TURBERGUE, LIERAI RE -ÉDITEUR
RÎ'E SAlRT-VINCf.NT, 33.
Us écrivirent aux autorités de Pontariier pour demander, tant en leur nom qu'en celui de leurs camarades, l'arrestation de tous les suspects de la ville, « afin, disaient-ils, d'obvier aux dangers qui pourraient résulter d'une liberté trop indulgente.» Les autorités, faisant droit à cette requête, et affectant elles-mêmes de craindre pour la sécurité de la ville, décidèrent à l'unanimité, le 10 septembre, qu'il serait dressé une liste de tous les hommes et femmes suspects ; qu'ils seraient partagés en trois classes ; que les premiers seraient incarcérés, soit au fort de Joux, soit dans la maison d'arrêt; que les seconds seraient reclus dans leur domicile, et que les derniers seraient ajournés. Enfin une quatrième liste devait désigner un certain nombre de femmes, pour être retenues chez elles seulement les jours de dimanches et de fêtes. La garde nationale fut aussitôt mise en réquisition, le rappel battu, et les arrestations se consommèrent à l'instant même. Quatorze hommes furent conduits et enfermés au fort de Joux ; deux femmes furent écrouées à la maison d'arrêt; seize hommes et cent trente-cinq femmes furent mis en réclusion dans leur domicile; cent trente femmes furent condamnées à y rester seulement les dimanches et les jours fériés; enfin trente- quatre hommes et soixante-huit femmes furent mis sous le poids de l'ajourne-^ ment 0).
On voit que parmi ces contre-révolutionnaires dangereux, les femmes occupaient, à beaucoup près, la plus large place. Mais si les hommes s'y trouvaient en petit nombre, ils formaient l'élite de la bourgeoisie de Pontariier. On y remarquait MM. Demesmay, CoUn, Parguez, Maire, Gbarnaux, Gloriod, Minary, Junet, Mauprel, et jusqu'à M. Quetaud, frère du président du comité révolutionnaire d'Ornans^ et M. Aihanase Baltandier, frère de deux administrateurs non moins dévoués à la république. Parmi les femmes, on comptait un grand nombre de veuves et de jeunes ûUes, dix-
(t) Voir, à la fin du volume, le document n« I, TaUeau des suspectsde PenUtoHey-inoapcérAs^ reclus à domicile ou ajournés par ordre des autorités réunies, le 10 septembre 1798.
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oeuf ursulines, quatorze annonciades et neuf bernardines : étranges conspiratrices devant lesquelles le vaillant Loiseau et ses compagnons d'armes avaient bien raison de trembler. D est vrai que le nombre de ces douces et paisibles victimes^ ainsi privées de tout ou partie de leur liberté ou menacées de la perdre^ ne s'élevait pas à moins de trois- cent trentednq dans une ville qui renfermait à peine six cents citoyens majeurs.
IL Quelque odieuses et ridicules que fussent ces mesures^ elles devaient encore s'aggraver bientôt après au préjudice de plusieurs. £n effet , la ville de Pontarlier avait le malheur de posséder, depuis le 12 avril 1793, un comité révolutionnaire qui brûlait de se distinguer dans la même voie. Ce comité, comme on l'a déjà vu, n'avait pas été élu par la généralité des habitants, ainsi que la loi l'exigeait. La municipalitéayant témoigné à un conventionnel, en passage à Pontarlier, ses inquiétudes sur le danger de laisser intervenir le peuple dans une élection de cette importance, le législateur complaisant avait répondu à la municipalité qu'elle avait bien raison; qu'en beaucoup de lieux la population était très mal disposée ; que si on la laissait faire elle-même les choix, le sâlut public pourrait être en péril, et qu'en conséquence la municipalité ferait sagement de prendre la place du peuple en cette circonstance. Le choix municipal tomba sur des jacobins d'élite, dont le sans-culottisme ne laissait rien à désirer. La bourgeoisie riche en fournit pourtant tous les membres, et parmi ces avocats, ces négociants, ces rentiers, on ne voyait pas un seul artisan (i).
Le 23 septembre 4793, à la première annonce du décret qui chargeait les comités de l'incarcération des suspects, le comité de Pontarlier se réunit pour compléter cette opération,
(1) Ce» membres étaient: Cb.-Jos. Colin- Violand, négociant et capifaioe de la garde oationale; L. Perron, négociant, commandant en second de la garde nationale; Alex.-Jos. Guyoo, négociant; Ant.-Jo8. Cberalet, négociant; Eug. Jacquin, négociant; F.-X. Baverel, négociant; P.-F. Dupleasis, rentier; J.-Ant. Liévremont; J.-B. Prat , homme de loi; Bartb. Monnier, rentier; Jac.-F. Larescbe, négociant, et Aug^^ % rentier.
qu'il déclara aussi pressante qu'indispensable. Il avait alors pour président CoUn-Violand et pour secrétaire L. Pereon. Deux jours après, tout était prêt, les rôles étaient partagés pour les arrestations , les perquisitions et les appositions de scellés ; une adresse aux bons citoyens les provoquait à dénoncer tous les mauvais ; déjà huit nouveaux mandats d'arrêt avaient été décidés et ils devaient être exécutés le lendemain matin, lorsqu'un membre du comité, plus scrupuleux que ses collègues, fit observer que la nouvelle loi contre les suspects n'étant pas encore promulguée, ne pouvait pas être appliquée légalement. Arrêté par cette objection, le comité en référa à la municipalité, qui partagea son incertitude ; et pour trancher la difficulté, on résolut de la soumettre au département en lui envoyant un exprès.
Pendant ce temps-là, les quatorze prisonniers du fort de Joux, se berçant d'un espoir peu explicable, ou du moins affectant la plus grande confiance dans le comité, lui écrivirent collectivement, le 24 septembre, qu'ils avaient eu communication de la nouvelle loi sur les suspects, qu'ils n'y avaient rien vu qui pût les concerner , et qu'ils se félicitaient de voir leur sort entre les mains d'un comité qui les connaissait parfaitement. Mais le comité, bien loin de justifier cette confiance, s'empressa d'exclure de son sein Fr'.-X. Baverel, l'un de ses membres, dont le civisme n'était plus sans doute au niveau général, et de le remplacer par le chapelier Et. Barrière.
Le 28 septembre, le département répondit au comité qu'il avait eu tort de se laisser arrêter par ses scrupules ; que dans des temps si critiques, lorsqu'il s'agissait du salut de la République entière , on n'aurait pu que louer son zèle s'il avait mis immédiatement en prison u tous ces êtres dont l'incivisme et l'insouciance ne montraient que trop la part qu'ils prendraient à un changement de choses; et qu'en définitive il ne s'agissait plus de demi-mesures. » Le comité n'attendait que ce mot d'ordre, et le 30 septembre il lança vingt-trois mandats d'arrêt, après avoir décidé que ses membres iraient eux-mêmes, deux à deux, présider aux arrestations avec l'aide de cinquante gardes nationaux, à qui
le commandant Loiseau avait été requis de faire prendre les armes (i).
Les prisonniers forent conduits au couvent des Ânnondades, choisi pour servir de maison de réclusion, et le même jour le district décida que les suspects déjà enfermés au fort de Joux seraient réunis aux nouveaux détenus. Parmi ces derniers on remarquait M. Maillot, ancien procureur du roi, le notaire Mannier, trois procureurs au bailliage, MM. Guyon, Tournier etTavemier, et onze femmes des plus respectables. L'une d'elles, M"* veuve Colin, était âgée de quatre-vingts ans ; une autre veuve, M"* Gresset, âgée de soixante-dixsept ans, était asthmatique, sourde, presque aveugle et tombée en enfance. Elle faillit mourir la première nuit qu'elle passa en phson, et la plupart des détenues furent sur pied toute la nuit pour la soulager. L'un des mandats d'arrêt était dirigé contre Tex-procureur syndic Boissard, qui, revenu de Paris sans avoir pu gagner sa cause, continuait à solliciter inutilement à Besançon. Le comité de Pontarlier s'empressa de le signaler au comité de Besançon comme retiré à l'auberge de la Croix-d'Or. 11 y fut pris, enfermé au séminaire et de là transféré avec d'autres suspects à Dijon.
Le comité s'était peu mis en frais pour motiver ses arrêts. La plupart des prisonniers étaient condamnés simplement comme déjà habitués à souffrir tous les désarmements et arres' tations ordonnés contre les suspects. C'était pour eux une sorte de droit acquis, dont il n'était même plus nécessaire de rechercher la source. Cette source n'était-elle pas d'ailleurs assez connue pour être la même que celle qui peuplait partout les prisons de personnes complètement étrangères à la politique. Le seul crime dont Tavoué Tournier était accusé était a d'avoir, sous prétexte de la liberté des opinions religieuses, donné sa démission d'officier municipal en 1791, pour ne pas participer à l'exécution de la constitution civile du clergé. »> Le plus grand tort du médecin Colin était d'avoir parié, Tannée précédente, 100 livres contre 24, que les
(1) Voir, à la fin du volume, le document n» II, Tableau des suspects de PoDUrUer incarcérés par le comité révolutionnaire local.
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clubs seraient fermés le !«' janvier 4793. Celui de MM. Delamarche était d'être soupçonnés de recevoir des nouvelles de leur frère, prêtre déporté. Celui de M"** Duplessis était d'avoir détourné son mari, membre du club , d'y assister. D'autres étaient incarcérés comme professant des opinions intolérantes, expression singulièrement choisie de la part de ceux qui les incarcéraient sous ce prétexte.
Le lendemain, le comité, après avoir nommé un chef de poste et huit hommes sûrs pour composer la garde de la prison des Annonciades, ordonna encore cinq arrestations. La plus criante était celle de M. Cl.-F. Colin, ancien maire de la ville, âgé de quatre-vingt-quatre ans, affligé d'une tumeur chancreuse à la jambe et ne marchant plus qu'avec l'aide de sa fille. Le seul grief articulé contre lui était d'être le père d'un prêtre réfractaire ; sa fille et son fils , homme de loi, étaient englobés dans la même proscription. « Ce dernier, c'est le comité lui-même qui l'a consigné dans ses registres , avait été en relation avec les patriotes jusqu'à la constitution civile du clergé ; il avait eu beaucoup de zèle dans la garde nationale, au conseil de la commune et au bureau de conciliation, jusqu'au départ de son frère, ex-curé. Mais depuis lors, ajoutait le comité, il a été nul et fanatique. »
Le 4 octobre, le comité mit en liberté MM. Minary, maître de forges, et Junet, ancien officier, incarcérés précédemment par les autorités réunies; mais il ordonna en même temps six nouvelles arrestations. Parmi les premières victimes maintenues en prison par le comité, on remarquait le notaire Mauprel, que la Révolution avait déjà privé de sa profession, sous prétexte de fanatisme, et de son fils aîné, à peine âgé de dix-neuf ans , rais en réquisition pour les armées. M. Mauprel, déjà sexagénaire, avait accepté toutes les constitutions et prêté tous les serments civiques ; il avait enrôlé ses fils dans la garde nationale avant l'âge et donné toutes les preuves possibles de patriotisme ; mais , rencontré un jour par un démagogue qui lui avait dit : « Eh bien I serastu toujours aristocrate ? » il avait répondu « qu'il ne pouvait être qualifié aristocrate que dans le cas où Ton jugerait tels tous ceux qui n'allaient pas à la messe des prêtres constitu-
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tionnels, et qae dans ce cas, il ne croyait pas que ce pût être une injure. » La prison garda encore un bon et savant vieil* lard, M. Chamaux, officier de santé et pharmacien. Il exerçait seul alors cette dernière profession à Pontarlier, et tel était le mépris on l'insouciance des autorités révolutionnaires pour les intérêts de la santé publique, que ce ne fut qu'au mois de juillet 1794, après neuf mois de privation, que la municipalité , cédant enfin aux plaintes des habitants , se décida à leur rendre leur unique pharmacien, en faisant consigner U. Gharnaux dans son laboratoire. Le comité, unissant la lâcheté et la ruse à la violence, avait compris au nombre des prisonniers M. X. Gohn , dont les deux fils allaient .partir pour l'armée républicaine. Il décida que la mesure prise contre le père resterait secrète, et ne serait exécutée qu'après le départ des deux jeunes gens.
Pendant que les suspects étaient traînés en prison, le comité, qui s'était saisi de tous leurs papiers, les faisait examiner rigoureusement par ses commissaires. Le 8 octobre, ceux-ci exposèrent « qu'ils avaient trouvé chez la veuve GoUn-GaUe trois lettres de ses fils, l'un ex-vicaire et l'autre ei-capucin, tendant toutes à exdter le fanatisme politique et leUgieux ; chez les frères Delamarche , deux lettres de leur firère, prêtre émigré, excitant également le fanatisme politique et religieux; chez la veuve Gresset, un mandement de l'évêque de Lausanne, en date du 3 octobre 1792, un imprimé intitulé : Domine^ salvum fac regem^ i la date du 21 octobre 4789, un autre imprimé sans date, intitulé: Lettre du roi à revécue de Tréguier et une lettre adressée au prêtre Gresset, son fils ; tous ces papiers faisant conviction que la veuve Gresset était coupable d'un concert de fanatisme politique et religieux avec les prêtres émigrés ; chez les sœurs Gloriod, un Oremus sans date, en faveur du royaume et de la religion ; chez Arnould Mondet, une lettre a l'adresse de la citoyenne Hautier, présumée écrite par Hautier, prêtre émigré, son frère, et où il y avait des entendus dont se rendaient suspects les époux Mondet en restant dépositaires de cette lettre; chez le notaire Mauprel, trois lettres de 1790 et 1791 sans adresse, parlant assez po-
sitivement contre la constitation ; chez le notaire Marmier, un bref du pape en date du 23 février 1791 ; chez Battandier, une chanson, et chez tous les autres, rien de suspect. » De tous ces écrits, un seul avait trait à la politique, c'était la chanson saisie chez M. Athanase Battandier, et qui tendait, d'après le témoignage du comité, <( à faire sortir le feu roi de sa captivité. »
Le 8 octobre, le comité acheva de régler le compte des suspects incarcérés antérieurement à la loi, et maintint en arrestation les sept derniers dont le sort n'était pas encore fixé. De ce nombre était la providence des pauvres de Pontarlier, M"* Jeanne-Ant. Javaux, dont le médecin Tavernier, quoique jacobin, osait signaler l'arrestation comme une véritable calamité pour la classe indigente. Le lendemain, le comité déUvra encore deux mandats d'arrêt et constata que les perquisitions faites dans les papiers des nouveaux détenus n'avaient amené aucune découverte , si ce n'est celle de quelque écrit ou imprimé religieux chez une pauvre marchande nommée Ignace Hautier, que sa fai*blesse d'esprit bien connue n'avait pas fait épargner.
Le 1 1 octobre, le comité apprit qu'en dépit de tout son zèle, il venait d'être dénoncé par le district aux délégués de la Convention en passage à Pontarlier, comme ayant fait incarcérer des gens tranquilles et inofiensifs, tandis qu'il laissait en liberté les véritables suspects et les plus dangereux. Le comité envoya aussitôt trois de ses membres demander des explications au district. ' Celui-ci maintint ses dires, et, devenant plus précis, il réclama l'arrestation immédiate de MM. Luc-Jos. Demesmay, ex-notaire, Guy- Et. Demesmay, ex*greffîer , et de l'avocat Lerebours. Le comité refusa tranchément l'arrestation de ce dernier, ne voulant pas, disait-il, servir contre un bon citoyen des haines purement personnelles ; mais il décida que les deux frères Demesmay seraient enfermés aux Annonciades. Fidèle toutefois à son système de prudence, il ajourna leur aiv restation après le départ des trois fils qu'ils venaient de donner aux armées de la république.
m Les jours suivants , le comité s'occupa de fixer le ré-
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gime de la prison. Les détenus furent mis au secret le plus absolu. Le geôlier fut autorisé à exiger de chaque prisonmer 30 sous à l'entrée, 20 sous à la sortie et 5 sous par jour poar menus frais. Les détenus devaient en outre payer ensemble 21 livres par jour aux gardiens de la prison. Quant à leur nourriture, ils restaient libres de se la procurer comme ils pourraient.
Le 21 octobre, par suite du jeu des factions intestines qui déehiraient le camp jacobin à Pontarlier, Colin-Violand, président, et Chevalet, membre du comité, furent destitués parle représentant Prost et remplacés par l'imprimeur Vilgensofer et l'huissier Savonnet. Le comité protesta contre cette mesure et déclara que les deux membres déchus emportaient toute son estime. Pour se consoler sans doute , il prépara un nouveau coup de filet. S' apercevant que la banbeue n'avait pas encore fourni, comme l'intérieur de la ville, son contingent à la prison, et voulant réparer cette atteinte à l'égalité, il décerna six mandats d'arrêt contre les cultivatears des hameaux.
Cependant il arrivait à chaque instant, de la prison au coloité, des réclamations aussi pressantes que motivées. Le cou- ^çflt des Annonciades , où vingt religieuses avaient pu rivre assez à l'aise pour ne pas mériter l'hypocrite compassion des réformateiurs de 89, était devenu réellement trop étroit pour les cent treize prisonniers qu'on y avait entassés. Une partie d'entre eux étaient parqués sous des voûtes bnmides et, par surcroît de malheur, rongés par la vernûne. Plusieurs gémissaient sous le poids de la vieillesse, et d'antres sous celui des plus pénibles infirmités. On s'attendait à chaque instant à voir s'éteindre M. Colin père, M**Gresset et M. Courtois. M.Ferd. Colin, consumé par la fièvre, vomissait le sang, et, de l'aveu du médecin, il se trouvait en danger ; M. Maillot avait un ulcère à la bouche, H"* Gloriod et M"*' Barbaud, des maladies intestinales de la i^ture la plus grave. Le régime des prisons ne tarda pas à engendrer lui-même d'autres maladies. M. Pianet écrivait au comité : a Depuis huit jours je suis atteint du flux de sang, et ma femme, plus malade encore, est retenue au lit d'un
autre côté^ sans aucun secours, n'ayant auprès d'elle que deux enfants, sans bois, sans pain, sans farine. Sij'étais en liberté, je pourrais du moins la soigner, demander du pain €t du bois à mes amis. La somme qu'on m'alloue ne suffit pas pour avoir deux livres de pain par jour, et encore je ne puis me les procurer. »
Quelque dignes d'intérêt que fussent les supplications de ces malheureux, le comité ne se pressait nullement d'y répondre. Son médecin de confiance, le docteur Tavernier, avait beau lui écrire le 7 octobre : « Courtois a eu déjà deux attaques d'apoplexie, une troisième l'emmènera. » Le comité, pour toute réponse, décida , cinq jours après, qu'il ne s'occuperait des demandes multipliées des détenus que le jour où il pourrait réunir toutes les autorités pour les juger avec lui. Cependant l'indignation générale le força à faire reconduire M"* Gresset chez elle, après quinze jours de prison, mais à charge d'entretenir à ses côtés un gardien sans-culotte. Le i6 octobre, le comité statua enfin, à titre de mesure générale, que les prisonniers, dans le cas de maladie grave, seraient transférés chez eux et y seraient gardés à vue.
Mais les réclamations des malades n'étaient pas les seules qui vinssent s'entasser sur le bureau du comité. D'autres détenus, à défaut d'infirmités, invoquaient tous les titres qu'ils croyaient avoir à l'indulgence de la Révolution. M. Junet, ancien officier de cavalerie et chevalier de Saint- Louis, déclarait avec une noble assurance, qu'on n'avait rien à lui reprocher, a Revêtu par mes concitoyens d'un grade dans la garde nationale, écrivait-il, j'ai toujours montré le plus grand zèle ; pour le reste, je n'ai fait qu'user de la tolérance pour les opinions religieuses. » M. J.-B. Colin écrivait, de son côté, qu'il avait toujours fait preuve d'attachement à la Révolution, monté sa garde avec ardeur, et voté avec empressement la constitution républicaine. M. X. Colin rappelait ses trois fils combattant pour la république et. ce qui le recommandait encore mieux aux yeux des jacobins, l'acquisition qu'il avait faite du prieuré de Mouthe. Faisant vibrer la même corde, M. Demesmay aîné rappelait la part qu'il
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avait prise à l'élection de Tévêque Seguin, son assistance régalière aux offices constitutionnels et son concours au contrat de mariage deFabbé Barrey. M. Ant.-F. Delamarche faisait observer que s'il avait un frère prêtre réfractaire, il ne partageait pas toutes ses opinions, puisqu'il avait acheté des biens nationaux n sans craindre les foudres du Vatican. »
Mieux inspiré, il disait dans une autre supplique, adressée en commun avec un autre de ses frères, détenu comme lui : «Nous nous sommes toujours montrés bons républicains et bons gardes nationaux, nous avons voté et juré de défendre la constitution républicaine ; si nous avons été désarmés, on sait que c'est en qualité de fanatiques, puisque c'était à ce titre qu'on désarmait alors à la ville et à la campagne ; et en n'allant pas aux offices, nous n'avons fait qu'user du droit constitutionnel; encore l'un de nous y est-il allé. Quant à notre frère, prêtre déclaré émigré, tout le monde sait dans cette ville que si les prêtres qui y habitaient l'ont quittée quelques jours avant la loi de déportation, c'est parce qu'ils furent menacés, insultés même difierentes fois jusqu'à la porte de l'église et qu'ils craignaient pour leurs jours. L'abbé Delamarche a éprouvé des affronts et des insultes de toute espèce sans que jamais il en ait provoqué une seule par sa conduite. C'est donc par force qu'il a quitté le territoire quelques jours avant l'ordre du départ. Fit-on jamais un crime à quelqu'un de chercher à se soustraire aux mauvais traitements ? »
M. Quetaud jugea que sa cause serait plaidée avec plus de succès par son frère, président du comité révolutionnaire d'Ornans; le docteur patriote écrivit donc le 28 octobre au comité de PontarUer : « Citoyens, mes confrères, mon frère, détenu dans la maison de réclusion de votre ville, me sera toujours cher tant qu'il n'y aura de différent entre lui et moi que les opinions religieuses. S'il y a eu de sa part des propos équivoques ou une fréquentation habituelle avec des gens suspects ou jadis de cour, il faut qu'il prenne patience jusqu'au terme marqué par la loi, à moins que vous ne veuilUez bien, en faveur de son âge avancé et de son peu de fortune, lui faire la grftce, à laquelle je serais très sensible,
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de le mettre en arrestation chez lui et sans garde, car nous n'en donnons point ici dans ce cas , étant très persuadés que des gens qui viennent de loin et d'eux-mêmes se consigner dans la maison d'arrêt n'ont pas envie de se sauver. Il me semble, mes confrères, que sans nous surpasser en patriotisme, vous êtes encore plus rigides que nous; et votre liste de cent prisonniers de la ville, comparée à la nôtre, qui n'est guère que d'une trentaine environ pour Ornans, en est une preuve. Soyons des tigres, je le veux bien, contre les traîtres et les rebelles, sévissons même contre tous ceux qui sont réellement suspects et qui peuvent être dangereux ; mais soyons hommes pour tout le reste ; tâchons de ramener nos frères qui ne sont qu'égarés par la force de l'habitude et des préjugés, qu'il n'est pas donné à tout le monde de vaincre. »
Un autre frère, M. Cl.-F.-Albin Hautier, négociant à Besançon, plus modeste encore dans ses sollicitations , ne demandait que la permission de communiquer avec sa sœur, marchande à PontarUer et incarcérée , afin de s'entendre avec elle pour vendre en bloc les marchandises restées à l'abandon dans son magasin désert. C'était au nom même des intérêts du service important dont il était chargé, que M. Gloriod, maître de poste, demandait à rentrer dans sa maison. Il représentait, en même temps, que le fils à l'occasion duquel il était emprisonné , ne pouvait être considéré comme un émigré véritable, puisqu'il n'avait passé en Suisse que pour se soustraire à un mandat d'arrêt lancé contre lui sous prétexte des troubles religieux, et suivi d'une condamnation par contumace à six mois de prison.
En général, ces suppUques n'eurent guère plus de résultats que les premières ; MM. Junet et X. Colin paraissent seuls avoir obtenu quelque succès. Ce dernier, patriote notoire , n'avait été incarcéré que parce que son nom s'était trouvé sur une liste de désarmement , et il n'y avait été inscrit que parce qu'il avait refusé à Boissard de lui continuer, comme marchand, un crédit dont le malheureux procureur-syndic, ruiné par son inconduite , avait un extrême besoin.