‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 2)Chapitre 19 sur 59 · VI · texte numérisé non relu

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dû attendre qne la municipalité l'en chargeât. Qu'as-tu à répondre à cela ?

R. J'ai instruit le peuple, les jours de dimanche, en lui prêchant l'obéissance aux lois et en lui montrant le ridicule du fanatisme.

Q. Tes sermons de morale ont-ils produit de l'effet? Quel est l'esprit de tes paroissiens?

R. L'esprit général de mes paroissiens est le fanatisme.

Q. Es-tu membre d'une Société populaire?

R. Oui, de celle de la Cluse.

Q. Pourquoi, sachant que la nation est propriétaire de toutes les églises des ci-devant paroisses, t'es-tu cependant permis, hier notamment, d'y faire un rassemblement de deux à trois cents personnes, sous le prétexte de leur faire entendre ta messe? L'article 12 de la loi du 18 floréal dernier voulant que tout rassemblement contraire à Tordre public soit réprimé , comment peux-tu te justifier d'avoir procuré ce rassemblement?

R. Je n'avais pas connaissance de cette loi, qui ne m'a pas été communiquée ; d'ailleurs je n'ai fait, en qualité de desservant, aucun acte que sur l'approbation de la municipalité.

Après cet étrange interrogatoire^ le district déclara « que le prêtre Bonnefoy n'avait pas fait tout ce qu'un vrai républicain eût fait à sa place^ pour l'instruction du peuple; qu'il ne pouvait s'excuser d'avoir méconnu la loi, qui devait être connue de tout citoyen dès le moment de sa publication; que, de son aveu, le peuple de la Cluse et d'Oye était en général fanatique, et que dès lors il serait à craindre que son retour dans ces communes ne réveillât le fanatisme, ne troublât l'ordre public et n'exposât même la sécurité du citoyen Bonnefoy, qui avait annoncé être disposé à renoncer à la prêtrise et à faire la remise de ses lettres ; qu'en conséquence, par mesure de sûreté générale, ce prêtre demeurerait consigné dans les murs de Pontarlier, jusqu'à ordre contraire, sous peine d'être poursuivi comme suspect, et à charge par lui d'apporter dans sa conduite et ses propos la plus grande circonspection, et qu'enfin les scellés resteraient apposés sur son secrétaire. »

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Antide-F. Colin, desservant des Verrières, comparut ensuite et dit qu'il était prêt à répondre. Interrogé d'abord sur ses occupations des deux jours précédents, il déclara que, Tavant-veille , jour de la décade , il avait célébré à sept heures du matin, et sur le vœu de la municipalité, une messe basse à laquelle avaient assisté une vingtaine de personnes, et que, rentré chez lui, il avait employé le reste delà journée à lire et à écrire ; et que la veille, jour de dimanche, il avait chanté la grand'messe, à laquelle la municipahté, suivant son habitude, avait assisté. L'interrogatoire se poursuivit en ces termes :

Q. Sais-tu si les habitants des Verrières ont travaillé hier à la culture des terres, et s'ils ont travaillé le jour de la décade?

R. Les habitants n'ont pas travaillé le jour de la décade; et hier, dimanche, j'ai vu un commis des douanes travailler dans son jardin.

Q. As-tu prêché le culte de la Raison? quand et combien de fois?

R. J'ai prêché la morale et le culte de la Raison une fois depuis six mois, le jour de Pâques.

Q. Gomment concilies-tu le culte de la Raison avec les annonces que tu as faites jusqu'ici , tous les dimanches , des eaux bénites, des Requiem^ des offertoires, et avec la célébration de tes messes et de ce que tu appelles les vêpres ?

R. Je n'ai pas conçu ce que signifiait le culte de la Raison, et par conséquent je ne Tai pas prêché, et si j'ai fait les annonces qui viennent d'être rappelées, c'est parce que la municipahté m'en avait donné l'ordre.

Q. En qualité de desservant, te crois-tu un homme nécessaire aux Verrières?

R. Je ne me crois pas d'une grande utilité.

Q. Crois-tu que tes paroissiens te quitteraient avec peine dans le cas où tu abdiquerais?

R. Ils me quitteraient sans peine.

Q. Comment se fait-il qu'étant si peu aimé des habitants, tu te sois obstiné si longtemps à rester avec eux, et com-

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ment, leur étant si peu utile, as-tu eu la conscience de toucher un traitement?

R. J'ayais fait le serment de rester à mon poste, et d'ailleurs le traitement que j'ai reçu n'est pas autre que celui que j'ai droit de toucher en ma qualité d'ex-moine.

Le district déclara « que le prêtre Colin était, de son propre aveu, inutile aux Verrières ; que, de son propre aveu également, il n'avait pas prêché le culte de la Raison ; qu'il avait fait des annonces pour entretenir le fanatisme ; qu'il s'était mis, la veille encore, à la tète d'un rassemblement contraire à l'ordre public, sous le prétexte du culte de la religion catholique ; que non-seulement il ne pouvait être d'aucune utilité aux habitants des Verrières, mais qu'il risquait d'être mal vu par eux, par suite de l'aveu qu'il avait fait de ne pas savoir ce que c'était que le culte de la Raison; qu'en conséquence il resterait consigné à Pontarlier, sous les mêmes obligations que son collègue de la Cluse. »

On amena ensuite devant le district Nie-Bernard Barbier, intrus d'Aubonne, contre qui il avait lancé, la veille, un mandat d'arrêt, motivé sur ce que a ce prêtre affectait de se dispenser de prêcher le culte de la Raison ; qu'il annonçait au contraire avec exactitude les dimanches, fêtes de patrons et fêtes-Dieu ; qu'il était à craindre que son influence connue sur les habitants ne les fit rétrograder dans la disposition où ils étaient de reconnaître et suivre le culte de la Raison ; que c'était d'ailleurs un homme d'un esprit remuant, et qu'enfin il était urgent de prévenir le mauvais usage qu'il était disposé à faire de ses talents. » Barbier commença par déclarer qu'il était prêtre ; qu'il avait toujours prêché la morale, mais jamais le culte de la Raison, parce qu'il ne connaissait aucune loi qui l'y astreignit^ et qu'il avait toujours cru que les municipaUtés étaient chargées de cette commission. Ensuite le président F.-Jos. Cart l'interrogea comme il suit :

Q. As-tu célébré la messe tous les jours depuis le mois de frimaire, notamment depuis la loi du 48 fk>réal et autres qui déclarent propriétés nationales les églises des ci-devant paroisses et qui portent que les jours de décade seuls seront

CULTE DB l'être SUPRÊME. 181

employés à Tadoration de TEtre Suprême et au repos? As-tu assisté aux discours de morale qui ont été faits tous les jours de décade ?

R. Je me suis abstenu de célébrer la messe depuis le 5 messidor courant, parce que j'ai cru que le vœu du peuple était contraire à toute célébration du culte ; et je m'en serais abstenu plus tôt, si j'avais connu une loi qui me le défendît. J'ai assisté une seule fois au discours de morale prononcé par Philippe Morel.

Q. Et comment le vœu du peuple t*a-t-il été manifesté?

R. Par tout ce que j'ai vu pratiquer dans les autres districts et par plusieurs faits arrivés, soit dans la Société populaire de Gorgon-en-Montagne, soit dans ma paroisse.

Q. Quels sont les faits particuliers qui t'ont déterminé?

R. La remise des lettres de prêtrise dans les autres districts et les motions faites à la Société populaire de Gorgon, de renvoyer tous les prêtres.

Q. Pourquoi, connaissant ces motions, t'es-tu obstiné à desservir Gorgon et à ne pas remettre les lettres de prêtrise ?

R. Depuis le 5 messidor, je n'ai fait qu'un baptême, et je ne l'ai fait que sur la réquisition de la municipalité de Gorgon. Je suis resté dans ma cure, parce que je n'avais pas de logement, et je n'ai pas remis mes lettres de prêtre, parce que je ne connaissais aucune loi qui me l'ordonnât.

Q. Eh bien, cite la loi qui t'a autorisé à déférer à la réquisition de la municipalité de Gorgon, pour la célébration de ce baptême ?

R. Je ne connaissais aucune loi qui me défendit de célébrer un baptême, même sans la réquisition de la municipalité. D'ailleurs, pour la justification de ma conduite, je puis m'appuyer sur l'article 7 de la Déclaration des droits de rhomme, sur le dernier paragraphe de la constitution, qui autorise la liberté des cultes, et enfin sur ce que, jusqu'au i" germinal, j'ai toujours été salarié en qualité de ministre du culte catholique.

Q. Jusqu'à quand prétends-tu percevoir ton traitement ?

R. Jusqu'au i" messidor, et dès cette époque je ne demande rien.

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Q. Pourquoi depuis cette époque as-tu cependant profité de ton logement de desservant?

R. Je n'en ai joui qu'en attendant d'en trouver un autre.

Le district avait des motifs de ressentiment tout particuliers contre le prêtre Barbier , à qui il imputait les persécutions essuyées par le vieux philosophe Pourchet^ d'Aubonne, de la part des jacobins schismatiques de cette paroisse ; et, quoique le crime de cet intrus fût encore moins grave que celui de ses deux confrères ; quoiqu'il offrit de donner sa démission et même ses lettres de prêtrise ; le district lui infligea un traitement plus sévère qu'aux autres , en déclarant (( que Barbier, de son propre aveu, n'avait pas prêché le culte de la Raison aux habitants de Gorgon et d'Aubonne ; qu'après avoir abdiqué ses fonctions , le 5 messidor , il les avait cependant reprises le 6, pour faire un culte ou un baptême que la loi ne lui permettait pas ; que, dans des vues qui ne pouvaient être que criminelles, il avait cessé ses fonctions, sans en avoir prévenu les autorités; qu'en conséquence, il serait incarcéré dans la maison d'arrêt des Annonciades, jusqu'à ordre contraire du représentant Lejeune. »

On se sent le cœur gonflé d'indignation et de dégoût, à la vue d'une pareille accumulation de fourberies et d'iniquités administratives; surtout quand on se souvient que les mêmes énergumènes venaient de jeter dans les cachots une partie considérable de la population et d'envoyer à Téchafaud des femmes, des paysans inoffensifs, dont tout le crime était de n'avoir pas assisté à la messe de ces prêtres schismatiques qu'on emprisonnait eux-mêmes, quelques jours après, pour les avoir célébrées. Ce qu'il y avait encore de plus triste, c'est que les auteurs de ce brigandage j9At7oso/>Ai^ue n'étaient pas de vulgaires et grossiers malfaiteurs, mais l'élite de la bourgeoisie la plus riche et la plus éclairée du pays : un prêtre^ deux nobles appartenant à l'ancienne magistrature, un maître de forges, deux riches négociants et deux hommes de loi.

J.-B. Grand voinnet, agent national des Verrières, et Parrod, agent de la Cluse, également requis de venir rendre

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compte (( des assemblées qu'ils avaient tolérées contrairement à l'ordre public, » comparurent ensuite et reçurent l'injonction de s'opposer dorénavant à tout rassemblement sous prétexte du culte, a Ces deux agents, ajoute le secrétaire du district avec une impudence digne de celle de ses maîtres^ en prirent l'engagement et remercièrent l'administration de l'invitation fraternelle qu'elle leur avait faite. »

Le 1" juillet, les intrus Bonnefoy et Colin obtinrent leur liberté provisoire en échange de leurs lettres de prêtrise ; mais Barbier resta condamné à remplir, au milieu des catholiques incarcérés^ la place laissée vacante par son collègue Devillard. Les philosophes du district furent si fiers de ces tristes exploits, qu'ils voulurent aussitôt s'en faire honneur auprès du proconsul et lui écrivirent le même jour : «Nous nous occupons à détruire le fanatisme et à prévenir ses funestes suites. Informés que le li courant^ jour de dimanche (vieux style), quelques desservants s'étaient permis de dire la messe dans les édifices nationaux et d'y rassembler grand nombre d'habitants, ce qui, aux termes de l'article 12 de la loi du 18 floréal, présentait un rassemblement contraire à l'ordre public, nous avons pris le parti de faire apposer les scellés en leur domicile et de les faire venir devant nous. On n'a trouvé chez eux aucun papier de nature à justifier le plus léger soupçon ; mais le prêtre Bonnefoy avait un numéraire passable pour un ci--devant disciple de saint François. Depuis les arrêtés pris contre eux, deux de ces ci-devant prêtres ont donné leur démission et fait remise de leurs lettres de prêtrise avec tant de franchise et de bonne foi, que nous avons cru devoir les relever de leur consigne. Nous te prévenons que déjà treize prêtres ont abdiqué et remis leurs lettres. Nous espérons que sous peu tous seront aussi raisonnables. 0

Parrod , plein d'admiration pour la clémence et la modération qu'il croyait avoir montrées en cette circonstance avec ses collègues, écrivit de son côté à Lejeune : «Il est de la plus grande sagesse, pour prévenir le mécontentement des gens de la campagne, de ne pas user de mesures violentes pour faire quitter tout à coup les fonctions des prêtres. Tu

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sais que ces bonnes gens, attachés à leurs anciens préjugés de religion, ne peuvent en revenir qu'avec le temps. L'administration a déjà reçu plusieurs démissions des prêtres, qui semblent le faire gaiement. On leur recommande à tous d'y préparer le peuple par des discours de morale qui lui apprennent qu'il n'y a plus d'intermédiaires entre l'Etre Suprême et l'homme. On n'a vu aucune effervescence marquée dans les communes d'où sont partis les prêtres. Mais il est. à craindre que les malveillants ne prennent prétexte de ces démissions des prêtres pour occasionner des troubles, en voulant persuader aux gens qu'il n'y a plus de religion. Les fanatiques disent par plaisanterie qu'ils ont été les premiers au niveau des circonstances, en refusant de reconnaître ces prêtres et d'assister à leurs messes, et on sait qu'ils sont joyeux de l'expulsion de ces prêtres. »

Cette lettre explique parfaitement le calme au milieu duquel s'opéra presque partout le départ des intrus. Pour la partie la plus religieuse delà population, ces prêtres n'étaient que des schismatiques et des persécuteurs; et, pour les plus chauds jacobins, le gouvernement révolutionnaire, qui faisait et défaisait à son gré les dieux et les déesses, commençait à devenir la divinité suprême. Cependant, même dans ce parti, la foi était encore bien vivante, et le district n'était pas sans inquiétude à ce sujet. Le lendemain même du jour oii il avait fait part de ses exploits à Lejeune, le district lui ^écrivit : « Les peuples de notre district vont être abandonnés à eux-mêmes. Les prêtres, les uns conduits par la crainte, les autres dirigés par la raison, viennent chaque jour déposer leurs lettres. Nous savons d'une manière certaine qu'un grand nombre de citoyens et citoyennes, croyant voir dans l'anéantissement des prêtres la disparution de toutes les vertus , en sont consternés. Nous craignons que les malveillants ne profitent de ces moments pour alarmer le peuple et l'insurger. Nous déploierons toute la sévérité des lois pour réprimer sur-le-champ les agitateurs. En cas que quelques prêtres voulussent continuer leurs fonctions, nous te demandons quelle mesure nous avons à prendre. Peuvent-ils rassembler le pv^iuple à leurs jours de dimanches et de fêtes ?

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Les rassemblements ne peuvent-ils pas être considérés comme aristocratiques, surtout s'ils se font au son de la cloche ? Parle, et aussitôt nous sévirons. »

En vérité, on reste confondu de trouver de pareilles demandes après les arrêtés qui précèdent, et ces tardifs scrupules de la part d'esprits si peu timorés. Mais si la légalité ou la conscience leur importait peu, le danger d'une insurrection les préoccupait davantage, et en même temps qu'ils faisaient part de leurs craintes à Lejeune, ils décidèrent qu'une circulaire serait adressée à toutes les municipalités, à tous les comités révolutionnaires et à toutes les Sociétés populaires du ressort « pour leur recommander un redoublement de surveillance envers les ennemis de la république. » Le rédacteur de l'adresse devait en faire connaître plus clairement le sens.

Du reste, la consultation demandée au proconsul ne ralentit nullement la marche du district; et, le jour même, il écrivit à Vandevelle, intrus de Bannans : «Nous apprenons que depuis quelque temps tu ne fais plus de fonctions de ton ci-devant ministère, du moins publiquement. On nous informe que tu te contentes d'aller de maison en maison, en affectant d'y mettre du mystère, pour laisser croire que tes pieuses démarches sont contrariées. Un républicain ne fait rien en secret, et tu nous forces de voir dans ta conduite l'intention d'échauffer les esprits et peut-être de les fanatiser. Ressouviens-toi que si la tranquillité publique pouvait être troublée un seul instant à Bannans, tu en demeures personnellement responsable, et que la prudence doit te prescrire de quitter ce lieu, où ta présence ne peut servir la chose publique. Ne nous force pas à prendre contre toi des mesures qui pourraient n'être pas de ton goût. »

Le 44 juillet, Parrod communiqua au district une dénonciation du club de Pontarlier contre Burnequez , curé de Mouthe, et Montenoise, son vicaire. « Burnequez, dit-il, a bien quitté Mouthe et s'est retiré dans le lieu de sa naissance ; mais Montenoise continue à résider à Mouthe, et ses motifs ne peuvent être que de continuer à faire le mal par ses discours fanatiques, en empêchant le peuple de se rendre

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aux lumières de la raison et d'en adopter le culte, seul digne de l'Etre Suprême et d'un bomme libre. La Société demande donc qu'il soit éloigné du canton et qu'un mandat d'arrêt soit lancé contre lui. » Le district s'empressa de remplir le vœu du club. Montenoise comparut le surlendemain devant l'administration, prouva qu'il n'avait occasionné aucun trouble et obtint troisjours pour terminer ses affaires à Mouthe avant de déguerpir.

En dépit de tant de sommations, réitérées sous toutes les formes, et de tant de leçons si éclatantes, un certain nombre de prêtres constitutionnels, soutenus par les habitants, restaient résolument à leur poste.

L'agent national Parrod, furieux, représenta, le 25 juillet^ au district : « Que les curés ou vicaires de quelques .communes persistaient à y exercer leurs fonctions ; que la continuation de leur ministère perpétuait les idées superstitieuses et empêchait les progrès de l'esprit public ; que, d'ailleurs, l'exercice de ces fonctions, en attirant de toutes parts les citoyens encore attachés à des opinions contraires à Tordre et à la tranquillité pubUque , donnait lieu à des rassemblements proscrits par le décret du 18 floréal contre les assemblées aristocratiques ; qu'il était du bien public d'empêcher ces rassemblements, et d'interroger ces prêtres sur les motifs qui les déterminaient à faire encore des actes du culte catholique et à provoquer ainsi des rassemblements illicites. » Il conclut à ce que des mandats d'amener fussent lancés contre tous les desservants qui n'avaient pas encore abdiqué. Le conseil général du district déclara « qu'en effet , ces rassemblements n'étaient pas moins dangereux que proscrits par les lois ; qu'il était urgent d'y mettre un terme, pour que les lumières de la raison et de la vérité pussent acquérir toute leur influence sur des citoyens qui n'étaient entretenus dans des opinions si dangereuses que par la présence et l'enseignement des prêtres ; et qu'en couséquence, des mandats d'amener seraient lancés contre Dubiez, curé à Chapelle^des-Bois, Bourdin, vicaire à Chaux- Neuve, Guyon, vicaire à Gellin, Girod, desservant aux Pontets, Ragain, vicaire à Remoray, Mermot, curé à l'Aber-

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gement, Faivre, vicaire aux Longevilles, les deux frères Nicod, desservants à Gilley et à la Chaux, Toutte, curé à Boujailles^ Mondet, desservant à Dommartin, Petite, curé à Villeneuve, et Boillon^ aux Gras. » Le lendemain, Toutte, intrus de Boujailles , apporta un certificat de sa municipalité constatant qu*il avait cessé toutes fonctions depuis le 3 juillet^ sur Tordre qu'il en avait reçu de Parrod ; il fut renvoyé en liberté, moyennant l'engagement de quitter Boujailles dans le délai de trois jours et d'aller ailleurs cultiver la terre ; les intrus Faivre, Boillon et Mondet comparurent le même jour et reçurent également leur liberté en échange de leur abdication. Le 27 juillet , les gendarmes amenèrent au district Dubiez, Bourdin, Guyon ^ Girod et Ragain. Ceux-ci répondirent unanimement qu'ils n'avaient jamais eu connaissance d'aucun rassemblement dans leurs paroisses ; que la tranquillité y avait constamment régné; qu'ils avaient déjà cessé l'exercice de leurs fonctions dans l'intérêt de la tranquillité de la république; qu'ils s'engageaient, pour le même motifs à ne plus les reprendre et à se retirer chacun dans leurs familles, dont ils indiquèrent la résidence. A ces conditions, le district leur rendit encore la liberté. Mermot, Petite et les deux Nicod comparurent quelques jours après et furent aussi libérés ^ à la condition d'abdiquer et d'aller demeurer dans d'autres communes.

XIL Avant qu'on en arrivât à ces mesures publiques, à ces arrêtés si impudemment illégaux, à combien de persécutions officieuses et de violences secrètes les malheureux prêtres constitutionnels n'avaient^ils pas été en butte? Aussi, comme ils n'étaient généralement ni des saints ni des héros, la plupart d'entre eux avaient courbé la tête et fait tout ce qu'on exigeait d'eux ; mais ils ne le firent qu'avec une tristesse et une contrainte visibles. Les premiers abdicaiaires avaient apostasie avec effronterie et avec éclat ; ils avaient accompagné cette démarche des discours les plus scandaleux. Les abdications suivantes, sauf de rares exceptions, n'ont plus aucun de ces caractères; et s'il s'y glisse encore parfois quelques expressions irréligieuses, on peut être sûr que, la plupart du temps, c'est une main administrative qui les a

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tracées, et que les malheureux prêtres n'ont fait qu'y souscrire par force, comme atout le reste.

Du 43 novembre 1793 au il avril n94, on n'avait eu à signaler que vingt-quatre abdications ; du il avril jusqu'à la fête de l'Etre Suprême, ou au 8 juin, on ne compta que trenteune abdications nouvelles. La plupart avaient été visiblement arrachées par les administrateurs du district de Besançon à d'anciens moines et à de vieux prêtres caducs, lorsqu'ils étaient venus toucher leur pension alimentaire ; et, selon toute apparence^ ils n'avaient obtenu leurs mandats de paiement, qu'en échange de l'engagement écrit de ne plus exercer des fonctions ecclésiastiques auxquelles ils étaientdu peste presque tous étrangers. On voit même le district envoyer, le i2 mai, son président chez M. Vuillet, ex-curé de Tincey, pour recevoir la déclaration de ce vieillard, que ses infirmités empêchaient de sortir de sa chambre ou de son ht. Parmi ces nouveaux abdicataires de Besançon, on remarquait deux vicaires épiscopaux, Jousserandot et Roussel, un ancien abbé mitre delà Grâce-Dieu, Deleschaux, et deux curés intrus de Besançon, Paillard et Froissardey.

Les circonstances qui accompagnèrent la retraite du bénédictin Biétrix, intrus de Pelousey, jettent une triste lumière sur les progrès que l'impiété avait déjà faits dans quelques communes rurales. La municipalité de Pelousey, non contente de la démission de dom Biétrix, lui refusa encore un certificat de civisme, ce qui le mettait dans l'impossibilité de toucher son traitement échu. L'intrus, retiré à Besançon, s'en plaignit au comité révolutionnaire de cette ville, qui demanda des explications aux municipaux de Pelousey. Deux d'entre eux se réunirent le 31 mai pour répondre. «Je n'ai jamais connu de civisme à Biétrix, écrivait J. -Cl. Gaudot. Il y a environ deux mois, il a déclaré en pleine assemblée, à la messe, qu'il préférait les aristocrates qui faisaient leurs pâques auprès des prêtres réfractaires, aux patriotes qui n'en faisaient point du tout. Par suite de ses dires et de ses prêches, il y a, à ma connaissance, dans la commune, au moins trente ou quarante fanatiques de plus que lorsqu'il a pris possession de la cure. Le lendemain du dépôt de ses

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lettres de prêtrise^ étant invité à faire avec lui Tinventaire des linges et effets delà sacristie, je lui demandai ce que nous voulions faire des hosties consacrées qui étaient dans le tabernacle ; il me répondit qu'il dirait la messe le lendemain et qu'il consommerait toutes les hosties. Je lui déclarai qu'ayant remis ses lettres de prêtrise, il n'avait plus le pouvoir de dire la messe ; à quoi il répliqua : II faut donc brûler ces hosties I » — « Je lui ai entendu dire, ajoutait F. Jeanguyot, agent national, que^ quoiqu'il eût remis ses lettres de prêtrise, il n'en restait pas moins prêtre, de même qu'une personne baptisée qui avait perdu son extrait de baptême, n'en restait pas moins baptisée ; que la remise de ses lettres de prêtrise l'avait laissé ce qu'il était auparavant, et qu'il croyait toujours aux sacrements de pénitence et d'eucharistie. »

Restés attachés à la même foi, et cédant sans doute aux instances de leurs honnêtes et fidèles sectateurs, plusieurs abdicataires continuèrent en secret à faire quelques actes de leur ministère. Une sage*femme de Besançon écrivit, le 21 juin^ à la Vedette : a Je vous préviens que beaucoup de personnes refusent de porter leurs enfants à la municipalité, sous prétexte qu'ils ne peuvent plus les porter à l'église. C'est surtout dans la classe des fanatiques et des citoyens suspects que je remarque la plus grande aversion. » ((Lorsque les sagesfemmes, continuait la Vedette, s'aperçoivent de cette désobéissance à la loi, elles doivent s'empresser de dénoncer ces individus à la municipalité. Sans doute que c^s messieurs comptent sur un nouvel ordre de choses ; sans doute qu'ils veulent clandestinement prendre date delà naissance de leurs enfants chez quelques prêtres qui les baptisent encore. Ces messieurs se feront probablement arrêter dans l'exercice d'un aussi saint métier ;aXon nous ne répondons pas de quelle manière ils seront traités.... Que les prêtres fassent bien attention qu'ayant une fois renoncé à leurs fonctions, ils s'exposent aux plus grands dangers eu les réexerçant de nouveau; ils doivent montrer qu'ils sont honnêtes hommes, et ils cesseraient de l'être en faisant un métier qu'ils ont reconnu maqvaùs. Nous serons instruits de leurconduite : nous promettons de ne pas les épargner davantage que les ci-

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devant réfractaires qu'ils vexaient jadis si pieusement, yy

Le district de Baume n'avait fourni que deux apostats^ mais bien volontaires, Goguillot, intrus de Glerval, et Gaulard, ancien familier et ancien maire de Baume. Ce dernier, enr remettant ses lettres au district, le i" mai, déclara <( qu'il accomplissait cet acte, parce qu'il était convaincu que toute marche contraire à l'impulsion générale pouvait l'être également au bien public. » Le district décida que ces lettres, depuis longtemps sans emploi, seraient brûlées au pied du chêne de la Uberté, à la célébration de la première décade.

Le jeune et versatile Hugon, intrus d'Orchamps, était le seul abdicataire du district d'Omans. Succombant sous les coups de la Vedette^ il écrivit, le 7 juin, au département : c( Et moi aussi, je suis voyant, et si je ne suis pas parti dès l'aurore, c'est qu'une éclipse trop prolongée m'a forcé de différer mon départ. La lumière du patriotisme me conduit, et c'est à la clarté de ce divin flambeau que je vais diriger mes pas. Vous trouverez ci-joint les titres qui m'attachaient à la cure d^Orchamps avec mes lettres de prêtrise. Salut et fraternité. — Hugon, citoyen français.»

Le district de Pontarlier n'avait également fourni qu'un seul apostat, Finnot, d'Arbois, ex-minime et intrus à Arçon. Ce vieux moine, presque septuagénaire, déclara, le 18 mai, « qu'étant convaincu des erreurs par lui trop longtemps professées, il y renonçait à jamais; qu'il reconnaissait comme fausseté, illusion et imposture, tout prétendu caractère et fonction de prêtrise, et qu'il jurait, en présence des magistrats du peuple, dont il reconnaissait la souveraineté et la toute-puissance, de ne jamais se prévaloir ni abuser du métier sacerdotal, auquel il renonçait, sous peine d'être déclaré infâme, parjure et ennemi du peuple. »

Tout donne lieu de croire que cette ignominieuse déclaration n'était que le fruit de l'intimidation et de la violence. Il y avait alors dans ces parages un jacobin forcené nommé Jarry, se qualifiant A'adjudant général des montagnes^ et qui parait avoir joué dans ce mystère d'iniquité le principal rôle, n écrivit, le 49 mai, au club de Pontarlier, pour lui* signaler la belle conduite de la municipahté et du comité révolutioa-

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naire d'Arçon, « qui venaient d'abjurer les erreurs du fanatisme et delà superstition, pour ne plus reconnaître que le culte de la raison et de la vérité. » Il demandait que le club envoyât à la commune d'Arçon une adresse de félicitations, en récompense du bon esprit qui l'animait. « Il faut, ajoutait-il, envoyer une lettre semblable à Tex-curé, qui s'est prêté à déclarer qu'il abjurait ses erreurs et qu'il ne pouvait y avoir d'autre culte que celui de la Raison. » Les autorités locales d'Arçon paraissent n'avoir fait, comme leur curé, que se prêter aux exigences de ce soudard, car l'agent du district leur écrivait, quelques jours après : « Je suis surpris que vous n'ayez pas apporté toute l'argenterie de votre église, qui ne vous est plus d'aucune utilité, puisque votre ministre du culte a fait son abdication. » Le district se montra plus empressé de signaler à Lejeune cette prétendue conquête de l'incrédulité, et il écrivit, le même jour, à Lejeune : « La raison et la philosophie font toujours des progrès. Le citoyen Finnot, d'Arçon, vient de faire son abdication et se propose d'être instituteur. H y en a qui ne sont pas éloignés de suivre cet exemple. )>

Le district de Quingey comptait deux abdicataires, le moine Cartier, intrus à Ronchaux, et le malheureux abbé Roze, octogénaire, qui vint, le 3 juin, sans aucune contrainte, malheureusement, apporter au district ses lettres de prêtrise avec son calice, et recevoir en échange une honteuse mention civique. Peut-être cette dernière défaillance du vieillard était-elle due à l'influence de son neveu Renaud , de Quingey, alors membre de ce district. Dans le district de Saint-Hippolyte, le clergé constitutionnel , mieux soutenu qu'ailleurs, n'avait pas encore donné un seul nom à la Uste des apostats.

Le district de Besançon, voulant se faire honneur du nombre de ses victimes, écrivit, le 23 ifiai, à la Vedette : « Nous te prions de trouver place dans ton prochain numéro pour la liste des prêtres rendus à la raison dans notre ressort. Sans les derniers orages , le nombre en serait plus considérable, car nous sommes prévenus que les citoyens Bourgeois, Petit, Robin, Touraille, Renaud, Vally, Coignet

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Tournier, Deville, Roy, vicaire épiscopal, etc., etc., n'attendent que le premier coup de soleil pour imiter leurs anciens confrères. Nous ne devons pas laisser ignorer non plus que les démissionnaires ont déclaré qu'ils renonçaient aux fonctions sacerdotales, /^oz^r /e bonheur du peuple et Tacquit de leur conscience, d 11 parait que c'était la formule offi* cielle. Après avoir transcrit cette liste, la Vedette ajoutait : « U suffira de comparer la liste des prêtres rendus à la raison et à la patrie avec celle des prêtres fanatiques , pour se convaincre que d'un côté se trouvent la bonne foi, le patriotisme et les connaissjances ; et de l'autre le mensonge, le génie anti-révolutionnaire et la plus théologique ignorance. Quel parti pourrait-on tirer du cafard Bourgeois, d'unFroissardey, dont Toreille, réfractaire à l'harmonie, ne peut supporter l'air Ça ira, du feuillant et très feuillant M. Tournier^ des Roy et des Coignet , dont la monacale encolure annonce l'ignorance.... Au reste, nous ne pouvons désap* prouver leur évangélique entêtement; si nous en sommes ennuyés maintenant, nous avons au moins l'espoir d'en être bientôt débarrassés ; tandis que si de tels êtres s'avisaient de devenir citoyens, on ne saurait à quelle sauce les mettre, pour les décrasser un peu de la rouille sacerdotale dont ils sont encroûtés. »

L'ex- vicaire épiscopal Marlet, omis sur la liste des abdicataires, s'en plaignit vivement dans la Vedette, en déclarant que, depuis plus de six mois, il était au nombre des voyants. Le pauvre Froissardey s'exécuta le 27 mai.

Le 7 juin, le département décida « que toutes les lettres deprêtrise déposées jusqu'à ce jour seraient brûlées le lendemain, à la fête de l'Etre Suprême, au pied de la Montagne sainte, en expiation de tous les maux que le fanatisme avait causés au genre humain et de toutes les injures qu'il avait faites à l'Etre Suprême. »

Après la fête du 8 juin et la consécration solennelle de la France au culte philosophique de Robespierre, les jacobins, heureux et fiers d'avoir enfin trouvé une reUgion présentable, pour l'usage du peuple, ne se continrent plus ; et les obsessions, les menaces, les violences, redoublèrent, pour

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forcer les prêtres à cesser leurs fonctions. Aussi voit-on, à partir de ce jour, les abdications se multiplier et le nombre des prêtres constitutionnels fidèles se réduire, dans la plupart des districts, à une faible minorité. A Besançon^ ceux que le district avait mis nommément en demeure de s'exécuter, allèrent signer leur déchéance, le 10 et le 11 juin, avec la plupart des autres prêtres encore attachés aux paroisses de la ville. MM. Roy et Millot, vicaires épiscopaux, Demandre, curé de Saint-Pierre, Goy, intrus de MamiroUe, et Petit, intrus de Pirey, se bornèrent à envoyer leurs démissions. Le vicaire épiscopal Bullet s'excusa de ne pas envoyer ses lettres de prêtrise, en écrivant qu'il les avait perdues. Le nombre des abdicataires^ depuis le 8 juin jusqu'au 27 juillet ou 9 thermidor, s'éleva, dans ce seul district, à cinquante. C'était presque tout ce qu'iVy restait de prêtres constitutionnels. La plupart remirent leurs lettres de prêtrise, mais avec une silencieuse tristesse et sans exprimer d'autres sentiments que leur soumission. Dom Grappin, qui avait échangé ses fonctions de vicaire épiscopal contre celles de bibliothécaire, s'effaça prudemment et se retira à Gy d).

Le comité révolutionnaire de Baume, voulant inaugurer dignement le culte de l'Etre Suprême, prit, le 8 juin, jour même de sa fête, l'arrêté suivant : a La discussion s'étant ouverte sur les moyens de détruire jusqu'aux plus légères traces du' fanatisme, en rappelant les citoyens à la raison et à la vérité, le comité, considérant que le culte de l'Etre Suprême, celui de la religion universelle de la nature, est le seul qui convienne aux peuples éclairés ; que les rites, les cérémonies et les fictions qui ont fait la diversité des rehgions, n'ont été inventés que pour frapper l'imagination des ignorants et des faibles ; que cette commune est déjà à la hauteur de ces principes ; qu'elle a toujours résisté aux insinuations du fanatisme ; que même elle Ta combattu avec énergie, en se portant plusieurs fois dans les montagnes contre les rassemblements qu'il avait occasionnés, et qu'enfin

(l) Voir, à la fin du volume, le document no I, Tableau des prêtres du Doubs (pil abdiquèrent ; 2« partie.

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