‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 2)Chapitre 18 sur 59 · VI · texte numérisé non relu

VI

La Vendée en est une preuve certaine.

Débarrasse-nous du reste de cette graine. Montagne, décrète sur-le-champ que vingt vaisseaux Seront destinés au transport de ces corbeaux; Que la Guyane soit la destination De ces vils suppôts de la superstition. Le département du Doubs renferme quantité De ces infâmes ennemis de la liberté.

Qui alimentent Terreur et le fanatisme.

Et cela à la barbe du sans-culottisme.

Plusieurs républicains, fermes, énergiques. Aimant leur patrie, détestant les fanatiques. Ont plusieurs fois, avec courage et fermeté. Tonné contre ces ennemis de la liberté. Eh bien ! ces hommes ont été traités d'intrigants, De désorganisateurs et de chenapans.

D'hommes perfides, dangereux, incendiaires. Finalement de contre-révolutionnaires.

Un sage décret rendu par la Convention, Concernant les hochets de la superstition, Ne s'exécute point dans ce département ; Je ne sais pas pourquoi Ton va si lentement. Hommes trompés, égarés, braves Bisontins, Renoncez pour toujours à ces vils calotins. 0 mes chers compatriotes ! ô républicains ! Qui avez juré la mort de tous les coquins. Qui avez juré d'exterminer tous les traîtres, Vous manquez d'énergie lorsqu'il s'agit des prêtres l Que doit penser de vous la sublime Montagne Y Que jadis vous apparteniez à l'Espagne.... Chez un peuple libre, point de culte dominant ; Un prêtre est un homme faux et intolérant. Français, pour consolider la république, 11 faut bannir le reste de cette clique ; Il faut expulser tous ces monstres infernaux Qui depuis dix-huit siècles ont causé tous nos maux ; Ces scélérats, avec leurs langues de vipères Et leurs saintes rubriques, ont embêté nos pères ; Il faut prendre une mesure énergique Afin que les défenseurs de la république . Qui passent dans la commune de Besançon \ '. Ne soient pas insultés par des gens sans raison.

CULTE DE L*ÊTRB 8UPBÊME. 163

Lorsqu*ils entrent dans nos ci-devant églises^

Ils ont à leurs trousses cent femmes à têtes grises

Qui sortent par douzaine des confessionnaux

Et comme des furies leur abattent leurs chapeaux ;

Les prêtres^ après cette pieuse action^

A ces cagotes donnent la bénédiction.

Que penseront de nous les vrais républicains?

.Que nous sommes encore sous le joug des calotins!

0 vous qui regrettez ces sottes mascarades^ Venez tous vous instruire aux jours de nos décades^ Entendre les accents d*une morale pure Et bénir le vrai Dieu^ auteur de la nature.

La sottise à si forte dose n'était malheureusement pas ordinaire dans la Vedette^ et Briot y poursuivait la guerre aux prêtres restés en place, avec autant d'habileté que de ténacité et de violence. « Oserons-nous dire, écrivait-il le 27 juin, qu'il existe des hommes instruits, se disant encore prêtres, à qui la conscience crie du fond du cœur qu'ils enseignent Terreur et le mensonge, qui en conviennent franchement, et qui, malgré cela, persistent dans l'exercice de leur profession, uniquement parce qu'elle rapporte des rétributions de messes. En vérité on frissonne d'horreur et de mépris, lorsqu'on est témoin d'une cupidité aussi aviUssante que celle-là!... Tu veux des ordres pour quitter, curé de Roulans^ toi, diseur de messes à quinze sous en papier et dix sous en argent, et toi aussi, curé de Saint...., qui conviens de bonne foi que ton métier n'est que charlatanisme.... Vous voudriez des ordres 1 Pourquoi? le voici : pour calomnier à votre aise les autorités constituées, en les faisant tomber en contradiction avec la loi.... pour exciter une fermentation criminelle dans les esprits faibles et crédules. Il est temps encore d'entrer dans le bon chemin et d'abjurer de bonne foi un métier qui, tôt ou tard, peut devenir funeste à votre tranquillité. »

Ce langage menaçant était aussi celui du proconsul Lejeune ; et les ordres qu'il n'osait pas donner par forme d'arrêté ou d'une manière générale, de peur de soulever l'opinion publique armée de la loi, il les donnait indirectement, mais très clairement, dans ses nombreux discours au club de Be-

sançon, en faisant entendre aux prêtres opiniâtres, qu'il y avait encore place pour eux dans les prisons, à côté de ceux qu'il y avait déjà fait mettre. Ces discours, bientôt portés par la Vedette dans toutes les communes du département, y apprenaient aux municipaux jacobins, en même temps qu'aux curés, ce qu'il leur restait à faire. « Dans une séance de la Société populaire qui a précédé la fête de TEtre Suprême, disait la Vedette du 47 juin, Lejeune a montré au peuple les abus du régime sacerdotal et les liaisons multipliées qui ont toujours uni les prêtres et les fanatiques à la cause de la contre-révolution, lia présenté avec force le tableau de la mauvaise foi et du charlatanisme des derviches hypocrites qui ont vécu, pendant des siècles, des erreurs dont ils berçaient les peuples crédules et ignorants. Il a annoncé que les jours de la vérité étaient arrivés et que les imposteurs et les ennemis de la régénération du peuple seront bientôt punis.... Cependant le vicaire Gurgey a osé niesser le iO prairial, il a pontifié et récité les oremus du vieux style. Un troupeau d'imbé-^ ciles, petit à la vérité, épiait en silence l'opinion du peuple, prêts à se cbasubler et à se chaper pour recommencer leurs momeries religieuses. Les autres, en qui il restait une lueur de bonne foi ou de prudence, se sont empressés de remettre leurs paperasses ecclésiastiques; et leurs démarches, contrastant avec l'opiniâtreté de ceux qui veulent rester fripons en dépit de Dieu et des hommes , excitent contre ceux-ci des réclamations de plus d'une espèce, qui se sont fait entendre à la Société populaire. Plusieurs membres ont manifesté leur indignation contre la perfidie et l'obstination des pieux tartufes, ils ont raconté leurs trames odieuses pour perpétuer les préjugés du peuple... Ils ont dit qu'après la manifestation solennelle des sentiments du peuple, c'était un crime de persister dans des erreurs dangereuses, et ils ont fini par provoquer contre les prêtres non démissionnaires les mesures les plus promptes et les plus rigoureuses en même temps.... Le représentant Lejeune, après avoir donné des éloges aux prêtres qui abjuraient leurs erreurs en devenant citoyens, a dit: « Les autres prêtres sont de véritables )) athées. Quand le peuple français se lève en masse pour

CULTE DE L^fiTRB SUPRÊME. i65

)> honorer TEtre Suprême, ces prêtres se tiennent cachés, » ne prennent aucune part à l'allégresse publique, ne viennent » point mêler leur encens avec celui des adorateurs de TEter- » nel, et paraissent, au contraire, blasphémer contre lui. » Il a ajouté que les apôtres du fanatisme répondraient sur leurs têtes des progrès de la superstition, des rassemblements auxquels ils donneraient lieu et des infractions aux lois qui seraient commises par tous ceux qu'ils égarent. Il a invité toutes les autorités à les surveiller, à les dénoncer et à prendre toutes les mesures pour prévenir et réprimer leurs complots. })

Lejeune , en imaginant de poursuivre , pour cause d'athéisme, les prêtres restés Gdèles à leur ministère, venait réellement d'élever jusqu'au génie l'hypocrisie révolutionnaire. Huit jours après avoir imprimé lui-même tout ce qu'on vient de Urc, Briot avait aussi l'audace d'écrire, le 24 juin, dans la Vedette:

(( Notre révolution religieuse est d'autant plus certaine, qu'elle a été le fruit de la réflexion et du raisonnement , et que les prêtres qui ont renoncé à leurs fonctions l'ont fait de plein gré et avec la conviction que leur profession n'était fondée que sur l'erreur et le mensonge ; » et le 21 juillet, il enregistrait encore ce procès-verbal du club de Besançon : « Un membre a annoncé que des hommes se disant, l'un curé de Roulans et l'autre de Saint-Hilaire , entravaient par leurs discours religieux la marche et les progrès de la philosophie ; que leurs églises devenaient l'asile des fanatiques, dont la plupart faisaient jusqu'à six lieues, les jours des ci-devant dimanches, pour assistera la messe ; il a ajouté qu'il était temps de mettre fin au charlatanisme de ces deux hommes, qui pourraient faire beaucoup de mal avec leurs prédications insignifiantes et sous le prétexte de ces pieux rassemblements; qu'il fallait les mander dans les chefslieux de leurs districts, pour leur faire rendre compte de la conduite équivoque qu'ils tiennent depuis l'abjuration de leurs voisins. Il a été décidé qu'il serait fait une adresse au représentant Lejeune pour le prévenir des discours de ces deux saints prêtres^ l'instruire des rassemblements qui ont

i66 CHAPITRE LX.

lieu dans leurs églises et le prier de prendre telles mesures qu'il jugera convenables dans sa sagesse. » Ces mesures, on ne le sait que trop, étaient Talternative entre Tapostasie ou la prison.

X[. En effets dans les commencements, la persécution s'était déguisée sous toutes sortes de voiles; honteuse d'ellemême, elle avait agi dans l'ombre, en particulier, par injonctions verbales et par menaces secrètes, craignant de se mettre trop ostensiblement en contradiction avec tous les principes de la liberté et de la constitution. Mais, vers le milieu de juin , enhardie par le succès de ses opérations souterraines, elle ne garda plus aucun ménagement, et elle commit ses attentats avec une franchise et une publicité de plus en plus éclatantes. Les arrestations de prêtres constitutionnels se multiplièrent de tous côtés. Le 49 juin, le maire et l'agent national de Cussey vinrent dénoncer au district de Besançon M. Boffy, curé assermenté de leur commune. « Après avoir donné sa démission et abdiqué toutes fonctions, dirent-ils, il a paru vouloir se rétracter et a cherché, par des sollicitations, à engager les habitants à lui faire un traitement pour continuer les fonctions de curé, ce qui a occasionné des troubles parmi les citoyens et empêché l'envoi au district de l'argenterie et des effets servant au culte. » Sur cette dénonciation, le district décida « que, la conduite du prêtre Boffy annonçant un ennemi déterminé de la chose publique et un perturbateur qu'il importait d'éloigner du sein de la société, ce prêtre serait mis sur-le-champ en arrestation et traduit au tribunal criminel. » Mais l'intrus n'était pas seul accusé par les deux dénonciateurs, et, le 24 juin, le district traduisit encore devant les tribunaux Denis Chaillot et J.-F. Grand, officiers municipaux de Cussey, comme prévenus d'être allés, après la démission de Boffy, engager les habitants d'Etuz à se joindre à eux pour inviter le curé à reprendre ses fonctions, et d'avoir ainsi cherché à empêcher les progrès de la raison et de la philosophie. » L'affaire ne tourna pas au gré du district. Le juge de paix chargé de la procédure contre les accusés, fit preuve d'une équité courageuse, et, le 30 juin, Rambour écrivit au district :

CULTE DE L'fiTRE SUPRÊME. 167

« Je vous adresse le procès-verbal d'informations contre le prêtre Beaufils. Gomme il ne résulte pas des dépositions des témoins qall ait existé des rassemblements fanatiques tendants à empêcher l'envoi au district de l'argenterie et des effets ci-devant destinés au culte catholique, je pense que c'est le cas de prendre, à l'égard de ce prêtre, les mesures de sûreté générale prescrites par la loi du 14 frimaire. Il résulte des informations du juge de paix^ que les seuls propos à reprocher i Beaufils sont ceux-ci : qu'il était très fâché de quitter ses paroissiens, puisqu'il leur donnait du chagrin; que s'il n'eût pas été conseillé par le maire Besse , il n'aurait pas cessé ses fonctions, et que si on voulait lui rendre les ornements nécessaires , il dirait volontiers la messe. » Le district déclara^ le lendemain, « que la présence du prêtre Beaufils à Gussey portait atteinte à la tranquillité publique ; que sa démission agitait encore quelques esprits faibles; qu'il importait de leur enlever tout motif et tout objet d'inquiétude^ et qu'en conséquence Beaufils serait élargi, mais avec défense d'habiter Gussey ou toute autre commune rurale du district, sous peine d'être déclaré suspect et traité comme tel. ft Le juge de paix de Bonnay ne se contenta pas d'absoudre les deux officiers municipaux accusés avec leur curé ; il condamna encore les deux dénonciateurs aux dépens. Geuxci, furieux, vinrent se plaindre, le 3 juillet, au district, qui s'associa complètement à leurs colères et déclara que le juge de paix Gauthier s'était rendu coupable de prévarication et de forfaiture^ en faisant concourir à son jugement un assesseur parent d'un des prévenus au degré prohibé, et ensuite en s'arrogeant le droit de décider une question qui était du ressort du tribunal révolutionnaire. » Le district chargea Tagent national de dénoncer ce magistrat à l'accusateur pubUc ; mais cette mesure ne parait avoir eu aucune suite.

Le li juillet, l'instituteur David vint se plaindre au même district du prétendu trouble que l'intrus de Roche avait apporté aux cérémonies du culte de l'Etre Suprême, en allant enlever brusquement les hosties du tabernacle^ pendant le discours philosophique. Il l'accusa, en outre^ d'avoir excité plusieurs jeunes gens à lui jeter des pierres. Le district ar-

i68 CHAPITEB Ll.

rèta « que, l'exercice du culte étant libre pour tous les citoyens, celui qui le troublait directement ou indirectement se déclarait l'ennemi de la société, et qu'en conséquence, cette plainte serait transmise au juge de paix chargé d'informer. » L'abdication du prévenu avait déjà ôté tout intérêt à ces poursuites.

Le 7 juillet, le même district, informé que l'intrus de Serre-les-Sapins s'était permis de faire une procession autour de son église, le jour de la Fête-Dieu, fit comparaître le maire et l'agent national de cette commune ; et, à la suite de leur interrogatoire, il décida «que les actes religieux extérieurs commis par le desservant avaient arrêté les progrès de la raison et entretenu les citoyens dans la superstition et le fanatisme ; qu'une pareille conduite ne pouvait rester impunie sans blesser tout à la fois les principes de l'égalité et ceux de la liberté des cultes ; qu'en conséquence, le prêtre Gl.-Jos. Gard serait saisi et^écroué dans la maison d'arrêt. » L'accusé fit valoir, pour sa justification, qu'il ignorait que les signes extérieurs du culte fussent proscrits; qu'il n'avait eu nullement le dessein de nuire à la liberté des cultes, et que du reste cette procession, bornée à l'enclos de l'église, n'avait pas causé le moindre trouble. Le district déclara, le 40 juillet, « que le délit paraissant ressortir simplement à la police correctionnelle, et que l'inculpé n'étant pas signalé comme suspect, la détention qu'il avait déjà subie paraissant d'ailleurs assez forte, il serait mis provisoirement en liberté^ jusqu'à la décision du tribunal, auquel les pièces seraient adressées. » Dans ces divers actes du district de Besançon, on retrouve la triste alliance de la fourberie et de la violence. C'était au nom même de la liberté des cultes et sous prétexte de la défendre, qu'on en poursuivait les derniers vestiges.

Mais ce n'étaient pas seulement les prêtres trop fidèles à leurs fonctions^ qui étaient en butte aux coups du district de Besançon; il ne traitait pas mieux ceux qu'une aveugle obéissance ou la terreur avait portés à abdiquer. Le 46 juin, il publia à leur sujet les dispositions suivantes : « Il est accordé un délai de quinze jours aux ministres démission-

CULTE DB L'ÊTRB SUPRÊME. i69

naires pour évacuer leurs logements. — Ils récolteront, pour cette fois seulement, les fonds dont la jouissance leur avait été permise par la loi et qu'ils ont ensemencés. — Afin d'écarter jusqu'au dernier point tous les moyens qui pourraient entretenir la superstition et le fanatisme dans les campagnes et prévenir les malheurs qui en sont la suite, les ministres démissionnaires seront tenus de se retirer dans les chefs-lieux de district qu'ils choisiront eux-mêmes, dans le délai de quinzaine, sous peine d'être traités comme perturbateurs. — Les municipalités, les comités de surveillance et les Sociétés populaires sont invités à porter un œil vigilant et impartial sur la conduite morale et politique des ministres encore en fonctions, et à dénoncer à l'agent national du district ceux d'entre eux qui s'écarteraient des principes révolutionnaires que le salut de la patrie commande et que la tranquillité des citoyens exige. — Le présent arrêté sera exécuté comme mesure révolutionnaire et de salut public. »

Chaque jour marquait un nouveau progrès dans la violence et l'audace des persécuteurs. Pour se soustraire à leurs poursuites, les prêtres constitutionnels s'empressaient presque partout de laisser le champ libre à l'impiété ; mais le grand nombre même de ces défaillants encourageait l'administration à redoubler de rigueur contre le petit nombre de ceux qui s'obstinaient à ne pas comprendre ce qu'exigeait d'eux le triomphe de la raison. Le 27 juillet, Lejeune se trouvant au club de Besançon, de nouvelles plaintes s'y élevèrent contre les curés de Roulans et de Saint-Hilaire , qui continuaient à fonctionner. Le proconsul y répondit ainsi : « Quels sont donc ces deux hommes qui étouffent le cri de leur conscience et le vœu de l'opinion publique ? Prétendent-ils encore entretenir les peuples dans l'ignorance et la superstition ? Si tous les cultes sont permis, les rassemblements aristocratiques sont sévèrement interdits. Or, il est de fait, et je suis instruit que quelques habitants de la Haute-Saône se rendent chez ces deux jongleurs, où assurément Ton n*applaudit point au culte national, où l'on ne fait certainement pas l'éloge des opérations philosophiques du gouvernement. Les coupables ne sont point ces bons et honnêtes habitants

des campagnes ; ce sont ces vils imposteurs qui les attirent chez eux et qui les entretiennent dans les préjugés les plus absurdes et dans de ridicules croyances. La guerre civile de la Vendée a commencé d'abord par la doctrine détestable des empiriques religieux, et elle a coûté bien du sang à la République. [1 faut couper le mal dans sa racine et étouffer le levain qui pourrait corrompre. C'est d'après ces principes que je me suis déterminé à prendre les mesures les plus efficaces pour faire respecter le décret du 18 floréal. » De vifs applaudissements couvrirent la voix de l'orateur. Lejeune invita ensuite la Société « à nommer des prédicateurs qui, chaque jour de décade, se répandraient dans tous les chefs-lieux de canton du district, pour instruire les peuples sur la manière d'adorer l'Etre Suprême, de pratiquer les vertus des hommes libres, et de vivre entre eux dans l'union, la paix et la concorde. » Cette proposition fut adoptée à Tunanimité. Dans ce pauvre peuple, que ses commis de tous les degrés, les plus infimes journalistes et les derniers grimauds des clubs, prétendaient si insolemment tirer de son ignorance, de ses €7Teurs, de son fanatisme et de ses superstitions, on a quelque peine, en vérité, à reconnaître ce peuple souverain, devant qui tout devait fléchir et courber la tète. Si le nouveau monarque était encore mineur et reconnu incapable de se conduire par lui-même, il faut avouer que ses tuteurs et ses précepteurs bénévoles ne le traitaient guère avec les égards dus à son rang, et ne se gênaient pas pour lui dire qu'il n'était qu'un imbécile, dont on aurait bien des maux de faire quelque chose.

Lejeune, peu familiarisé avec la géographie du Doubs, avait commis une légère erreur en faisant fréquenter aux habitants de la Haute-Saône les offices de Roulans et de Saint- Hilaire. Cette circonstance était à la charge d'un autre prêtre ; mais ce dernier n'y perdit rien et il eut sa part dans les mesures annoncées par le représentant du peuple.

En effet, le même jour, l'agent national Rambour exposa au district de Besançon « que, les ci-devant dimanches et fêtes, il se faisait des rassemblements dans les communes de Rigney, Roulans et Noironte ; que, notamment le 20 juillet.

CULTE DE l'être SUPRAME. 171

grand nombre d'étrangers s'y étaient rendus, sous prétexte d'assister aux offices débités par les ministres du culte catholique ; que ces rassemblements étant contraires aux lois et pouvant avoir des suites funestes pour la tranquillité publique et compromettre la sûreté des patriotes, il était urgent de prendre des mesures de salut public pour en détruire le principe et faire jouir avec succès les citoyens des bienfaits et de la protection des lois ; qu'en conséquence, il requérait que les curés de Rigney, de Roulans et de Noironte fussent mis en état d'arrestation et interrogés sur les causes des rassemblements auxquels ils avaient donné lieu^ et que, en outre, les agents nationaux et les municipaux des mêmes communes fussent mandés au directoire pour y être également interrogés, afin qu'il fût pris ensuite contre eux telle détermination qui paraîtrait convenable. »

Le directoire s'empressa de déférer à ces diverses réquisitions^ « désirant, disait-il, faire cesser par les moyens les plus prompts, tout ce qui pouvait porter atteinte au salut de la patrie, aux succès des armées de la République ou à la tranquillité individuelle des citoyens, et voulant aussi concourir avec efficacité à déjouer les trames ourdies par les ennemis de l'intérieur, et faire régner parmi les citoyens les vertus sociales, sur les bases desquelles reposaient Tunion, la fraternité et le bonheur commun. » Il serait difficile de dire ce qui remporte, dans cet acte, de la fourberie, de la sottise ou de la méchanceté.

Les citoyens Brie, maire, et P. Gouvernet, agent national de Noironte, interrogés le même jour, répondirent aux questions de Brégand, président du district : qu'ils avaient encore un curé nommé J.-B. Martin, ex-capucin, membre du conseil municipal et officier de l'état civil ; qu'il disait des grand'messes tous les dimanches et, sans monter en chaire, Élisait aux paroissiens des exhortations sur la morale et les décrets de la Convention ; que les habitants y assistaient réguhèrement et qu'il y venait aussi plusieurs des habitants d'Audeux; que le prêtre allait aussi tous les dimanches faire les offices à MazeroUe ; qu'il confessait, baptisait , mariait et enterrait, sauf qu'il s'était abstenu de ces dernières fonc-

ilf CHAPITRE Ll.

tions depuis un mois ; que les décades étaient d'ailleurs chômées exactement à Noironte, et qu'on n'y avait travaillé, ce jour-là, à rentrer les récoltes, qu'en vertu d'une permission verbale du district. »

Le 30 juillet, les gendarmes Guignard et Perry se présentèrent au directoire et déclarèrent que , s'étant rendus à Noironte pour y saisir le curé, ils n'avaient pu , malgré les perquisitions les plus exactes, le découvrir, et qu'ils avaient appris qu'il était caché dans une maison à Besançon. U y fut S3isi, et le lendemain, il adressa, de la maison d'arrêt, au district, une apologie où il rappelait tous les services qu'il avait rendus contre le fanatisme insermenté, au point de se faire chasser de Châtillon-le-Duc, où il avait été envoyé comme desservant par le district. « U y a plus d'un mois, ajoutait-il, que je me serais démis de mes pouvoirs, sans les deux communes qui m'ont prié de continuer; leurs agents nationaux eux-mêmes sont venus me dire de continuer, d'être tranquille et qu'ils m'avertiraient à temps. Dimanche dernier, à huit heures du soir, ils sont venus me dire qu'il fallait finir; je les ai reçus avec tant de contente* ment que je les ai fait souper avec moi. Le lendemain, à cinq heures du matin, l'éghse était fermée et ma démission donnée. Tous les paroissiens des deux communes vous certifieront, d'ailleurs, que, depuis deux mois, j'ai toujours changé l'heure de la messe, les jours de repos, pour empocher les voisins d'y venir. » La démission de ce prêtre, si peu fanatique, ayant rempli le but principal du district, il fut élargi le même jour.

P.-A. Monnier, intrus de Rigney, oublié en prison, se rappela au souvenir du district, le \ l août , en lui denian* dant sa liberté : « Dans le cours de messidor dernier , lui écrivait-il, le maire de Rigney, accompagné de deux autres individus, se rendit chez moi et me dit qu'il y avait une loi qui défendait aux curés de continuer leurs fonctions ; je lui demandai à voir cette loi pour m'y conformer, et le maire ne put me la montrer. Craignant toutefois de manquer à une loi que je ne connaissais pas, je ne voulais pas me présenter le lendemain à l'église pour dire la grand'messe, lorsque

CULTE DB L*ÊTRB SDPRÊMB. 173

les municipalités des communes composant la paroisse me mandèrent chez le greffier de celle de Rigney et me requirent, par acte signé de leurs membres, d'ayoir à continuer mes fonctions. Ils motivèrent leur réquisition sur les lois du 18 frimaire, du 18 floréal et Tarrèté du 22 prairial^ qui permettent le libre exercice des cultes. Je consentis alors i continuer mes fonctions jusqu'à ce qu'il en fût décidé autre* ment. Quel a été mon étonnement, lorsque je me suis vu signifier le mandat d'arrêt qui m'a traduit à Besançon. Depuis quatorze jours que je suis arrêté, je n'ai point encore été interrogé, et j'ignore quel crime on m'oppose. J'attendais, pour quitter mes fonctions, qu'un ordre supérieur vint me dégager de mes devoirs envers ces communes. Je suis trop bon citoyen pour chercher, au mépris des lois et au préjudice de la république, à me perpétuer dans une place, lorsque j'y deviens inutile à la chose publique. Je me retire, puisque ma patrie me Tordonne, et je n'ai plus d'autre ambition que de la servir dans la profession d'agriculteur. Veuillez donc> citoyens administrateurs, ordonner mon élargissement, moyennant la soumission que je fais de quitter mes fonctions et même de remettre entre vos mains mes lettres de prêtrise. ))

Cette lettre était bien faite pour attendrir le district; aussi, dès le lendemain, Brégand procéda-t-il à l'interrogatoire du prisonnier. Monnier avoua qu'il n'avait pas cessé jusqu'à ce jour de chanter la grand'messe du dimanche et de faire des baptêmes et des mariages , mais seulement après l'accom^ plissement de toutes les formalités relatives à l'état civil ; que depuis l'établissement des décades, il avait célébré régulièrement ces jours-là des grand'messes pour la prospérité des armes de la république, et qu'il avait même l'att^tion de les annoncer huit jours d'avance à ses paroissiens ; qu'à la vérité, il s'était trouvé beaucoup d'étrangers, peut-être deux cents, à ses offices du 20 juillet, parce que les curés de Beanoiotte et de Ghambomay venaienst de cesser leurs fonctions; mais qu'aussitôt qu'il avait appris la cause de cette afDuence, il était convenu avec l'agent national de Rigney, que l'heure de la messe serait avancée, afin d'empêcher les étran-

174 GBAPITRB Ll.

gers d'y assister; et qu'en effet il avait célébré la messe, le dernier dimanche, à six heures du matin. A l'appui de ses dires, il remit la déhbération des municipalités de sa paroisse qui l'autorisait à continuer ses fonctions et qui était signée par Bigand , Moussard^ Grémion, Bas, Bindet, etc. )> Devant une soumission si complète, la rigueur eût été aussi odieuse qu'inutile; le prêtre Monnier fut donc mis en liberté.

L'intrus de Roulans^ Ant.-P. Guinchard, pour échapper aux poursuites dirigées contre lui , était allé se réfugier au sein de sa famille, à Mercey-le-Grand. De là, il envoya sa démission , le 31 juillet ; le jeune Deville , intrus de Saint-Hilaire, en fit autant.

Le district de Baume rivaUsait avec celui de Besançon. Le 26 juillet, il se déclara informé « que Vieille , vicaire à Cuse, tenait des propos tendants à exaspérer les tètes et à occasionner de la fermentation parmi les fanatiques ; qu'il avait dit récemment en chaire « qu'il savait qu'on cher- » chait à l'épier pour le mettre dans l'embarras ; qu'il neprè- » cherait plus, mais qu'il dirait toujours messe et vêpres et » donnerait les sacrements, et qu'il ne les abandonnerait que » lorsqu'on le traînerait au Calvaire, comme tant d'autres, n Le district arrêta, en conséquence , que ce prêtre serait saisi sur-le-champ , écroué à la maison d'arrêt et dénoncé de suite à l'accusateur public.

Le 24 juillet, Boizot, agent national du district de Vesoul, écrivit i Lejeune : « Je suis instruit que le fanatisme règne encore dans le département du Doubs avec un empire dont l'influence vient empoisonner l'esprit public de ce district. Les prêtres font encore impunément leur métier dans les communes de Scrvigney, Tournans et Avilley. Ces communes du district de Baume avoisinent une partie de celui de Vesoul. Comme il n'y a plus de prêtres ici, le peuple de nos campagnes court en foule dans les communes du district de Baume pour entendre la messe et les vêpres, qu'on 7 braille encore. Tu sens quel mal il résulte de ces espèces de rapports fanatiques qui nourrissent des préjugés anti-sociaux et allument l'imagination du peuple dans le sens contraire de la liberté. Cela nous perd en partie dans nos cam*

CI3LTB DU L*ÊTRE 1BUPRÊIIB. il^

pagnes. Il est urgent d'arrêter les! progrès de cette affreuse superstition. Tu peux y mettre fin; écris aux administrations de ces districts de faire cesser aux prêtres leur apostolat vendéique et contre-révolutionnaire ; ce n'est plus ici de la liberté des cultes qu'il s'agit ; Tordre public est troublé par des rassemblements fanatiques ; et il faut, en les faisant cesser, punir leurs coupables auteurs. Il y a une momie par ici qui s'avisait de vouloir faire des miracles devant les vieilles femmes; je viens de donner le mandat d'arrêt contre elle. Un commissaire et deux gendarmes sont chargés de l'exécution. C'est le bienheureux saint Pierre de Tarentaise, séant à Girey-lez-Bellevaux. Je veux qu'il vienne ici pour augmenter l'auto-da-fé que nous allons faire de tous les saints et lettres de prêtrise. Il faut que la compagnie de ces messieurs soit nombreuse, pour que le feu en soit plus beau. — Salut et fraternité. » Cette ignoble et sauvage profanation de la tombe ne tarda pas en effet à s'accomplir; les ossements du grand archevêque furent jetés dans une hotte et emportés à Yesoul, où la pieuse industrie des fidèles, à qui la chute de Robespierre venait de rendre courage, parvint heureusement à les sauver.

La lettre de Boizot, transmise par Lejeune au district de Baume, y provoqua l'arrêté suivant, le 26 juillet : a Le conseil général, considérant que depuis qu'un certain nombre de prêtres ont abdiqué ou cessé leurs fonctions, il en est résulté, dans les paroisses où les prêtres ont constamment résisté à l'opinion publique en continuant leurs fonctions^ des rassemblements qui peuvent avoir des suites fâcheuses; que certains de ces prêtres qui,, jusqu'ici, n'ont pas voulu quitter leurs fonctions, se Uvrent, même dans la chaire qui n'aurait dû être que celle xle la vérité, à des propos incendiaires et qui ne tendent qu'à exaspérer les têtes et prolonger l'égarement du peuple, arrête que toutes les églises du ressort seront fermées, à la réception du présent arrêté. Le» officiers municipaux feront inventaire de tous les effets qui s'y trouvent et les feront remettre au district dans la quinzaine. Tous les prêtres qui n'ont point abdiqué leurs fonctions se rendront, dans le délai de trois jours, dans le chef-

i76 CHAPITRE LX.

lieu du district pour y rester provisoirement, et feront constater leur présence en se faisant enregistrer au secrétariat du district, sQus peine d'être regardés et traités comme suspects. Et attendu que le chef-lieu du district est une commune dont la population n'est pas assez considérable pour qu'on ne puisse redouter avec raison l'influence de tous ces prêtres réunis ; que d'ailleurs leur présence seule y serait dangereuse , parce que les campagnards , venant pour affaires , pourraient encore les voir , les entendre et par là entretenir leur fanatisme, ces prêtres se rendront au cheflieu du département, dans la décade qui suivra leur arrivée à Baume. » Les abdications étant jusque-là assez peu nombreuses dans le district, une foule de prêtres se trouvèrent atteints par cet arrêté.

Aucun des districts ne mit à la poursuite des prêtres constitutionnels disposés à restera leur poste, aulant d'âpreté et d'acharnement que le district de Pontarlier. Avant d*en venir aux mesures patentes^ aux arrêtés dont les traces devaient subsister dans ses livres, il eut recours aux injonctions verbales, et l'implacable Parrod fit, dans les communes rurales, une tournée qui serait restée ensevelie dans l'ombre, comme tant d'autres manœuvres el iniquités secrètes, si le comité révolutionnaire de Boujailles n'en avait pas laissé cette curieuse mention sur son registre : « Le citoyen Parrod, agent national, faisant la ronde dans le district, a dit, à la séance du comité» au curé Toutte, qu'il ait à cesser ses fonctions de ministre du culte catholique; qu'il s'exposait extrêmement en les exerçant, vu qu'on ne veut point de ce culte en France. A quoi le citoyen Toutte a répondu qu'il n'avait jamais cru s'exposer en suivant la loi ; que jus* qu'ici il s'était fondé sur nombre de décrets qui autorisent et garantissent le libre exercice des cultes, tels que les décrets des 30 novembre 4792, 41 janvier i793, 48 frimaire an II, et 18 floréal an n. A cela le citoyen Parrod n'a répondu que par un signe de tête. Alors le curé Toutte lui a dit : «Citoyen, dès le moment que vous me défendez de faire les fonctions de mon ministère, je vous promets que je les suspends jusqu'à nouvel ordre. »

CULTE DE CINTRE ÇUPRÊME. i77

Mais plusieurs des collègues du curé Toutte ne montrèrent pas la même obéissance pour des ordres aussi illégaux, et le district se mit en mesure de poursuivre ces récalcitrants. A la séance du ^ juin, un membre représenta uque le jour même, qui était un dimanche, il avait été fait dans les communes de la Cluse et des Verrières, des rassemble* ments contraires au vœu de la loi, sous prétexte de culte; que les desservants étaient à la tète de ces rassemblements, et qu'ils étaient violemment soupçonnés d'être porteurs de papiers qui pourraient éclaircir leur conduite ; qu'en conséquence, il convenait de poser les scellés au domicile de ces prêtres et même de lancer des mandats d'amener contre eux, pour les interrroger sur les faits qui leur étaient imputés. » Le district applaudit à cette motion et envoya aussitôt Glaudet et Pecclet pour faire toutes les perquisitions nécessaires. Le lendemain , l' ex-capucin P. -F. Bonnefoy , intrus de la Cluse , se présenta au district et déclara qu'il était prêt à donner toutes les explications sur sa conduite. Alors le dialogue suivant s'établit entre le président et lui.

Q. Quelle a été ton occupation hier et avant-hier? R. Avant-hier, jour de décade, j'ai célébré ma messe entre dix et onze heures du matin, et j'ai passé le reste de la journée chez moi. Hier, j'ai célébré, à dix heures, une messe à laquelle ont assisté environ deux ou trois cents personnes; j'ai célébré ensuite une autre messe à Oye, en présence de soixante personnes, et enfin j'ai chanté les vêpres^ à la Cluse, au milieu d'une cinquantaine d'assistants.

Q. Le jour de la décade dernière, as-tu fait un discours de morale à tes prétendus paroissiens^ ou as*tu assisté à celui qui n'a pas manqué d'être fait par les patriotes ? R. Je n'ai ni fait ni entendu de discours. . Q. Pourquoi, en ta qualité d'instructeur du peuple, t'estu abstenu de lui faire des discours de morale, les jours de décade?

R. Parce que l'agent national de la commune en faisait et que je n'en étais pas chargé.

Q. Un bon citoyen, ennemi du mensonge, n'aurait pa3

Page 1