‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 2)Chapitre 2 sur 59 · VI. i · texte numérisé non relu

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rieuses le grand œuvre de destruction si habilement commencé parle schisme constitutionnel. Au moment où cette lutte impie va commencer , il est utile de constater l'état des esprits dans le département du Doubs et les divers éléments de résistance que le gouvernement révolutionnaire va trouver en face de lui.

A cette époque, le déisme de Rousseau, le scepticisme de Voltaire et l'athéisme de Diderot, sont encore également inconnus du peuple des villes et des habitants des campagnes Tous se croient encore catholiques , et en réalité ils sont tous restés chrétiens. Pendant plus de huit mois encore, comme on l'a déjà vu surabondamment, ce que les plus forcenés clubistes de nos villages prétendront imposer à leurs adversaires, aux aristocrates , aux fanatiques, aux suspecfs , ce ne sera nullement de renoncer à toute pratique rehgieuse, mais au contraire de venir exactement à la messe et à confesse auprès du nouveau clergé, et de ne plus donner le scandale de vivre sans offices du dimanche et sans sacrements. Au sein du clergé constitutionnel, il se rencontre bien quelques mauvais prêtres dont la foi et la vertu ont fait simultanément naufrage ; mais les anciens curés ou vicaires assermentés et même la tourbe des moines intrus, malgré leur faiblesse, leur ignorance et leur tiédeur, sont restés fidèles à la foi de Jésus-Christ et aux devoirs du sacerdoce. En somme, l'irréhgion n'a encore pris pied que dans les journaux, dans la bourgeoisie et les clubs des villes et dans les administrations supérieures ; encore celles-ci sont-elles loin de lui être toutes acquises. Un grand nombre de leurs membres ont conservé leur foi et leurs pratiques rehgieuses; plusieurs commencent seulement à hésiter et à s'abstenir ; l'impiété des autres est encore forcée de se couvrir d'un voile pour ménager l'opinion pubhque. Telles sont, dans le département du Doubs, les dispositions des divers éléments dont se compose le parti révolutionnaire ; et il est facile de pressentir que la ruine de la religion y fera beaucoup moins d'heureux que de mécontents et de victimes. Dans le camp opposé, la noblesse, moitié par conviction, moitié par contradiction, s'est ralliée en masse à la rehgion

de ses pères, et la grande partie du peuple, restée orthodoxe, est plus attachée que jamais à la foi pour laquelle elle a déjà souffert.

H. Telle est la force des grands principes , qu'ils imposent le respect même à leurs plus implacables ennemis, et que ceux-ci n'osBnt les combattre qu'à couvert et par des moyens détournés. La liberté des cultes avait été proclamée avec trop d'éclat par toutes les constitutions révolutionnaires , pour que la Convention osât , comme plusieurs de ses membres Yj poussaient, l'abolir ouvertement, et forcer, par une loi formelle, les ministres de toutes les communions chrétiennes à fermer leurs temples et à cesser leurs fonctions. Cet immense attentat devait être un jour consommé dans toute la France, mais sans que la liberté des cultes cessât un seul instant de briller au sommet d'une législation mensongère. A défaut de la contrainte légale, on eut recours à la contrainte administrative, et le département de Paris apprit aux autres départements, par l'exemple du malheureux évèque Gobel, comment on pouvait ajouter à tous les avantages d'une prohibition brutale , ceux d'une apparence d'abdication volontaire. Si la Convention eut la pudeur de reculer devant l'emploi de la force ouverte, en compensation elle n'épargna ni les exhortations, ni les exemples, se fiant avec raison à l'empire de la mode et de la capitale, empire plus tyrannique alors que jamais, pour obtenir un résultat regardé par un grand nombre d'anarchistes comme le vrai et le dernier mot de la Révolution.

Après avoir proclamé que l'église constitutionnelle était devenue étrangère à la loi et à la nation, l'assemblée dictatoriale applaudit, le 6 novembre, à une députation de jacobins de Versailles, venue pour lui demander de ne pas permettre qu'on donnât un successeur à Tévêque de Seine-et- Oise, décédé, « attendu que les citoyens ne devaient connaître aucun autre culte que celui de la hberté, aucun autre autel que celui de la patrie, aucun autre pontife que les magistrats du peuple. » Le lendemain, elle applaudit encore à la prétendue abdication volontaire de Gobel et de la plupart de ses membres ecclésiastiques , et elle en ordonna la men-

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tion la plus honorable dans ses bulletins. Le 9 novembre, elle décréta « que toutes les autorités constituées élaient autorisées à recevoir des ecclésiastiques ou ministres de tout culte, la déclaration qu'ils abdiquaient leurs fonctions ; et que, comme ces abdications prouvaient les progrès de la philosophie, ces documents seraient envoyés tous les quinze jours au comité d'instruction publique, et traduits en langues étrangères. » Un ordre exprès du conseil exécutif prescrivit aux départements de faire publier et afficher ce décret dans toutes les communes.

Le lendemain, la Convention décréta que l'église métropolitaine de Notre-Dame serait désormais le temple de la Raison, Chaumette présenta à l'assemblée la nouvelle déesse qui devait figurer sur le maître-autel de Notre-Dame. C'était, dit-on , la femme de Momoro. On la fit monter au bureau ; le président et les secrétaires l'embrassèrent ; et , sur la motion de Thuriot de la Rosière, la Convention la reconduisit processionnellementjusqu'à la métropole, en chantant Vhymne de la liberté. Le 12 novembre, une longue suite de sans-culottes, affublés de chasubles et autres vêtements sacerdotaux, et portant des brancards chargés de calices et de ciboires dont ils venaient de dépouiller les églises de Paris, défila dans la salle de la Convention, en chantant sur l'air de Malborough a le trépassement du fanatisme. » Le président Laloi leur dit au nom de l'assemblée : « En cet instant, vous faites entrer dans le néant dix-huit siècles d'erreurs. Votre philosophie vient de faire à la Raison un sacrifice digne d'elle et digne des vrais républicains. L'assemblée reçoit au nom de la patrie votre offrande et votre serment de n'avoir plus d'autre culte que celui de la liberté. » La Convention décréta que les détails de cette ignoble scène seraient insérés dans son bulletin officiel et envoyés à tous les départements pour leur servir de leçon.

Le surlendemain, elle décréta que les églises et les presbytères des communes qui auraient renoncé au culte seraient consacrés au soulagement de l'humanité souffrante et à l'instruction publique. Enfin, le 22 novembre, après une discussion où il fut proclamé que la continuation du métier de

prêtre était devenue une honte et même un crime, rassemblée décréta que les évoques, les curés et les vicaires qui abdiqueraient leur état recevraient de la république une pension viagère, variant, suivant leur âge, de 800 à 4,200 livres. Quelques représentants demandèrent qu'on ôtàt tout traitement à ceux qui persisteraient dans leurs fonctions; mais rassemblée n'osa pas encore aller jusque-là. Elle prévoyait d'ailleurs, avec trop de raison, que les clubs sauraieut bien venir à bout des récalcitrants. Tranquille de ce côté, elle s'occupa de mettre la dernière main à d'autres batteries, également destinées à faire disparaître jusqu^au souvenir de l'antique religion de la France.

Par suite de sa longue et intime alliance avec la société civile, l'élément chrétien restait mêlé à la plupart des actes de la vie publique et privée : ainsi, c'était à dater de l'avènement de Jésus Christ que l'on continuait à compter les années ; c'était le décalogue de Moïse, la vieille semaine hébraïque, qui servait encore à régler la distribution des jours. La Convention se hâta de faire disparaître ces vestiges odieux du culte aboli, en décrétant à la fois une ère nouvelle et un nouveau calendrier. Effaçant d'un seul trait ce qu'elle appelait « dixhuit siècles de superstition, de hontes et de malheurs, » elle décida que l'ère de gloire et de félicité qui s'ouvrait pour la France daterait du 22 septembre 1792, jour de la proclamation de la répubUque ; que l'année s'ouvrirait désormais à l'anniversaire de ce grand événement et serait divisée en douze mois égaux, de trente jours, suivis de cinq jours de fête, décorés du beau nom de sans culottides. A la division de chaque mois en semaines succéda le partage en trois décades ou groupes de dix jours; et, ce qui était l'essentiel, il fut décidé que dorénavant le dixième jour de chaque décade serait seul chômé par tout ce qui appartenait- aux administrations publiques. Plus tard, lorsqu'on reconnut que les jours de repos étaient trop espacés, et que les hommes, comme les bœufs, regrettaient le dimanche, on accorda aux fonctionnaires un demi-congé, le cinquième jour de la décade.

Le christianisme, qui tenait beaucoup plus à changer les cœurs que les institutions ou les mots, avait gardé toutes les

anciennes dénominalions païennes des mois et des jours. La Convention, poursuivant le passé jusque dans ces vieux souvenirs, respectés par l'Eglise, y substitua, pour les mois, des désignations nouvelles, tirées de leurs circonstances climatériques; et il faut l'avouer, les nouveaux noms de vendémiaire, brumaire, frimaire, nivôse, pluviôse, ventôse, germinal , floréal , prairial , messidor, thermidor, fructidor, n'étaient pas sans grâce.

La Convention fut moins heureuse dans les noms qu'elle imposa aux jours de la décade : primidi, duodi, tridi, etc. ; la mode ne les adopta jamais, et l'administration elle môme les remplaça par le sijnple quantième du mois. La Convention, poursuivant intrépidement l'application du système décimal, jusque dans les dernières subdivisions du temps, décida que l'espace de minuit à minuit serait divisé en dix parties égales ; que chacune de ces parties serait fractionnée elle-même de la même manière jusqu'à l'infini. Mais, comme la haine de la religion ne pouvait pas donner de la vie à cette partie du système, elle tomba complètement à plat dès le premier jour, et on n'en trouve guère de traces que dans les procès-verbaux naïfs de quelques juges de paix ou agents cantonaux.

Les saints ne manquèrent pas d'être chassés du calendrier, comme ne représentant, au dire du rapporteur Fabre d'Eglantine, o que le répertoire du mensonge, de la duperie et du chailatanisme ; » et pour rendre moins pénible aux gens du peuple l'absence de ces noms familiers, on imagina de les remplacer par d'autres noms, que l'on crut également chers au peuple. Chacun des nouveaux jours fut spécialement consacré à un animal, aune plante ou à un instrument usuel, (f objets, disait la Convention, bien plus précieux aux yeux de la raison, que les squelettes béatifiés tirés des catacombes de Rome.))

Quant aux vieilles fêtes religieuses, si aimées du peuple et qui avaient aussi disparu du nouveau calendrier, la Convention décida qu'il était urgent de les remplacer par des fêtes civiques, et elle chargea les gens d'esprit et les lettrés de son comité d'instruction publique, de lui présenter

un plan complet à ce sujet. En attendant, elle décida que les cinq jours des sans-culottides seraient employés à fêter la Vertu, le Génie, le Travail, l'Opinion, et à distribuer les récompenses nationales. A la fin de chaque période de quatre ans^ une sixième sans-culottide, proclamée la sans*culottide par excellence, devait réunir les sans-culottes de toute la république dans un acte solennel de consécration au sansculottisme. C*étaient des écrivains, des poètes en renom, comme Marie-Jos. de Chénier et Fabre d'Eglantine, qui avaient signé cet incroyable programme.

Mais la Convention allait se saisir d'une arme bien plus redoutable que Talmanacb. C'était l'éducation forcée de toute la jeunesse française par des instituteurs de son choix. Chénier^ exposant, dans la séance du 5 novembre 1793, les principes qui avaient présidé au nouveau projet de loi sur l'instruction pubUque, disait : a Qui ne sait combien il a fallu d'amour du bien, de patience et de courage aux illustres écrivains qui ont mûri la raison publique , pour débarrasser insensiblement l'esprit humain d'une partie des langes impurs dont les prêtres l'avaient enveloppé ? Qui d'entre vous n'a pas été forcé, au sortir des écoles publiques, de recommencer son éducation, de lutter longtemps et sans cesse contre la tyrannie des premières impressions, de détruire lentement l'ouvrage des prêtres.... Eh bien, si c'est là une longue et pénible élude, épargnez à vos enfants des travaux dont le succès est incertain ; arrachez les fils de la république au joug de la théocratie qui pèse encore sur eux. .. Libres de préjugés et dignes de représenter la nation française, vous saurez fonder sur les débris des superstitions détrônées, la seule religion universelle, qui n'a ni sectes ni mystères, dont le seul dogme est l'égalité, dont nos lois sont les oracles, dont les magistrats sont les pontifes, et qui ne fait brûler l'encens de la grande famille que devant l'autel de la patrie, mère et divinité commune. »

Afin qu'il n'y eût aucun doute sur le but qu'elle se proposait, la Convention avait décidé, dès leSâ octobre, qu'aucun prêtre ou ministre d'un culte quelconque, aucune ex-religieuse et aucune institutrice nommée précédemment par une

autorité ecclésiastique, ne pourraient participer à renseignement national. Après ces préliminaires, la Convention édicta en ces termes, le 19 décembre, la nouvelle charte de l'instruction publique^ au frontispice de laquelle elle plaça impudemment le mot de liberté :

« L'enseignement est libre. Il se fera publiquement. Les citoyens et citoyennes qui voudront user de la liberté d'enseigner seront tenus de produire un certificat de civisme et de bonnes mœurs signé par la moitié des membres du conseil général de la commune de leur résidence et par deux membres du comité révolutionnaire. Tout instituteur qui enseignerait dans son école des préceptes ou maximes contraires aux lois et à la morale républicaine, sera dénoncé et puni selon la gravité du délit. La Convention charge son comité d'instruction de lui présenter les livres élémentaires des connaissances absolument nécessaires pour former des citoyens. Les premiers de ces livres sont les Droits de V homme y la Constitution et le Tableau des actions héroïques ou vertueuses. Les instituteurs et institutrices seront tenus de se conformer, dans leur enseignement, aux livres élémentaires adoptés et publiés à cet effet par la représentation nationale. Us seront salariés parla république à raison du nombre des élèves qui fréquenteront leurs écoles. Les instituteurs recevront 20 livres et les institutrices 15 livres par élève. Les pères, mères, tuteurs et curateurs, seront tenus d'envoyer leurs enfants ou pupilles à ces écoles, au moins pendant trois années consécutives. Ceux qui ne s'y conformeraient pas seront dénoncés au tribunal de police correctionnelle. Si leurs excuses ne sont pas reconnues valables, ils seront condamnés, la première fois, à une amende égale au quart de leurs contributions. En cas de récidive, l'amende sera double. Les infracteurs seront regardés comme ennemis de l'égalité et privés pendant dix ans de l'exercice des droits de citoyen. Ce décret sera envoyé de suite dans les départements, afin que les écoles puissent bientôt être mises en activité. »

Cette loi prévoyante, comme on le voit, ne laissait pas le moindre refuge à la tendresse ou à la conscience paternelle, et jamais plus épouvantable tyrannie ne s'était abritée sous

régide complaisante de la liberté. Si la Convention avait été animée du pnr amour des lettres et des sciences, elle n'aurait pas supprimé, comme elle l'avait fait trois mois auparavant, toutes les académies et sociétés littéraires qui existaient en France, et dont plusieurs étaient de véritables gloires pour notre patrie. Il est vrai qu'elle tenait à renouveler l'esprit humain tout entier depuis ses premières sources, comme elle le montra en ouvrant solennellement, le 28 janvier 1794, un concours pour la composition des ouvrages suivants : i"" Instructions sur la conservation des enfants depuis la grossesse inclusivement y et sur leur éducation physique et morale depuis la naissance jusqu'à V époque de leur entrée dans les écoles nationales. ^ Instructions pour les instituteurs nationaux sur r éducation physique et morale des enfants, 3° Instructions élémentaires sur la morale républicaine, 4** Méthodes de lecture et (fécriturey etc. Ce concours devait rester ouvert pendant cinq mois et être suivi d'une distribution de récompenses aux auteurs des ouvrages jugés les meilleurs par un jury.

Deux éléments manquèrent à peu près partout pour l'application de cette nouvelle loi sur l'instruction publique, les instituteurs et les élèves. La décadence de l'enseignement ne fit que s'aggraver au milieu de toutes les calamités de la guerre civile et delà guerre extérieure ; et si Payan, préposé à l'instruction publique sous Robespierre, fut mis hors la loi après le 9 thermidor, ce fut assurément pour de^ griefs étrangers à son administration, dont il ne reste absolument aucune trace. L'un des premiers soins des thermidoriens, au mois de septembre 1794, fut de demander compte à la commission de l'instruction publique, de l'état peu satisfaisant où se trouvait en ce moment l'organisation des écoles primaires dans toute la France.

Le député Cambon, trouvant qu'on allait un peu vite en besogne dans ce bouleversement complet de la conscience publique, disait le 22 novembre à la Convention : « Je crois que nous aurions dû laisser à la raison le temps de rétablir son empire dans toutes les parties de la république, et ne parler des prêtres qu'au moment où l'opinion, éclairée^ n'aurait laissé entrevoir aucun danger en traitant cette matière

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vraiment délicate. » Il est certain quêtant de mesures antichrétiennes décrétées coup sur coup , tant d'insultes prodiguées chaque jour par le gouvernement à des croyances encore générales, produisirent dans toute la France un mécontentement profond. En même temps, la Convention, par ses mascarades sacrilèges, par son culte de la Raison et des sans-culottides , devenait la risée de toutes les nations de l'Europe; Robespierre aperçut ce double danger, et pour y remédier , il fit adopter par la Convention , le 6 décembre, deux proclamations qu'il avait rédigées à l'avance. Dans la première, adressée aux Français, pour les rassurer sur la liberté de leurs opinions religieuses , l'assemblée protestait que, tout en maintenant les principes philosophiques qu'elle venait de proclamer au nom du peuple, elle ne voulait pas que les particuliers s'en fissent les apôtres et les propagateurs par des violences arbitraires, mais qu'elle n'entendait pas non plus, par cette observation, fournir à qui que ce fût aucun prétexte d'inquiéter le patriotisme ou de ralentir l'essor de l'esprit public. En définitive, elle engageait tous les bons citoyens à s'abstenir de toute dispute théologique, étrangère aux grands intérêts du peuple, pour ne plus s'occuper que de sauver la république. Dans la seconde proclamation, l'assemblée disait aux peuples étrangers : « Vos maîtres vous disent que la nation française a proscrit toutes les religions, qu'elle a substitué le culte de quelques hommes à celui de la divinité, ils mentent. Le peuple français et ses représentants respectent la liberté de tous les cultes et n'eu proscrivent aucun. Ils abhorrent l'intolérance et la persécution , de quelque prétexte qu'elles se couvrent. Ils condamnent les extravagances du philosophisme comme les folies de la superstition et les crimes du fanatisme. »

lll. Toutes ces belles paroles, à travers lesquelles on voyait déjà percer le déiste mécontent et le futur pontife de l'Etre suprême, n'étaient malheureusement qu'un mensonge officiel, et, pendant qu'elles remplissaient leur but, en conservant au gouvernement français un faux vernis de tolérance, le Comité de salut public, organe de la véritable

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pensée de ce gouvernement, en poursuivait la réalisation destructive avec une brutale franchise.

Le 8 novembre, il prit l'arrêté suivant : « Informé par plusieurs maîtres de forges, employés à la fabrication du fer nécessaire à Tarmement de la république, que leurs ouvriers, non-seulement observent le repos à la fin de chaque décade, mais encore chôment les dimanches et toutes les autres fêtes de l'ancien calendrier, ce qui, surtout pour les mois de décembre et janvier (vieux style), occasionnerait une perte considérable de temps ; considérant que les citoyens requis pour les travaux de forges, usines, ateliers, arsenaux, etc., peuvent être regardés comme faisant partie de l'armée, comme composant l'armée occupée à la fabrication des armes ; qu'en conséquence, ils doivent à la république tout le temps dont leurs forces leur permettent de disposer, et qu'il serait honteux qu'ils observassent les fêtes et dimanches, lorsque leurs frères d'armes, en face de l'ennemi, versent tous les jours indistinctement leur sang pour la défense de la patrie, le comité arrête que dans les forges, usines, atehers, etc. , employés directement ou indirectement à la fabrication des armes et de l'arlillerie pour la défense de la république, les ouvriers, pendant tout le temps de la présente guerre, ne pourront suspendre leurs travaux ordinaires que les décades, et qu'ils ne pourront en être distraits par l'observation d'aucun culte , ni pour les cérémonies d'aucune confrérie, religion, association quelconque, et que le présent arrêté sera imprimé et envoyé à tous les maîtres de forges, usines, ateliers, etc., pour y avoir son exécution.— Robespierre, B. Barrère, Carnot, C.-A. Prieur, R. Lindet, Billaud-Varennes. »

Le 17 janvier, le même comité, accommodant ses instructions aux difficultés du moment, écrivit à toutes les autorités de la république : « La hberté des cultes doit être l'objet de votre sollicitude. Le fonctionnaire public n'appartient à aucune secte ; mais il sait qu'on ne commande point aux consciences et que la voix seule de la raison fait des prosélytes. Depuis quelque temps, des mouvements pour cause de religion se manifestent ; leur source se trouve dans le

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-machiavélisme artificieux des puissances étrangères, qui prétendent ventiler au milieu de nous les torches inextinguibles d*une guerre civile et sacrée. Le fanatisme fut dans tous les siècles Tarme la plus puissante du despotisme. Leur source se trouve encore dans le déhre agonisant des faux dévots, comme dans la faiblesse de certaines consciences. Ménageons celles-ci, la vérité terrassera les autres. Ne caressons point les préjugés ; mais, loin de les attaquer de front, faisons luire aux yeux de tous le flambeau de la raison. Déjà en politique elle triomphe partout, et en morale, son règne n'est pas éloigné. Voyez Tinstruclion s'avancer à grands pas. L'homme pubUc la développe dans l'exercice de ses fonctions^ les Sociétés populaires la consacrent dans leurs délibérations , et par suite de ces exemples et de ces leçons, les soldats de la liberté s'y conforment dans leurs camps, les mères au sein de leurs familles, les enfants dans les écoles pubHques, le peuple dans tous ses mouvements. ïl ne reste donc plus qu'à laisser grossir ce torrent de lumières, bientôt il balaiera les préjugés , bientôt le fanatisme n'aura plus d'aliments. A le bien prendre, ce n'est déjà plus qu'un squelette qui , réduit chaque jour en poussière, doit insensiblement tomber sans efforts et sans bruit, si, assez sage pour ne pas remuer ses restes impurs, on évite tout ce qui peut lui permettre d'exhaler des miasmes pestilentiels, qui, inondant l'atmosphère politique, porteraient en tout lieu la contagion et la mort. Surveillez, prévenez et étouffez les troubles dans leur berceau^ etc. »

Mais le comité avait beau recommander aux jacobins d'éviter les violences prématurées et compromettantes. On n'arrête pas de pareilles passions déchaînées, et les violences continuaient leur cours à peu près partout. Le comité écrivit en conséquence aux districts, le 10 février, qu'ils devaient encourager les ci-devant ecclésiastiques qui, ouvrant les yeux à la lumière de la raison, abdiqueraient leurs fonctions, mais sans molester ceux chez qui la raison n'avait pas encore fait le même progrès. Le même jour, il écrivit à tous les clubs de France : « Des troubles reUgieux ont éclaté ; c'est à vous d'en atténuer les effets, à vous qui êtes les

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foyers OÙ Vopinion se forge, s'agrandit et s'épure. Plus les convulsions du fanatisme expirant sont violentes, plus nous aoroQs de niénagenients à garder. Ne lui redonnons pas des armes eii substituant la violence à l'instruction. Pénétrez- ^oos bien de cette pensée, qu'on ne coîuraande point aux consciences. Il est des superstitieux de bonne foi, parce qu'il cnsle des esprits faibles. Ce sont des malades qu'il faut préparer à ta guérison en les rassurant. Sociétés populaires, Toulei-vous anéantir le fanatisme? Opposez aux miracles de la légende les prodiges delà liberté, aux victimes de l'aveuglt^ment les martyrs de la raison, aux momeries du cagotisme la conduite sublime des Marat , des Lepelletier, des Chàlier, aux mascarades églisières la pompe de nos fêtes nationales, au cbant lugubre des prêtres, les hymnes de la liberté , aux oremus insignifiants l'amour du travail, les belles actions et les actes de bienfaisance. Jusqu'à ce jour, tout CAïUe fut une erreur enfantée par l'ambition de quelques imposteurs. Fondateurs de la liberté et de l'égalité , il manque encore une palme à votre victoire. Vous avez abattu le despotisme, terrassez le colosse de l'aveugle superstition ; c'est le premier athlète du royalisme. La superstition, en rendant les hommes stupides, faibles et crédules, leur fait perdre tout sentiment de leur dignité ; aussi la théocratie et isL servitude marchent-elles toujours ensemble. Que vos orateurs tonnent contre le mensonge, contre l'hypocrisie, contre l'immoralité. Jetez l'épouvante dans l'âme^es fanatiseurs; versez le baume dans Tâme des fanatisés. »

IV. Les proconsuls envoyés dans toutes les provinces ne négligeaient rien, de leur côté , pour hâter le triomphe des plans impies de la Convention. Bernard lui écrivait de Montbéliard, le i9 janvier 1794 : a J'arrive du département du Mont-Terrible, où j'ai épuré les autorités. Il ne faut là que des hommes femies et courageux pour éclairer le peuple et le défanatiser^ et dans peu il prendra une tout autre attitude. Pour commencer la destruction du fanatisme, j'ai autorisé la district de Porrentruy à échanger contre du numéraire les calices^ pour que les citoyens puissent se servir, à kvr toarj de ces saints gobelets. Les membres de la corn-

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mission révolutionnaire et moi , nous en avons donné l'exemple, qui a de suite trouvé des imitateurs qui boivent gaiement et sans craindre le châtiment céleste, dans la coupe jadis divine. Ainsi tomberont le fanatisme et le mensonge. Ainsi la coupe consacrée à l'imposture servira à porter des sautés à la république et à ses défenseurs. Tous les districts de la Haute-Saône sont aussi épurés. » La Convention n'eut pour cette lettre que des applaudissements.

Le ^ 5 février, le même Bernard écrivait encore, de Dijon, à la société des sans-culottes de Montbéliard : « Je n'ai pas trouvé sur ma route la même énergie, le même culte patriotique qu'à Montbéliard. J'ai vu des croix sur les chemins, des hommes et des femmes sans cocarde nationale, que j'ai fait incarcérer. J'ai vu des prêtres masqués en domino , éclairer, en plein midi, les morts et les vivants avec des cierges, des vêpres et autres bougreries semblables, que vous ne connaissez plus. Je me suis écrié : Où est mon petit Montbéliard, qui va si ô/en/... Cependant, arrivée Dijon, j'y vois avec plaisir le patriotisme et la raison ressusciter ; car la première demande que m'ont fait les corps administratifs, qui sont de ma création, est d'ordonner la fermeture des églises et de chasser les prêtres. Vous sentez que, quoique je ne peux pas prendre un pareil arrêté, je trouverai bien le moyen de satisfaire ces braves gens.... Salut aux braves républicaines qui, par amour pour la patrie, s'occupent à lui faire des défenseurs. Salut enfin à tous les bons sansculottes de bonne foi qui aiment les hommes pour les hommes. Je vous embrasse de tout mon cœur. >>

Partout les proconsuls s'occupaient avec le même respect de la liberté et la même bonne foi, d'anéantir les malheureux restes de l'église schismatique, poursuivie à son tour sous ce nom de fanatisme, dont la tartuferie voltairieune ne prenait plus la peine de cacher le véritable sens. Le député Michaud de Doubs , envoyé dans les départements de l'Indre et du Cher pour remphr la même mission, s'en acquittait avec un zèle qui contrastait singuUèrement avec tant d'homélies dévotes en l'honneur de la primitive Eglise débitées trois ans auparavant , lorsqu'il administrait son dé-

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parlement natal. Maintenant il appelait toutes les rigueurs de ses subordonnés contre les fanatiques qui oseraient s'opposer à la fermeture des églises même constitutionnelles, a Ces ennemis jurés de la raison et de Tégalité, écrivait-il, ces partisans ardents de la tyrannie, ne veulent pas que les églises se ferment, parce qu'ils ont calculé que le despotisme pourrait se rétablir par l'ascendant de la superstition et des préjugés. C'est cette criminelle espérance qui les engage â s'opposer si opiniâtrement à la proscription des momeries du culte romain et à la clôture des temples où elles ont été si longtemps révérées. »

Non content d'inonder de ses arrêtés philosophiques la contrée qu'il était chargé de pervertir, il les envoya encore à Besançon, le 9 novembre 1793 , en invitant le département aies publier, aies afficher, à en propager les principes, a pour achever, disait-il, de détruire les préjugés scandaleux qui dominaient encore les habitants des campagnes. » Comme on hésitait à exécuter ses ordres impies, à Châteauroux, il s'en fit l'exécuteur lui-même et abattit la tète d'une statue de la Vierge, vénérée dans l'église du Bourgueil, faubourg de cette ville, il profana et foula aux pieds les reliques de cette même église, les jeta dans la rivière, et termina cette abominable scène par un de ses discours les plus impies. Chargé plus tard d'une mission analogue dans les départements de la Meurthe et des Vosges, il y apporta la même fureur anti-rehgieuse, et après avoir fait fermer les églises des constitutionnels, il arrêta que tous leurs prêtres seraient consignés à quatre lieues de leurs paroisses. Dorraoy, vaguement informé de ces merveilles par les journaux, brûlait d'en savoir davantage. Il écrivait, le 31 mai 4794, à l'évêque Seguin lui-même, collègue de Michaud à la Convention : « Dis-lui que je suis fâché de n'avoir point reçu des copies des arrêtés philosophiques qu'il a pris dans les départements qui lui étaient échus. » Ces misérables osaient mettre sur le compte de la philosophie leurs attentats les plus sauvages; comme si le philosophisme même du xviii* siècle ne les avait pas flétris ainsi à l'avance , par l'organe de Jean- Jacques Rousseau, dans la Lettre écrite de la Montagne:

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« Les impiétés sont punissables , parce qu'alors on n'attaque pas seulement la religion, mais ceux qui la professent. On les insulte, on les outrage dans leur culte, on marque un mépris révoltant pour ce qu'ils respectent, et par conséquent pour eux. De tels outrages doivent être punis par les lois, parce qu'ils retombent sur les hommes et que les hommes ont droit de s'en ressentir. »

V. La constance religieuse de l'immense majorité de la nation était devenue un véritable scandale pour toute l'armée philosophique. Autorités, clubs, prédicateurs de la Raison envoyés dans les villages, tous se plaignaient à l'envi de l'attachement du peuple pour ses vieilles superstitions et de son peu de goût pour le culte d'une Raison qui lui était cependant présentée sous des traits si raisonnables. Le Comité de sûreté générale, écrivant à tous les districts et leur annonçant que la Convention avait réuni entre ses mains le pouvoir d'enchaîner tous les ennemis intérieurs, leur posait les questions suivantes : « Les comités révolutionnaires ontils été formés partout? La loi contre les suspects a-t-elle reçu son entière exécution ? Les Sociétés populaires exercent-elles partout le droit salutaire de censure? Sont-elles affiliées aux jacobins de Paris? Le fanatisme exerce-t-il son empire dans quelque partie de votre ressort ? Et, dans ce cas , quels sont les auteurs de cette dépravation de l'esprit public? Le mouvement sublime du peuple contre la superstition a-t-il trouvé des obstacles dans son développement ? »

Le district de Besançon répondit : « Il ne s'était établi aucun comité après la loi du 21 mars 4793; mais à la suite de la loi du 14 frimaire, toutes les communes ou à peu près ont établi des comités dont les opérations se sont bornées à mettre les gens suspects en arrestation. C'étaient pour ainsi dire les mêmes motifs pour tous les reclus, et ils ne tombaient que sur ce que les gens n'allaient point à la messe. Or, comme ces motifs ne doivent plus servir de base aux vengeances particulières , le district s'est déterminé à rendre la liberté à ces individus. Le tribunal criminel est à la plus grande hauteur. Son président et l'accusateur public sont deux hommes dignes de remplir les places qu'ils occu-

pent. Il est de toute certitude que le fanatisme exerce tous ses moyens, non-seulement dans une partie de nos montagnes, mais encore dans Tenceinte de cette ville. En vous * transmettant quelques développements sur les principes , les effets ne vous surprendront plus. Le peuple du département du DoubS; jadis sous le despotisme espagnol, loin du centre des lumières et de l'instruction, est plus pénétré des préjugés religieux, plus attaché aux débris du catholicisme que les autres citoyens de Tempire ; et la partie du district placée auprès d'une frontière devenue le repaire d'un assez grand nombre d'émigrés et de prêtres réfractaires, dont quelquesuns pénètrent malgré toutes les précautions, ne montre que trop de répugnance à s'élever à la hauteur des idées actuelles et à goûter ou sentir la vérité. Mais les suites n'en seront jamais à craindre, par l'activité avec laquelle on s'oppose au développement de ces germes dangereux. La terreur et la persuasion sont à Tordre du jour et employées à la fois. Des missionnaires patriotes, joints au tribunal révolutionnaire, se portent encore à l'instant sur les lieux infectés^ et le glaive vengeur de la hberté va frapper sans pitié (à Belvoir) les fanatiques dangereux ou de mauvaise foi, tandis qu'on prodigue l'instruction aux hommes simples et égarés. Les opinions reUgieuses ont toujours contrarié les gouvernements, lorsqu'elles étaient nées avant eux ou subsistent après. La religion cathoUque, par cela seul qu'elle se propose un autre bonheur que celui qui se compose du bonheur public et de la prospérité nationale , est essentiellement opposée à un gouvernement Ubre et démocratique, dont tous les sentiments énergiques doivent être pour la patrie. Il faut donc un autre culte, qui soit plus analogue au nouvel ordre de choses. Mais de quelle manière opérera-t-on la destruction des préjugés parmi des hommes qui y paraissent si profondément asservis? Arrachera-t-on tout à coup le voile qui leur dérobe la lumière, ou laissera-t-on la main de la raison le lever avec ménagement? Le premier moyen peut avoir des dangers, et il a été le prétexte de la Vendée. L'autre , plus lent , paraît plus politique... Les administrateurs désireraient qu'on leur traçât une marche à suivre dans une matière aussi délicatOf

YI. 2

iS CHAPITfiB LU.

Nous avons découvert beaucoup de correspondances entretenues par les parents des émigrés, et beaucoup par les fanatiques avec les prêtres déportés. La liste des suspects n'est composée , pour la majeure partie , que de ces sortes de personnes. »

La conduite de la Convention avait plongé les fonctionnaires patriotes eux-mêmes dans la stupeur et le découragement. Marin , le fougueux agent national du district de Besançon, écrivait, le 28 janvier, à toutes les municipalités et à tous les agents nationaux des communes de son ressort : (( Une négligence impardonnable, un sommeil léthargique, une indifférence criminelle, semblent fermer les yeux aux fonctionnaires publics des campagnes sur les intérêts de la république. Les lois ne reçoivent point d'exécution. N'est-il pas inconcevable que depuis la promulgation de la loi sur le mode de gouvernement révolutionnaire , aucun des agents nationaux n'ait encore correspondu avec moi?.... Je vous déclare que je dénoncerai aux comités de salut public et de sûreté générale tous les fonctionnaires négligents. »

En dépit des nombreuses épurations pratiquées quelques mois auparavant, les municipalités du département entier ne montraient pas plus d'ardeur révolutionnaire. « Vous occupez des places importantes , leur disait la Vedette du i8 mars, une de vos principales obligations est la promulgation des lois; comment vous acquittez-vous de ce devoir? Faites-vous lire les décrets, les faites-vous afficher? Non, vous vous contentez d'entasser les lois les unes sur les

autres La loi révolutionnaire du -14 frimaire est terrible

contre les officiers publics lâches, insouciants ou prévaricateurs. Frères et amis , montrez-vous donc dignes de l'estime de vos concitoyens ; surveillez les aristocrates et surtout les fanatiques ; dites à ces derniers : Soyez bons fils , bons maris, bons frères, bons citoyens ; voilà quelle doit être votre religion ; c'est celle de tous les hommes et de tous les pays ; elle n'a besoin ni d'églises ni de prêtres. »

Dans le district de Baume, les populations ne se montraient pas mieux disposées. Les administrateurs de ce district écrieraient mélancoliquement, le 8 janvier, aux comités de salut

public et de sûreté générale de la Couvention : (( Les Sociétés populaires de Besançon et de Baume ont envoyé dans nos montagnes des apôtres pour y porter le flambeau de la Raison; mais son langage sublime n'a pas trouvé dans les habitants de ces contrées les dispositions propres à le faire fructifier. ))

Le département était parcouru en ce moment par quatre groupes de ces prédicateurs ambulants, au service de la nouvelle révolution philosophique qui venait d*etre décrétée ; et ils s'accordaient tous, dans leurs rapports, sur la nécessité absolue de ménager les esprits , en couvrant encore d'un voile les plans subversifs de la Convention. Le premier groupe était composé de Dessoye, capitaine des douanes^ et de Maillot, curé de Villars-sous-Ecot , envoyés par Bassal et Bernard dans les districts de Baume et de Saint-Hippolyte, pour y visiter les clubs et travailler à rétablissement des comités révolutionnaires. Ils écrivirent au département, le 4 décembre, « qu'ils avaient trouvé les esprits très mécontents et frappés de stupeur, et le peuple dans la persuasion que l'armée révolutionnaire allait détruire tout culte et toute religion ; qu'ils lui avaient fait entendre que si on avait enlevé les cloches, c'était pour en faire des canons et exterminer l'ennemi; que si on lui demandait encore ses vases sacrés, c'était pour subvenir aux besoins de l'Etat; que dans les plus beaux siècles de l'Eglise, ses ministres ne se servaient que de calices de bois ; que si on se déchaînait contre d'antiques abus , c'était parce qu'on voulait que le peuple ouvrît les yeux et qu'il ne fût plus dupe des prêtres et des fripons ; mais que, du reste, il pouvait se rassurer complètement sur la liberté de son culte. » Maillot, à qui son caractère de prêtre commençait à peser, ajouta personnellement à ce rapport : « Quoique patriote trois ans avant la Révolution, temps auquel je me sauvais à Bâle pour faire imprimer un ouvrage destructeur des abus ecclésiastiques; quoique ayant travaillé constamment et en tout genre , depuis le commencement de la Révolution, pour la chose publique > quoique membre de presque toutes les sociétés républicaines du département et même fondateur de plusieurs, comme je

20 CHAPITRB L1X.

suis d'une caste devenue odieuse, je dois déclarer que je suis et serai toujours soumis respectueusement à toutes les lois ; que je prêcherai toujours la morale de la liberté et de l'égalité : heureux si par ce témoignage je puis prouver à l'univers que tous les enfants de Lévi ne sont pas frappés de la lèpre anti-sociale. »

Le second groupe de philosophes prédicants se composait aussi d'un prêtre et d'un douanier, Melchior Proudhon et Yard, envoyés par la société montagnarde de Besançon dans les cantons de Maiche, du Russey et autres contrées fanatisées, avec la mission expresse « de détruire les erreurs et les préjugés, d'y faire succéder les lumières de la raison, l'amour de la vertu , de la hberté et de l'égalité , qui doivent être le véritable culte des hommes libres, et de raviver les Sociétés populaires. » Ils écrivaient, de leur côté, au déparlement , le 3 décembre : « A Flangebouche , Loray et Avoudrey, nous n'avons trouvé que des gens doux et tranquilles, allant à la messe du prêtre constitutionnel, et qu'on n'irriterait pas sans inconvénient et sans danger sur les préiugés et les erreurs de leur religion; nous nous sommes bien gardés de leur parler dans des termes qui auraient pu les choquer, et nous sommes venus à bout de les décider à remettre au comité révolutionnaire tous leurs calices , ciboires et ostensoirs d'argent. Etant allés de là à Morteau , nous avons fait arrêter par la Société populaire de cette ville que toutes les communes du canton enverraient au département leurs vases sacrés , et que pour le culte on ne se servirait plus que de verre, de bois ou d'étain. » Les commissaires ajoutaient qu'il n'était pas encore possible de se passer de prêtres ; « qu'il fallait les tolérer pour entretenir la paix, et que les citoyens étaient disposés à faire les plus grands sacrifices , mais qu'ils voulaient qu'on leur permît d'entendre la messe; qu'avec des promesses à cet égard ils avaient rassuré les patriotes chancelants à Morteau, à Noél-Cemeux, à la Chenalotte , au Barboux et au Bélieu. Qu'ils avaient également tranquillisé sur la perte de la religion les autres cantons des montagnes, et obtenu partout l'abandon des vases sacrés en or et en argent, le peuple ayant senti lui-

même que la religion ne dépendait pas de ces objets ; qu'ils avaient engagé les comités révolutionnaires du district de Saint-Hippolyte à se montrer moins sévères à Végard des personnes qui étaient seulement fanatiques et n'avaient jamais manifesté leurs pensées ; enfin que partout ils avaient trouvé le peuple raisonnable, et qu'avec Taide de l'instruction on finirait par en faire de bons citoyens. »

Deux membres du club de Besançon, Trinque et Brunet, envoyés en mission en même temps que leurs collègues Yard et Proudhon, philosophaient séparément et n'ont laissé aucune trace de leur mission .

Le quatrième groupe d'apôtres était composé de Grosjean, président, et de Renaud, de Quingey, procureur général du département. Revenus de leur tournée le 31 décembre, ils exposèrent à leurs collègues a qu'ils avaient parcouru les communes de Morteau, Jougne, Mouthe, etc. ; qu'ils y avaient fait tous leurs efforts pour abattre le fanatisme^ qui dominait encore dans les montagnes, et en même temps pour paralyser les perfides alarmes qu'on cherchait à inspirer aux citoyens, en leur insinuant que la Convention voulait absolument abolir la religion, d

Le district de Saint-Hippolyte restait le plus difficile à conquérir à la philosophie nouvelle. Le 3 novembre 4793, le comité révolutionnaire et le juge de paix de Maiche écrivaient ensemble au département : « Le comité et les Sociétés populaires ne peuvent plus contenir les fanatiques. Ils craignent d'être obligés derenouceràleur foi. Les bulletins de la Convention les ont jetés dans un désespoir qui tient de la rage. Tl serait à propos d'envoyer de la force armée. » Ce fut alors que le département, aux abois, pria le club de Besançon d'envoyer dans ce pays quatre missionnaires de la Raison et leur donna les instructions déjà citées. Le 18 février 1794, Magnin-Tochot , envoyé avec d'autres commissaires de Pontariier à Saint-Hippolyte, écrivait aussi au département : <( Les deux tiers des individus de c^ district sont aristocratico-fanatiques ; l'autre tiers, à l'exception d'un très petit nombre, sont modérés et trop subordonnés aux prêtres, qui ne leur ont jamais inculqué les

principes de l'égalité ni du vrai républicanisme. Les Sociétés populaires sont gouvernées par eux. Tout ce qui n'est pas la proie du fanatisme ancien l'est des prêtres soi-disant constitutionnels. L'esprit public ne vaut rien. Il faudrait transférer le district à Maiche, renouveler les administrations du district et de presque toutes les communes , établir une correspondance suivie entre les Sociétés populaires des montagnes et les jacobins de Paris, Besançon et Ornans, en éliminer les prêtres et envoyer des commissaires dans chaque canton pour prêcher la liberté et l'égalité. » Le département répondit : « Nous sentons, comme vous, combien il est ridicule de voir encore dominer une caste fourbe et imbécile, dont tous les principes tendent à arrêter le progrès de la Révolution, en retardant l'instruction du peuple et en propageant les erreurs du fanatisme. Vous avez parfaitement développé les causes du mauvais esprit qui règne dans cette partie du département et les moyens d'y remédier. Nous avons communiqué votre lettre au représentant du peuple, qui nous a promis de s'en occuper. »

Toutes les batteries de la Convention n'étaient pas de trop, comme on le voit, pour réduire une race si opiniâtre, et il reste à voir maintenant comment et avec quel succès on les fit jouer dans le département du Doubs.

VF. L'abrogation des expressions chrétiennes dans le langage, quoique l'une des mesures les moins odieuses , ne reçut guère d'exécution que dans la sphère administrative. On ne s'y contenta pas de tout dater d'après la nouvelle ère et le nouveau calendrier, mais encore la ferveur philosophique fit adopter une formule puérile de respect, une sorte d'amende honorable, toutes les fois qu'on se trouvait obligé de citer une date antérieure à l'avènement de la répubhque, et pour laquelle, par conséquent, le nouveau calendrier ne pouvait être d'aucun usage. Alors les jacobins purs, comme les personnages officiels, ne manquaient jamais de prononcer ou d'écrire entre parenthèses : [vieux style) ou [style esclave) ou (style hypocrite) ou [style barbare) , ce qui ne laissait pas d'être à la fois très sot et très ennuyeux.

11 fallut quelque temps aux simples districts pour se mettre

au niveau de toutes ces réformes. Une première circulaire, -qui leur fut adressée par le département^ le 23 octobre, pour les inviter à provoquer le changement des noms de commune contraires au sens républicain^ resta incomprise. Les districts, n'ayant pas saisi ce qu'on voulait, répondirent naïvement qu'ils ne connaissaient aucun nom de ce genre dans leur ressort Ghàtillon-le-Duc échangea cependant sa couronne ducale contre le nom de Bellevue. Valleroy devint Val-Libre, et la Tour-de-Sçay, trouvant, sans doute, qu'une tour était quelque chose de trop essentiellement féodal, prit le nom de Sçay-la-Montagne. Deux notables patriotes crurent devoir faire aussi aux circonstances le sacrifice de leurs noms de famille. Cl.-Jos. Roy, ex-religieux bernardin, de Montandon, déclara au district de Saint-Hippolyte que :8on nom se trouvant en contradiction manifeste avec le nouvel ordre de choses, il prenait le nom de Libre. Pour le même motif, Bailly, procureur syndic d'Ornans, échangea son nom pour celui de Brutus. Ce baptême philosophique ne se fit pas sans cérémonie, et le département adressa au vieux procureur du roi, à cette occasion, le compliment suivant : « Nous ne pouvons qu'applaudir aux efibrts de ton district pour secouer le joug des préjugés et les erreurs du fanatisme, qui, dans tous les temps , ont servi utilement le despotisme et l'ambition des prêtres qui se coaUsaient pour opprimer les peuples. Ton dévouement à la chose publique nous dispense de t'engager à multiplier les moyens qui sont en ton pouvoir pour éclairer le peuple de ton ressort. Le nom de Brutus, que tu viens de prendre, nous assure d'avance de ton zèle, puisqu'en adoptant ce nom, si cher à tous les amis de la Uberté, tu as dû calculer l'étendue des devoirs qu'il t'impose pour en soutenir la gloire. »

Le département, voyant que sa première circulaire n'avait pas été bien comprise, en adressa, le 23 janvier, une seconde, beaucoup plus claire, à toutes les municipalités. « Citoyens, disait-il, nous n'avons vu que trop longtemps des êtres orgueilleux et dominants, que l'ancien régime qualifiait de seigneurs, forcer des communes à changer de noms ; un clergé fanatique et ambitieux, des moines avares et sor-

dides, contribuaient aussi à ce genre d'humiliation. La Convention nationale a bien senti qu'il était temps d'extirper ces derniers vestiges de l'esclavage ; aussi, par un décret du 22 février n93, a-t-elle chargé le comité d'instruction pubhque de la confection d'un dictionnaire de toutes les communes, et de lui présenter la liste des noms susceptibles de réforme. Un second décret, du A frimaire, auquel est annexé le nouveau calendrier, ne reconnaît plus de ces indications insignifiantes, que les fanatiques, de concert avec les faiseurs d'ahnanachs, plaçaient à leur gré pour satisfaire les dévotes. Oui, citoyens , le républicanisme et la raison les désavouent hautement ; et aujourd'hui que le peuple est élevé au sentiment de ses droits, et que les communes sont débarrassées de leurs seigneurs et des moines, qui ne les voyaient que pour sucer le fruit de leurs travaux, elles n'hésiteront 'pas à changer des dénominations avilissantes que les siècles de l'ignorance et du cagotisme auraient pu leur faire adopter. Si donc une commune avait porté jusqu'à présent le nom de Saint-Paul, et qu'elle voulût se borner à supprimer le mot saint , elle examinera si son territoire avoisine un fleuve, une rivière, une montagne ou une plaine, et elle ajoutera au mot Paul celui du fleuve, de la rivière, de la montagne ou de la plaine. Nous vous prions de communiquer la présente à la Société populaire de votre commune. Le comité d'instruction désire qu'elle exprime son vœu sur ces changements, et nous espérons que vous vous réunirez à elle pour agir de concert en cette circonstance. ))

Cette fois, il était impossible de se méprendre. Sans même user du tempérament indiqué par l'administration, Saint-Vit s'empressa de prendre le nom de l'Egalité-sur-le- Doubs, Saint-Hilaire, celui de Mont-Libre , Saint-Point , celui de Port-du-Lac, les Granges-Sainte-Marie , celui de Mont-des-Lacs, Saint-Antoine, celui de Rougebief. Saint- Gorgon devint Gorgon-en-Montagne , Sainte-Colombe, Colombe-sur-le-Drugeon ; mais Saint-Julien , Saint-MauriceJ Saint-Juan et Saint-Georges gardèrent bravement leurs anciens noms. Saint-Hippolyte , par le plus malheureux de

Cni.TB DB LA RAISON. GUBBRB AU CHRISTIANISHB. 25

tous les choix, se décerna le nom de Doubs-Marat. Ce nom, formé d'un accouplement si étrange pour l'oreille , resta infligé à cette petite ville pendant plus d'un an^ et lorsque Marat fut ramené aux gémonies, sa véritable place, comme i cette époque les saints se trouvaient encore proscrits , la pauvre ville dut se contenter du nom d'Hippolyte.

Mais cet hommage au plus immonde des révolutionnaires n'était pas le seul qu'il devait recevoir dans le Doubs. Le 28 mars, la municipalité de Besançon décida, sur la demande des médecins des hôpitaux de la ville, que l'hôpital Saint-Jacques deviendrait l'hôpital de la Montagne; celui du couvent des bénédictins, l'hôpital de l'Egalité, celui de la Visitation, l'hôpital des Sans-Culottes, et celui de Saint- Louis, l'hôpital de Marat.

Le V* mai, le club de Besançon se plaignit à la municipahté de ce que plusieurs rues de la ville conservaient encore des noms de saints ; la municipalité décida aussitôt que la Société populaire, le département et le district, seraient invités à envoyer des commissaires pour se concerter avec ceux de la municipalité, sur les nouveaux noms à substituer à ces dénominations fanatiques.

Des innovations si judicieuses demandaient un couronnement que le département se chargea bientôt de leur donner. Le 23 mars, Quirot jeune fit observer à ses collègues qu'il était blessant pour un œil républicain, de voir leurs anciens prénoms continuer à figurer dans tous les actes administratifs ; et il leur proposa de les remplacer parles noms qui avaient la consécration du nouveau calendrier. « Cette proposition, ajoute le secrétaire du département, conforme au vœu de tous les membres du directoire, a été accueillie avec transport. En conséquence, chacun de ses membres a adopté, soit d'après le jour de sa naissance, soit d'après les époques des noms qu'il portait ci-devant , les noms qui suivent : Sauge Roland, Romarin Dangel, Fra^emtV^ Galamard, Pavot Quirot, Laurier-Thym Gouvemet , Grenade Blondeau, Frêne Battandier, Coriandre Ravier, et Endive-Potiron Hannier. »

Le district de Quingey suivit seul ce bel exemple, et compta à la fois trois Romarins (Roze, Paturot et Renaud),

et trois Pavots (Gauthier, Petitviennet et Dugourd). Une partie seulement des membres de la municipalité de Besançon suivirent le torrent et se trouvèrent métamorphosés en Romarin-Cèdre Robert, Pavot-Zinc Pion , Asperge Détrey, Potiron Considère, Pioche Ebinger, Salpêtre Laude, Blé Mandrillon, Cèdre Barret, Scévola Goste, Coriandre Boissenet, Curtius Bullet, Capillaire Morizot, Pavot-Laurier Dormoy, ex-prêtre, Granit-Coriandre Pras, Pavot Villars , Coriandre Monnoye, Coriandre Ranfin, Coriandre Marchand, Pavot Guyenot, Pavot Huguet, et Sucrillon Doney. Heureusement aucun d'eux n'était né le jour consacré au cochon ou au fumier.

La population ne se laissa gagner ni par la séduction ni même par la peur à cette innovation voltairienne. En compulsant les registres de naissances de cette époque , on voit avec plaisir que, même à Besançon, les pères continuèrent, avec le double courage de l'affection et du bon sens , à ne donner à leurs enfants que les vieux noms du calendrier chrétien. Sur un grand nombre de feuillets qui ont passé sous nos yeux, nous n'avons aperçu qu'une modeste Giroflée, une Groseille et un Viala; encore les familles prudentes n'avaientelles admis ces trois noms qu'à titre de complément, à la suite d'un ou deux noms de saints ou de saintes, et, selon toute apparence, uniquement pour ne pas trop déplaire à tous les Pavots et à tous les Coriandres de l'administration municipale.

Cette farce, qui semblait avoir été imaginée pour divertir les ennemis de la France, ne dura que quelques mois. L'un des premiers actes de la Convention , lorsqu'elle commença à reprendre possession d'elle-même, fut de décréter, le 23 août 1794, qu'aucun citoyen ne pourrait porter d'autres nom ou prénoms que ceux de son acte de naissance, et que ceux qui les avaient quittés étaient tenus de les reprendre sous peine de six mois d'emprisonnement et d'une amende. Il est à croire que cette double menace n'était même pas nécessaire pour faire rentrer dans le néant tous ces légumes philosophiques, et qu'il tardait déjà à ceux qui les portaient d'en être débarrassés. Les membres du département s'em-

pressèrent de faire amende honorable en déclarant, le 28 août, « qu'ils n'avaient changé de noms que parce qu'ils croyaient que l'obligation leur en était, en quelque sotte, imposée d'après le nouveau calendrier. )> Ils auraient pu ajouter, pour leur justification, qu'ils n'avaient faitque suivre l'exemple du représentant de la Convention elle-même, Bernard, qui avait aussi échangé ses noms d'Adrien-Antoine contre ceux de Pioche-Fer^ si bien assortis à la dureté de son caractère.

Vil. Plusieurs mois s'écoulèrent avant qu'on songeât dans le Doubs à suivre le nouveau code de l'instruction publique. Les difficultés que rencontrait partout l'application de cette loi y étaient encore plus considérables qu'ailleurs. Un très grand nombre d'instituteurs, restés fidèles à la foi orthodoxe, avaient été forcés de quitter leur carrière ; les autres, attachés au service de l'Eglise schismatique et choisis par les intrus , n'étaient guère plus propres à devenir des professeurs de morale républicaine ou indépendante. Quelquesuns sans doute, entraînés par l'âge ou la fougue du caractère, étaient disposés à suivre la Révolution dans tous ses écarts ; mais les plus intelligents parmi ces derniers étaient devenus des administrateurs; et les autres, peu aptes par leurs goûts mêmes à rester dans l'atmosphère paisible d'une petite école, avaient été presque tous enrôlés, par choix ou par force, dans les nombreuses armées de la république.

On était encore si loin des vues de la Convention, au mois de décembre 4793, que la commune très cathohque de Rosières ayant demandé au district de Saint-Hippolyte, pour son instituteur, l'autorisation de- {Continuer ses fonctions, le district soumit cette demande, à y intrus de Provenchère, chargé de desservir Rosières. Celui-ci répondit : a Le citoyen AUemandet ne croit pas pouvoir permettre la continuation de l'école, parce qu'elle est mêlée d'enfants de patriotes et de fanatiques, et parce qu'il faut que le maître d'école ait un certificat de civisme avec l'approbation du conseil épiscopal. » Le district se borna à exiger de l'instituteur le serment de liberté et un certificat de civisme, que l'honnête municipalité ne manqua pas de lui délivrer. La

fidélité religieuse de cette commune exaspérait les intinis du voisinage; et, le 14 février, AUemandet écrivit au département : « Il y a quelque temps, le desservant de Solemont est venu me trouver en me disant qu'il fallait aller ensemble à Rosières pour y interdire l'école publique, sous le prétexte que le maître y instruit les enfants des fanatiques et des patriotes , et pour fermer l'église de cette commune et en emporter les vases sacrés, afin que l'espoir d'y trouver tous les objets nécessaires au culte n'y attire pas quelques prêtres réfractaires qui pourraient facilement se retirer dans cette commune , la population y étant presque toute fanatique ; mais j'ai pensé qu'il ne fallait rien précipiter sans votre avis. J'y suis allé seul, et j'ai remarqué qu'Honoré Sainthon, maire de la commune , très fanatique, chargé ci-devant des fonctions de recteur d'école à l'église, ne s'y est point présenté lorsque j'ai voulu officier, et j'ai été obligé de me servir d'un passant pour sonner et servir ma messe. Je vous prie de me dire si j'ai droit à un traitement pour cette desserte, quoique la municipalité et les habitants n'aient pas eu recours à mon ministère. »

Ce fut seulement le 22 février . que le district de Saint- Hippolyte envoya aux communes la loi du 18 décembre sur l'enseignement, et il accompagna cet envoi de l'avis suivant : « Nous regardons comme inutile de vous observer que nous ne permettrons pas que ce grand art soit exercé par des individus qui auraient donné le plus léger regret à l'ancien régime, ou qui auraient donné dans le fanatisme, de même que ces patriotes de nouvelle création. » A ce compte-là il aurait fallu fermer le peu d'écoles encore ouvertes. Mais heureusement, les communes paraissaient tenir assez peu de compte de toutes ces énergiques proclamations. Quinze jours après la circulaire du district. Châtelain, agent national de Belleherbe, écrivait à cette administration : (( Notre commune est toujours fanatisée ; l'on a enterré une femme ; c'est le maître d'école qui a chanté les vêpres des morts. Nous avons un curé qui fait toutes les fonctions pour les patriotes, et tous les autres n'entrent pas à l'église. Le 19 ventôse j'avais posé des affiches pour as-

sembler toute la commune. Il s'est trouvé bien peu d'habitants et même de municipaux. Jugez de mon embarras, n

Le 12 mars, on voit la commune de Blancheroche choisir pour son instituteur Biaise Châtelain, procureur syndic du district, et ce révolutionnaire, déjà meurtri par les soubresauts de la politique, revenir sans regret à son humble et ancienne profession. Le 9 mai, la municipalité du Bizot se décide enfin à répondre à la circulaire du 22 février et elle écrit au district : « Nous avons fait lecture du décret sur l'organisation de l'instruction publique dans une assemblée générale des habitants, et nous avons fait observer aux pères, mères, tuteurs et curateurs, que ceux qui ne se conformeraient pas aux dispositions de cette loi seraient dénoncés au tribunal et punis. Malgré cela, il n'y en a eu aucun qui ait envoyé ses enfants à l'école ou même qui les ait fait inscrire sur les registres ouverts à cet effet. Nous avons deux instituteurs qui sont prêts à recevoir les enfants. »

Le 8 juin, en réponse à la même circulaire, Renaud, agent national de lUaimbois-du-Miroir, écrit au district : « L'instruction de la jeunesse est en activité dans notre commune, mais peu de pères et de mères y envoient leurs enfants. C'est moi qui suis l'instituteur; je n'ai que quatorze écoliers, tandis qu'il y en a au moins trente-cinq à quarante qui sont dans l'âge de fréquenter l'école. Quelques-uns ont fait la déclaration de leurs enfants négative, d'autres n'ont point fait de déclaration. Ils ont en horreur la bienfaisance nationale au lieu d'en profiter. Notre municipalité indignée te prie de lui faire savoir quelle mesure elle doit prendre à cet égard. »

Le même jour, Chopard, agent de la Bosse, écrit : « Il ne s*est présenté aucun instituteur, de même qu'aux Essarts- Cuenot. Après plusieurs invitations faites aux pères et aux mères, de déclarer les enfants qu'ils veulent envoyer aux écoles, ils s'y refusent tous, à l'exception des officiers municipaux. »

Le i 1 juin, les agents nationaux de Frambouhans, de Mont-de-Laval, de Montandon, du Barboux, de Yaudoneourt, de Neuvier, de Soulce, de Dampierre et de Rosureux,

écrivent qu'il ne s'est encore présenté dans ces communes aucun candidat pour les fonctions d'instituteur et d'institutrice. Les agents de Noirefontaine, de Noël-Cerneux et des Bréseux annoncent que dans leurs communes c'est encore pis. Les municipalités ont refusé de s'occuper de la loi. Messagier, agent de Mathay, écrit, le même jour, que trentesix ménages ont fait inscrire leurs enfants ; que sept ne l'ont pas encore fait, et que la municipalité a choisi un instituteur. Mais une note envoyée au district, quelques jours après, probablement par la municipalité elle-même, nous apprend qu'il ne s'est réellement présenté dans cette commune, pour exercer les fonctions d'instituteur et d'institutrice, que des individus infirmes et incapables.

Le 25 juin, l'agent d'Ecot mande « qu'il y a un instituteur dans sa commune; mais que les parents ont dit qu'ils avaient besoin de leurs enfants et qu'ils ne les enverraient à l'école que si on les y forçait. » Le 22 juin, la municipalité du Bizot récrit au district : « En exécution de votre lettre du présent mois qui nous prévient que peu de communes se sont conformées à la loi sur l'instruction, nous vous informons que dans notre commune nous avons deux instituteurs tout prêts à enseigner; mais jusqu'à la réception de votre lettre, il n'y avait encore aucun père, mère, tuteur et curateur qui se soit conformé à la loi. En conséquence, nous avons fait assembler de nouveau les pères et mères qui avaient des enfants dans le cas d'être enregistrés ; mais le plus grand nombre s'y sont refusés. La veuve Abis a déclaré qu'elle voulait savoir sur quels livres on voulait les faire étudier, et comme les autres, qu'elle n'avait pas besoin d'instituteur. » Le district mit en note au bas de cette lettre : Les faire juger suivant la loi, après mandat d'àmener devant le directeur du jury. Il faut un exemple.

Les autres districts présentaient le même spectacle , et l'état de l'enseignement n'était pas moins lamentable dans les villes que dans les campagnes. On peut juger de ce qu'était devenu le plus bel établissement d'instruction du département, le grand collège de Besançon, par la lettre suivante, adressée, le il juillet 1794, par l'agent national

Chazerand, à Tex-prôtre Proudhon, run des principaux professeurs de cette maison : <( Une chambre au collège t'est parfaitement inutile. On assure que tu n'as qu'un écolier et même point, ce qui n'exige ni chambre ni classe. » Les collègues de l'abbé Proudhon , Dormoy , Vuillemin, Charles, prêtres apostats comme lui, Briot et autres, avaient également trouvé dans le public le juste degré de confiance qu'ils méritaient.

Vlll. Pendant que la Convention se faisait apporter, par des hommes scandaleusement afiublés de chapes et de chasubles, les vases sacrés des églises de Paris, les autorités du Doubs, comme on l'a déjà entrevu, ne procédaient à la même spoliation qu'avec les ménagements dus à la piété de ces contrées; et c'était l'exemple de la primitive Eglise, plutôt que celui des sacrilèges mascarades de la Convention, qu'on invoquait encore pour les déterminer à livrer toute leur argenterie religieuse à l'insatiable Monnaie. Cependant le langage officiel, dans les provinces, se rapprochait chaque jour davantage de celui de Paris. Le conseil général du département du Doubs étant réuni le 16 novembre 1793, un des membres fait observer « que lors de la suppression du chapitre métropolitain, on a laissé pour le service de la paroisse épiscopale une très grande partie des vases et autres eflets d'argenterie, à raison du grand nombre de vicaires qu'avait l'évêque ; mais qu'aujourd'hui que les vicaires ne subsistent plus, cette argenterie, ainsi que les ornements en or et en argent, ne sont plus nécessaires et doivent être employés utilement pour le service de la république, ainsi que tout ce qui se trouve également de superflu dans les autres paroisses de la ville. Il propose donc d'en tirer tous ces objets et de les adresser à la Convention nationale. » Le conseil, adhérant avec empressement à cette motion, déclare aussitôt (( qu'on ne doit laisser pour les cérémonies du culte que ce qui lui est absolument nécessaire ; qu'il n'est pas même besoin que les vases et ornements soient en or et en argent; que l'Etre Suprême reçoit également tous les vœux, de quelque manière qu'ils lui soient adressés ; que le luxe qui s'est introduit dans les égUses n'a été que l'ou-

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vrage de la vanité et de l'orgueil des ministres du culte, et pour mieux en imposer à la crédulité du peuple; que l'auteur de la religion catholique n'ayant jamais prêché que l'humilité, c'est même suivre son exemple que de supprimer tout ce qui ne sert qu'à entretenir la superstition ; que s'il en était autrement, les cérémonies qui se pratiquent dans les églises pauvres n'auraient pu avoir aucun mérite aux yeux de la divinité ; que d'ailleurs le bandeau de la superstition est déchiré et que la vérité seule règne aujourd'hui. En conséquence, le conseil décide que le citoyen Michaud^ l'un de ses membres, procédera ^ avec un membre de la municipalité de Besançon, à l'enlèvement de tous les vases, calices, encensoirs et autres meubles en or, aident et cuivre , tant de l'égUse métropolitaine que des autres églises de Besançon; qu'ils n'y laisseront provisoirement qu'un calice, un ciboire et un ostensoir les plus simples, en attendant qu'on les remplace soit en étain^ soit en d'autres matières, et que tout le reste sera transmis à la Convention; que toutes les municipalités du département sont également invitées à remettre l'argenterie et le cuivre de leurs églises à leur district ; que les objets qu'elles auront fournis seront remplacés aussitôt par d'autres en métal ou autre matière ; et, enfin, que cet arrêté sera pubhé et affiché dans toutes les communes. »

Le 23 novembre, le procureur général invite le département à compléter cette mesure, en s'occupant immédiatement des moyens de remplacer par des ustensiles plus grossiers les vases sacrés retirés des églises; et le conseil, « considérant que les calices, ciboires et ostensoirs peuvent s'exécuter en verre, et qu'ils seraient plus agréables et plus propres qu'en métal, arrête que le citoyen Blondeau aîné sera invité à faire fabriquer, à sa verrerie de Bief-d'Etoz, des modèles de la forme la plus soUde et la plus convenable ; que ces modèles seront présentés au département, qui fera choix de ceux qui lui paraîtront réunir le plus d'avantages et traitera ensuite pour l'acquisition d'une quantité déterminée. 0

Le 9 décembre, Michaud, assisté du municipal P.-Gh. Molle^

procéda dans toutes les Eglises de Besançon à renlèvement^ non seulement des vases sacrés et autres objets d'argenterie, mais encore des vêtements sacerdotaux brodés en or ou en argent, en laissant provisoirement quelques calices et ciboires « qu'il vint remplacer, le 27 février suivant, par des calices et des ciboires en verre. Le conseil épiscopal était parvenu à préserver jusqu'à cette époque une notable partie des richesses artistiques de l'ancien chapitre métropolitain ; il fut obligé de tout livrer. La pesée des objets en cuivre, lustres, statues et chandeliers, s'éleva à près de quinze cents kilogrammes. On eut encore à déplorer la perte d'un ostensoir, très curieux monument de l'art gothique, orné de cristal de roche et appartenant à l'hôpital Saint-Jacques.

Dans le district de Besançon, les communes de Champagney, Recologne, Pouilley-les- Vignes et Moncley, paraissent seules avoir répondu à l'invitation du département. Elles envoyèrent neuf kilog. d'argenterie, dont le détail se trouve inscrit sous ce titre dans les papiers administratifs : Etat des bébés en argent et vermeil servant ci-devant au culte catholique, déposés par les communes au directoire du district de Besançon. Le tout livré, le 4 nivôse an 2, aux citoyens Trot et Megevand^ pour la fabrique dhorlogerie.

Le district de Baume transmit^ le il décembre, au département dix-huit kilog. d'argenterie provenant des églises de Baume, Pierrefontaine, Laviron, Sancey, Rougemont, Clerval et Vyt-lez-Belvoir.

Le 27 novembre, la municipahté d'Oruans chargea le maire, J.-Et Colard, l'officier municipal P.-F. Oudot, et le notable Denis-Jos. Bon, « de procéder au dépouillement de toutes les matières nationales d'or et d'argent destinées au culte dans la ville, sauf à la république à remplacer ces objets comme elle l'entendrait. » Les trois commissaires remirent, le 11 décembre, entre les mains de Gouvernet et de Bourgeon, délégués du département, dix-huit kilog. d'argenterie, provenant de l'église paroissiale et de diverses chapelles. Le district d'Omans trouva que le dépouillement n'avait pas été assez complet, et il poussa la municipalité à commettre une odieuse profanation. Maire et Boulet père, chargés de

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