports le visa nécessaire pour qu'ils pussent continuer leur route. Ce ne fut pas encore tout ; ils exigèrent de plus 8 livres pour la dépense du vin qu'ils venaient de boire, et 15 livres de gratification pour le domestique et la servante de l'auberge. Les prêtres donnèrent tout ce qu'on leur demanda; mais les serviteurs de l'auberge refusèrent absolument de recevoir les sommes que les jacobins leur offrirent. Ce fut seulement lorsque les trois malheureuses victimes eurent versé la somme totale de 988 livres, que Morel et ses comphces consentirent à régulariser leurs passe-ports. Arrivés le lendemain à Pontarlier, les prêtres dévahsés firent au directoire la déclaration de l'attentat dont ils venaient d'être victimes, et le district décida que les coupables seraient dénoncés au juge de paix, à la disposition duquel deux gendarmes et sept ou huit soldats seraient mis pour exécuter ses ordres.
Le département, non moins soucieux de l'honneur révolutionnaire en cette circonstance, donna l'ordre de mettre les inculpés en arrestation et de les dénoncer à l'accusateur public. Mais ce bel élan d'équité ne devait pas se soutenir longtemps. Les magistrats, les juges et les coupables étaient unis par trop de liens pour se faire la guerre ; et moyennant quelques sacrifices, tout se termina bientôt à l'amiable. Le district de Pontarher écrivit le 1" avril au département: (( Cette affaire a été arrangée, pour ce qui concerne les prêtres, par le juge de paix, qui leur a fait rendre les assignats qu'on leur avait volés. Quant à la vindicte publique, le juge de paix en a renvoyé les poursuites au procureur de la commune. Deux des particuliers impliqués dans cette affaire se sont enrôlés comme volontaires et sont partis le 28 mars; ils se nonnnent J.-B. Morel et Fr.-X. Kmonin. Nous vous faisons part de ces circonstances pour que vous nous marquiez si vous entendez donner les mêmes suites à votre arrêté , quoique les prêtres aient été entièrement in-
demnisés et que les deux jeunes gens soient partis volontairement et sans rien exiger. »
On voit, d'après un mot de la lettre qui précède, que les prêtres, en partant pour la déportation, avaient pris le parti de transformer leur argent en assignats, afin de pouvoir emporter quelques fonds en exil, sauf à en tirer un bien faible profit sur la terre étrangère. Quant au numéraire saisi sur les premiers déportés, l'administration ne se pressa guère de le rendre à leurs familles. Trois ou quatre mois après la saisie, il se trouvait encore dans la caisse du district de Pontarlier, et il y a toute apparence qu'il n'en sortit pas.
X. Le 9 mars, les volontaires cantonnés aux Verrières-de- Joux arrêtèrent deux ecclésiastiques qu'un voiturier conduisait en Suisse. Ils étaient pourvus de passe-ports très réguliers et venaient d'être condamnés à l'exil par suite d'une dénonciation personnelle ; c'étaient deux membres des plus estimés du clergé de Besançon, M. Ant.-Jos. Lange, chanoine de Sainte-Madeleine, et M. Ch. -André Janson, aumônier de religieuses à Paris. On les fouilla rigoureusement, ainsi que leur conducteur, et on découvrit dans le harnais d'un des chevaux 273 hvres en or, avec un paquet de lettres adressées, la plupart, à des négociants suisses. Bien que le voiturier eût seul à rendre compte de ce transport illégal de numéraire à l'étranger, le capitaine des volontaires, jugeant que les deux ecclésiastiques étaient de connivence avec lui et que, dans le cas où les lettres interceptées seraient attentatoires aux intérêts de la république, leur circulation constituerait un crime contre la sûreté de l'Etat, il fit conduire les deux prêtres avec le voiturier devant les autorités de Pontarher.
Le district décacheta toutes les lettres saisies, au nombre de quarante-huit, et les lut avec une attention pleine de défiance, mais sans y trouver le moindre indice de manœuvres ou de complots pohtiques. Elles étaient toutes adressées à des prêtres par leurs amis de Besançon. Il s'y trouvait une note ainsi conçue : a 8 louis appartenant à M. Bacoffe, curé de Saint-Jean-Baptiste ; 3 louis appartenant à M. Jos. Régnier (clerc de la même paroisse). » Une lettre cachetée de cire noire
avec l'empreinte d'une tête de mort couronnée était adressée à M. de Rans, évêque de Rhosy. Elle contenait un double louis et commençait ainsi : « Quelle chute , Monseigneur ! Descendre du plus beau trône de l'univers pour monter à l'échafaud! » et finissait par ces mots : « Daignez, Monseigneur, recevoir de votre brebis foi et hommage et tous les regrets de sa pauvreté dans ce moment où les bienfaits seraient si satisfaisants. » Une autre lettre commençait ainsi : « Voici le denier de la veuve. Rien ne peut égaler ma misère humaine si ce n'est ma misère spirituelle. » Elle contenait un double louis et était adressée au bon pasteur. Une autre, écrite par une rehgieuse à M. Berbey, directeur du séminaire, alors en résidence à Rome, respirait une gaieté toute trempée de larmes. « Je suis, disait la pieuse fille qui tenait la plume, je suis avec cinq de nos sœurs qui m'étourdissent et me parlent toutes à la fois. » Une autre lettre à M"* la prieure des carmélites à Chambéry commençait par ces mots : (( Vous avez sans doute reçu mon mémoire, très chère et respectable amie; sans doute vous l'avez repassé avec un fer bien chaud, sans quoi vous ne l'auriez pu lire. » Ce mot donna Texplication et trahit le secret d'une feuille de papier entièrement blanche comprise dans ce paquet de lettres. On l'approcha d'un feu ardent et elle se trouva toute couverte d'écriture. Elle était adressée, comme plusieurs des lettres saisies, à M. l'évèque de Rhosy et n'était pas plus compromettante. Des confidences de piété , des regrets affectueux accompagnés d'aumônes, formaient tout le fonds de cette volumineuse correspondance, que le district se contenta de retenir avec le numéraire saisi, en laissant MM. Lange et Janson reprendre le chemin de l'exil.
XI. Malgré tout le zèle déployé par le district de Pontarlier pour l'arrestation des prêtres, il n'eut pas, aux yeux des jacobins, Thonneur de mettre la main sur les trois déportés rentrés qui, du 17 janvier au 8 mars, furent saisis sur le territoire du département et condamnés à dix années de détention. Cet honneur était réservé tout entier au district de Saint-llippolyte. Vers le commencement de janvier, le bruit s'étant répandu dans le canton du Russey que M. Ignace-
Léonard Pagnot, des Fontenelles, vicaire en chef à la Ghenalotte , était rentré secrètement dans sa famille, où il demeurait caché, le brigadier de gendarmerie Bonnet, ardent jacobin, se mit aussitôt en campagne avec sa brigade et se livra, pendant plusieurs jours , à des perquisitions infructueuses dans la demeure de Fr.-Jos. Pagnot, père du déporté. Mais le i7 janvier, les gendarmes revenant de Saint-Hippolyte, la pensée leur vint de chercher le proscrit dans une métairie isolée qui appartenait à son père. La loi ne leur permettant pas d'envahir la maison sans l'assistance d'un officier de police, ils foulèrent la loi aux pieds, sous prétexte qu'il n'était pas possible de trouver des officiers de police à pareille heure et en pareil lieu, fouillèrent la ferme, y découvrirent M. Pagnot revêtu d'habits laïques, et le conduisirent sur-le-champ dans la maison d'arrêt de Saint-Hippolyte. Leur prisonnier écroué, ils coururent au district pour réclamer le bénéfice de l'arrêté du département du l^"" décembre, qui mettait les frais d'arrestation des déportés saisis à la charge de leurs receleurs. Ils prétendaient avoir consacré six journées à la recherche de M. Pagnot; mais le district leur en alloua seulement la moitié, et condamna M. Pagnot père à payer \ 2 hvres au brigadier et 9 hvres à chacun de ses gendarmes.
Le lendemain , 48 janvier, le juge Cl.-Jos. Mercier, directeur du jury d'accusation, se rendit à la maison d'arrêt pour procéder à l'interrogatoire du prisonnier. M. Pagnot répondit qu'il était âgé de quarante ans , qu'il avait prêté le serment civique avec les restrictions consignées au registre municipal delà Chenalotte, et n'avait pas adhéré à la constitution civile du clergé ; qu'il avait néanmoins été laissé à la tête de sa paroisse jusqu'à la dernière Pentecôte; qu'il avait été alors mandé à Besançon par le département et condamné à y rester en état d'arrestation jusqu'à nouvel ordre; qu'il y était resté jusqu'au 13 septembre , avait reçu ce jour-là un passe-port de déportation , et s'était rendu à Cressier, d'où il avait passé à Fribourg et dans d'autres villes de la Suisse; que sa santé ayant été fort délabrée par le mauvais air qu'il avait respiré, il était tombé malade en revenant à Cressier ,
et que là, l'espoir de rétablir sa santé au milieu de sa famille, joint à l'impossibilité où il se trouvait de pouvoir subsister plus longtemps en Suisse sans argent et sans ressources, lui avait fait prendre le parti de revenir chez ses parents ; que, du reste, il n'y avait eu de communications avec personne et n'avait exercé aucune des fonctions de son ministère ; qu'enfin , son intention , après son rétablissement , était de retourner à Gressier, s'il ne pouvait pas obtenir du département d'être déposé comme infirme dans la maison de réclusion des prêtres.
Le jury de Saint-Hippolyte ayant déclaré qu'il y avait beu à accusation criminelle contre M. Pagnot , le prisonnier fut transféré le 8 février dans la maison de justice à Besançon et interrogé le lendemain par le président Nodier , qui le questionna longuement sur les relations qu'il pouvait avoir eues en Suisse avec un soldat invalide , nommé Vuillemin , du Bébeu, arrêté quelque temps auparavant comme complice d'émigrés. Il lui demanda s'il n'avait pas entretenu une correspondance suivie avec ses paroissiens par l'entremise de ce vieux soldat. M. Pagnot répondit qu'il n'avait vu Vuillemin qu'une seule fois à Grossier, et qu'il n'avait eu de correspondances avec aucun habitant de sa paroisse. Le procès de M. Pagnot se prolongea jusqu'au 16 mars. Le jury l'ayant alors déclaré convaincu d'avoir violé la loi du 26 août, il fut condanmé à dix années de détention par le tribunal criminel , composé en ce moment des juges Masson , Parguey et Mathieu Lambert.
Le second déporté saisi sur le territoire du Doubs fut M. André-Maurice Boucon , de Mont-de-Vougney. Gette capture fut l'œuvre de Fr.-X. Party , capitaine de la garde nationale de Maîche, Désiré Goulaux, lieutenant, Melchior Boil- Ion, Alex. Boillou et Félix Vieux, tous membres de la même garde, et P. Gabet, garde de police à Gharquemont, qui ont laissé le récit suivant de leur expédition : « Pendant la nuit du 6 mars 1703, nous nous sommes transportés dans la comnmne de Cernay, au lieu dit Es Côtes sous le Vaudey^ chez le citoyen P.-B. Malicernet, soupçonné de donner retraite aux prêtres déportés. Y étant arrivés à cinq heures
du matin, nous Tavons requis, au nom de la loi , de nous conduire dans les différents appartements de son habitation, et nous avons trouvé dans un lit le nommé Boucon , prêtre déporté. Nous avons saisi sa personne pour le conduire à la maison d'arrêt du district, en conformité de la loi et de l'arrêté du département. Ayant ensuite continué notre perquisition dans toute la maison, nous y avons trouvé et saisi 1° un livre intitulé : Pro tique de la perfection chrétienne, que Boucon nous a déclaré appartenir à Scolastique Rondot, exreligieuse, ainsi qu'un autre livre intitulé : Les Souffrances de Jésus-Christ ; 2° deux livres en latin et plusieurs papiers tant en latin qu'en français, appartenant audit Boucon. Enfin, nous avons écroué ce dernier dans la maison d'arrêt de Saint-Hippolyte, vers les cinq heures du soir. Les soussignés observent que la femme de Malicernet avait déclaré n'avoir personne chez eux que des coupeurs de bois. »
Les papiers saisis sur M. Boucon , au moment de son arrestation , n'étaient que de glorieux monuments de son zèle et de sa haute piété. On y remarque un règlement de vie qu'il s'était fait pour le temps de la persécution, et qui jette une admirable clarté sur la vie cachée des apôtres et des martyrs de cette époque, a II n'est pas possible, y disait-il en commençant , de me former un plan de vie comme dans un temps de liberté. Cependant , il me faut une espèce de règle générale et motivée, qui tende à me faire sanctifier mes peines, mes travaux, en me dégageant de tout motif humain et me faisant chercher uniquement la gloire de Dieu et le salut des âmes. Car malheur à moi si je m'exposais à tant de dangers, à tant de poursuites, à tant de veilles, à tant de courses par les chemins les plus difficiles et les temps les plus rigoureux, si, en manquant d'intentions droites et pures, je venais à tout perdre et à me trouver les mains vides au lit de la mort I Je transcris, en conséquence, ici les résolutions que j'ai prises dans une retraite faite à la fin de l'année dernière et au commencement de celle-ci, et que j'ai renouvelées dans un jour ou deux de préparation à la
mort, au jour anniversaire de mon baptême Je prierai
Dieu chaque matin d'éloigner de moi tout sentiment d'or-
gueil, de haine, de colère, de vengeance. Je ne craindrai pas de me livrer au repos pendant le jour lorsqu'il m'aura fallu entendre les fidèles pendant la nuit. Quoique obligé à regret à me vêtir en laïque pour me rendre utile, j'aurai toujours soin de garder quelque marque de mon état, afin que si je viens à être pris, je le sois avec la livrée de mon apostolat. Je ferai mes prières le long de la route le soir. Je ne manquerai à ma méditation quotidienne que lorsque des obstacles invincibles s'y opposeront» Je me préparerai à la célébration de la messe aussi en marche , s'il le faut , mais je ne brusquerai et ne précipiterai rien dans le cours du saint sacrifice, de manière à scandaliser. Je n'oubherai pas d'y prier pour mes persécuteurs. J'emploierai à l'étude, et surtout à celle des sciences ecclésiastiques, le temps que me laisseront les devoirs de mon ministère et la prière , et tâcherai de porter toujours avec moi quelques hvres, cahiers et notes, en laissant le reste dans quelques maisons sûres. Je me contenterai de la nourriture qu'on m'offiùra et me conformerai à l'heure que la nécessité fixera. J'empêcherai de faire des frais ou des démarches pour me procurer une autre nourriture que celle de mes pauvres hôtes ; je m'abstiendrai de vin, puisque ma santé me le permet , et je jeûnerai autant que je le pourrai. En conversant , si j'ai quelque chose à raconter qui puisse tourner à la gloire de Dieu et au salut du prochain , et qui me concerne moi-môme , j'aurai soin d'attribuer les actions dignes de louanges à une tierce personne. Si je porte Jésus-Christ avec moi, je m'entretiendrai avec lui, le long de la route... »
A cette pieuse confidence, était joint le programme suivant d'une vaste association de prières qui, à cette époque , réunissait tous les cathoHques fervents dans une même supphcation, d'un bout de la France à l'autre :