VI
Vaccomplir, en rendirent compte ainsi au conseil municipal, le 45 décembre : « Sur le désir exprimé par le district, nous avons procédé, au nom de la commune, au dépouillement d'une momie dite sainte Colombe, transférée du ci-devant oratoire des Ursules sur un autel de l'église paroissiale, à l'effet d'enlever, pour la république, les ornements, dorures, pierreries et autres objets de luxe dont une sainte ne doit pas rester décorée dans la république de la Raison, qui régit les Français. » Après cet beureux début, les facétieux philosophes exposent qu'ils ont arraché les voiles de gaze d'argent dont la momie était enveloppée , lui ont enlevé tous ses vêtements, ses galons, ses coussins de velours et l'ont ensuite fait replacer dans sa châsse. Ils finissent en annonçant avec tristesse que les pierres fines sur le produit desquelles on comptait, se sont trouvées n'être que de simples cailloux du Rhin et de faux grenats. Cette honteuse expédition resta donc à peu près sans profit. Par un dernier reste de foi, dont il faut lui tenir compte, la municipalité d'Ornans rejeta dans la même séance la motion d'un de se» membres qui demandait l'enlèvement du Christ placé dans la salle de ses réunions.
Le district de Pontarlier, après avoir envoyé au département, le 18 décembre 1793, dix-sept kilog. d'argenterie et un coUier de perles fines provenant des églises de la ville, adressa, le ^ janvier suivant, à toutes les municipalités de son ressort un nouvel appel, dont le fruit fut un nouvel envoi de trente-six kilog. d'argenterie à la Monnaie de Paris. « Ce sont, écrivait le district, les derniers hochets de la superstition qui restaient dans notre ville et le dictrict, les dépouilles volontaires de vingt conununes ; leurs saints d'or et d'argent sont descendus du paradis pour envoyer à tous les diables les ennemis de notre révolution (i). » En réalité, ce dépouillement était loin d'être aussi volontaire qu'il plaisait au
(i) Ces communes étaient Levier, Montbenott, Liévremont, Doubs, les Allemands , ChapeUe-d'Huin , la Cluse , les Verrières , Monlperreux, la GrandXombe, Arçon, Gourvière, les Grangettes, Bulle, Vaux, l'Abergement, la Chaux, Bannans, Giiley et Pontarlier.
district de le dire; et, le 47 février, l'agent national del'Abergement avouait qu'une grande partie des habitants de sa commune s'y étaient fortement opposés, en demandant qu'on attendit un ordre formel. « Jusqu'à ce jour, écrivait, le 20 avril, Sancey, officier municipal de Pontarlier, la philosophie avait été obligée de transiger avec la superstition ; il restait encore cinq calices, un ciboire, un ostensoir ; ces objets ont été enlevés, sur ma réquisition. » Le zèle qui dévorait les administrateurs du district de Pontarlier ne pouvait se contenir dans les limites de leur ressort; et, le 4 avril, ils dénoncèrent au district d'Arbois la commune de Grozon comme ayant enfoui toute l'argenterie de son église pour la soustraire aux besoins urgents de la patrie, « afin, disaient-ils, que le district fit punir les auteurs de ce forfait national. »
Il ne reste qu'une seule trace d'ofi'randes de ce genre dans le district de Quingey. Le 21 mars, P. Menneguin, officier municipal de Rurey, vint, suivant les expressions du secrétaire du département, ((faire hommage à la patrie des instruments que le luxe religieux avait consacrés au culte extérieur. »
Dans le district de Saint-Hippolyte, on ne trouva guère plus d'empressement. L'intrus Rochet vint seul , le 2 décembre, apporter au département un calice et un rehquaire au nom des communes de Gharmoille et de Yaucluse. En fait de dépouillement et de sacrifice, la commune de Mandeure, récemment annexée à la France, avait un arriéré considérable à combler, et son ex-conseiller Petitcolas le lui fit bien sentir en lui écrivant, le 23 décembre : « Citoyens, frères et amis, le représentant du peuple Bernard attend de votre patriotisme que vous déposiez sur l'autel de la patrie l'argenterie superflue de votre église ; il m'en parla hier, et je lui promis de vous en écrire. Voyez, citoyens , quels sont les objets qui peuvent être inutiles à votre culte; vous me les adresserez, et Bernard sera convaincu qu'on ne peut vous solliciter en vain de donner des preuves d'attachement à la patrie. — Pury. » « Le lendemain, ajoute M. Bouchey, la municipalité arrêta qu'il serait remis au citoyen Pury un
calice et un reliquaire d'argent. Ces objets devinrent la proie de Bernard et de ses familiers qui les remplacèrent sur l'autel de la patrie par quelques assignats dépréciés ; et, en 1799, la commune de Mandeure racheta son calice de Petitcolas, pour 80 livres, prix nominal auquel il se Tétait adjugé. Tous les vases sacrés de l'église catholique de Montbéliard avaient été offerts à Bernard par Cordienne, curé et procureur de la commune, mais ils avaient été refusés pour leur peu de valeur. C'étaient des vases en cuivre et en étaiii qui existent encore aujourd'hui. »
En récapitulant le nombre des communes qui avaient cédé aux instances du département ou des districts et livré leurs vases sacrés, on voit que ce nombre total ne s'éleva pas même à quarante. Ce fut pour les autorités une véritable déception. Une correspondance mélancolique s'échangea à ce sujet, dans le courant de janvier, entre Blondeau aîné et le district de Pontarlier. « Conformément à un arrêté du département, écrivait le premier , je vous envoie une petite caisse de calices et de ciboires de verre. J'aurais fait la pacotille plus considérable si l'échange de ceux d'or contre ceux de verre se soutenait ; mais je crains que les dispositions à ces sacrifices ne soient bien affaiblies. J'ai fait interrompre cette fabrication, sauf à la reprendre dans des circonstances plus favorables. » « Nous avons reçu, répondait le district, la caisse contenant 184 calices et 7 ciboires ; nous les distribuerons aux communes qui se sont dépouillées de leur argenterie et qui le feront dans la suite ; mais cela ne prend pas. Cependant nous ferons tout pour les y décider; mais il faut du temps. »
Le citoyen Blondeau ne fut pas heureux avec sa verrerie ecclésiastique. Lorsqu'il présenta la facture des objets qu'il avait livrés, le département lui répondit, le il février, par l'arrêté suivant : « Vu Tétat des calices et ciboires fournis par le citoyen Blondeau, montant à i ,787 livres , le directoire , considérant qu'il n'a aucun fonds , que cependant ces objets sont nécessaires , puisqu'ils procurent à la république un échange avantageux, en ce que les habitants encore accoutumés au culte catho-
lique, assurés de trouver des meubles de verre, apporteront en remplacement leur argenterie, renvoie le citoyen Blondeau au représentant Lejeune pour être payé sur les fonds provenant de l'argenterie déposée. » Après quelques difficultés, le fabricant finit par être payé ; mais il se vit plus tard obligé de rendre une grande partie de cet argent. En effet, l'écbange des calices d'argent contre ceux de verre n'ayant décidément pas pris du tout , et lusage de toute espèce de calices ayant été proscrit peu de temps après, il restait au 4 mai 4795, à l'époque de la réaction, une grande partie des produits du Bief-d'Etoz sans emploi dans les magasins du département. Le citoyen Blondeau fut obligé de reprendre pour son compte i I ciboires, 313 calices et 284 patènes, aux prix de 5 livres, 3 livres et 50 centimes, ce qui l'obligea à une restitution totale de i ,036 livres.
Le 3 novembre 4793, la Convention, confirmant et complétant la loi spoliatrice du i9 août 1792, avait décrété que les fonds et valeurs de toute nature appartenant aux fabriques et aux paroisses étaient acquis à la république, qui pourvoirait entièrement aux frais du culte à partir du i*' janvier 4794. Comme elle avait accumulé les moyens les plus odieux pour faire tomber ce culte le plus vite possible, elle espérait bien qu'au 4" janvier, l'engagement contracté au nom de la république serait sans objet. Mais la transformation religieuse de la France ne s'était pas accomplie aussi vite que l'assemblée régicide se l'était imaginé; et, le 27 janvier, le déparlement du Doubs, assez embarrassé de la marche à suivre en pareil cas, écrivit au ministre de l'intérieur : « Nous attendions de jour en jour que tu nous fisses connaître le mode qui serait adopté pour présenter aux communes la certitude qu'il serait pourvu par le trésor public aux frais du culte, chose à laquelle elles tiennent fortement dans ces montagnes, où la raison a peine à se faire entendre , et où la moindre inquiétude sur ce qui regarde leur conscience timorée , fournit aux malveillants l'occasion de calomnier les lois sages de la Convention. Il importe donc, en dépouillant ces communes des propriétés foncières qui
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étaient consacrées aux dépenses de leur culte, de leur montrer Tindemnité que la nation leur réserve pour pourvoir aux mêmes besoins. Nous ne voyons pas de grands avantages pour la nation à s'approprier les biens des fabriques, sous la condition de fournir aux frais du culte ; et, d'un autre côté, en mettant trop de célérité à faire connaître cette dernière disposition (l'indemnité), ce serait donner une jouissance aux fanatiques, qui ne manqueraient pas de relever cette circonstance, comme si on eût craint les suites de leur mécontentement, et qu'on eût voulu leur donner une sorte de satisfaction. En eflfet, cette disposition, prise à la lettre, donne au culte catholique une prépondérance sur tous les autres cultes de la république; elle détruit cette égalité que la Convention veut établir entre toutes les religions ; elle peut enfin donner des armes au parti fanatique pour s'autoriser de cette préférence marquée, et peut donner plus d'insolence aux tartufes pour égarer le peuple des campagnes. Nous t'invitons à en conférer avec la Convention. En attendant, nous resterons dans Tinaction sur toute mesure à prendre, jusqu'à nouvel avis. »
Bien que les actes de cette époque aient un caractère assez marqué pour dispenser l'historien de toute réflexion, remarquons en passant qu'à ce moment les communes luthériennes jouissaient encore paisiblement de toutes leurs propriétés ecclésiastiques ; que, d'ailleurs, établir par la spoliation î'égahté dans la misère, n'a jamais été le procédé d'un gouvernement honnête ; et enfin, qu'il n'était pas possible à l'administration de traiter d'une manière plus injurieuse le catholicisme mutilé, resté, de son propre aveu, si cher aux populations les plus républicaines. Le ministre Paré ne répondit, le 9 mars, à la lettre du département, qu'en lui demandant compte de l'état où se trouvait déjà la vente des biens des paroisses, sans ajouter un seul mot sur les indemnités promises aux communes.
IX. La Conveolion était bien peu sincère ou bien aveugle, lorsque, après avoir dénoncé la religion comme une honte et une calamité pubhques, elle invitait ses terribles auxiliaires à laisser cette religion suivre paisiblement son cours, sans y
mettre d'autre obstacle que des prédications philosophiques partout repoussées ; aussi, à Besançon , seul endroit du Doubs où l'impiété eût commencé à trouver des adeptes dans le peuple^ les attentats violents contre le culte constitutionnel devenaient-ils à l'ordre du jour, a Dans la nuit de Noël, dit-M. Laviron, il s'est fait dans les églises de Saint- Jean, Saint-Pierre et Saint-Paul^ des choses abominables. Des clubistes ont placé des tables pendant l'office au milieu de l'église, et y ont apporté du pain, du vin, du boudin et des grillades. Ils contrefaisaient le chant des psaumes, en faisant des grimaces horribles et en chantant des chansons remplies de blasphèmes. Les curés assermentés n^ont pas osé dire le mot. Le 6 janvier 4794, quatre officiers des volontaires sont entrés dans l'église de Sainte-Madeleine, le sabre nu à la main. Ils ont couru à l'autel pour en chasser le curé intrus, M. Paillard, qui s'est sauvé à la sacristie et en a été quitte pour la peur. Ils s'en sont retournés en riant et en blasphémant contre Notre-Seigneur Jésus-Christ. »
La municipalité finit pourtant par s'émouvoir de ces désordres qui ne discontinuaient pas ; et le 13 janvier, le maire Marrelier exposa au conseil de la commune « que dans un moment où des particuhers égarés par le zèle, si toutefois ils n'étaient pas dirigés par quelque but incivique, se permettaient de troubler le culte des cathoUques, le corps municipal ne devait pas rester inactif au milieu des excès qui se renouvelaient chaque jour ; et qu'il pensait qu'il était du devoir de la municipalité de manifester son opinion sur des démarches contraires à la tolérance des cultes, l'un des articles fondamentaux de la constitution. » Il proposa, en conséquence, une adresse aux habitants pour les rappeler à la tolérance due à tous les cultes. Le conseil vota aussitôt cette adresse et chargea Marrelier de la rédiger.
Le 6 novembre, Marin^ procureur syndic du district, avait proposé au département de prendre un arrêté pour forcer le culte catholique à renvoyer ses dimanches aux décades, « attendu, disait-il, que le fanatisme, toléré jusqu'alors, avait causé de grands malheurs ; qu'il était temps de cesser de flatter les préjugés et toutes les cérémonies dont les prêtres
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abusaient pour tromper la crédulité du peuple, enchaîner ses principes de philosophie et entraver la marche de la Hberté et de l'égalité. » Le département^ embarrassé, avait profité de la présence de Bassal pour lui soumettre la question, et Bassal avait promis de prendre avec ses collègues un arrêté à ce sujet ; mais il s'était trouvé arrêté lui-même par l'attitude de la population et forcé de reculer, comme pour son armée révolutionnaire. Le remplacement du dimanche par le décadi fut donc abandonné à l'initiative patriotique des prêtres constitutionnels et aux efforts de la Vedette, qui obtinrent peu de succès. Elle eut cependant à enregistrer un demi-triomphe. Dom Froissardey, intrus de Saint-Marcellin à Besançon, pour satisfaire à la fois l'ancien et le nouveau calendrier, se mit à chômer simultanément le dimanche et la décade. « Décadi dernier, disait la Vedette du 5 décembre, il a chanté une grand'messe à laquelle ont assisté les sansculottes de la paroisse. C'est le premier curé de la ville qui ait chômé la fête civile. 11 faut espérer que cet exemple sera suivi. »
La tolérance des autorités de Besançon se manifesta encore par quelques mesures malheureusement de peu d'importance. L'évêque du Doubs et son conseil épiscopal avaient disparu pour jamais, et le P. Saunier prolongeait encore bravement l'agonie du séminaire schismatique, dont il formait à lui seul tout le personnel enseignant ou enseigné. Transplanté du couvent des Minimes dans la maison Doroz, rue de la Lue, puis de là dans la maison de l'Oratoire, avec les vingt-cinq bois de ht et les quatre cents volumes qui composaient à peu près tout le mobiUer de l'étabUssement, il écrivit, le 21 janvier, qu'avec ses douze cents hvres d'appointements, il lui était bien difficile de satisfaire à toutes les dépenses d'un séminaire, si peu nombreux qu'il fût. Le département pouvait, sans danger pour la philosophie, se montrer généreux : il accorda quatre cents livres au P. Saunier pour faire rouler son séminaire sans élèves.
Le 16 avril, les habitants de Bregille ayant exposé dans une pétition respectueuse qu'ils manquaient des objets les plus indispensables au culte, le département ordonna qu'on
prit au couvent des Grands-Carmes, principal dépôt des dépouilles des églises, deux aubes, deux surplis^ deux nappes d'autel et deux nappes de communion, pour les remettre aux pétitionnaires.
Mais cette tolérance, de la part des autorités, n'allait pas jusqu'à conserver aux prêtres constitutionnels leur dénomination ecclésiastique ; et dès le mois de février 1794, on ne les voit plus figurer sur les états de paiement trimestriels que sous le titre de précepteurs, prédicateurs ou instituteurs de morale. Le mot de prêtre était définitivement retranché de la langue révolutionnaire. On n'entendait pas non plus leur permettre plus longtemps de se montrer en costume ecclésiastique dans les rues, comme on l'avait toléré jusqu'à ce jour, en dépit de la loi; et, le 20 novembre 1793, le département adressa aux curés de Besançon la circulaire suivante : « La Convention nationale ayant décrété la liberté des cultes, et la raison et la philosophie recouvrant enfin l'empire que le fanatisme religieux leur avait usurpé, nous avons lieu d'espérer que tu te hâteras de suspendre toutes fonctions extérieures qui pourraient annoncer le culte auquel tu es attaché, et que tu ne paraîtras plus dans les rues en habits de ton ministère, ni pour les enterrements, ni pour l'administration des malades qui désireraient tes soins. Toutes ces formes ne servent qu'à entretenir la superstition, qui, jusqu'à ce moment, a été, on peut le dire, le premier et le plus grand de nos maux. »
Le 3 avril, le district de Besançon, informé que le curé de Pirey percevait encore des ofin*andeset publiait des promesses de mariage, le manda à comparaître pour rendre compte de ces prétendus délits.
Le 2 avril, la Vedette demanda impérieusement qu'on débarrassât l'hôpital Saint-Jacques, devenu l'hôpital de la Montagne, des deux aumôniers constitutionnels. » Au heu de donner de bons traitements à des tartufes dangereux, disait-elle, il serait bien plus philanthropique de les consacrer à donner des adoucissements aux guerriers malades, qui, pour la plupart, ont abjuré le culte du fanatisme, et rient au nez du singe qui vient faire des farces religieuses.
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Une autre raison aurait dû depuis longtemps faire renvoyer les aumôniers de Thôpital de la Montagne. Là sont élevés un grand nombre des enfants de la patrie; et les vrais principes, ainsi que les lois, ne veulent plus que l'éducation publique dépende de ceux qui depuis des siècles n'ont d'autre métier que de tromper les autres et de vivre aux dépens des sots. »
Le gouvernement, tout en recommandant aux autorités subalternes de s'abstenir de toute violence à l'égard de la religion, les avait invitées à n'épargner aucun effort pour la déshonorer et l'écraser sous le poids du mépris public. Cette dernière partie des instructions fut la mieux suivie, et les autorités du Doubs se jetèrent avec avidité sur la première occasion de traîner dans la boue ce qu'avaient le plus honoré leurs pères. Parmi les reliques insignes que possédait l'église métropolitaine de Besançon, il s'en trouvait une qui était depuis plusieurs siècles l'objet de la dévotion toute particulière des fidèles , c'était le Saint-Suaire. Ce linge sacré , sur lequel était imprimée miraculeusement, croyait-on, l'image vénérable de Jésus enseveli, était devenu le véritable palladium du peuple bisontin, et Tauthenticité de ce monument antique allait au moins de pair, dans sa foi , avec les premiers dogmes du christianisme.
Cependant de graves et pieux auteurs ecclésiastiques s'étaient élevés contre cette croyance. 11 résulte d'une dissertation très savante de l'abbé Bergier, que deux origines difiérentes pouvaient être attribuées à cet objet vénéré ; ou bien il avait été rapporté de l'Orient à la suite des croisades auxquelles prirent part trois archevêques de Besançon , ou bien c'était un monument de la peinture italienne du moyen âge, qui avait servi primitivement pour les représentations religieuses données autrefois dans l'église métropolitaine, à l'occasion des fêtes de Pâques. Quoi qu'il en soit, le peuple comtois, pour qui la dévotion aux souffrances de Jésus et de Marie a toujours été un objet de prédilection, voua un culte tout particulier à la sainte et touchante image conservée à la métropole. Son ardente piété fut récompensée par des miracles que Bergier, malgré sa critique sévère, n'hésite pas
à déclarer indubitables ; dès lors le peuple ne douta plus qu'il ne possédât le suaire même de Jésus, et que son image ne s'y fût miraculeusement imprimée, au tombeau. Bergier repousse complètement cette opinion, en s'appuyant d'abord sur la nature même de l'étoffe, qui lui parut ne dater que du douzième siècle au plus et trahir une fabrication vénitienne ; en second lieu^ sur les défectuosités de la peinture, qui avait la raideur et les proportions inexactes de l'art gothique. Mais l'avis de Bergier, quoique partagé par une partie du clergé, n'eut aucune prise sur l'opinion. La piété populaire ne permit pas qu'on lui contestât l'honneur et le bonheur de posséder le véritable suaire de Jésus. Comme l'objet de son culte n'était en définitive que le Sauveur luimême, et qu'il reposait accessoirement sur une image digne d'ailleurs de tout respect et entourée de prodiges incontestés, rien dans cette pieuse croyance populaire^ sur un point douteux d'archéologie sacrée, n'avait paru , même â ceux qui y faisaient une opposition ouverte, blesser essentiellement la vérité. Chacun restant donc libre de voir dans la célèbre relique de Besançon, ou le véritable suaire de Jésus, ou un très émouvant symbole des souffrances de l'Homme- Dieu^ cette dévotion était justement chère â tous les fidèles. On sait que pour satisfaire la piété, non-seulement des prélats et autres grands personnages de la province, mais encore des princes français ou étrangers, le chapitre métropolitain faisait souvent reproduire sur de la soie des copies exactes et de grandeur naturelle de l'image du Saint-Suaire. Ces copies étaient obtenues au moyen d'unponcis ou papier à calquer, qui servait à prendre tous les contours du dessin très fidèlement, très aisément et très vite. Une substance répandue sur le poncis aidait, selon toute apparence, à les fixer sur l'étoffe et y imprimait un premier trait général que l'artiste n'avait plus qu'à compléter. La découverte de cet appareil par un jacobin de village qui n'en soupçonnait pas l'emploi réel, devint l'occasion et le prétexte d'une série d'insultes et de profanations qui se prolongea pendant plusieurs mois. Nous laisserons les nouveaux iconoclastes tracer eux-mêmes le triste tableau de cette orgie d'impiété.
Le 17 mars, le district de Besançon étant en séance, le citoyen Odille,rundeses membre, exposa « que hier, comme il était occupé avec l'archiviste à faire la recherche de différents papiers dans les archives du chapitre métropolitain, il avait trouvé, dans une liasse intitulée Papiers mutiles ^ une espèce de squelette en papier épais, artistement découpé et empreint d'une drogue ressemblant à de la cire ou de la gomme ; et, qu'en comparant ce squelette avec l'enveloppe qui le renfermait, il s'était rappelé qu'il existait à Besançon un suaire que le ci-devant chapitre offrait en spectacle communément deux fois par an. Aussitôt le directoire, considérant qu'il est présumable que cette pièce a servi de progrès à la superstition et de crédit à la supercherie des prêtres, dans le temps où le public, abandonné à leurs rêveries mensongères, était abusé et existait sous le despotisme affreux des prêtres iufîdèles et de mauvaise foi ; considérant en outre qu'il est tenu de faire tomber le bandeau qui le dérobe à la lumière et de lui faire connaître jusqu'à l'évidence dans quelles erreurs il a été plongé par la gente sacerdotale, arrête, sur l'invitation de la municipalité, que le modèle dont il s'agit sera confronté et identifié avec le linge appelé suaire déposé à l'église Saint-Jean, en présence de commissaires du département, de la municipalité, du comité de surveillance, de la Société populaire et du district, et à la participation des vicaires métropolitains ; qu'il en sera dressé procès- verbal, et que, afin d'ôter tout prétexte aux malveillants et aux fanatiques, le suaire de Saint-Jean sera à l'instant transféré à la municipalité et mis sous les scellés, d
« Le même jour, nous, Roland, Dangel, Quirot,Galamard, Gouvernet, Blondeau aine, Battandier, administrateurs du département, Brégand, Barrey, Rambour et Joly, administrateurs du district, Marrelier, Robert et Détrey, membres de la municipalité, Melchior Proudhon et Olivier, membres du comité de surveillance, tous commissaires nommés pour comparer, en présence des citoyens, le poncis trouvé hier aux archives du chapitre, avec le linge qui faisait depuis plusieurs siècles l'objet de la vénération de la multitude trompée, nous avons invité le citoyen Roy, prêtre, ci-devant
vicaire épiscopal, et F. Muguet, tous deux membres de la fabrique métropolitaine, à nous communiquer cette relique appelée Saint-Suaire. Elle était placée dans l'intérieur de Tautel, et les citoyens Roy et Muguet, après avoir ouvert plusieurs grilles et serrures, Ten ont retirée et Tont apportée, en notre présence, dans la salle du directoire du district, où était déposé le poncis dont il est question. La séance publique ouverte, un grand nombre de citoyens s'y sont rencontrés. D'abord, sur la motion d'un membre, Ù a été arrêté que, pour donner plus d'authenticité à la reconnaissance que l'on allait faire, les ministres du culte catholique y seraient appelés. Les citoyens Froissardey, curé de Saint-lWarcellin, Paliard, curé de Sainte-Madeleine, Tuaillon, son vicaire. Bourgeois, vicaire de Saint-Pierre, et autres prêtres convoqués entrés à la séance, il a été procédé à la reconnaissance du linge appelé Saint-Suaire et à sa comparaison avec le poncis qui servait à le peindre.
)) Nous avons fait étendre sur une table le prétendu suaire ; tous les citoyens présents, ainsi que les prêtres qui assistaient à cette opération, après avoir donné la plus exacte attention à sa vérification, ont reconnu que ce linge prétendu miraculeux n'était pas fort ancien, et que son tissu était celui d'une nappe ordinaire. Tous les assistants ont ensuite examiné scrupuleusement avec nous le poncis ou découpure en papier trouvé dans les archives, et l'enveloppe qui le renfermait. Sur cette enveloppe était dessiné au crayon le tableau d'un homme portant ses mains croisées sur le ventre, de la manière dont on avait coutume d'ensevelir les morts. La découpure ou poncis était empreinte d'une drogue semblable à de la cire ou de la gomme. Apphquant ensuite sur le linge dit suaire la découpure ou poncis, il a été reconnu qu'il lui était parfaitement conforme pour la longueur, la largeur, le dessin, les nuances, la couronne d'épines, les plaies au côté, dans les mains, dans les pieds, les traces du sang dans la barbe et enfin dans tous ses détails ; tous remarquèrent encore que les bras et les doigts des mains et des pieds avaient été tracés au crayon. Quoique cette conformité parfaite ne devait laisser aucun doute sur la faus-
seté de la prétendue relique, sur l'artifice des prêtres scélérats qui avaient trompé le peuple jusqu'à présent, les prêtres présents s'expliquèrent encore avec plus de particularité : ils étaient instruits.
» Froissardey dit: «Voilà bien la planche au Saint-Suaire, B nul être raisonnable ne saurait en douter; mais depuis » vingt-cinq ans je n'y crois pas ; d'ailleurs jamais ce n'a été » un article de foi. » Sur l'observation d'un citoyen qui lui demanda pourquoi il ne l'annonçait pas plus tôt aux citoyens, qui, trompés, y avaient foi, Froissardey répondit : « Doucement, citoyen^ j'aurais eu^ dans ce temps, de la pelle au cul! »
» Paliard, curé de Sainte-Madeleine, dit auxcitoyens présents : «La fraude est manifeste, mais elle ne m'étonne pas ; » les citoyens ont toujours été bien simples de croire à une » pareille bêtise. » Un citoyen lui demanda pourquoi il n'avait pas prévenu plus tôt ses concitoyens ; il répondit que c'eût été alors trop dangereux.
» Roy , ci-devant vicaire métropolitain, s'exprima en ces termes : « Bien fou a été et sera celui qui a cru , croit et » croira que ce linge a enveloppé le corps de notre Sauveur! » C'est bien là cependant celui que du haut des balcons de » notre clocher nous avons exposé aux regards religieux de )) ceux qui encore y ajoutaient foi ; ma remarque est sûre, » car voilà dans cet angle le trou qu'y fit, la dernière » fois, mon collègue Tournier. D'ailleurs cette toile est en » lin, en deux pièces rapportées, et ouvrée dans un genre )) qui n'est pas fort ancien et qui bien sûrement n'était pas » connu lorsque Joseph et Nicodème ensevelirent Jésus. Quoi » qu'il en soit, jamais je n'y ai cru et ne m'aviserai d'y » croire. »
» Bourgeois, vicaire à Saint-Pierre dit : « Je n'ai jamais » cru plus que mes confrères à ce bienheureux Saint-Suaire ; » une preuve certaine de ce que j'avance, c'est qu'il me sou- » vient d'avoir eu la hardiesse de prêcher contre. » Plusieurs prêtres présents ont tenu les mêmes discours.
» Sur quoi, les commissaires, considérant que le premier devoir des bons citoyens est d'éclairer le peuple, d'arracher le bandeau dont le fanatisme et la superstition se sont ser-
vis pour voiler la yérité ; qu'il est de la plus grande importance d'achever enfin de désabuser, par tous les moyens possibles, les victimes de Terreur et ceux de nos concitoyens qui ont eu le malheur d'être les dupes de la friponnerie que l'intérêt, l'amour de dominer et la scélératesse font commettre, déclarent que le présent procès-verbal sera remis au directoire du district, qui est invité à prendre les arrêtés nécessaires pour qu'il soit connu de tous les citoyens ; qu'il est également invité à en adresser copie à la municipalité, aux comités de surveillance, à la Société populaire de Besançon et à celles qui lui sont affiliées et aux communes du ressort, afin que ceux de nos frères qui ont cru à cette relique, conçoivent une juste indignation contre les prêtres qui se jouaient ainsi de leur crédulité, et qu'ils se prémunissent pour l'avenir, s'il était possible que, dans un siècle de liberté et de vertu, de pieux scélérats voulussent encore les tromper. Dont procès-verbal que nous avons signé avec plusieurs citoyens présents. Froissardey a déclaré qu'ayant lu, il y a environ vingt-cinq ans, sur la Vie des Saints, de Baillet, et sur les Dissertations de dom Calmet, que les églises de Besançon et de Turin se flattaient faussement d'avoir les véritables suaires qui avaient enveloppé le corps du Sauveur, il s'était rendu sans peine au sentiment de ces deux auteurs, aussi judicieux qu'érudits; il déclare en outre qu'à la question à lui faite, il n'a répondu autre chose, sinon qu'il n'aurait pas été sage de sa part de prêcher pour ou contre l'authenticité de cette relique.
» Le lendemain, à la séance de la Société populaire et montagnarde de Besançon, on a donné lecture d'une lettre adressée par Lejeune (alors en tournée dans le Jura). « Je n suis extrêmement content, écrit-il, de l'esprit public qui » règne dans les montagnes que je parcours. Les hommes » fiers et indépendants qui les habitent, reconnaissent au- )> jourd'hui que les prêtres et les rois étaient le plus grand » fléau poUtique qui pût affiiger l'espèce humaine ; aussi ne » veulent-ils plus reconnaître d'autre Dieu que celui de la » nature, d'autre religion que celle de la patrie, d'autre culte » que celui de la liberté et de la vertu , etc. » Après la leo-
ture de cette lettre, Morel a annoncé que le grand saint Claude, qui, toute sa vie^ avait fait des miracles, n'a pu se garantir du brûlement que le représentant Lejeune lui a fait subir. La fumée noire, épaisse et infecte qu'a jetée ce saint corps^ a prouvé aux fidèles présents que l'odeur de sainteté n'est pas ce qu'il y a de meilleur et de plus sain. Gouvernet a demandé qu'il en soit fait autant au bienheureux béni Saint-Suaire de Besançon^ ouvrage de l'imposture des prêtres, et comme il s'élevait quelques murmures dans l'assemblée : « Je demande , a-t-il ajouté, qu'il soit envoyé des commis- » saires au district pour faire part à la Société de la décou- » verte importante qu'il a faite dernièrement dans les ar- » cbives du ci-devant chapitre métropolitain, » ce qui a été décidé à l'unanimité.
» Rambour, vice-président du district, est entré avec un carton scellé et il en a retiré un rouleau de papier qui était une découpure de six pieds représentant le Saint Suaire dans l'état où on le voit sur la prétendue relique. Avant de tirer de sa poche la relique ci-devant miraculeuse, il a dit que le patron qui avait servi à la peindre avait été trouvé au milieu d'un tas de papiers que Messieurs du chapitre avaient intitulés inutiles, pour le mieux soustraire aux regards des personnes qui n'étaient pas dans le secret. Il a donné ensuite lecture du procès-verbal signé des commissaires de tous les corps administratifs et de tous les prêtres de la ville, qui attestent qu'après avoir appliqué le patron sur le linge, ils ont reconnu une identité parfaite entre la découpure de papier et l'image de Jésus peinte sur le suaire. De violents murmures se sont manifestés dans les tribunes et parmi les sociétaires. Après ces diverses explications , il a développé le suaire, qui a paru à tout le monde une nappe ouvrée et d'une saleté dégoûtante. Le président Morel a fait observer au peuple qu'il était impossible que cette figure peinte put être celle de Jésus-Christ. « Les bras, comme vous le voyez, » a-t-ildit, n'ont pas plus de trois pouces de circonférence, » et cependant Jésus avait six pieds. La position des mains » croisées, celle de ses pieds étendus, est tout à fait contraire » à l'attitude naturelle d'un mort. Voilà donc l'imposture à
CULTE DE LÀ RiLISON. GCBIlRB AU CHRISTIANISME. 40
» découvert. — Pourquoi, a dit un membre, nous tant oo- )> cuper de cette guenille? Il y a quinze ans que, dînant avec » les chanoines de la ci-devant métropole, je les entendis » persifler cette bienheureuse relique et tourner en ridicule n la piété des fidèles. Dès ce moment j'ai cessé de croire à » leurs jongleries, et j'ai pensé que s'ils nous trompaient en » un point, ils étaient capables de le faire pour tous. » (Vifs applaudissements.) 11 a fini par demander le brùlement de ce vieux reliquaire. On a fait observer qu'il fallait le montrer, le lendemain décadi * au peuple^ qui s'assemblerait au temple de la Raison, et ensuite l'exposer avec le patron dans un lieu visible, afin que nos frères des campagnes puissent venir se désabuser et reconnaître la grossièreté de l'erreur. Ces propositions ont été acceptées, ainsi que l'impression du procès-verbal de cette séance et l'envoi à toutes les municipalités et aux sociétés affiliées. Un membre a ensuite dénoncé saint Pierre de Tarenlaise, auprès de qui on fait des pèlerinages très fréquents, qui entretiennent le fanatisme et la superstition dans le département de la Haute-Saône. Sur sa proposition, il a été décidé qu'on écrirait au représentant Duroy et qu'on lui recommanderait le saint Pierre faiseur de miracles. Un antre membre a demandé qu'il fût fait une adresse au district pour la suppression des signes extérieurs de la religion catholique et romaine. «On doit tolérer, » a-t-il dit, toutes les religions , mais aucune ne doit domi- )) ner les autres , et en laissant subsister les signes exté- )) rieurs du culte catholique, on lui accorde une domination ») quil ne doit pas avoir. » Gomme il existe des lois sur cet objet, la Société a arrêté qu'on en solliciterait l'exécution. » n Le très pieux et très chaste cardinal Ghoiseul, disait le lendemain la Vedette, bien convaincu qu'il convenait, pour le salut des fidèles et la gloire de la divinité, de conserver à la postérité la guenille miraculeuse dans toute sa fraîcheur, avait déposé la sainte relique chez les saintes dames du Refuge, pour y réparer les avaries que le temps y avait faites. Cet homme du ciel sentit ensuite qu'il fallait de plus ranimer la peinture de la susdite guenille ; il s'adressa à cet effet à Bande, peintre , aujourd'hui professeur de dessin à