III
Marie- Françoise. Mon opinion ne me permet pas d'assister à la messe du curé.
Le maire. Pourquoi avez-vous tenu des propos inconstitutionnels en divers endroits et à plusieurs reprises?
Marie. Sq crois n'en avoir point tenu,
Thérèse. J'en demande la preuve.
Anne. Je n'ai fait qu'exposer mes opinions à Anne-Baptiste Bobillier, ma marraine, dans des entretiens particuliers, et je lui ai exprimé mon espérance de voir les prêtres déportés rentrer bientôt, et de rentrer moi-même dans le couvent des Dames de France , pensionnaires du roi , à Versailles , d'où l'on m'a fait sortir.
Le maire. Pourquoi ne fréquentez-vous, pour ainsi dire, que le parti fanatique?
Marie: iç^ suis les inspirations de ma conscience.
Thérèse. J'estime tous les habitants autant Tun que l'autre.
Anne. Je parle avec les gens de ma connaissance, et l'autre parti ne veut pas me voir.
Le maire. Etes-vous royalistes ou républicaines?
Thérèse. Je n'ai fait aucun acte de républicaine , mais je me soumets aux lois.
Anne. J'aime autant un régime que l'autre.
Marie. Je préfère les lois du temps passé.
Le maire. Approuvez- vous, ou non, les lois faites par la Convention ou conservées par elle ?
Thérèse. Oui.
Anne. Je m'y soumets, bon gré malgré moi.
Marie. Je préfère les lois que le roi a sanctionnées, et je ne consens pas à celles qu'il n'a pas consenties.
Le maire. Qui est-ce qui a divisé la France?
Marie et Thérèse. Je n'en sais rien.
Anne. Je l'ignore.
Le maire. Le citoyen Boillon, curé de cette paroisse, est-il un intrus, un schismatique, dépourvu de tout pouvoir, comme vous l'avez débité plusieurs fois?
Thérèse. Si je l'ai dit, c'est que je le pense, et je ne veux me servir pour rien de son ministère.
Anne. Ce prêtre n'a aucun pouvoir, et je reste attachée à TEglise catholique.
Marie. Ce qu'il est, cela ne me regarde pas ; mais je sais bien qu'il n'a aucun pouvoir pour moi et je ne veux pas me servir de lui.
Le maire. Le reconnaissez-vous pour votre légitime pasteur?
Thérèse. Non.
Anne. Oh non, mon Dieu î je le dis de tout mon cœur I
Marie. Non, je reste attachée à mon ancien pasteur.
Le maire. Entendez-vous que Tancien régime renaisse?
Anne. Si Dieu le renvoie, je le recevrai.
Thérèse. J'entends me soumettre aux lois faites ou à faire, autant que ma conscience me le permettra.
Marie. Je ne voudrais point de droits féodaux, mais je préfère un roi à la répuMique.
Le maire. Ne vous sentez-vous pas plus libres à présent qu'avant la Révolution ?
Anne. Au contraire, tout blesse ma liberté.
Marie. Je suis beaucoup moins hbre, et toute la liberté que je possède se borne à entendre dire aux autres que nous jouissons de la liberté.
Thérèse. Je ne suis pas libre pour mes opinions religieuses, et si ma volonté me portait à me confesser, la loi me défend de m'adresser aux prêtres qui ont ma confiance, et peut-être n'en trouverais-je plus un seul dans la république.
Le maire. Approuvez-vous la constitution de 1789-1791 plutôt que les lois de la Convention ?
Thérèse. Je les approuve toutes.
Marie. Je préfère les lois de l'Assemblée constituante.
Anne. C'est un secret que j'ai le droit de me réserver, et je vous prie de me dire en vertu de quelle loi vous me faites une pareille question.
Le maire. Persistez-vous à dire que nous sommes plus sclavcs que jamais, depuis la Uévolution?
Marie. Oui.
Anne. Oh oui I c'est justement cela.
Thérèse. Je suis certainement plus esclave pour mes opinions.
Le maire. Approuvez-vous la constitutioa civile du clergé?
Marie. Non, car elle a banni les anciens prêtres.
Anne. 11 faut bien que je Tagrée, puisque je ne puis aller contre.
Thérèse. Cela ne me regarde pas.
Le maire. Est-ce pour troubler l'ordre public, amener l'anarchie, la guerre civile et la contre-révolution, que vous sollicitez et tâchez de séduire le monde pour le mettre de votre parti ?
Anne. Non.
Thérèse. Ce n'est pas dans cette vue-là.
Marie. J'ai exposé mon opinion à ceux et à celles qui me Font demandée, mais je n'ai jamais soUicité personne.
Le maire. Pourquoi avez-vous débité des brochures et des brefs depuis la Révolution?
AnneoX Marie. Je n'en ai point débité.
Thérèse. J'ai prêté un bref à Et.-Jos. Roussel, du Nid-du- Fol, qui me l'avait demandé, et qui ne me l'a rendu qu'après beaucoup d'instances, en me disant qu'il répondait des suites qui en pourraient survenir.
Le maire. N'en avez-vous point prêté d'autres?
Thérèse. Qu'on le prouve.
Le maire, qui présidait à cette scène d'inquisition, était entouré des officiers municipaux Moyse le Frisé, et Cl.-Fr. Moyse, parents de l'évêque du Jura, P.-Jos. Cairey-Remonnay, Cl.-Fr. Pochard, Phil. Philibert et J.-Gl. Roussel, procureur de la commune. Les trois sœurs Thomas ne comparurent pas ensemble, mais l'une après l'autre, sans pouvoir se concerter pour les belles et courageuses réponses qu'elles firent aux étranges questions qui leur étaient adressées. Toutes les trois, à la fin de l'interrogatoire, persistèrent dans leurs déclarations, telles qu'elles viennent d'être reproduites intégralement d'après le procès-verbal de la municipalité sans-culotte.
Cet interrogatoire, tout en ne laissant aucun doute sur le fanatisme des trois sœurs, n'étabhssait aucun délit qui les rendît justiciables des tribunaux. Il fallut donc attendre une nouvelle circonstance pour sévir contre elles. Une ré a-
nion de quelques personnes suspectes, dénoncée le 21 mai, parut bientôt fournir l'occasion désirée. On rapporta à la municipalité qu'on avait yu Anne et Thérèse Thomas sortir de la maison où le rassemblement avait eu lieu ; sur la réquisition du procureur de la commune, elles furent saisies par deux gardes nationaux, et amenées une seconde fois devant la municipalité pour être interrogées tant sur le fait du rassemblement que sur d'autres griefs. Ce rassemblement n'ayant en définitive rien de bien formidable, puisqu'il se bornait à la rencontre de quelques femmes venues pour discuter sur le mérite et le prix d'une pièce de toile, il fallut encore surseoir. Mais une circonstance plus favorable ne tarda pas à se présenter. Le 29 mai, à huit heures du matin, les douaniers rencontrèrent les trois sœurs Thomas qui se dirigeaient du côté de la frontière, et ils leur demandèrent où elles allaient et si elles ne portaient rien en contravention aux lois. Elles répondirent qu'elles ne portaient rien et qu'elles allaient à la Brevine, village de la frontière suisse, consulter le médecin Dumont, pour leur tante dangereusement malade et abandonnée par le médecin Courbe, qui l'avait soignée jusque-là. Comme elles n'étaient pas munies de passe-ports, les douaniers les arrêtèrent et les conduisirent devant la municipalité, où elles furent fouillées, sans qu'on découvrît sur elles rien de compromettant. La municipalité leur déclara d'abord qu'elles étaient prévenues de comphcité avec leur frère, ex-curé de Morteau, inscrit sur la liste des émigrés, puis leur demanda si leur père ne les avait pas envoyées, soit à Cressier, soit en d'autres endroits de la Suisse, auprès de leur frère ; si elles n'avaient pas fourni à ce dernier des armes ou des munitions ; combien de fois elles lui avaient porté de l'argent ou d'autres secours ; si elles n'avaient pas favorisé d'autres prêtres émigrés, et ne leur avaient point fourni de secours pécuniaires, armes ou munitions ; combien de fois elles étaient allées en Suisse depuis le mois de mai 1792.
Les trois sœurs répondirent négativement sur les premières questions. Quant à la dernière, « la Thérèse, dit le procès-verbal, a répondu qu'elle était allée deux fois en
Suisse pour acheter du fil et autres fournitures ; Anne a déclaré qu'elle avait passé huit jours à Cressier pour soigner son frère malade et raccommoder ses vêtements ; qu'elle était allée une fois au médecin pour son père et une fois pour elle ; qu'elle avait passé une autre fois en Suisse pour acheter du fil, et une cinquième fois pour obtenir, à la Cornay et chez Blaiset, un certificat constatant que son frère n'y avait pas résidé, comme on l'en accusait. Enfin, la JMarie a déclaré avoir été une fois à la Brevine pour y vendre de la toile, un jour de foire, le 23 octobre 1792. »
Les trois interrogatoires subis par les sœurs Thomas furent envoyés au district; et le 2 juin, par un arrêté basé sur ce que a elles étaient les plus connues par leur fanatisme et leur incivisme ; qu'elles avaient fait plusieurs voyages en Suisse pour soigner leur frère, et qu'elles avaient avoué ellesmêmes leurs opinions fanatiques et inconstitutionnelles, et leurs regrets pour l'ancien régime, » elles furent condamnées à être incarcérées à Pontarlier, où on les écroua le surlendemain. Elles étaient depuis près de deux mois en prison, lorsque, le 20 juillet, le district écrivit au département : « Ces filles demandent à être jugées, et se plaignent amèrement de ce qu'on les fait languir si longtemps dans les prisons, sans statuer sur leur sort. Nous vous prions de vouloir bien vous occuper de cette affaire, et peser, dans votre sagesse, leurs réponses aux interrogatoires qu'elles ont subis, pour porter votre décision. » Le département décida, le 29 juillet, qu'ayant été suffisamment punies de leurs torts, les trois sœurs devaient être mises en hberté sans délai.
Un pauvre chaudronnier, nommé Phil. -Emmanuel Baron, partagea avec les sœurs Thomas les honneurs de la persécution. Le 21 mai, la municipahté des Gras se livra à une étude attentive de la loi contre les émigrés, pour savoir si elle ne pouvait pas dénoncer à ce titre cet honnête ouvrier ambulant. Il était bien de retour aux Gras depuis longtemps , mais pourrait-il justifier d'une résidence non interrompue
en France depuis le 9 mai 1792 Baron était très suspect
à la municipahté pour ses sentiments rehgieux ; elle le fit arrêter par la force armée et procéda à son interrogatoire. 11
avoua qu'il avait travaillé de sa profession, en Suisse, pendant un mois, dans le courant de l'été de 1792, et représenta le passe-port qui lui avait été délivré aux Gras à cet effet, mais qui n'était pas visé par le district et le département, comme la loi l'ordonnait. On l'interrogea ensuite en ces termes, sur un sujet que les théologiens municipaux avaient bien plus à cœur.
Q. Pourquoi avez- vous distribué des écrits incendiaires à différents particuliers?
R. Je n'ai distribué qu'une brochure intitulée Pensez-y bien!
Q. Pourquoi avez-vous dit à J.-Fr. Moyse le Frisé et à Phil. Philibert , en leur montrant un bœuf : Voilà votre évoque Seguin?
R. J'ai seulement dit que cet évêque avait le même défaut naturel.
Q. Pourquoi avez-vous comparé cet évêque à un bœuf? R. Cela n'attaque pas la loi civile.
Après ce court interrogatoire, la municipahté, considérant que Baron avait violé la loi du 28 mars 1793 (sept mois avant qu'elle fût décrétée), arrêta qu'il serait conduit devant le juge de paix. Ce magistrat s' étant déclaré incompétent, la municipalité délivra un mandat d'arrêt pour conduire Baron au district. Le district renvoya le prisonnier au département, qui prit contre lui cet arrêté, le 29 mai : « Baron est convenu avoir fait différents voyages en Suisse, et son passe-port n'a point de destination pour l'étranger. Il est vrai que sa qualité d'ouvrier et son domicile sur les frontières le mettaient dans le cas de sortir de la République, à raison de sa profession, suivant l'usage général des ouvriers, et que c'est le cas de lui ai)pli(iuer l'exception reconnue par la loi du 20 mars; mais, d'un autre coté, comme Baron est d'un incivisme notoire, qu'il a tenu des propos tendant à troubler la tranquillité publique, et qu'il est nécessaire de prendre contre lui des mesures de sûreté générale, le directoire arrête que Baron sera conduit par la gendarmerie à Besançon, dans la prison de Bellevaux, pour y rester jusqu'à nouvel ordre. »
Trois autres habitants des Gras, Emmanuel Bobillier, sa femme et Phil. Bobillier, furent encore mis en réclusion par la municipalité. Parmi les membres de cette municipalité, il se trouvait plus d'un honnête homme. Deux d'entre eux ne craignirent pas de dénoncer leur collègue, Moyse le Frisé, pour avoir commandé le brigandage aux volontaires cantonnés aux Gras. Moyse reçut en conséquence l'ordre de comparaître devant le département. Mais il en fut quitte pour une réprimande, et le directoire, tout en le blâmant d'avoir donné indûment l'ordre d'enlever les effets appartenant à des particuhers, le renvoya à ses fonctions.
XX. Rien, peut-être , ne dépeint mieux l'état- de l'esprit puWic dans les campagnes du Doubs à cette époque, que les procès-verbaux suivants, de la commune de la Longeville. La bonne foi de ces paysans schismatiques et la naïve tyrannie de ces libéraux improvisés s'y dessinent avec un relief qui ne pourrait qu'être affaibli par les commentaires.
« 4 juin. Le procureur de la commune a exposé au conseil : que le comité de surveillance avait représenté, par un arrêté du 31 mai, qu'il convenait, dans un moment où la patrie était en danger, de prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher les correspondances de nature à propager Faristocratie et le fanatisme, comme aussi de mettre en réclusion les personnes notoirement suspectes et dangereuses, et tous les autres particuhers dont la liberté compromettrait la Répubhque. En conséquence, le conseil général de la commune et le comité de surveihance ont arrêté de diviser en trois classes les personnes comprises dans la hste des gens dangereux, suspects et fanatiques. On comprendra dans la première ceux qui doivent être séquestrés chez eux; dans la seconde ceux qui auront plus de latitude autour de leur maison ; et, dans la troisième ceux qui auront la liberté d'aUer sur tout le territoire de la commune, avec défense de communiquer avec toute personne suspecte. Nous arrêtons, en outre, que tous ceux qui ne se conformeront pas à notre arrêté, seront conduits à leurs frais à la maison d'arrêt de Pontarher, où ils seront obhgés de se nourrir également à leurs frais. Tous ceux qui seront séquestrés chez eux, y res-
teront jusqu'à ce que les deux conseils aient jugé convenable de les élargir. Ils paieront en outre les dépenses que nous avons faites et que nous faisons par rapport à tous ces mauvais citoyens qui nous occupent journellement. Le comité de surveillance et les gardes nationaux sont requis de surveiller et dénoncer tous les contrevenants, et pourront même les conduire en prison, comme il est dit ci-dessus.
» i" CLASSE. J.-Gl. Faivre-Pierret et sa femme (la fille aura le village pour prison); Cl. -Fr. Létondal-Chevalier, sa femme, sa sœur, Marie-Josephte, et leur commensale, Claudine-Fr*^ Dornier; P.-Fr. Bertin- Denis, des Cortoz; Pierrette et Jeanne Bertin-Denis; Cl.-Ant. Bertin; J.-L. Droz, des Cortoz; Marie- Agnès et Marie-Anne Droz ; J°°''-Etienne Bez ; Marg.-Fr^" et jnno.^^ Bertin; Marg. Nicod ; Michel Musy, des Cortoz ; Marie- Ant. Musy et Mathieu Chabod, ne pourront circuler autour de leur maison qu'à dix pas; Guill.-Fr. Musy et P.-Fr. Droz- Vincent , de Largillat, à vingt pas. La femme de ce dernier ne pourra sortir de la maison. Il leur sera permis de prendre, pour porter leur lait à la fruitière, un patriote qui sera accepté par le président et le vice-président du comité de surveillance. Cl.-Jos. Bertin-Mourot étant déjà entre les mains de la justice, solvil. (Il avait été saisi le 1" juin et conduit à la maison d'arrêt de Pontarlier comme suspect , pour avoir voulu cacher ses armes lors du désarmement, et pour avoir tenu des propos alarmants.) Sa femme, Marie-Fr'" Bertin- Denis, aura trente pas autour de sa maison, et pourra prendre un patriote pour porter son lait. J°"°-Claudine Girard aura vingt pas autour de sa maison, et Jeanne-Fr"" Vuillemin, ainsi que sa belle-sœur, dix pas. Comme J.-B. Gauthier, de Largillat, a reçu chez lui tous les fanatiques et gens suspects, il ne pourra absoliunent sortir de sa maison, et s'il est reconnu avoir fait un seul pas dehors , il sera condamné à cinquante livres d'amende pour les pauvres de la connnune et conduit en prison. Sa femme, Claudine-Fr"» Faivre Picon, ne pourra également sortir, et elle est en outre condanuiée à cent livres pour les pauvres. Jean-Cl. Tournier et sa sœur, Anne-Claude , ne pourront absolument sortir ; sa femine^ l'anne-Fr'*' Nicod, aura cinquante pas autour de sa maison.
La femme et la fille de Gl.-Ign. Nicod ne pourront pas même aller chez leur voisin, qui demeure dans la même maison. Seront encore complètement reclus, Marie-Fr^^ Létondal, femme d'Antide; Marg.-Fr''Fai\Te-Picon; Gl.-Fr^*''Guinchard, femme de Cl. Picon; Pernette Ghabod, femme de Fr.-X. Bertin-Fichefeux ; les quatre sœurs, Jeanne, Ursule, Marguerite-Fr'^ et Gl -Françoise Richard-Prélat; J.-B. Vuillaume et sa sœur Marie-ïhérèse ; les deux filles de Gl.-Jos. Bertin- Guyot , de Largillat , et Et.-Fr. Faivre-Picon. Si ce dernier sort de sa maison, il est condamné à cinquante livres. Gl.-Fr'^ Vuillemin , femme de Gl.-Fr. Vernier, également séquestrée dans sa maison, est condamnée à ne pouvoir mettre la tête â sa fenêtre, sous peine de vingt-cinq livres d'amende. Même disposition contre la femme, la sœur et les filles de Gl.-Et. Braillard.
)) S*' CLASSE. Marie-Fr^^ Crevât, Marg.-Fr^^ Létondal et Jeanne- Gl. Bez, toutes des Gortoz; Jeanne-B. Glerc; Pernette Guinchard, femme d'Antoine Sordey, et Marie-Ant. Pourchet, des Prés-Vuillin, auront pour prison leurs hameaux, à condition de ne fréquenter aucune personne suspecte. Gl.-Ign. Nicod, Gl.-Fr. Vuillaume le jeune et Fr. Bertin, tous trois membres du conseil général de la commune , gens suspects , sont déchus de leurs fonctions et internés dans leurs hameaux, avec défense de fréquenter aucune personne suspecte, attendu qu'ils en ont déjà assez dans leurs ménages.
» 3^ CLASSE. Gl.-Fr., Faivre-Picon; Gl. Létondal; Gl.-Fr. Bertin-Denis; Gl.-Fr. Vernier; Marie-Gath. Balanche, veuve d'Et.Roux-Bedat; J.-B. Faivre-Picon ; P.-Jos.Sordey-Pierret; Gl.-Et. Bertin-Mourot; Marg. Bertin-Denis, femme d'Etienne Prudhon, duBassignet; Antoine Sordey, des Prés-Vuillin; Gl.-Et. Baillard; Noël Baillard; J.-Et. Berthelet et sa famille; Denis-Joseph Glerc et sa femme; J.-Fr. Nicod et sa femme ; Gl. -François Besand et sa femme ; Glaude-Ignace Guinchard et sa femme; Anne-Marie Girardier, veuve de Glaude-Antoine Breney, et Marguerite-Françoise Guinchard, femme de Guill. Guinchard, des Gomhes, ne pourront sortir de la commune, et tout passe-port antérieur leur sera retiré. S'ils veulent se réunir à nous et se conformer à la loi , ils se
présenteront devant les deux conseils, à l'effet de prêter serment de fidélité. La servante de Guill.-Fr. Létondal et celle de Gl.-Fr. Létondal seront tenues de sortir de notre commune dans le délai de vingt-quatre heures. Le présent arrêté sera signifié à chacun des dénommés ci-dessus par le greffier de la municipahté, assisté de deux gardes nationaux ; il sera en outre adressé au district, et, s'il en est besoin, au département, pour être homologué. — Cl.-Joseph Baverel, maire ; Roux-Bedat , procureur, etc. »
La municipalité n'attendit pas l'approbation des autorités supérieures pour mettre à exécution un ensemble de mesures si bien combiné, et le comité révolutionnaire se mit aussitôt en devoir de punir les contrevenants. Dès le 9 juin , il eut à statuer sur deux dénonciations contre la femme de J.-B. Gauthier, de Largillat, et contre Marie-Anne Droz. La première, accusée d'être sortie de sa maison et d'avoir témoigné un profond mépris pour les ordres du comité, fut condamnée à trois jours de prison et à cinquante Uvres d'amende. La seconde était prévenue a d'avoir tenu de mauvais propos contre la constitution et la religion. » On ajourna les poursuites jusqu'à plus ample information. Le 16 juin, J.-B. Vuillanme, convaincu aussi d'avoir enfreint et méprisé les arrêtés de réclusion, fut condamné à trois jours de prison. Mathieu Chabod, du Bassignet, dénoncé par Cl.-Fr. Droz, des Arces, comme ayant franchi, pour aller chercher de la feuille, les dix pas qui lui avaient été accordés, fut condamné à vingt livres d'amende.
Le M juin, les tyranneaux de la Longeville se décidèrent à se relâcher un peu de leur sévérité, à raison de l'urgence des travaux de la campagne, et à laisser provisoirement une plus grande latitude aux catholiques, mais à la charge par eux de s'engager à se coHforiner aux lois et à ne voir aucune [jcrsonne suspecte. Le comité, présidé par Girod, fit donc comparaître les reclus l'un après l'antre devant lui , et alors tut lieu la scène dont il nous a laissé lui-même ce curieux tableau : a J.-Et. Berthelet s'est présenté avec sa fille; il a avoué qu'il avait conduit plusieurs personnes en Suisse pour y trouver des places, et qu'il avait été chargé des papiers du
ci-devant curé de Montbenoît, déporté. Il a déclaré déplus qu'il avait son opinion religieuse particulière, qu'il n'avait pas assisté aux offices de paroisse et qu'il ne s'en repentait pas. Comme c'est un homme très suspect et dangereux , qui a préféré rendre service aux gens suspects et qui leur en rendrait encore, si le cas se présentait, il sera détenu à la maison d'arrêt pendant trois jours , et on fera venir à ses frais les gendarmes de Pontarlier pour l'y conduire. Les femmes pourront rester sur leur terrain. Marie-Fr" Grevât ayant déclaré se conformer à notre religion et aux lois , est mise en liberté. P.-Fr. Droz-Vincent et sa femme ayant déclaré vouloir suivre leurs opinions, ils ne pourront aller que sur leur terrain. La fille Nicod, des Cortoz, est maintenue- en réclusion. Marie-Josephte et Cl. -Françoise Bertin-Guyot ayant répondu qu'elles étaient libres d'avoir leur opinion et de la suivre, et qu'elles ne voulaient pas assister aux offices, auxquels la loi ne les oblige pas d'assister, nous avons arrêté que, puisqu'elles ne veulent pas pratiquer la religion catholique, elles ne pourront sortir de leur maison que pour aller chercher de l'eau, sous peine de dix hvres d'amende. Cl.-Ign. Nicod, sa femme et sa fille, se sont présentés ensuite, et après leur interrogatoire, ils ont promis de suivre en tout point la rehgion cathohque et les lois ; en conséquence, nous avons arrêté qu'ils seraient mis en liberté , à condition de ne fréquenter aucune personne suspecte; la fille sera tenue, en outre, de faire annoncer dimanche prochain, par le curé de Montbenoît, au prône, qu'elle veut rétablir la conférence des filles comme ci-devant, si les filles la trouvent capable d'être trésorière, et qu'elle y assistera comme autrefois, sous peine de dix hvres d'amende. Cl.-Fr. Létondal a déclaré vouloir se conformer aux lois, assister aux offices de la paroisse et faire fonction de bon chrétien, ainsi que toute sa famille ; il a témoigné un grand repentir de tous les mauvais exemples qu'il a donnés aux perturbateurs de notre commune; en conséquence, il a été mis en hberté. Même décision à l'égard de Guill.-Fr. Musy, Cl.-Ant. Bertin et sa femme, Marie- Agnès Droz, Michel Musy et sa femme, et des Bertin-Denis, qui ont promis d'assister aux offices de paroisse, de faire tous
leurs devoirs de religion et de vivre en bons chrétiens. Marguerite-Fr., Cl.-Fr'% Et.-Fr. Faivre-Picon et Mathieu Ghabod, ayant d'abord persisté dans leur fanatisme , leur réclusion a été maintenue ; mais ils ont instantanément reconnu leur erreur et on leur a accordé la liberté. Cl.-Et. Bertin-Mourot ayant persisté jusqu'au bout dans son fanatisme, a été maintenu en réclusion. Anne-Gl. ïournier, de Liévremont, actuellement domiciliée chez son frère , à la Longeville , s'est présentée ensuite. Après l'avoir interrogée sur différents sujets, nous avons reconnu qu'elle était très suspecte, fanatique et aristocrate, nous ayant déclaré qu'elle ne voulait professer aucun culte que celui des curés légitimes, et qu'elle entendait par curés légitimes ceux qui sont hors de la répubhque. En conséquence, nous avons arrêté qu'elle serait tenue de sortir de notre commune dans le délai de trois jours. Les Faivre- Pierret sont maintenus en réclusion, J.-B. Gauthier et sa femme aussi, comme étant des plus fanatiques. La femme est môme condamnée à trois jours de prison. Mais , à la demande d'un membre du comité, la peine est réduite à vingt livres d'amende, et on lui permet d'aller chercher de Teau à la fontaine. »
Les catholiques de la Longeville ne furent pas seuls en butte aux rigueurs de leurs autorités. Le 22 juin, à dix heures du soir, deux gardes nationaux de cette commune arrêtèrent au hameau du Palet deux femmes qui se dirigeaient du côté de la frontière. Interrogées par le maire, elles déclarèrent qu'elles se nommaient, l'une, Marie-Josèphe Gaiffe, âgée de vingt-cinq ans, femme de P.-Ant. Gauthier, du Vernet, hameau dépendant de Flangebouche, et l'autre, Cl.-Fi'*'' Maître, céhbataire, âgée de dix-neuf ans, demeurant chez Gl.-Fr. Gauthier, greffier à Longeinaison, et qu'elles allaient jusqu'à la frontière avec l'intention d'y trouver un prêtre pour se confesser, si on les laissait passer. L'une d'elles avait un passe-port délivré parla numicipalité de Longemaison, l'autre n'en avait aucun. La femme Gauthier étant enceinte, la municipalité décida qu'on la garderait jusqu'à ce que son mari vînt la reprendre, en s'engageaut à la représenter au priMuier ordre. Le passe-port de sa compagne n'ayant pas été trouvé
en règle, et le but de son voyage ayant paru suspect, il fut décidé qu'elle serait conduite au district. Le 23 juin, le district prit contre elle l'arrêté suivant : « La fille Maître est en contravention à la loi des passe-ports. Elle vient de faire Faveu que son intention était de se confesser auprès des prêtres rebelles déportés en Suisse. Il résulte de son voyage et de ses intentions qu'elle est dans les principes fanatiques et qu'elle doit être détenue pendant quelque temps ; en conséquence, elle sera conduite dans la prison des Annonciades pour y rester pendant huit jours par forme de correction, et elle paiera les frais de son arrestation et de sa détention. »
Le 2 juin, la municipalité d'Arc-sous-Cicon ayant été prévenue qu'il se formait pendant les vêpres un rassemblement de personnes suspectes chez Jeanne- Baptiste Ravier, veuve Billot, les officiers municipaux s'y rendirent, à la tête delà garde nationale. Ils trouvèrent les portes fermées, les firent ouvrir au nom de la loi, et se livrèrent à des perquisitions infructueuses dans toute la maison. De là ils passèrent dans le logement d'Hyacinthe Marguier et y trouvèrent Gl.-Fr. Béliard et Alexandrine Billot, qui s'y étaient réfugiés; cette dernière était même cachée sous un lit. La municipalité mit en réquisition dix gardes nationaux avec un capitaine et un heutenant, pour conduire Béhard dans la maison d'arrêt de Pontarlier. En traversant les rues de cette ville , ils rencontrèrent la veuve Billot , à qui la municipalité avait défendu de sortir de sa maison, comme étant suspecte d'incivisme et de fanatisme et mère d'un émigré ; ils la conduisirent également dans la maison d'arrêt. Le district décida que l'un et l'autre resteraient incarcérés jusqu'à ordre contraire du département, qui statuerait en même temps sur les frais d'arrestation exigés par les gardes nationaux. Le 6 juin, Pourchet, commissaire pour le désarmement du canton, fit son rapport au district, et arrivant à la commune d'Arc-sous-Cicon, il exposa que la municipalité avait reconnu comme suspects Jeanne-Françoise Mercier, veuve Marguier, qui avait déclaré qu'elle aimerait mieux être guillotinée que d'assister aux offices de la paroisse, et que les affaires chan-
géraient bientôt; la veuve Billot, déjà détenue, dangereuse par son fanatisme ; Cl.-Fr. Béliard, également détenu ; Marie- Hélène Jeanningros, femme Bruleport; Charles Vauthier, ex-séminariste, qui avait causé du trouble et du scandale dans l'église même, sous prétexte de religion; la femme Léoutre, très fanatique; Fr.-X. Tournier le vieux; J.-Fr. Barttîod, Cl.-Ant. Béliard et toute sa famille; la veuve Jeanne-Baptiste Roussey et ses enfants, et Jeanne-Ursule Billot, femme Daudez. Le district arrêta que la veuve Marguier serait incarcérée à Pontarlier, Gh. Vauthier déporté à la Guyane, et qu'il serait défendu aux autres d'avoir entre eux aucune réunion et de sortir de la commune. Le 15 juin, le département donna l'ordre d'élargir la veuve Marguier et de la renvoyer dans son village pour y être surveillée, après paiement de tous ses frais de détention.
Le A juillet, la municipalité de Saint-Gorgon prononça à son tour les sentences suivantes, pour cause d'incivisme et fanatisme depuis le commencement de la Révolution: a P.- Fr.-Girardot, fruitier, et Anne-Cl. Béliard, sa femme, seront reclus dans leur maison et ne pourront sortir qu'à iO toises; leurs enfants, bergers, ne pourront sortir de leur terrain. J.-Cl. Girardet, Célestine Mairot, sa femme, et leurs enfants, J.-Jos., Anne-Cl. et Jeanne-Baptiste, ne pourront sortir qu'à deux cents toises de la maison. Faute par eux de s'y conformer, ils seront conduits à la maison d'arrôt de Pontarlier. Ces réclusions subsisteront jusqu'à ordre contraire. — Et. Daval, maire, etc. »
La municipalité de Boujeons arrêta également le 12 mai que les suspects de cette commune ne pourraient sortir de l'intérieur du village ni avoir aucune conununicatiou les uns avec les autres, sous peine d'être incarcérés. MM. Alex, (^haillet, Cl.-Jos. Rouget et Ant. Simon Rouget furent conignés de cette manière.
Aux Fins, le comité révolutionnaire, présidé par Fr.-Jos. Boiston et Et. Augustin Vaufrey, déclara, le i2 mai, « que .lus. Doniier, frère d'un prêtre émigré, Hyacinthe Tournier, père de deux émigrés , Fr. Rod, ci-devant domestique d'un ci-devant noble, Josephte Galle, femme d'Augustin Roland,
J.-B. Crétin, J.-Cl. Guibelin, Fr. Marguier, Gl.-Nic. Gucnot et Guill. Guenot, troublaient l'ordre public par leur incivisme et leur fanatisme, tant en recelant des prêtres qu'en tenant des propos inciviques et des conciliabules secrets de gens suspects ; » le comité demanda, en conséquence, au département (( que ces particuliers fussent enfermés au séminaire avec les aristocrates leurs complices, ou détenus dans leurs maisons, ou au moins consignés dans leurs propriétés, avec défense de recevoir personne chez eux et d'aller chez personne. » Il demanda, en outre, que l'entrée de la commune fût interdite à l'huissier MoUard et à la tailleuse Victoire Rondot, de Morteau, à Guil. Receveur, maire de Noël-Gerneux, à J.-B. Guenot, de la même commune, parce que, sous prétexte de leur état , ils venaient aussi troubler l'ordre pubUc par des propos inciviques et des brochures incendiaires.
La municipalité des Fins imagina, sous le titre de Fête de la Réunion^ un singulier moyen de rapprocher les esprits et les cœurs. Tous les habitants, hommes et femmes, devaient venir prêter le serment, non-seulement de maintenir la liberté, l'égalité et l'indivisibilité de la république, mais encore de ne plus correspondre avec les prêtres déportés, et de les dénoncer dans le cas où ils mettraient le pied sur le territoire français. Des commissaires furent envoyés le 23 juin chez tous les cathohques, pour recueillir les noms de ceux qui consentiraient à prendre part à cette manifestation. Ges commissaires eurent peu de succès. Deux d'entre eux, Cl.-Ant. Prenel et Ant. Jeannin, membres du comité, déclarèrent « qu'étant entrés chez P. -Ant. Lambert, laJeanne- Etienne Lambert avait vivement soutenu la cause des prêtres exilés en s'écriant : a Mais qui pourrait faire un serment pareil î Quoi ! on serait tenu par ce serment à faire saisir nos prêtres ! Je ne le ferai jamais I » Ghez Gretin, au Bien-au Page^ Gretin, sa femme et toute sa famille, avaient protesté qu'ils aimeraient mieux mourir que de prêter un pareil serment. « Ils ont même pris tellement d'humeur, ajoutaient les commissaires, que nous nous sommes retirés, de peur d'être frappés. Ghez Hyacinthe Tournier, toute la famille
nous a demandé d'ajourner au lendemain leur réponse, afin d'avoir le temps de réfléchir, et nous y avons consenti. La présence de la sœur Agnès Tournier nous a fait soupçonner que quelque prêtre se trouvait caché, soit chez eux, soit dans le voisinage. Le lendemain, ils se sont rendus à cinq heures du matin, avec les Cuenot-Duclair père et fils et les deux frères Paradis, chez le citoyen Droz-Grey, où nous nous trouvions ; et là, ils nous ont tous déclarés qu'ils ne feraient jamais le serment de renoncer aux prêtres réfractaires, émigrés ou déportés. Nous avons demandé à Droz-Grey s'il était dans les mêmes sentiments et il a répondu affirmativement, en ajoutant qu'il se soumettait assez volontiers au temporel, mais que, pour son opinion, sa religion, il voulait la garder et qu'il n'avait pas envie de donner son âme au diable. Nous avons jugé qu'il était nécessaire de faire connaître au comité la persévérance et l'entêtement de ces particuUers, si dangereux pour le bien public. » Deux autres commissaires, Pagand, officier municipal , et P. -Denis Boiston , heutenant de la garde nationale , rapportèrent , dans la même séance , qu'à la Montagne-des-Frenelots , chez le citoyen Marguier, la femme avait protesté qu'elle ne renoncerait jamais aux prêtres réfractaires ; J.-Cl. MoUier leur avait répondu que si les prêtres émigrés rentraient, il fallait leur pardonner comme à des déserteurs, et qu'il serait bien fâché de ne pas leur pardonner; enfin, Marie- Josephte Faivre, veuve deJac- Phil. Pierre, leur avait déclaré qu'elle ne pouvait accepter un pareil serment, qu'il était trop dur, que c'était chose bien difficile que de détruire des personnes qui n'avaient point fait de mal. « Nous avons jugé, disaient en finissant les commissaires , qu'il était de notre devoir de vous rendre compte de tous ces propos fanatiques, pour redoubler de surveillance. »
La comnnine de Chafî'ois avait aussi un comité révolutionnaire, qui ne chômait pas. La municipalité ayant décidé, le 10 juin, qu«» tous les habitants célébreraient une fête votive en assistant à des offices solennels, le comité fut informé que plusieurs particuliers n'avaient pris aucune part à cette cérémonie ; ainsi , on avait trouvé pendant la messe iir. 49
J.-B. Baud assis auprès de son feu avec ses deux filles, Jeanne-Reine et Marie-Josephte, et celles-ci avaient répondu qu'elles allaient dire leur messe de leur côté. On avait également trouvé Ch. -Marie-Josephte Baud , femme de Gl. 'Bourgeois, travaillant avec sa fille dans l'intérieur de sa maison. Enfin, P.-Jos. Grandvoinnet, Fr. Vuitteney et son frère, étaient allés à la chasse. De pareils crimes ne pouvaient rester impunis, et les déhnquants furent condamnés à rester en réclusion dans leurs demeures.
J.-Cl. Vuillemin, président de ce comité inquisitorial, était un schismatique violent, affectant le plus grand zèle, et poursuivant à la fois au nom du ciel et de la terre tous ceux qui manquaient à la messe constitutionnelle. Le dimanche 29 juin, il exposa avec indignation au comité « qu'il avait trouvé Nie. Léchine et sa femme lavant la lessive pendant la messe ; que tous ceux qui faisaient profession de la religion catholique, apostolique et romaine, étaient ohhgés d'entendre la messe les jours fériés ; que cette obligation était étabhe strictement par le troisième commandement de Dieu et le premier de l'EgUse, qui défendaient en même temps toutes les œuvres serviles ; qu'en conséquence, il dénonçait Léchine et sa femme pour avoir enfreint les commandements de Dieu et de l'EgUse et les lois civiles , et détourné l'esprit du culte divin, infraction d'autant plus coupable, que les déhnquants, interpellés par lui sur la religion à laquelle ils appartenaient, avaient eux-mêmes déclaré que c'était à la religion cathohque, apostohque et romaine. )>
Le 22 mai, le procureur général du département écrivit au district de Pontarher pour le prévenir qu'il se faisait des rassemblements nocturnes à Septfontaines, chez M. Grestin d'Oussières ; que le maire et le secrétaire de la commune, très suspects, favorisaient ces rassemblements et entretenaient les habitants dans le plus affreux fanatisme. Le district fît des démarches pour acquérir la preuve de ces rassemblements , mais ce fut sans succès. De son côté , le district d'Arbois, où M. d'Oussières avait sa principale résidence, avait écrit le iS avril au district pour lui demander de mettre en arrestation cet homme de bien, et de le faire
conduire à Arbois. Mais cette mesure avait été ajournée par suite d'une attestation de la municipalité constatant que M. d'Oussières était malade et qu'elle se portait caution pour lui. Le 2 juin, Parrod, devenu procureur syndic, demanda qu'on fit cesser cet état de choses ; qu'on obligeât M. d'Oussières à s'éloigner de Septfontaines ; qu'on fît défense au maire et au secrétaire municipal de communiquer avec lui et même avec tous les membres de sa famille, et que tout rassemblement de personnes suspectes fût interdit « soit chez Crestin (M. d'Oussières), soit ailleurs. » Il représenta, en outre, « que les habitants du Souillot, connus par leur fanatisme et leur incivisme, se rassemblaient dans la chapelle de ce hameau, et qu'il en était de même à Bulle; qu'il était urgent de faire cesser ces rassemblements , presque toujours nocturnes, ce qui faisait croire que des prêtres déportés ou émigrés, cachés chez les fanatiques, y célébraient la messe, administraient les sacrements et entretenaient ainsi des préjugés attentatoires à l'ordre et à la tranquiUité pubhque. )> Il réclamait en finissant la fermeture de ces chapelles. Faisant droit à toutes ces réquisitions, le district arrêta a que M. d'Oussières serait conduit par la gendarmerie , de brigade en brigade , à la maison d'arrêt d'Arbois; que tout rassemblement serait interdit à Septfontaines; que le juge de paix de Villeneuve-d' Amont informerait sur ceux qui avaient eu lieu et sur les efforts que le maire et son secrétaire faisaient pour pervertir l'esprit pubHc et inspirer aux habitants leur fanatisme incivique ; et, enfin, que les chapelles de Bulle et du Souillot seraient fermées. »
Il est à présumer que dans un assez grand nombre d'autres communes, les catholiques les plus notables furent mis en réclusion ou internés ; mais les renseignements à cet égard sont restés enfouis dans les registres, presque tous égarés ou mutilés, de ces communes. Quelquefois, on se contentait d'éloigner les personnes dont la présence était jugée dangereuse. C'est ainsi que deux patriotes de Bonnevaux ayant dénoncé Marie Thiébaud, du Bicf-du-Fourg, ex-servante de M. Masson, vicaire déporté de Bonne vaux, " pour être restée dans cette commune et y occasionner des
troubles, en rôdant de maison en maison, en prêchant sa doctrine fanatique et en colportant les lettres qu'elle recevait de son ancien maître, » le district, a pour arrêter ses projets pervers et son influence corruptrice, » arrêta, le 23 avril, qu'elle serait tenue de sortir du territoire de l'arrondissement dans le délai de trois jours , sans pouvoir y rentrer, sous peine d'être poursuivie comme réfractaire aux lois et aux autorités constituées et comme perturbatrice de la tranquillité publique.
Dans les communes où les catholiques ne furent pas séquestrés chez eux, ils restèrent à peu près internés, par le refus absolu de passe-ports, soit pour l'intérieur, soit pour l'extérieur. Les habitants des frontières, que les travaux de leur culture ou les opérations de leur commerce appelaient à chaque instant sur le sol helvétique, se trouvaient douloureusement atteints dans leur industrie ; et si les autorités locales, se laissant aller à un mouvement de commisération ou d'équité, venaient à accorder quelque passe-port à ces infortunés, le district et le département, dont la double approbation était indispensable, ne manquaient pas , l'un ou l'autre, de le déchirer. Le département écrivait le 14 juillet au district: « Vous avez visé et approuvé le passe-port pour Fétranger déhvré à Lazare Lonchampt, du Sarrageois. Ce citoyen, déclaré suspect de fanatisme , d'incivisme et d'exportation de numéraire par sa municipahté et celles du canton, ne peut, sans danger pour la chose publique, user de ce passe-port. Vous voudrez bien le faire retirer au plus tôt et défendre à la municipalité du Sarrageois de donner à ravenir des passe-ports aux citoyens dont le civisme n'est pas connu. »
Les arrestations opérées dans les campagnes du district de Pontarher avaient, dès la fin du mois de mai, amené dans la prison de cette ville une affluence de détenus tellement inconnue avant l'inauguration du règne de Isl liberté^ que ce district se vit obhgé d'étabhr une seconde maison d'arrêt. Là, comme presque partout, ce fut dans un couvent, d'où l'on venait d'expulser, bien malgré elles, au nom de la liberté, de prétendues victimes cloîtrées, qu'on entassa, au
nom de la même liberté, des reclus beaucoup moins volontaires. Le 28 mai, le district arrêta « que les prisons actuelles étant complètement remplies et ne suffisant plus à contenir les détenus, une partie d'entre eux seraient transférés au monastère des annonciades. » Le 1" juin, on y écroua MM. Cl.-L. Alix, J. -Denis Marmier, Guil.-Ant. Marmier, Ant.-Jos. Marmier, Alex.-Jos. Sébile et J.-B. Barthod, tons de Frasne, Grég. Troutet, de Dompierre, P.-Jos. Charpy, frère des écoles chrétiennes , Simon Pelleteret, dominicain, et Tabbé J.-Ant. Pone, de Chantegrue.
XXL Cependant la famine commençait à joindre ses horreurs à celles de l'anarchie. Le pain devenait non-seulement très cher, mais même insuffisant à Pontarlier. Le 7 juin, le boulanger qui avait l'entreprise de la fourniture du pain des prisonniers, se présenta au district et exposa qu'il avait acheté au marché le peu de blé qu'on y avait amené (quarante émines), mais que la foule le lui avait arraché et se l'était approprié ; qu'il avait vainement porté ses plaintes à la municipahté, qui s'était contentée de le renvoyer au district. Le directoire décida qu'il serait dressé un tableau des cultivateurs ou grainetiers du voisinage, qui seraient forcés d'amener du blé aux marchés suivants.
XXIL La petite ville de Quingey était assurément le plus heureux des chefs-heux de district. Préservée, par son exiguité même, des convoitises ambitieuses qui donnent des chefs aux factions dans les grandes villes, et des existences problématiques qui leur assurent des bras, elle était restée comme étrangère aux fureurs qui sévissaient autour d'elle. Les proscriptions y étaient à peu près inconnues, les agitateurs y demeuraient incompris et les bruits même y tombaient sans écho. Pendant le cours d'une année si troublée, on trouve à peine à glaner dans ses archives municipales quatre ou cinq traits qui font ressouvenir qu'on était alors en pleine révokition. Le 9 septembre 1792, on y voit, comme ailleurs, un essai de démonstration tumultueuse ; des séditieux résistent même à la garde nationale; mais tout rentre aussitôt dans l'ordre et le silence, sans laisser la moindre trace regrettable. Le 21 octobre, I.i immicijt.ililé. d;iiis un élan d'amour
un peu inconséquent pour la liberté, décide « que chaque citoyen sera tenu, sous peine d'amende , d'illuminer sa maison en réjouissance des succès des armes de la république en Savoie. » Sept jours après , les officiers municipaux se plaignent d'avoir trouvé à leur tour des amants de la liberté non moins ombrageux, les volontaires en passage dans leur ville, « qui les menacent, les insultent et lèvent même le sabre sur eux. » Le 8 février, ]e département écrit avec indignation qu'il est informé que les prêtres familiers Moureau et Graby sont absents de Quingey depuis plusieurs mois, et que cependant leurs noms ne sont pas compris sur la liste des émigrés. L'honnête municipalité répond que les deux prêtres sont chez eux, qu'ils n'en ont jamais bougé et qu'ils s'abstiennent même de dire la messe. C'est seulement le 24 février 1793 que la même municipalité se décide à faire exécuter la loi du 18 août 1792 contre le costume ecclésiastique. Le 18 avril, lorsque les conventionnels Siblot et Michaud la questionnent sur la situation pohtique de la ville, elle répond, comme les administrateurs du district, que tout va à merveille.
Tout, du moins, y marchait le moins mal possible, et le patriotisme y était d'autant plus ardent et général, qu'il s'y montrait moins tracassier qu'ailleurs et faisait moins de victimes. On y affectait beaucoup moins de redouter les ennemis de l'intérieur ; on refusait même d'en voir dans un si grand nombre de cathohques attristés mais paisibles ; en revanche, on y craignait moins de se rendre aux frontières pour combattre l'ennemi extérieur ; on y parlait moins de mourir pour la patrie, mais on y allait davantage , et la population fournissait d'autant plus de soldats aux armées qu'elle comptait moins d'hommes d'Etat en disponibilité, d'orateurs populaires et de barbouilleurs de papier.
La ville de Quingey fut cependant condamnée comme les autres à avoir son club. C'étaient quelques membres de cette société qui avaient provoqué la déportation de MM. Moureau et Graby ; ce fut encore à eux qu'on dut le seul emprisonnement de suspect dont on retrouve la trace à cette époque dans tout le district de Quingey.
Le 42 avril, le directoire de ce district écrivit au département : (( La société des Amis de la liberté et de l'égalité nous a remis hier une dénonciation motivée et signée de plusieurs d'entre eux, au sujet des actes et propos inciviques dont le citoyen J.-B.-Jos. Bonvalot, maire de cette ville, n'a cessé de se rendre coupable depuis la Révolution, en nous invitant à le mettre en état d'arrestation. Le moment de crise où se trouve la patrie, la trame qui était ourdie et qui se manifeste dans toute la république, le murmure presque général dans Quingey contre le maire, et les faits que le club a détaillés, tout nous a décidés à faire mettre provisoirement le citoyen Bonvalot en état d'arrestation. Mais il nous paraît que cette mesure ne suffit pas et qu'il est dans le cas d'être dénoncé à l'accusateur public. » Ce fut aussi l'avis du département, qui suspendit M. Bonvalot de ses fonctions après avoir annulé le certificat de civisme qu'il lui avait délivré peu de temps auparavant, et le traduisit au tribunal criminel.
XXIII. Le district de Saint-Hippolyte , presque toujours attardé dans les voies révolutionnaires, ne paraît pas avoir mieux suivi le mouvement général qui faisait jeter les suspects en masse dans les prisons. Mais s'il en fut ainsi, ce ne fut pas la faute des clubs, et celui du Russey, présidé par le prêtre Jeanmonnot, écrivait avec aigreur au département», le 22 avril : « On avait vu avec plaisir le citoyen Gavail, votre commissaire, recevoir les plaintes qui lui ont été faites contre les fanatiques et perturbateurs de notre canton ; on espérait que, sous peu de jours, les ennemis de l'ordre public seraient punis selon l'exigence des cas, ainsi que les personnes dénoncées ; mais, ne voyant aucune exécution de la commission dudit Gavail, la société populaire, témoin de la fierté des fanatiques, qui se prévalent de celte inexécution pour continuer leurs efforts et leurs troubles et osent même dire que les autorités constituées craignent de les punir, vous prie d'avoir en considération les dénonciations et d'y faire donner suite comme il conviendra. Cette société vous prie, en outre, de jeter un coup d'œil sur le mémoire qu'elle, vous a fait parvenir, il y a quelque temps, pour obtenir l'autori-
sation de contraindre les meuniers et autres propriétaires de maisons situées sur le bord du Doubs à recevoir des détachements pour garder la frontière. Par-là on éviterait le désagrément de voir tous les jours les fanatiques passer à. l'étranger, soit pour y porter des secours aux prêtres réfractaires, soit pour y aller entendre la messe et fréquenter les sacrements. »
Mais si l'on ne trouve nulle trace d'arrestations collectives dans ce district, les prisons n'en furent pas moins encombrées, et la plupart des détenus étaient précisément de ces catholiques zélés que rien ne pouvait empêcher d'aller, sur la rive étrangère, chercher des consolations auprès de leurs pasteurs exilés ou leur porter des secours. Le 6 avril, les douaniers du Russey arrêtèrent au-dessus de la côte de la Grand'Combe-des-Bois , à quelques pas de la frontière, un homme et une femme qui allaient ensemble du côté de la Suisse, et ils se mirent en devoir de les fouiller. L'homme était muni de 47 hvres i 1 sous en numéraire ; la iemme portait une horloge, une chasuble, des galons d'argent, un bréviaire, un vieux surphs, une paire de bas, quelques menus ornements d'éghse et 17 hvres 14 sous en numéraire. On découvrit en outre plusieurs lettres cachées dans sa manche. On ' amena sur-le-champ les deux 'voyageurs aujugedepaix, Ant.- Fr.Vuillin,quiprocédaàleurinterrogatoire.Lepremierrépondit qu'il s'appelait J.-B^« Marchand; qu'il habitait précédemment l'étabhssement manufacturier et religieux de l'abbé Receveur, aux Fontenelles; qu'il y exerçait les fonctions d'économe et de pourvoyeur; et qu'il ne l'avait quitté que parce que les officiers municipaux l'en avaient expulsé avec tous ses compagnons de travail; qu'à la suite de cette expulsion , s'étant retiré avec quelques-uns de ces ouvriers dans une maison particulière, ils en avaient encore été chassés; qu'alors il était allé chercher un asile en Suisse et qu'il y demeurait depuis le mois de décembre précédent, lorsque, sur la demande d'un de ses parents, il était rentré en France pour régler quelques affaires d'intérêt. Il ajouta qu'étranger à toutes les nouvelles pohtiques, il ignorait complètement les lois contre l'émigration. Sa compagne déclara, de son côté, qu'elle se nommait
J°°'-Victoire Paradis, du Bizot, demeurant aussi autrefois à l'établissement des Fontenelles; et qu'elle portait à l'abbé Receveur , émigré , quelques effets laissés par lui en dépôt chez elle et dont elle était embarrassée ; que son intention était, après les avoir déposés dans la première maison du territoire suisse, de revenir promptement soigner les malades qui lui étaient confiés, et qu'enfin elle ne connaissait ni la loi qui défendait d'exporter du numéraire, ni celle qui défendait de sortir du territoire français sans la permission du département. Quant aux quatre lettres saisies sur elle, elle déclara que deux lui avaient été remises par Geneviève Dupyot, une autre par M^^^ Archeret, de Besançon, et la quatrième par une personne inconnue. Toutes ces lettres étaient des missives de piété adressées à l'abbé Receveur. Une religieuse ursuline du couvent de Saint-Hippolyte , la sœur Baume, de la Montague-des-Bois, sollicitait du rude supérieur une place parmi ses pénitentes. Un jeune séminariste lui écrivait : « Lorsque je reçus votre lettre, je renouvelai au pied du crucifix le dessein de me consacrer tout entier à nos saints projets. Me voilà donc tout décidé, malgré le sentiment de vos illustres confrères aujourd'hui chargés de chaînes pour la foi, qui accusent de lâcheté ceux qui quittent le pays et voudraient que les gens de foi et de courage restassent ici. Malgré mon sentiment, qui me portait à croire que je pouvais faire encore quelque bien dans nos vallées désolées, je laisse toutes mes idées pour m'attacher à la vôtre, sans même attendre une réponse de M. Babey. Il ne s'agit plus maintenant que de déterminer le moment du départ. De bons parents ou voisins me ménagent, dit-on, un témoignage d'amitié. Ils veulent assouvir leur fureur patriotique eu me dénonçant pour me faire expulser du royaume. Ne croyez-vous pas que je doive attendre ce dernier adieu du monde avant de le quitter? Car si je pars de mon plein gré et sans être dénoncé, il arrivera que mon père sera condamné à payer chaque année 000 livres, c'est-à-dire à être entièrement dérangé dans son train de culture. Hi cependant cette raison, contre laquelle ma théologie échoue, ne vous paraît qu'un vain prétexte, dites-le-moi, je vous en prie... »
Après leur interrogatoire, les deux prévenus furent conduits par les douaniers à Saint-Hippolyte, et ils comparurent le lendemain au tribunal de ce district, devant lequel ils protestèrent de nouveau de leur complète ignorance des lois. Le tribunal, composé de Cl.-Jos. Mercier, Fr.-X.-Melchior Boillon et J.-B. Mauvais, déclara que les faibles sommes saisies sur les prévenus demeuraient confisquées et acquises à la République, en vertu de la loi qui défendait l'exportation des matières d'or et d'argent; que les effets saisis sur la fille Paradis étaient également confisqués , comme appartenant à un prêtre émigré ; que J.-B. Marchand était condamné à six mois de prison, et renvoyé, en outre, pour le fait d'émigration, par-devant les tribunaux compétents ; et qu'enfin, la fille Paradis était renvoyée sans amende ni dépens. Vingt jours après, Chaudot, commissaire national près le tribunal de Saint-Hippolyte, écrivit au département : « Le détenu partira demain, et sera conduit de brigade en brigade en la maison de correction de Besançon. Il paraît que c'est un homme simple et fanatisé, qui n'a pas connu les peines auxquelles il s'exposait en émigrant. »
Le iS mai, on arrêta encore près de la frontière, et le juge de paix de Maîche fit écrouer dans la maison d'arrêt de Saint-Hippolyte , cinq autres personnes : Anne-Claude Renaudin, et Marie-Dorothée Bailly, toutes deux journalières à Saint-Juhen , Ghrysostôme Feuvrier, journaher au Cerneux de Gharquemont, âgé de quinze ans, et sa sœur, Marie-Victoire, âgée de treize ans, tous deux enfants d'un cordonnier de Blancheroche, et enfin Fr'® Barberot, journahère à Chazeaux. Ils étaient tous prévenus d'avoir voulu passer à Tétranger, et d'avoir entretenu la coalition avec les prêtres déportés. J.-B. Maillot, commissaire du district, procéda, le surlendemain, à leur interrogatoire. Les deux premières répondirent que si on les avait trouvées près du Doubs, ce n'était nullement pour traverser la rivière, mais pour aller chercher du fil chez le teinturier établi sur la rive française; qu'elles ignoraient s'il existait « à la Rasse-de-Charquemont, des rassemblements continuels de fanatiques et de suspects, » comme on le leur demandait ; et qu'elles n'avaient en-
tretenu avec les prêtres déportés aucune correspondance directe ou indirecte. Le jeune Feuvrier déclara qu'il allait à Seignelegier, dans le Porentruy, cliez le médecin Abry, avec sa sœur malade ; et que Fr'* Barberot, qui allait aussi consulter pour sa mère, s'était jointe à eux. 11 ajouta qu'il n'avait aucune connaissance de rassemblements suspects à la Rasse ni aucune relation avec les prêtres déportés ; qu'il ignorait si la Barberot ou toute autre personne répandait de prétendus brefs du pape, et qu'il n'avait point pris de passe-port à cause de la réunion du Porentruy à la France. Le district statua en ces termes : « Les prévenus ont donné lieu de suspecter leurs démarches ; néanmoins les maladies alléguées par eux sont connues et apparentes. Les Feuvrier et la Barberot seront donc élargis sur-le-champ. Quant aux filles Renaudin et Bailly, leurs allégations n'étant appuyées d'aucune preuve, et leur conduite incivique faisant sensation dans le public , elles ne seront élargies que demain , à midi. Ils paieront, tous, leurs frais d'arrestation et de détention. »
Le 20 juin, deux habitants de Narbiez, J. -Benoît Taillard et Alexis Dromard, furent encore arrêtés à peu de distance de la frontière, et expédiés au district par Vuillin, juge de paix du Russey, avec le billet suivant : « Les deux particuliers que je vous envoie sont des gens très suspects, au dire des patriotes de leur commune. Ils sont fanatiques et ne vont en Suisse, à ce qu'on assure, que pour y porter et en rapporter des nouvelles des prêtres déportés. D'ailleurs, ils ont été dénoncés comme tels dans notre société. » Le 24 juin, le département, statuant sur le sort des deux détenus, déclara que dans les circonstances présentes, on ne pouvait prendre trop de mesures pour empêcher toute correspondance avec les émigrés et les prêtres déportés, et que la sûreté publique exigeant l'arrestation de Taillard et de Dromard, ils seraient transférés à Besancon et incarcérés pour un mois dans la prison de Bellevaux.
Telle était l'ardeur révolutionnaire qui dévorait hi notaire Vuillier, d'Orchamps, que ni son canton ni même le district d'Ornans ne pouvaient lui suffire. Le 21 avril, sous prétexte que le mardi précédent, un vieillard nommé P. Vuillemin,
journalier aux Richards, commune du Bélieu, venu à Guyans- Venues, y avait annoncé dans plusieurs maisons fanatiques, que le jeudi suivant il devait y avoir un jeune général, parce que c'était ce jour-là que les émigrés et les Prussiens rentreraient en France, il envoya ses grenadiers saisir cet homme dans sa commune et le fit comparaître devant lui. « Je l'ai interrogé, écrivait le fougueux commissaire du département, et il a répondu qu'il n'était venu à Guyans que pour consulter un vétérinaire ; qu'à la vérité, il avait dit à deux femmes qu'on avait reçu au BéUeu une lettre qui invitait à jeûner, mais qu'il n'avait pas lu cette lettre ; qu'il ignorait même à qui elle était adressée, et savait seulement qu'on en avait donné lecture le dimanche, d4, à la sortie de l'éghse. Sur quoi, j'ai arrêté, comme mesure de sûreté générale, que ledit Vuillemin serait mis en état d'arrestation et conduit dans les prisons de Saint-Hippolyte. » Le 23 avril, Yuillemin comparut devant le district, et exposa avec l'accent de la vérité et de la candeur, qu'étant à l'auberge de Boissenin, à Guyans, la femme de l'aubergiste lui avait demandé s'il ne savait point de nouvelles, et qu'il lui avait répondu qu'il n'en savait point, sinon qu'il avait entendu dire qu'il était arrivé au Bélieu une lettre qui ordonnait le jeûne, mais sans expliquer à quel dessein ; et que c'était mal à propos que Vuillier avait inséré dans son procès-verbal que c'était pour demander l'entrée des émigrés et des ennemis en France ; qu'il ne l'avait jamais dit, qu'il n'avait d'ailleurs communiqué cette nouvelle à aucune autre personne ; qu'il l'avait communiquée sans mauvaise intention, et que personne ne l'en avait chargé. ïl répondit ensuite aux questions du district, qu'il n'y avait point d'autres rassemblements au Bélieu que ceux qui se faisaient à l'église pour prier en commun, et qu'il ignorait si la maison où il avait eu connaissance du jeûne, était hostile aux prêtres et aux évêques constitutionnels.
Après cet interrogatoire, le district déclara : « i** que, suivant le procès-verbal de Vuillier, la lettre en question aurait été lue publiquement devant l'éghse du Béheu, sans que les officiers municipaux eussent fait aucune poursuite à ce sujet, ce qui les rendait très suspects ; 2° que les propos répandus
par Vuillemin tendaient à favoriser des entreprises contrerévolutionnaires et des complots destinés à détruire la République, la liberté et la souveraineté du peuple ; qu'en conséquence, Maillot, l'un de ses membres, se transporterait au Bélieu et partout où le cas l'exigerait, pour prendre des informations qui seraient transmises au département. » Vuillemin restait décidément prévenu d^avoir fait des démarches pour ordonner des prières et des jeûnes pour le succès des mimées prussiennes et autrichiennes. Maillot prit pour secrétaire Fr. -Hubert Mozer, du Luliier, excellent jacobin comme lui, et se rendit d'abord à Guyans, où Pétey fils, de Consolation, vint encore se mettre à sa disposition. Des témoins furent entendus. Une fille Clerc déclara qu'étant chez Boissenin, elle avait entendu Vuillemin dire que le roi de Prusse avait envoyé une lettre pour jeûner. La femme Boissenin déclara qu'elle avait entendu dire à Vuillemin qu'on devait jeûner le jeudi suivant, et qu'elle s'y était conformée ponctuellement. Le lendemain, l'enquête se continua au Bélieu, sans apporter aucun éclaircissement nouveau.
Le surlendemain, l'enquête se poursuit encore et l'on apprend que Jac.-Ign. Lornot a dit, quelque temps auparavant, qu'il devait y avoir un jeûne général en Angleterre pour obtenir le succès des armes anglaises contre la France. Un mandat d'amener est aussitôt lancé contre Lornot, qui ne fait aucune difliculté d'avouer qu'il connaît cette nouvelle depuis près de deux mois et qu'il a bien pu en parler; mais il proteste en même temps qu'il n'a engagé personne à jeûner et ^lie sait pas même si quelqu'un a jeûné. Maillot ne l'on assigne pas moins à se rendre dans les vingt-quatre heures à Saint- Hippolyte, pour être interrogé de nouveau par le district. Lornot représente combien il lui serait préjudiciable d'aban* donner les travaux de sa culture dans un pareil moment; alors le commissaire consent à le laisser vaquer à ses affaires, sous la caution de Guill.-Alex. Roussel ; et à titre de dédommagement, il eniporte à Saint-Hijipolyte la copie d'une délibération par laquelle la municipalité avait protesté, le (i janvier, contre une invasion de gardes nationaux étrangers à la
anmune.
Le district mit fin à cette ridicule expédition, le 2 mai, par l'arrêté suivant : « Il ne résulte d'autres charges ni d'autres preuves contre Vuillemin, sinon qu'il a dit avoir entendu dire qu'on avait recommandé des prières et des jeûnes pour le jeudi , sans en dire le motif ni de quelle part. Le fait ne paraissant point provenir d'une mauvaise intention, ni produire aucun mauvais effet , comme il est urgent de rendre Vuillemin à la liberté, le district arrête qu'il sera élargi surle-champ. »
Le 3 juin, M. Gl.-Jos. Gannard, receveur des douanes à Noël-Cerneux , fut dénoncé au district comme ayant caché chez lui un prêtre déporté , et favorisé l'émigration des femmes Ligier et Loichot et la translation de leurs effets en Suisse. Interrogé le même jour par Maillot, membre du district , il répondit avec une franchise qui ne fit qu'accroître les charges réunies contre lui, et il fut mis en prison, pendant que le juge de paix du Russey était invité à informer judiciairement. Le i9 mai , le district avait déjà chargé le même magistrat de poursuivre le messager Goulot, de Noël-Cerneux, prévenu , i"" d'être l'agent et le confident des prêtres déportés et émigrés ; 2° d'avoir passé du numéraire à l'étranger; 3" d'avoir favorisé Témigration de plusieurs particuliers, et enfin de se hvrer habituellement au commerce des objets prohibés. Le 18 juin, Journot, de Rosureux, fut dénoncé au district pour avoir tenu des propos inciviques contre les prêtres constitutionnels, et avoir dit qu'il réclamait l'autel et le trône ; mais on ne voit pas que cette dénonciation ait eu quelque suite.
Le département n'avait pas abandonné au district de Saint- Hippolyte le soin d'incarcérer les deux catholiques les plus notables de son ressort, MM. de Maîche et de Trévillers. Quoique malade dans son château, le marquis de Maîche avait été compris dans la liste générale des reclus du séminaire de Besançon. Le procureur syndic du district, chargé d'expédier le prisonnier à sa destination , écrivait le 7 mai, avec une petite pointe de gaieté : « Le sieur Guyot, de Maîche, se présente en ce moment pour se conformer à votre arrêté et se rendre en votre ville, afin de rejoindre ses collègues et
SECONDE mCARCÉRATlGN DES SUSPECTS. 78.^
de prendre place à la grande pension du séminaire. Je lui ai donné pour compagnon de route le citoyen Jacquemin, gendarme, qui vous en rendra bon compte à son arrivée. » On ne pouvait vraiment railler plus à propos.
XXIV. Dans ce long tableau, trop long peut-être au gré du lecteur qui n'y a pas retrouvé le nom ou les épreuves de quelqu'un des siens, dans ce tableau, auquel il manque cependant encore bien des traits effacés par les années, on a vu passer plus de onze cent soixante suspects de tous les sexes, mais surtout du plus faible, de toutes les classes, mais surtout de la plus humble, frappés par des pénalités aussi variées qu'arbitraires; les uns, pour avoir déploré la perte de leur liberté religieuse; les autres, pour avoir désiré la fin de l'anarchie qui les ruinait; quelques-uns pour avoir été soupçonnés d'opinions bizarres^ ou même pour avoir montré du froid et gardé le silence, car une soumission trop silencieuse était elle-même devenue un crime sous ce régime frénétique.
On a vu dans les villes une poignée de jacobins se ruant, au moindre revers de leur parti, contre une foule de citoyens soumis et paisibles; la Convention s'habituant à sanctionner par des lois les attentats de ceux qui la protégeaient en l'opprimant, et les campagnes servilement empressées d'imiter ces violences, comme toute autre mode , mais avec un singulier mélange d'adoucissements honnêtes et d'amendements ridicules. On a vu la persécution croissant et s'élargissant toujours. Après les prêtres, les simples fidèles, les femmes, les enfants ; après la privation de tous les droits civils et l'ilotisme le plus inique, la prison sans jugement et les arrestations en masse : et cependant tout ce qu'on a vu n'est encore que le prélude de la Terreur, plutôt que la Terreur elle-même. Ce n'est qu'un pas de plus en avant dans cette voie fatale où la Révolution n'a pas cessé de marcher un seul jour depuis 1789, mais où elle ne devait s'arrêter qu'après s'être livrée à des excès incomparablement plus insensés et plus l)arbares. Jusqu'à ce jour on peut constater encore une sorte de mesure dans l'arbitraire, de retenue dans la fureur, de ménagement dans la destruction, do répugnance pour l'effusion du sang. Tous les l)rêtrcs fidèles au devoir ont été bannis de leur patrie, et une
détention rigoureuse les attend au retour, s'ils osent toucher le sol natal ; mais l'échafaud ne moissonne pas encore leurs têtes. Le culte constitutionnel, à la fois salarié et insulté par la Convention, se réduit de plus en plus à un simulacre vide. Ses ministres ne sont plus guère qu'une sorte d'appariteurs chargés d'entourer d'une certaine solennité, pour ceux qui y tiennent encore, les trois principaux événements de la vie ; son entrée, par les fêtes du baptême, son couronnement, par les cérémonies nuptiales, et son terme, par les pompes funèbres. Mais ce ministère abaissé, pour lequel Danton a demandé grâce à la philosophie , n'est pas encore interdit ni châtié comme un crime ; c'est même encore en son nom et à son profit qu'on persécute naïvement dans nos campagnes. Les suspects sont venus par centaines peupler les prisons devenues trop étroites; mais ils n'y sont pas encore entassés par milliers. Une parole , une pensée , un soupçon, conduisent à la prison, mais ils ne conduisent pas encore à la guillotine. En un mot , on n'a guère vu jusqu'ici que les tâtonnements et les premiers essais du système terroriste ; mais le véritable règne de l'échafaud est arrivé, et il ne nous reste plus qu'à en retracer les sanglants souvenirs.
TABLEAU DES ÉLECTEURS QUI SIGNÈRENT LES LISTES DE DÉNONCIA- TIONS DRESSÉES A l' ASSEMBLÉE ÉLECTORALE DE QUINGEY POUR FAIRE DÉPORTER LES ECCLÉSIASTIQUES DE LEURS CANTONS, LE 7 SEPTEMBRE 1792.
Canton de Pouilley- les -Vignes. C.-Fr. Pillot; J.-Fr. Nardin; Phil. Toulier; P. Thouverey;" Léonard Jeanniii; Ant Corne; Fr. Poitry.
Canton de Baume. Damotte, médecin; Gavail, avocat; Ferriot, juge de paix; Nicolet; Pouillet; H. Branget ; Bonnet, intrus l'Hyèvre.
Canton de Clerval. Goguillot, intrus de Clerval; Adrien Simon ; Anselme Molard; Cl. Ponsot, maire; L. Page; J.-Cl. Dodivers; Lidoine, juge de paix.
Canton de VIsle-sur-le-Doiibs. Bulliard, juge de paix; Nic- Grég. Barberet, chef de bataillon de la garde nationale; Antide Guilloz; Hubert Monnier; Simon-Fr. Buron ; Ant. Froidevaux; los. Meurdefaim.
Canton de Landresse ou Pierre fontaine. Cl.-Ch. Jeanmaire; Alex. Vacheresse; P.-Denis Vcrnier.
Canton de Sanney. Vernier, intrus de Sancey ; Royer, curé de Vyt-lez-Belvoir; Mougey, notaire; Grandjacquet, de Belvoir; J.- Cl. Gauthier, médecin; Et Peseux, chirurgien; Léger Thiébaud; Fr. Nédey.
Canton de Verne. J.-Fr.-X. Faucoiinet; Nie. Truchot; Munier, maire; Jos. Lnbhé, maire; Clerc; Pyot.
Canton dOrnans. Vaite ; Teste; Colard; IJ.-J. Bon; Cli.-Fr. I<'une, vicaire ; P.-Jos. Ktevenon.
Canton de Montbenoit. Courbe, médecin; Nicod, main* de Gil-