‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 3)Chapitre 2 sur 67 · IV. Le 22 octobre , le comité s'occupa de la répartition · texte numérisé non relu

IV. Le 22 octobre , le comité s'occupa de la répartition

LES SUSPECTS DO DISTEIGT DE PONTABLIER. 13

des prisonniers entre le couvent des Annonciades et une seconde prison, devenue indispensable. En effet ^ les arrestations se multipliaient dans les cantons ruraux avec plus de profusion encore que dans la ville. L'infâme Magnin-Tochot , intrus de Gilley et président du comité révolutionnaire de Montbenoit, écrivait qu'il avait déjà mis en arrestation cent dix personnes pour ce seul canton, et qu'il les faisait garder à vue en attendant qu'une maison de détention fût préparée à Pontarlier pour les recevoir ; sa lettre trahissait une grande impatience à cet égard. Le commissaire Toumier, de son côté, manda, le 16 octobre, au district d'avoir à organiser au moins deux prisons. Le district , délibérant le lendemain , reconnut qu'effectivement il était vraisemblable que la prison des Annonciades ne suffirait pas, attendu qu'elle ne pouvait contenir que 160 lits ou 320 personnes (un lit servant pour deux) , et qu'il était indispensable d'établir une seconde prison dans quelque autre cidevant maison religieuse. Le couvent des Ursulines pouvant contenir 120 lits ou 240 personnes, le district le choisit pwit servir de prison spéciale aux femmes, et décida qu'on 7 transférerait toutes celles qui étaient déjà détenues aux Annonciades. Mais le comité ne ratifia pas ces dispositions. 8nr le rapport de ses commissaires Perron et Monnier, il arrêta que la maison des Annonciades, ne renfermant encore que 407 prisonniers, servirait à loger tous les suspects , de quelque sexe qu'ils fussent, à mesure qu'ils arriveraient; et que, lorsque cette prison serait remplie, on enfermerait dans la seconde tous ceux qui surviendraient. Le commandant de la garde nationale fut invité à désigner immédiatement des patriotes sûrs pour garder cette seconde prison.

En effet, il n'y avait point de temps à perdre , car les jacobins, non contents de jeter les catholiques en prison , s'y jetaient les uns les autres avec une sorte de furie. Dès le lendemain, le comité eut à faire écrouer deux de ses membres et sept autres fonctionnaires destitués par le représen- ^t Prost (i). Le club , qui comptait parmi ces nouvelles

(1) Colin- Yioland et Chevalet, membres du comité; Simon Perron,

victimes huit de ses affiliés les plus importants, poussa de vé* ritables hurlements de douleur. Les administrateurs du district, enrôlés dans la faction Boissard, furent forcés de confesser que c'étaient eux qui avaient provoqué ces destitutions auprès des représentants du peuple , et ils payèrent tous par leur propre destitution cette attaque fratricide. Le 28 octobre, l'abbé Buchot rendit la liberté aux huit jacobins méconnus et persécutés; et le club, dans son enthousiasme, alla jusqu*à voter l'élargissement de M. Demesmay aine, dont l'arrestation était due principalement à la haine du district.

Mais le lendemain , effrayé lui-même d'être sorti à ce point de son rôle , il décida , sur la motion de Jobard , secrétaire de Buchot, que dans la suite il ne s'intéresserait plus ni directement ni indirectement en faveur d'aucun des* titué ou détenu, a attendu qu'il n'y avait peut-être pas un seul citoyen qui n'eût un ami ou un parent en prison et qui ne fût tenté de faire des démarches pour le soustraire à la vengeance des lois. » Un autre membre du club fît observer, dans la même séance , que les prisonniers étant ea grand nombre , il pourrait arriver que les malveillants leur prêtassent main-forte, et qu'en les mettant en liberté , ils formassent avec eux un noyau de contre-révolution d'autant plus dangereux que les patriotes étaient sans armes. La so^ ciété , partageant les terreurs de ce prudent sans-culotte , envoya aussitôt deux commissaires à la municipaUté pour concerter avec elle la distribution immédiate aux patriotes de toutes les armes de guerre ou autres déposées au district et à la maison commune. Couronnant toutes ces mesures par une inspiration encore plus digne de lui , le club décida qu*un membre serait chargé (Taller aux Annonciades vanter aux détenus les bienfaits de la liberté dont ils auraient pu jouir et dont ils pourraient jouir encore après la guerre, Lft jeune Barrey, premier vicaire de Saint-Bénigne, dont les>

Parandier, Ballyet, Charin neveu et Chambard AU aîné, membres de la municipalité ; Regnaud et Laresche atné, membres du bureau de conciliatioii.

LES SUSPECTS DU DISTHICT DB PONTARLIBB. it^

bans de mariage étaient déjà publiés, fut l'orateur désigné. £q lisant dans le registre du club de Pontarlier cette étrange délibération, ainsi que plusieurs autres de la même force, on est vraiment tenté de se croire tombé au milieu des PéauX'Rougesoa de quelque autre tribu sauvage du nouveau fflonde. Pour outrager à ce point toutes les idées de civilisation, il fallait que la fureur révolutionnaire eût déjà tourné à ridiotisme et ses mœurs à la barbarie. Le même club décida, iei4 avril 4794, qu'il se réunirait à celui de Poitiers pour demander instamment à la Convention que toutes les femmes d'émigrés, recluses comme suspectes, fussent déportées à Gayenne ou à Madagascar.

V. On peut s'étonner de n'avoir pas encore vu apparaître i Pontarlier l'organisateur des comités centraux , le patriote Tonrnier; la lettre suivante, adressée par lui au district, fait connaître ce qu'il était devenu pendant ce temps-là : « 14 octobre. — Depuis environ quinze jours je suis occupé à former les comités, et j'ai cru nécessaire de commencer par les endroits où la malveillance s'est le plus manifestée. J'ai formé, ces jours derniers , le comité du canton de Montbenolt, demain je formerai celui de Saint-Gorgon. Les personnes qui seront condamnées à la réclusion dans ces deux cantons seront conduites à Pontarlier. Il est à présumer que dans ces deux cantons les arrestations seront considérables. En conséquence, vous devez mettre sur-le-champ en état de Tecevoir les détenus , non-seulement une, mais plusieurs ■Misons nationales, car ce sera à Pontarlier que seront redus tous les suspects de votre district, à l'exception de ceux do canton de Morteau. Dans cinq ou six jours je me rendrai vers vous pour me concerter avec vous sur la formation des comités de vos environs. » Le 29 octobre, Tournier annonça ainsi son arrivée : « Frères et amis, je vous invite à comparaître à l'assemblée des municipalités et des bons patriotes de votre canton, que j'ai fait convoquera Pontarlier pour dimanche à midi. Venez concourir avec moi à la formation dn comité; soyez mes guides, mon flambeau, et ça ira. »

Par ane de ces surprises inexplicables qu'il faut s'habituer i rencontrer à chaque pas dans cette histoire, en dépit d'une

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circulaire du district qui annonçait des mesures terribles, la création du comité central à Pontarlier eut des résultats tout difiérents de ceux qu'on devait en attendre , et, pour emprunter la pensée et le style de Toumier , ça n'alla pas du tout W. Ck)mme le précédent comité avait vraisemblablement épuisé toutes les rigueurs possibles, le nouveau comité , qui tenait sans doute à faire quelque chose, ne s'occupa guère , pendant sa trop courte existence, que de réparer les torts de ses devanciers et de rendre la liberté à leurs victimes. H commença cependant par offrir un regrettable sacrifice aux furies révolutionnaires, en faisant incarcérer le bon et paisible M. Bousson , ancien administrateur de cette contrée, avec toute sa famille , y compris un adolescent de dii-sept ans^ infirme, dont le crime était, comme celui de ses parents, d'être noble, fanatique et intolérant. Mais ce sacrifice accompli, le nouveau comité ne se signala plus que par des mesures d'indulgence. Au moment de son installation, il avait trouvé cinquante-un suspects de la ville incarcérés ; dès les premiers jours de novembre, il ouvrit les portes de la prison à vingt-huit d'entre eux, en les déclarant déchargés de toute suspicion, et il consigna la plupart des autres dans leiur domicile, y compris même la famille Bousson , qu'il venait de faire incarcérer. Ce ne fut pas sans difficulté ni sans résistance, que la majorité du nouveau conseil parvint à lui imprimer une direction si honorable ; et malgré l'appui énergique de Buchot, elle se vit obligée de recourir plus haut et plus loin pour faire tomber l'opposition qu'elle rencontrait au sein même du comité , dont plusieurs membres , après avoir participé aux arrestations antérieures , voyaient avec peine leur œuvre désavouée et détruite. « Nous avons, écrivait le comité à Bassal , élargi plusieurs détenus qui n'avaient contre eux que le refus de certificat de civisme et d'être fanatiques ou frères de prêtres déportés ou émigrés.

(1) Les membres connus de ce nouveau comité étaient : L. Perron, Jacquin , de Pontarlier ; Mictiel Bourdin, P.-G. Bourdin, J.-Denis Marguet, d'Arçon ; J.-N. Vuitteney, de Chaffois ; H. Malhey, J.-Jos. Nicolet et J.-Jac. Liurd, de Dommartin.

Ce n'est qu'après avoir consulté le citoyen Buchot que nous avons agi; mais plusieurs membres du comité ne sont pas encore apaisés sur cet objet ; veuillez donc nous dire votre façon de penser. » Le comité usa de la même modération à l'égard des administrateurs du district, destitués sur ces entrefaites par Buchot à l'instigation de la faction Lerebours et Michaud. Il refusa de les incarcérer sans l'assentiment de Bassal, qui, dans cette double circonstance, ne se montra pas moins ennemi des rigueurs inutiles.

Quelle qu'ait été en général la modération du comité central de Pontarlier, il est à présumer qu'il lança contre les habitants des campagnes plus de mandats d'arrêt que n'en constatent les registres conservés. En effet, on voit dans les papiers laissés par les conventionnels en mission, un pauvre cordonnier des Verrières-de-Joux, incarcéré le ô novembre 1793 par ce comité, écrire avec beaucoup d'esprit au proconsul Lejeune : a Ma réclusion a été prononcée sous prétexte d'incivisme dangereux, de fanatisme et A' intolérance. Quelle apparence qu'un cordonnier de campagne, dont les moyens d'existence sont son alêne, sa manique et son tire-pied, qui ne peut prendre un seul jour de repos sans s'exposer à des privations premières et à perdre ses pratiques , se soit permis des actions inciviques. Je ne sais pas encore présentement la force du terme. — Je n'ai point été fanatique, parce que mon curé me disait dans ma jeunesse qu'on appelait fanatiques ceux qui prêchaient un culte extraordinaire et employaient des moyens violents pour le faire pratiquer. Jamais je n'ai tenu une pareille conduite. — D'après ces représentations sincères , vous rendrez à la société un artisan dont elle a malheureusement un pressant besoin. — J.-B^* Richard. » On regrette de ne plus retrouver les traces de cet humble ouvrier, qui, à travers une orthographe défectueuse, s'exprimait avec une bonhomie si fine et une humilité si écrasante.

VI. Le comité local de PontarUer, en reprenant possession de son autorité, le 16 décembre. 1793, parut très courroucé de la situation laissée par le comité central et s'empressa de la signaler ainsi au comité de sûreté générale de la Conven-

tion : « Des cinquante-un suspects dont nous vous avions envoyé la liste le 12 octobre, nous en avons trouvé sept dans la maison de réclusion, deux détenus à Dijon, quatorze gardés à vue chez eux et vingt-huit élargis par le comité central ; nous nous en référons à vous pour décider s'il y a lieu de maintenir tous ces élargissements. » En attendant une réponse, qui heureusement ne vint pas, le comité commença par réintégrer en prison dix des suspects reclus à domicile (i). Après plusieurs conférences avec la municipalité, il consentit à en laisser huit autres chez eux, MM. Mondet et Fer d. Colin, gravement malades, M. Colin père, M"*" Gresset et Colin-Galle, octogénaires accablés d'infirmités, M"' Javaux et sa sœur, malades et accusées seulement de fanatisme, et enfin M. Gloriod, maître de poste, que le département lui-même avait fait rentrer chez lui, pour ne pas laisser en souffrance un service aussi important. Quant aux suspects complètement libérés, le comité eut bien de la peine à supporter leur élargissement. Le 23 décembre il faisait encore observer à la municipalité, qu'il était survenu de nouveaux griefs contre le notaire Marmier et Euphrasie Boissard, cette dernière ayant une sœur émigrée de plus ; et qu'il y avait contre les suspects mis en liberté les mêmes motifs de suspicion et même de plus forts que contre ceux qui avaient été maintenus dans les fers ; heureusement ses mauvais desseins restèrent encore sans écho de ce côté-là. De l'aveu même du comité, la situation des suspects restés en prison était des plus critiques, et il s'excusait ainsi auprès du gouvernement conventionnel , de n'avoir pas encore établi dans les cachots les tables communes destinées à enseigner l'égalité aux prétendus aristocrates : « Nous ne croyons pas qu'il y ait dix suspects en état de soutenir les frais d'un régime uniforme dans la maison d'arrêt ; tous sont réduits à user d'économie pour subsister, et les pauvres forment le plus grand nombre. » En effet, quelques jours auparavant, trente-trois détenus de la campagne, des femmes

i) I^n. Hautier, Colin, chirurgien ; Elisab. Colin, la femme Gloriod, me Mondet, Pianet, Bousson, sa femme, sa fille et son petit-flls.

LES SUSPECTS DU DISTRICT DE PONTARLIER. i9

poor la plupart, exposaient d'une manière navrante au comité central qu'ils se trouvaient absolument sans pain et sans aucun moyen de s'en procurer, n'ayant point d'autre fortune que leurs bras, et ils le suppliaient d'avoir pitié d'eux.

Le i3 janvier 1794, le comité se retrempa par l'élection, et les six membres sortants furent remplacés par Laresche , cafetier, Greusard etLéoutre, aubergistes, Beuque, ex-avoué, Martin, boulanger, et Marguier, ex-noble. La loi du 29 décembre 1793, qui astreignit toutes les religieuses au serment révolutionnaire, sous peine de perdre leur indemnité ou pension viagère, fournit bientôt au nouveau comité l'occasion de déployer son zèle. De toutes les religieuses atteintes par la loi, onze seulement s'y soumirent sans observation ni restriction, suivant les conseils mêmes de leurs directeurs exilés (i). Les autres, au nombre de trente-deux, ayant témoigné l'intention de ne prêter le serment que sous la réserve de leurs opinions religieuses, le comité, quoique aucune loi ne proscrivît plos les mentions de ce genre, déclara toutes ces religieuses Suspectes pour ce seul fait, et les fit incarcérer sur-le-champ, àrexception de deux malades, qui furent laissées dans leurs Étmilles moyennant caution. C'était le 3 mars 1794. En même temps le comité fit fouiller tous leurs papiers; mais, de son propre aveu , il ne s'y trouva absolument rien de suspect.

La sollicitude haineuse du comité ne se borna pas aux re- Bgieoses restées à Pontarlier ; il en poursuivit encore neuf autres, qui avaient quitté cette ville depuis longtemps déjà, et il invita les comités de leurs nouveaux domiciles à s'assurer qu'elles avaient prêté serment dans toutes les formes. Le comité de Salins envoya un témoignage affirmatif en faveur de M"** Denise-Elisabeth Lancrenon, ex-annonciade, et Marie-P» Billet , ex-ursuline. M"' Anne-P* Thiébaud , de

(1) Cétaient M"»» Harg. Guyon» Cl.-Augtine pion, Cl.-F»» Cart, Marie- Anne Duplessis, Marie-Jos. Liévremont, Marie-Etienne Petite, Antoinette I«aude, ex-hoftpitalières ; Marie-Thér. Perrot, ex-bénédictine ; Etiennette Bemesmay, ex-ursoline ; Marie-Ant. Combette et Bernardine Cart, sœurs «)nvenes bernardines.

Mongtesoye, ex-ursuline, n'en était plus à attendre les sévérités du comité d'Ornans. Le comité de la Grand*Combe rendit compte en ces termes de ses démarches contre une autre ursuline, M"° Anne-Bernardine Racine, de Cornabey : « Quatre commissaires ont été nommés pour aller constater sa présence , vérifier ses papiers et s'assurer si elle s'était conformée à la loi. Arrivés chez ses sœurs et l'y ayant trouvée, ils lui ont demandé en vertu de quelle autorité elle s'était rendue dans ce hameau. Sur quoi elle leur exhiba nn passe-port en due forme, délivré par la municipalité de PontarUer le 22 janvier dernier. Lui ayant ensuite demandé si elle voulait se conformer à la loi qui l'obUgeait au serment, elle répondit tranchément qu'elle n'avait fait et ne voulait faire aucun serment. Les commissaires ont observé que cette fille était plus que sexagénaire^ malade et hors d'état d'être conduite à la maison d'arrêt sans péril pour sa vie. Même lorsqu'elle est dans son mieux-ètre, elle est atteinte d'une hernie, d'un asthme, de rhumatismes et d'une maladie d'entrailles, ce qui est attesté par les médecins Tavernier et Nicod. Le comité, considérant que l'humanité s'oppose à ce qu'on la tourmente par un transport qu'elle n'aurait peut-être pas la force de supporter ; et qu'au surplus, il faudrait nécessairement quelqu'un pour la soigner, ce qui occasionnerait des frais à la répubUque en pure perte, a décidé qu'elle resterait provisoirement consignée au domicile de ses sœurs. »

Sur la réponse défavorable des comités de Vaux, d'Houtaud et de Dommartin, trois religieuses bernardines vinrent encore rejoindre leurs compagnes en prison. Tel fut également le sort de la sœur j»»«»«-F" Alix, ursuline à Besançon, qui, s'étant présentée le 21 mars à la municipalité de Pontarlier, pour prêter serment, avait voulu y ajouter les mêmes réserves que ses compagnes.

Toutes ces respectables victimes, privées à la fois de leur liberté et de leurs dernières ressources pécuniaires , gémissaient depuis deux mois dans la plus affreuse détresse , lorsque la pensée leur vint de profiter de la présence du conventionnel Lejeune à PontarUer, pour tâcher d'adoucir un peu

leur position. Le comité, consulté par le proconsul^ avoua franchemeot qu'elles s'étaient toutes présentées d'ellesmêmes à la municipalité pour prêter le serment, et que leur seul tort était d'avoir voulu ajouter à la formule légale, des réserves en faveur de leurs opinions religieuses ; qu'ainsi il n'y avait pas eu de leur part refus formel de serment ; que d'ailleurs jamais aucun reproche d'incivisme ne s'était élevé contre elles, et enfin qu'elles ne pouvaient réellement pourvoir à leur nourriture en prison , n'ayant plus de pensions ni autres ressources. Lejeune décida, en conséquence, le 5 mai, qu'elles seraient élargies provisoirement, mais pour rester en réclusion chez elles. 11 voulut bien toutefois les dispenser d'avoir à leurs portes des gardes , que la répubUque aurait été dans la nécessité de payer.

Malgré la difficulté , proclamée par le comité lui-même, d'établir l'uniformité du régime alimentaire dans des prisons où les détenus ne se procuraient qu'avec la plus grande peine le morceau de pain indispensable pour ne pas mourir de faim, il nomma, le 9 mars , plusieurs commissaires chargés d'établir l'égalité la plus parfaite entre tous ces dénûments. Deux jours après, il fut appelé lui-même à payer à fëgalité un tribut d'un autre genre. Cl.-Et. Marguier, son président, annonça qu'en sa qualité d'ex-noble, il ne pouvait plus continuer ses fonctions , une loi nouvelle excluant des emplois les personnes de sa caste. Il protesta , en partant, qu'il embrassait ses collègues avec les sentiments d'un véritable sans-culotte.

Vil. Une dénonciation insidieuse amena , vers la même époque, le patriote Jouffroy, secrétaire du district , par-devant le comité. On avait intercepté une lettre adressée au curé Lonchampt, déporté , et contenant ces mots : « Vous venez d'être rayé de la liste des émigrés, et vous en avez l'obligation à Jouffroy, comme bien d'autres.» Celte lettre fut remise au comité de Mouthe, qui , suivant l'afireuse manie de ce temps, ne voyant partout que crimes et trahisons, imagina aussitôt que le secrétaire du district avait abusé des registres confiés i ses soins, pour biffer subrepticement et de son autorité privée les noms des prêtres dont il n'avait fait en réalité que

rétablir devant le district la véritable situation. Cette affaire, rembrunie à plaisir , passa du comité de Mouthe à celui de Pontarlier , qui se livra à de longues et minutieuses informations, depuis le 24 février jusquau 15 mars. Le seul ré- 0 sultat de toute cette procédure fut de prouver une fois de plus qu'avec un pareil régime, la liberté du serviteur le plus dévoué de la république dépendait du premier dénonciateur venu, et que sa vie même ne tenait qu'à un fil.

Les administrateurs du district, au lieu de travailler à apaiser, au sein du parti démagogique, les factions et les haines personnelles qui le déchiraient ainsi, ne faisaient au contraire que joindre leur voix à cet horrible concert d'accusations et d'injures réciproques. Ils n'avaient pasencore pu pardonner au comité central d'avoir rendu la Uberté à MM. Demesmay et à d'autres citoyens notables de la ville. Oubliant qu'ils lui avaient dû eux-mêmes la liberté au moment de leur disgrâce, et mettant méchamment à profit le décret qui venait de prescrire aux comités de dresser le tableau de tous les suspects, avec les motifs de suspicion, pour servir de base au jugement définitif des détenus, ils écrivirent à la fois au comité de sûreté générale et au représentant Lejeune, le i*' avril ; « Les méchants s'efforcent en ce moment de corrompre les comités révolutionnaires. Nous voyons avec douleur que les aristocrates , les fédéralistes, les agio- . teurs, les agitateurs, les pères, mères, frères et sœurs , épouses et enfants d'émigrés, seront peu ou presque pas compris sur le tableau des suspects, tandis qu'au contraire il n'y aura de porté que quelques fanatiques imbéciles ou vieilles femmes embêtées , sur lesquels retombera la vengeance nationale, qu'auraient dû seuls éprouver les premiers. Quelle en est la cause, citoyen représentant? C'est que les derniers sont, la plupart, sans fortune et ne possèdent pas l'art de la séduction ; au lieu que les précédents, par le moyen de leurs richesses , de leurs promesses et de leur hypocrisie, ont su faire entendre qu'ayant été élargis et relevés de suspicion ou par les comités précédents ou par les représentants du peuple trop bons et trop crédules, ils ne devaient plus être compris parmi les suspects. Nous dénon-

çons les comités qui ont donné de pareils élargissements. Croyant remplir le vœu de Varticle 3 du décret du 13 ventôse (â6 février), nous avions dit aux différents comités de comprendre dans leurs tableaux tous ceux qui avaient été détenus depuis le I" mai 1789, leur ajoutant que la sagesse du comité de sûreté générale distinguerait assez les innocents et les coupables'; mais notre attente a été vaine. Notre dévouement à la chose publique nous oblige à te découvrir cet infâme trafic. Veux-tu connaître l'exacte vérité ? Quand tu te rendras à notre district, fais-toi exhiber les procès- Terbaux des comités, surtout des comités centraux, tu verras que ceux qui , dans certains moments d'enthousiasme révolutionnaire, n'avaient pas échappé à l'œil vigilant du sans-culotte, jouissent aujourd'hui de la Uberté qu'ils avaient voulu détruire. Le peuple de notre district est entièrement dévoué à la chose pubhque, mais un très petit nombre se montrent révolutionnaires, parce qu'ils n'osent pas. Le seul amour de la patrie nous a dicté ces réflexions ; tout notre désir est que les gens suspects soient tous incarcérés ; que les commissions qui doivent les juger soient promptement organisées; qu'aucun méchant n'échappe à la vengeance nationale ; que les biens des liberticides soient distribués à tous les sans-culottes depuis trop longtemps pressurés ; et que tous les ennemis de la Révolution . périssent ou aillent porter au loin leurs crimes et leurs perfidies. -— A. Gros, Tavernier, Sombarde, Courpasson, Pecclet, Magnin-Tochot, Parrod. »

Le iO avril, une nouvelle scission entre les démagogues amena l'arrestation du capucin Devillard, curé constitutionnel de Pontarlier, membre du club et de la société dramatique. La guerre qui lui fut faite en cette circonstance n'étant qu'un épisode de la proscription générale du culte constitutionnel, les tristes et curieux détails de cette affaire trouveront plus naturellement leur place dans un autre chapitre.

Le 16 avril, la saisie de deu:^ lettres adressées par des prêtres déportés à leurs familles fut cause de six arrestations nouvelles. A cette occasion , le comité décida qu'il retien-

ti CHAPITRE LU.

drait à Tavenir toutes les lettres adressées aux suspects, pour en prendre lecture. La même époque fut signalée par une recrudescence sensible de rigueur de la part du comité. Le ÎA avril, il donna des ordres pour faire réintégrer en prison tous les suspects gardés à vue chez eux, et dont plusieurs» disait-il , faisaient les malades. Cet arrêt insultant et cruel atteignit M"" Javaux et sa sœur, M"* Gloriod et son fils, M"* Colin-Galle et son fils, M"« Mondet, M*'«' Colin, Hautier et la famille Bousson. Presque tous ces malheureux étaient maladifs, soufirants et épuisés, d'après le témoignage même de Tavernier, médecin du comité. La République dut être bien rassurée par les mesures de précaution prises contre ces invaUdes.

M. Bousson, à qui sa conduite vraiment patriotique et hbérale donnait le droit d'attendre un tout autre traitement, écrivait quelques jours auparavant au comité : a Je ne suis noble que parce que mon père a été revêtu d'un office de la chambre des comptes de Dole qui anoblissait, mais je n'ai jamais eu aucun droit féodal. En 1764, j'ai été nommé maire de Pontarlier à l'unanimité; avant la Révolution, j'étais subdélégué, et vous me rendrez cette justice que j'en ai rempli les fonctions en honnête homme. Nommé en 1789 commandant d'une compagnie de la garde nationale, j'ai prêté en 1790 le serment civique, et en 1792, le serment de liberté et d'égalité, comme menÂre du bureau de l'hôpital. Nommé membre du bureau de conciliation, j'y ai travaillé jusqu'en 1793. Mon caractère, vous le savez, est la bienfaisance ; et la dénonciation portée contre nous devant le comité centrad a sa source dans un procès qu'on m'a intenté. Le fanatisme dont nous sommes accusés n'a rapport qu'aux offices de paroisse, auxquels nous n'assistions que rarement. Pour détruire ce chef d'accusation, nous invoquons notre constitution, qui laisse une liberté entière sur le culte. )>

VIII. Nulle circonstance assurément n'était moins propre à donner des espérances aux détenus, que l'arrivée du trop fameux Lejeune à Pontariier, au commencement du mois de mai 1794. 11 y arrivait précédé, à bon droit, de la renommée la plus sinistre ; et cependant , par une nouvelle surprise,

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son séjour devint, pour la plupart des prisonniers, une source précieuse d'adoucissements et même de délivrance. Ce ne fat pas seulement aux trente-quatre religieuses incarcérées pour refus de serment qu'il ouvrit les portes de la prison ; mais beaucoup d'autres suspects, tant de la ville que des eapipagnes, lui durent soit une commutation de peine, soit une libération entière. De ce nombre fut M. Gloriod père, avec sa famille, en dépit de tous les' efforts du district, qui voulait absolument qu'au lieu de Télargir, on lui ôtât encore son brevet de maître de poste, pour le donner à quelque brave sans-culotte. M"** Colin-Galle, Battandier, M^ndet, Elisab. Colin, MiM. Ferd. Colin et Gresset, furent aussi renvoyés en simple surveillance dans la commune. La famille BoDSson, également élargie , fut consignée dans sa maison soas la caution de deux citoyens.

Parmi les personnes dont Lejeune venait ainsi de mériter les bénédictions , l'une des plus dignes d'intérêt et de pitié était certainement M"** Battandier. Son mari , M. Athanase Battandier, que tant de liens de parenté unissaient aux plus ardents révolutionnaires , vivait paisiblement d'un mpdeste revenu de mille livres, lorsque la Révolution vint le ruiner à peu près complètement. Suivant le calcul même du comité , elle ne lui enleva pas moins des deux tiers de ses modiques ressources. Mais, non contente de le ruiner, elle le poursuivit encore avec un acharnement impitoyable. Au mois de septembre i7Ç3, il fut déclaré suspect, ainsi que sa femme, et incarcéré d'abord au fort de Joux, puis à Dijon. M"* Battandier, malade et restée le seul soutien de ses deux petits enfants , se trouvait également condamnée à la prison. La république , craignant sans doute de voir tomber les deux enfants à sa charge , voulut bien commuer la peine de la mère en une réclusion à domicile avec un garde à ses frais. Son humanité n'avait pas pu aller plus loin. Mais un pareil régime était tellement au-dessus des ressources pécuniaires de la pauvre mère, qu'elle écrivit, le 19 octobre, au comité : a Citoyens, n'ayant pas. le moyen de payer les frais d'une maladie, avec ceux du garde que vous m'avez donné, et aimant autant mourir dans la maison d'arrêt que

dans ma maison, je me rendrai demain dans la matinée en prison. Quand vous aurez fixé le prix des journées du garde, je paierai les trois que je lui dois déjà. » Au lieu de débarrasser de son geôlier sans-culotte cette femme infortunée, que deux enfants au berceau semblaient assez garantir contre « toute pensée d'évasion , le comité eut le triste courage de l'incarcérer avec ces deux petits êtres innocents. Quelque temps après , une convulsion révolutionnaire ayant amené à la tête du district l'avocat Lerebours , qui , pour avoir été mis plus tard hors la loi comme complice de Robespierre , n'en fut pas moins un des républicains les moins malveillants et les plus modérés, M°® Battandier lui adressa cette touchante supplique : a Je suis en prison et je me vois à la veille de manquer de tout, avec deux malheureux petits enfants qui ne mangent qu'en pleurant le mauvais pain qu'ils partagent avec moi. Je souflTre toutes les privations et ce que la nature a de plus rigoureux. Mon mari est renfermé luimême à Dijon. Tout cela pour une chanson trouvée dans son secrétaire. Etant de la Gôte-d'Or, je suis étrangère à Pontarlier, et je n'ai personne pour s'intéresser à mon sort. Veuillez me rendre la liberté ou au moins me laisser rejoindre mon mari. )> Lerebours écrivit au bas de cette requête : (( Le temps des sollicitations et des faveurs est passé, mais celui de l'humanité ne l'est point. En conséquence, je prends le parti de renvoyer purement et simplement au comité la lettre que m'écrit la citoyenne Battandier. » Lerebours faisait trop d'honneur à son temps. Les sollicitations et les faveurs ne disparaissent jamais , et elles n'avaient fait que de changer de mains ; mais le temps de l'humanité, au contraire, était trop réellement passé , et M"*' Battandier fut laissée en prison avec ses deux enfants.

Lejeune, en quittant Pontarlier, parut regretter la clémence inaccoutumée qu'il y avait fait éclater ; et , dès le 6 mai, il s'empressa d'écrire au comité : « Songez que tous ceux qui ont été mis en arrestation dans leur domicile sont sous la surveillance de la municipalité ; ainsi, surveillez avec soin; et, pour peu que vous vous aperceviez que cela entraine quelque inconvénient, remettez-les en heu de sûreté jusqu'à

ce que les commissions populaires aient prononcé. Il en est de même de ceux qui sont consignés dans la commune : faites-leur l'application des lois révolutionnaires , pour peu qu'ils deviennent dangereux par leurs discours ou leur conduite. » Le comité n'attendait qu'un prétexte pour atténuer le plus possible les faveurs accordées par le représentant du peuple. Aussitôt il décida que les suspects élargis, soit pour être en réclusion chez eux , soit même pour être en simple sarveillance dans la commune , ayant toujours été placés sous sa responsabilité personnelle, ils seraient tous gardés à vue à leurs frais. M"' Battandier demanda sans succès , le 22 mai , à quitter Pontarlier pour se rendre à Dijon auprès de son mari ou de sa famiUe ; elle n'obtint cette permission que le 22 juillet suivant, par une nouvelle faveur de Lejeune.

Avant de quitter Pontarlier, Lejeune réorganisa le comité en conservant ses principaux éléments (t). Les débuts de ce nouveau comité furent signalés par le crime le plus atroce peut-être dont la Révolution se soit souillée dans nos contrées. Mais comme le drame lugubre où les trois Montperreux laissèrent leurs tètes se déroula principalement sur un autre théâtre, il trouvera mieux sa place au chapitre consacré aux habitants du Doubs victimes du tribunal révolutionnaire de Paris.

Le 27 mai , quelques membres du comité firent observer que depuis longtemps les frais de garde de la prison, élevés avec une prodigalité aussi méchante que ridicule, n'étaient plus couverts par les contributions des détenus, et qu'il n'y avait point d'autre moyen d'y pourvoir, que d'établir une taxe sur les suspects élargis pour cause de maladie ou autre motif, et restés, selon le comité^ solidairement tenus, en leur qualité de suspects, aux frais de garde de la prison. Le comité fixa en conséquence à 225 livres par mois la somme que ces derniers devraient payer, et la répartit entre les onze

(1) n se trouva ainsi composé : Alex.-Jos. Guyon ; P.-F. Duplessîs ; Aa^ Monoier, caltivateur; F.-X. Beuque, commandant en second de la garde nationale ; Greusard et J.-Aug^'o Léoutre, lieutenants ; L. Perron ; B. Honnier ; P.-F. Laresche ; J.-Ant. Martin, et Ant.-Jos. Chevalet» instituteur.

plus riches. Cependant la municipalité elle-même finit par se plaindre, avec les détenus , de la quantité de fainéants qu'on entretenait grassement, sous prétexte de garder la prison, lorsque les bras manquaient partout à l'agriculture. Elle demanda formellement qu'on en diminuât le nombre; qu'on n'y employât plus que des vieillards ou des infirmes; qu'on réduisît leur salaire au taux ordinaire des journées de travail, et enfin que les suspects libérés ne fussent plus forcés de contribuer à une dépense qui ne les concernait plus. Le comité fit droit à une partie de ces observations ; le 26 juin, il réduisit à quatre le nombre des gardes, et à deux livres par jour leurs émoluments. Les lois réparatrices du 9 juillet et du i 6 août i794 vinrent, sur ces entrefaites, rendre la liberté à la généralité des suspects. Le 2 septembre suivant, le comité écrivait au comité de sûreté générale, que sur les cinquante détenus de la ville il n'en restait plus que douze en prison. Quinze jours après , il déclara que les détenus n'étant plus qu'au nombre de quatre et peu dangereux, le concierge suffirait désormais pour les garder. Du reste , l'heure de la délivrance ne tarda pas à arriver aussi pour les plus maltraités ; et, le 22 octobre , le représentant Pelletier, passant à Pontarlier, leva, en faveur de tous, les dernières entraves laissées à leur liberté.

Le i6 juillet, le comité révolutionnaire de Salins avait écrit à celui de Pontarlier pour lui dénoncer les citoyens Faivre, de cette ville, etPerny, de Doubs, comme soupçonnés de faire passer de l'argent aux prêtres déportés. Il précisait même la somme de 1,080 livres en or et en argent, comme ayant été exportée par eux. Cependant cette affaire n'eut pas de suites, et la dernière mesure de rigueur prononcée par le comité, le 8 août, tomba sur un jacobin disgracié.

Le 13 septembre 1794 , le comité dut, en vertu d'une loi nouvelle, céder encore une fois la place à un comité central. Il disparut en laissant derrière lui une tache de sang , que chacun de ses membres emporta dans la vie privée, et qui les poursuivit longtemps d'un éclat vengeur au sein de leur obscurité. Depuis le 30 septembre 4793 jusqu'au 8 août 1794, ce comité avait prononcé cent seize emprisonnements. Le

LIS 80SPECTS DU DISTRICT DE PONTARLIRB. 29

nombre des détenus pour cause de suspicion s'éleva encore plus haut ; car plus d'un malheureux, arrêté sur les soupçons les plus vagues , attendit vainement, dans l'asile ordinaire des malfaiteurs, le moment d'être traduit devant le comité ou les tribunaux; c'est ainsi que le représentant Pelletier tira de prison, le là novembre i794, une jeune fille de quatorze ans, nommée Glaudine-F'* Vorbe, qui était déteaue depuis cinq mois dans la maison d'arrêt, sans qu'aucune autorité se fût encore occupée d'elle. Elle était du faubooTg des Etraches et avait été arrêtée en venant apporter da linge à son père, qui était dans la maison de réclusion de Pontarlier. On Tavait incarcérée parce qu'elle n'était pas manie d'un passe-port. La pauvre enfant n'avait pas imaginé qu'an passe-port fût nécessaire pour circuler sur le territoire même de la ville qu'elle habitait.

IX. Parmi les communes rurales du canton de Pontarlier, celle de Doubs fournit au comité central cinq prisonniers (i). Tous étaient accusés de fanatisme. L'un d'eux, M. Girard, père d'un prêtre déporté, écrivit avec autant de courage que d'à-propos à ses prétendus juges : <( Vous m'avez condamné comme fanatique, parce que je n'assistais pas aux offices ; mais cela ne prouve rien, sinon que j'ai été de longue main â la hauteur de la philosophie qui règne en ce jour et que j'ai voulu jouir de la Uberté promise. » Le comité central élargit les suspects de Doubs et les renvoya dans leur commone pour y être reclus à domicile et gardés à vue. Ils furent entièrement libérés par le représentant Pelletier, dans Tautomne de i794.

A la Cluse, un comité local, aiguillonné par l'agitateur Châtra, ancien garde forestier, avait déjà fait toute la besogne an moment de l'arrivée de Toumier à PontarUer. Le i 3 octobre, il avait condamné six personnes à la réclusion à domicile et autant aux arrêts dans la commune (2). Le ^1 du même

(1) Voir«à la fin du volume, le document n» III, Tableau des suspectf de Dottbs.

(S) Voir, à la fin do volume, le document n» IV|, Tableau des suspects de la Close.

mois, trouvant qu'il avait agi avec trop d'indulgence, il envoya sept personnes dans les prisons de Pontarlier. Le plus notable de ces prisonniers était le docteur Gauftre , chef de bataillon de la garde nationale, condamné, comme tous ses compagnons d'infortune, pour cause de fanatisme. Un autre, M. J.-F.-X. Parrod, officier municipal, était accusé d'avoir été chercher en Suisse M. l'abbé GaufiTre, vicaire en chef déporté, pour administrer les derniers sacrements à sa femme mourante. Un jeune homme du hameau de Montpetoz, J.- Jac. Maire, avait été puni de la même peine, parce qu'on avait trouvé chez son père un mandement de Tévêque de Lausanne. Ce père, en sollicitant l'élargissement de son fils au nom des besoins urgents de l'agriculture , faisait observer avec une bonhomie un peu narquoise, «qu'il se croyait d'autant mieux autorisé à avoir cet écrit et même d'autres du même genre, que la liberté de la presse avait été décrétée, du moins d'après ce qu'on lui avait dit. »

Les habitants des Verrières, ayant en quelque sorte un pied dans la Suisse, semblent avoir joui d'une tolérance particulière pour leur fidélité religieuse ; ils surent du moins rester assez unis pour ne pas se proscrire mutuellement. Les seuls documents que fournisse cette commune sont: !• une plainte du comité central de Pontarlier au sujet de la légèreté avec laquelle la municipalité des Verrières accordait des certificats d'indigence, même à des personnes reconnues suspectes (comme si cette suspicion les mettait à Tabri du besoin); 2* une lettre adressée le 9 février 1794, au district, par H. Grandvoinet, président du comité, pour annoncer qu'ils venaient de rendre la liberté entière à la femme de Ch. Gloriod, recluse chez elle depuis trois mois, apparemment par décision du comité central ; et qu'ils avaient ainsi abrégé de trois semaines le temps de sa pénitence; 3^ enfin un arrêté très violent du district, qui ordonnait, le 6 juillet i794, à la gendarmerie, d'aller saisir aux Verrières Gh.-Marie Gloriod, condamné comme contumace par le tribunal correctionnel le 22 mars i793. « Ce jeune homme, ajoutait le district, est compris sur la hste additionnelle des émigrés , et néanmoins il réside aux Verrières au vu et au su de la municipa-

LES SUSPECTS DU DISTRICT DE PONTARLIBR. 3i

fité et da comité révolutionnaire; ce comité sera en outre dénoncé au comité de sûreté générale de la Convention, pour avoir refusé d'informer contre des particuliers de sa commune prévenus d'avoir, avec les prêtres déportés, des correspondances de nature à entretenir le fanatisme. )) Il était difficile, en effet, de trouver un comité ré- Tolutionnaire moins digne de son titre et de son odieuse mission.

La commune d'Houtaud parait aussi avoir échappé à la tyrannie de la loi des suspects , ou du moins il ne leste aucune trace ni de son comité ni des arrestations qu'il aarait pu faire. On voit seulement, le i*' octobre 4794, un jacobin de Doubs, Cl.-Et. Edme, venir officieusement dénoncer au nouveau comité central de Pontarlier, Etienne Bourbon, cultivateur à Houtaud, pour propos fanatiques et incendiaires. Deux membres du comité se transportèrent immédiatement à Houtaud pour vérifier les papiers du prévenu et lui signifier un mandat d'amener. Ils acquirent la preuve que Bourbon, un peu animé par le vin, s'était permis de dire « que les prêtres qui avaient prêté serment ne l'avaient fait que par intérêt, surtout les ex-capucins, qui tfa?aient jamais rien valu; que l'ex-père Arnould, entre antres, avait prêché de tout casser et briser chez les fanatiques et de prendre leurs poules; qu'on mangeait à sa cure, avec des jeunes gens, les poules prises à ceux qui n'allaient pas à la messe; que la Convention ne faisait que nous embêter ; que la ville de Lyon se glorifiait maintenant d'avoir été martyre, et que les émigrés riaient et triomphaient de voir comment la France se comportait. » Le comité arrêta, le lendemain, que Bourbon serait incarcéré et toutes les pièces de son procès transmises au comité de sûreté générale. Qnelques mois plus tôt, Bourbon eût payé de sa tête ces imprudents propos. Mais heureusement pour lui , la Terreur s'éteignait dans ses dernières convulsions, et après vingtquatre jours de détention, il fut mis en liberté par le représentant Pelletier.

Moins heureuse, la commune de Dommartin eut de bonne heure an comité local qui ne laissa rien à faire au comité

32 CHAPITBB LU.

central, si ce n'est de réparer une partie de ses excès. Ce comité, d'après son propre témoignage, était singulièrement loin de représenter la majorité des hal)itants; car il avoue dans une de ses délibérations, que pour pouvoir se constituer, il a été dans la nécessité d'enfreindre la loi, qui interdisait aux parents du second degré de siéger ensemble. « Encore, ajoute-t-il , le conseil municipal et le comité ont-ils épuisé tous les patriotes du pays. » Ceux qui se décernaient ainsi le titre exclusif de patriotes étaient-ils donc les seuls amis de leur patrie ou même de la Révolution dans cette commune? Le comité nous a éclairés lui-même sur ce point par ses procès-verbaux. On y lit, à la date du 30 octobre 1793 : <( Jeanne-Louise Ecureux, tailleuse, a été interrogée par le comité sur plusieurs points de la religion. Elle nous a répondu qu'elle ne s*y soumettrait qu'autant que les choses iraient comme sous l'ancien régime pour le spirituel ; que quant au temporel, elle n'avait rien à y voir. De tout quoi le présent procès- verbal. » Tous les autres suspects de cette commune, non moins étrangers à la politique, étaient uniformément accusés d'être fanatiques et coureurs d'assemblées fanatiques. Ces assemblées d'édification et de prières paraissaient irriter au dernier point les démagogues de cette commune, au milieu de leur isolement religieux. Deux suspects, plus coupables que les autres, car ils avaient communiqué des lettres |de leurs parents, capucins en Italie, qui traitaient le schisme avec peu de révérence, furent mis en prison. Les autres, au nombre de dix-sept, furent reclus à domicile et gardés à vue. La plupart étaient des indigents et des femmes ; il ne s'en trouva que quatre assez riches pour payer des gardes. Le comité central élargit les deux prisonniers; et quelque temps après, le comité local, cédant à la même inspiration, accorda à tous les autres la permission de reprendre leurs travaux (i).

Ce retour à des sentiments plus humains et plus raisonnables, de la part des comités ruraux, n'était pas dû seule-

(1) Voir, à la fin du Tolame, le document n» V, Tableau des suspects de Dommartin.

ment aux sages instructions de Bassal. De son côté, Bachot ne négligea rien pour modérer leur aveugle fureur , et la circulaire suivante , qu'il publia dans ce but , peut , à bien des égards, être considérée comme un bienfait.

« Dans les arrestations à faire de gens suspects, dans les campagnes, il faut s'attacher surtout à ceux qui, par Tinfloence de leur fortune ou de leurs talents, sont censés être les auteurs des désordres qui alarment la patrie et du fanatisme qui conduit à la guerre civile. Les pauvres cultivateurs, les simples journaliers, les personnes infirmes ou très âgées, sont rarement assez dangereux pour être mis en état d'arrestation. Ceux qui auraient paru dangereux autrefois et qui auraient donné des preuves de repentir, ou qui, ayant été punis d'après les lois, n'ont point récidivé et n'ont point excité contre eux de nouveaux soupçons, doivent être exceptés de la classe des suspects. 11 en est de même des parents d'émigrés ou de prêtres déportés, lorsqu'ils ont donné des preuves d'un sincère attachement à la constitution ; et il suffit aux pauvres et simples citoyens, pour prouver leur attachement, de remplir de bonne grâce les devoirs communs à tous les citoyens, tels que le paiement des impôts, le service de la garde nationale, l'assiduité aux assemblées du peuple, les relations avec les patriotes, la fuite des gens suspects. Les comités peuvent et doivent même élargir de leur propre autorité ceux qu'ils auraient mis en arrestation par erreur ou excès de sévérité. Il ne suffit pas d'un propos indiscret échappé dans l'humeur ou la vivacité delà conversation, pour rendre un citoyen suspect. lien est de même pour les relations. Il faut une liaison suivie avec des gens suspects. Les femmes sont rarement assez dangereuses pour être renfermées. Toutefois, sur le fait du fanatisme, elles sont plus obstinées et souvent plus dangereuses aue les hommes et doivent être traitées en conséquence. Il est pas nécessaire, pour arrêter les gens suspects, d'avoir » preuves littérales et écrites des propos inciviques ou des ^marches dangereuses qu'on leur reproche II suffit que l'o- .nion publique, dont les comités sont les interprètes et les ^ganes, accuse et désigne ces personnes, pour qu'elles

34 CHAPITBB LU.

soient mises en état d'arrestation. S'il y avait contre elles des preuves juridiques, on ne se bornerait pas à Fairestation ; les fers ou la guillotine sont réservés pour les délits dont on a la preuve. L'arrestation est pour les délits qu'on soupçonne, qu'on présurae sans pouvoir les prouver. Les comités, pour suivre l'opinion publique, doivent consulter les Sociétés populaires ou les assemblées de commune. On doit a voir quelques égards pour les parents des braves volontaires qui combattent la tyrannie. Leur sang qui coule sur les frontières doit effacer quelques erreurs passagères, quelques légers torts de leurs familles. La considération de l'intérêt public doit faire passer un peu moins sévèrement sur le compte des ouvriers en fers, en armes, en salpêtre, etc. »

En dépit de quelques lignes regrettables, toute cette instruction avait évidemment pour but d'arracher aux prisons la plupart de leurs victimes, et elles eussent été bientôt dépeuplées si on l'eût suivie partout à la lettre. Animé d'un esprit bien différent, le district de Pontarlier allait jusqu'à refuser aux comités le pouvoir de réparer les erreurs qu'ils avaient pu commettre et de rendre la liberté aux détenus qu'ils reconnaissaient avoir injustement condamnés. Il écrivit, le i 6 janvier i 794, que le droit exclusif de prononcer l'élargissement des détenus était réservé à la Convention , à ses comités de salut public et de sûreté générale, et aux représentants du peuple en mission. C'était ajouter à une loi barbare un commentaire plus barbare encore.

Le 30 mars i794, le comité de Dommartin fut repris d'un petit accès de fièvre révolutionnaire, sous Tinfluence duquel il consigna dans la commune tous les suspects précédemment libérés et leur en adjoignit cinq autres. Ce ne fut que six mois après, qu'ils recouvrèrent leur entière liberté.

Les jacobins d'Arçon, comme ceux de Dommartin, n'eurent pas la patience d'attendre l'arrivée de Tournier. Le 47 octobre, leur comité local dressa une liste de vingt-six fanatiques à incarcérer à Pontarlier, et de cinquante autres qui devaient être consignés chez eux sans pouvoir communiquer avec personne, sauf la permission de deux membres du co-

mité (1). Cependant ce comité ne tarda pas à revenir à des sentiments plus calmes; et, comme ses vingt-six prisonniers n'étaient pas encore partis pour les Annonciades, il décida, le 25 octobre, qu'ils resteraient en réclusion chez eux, et que ceux qui avaient été reclus précédemment à domicile pourraient désormais sortir à dix pas ou cinq toises de leurs maisons, mais sans pouvoir tenir conversation avec qui que ce fût , à moins d*ètre accompagnés de deux membres du comité. Il libéra même entièrement dix de ces reclus, mais les remplaça amplement par vingt-deux nouveaux suspects. Le 3 novembre, dans un nouvel élan de générosité ou de justice, il déclara que tous les reclus, à l'exception des quatorze plus notables, seraient mis en liberté le surlendemain, qu'il appelait ingénument le quinzième jour du deuxième mois de tère brumaire.

Lorsque le comité central s'organisa à Pontarlier, une partie des membres du comité d'Arçon j alla prendre place, et le sort des suspects de cette commune y subit encore une nouvelle modification. Le 2 novembre, trois d'entre eux furent condamnés à la prison, quatre, à être gardés à vue chez eux, et sept autres, à être consignés à domicile sans garde, soit indéfiniment, soit pour un temps qui variait d'un à quatre mois. Les trois prisonniers ne furent libérés définitivement qu'au mois d'octobre i794^ mais ils étaient déjà élargis depuis longtemps.

Le comité local d'Arçon reprit bientôt ses fonctions; mais son existence ne fut plus signalée que de loin en loin, par quelques rigueurs individuelles. Ainsi, on le voit dresser procès-verbal le i6 février 1794 contre Et.-Jos. Lacroix. Le comité venait d'apprendre que ce jeune homme avait promis à sa fiancée de la mener marier en Suisse devant un prêtre non assermenté ; qu'il l'avait avoué, et que le bruit courait même que ce voyage et cette cérémonie clandestine étaient déjà accomplis. Le i8 février, le comité condamna Jeanne-Catb. Tournier à être gardée à vue, pour avoir favo-

(I) Voir, à la fin du volume, le documeot no VI, Tableau des suspecta d'Arçon.

risé l'évasion de Tabbé Faivre, vicaire déporté de Lièvremont, et Claudine-P** Henriet, à quinze jours de prison, pour s'être approchée des frontières sans passe-port. Le i8 mai, deux de ses membres dénoncèrent sans résultat Guill.-F. Girardet, pour avoir communiqué et lu dans deux maisons une lettre du curé déporté d'Arçon.

Le comité, en prononçant d'un seul coup vingt-six emprisonnements, au début de sa carrière, s'était peu mis en peine de détailler les délits de ses victimes. Fanatisme et parenté avec des prêtres proscrits, voilà les seuls griefs qu'il ait consignés à leur charge. Deux seulement étaient accusés d'avoir servi de guides à des personnes qui se rendaient en émigration, et une servante, d'avoir dit indécemment qu'elle aimerait mieux avoir sur sa tète un crapaud que la cocarde nationale.

Le comité local de Vuillecin se réunit le 17 octobre et décida que les fanatiques de cette commune , au nombre de trente-trois, seraient séquestrés chez eux tous les dimanches et fêtes sous peine d'amende et d'emprisonnement, et remplacés à leurs frais pour le service de la garde nationale (i). Pour mieux prouver encore que c'était uniquement leur fidélité religieuse qui était en cause, le comité décida, le 3 novembre, que les reclus qui consentiraient à aller aux offices constitutionnels de Bonnevaux recouvreraient leur liberté.

Le 27 octobre, on reçut l'arrêté qui destituait MM. Cl. -Et. Michelle, procureur de la conmiune, Cl.-Ët. Liard, officier municipal, et Cl.-Jos.'Minary-Gillon, secrétaire. Il fut décidé qu'ils resteraient en réclusion chez eux jusqu'à ce qu'il eût été statué sur leur emprisonnement. Le lendemain, le comité invita tous les patriotes à venir dénoncer « ce qu'ils pourraiexit savoir, par oui-dire ou autrement, de nature à contrecarrer la Révolution. » On rèpondit avec peu d'empnessement à cet appel. Nie. CarmiUet vint pourtant déclarer qn*il y avait environ deux ans, P. Jos.-Minarv lui avait dit

(I) Voir, à la fin 4ii Tol«me« le docnnent »• VD, Tableau dea sospecU 4e VuUecîn.

LES scsrecrs du district pb pontarlier. 37

qu'il fallait suivre les conseils des vieux prêtres. J.-F. Miehelle accusa Cl.-Jos. Minary-Gillon de lui avoir dit, aussi deux aas auparavant, qu'il n'y avait point de mal à insulter et injurier les prêtres constitutionnels. Michel-F. Nicollière, officier municipal, et J.-Jos. Charité accusèrent le même de leur avoir dit que la Convention ne savait plus où prendre, et qu'elle allait bientôt s'en aller. Nicollière déclara encore que , le U septembre précédent , s'étant transporté chez Cl.-F. Beuque, pour requérir son fils et son domestique, tombés an sort, la femme de Beuque lui avait dit que la Convention était composée de f..tus voleurs et de canailles, et que quand ils lui prenaient son fils^ ils lui prenaient tout. (Le recrutement forcé était peu connu sous l'ancien régime.) Nicollière déclara encore qu'étant allé chez les frères Jeannin faire la quête pour les souliers des volontaires, Cath. Dormer, leur servante, avait répondu que sous l'ancien régime on ne faisait point de quête pour fournir des souliers aux soldats, et qu'on devrait bien ramener un roi. J.-B** Liard déposa que la femme de Cl.-F. Beuque , déjà accusée, lui avait répondu que les prêtres constitutionnels étaient des tigres et des barbares. Un autre suspect fut dénoncé pour avoir dit, à propos de l'insurrection des montagnes , que c'était une affaire de rien, un simple attroupement déjeunes gens pour ne point partir.

Quelques-uns de ces propos étaient graves, et le comité central se montra sévère pour les suspects de Vuillecin. Il en condamna quatre à la prison et dix à la réclusion à domicile avec ou sans garde, tous pour cause de fanatisme, incivisme et intolérance. Ces malheureux ne furent libérés définitivement que le 5 novembre i794.

Le comité local de Vuillecin continua à travailler concurremment avec le comité central; le 16 novembre 1793 on le voit faire des perquisitions minutieuses et fouiller tous les meubles chez MM. Cl.-£t. Liard, Jac. Minary, Michelle frères et Cl.-F. Minary, pour y trouver des écrits fanatiques. Sa seule capture fut un Catéchisme sur la différence entre t Eglise romaine et la religion nationale de France^ découvert chez MM. Michelle. Avant de se retirer des maisons qu'ils

fouillaient^ les commissaires du comité faisaient jurer à tous les membres de la famille <' qu'ils n'avaient absolument aucune lettre de déporté, d'émigré ou d'agent des coalisés, ni aucune brochure ou lettre incendiaire portant à une contrerévolution. »

Le comité de Chaffois emprunta une activité malheureuse à la présence d'un démagogue d'une certaine importance et d'une ardeur encore plus incontestable, J.-Cl. Vuillemin, commandant en chef du bataillon du Drugeon^ ainsi qu'il ne manquait jamais de se qualifier lui-même. Ce comité n'était plus novice au moment de la troisième arrestation des suspects, et il avait déjà figuré à la seconde avec quelque distinction. Il ne tirait pourtant pas sa force de l'adhésion d'un bien grand nombre d'habitants. La première fois qu'il fut élu, il ne se présenta pas plus de 37 votants; à la seconde élection, il ne s'en trouva plus que 22, et dans l'une comme dans l'autre, il fut loin de réunir tous les sufirages. 11 fallut même pour pouvoir le recomposer, au mois de mars i794, passer par dessus la loi, et, faute de sujets, nommer des parents au degré prohibé. Le comité chercha donc dans la sévérité et le mystère, la force qu'il ne pouvait attendre du nombre ; et il décida solennellement que ceux de ses membres qui violeraient le secret de ses déUbéralions seraient aussitôt incarcérés. Le G octobre, il dressa la Uste de cinquantequatre suspects et décida qu'ils seraient tous détenus, en exécution de la loi. Leur crime commun était d'être fanatiques, de l'avouer et même de s'en faire gloire (i).

Il est à présumer qu'ils furent laissés en simple réclusion chez eux, et que le comité central, jugeant leur punition suflBsante, n'y changea rien ; car on ne retrouve aucun arrêt d'emprisonnement ou d'élargissement qui les concerne ; et le nombre de 21 détenus, connu pour être celui des suspects de la campagne incarcérés par ordre du comité central, se trouve complété par le contingent des autres communes rurales du canton.

(1) Voir, à la fin du volame, le document n» VIII, Tableau des suspects de Chaffois.

LES 8USPBCT8 DU DISTRICT DE PONTÀRLISR. 39

La proscription du culte constitutionnel mit la discorde an sein du comité et amena un arrêté d'emprisonnement contre l'un de ses principaux membres, J.-F. Vuitteney, maire de la commune, pour avoir prêché trop tôt le ren- Tersement des autels schismatiques, dans les derniers jours de 1793. Mais cet arrêté ne paraît pas avoir reçu d'exécution.

Un nouveau comité fut élu le il mars i794, et ce fut à sa déplorable sollicitude que l'on dut l'arrestation du chartreux dom Lessus, Tune des victimes les plus intéressantes et les plus pures de l'échafaud révolutionnaire. Un des membres du comité se trouva lui-même impUqué dans ce procès comme complice et fut condamné par le tribunal à un emprisonnement indéfini. Le sang versé en cette circonstance ne suffit pas au comité de ChaflTois; et, après avoir réglé le sort des trois accusés renvoyés devant lui par les juges, il condamna, le 5 mai , seize autres habitants à être reclus et gardés à leur domicile pendant huit jours , après lesquels ils seraient incarcérés à Pontarlier indéfiniment, comme fanatiques bien connus et comme s'étant trouvés soit au moulin de ChaflTois, soit en chemin pour s'y rendre, le jour de l'arrestation du prêtre martyr. Deux jours après, le comité décida que la rareté des ouvriers et la difficulté de trouver des gardiens rendant impraticable la première partie de son bizarre arrêté, les reclus seraient conduits surle-champ dans les prisons de Pontarlier. Mais, le 21 mai, Lejeune les renvoya tous en simple surveillance dans leur commune, moyennant caution. Le maire Vuitteney se porta prant pour sa sœur ; NicoUer, membre du comité, pour la sienne, et J.-Cl. Vuitteney, secrétaire municipal, pour son frère et sa belle-sœur. Car là, comme presque partout, les persécuteurs et les victimes appartenaient aux mêmes familles.

Le comité de ChaflTois fit ses dernières armes contre le maire, J.-F. Vuitteney, qui s'était maintenu au pouvoir en dépit de ses premières attaques. Ce personnage énigmatique, surnommé le Parisien, sans doute parce qu'il avait habité ou seulement entrevu la capitale, continuait à aflTecter, pour tous les cultes , un mépris qui déconcertait et désolait le

comité et lui faisait soupçonner, par son exagération même, un partisan secret des réfractaires. Le maire de Chaffois était en eflTet frère et neveu de plusieurs prêtres déportés; le 5 mai, il s'était élevé fortement contre la rigueur du comité envers les personnes trouvées au moulin, lors de Tarrestation de dom Lessus, en faisant observer qu'elles n'y étaient allées que pour se confesser ; que c'était du fanatisme, mais que ce n'était pas un crime. Prenant même à partie P.-Jos. Bourdin, l'un des membres du comité les plus animés, il lui avait représenté qu'on l'avait bien tiré d'embarras lui-même à une autre époque , et qu'il avait mauvaise grâce à s'opposer à ce qu'on rendît le même service à ceux qui souffraient en ce moment.

Le 31 mai, le maire Vuitteney fut accusé par le comité d'avoir omis malicieusement de publier le décret sur le culte de l'Etre suprême, afin de laisser les habitants dans le trouble et la désunion à ce sujet. Le comité ajoutait « que Vuitteney ne savait pas lui-même quel culte il voulait choisir, mais qu'évidemment il penchait pour celui des anciens prêtres romains, puisqu'il avait fini son discours par la récitation de l'ancienne oraison dominicale, c'est-à-dire en romain et non en républicain. » Tout considéré , le comité décidait d'une voix unanime que dorénavant il serait défendu au maire de lire et de publier les lois.

L'antagonisme qui existait surtout entre le maire philosophe et l'autre homme d'Etat du village , le commandant Vuillemin, se traduisit encore, le 9 août, par une plainte de ce dernier au comité, sur ce que Vuitteney s'était permis de dire que l'illustre chef du bataillon du Drugeon n'était pas digne de son grade. Le comité , prenant parti pour son ancien président, et entassant pêle-mêle les griefs qui semblaient avoir le plus de gravité dans ce moment, déclara « que Vuitteney avait toujours été l'ami intime de Robespierre et l'appui des fanatiques, et qu'en conséquence il serait obligé de prouver que Vuillemin n'était pas digne de sa place, faute de quoi il serait destitué lui-même de ses fonctions et déchu des droits de citoyen. » C'est ainsi que jusqu'au fond de la moindre bourgade, on parodiait les éternelles disputes de la

LSS SUSPECTS DU DISTRICT DE PONTARLIER. 4t

Convention entre des amours-propres rivaux ; et que les démagogues, en tournant leur fureur les uns contre les autres, laissaient quelquefois respirer les honnêtes gens.

X. Les opérations du comité central du canton de Goux ou de Saint-Gorgon ne sont qu'imparfaitement connues. Cependant il semble ressortir du peu de documents qu'il a laissés, qu'il montra en général plus de modération que ses voisins. La plupart des communes de ce canton , Goux , Ouhans , Sombacour, Evillers, étaient si unanimes dans leur foi et si dépourvues d'éléments terroristes, qu'il fut impossible d'y former des comités révolutionnaires vraiment dignes de ce nom, ou même d'y trouver des dénonciateurs pour le comité central.

Il n'en était pas ainsi malheureusement d'Arc-sous-Cicon, gagné en grande majorité au schisme par son curé, et à la démagogie par la famille Ravier, la plus importante de ce pays. Dès le 8 septembre, la municipalité décida qu'à raison des dangers imminents que le soulèvement des brigands de la petite Vendée venait de faire courir à la commune, tous les citoyens des familles suspectes seraient mis en arrestation dans une maison du >illage transformée en prison, et y seraient gardés à vue, à leurs frais, jusqu'à ce que le district en eût décidé autrement. Dix habitants furent aussitôt arrêtés, et la municipalité motiva sa décision à leur égard sur ce qu'ils ne s'étaient pas réunis aux autres gardes nationaux pour courir sur les brigands, lorsque les patriotes s'étaient levés en masse au son du tocsin (i).

Le 8 octobre , le comité local étendit encore le cercle des arrestations et envoya treize suspects dans les prisons de Pontarlier. Six d'entre eux appartenaient à la première liste de détenus, les sept autres étaient des femmes poursuivies comme parentes d'émigrés. Deux de ces émigrés étaient des jennes gens qui , enrôlés dans l'armée par la plus flagrante injustice, en 1792, s'en étaient vengés en désertant. Le 25 novembre, le comité central du canton , présidé par

(1 ) Voir, à la fin du volume, le document n» IX, Tableau des suspects d'Arc-sout-Cicon.

J.-C. Gabry, de Saint-Gorgon , et A. Lallemand, élargit sous caution quatre des détenus, que leur âge et leur faiblesse mettaient, à ses yeux, dans l'impossibilité de nuire, et il commua la peine de trois autres en réclusion à domicile. Le comité local, rentré en fonctions sous la présidence de J.-B. Brutillot, décida, de son côté, le 29 janvier 179-4 , ^ue deux des principaux prisonniers restants, Alex. Roussel et la veuve Billot, seraient aussi élargis provisoirement, à la charge u d'être gardés à vue dans leur domicile par une bonne et valable caution. » Dans son arrêté en faveur d'Alex. Roussel, le comité faisait lui-même observer que si Ambroise Roussel avait émigré, ses frères étaient complètement étrangers à cette faute ; que s'ils ne s'étaient pas joints aux bons patriotes lors de l'insurrection , ils pouvaient très bien en avoir été empêchés par la crainte d'être maltraités par ceux qui les regardaient comme suspects; que la présence du pétitionnaire était d'ailleurs indispensable pour la culture des deux domaines nationaux qu'il tenait à ferme , et «nfin que la peine qu'il avait déjà subie paraissait suffisante pour le punir de son peu de patriotisme. A l'égard de la veuve Billot, le comité observait de même qu'elle était complètement innocente de l'émigration de son fils; que tous ses autres enfants, étant encore en bas âge, réclamaient impérieusement ses soins , et enfin qu'elle semblait avoir été assez punie.

Il faut avouer qu'après avoir si bien reconnu l'innocence de ses victimes, le comité faisait trop peu pour adoucir leurs injustes souffrances, en se bornant à changer le mode de leur captivité. Du reste , ces arrêtés n'étaient formulés que comme de simples avis et semblaient provoquer la décision d'une autorité supérieure, conformément à la rigoureuse jurisprudence du district. Ce retour à des sentiments plus humains eut-il quelque résultat? D'autres détenus furent-ils, à la même époque, l'objet d'autres mesures réparatrices dont les traces se seraient perdues? On aime à le présumer ; mais en tout cas on voit les treize condamnés d' Arc-sous -Ci- •€on solUciter ensemble et obtenir seulement le 12 octobre i794 leur libération complète et définitive.

LBS SUSPECTS DU DI8TB1GT DE PONTÀBLIER. 43

Si la commune de Goux eut, comme toutes les autres, son comité révolutionnaire, rien assurément ne fut moins révolutionnaire que ce comité. Non-seulement il ne trouva personne à punir, mais appelé , le 23 mars 1794 , à donner des renseignements sur les trois suspects de Goux incarcérés par ordre du comité central, il les représenta tous comme de bons républicains et d'excellents citoyens, victimes de la plus criante injustice. Il disait vrai , car ces trois prisonniers étaient MM. J.-F. Descourvières , ancien maire et membre du comité local, J.-Gl. Descour^dères , membre de la municipalité et assesseur du juge de paix, et M^^' Ursule Grillet, institutrice destituée pour refus de serment. Le comité central avait condamné les deux premiers comme frères d'émigrés, ou pour mieux dire de prêtres déportés, et comme dépourvus de civisme. Le courageux apostolat de M"* Grillet la désignait suffisamment aux bonneurs de la persécution. Us furent d'abord incarcérés tons les trois à Pontariier. Le21 décembre, un nouvel arrêté du comité central les renvoya en réclusion à domicile après deux mois et demi d'emprisonnement ; mais leur libération définitive fut seulement prononcée le 11 novembre 1794.

Grosjean, président du département, et Renaud, procureur général, passant dans ce canton à la fin de décembre 1793, trouvèrent sans doute que le comité central avait lui-même beaucoup trop restreint le nombre des suspects pour une commune aussi notoirement gangrenée de fanatisme ; aussi voit-on le comité proclamer tardivement « de par la loi et en vertu de la commission verbale des deux administrateurs du département^ que cinquante-huit citoyens de Goiix sont encore gens suspects et qu'il les met en arrestation sur le territoire de leur commune sous peine d'être redus dans la maison d'arrêt du district, s'ils y contreviennent (1). » Quelque temps après, on voit deux citoyens compris dans la liste, MM. J.-Jac. Nicoletet P.-Jos. Descourvières, réclamer énergiquement auprès de Lejeune contre

()) Voir, à la fin du volume, le document no X, Tableau des suspects de Goox.

cet arrêté, « qui a été pris indûment , disent-ils , par deux membres du comité central, contre la municipalité, le ce» mité révolutionnaire local et d'autres habitants de Goux , au mépris de la loi du H frimaire (4 décembre), qui avait dépouillé de tout pouvoir les comités centraux. »

Les archives publiques n'ont point conservé d'autres documents relatifs aux arrestations qui ont pu avoir4ieu jdans les communes d'Ouhans et de Sombacour, que deux an^t?s d'élargissement définitif, pris à Pontarlier le 49 octobre 1794 en faveur de Nie. Vieille , cultivateur à Sombacour, condamné, un an auparavant, par le comité central de Saint- Gorgon, comme «fanatique constant, frère de prêtre émigré,» et en faveur de Cl. -F. Rigaud, meunier à Ouhans, condamné par le même comité, le 28 octobre 1793, « pour avoir réclamé les anciens prêtres , mal parlé des nouveaux et déclaré que la constitution ne tiendrait pas longtemps , qu'elle était perdue. » Quant à la commune d'Evillers , les documents font complètement défaut.

Grâce à la modération du comité central de ce canton, la commune d'Aubonne, qui avait été longtemps le séjour d'un des principaux moteurs de l'opposition religieuse, ne fournit pas aux prisons un contingent de victimes aussi considérable qu'on pouvait le craindre. Le comité parait s'être borné à faire incarcérer à Pontarlier, le 17 octobre, les quatre plus fortes têtes de l'opposition : Maurice Petite , qu'il accusait « d'être l'agent de l'abbé Lyme, vicaire en chef déporté , et d'être plus partisan de l'ancien régime que du nouveau ; » Gl.-Jos. Choby^à qui il reprochait « defaireaussi les afiairesde l'abbé Lyme et de s'être vanté d'être le capitaine des aricois; » J"«-F" Mairot, « qui, disait-il, avait provoqué indirectement le retour de l'ancien régime par ses conseils et ses relations, et s'était montrée trop enflammée de fanatisme dans toute sa conduite, pour n'être pas ennemie de la Uberté, qui ne peut subsister avec; » enfin J"'-Louise Colin, fenune Sancey, « qui, outre son fanatisme, s'était décidée effrontément à soutenir un parti ennemi du nouvel ordre de choses en affectant de braver les patriotes et leur constitution. » Ces quatre détenus, tous cultivateurs, furent libérés définiti-

LIS SDSPEGTS DU DISTBICT DE PONTARLIER. 45

vemeot le i9 octobre 1794 , mais ils durent être élargis à titre provisoire beaucoup plus tôt.

Gomment, dans une commune qui comptait deux personnages aussi remarquablement violents et agressifs que le maire Pourchet et l'intrus Barbier, le comité local laissa-t-il en paix les catholiques? Une circonstance seule peut l'expliquer ; c'est que le maire et le curé, ayant tourné l'un contre l'autre toute leur irascibilité, étaient trop occupés en ce moment à se faire la guerre, pour songer à l'ennemi commun. Le vieux Pourchet , qui se tenait au courant de toutes les impiétés du jour, après avoir été l'un des plus fougueux apôtres du schisme , avait commencé , dès le mois d'août 1793, à se tourner contrôles prêtres constitutionnels; et le 25 de ce mois , l'intrus d'Aubonne étant monté en chaire pour rassurer ses ouailles sur les dangers de la patrie, Pourchet et son fils, à qui cette homélie ne plaisait pas, se mirent, comme on l'a déjà vu , à vociférer et à imposer silence au prédicateur, en disant qu'ils avaient pleine autorité sur le culte comme sur tout le reste. Le peuple sortit de Téglise indigné. Le comité révolutionnaire, resté, comme le peuple , fidèlement attaché à sa foi mutilée , s'empressa de dresser procès-verbal de ce scandale et de demander la destitution de la municipalité et de son chef. Pourchet était trop bien appuyé au district pour être même ébranlé dans sa position; ce fut encore en vain que le comité d'Aubonne refusa^ quelque temps après , à Pourchet le certificat de civisme sans lequel il ne pouvait plus exercer ses fonctions. Mais les griefs s'accumulaient ; et le 22 mars 1794, le comité, mis en demeure par une dénonciation du club, lança un mandat d'arrêt contre le dictateur du village, sous la double accusation, entre beaucoup d'autres, d'avoir soustrait frauduleusement deux pistolets, à la vente des meubles de M. d' Aucune, déclaré émigré , et d'avoir tenté de dissoudre la So- Hé populaire de Gorgon-en-Montagne et Aubonne^ qui lui lit opposée. Dès le lendemain, des gardes nationaux emlenèrent Pourchet à PontarUer ; mais avant de se rendre à prison, il demanda à être conduit devant le district , où il ait sûr de ne trouver que des protecteurs. Là il expliqua à

46 CHAPITRE Lit.

sa manière les circonstances de son arrestation, se défendit assez mal sur le premier grief articulé contre lui et se borna à mettre ses adversaires au défi de prouver le second. Le district prit très chaudement le parti de son ancien compagnon d'armes ; et, devenu tout à coup partisan exagéré des garanties judiciaires après les avoir tant de fois foulées aux pieds, il proclama, sans regarder de trop près , que l'arrestation de Pourchet était illégale ; que de toutes les accusations portées contre lui il n'y en avait que deux qui méritassent quelque attention ; que Pourchet devait être mis en état de se justifier sur le fait du vol des deux pistolets, qu'il représentait comme un simple échange , et qu'il n'existait aucune preuve qu'il eût réellement tenté de dissoudre le club d'Aubonne et Saint-Gorgon. Le district décida, en conséquence, que Pourchet ne serait pas mis en prison , mais renvoyé dans sa commune en simple surveillance.

Cependant cette afiaire ne s'apaisa pas aussi aisément que le district l'aurait voulu. Il y avait eu une information très sérieuse à Aubonne, où Pourchet s'était rendu intolérable par son despotisme, et de nombreux témoins avaient été entendus contre lui. Pourchet, qui ne se sentait pas net, profita de sa liberté pour aller à Besançon intéresser en sa faveur l'accusateur public Rambour, le représentant Lejeune et jusqu'à la Société populaire de cette ville, auprès desquels il espérait trouver de meilleurs appréciateurs de la vertu. Heureusement pour lui, Lejeune remit l'examen de cette affaire au district, qui envoya, le 29 avril, à Aubonne deux commissaires^ Callier et Tavemier. Ceux-ci étaient chargés, d'après les termes mêmes de leur commission, (c de prendre des informations sur les faits allégués, mais surtout de bien examiner la conduite des témoins depuis la Révolution, notanmaent à l'égard des prêtres réfiractaires. » L'indignité des accusateurs devrait servir de voile à la vertu de l'accusé. Après avoir trahi aussi grossièrement sa partialité et ses intentions bien arrêtées, le district, comme on devait s'y attendre, se déclara pleinement convaincu du civisme de Pourchet et opina pour son élargissement. H avouait toutefois, dans une lettre confidentielle, que son pro-

LBS S08PBCTS DU DISTBIGT DB PONTARLIBR. 47

tégé était un peu tracassier et aimait à conduire tout seul les affaires de sa commune. Pourchet, réintégré par Lejeune, rentra en vainqueur à Aubonne et ne manqua pas de saisir la première occasion d'envoyer à son tour son antagoniste en prison. On voit, le 28 juillet 1794, l'intrus Barbier, déprêtrise par force et incarcéré à Pontarlier, se plaindre amèrement au district d'être détenu dans la maison d'arrêt depuis le 30 juin, sans savoir pourquoi. Il réclamait le bénéfice de la loi qui venait de mettre en liberté les cultivateurs et les artisans suspects. « N'étant plus curé, disait-il, n'ayant point de fortune, et contraint désormais de gagner ma vie à la sueur de mon front, ne dois-je pas être réputé ouvrier? » Le district le renvoya sécbement à se pourvoir devant le comité révolutionnaire central de Pontarlier.

Le spectacle de ces deux énei^mènes qu'on avait vus autrefois si unis pour persécuter les catholiques fidèles, et qui maintenant s'entre-déchiraient avec plus de fureur encore, était une leçon bien éloquente pour les âmes droites, longtemps entraînées i leur suite par les illusions du patriotisme , et il contribua beaucoup à rapprocher, dans la suite, tous les chrétiens sincères. La vérité commençait en efiet à se montrer avec un éclat terrible, et ceux qui avaient constamment suivi la bonne route, bien moins éclairée au début, devaient y trouver un puissant encouragement contre les fureurs progressives de la Révolution.

XI. Ce fut le 25 octobre que Tournier réunit dans l'église de Levier les officiers municipaux, les membres des Sociétés populaires et tous les autres vrais patriotes du canton, pour y former un comité central. Il fut décidé dans cette assemblée, que le comité serait composé de vingt-huit de ses membres ; on les prit dans les sept communes du canton; et l'assemblée, applaudissant à son propre choix, proclama qu'ils étaient tous connus pour des patriotes qui n'avaient jamais varié. Cela n'empêcha pas, il est vrai, F.- Jos. Cordier, élu secrétaire du comité, d'être saisi par les gendarmes, le 27 octobre , au miUeu même de la première séance du comité^ pour être conduit en prison à PontarUer, et deux membres de Levier, d'être exclus plus tard du co-

mité local par le district, comme n'ayant qu'un républicanisme fort douteux. Mais enfin, faute de vrais sans-culottes, on prenait ce qu'on pouvait trouver.

Jos. Gros, juge de paix du canton, nommé président, ouvrit la session du comité en représentant que l'objet des délibérations étant du plus grand intérêt et pouvant entraîner Tanimadversion des personnes que le comité avait à frapper, il convenait que tous les membres fissent serment de garder le secret le plus inviolable sur les dénonciations et discussions qui pourraient avoir lieu. En conséquence, chaque membre prononça aussitôt le -serment proposé. Le président fit ensuite décider que les membres de chaque commune se réuniraient en commission particuUère pour dresser la liste de leurs concitoyens suspects ; après quoi, le comité complet prononcerait en dernière instance sur le sort des accusés. Il finit en rappelant qu'on ne devait désigner pour la prison que ceux qui pouvaient être considérés comme les chefs du parti fanatique.

Le comité plaça dans cette honorable catégorie sept habitants de Levier, douze de Chapelle-d'Huin, six de Boujailles et un d'Arc-sous-Montenot. Il mit en outre sous la menace de l'ajournement, quatre-vingts fanatiques moins importants de Levier, soixante-cinq de ChapeUe-d'Huin, trente-trois de Boujailles et trois de Villeneuve-d' Amont, Septfontaine et Arc-sous-Montenot (i). Des mandats d'arrêt furent aussitôt donnés à la gendarmerie pour mener à Pontarlier les vingt-six prisonniers ; et le comité, avant de se séparer, décida qu'il serait fait un nouvel appel à tous les bons citoyens du canton pour dénoncer lesinauvais. Les condamnés étaient représentés, dans les motifs d'arrestation, comme a des fanatiques enragés, prédicants, cherchant à attirer les citoyens dans leur parti et à aviUr le culte autorisé par la loi, formant des assemblées reUgieuses particulières dans leurs maisons, distribuant des brochures fanatiques, ayant fait signer des pétitions pour conserver les

(1) Voir, à la fin du volume le document n» XI, Tableau des suspecte incarcérés ou ajournés par le comité central du canton de Levier.

prêtres réfractaires ou leur ayant donné Thospitalité lorsqu'ils avaient été chassés de leurs cures.

Le 3 novembre, Buchot, toujours disposé à l'indulgence, adressa au comité central de Levier des reproches sur Tincarcération de Jeanne-Thér. Saillard, de Chapelle-d'Huin. « On ne doit mettre en arrestation, lui écrivait-il, que les chefs et les moteurs de la conspiration fanatique ; et une jeune fille de vingt-quatre ans, sans attenances et sans fortune, ne peut jouer un grand rôle dans celte affaire. » Le comité répondit à Buchot qu'il était dans l'erreur; que Thér. Saillard était non-seulement fanatique, mais encore aristocrate; qu'elle avait tenu , en différentes occasions , des propos très inciviques, tels que ceux-ci : « Fi I la nation me chiffonne, » et qu'en conséquence, elle avait été bien et dûment condamnée. Le comité se décida cependant, le 13 décembre, à élargir deux des prisonniers, J.-Ant. Bouveret et E. Gouget, qui, de son propre aveu, n'avaient jamais, quoique fanatiques, manifesté publiquement aucun mécontentement contre la Révolution ; et comme au fond ce comité n'était pas méchant, le 19 décembre, avant de cesser ses fonctions, il élargit encore Thér. Saillard avec quinze autres détenus. Il n'en laissait plus que huit en prison.

Le comité local qui lui succéda à Levier se montra encore plus indulgent ejt mérita de voir, le 28 mars 1794, la moitié de ses membres, Sutty, Reddat, Garesche> Melin, Jeannin et Prévalet, suspendus de leurs fonctions par le district, on ne sait trop en vertu de quel droit, comme étant des républicains douteux. Le comité s'était sans doute attiré une si forte leçon en décidant, le 24 février, que M. Nie. Melin serait élargi provisoirement, à raison des services qu'il rendait à l'agriculture, alors si malheureuse. Le district, on Ta déjà vu, déniait absolument aux comités le droit de tirer de nnson les victimes qu'ils y avaient mises. Cependant le coite de Levier, bientôt effrayé de sa généreuse témérité, ait cru devoir écrire, le 14 mars, au district, par l'organe \ Gauchet, son président : « Que devons-nous faire à Téird de Melin, que le comité avait cru devoir élargir à cause 3 sa longue détention, mais bien plus encore à raison des

besoins de la culture ? car il est un des plus forts laboureurs du pays. Son fils est à la défense de la patrie, et il n'a avec lui que sa femme âgée et une fille boiteuse. Nous apprenons qu'on remet en prison tous les suspects élargis ; devonsnous le renvoyer à la maison d'arrêt? » La réponse du district était facile à prévoir, et le i9 mars le comité dut intimer à M. Melin l'ordre de retourner aux Annonciades. Mais à la première éclaircie, le comité s'empressa de prendre ua nouvel arrêté en faveur de M. Melin, qui sortit de prison le 2 juin pour n'y plus rentrer.

Aussi innocentes et plus malheureuses que leur compagnon d'infortune, M"" Stolphe furent loin d'obtenir le même succès. Le chef de cette famille était un honnête ouvrier suisse fixé à Levier depuis plus de trente ans. Comme il était l'un des plus fervents et des plus fidèles catholiques, l'administration , au mépris de sa longue et honorable résidence, lui intima Tordre de quitter le sol français et mit le séquestre sur tous ses biens, meubles ou immeubles. Sa femme et sa fille, privées de tout parent et de tout moyen d'existence, ne pouvant pas même travailler en prison, étaient réduites à implorer de la pitié des autres détenus un peu du pain qu'ils avaient eux mêmes tant de peine à se procurer. Le 22 novembre 1793 elles exposèrent au district leur affreuse situation. Le district se borna à répondre que, conformément à la loi, elles devaient être nourries aux frais des détenus riches. Mais comme les autorités préposées aux prisons ne purent, au miheu de la pénurie générale, parvenir à organiser une table commune pour les prisonniers, la réponse du district laissa ces deux malheureuses livrées à toutes les angoisses de la faim et du dénûment. Elles s'adressèrent sans plus de succès, quelque temps après, au comité local de Levier, en protestant qu'elles manquaient littéralement de pain. On voit avec peine ce comité, ordinairement plus humain, décider, le i" mars, qu'il n'y avait pas même heu de déUbérer sur cette plainte, qui renfermait pourtant tant de douleurs. Il ne paraît pas que M"** Stolphe aient été tirées de prison avant la loi qui rendit la liberté aux cultivateurs et aux artisans.

Oiitre les suspects condamnés par le comité central, la commune de Levier fournit encore aux prisons plusieurs victimes. On a déjà vu que des haines particulières étaient allées chercher jusqu'au fond de ce village ses deux principaux habitants, MM. Mourcet, juge de paix, et Cagnon, notaire, pour les inscrire sur la liste des suspects de la ville de Besançon et les faire traîner ensuite dans les cachots de Dijon. On peut dire que rien ne fut épargné pour arracher M. Mourcet à la fureur de ses ennemis. Le comité de Levier, lui-même, écrivit à celui de Besançon, le 12 février 1794, que c'était complètement à tort que l'on avait accusé M. Mourcet d'avoir souffert chez lui une assemblée de prêtres réfractaires , et qu'accusé une première fois de ce délit , il avait obtenu du département, au mois de juillet 1793, l'envoi de deux commissaires qui avaient constaté la fausseté de cette inculpation. Nodier, président du tribunal criminel, parent du prisonnier, fit également valoir en sa faveur le sinistre ascendant de son nom. Tout fut inutile, et M. Mourcet n'obtint sa liberté que le 28 septembre 1794.

M. Gagnon fut d'abord plus heureux; mais à peine venait-il d'être élargi par les représentants du peuple, qu'il se vit incarcéré de nouveau et même rejoint en prison par son frère Bonaventure, cultivateur et ex-huissier, condamné à la même peine, le 19 mars, par le comité local de Levier, sans qu'on en voie la raison. MM. Cagnon ne furent libérés que le 28 septembre 1794. Toutefois, M. Bonaventure, tombé malade en prison, avait été élargi provisoirement le 2 juin sous caution par le district et consigné dans sa commune.

Sept femmes de Levier furent également incarcérées à FontarUer par le district , à la suite d'un procès criminel dont les détails doivent trouver plus loin leur place. Enfin on voit un autre habitant de Levier, P.-F. Panier, dont le CTÎme est resté inconnu, s'associer à Cl.-Viennet, de Chapelle-d'Huin, détenu comme lui, pour représenter au district « que depuis neuf jours ils sont en prison ; qu'on veut leur faire payer à chacun 18 sous par jour pour garde, geôle, pain, etc. ; qu'ils ont pour toute fortune , Tun sept personnes, et l'autre huit, tant enfants que vieillards, à leur

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charge et hors d*état de travailler; que ces infortunés, désormais sans appui, vont tomber à la charge de la nation, et qu'eux-mêmes se trouvent dans l'impossibilité absolue de satisfaire aux exigences de leur geôlier, w Le district les renvoya au comité de Pontarlier, qui ne paraît pas s'être beaucoup plus occupé d'eux.

La commune de Chapelle-d'Huin , livrée à la discrétion d'une municipahté violente, eut beaucoup plus à souffrir que les autres communes de ce canton. Dès les premiers jours de septembre i793, cette municipalité prit une délibération qui scandalisa le district lui-même. En effet, elle ne décidait pas moins que l'incarcération de tous les fanatiques du lieu, c'est-à-dire de la moitié de la population. Le district refusa d'approuver ces extravagances, et écrivit, le 44 septembre, à la municipahté, qu'à raison de la multitude des accusés et des motifs trop vagues de l'accusation, elle devait se borner àreclure chez eux tous ces suspects, avec défense d'en sortir sous peine d'emprisonnement.

La municipahté tenait à la prison ; en conséquence, dans le nouvel arrêté qu'elle prit, le 21 septembre, pour corriger le premier, elle fit un choix des six principaux fatiatigues pour être incarcérés à Pontarher, eu condamna quarantesept autres à être reclus à domicile, et consigna dans la commune tout ce qui restait de fanatiques après ce double triage. Toutefois, elle décida encore que l'ancienne maîtresse d'école et une autre personne, nommée Agnès Bressand, qui n'étaient pas originaires de la commune, en seraient expulsées dans les quarante-huit heures. Cette fois, les décemvirs de Chapelle-d'Huin avaient saisi la véritable mesure. Le district s'empressa d'approuver leur délibération ; il la justifia même <( tant par les troubles généralement imputables aux fanatiques, dit-il, que par l'incivisme notoire des condamnés, » et il mit la force armée à la disposition de la municipahté pour Texécution de ses arrêts (*).

Le 8 octobre, le comité révolutionnaire local, entrant en

(1) Voir, à la fin du volume, le document n9 XII, Tableau des suspects de Chapelle*d'Huin.

fonctions, réforma l'œuvre municipale, tira de prison cinq âétenus, et ordonna en revanche l'incarcération de M"" Marguier, de la grange de la Chaux, femme d'un émigré, et celle de ses deux filles. « Non-seulement, disait le comité, elles n'ont jamais manifesté aucun attachement à la Révolution, mais elles ont au contraire servi de repaire à tous les prêtres réfractaires avant la déportation, leur permettant de célébrer la messe dans une chapelle érigée à la Chaux et y attirant même tous les fanatiques du voisinage. » Le comité condamna également à la prison six membres de la famille Beurey, du Souillot, tant à cause du curé des Hôpitaux, leur parent exilé, que « parce qu'ils avaient constamment montré, par leurs propos inciviques et leur fanatisme, une aversion singulière pour la Révolution et pouvaient même être regardés comme les chefs et les auteurs du fanatisme qui régnait au Souillot. » Par égard pour leur père, vieillard accablé d'infirmités et sur le bord de la tombe, le comité voulut bien laisser auprès de lui la femme de son fils Jean-François, quoique aussi coupable que les six autres.

Presque tous les catholiques de Chapelle-d'Huin n'étant ni parents d'émigrés ou même de déportés, ni fonctionnaires destitués, et étant restés absolument étrangers à la politique, il était difficile de baser sur des délits personnels précis et prévus par la loi, la punition de chacun d'eux. Le comité trancha la difficulté en les condamnant tous en bloc, sans autre formalité que la déclaration suivante : « Considérant que le fanatisme dont cette commune est infectée tient à l'aristocratie la plus noire ; en cas d'événement, tous ces fanatiques sont dangereux et pourraient former un parti, si on n'arrêtait leurs correspondances ; jusqu'à ce qu'on connaisse, au moyen de nouveaux renseignements, les plus coupables d'entre eux, pour les mettre définitivement en arrestation, nous arrêtons provisoirement que tous les fanat es de cette commune, depuis l'âge de dix ans, sont et é leurent reclus dans leurs appartements respectifs, sans (\ ceux d'une famille puissent communiquer aucunement a j ceux d'une autre. Les contrevenants seront sui>lec ^ip conduits à la maison d'arrêt de Pontarlier ; et comme

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c'est la faute des miîtres, s'ils ont des domestiques fanatiques, ceux-ci seront également reclus chez leurs maîtres, qui en deviennent responsables. Il est enjoint à tous les citoyens de Tenir dénoncer les contraTentions au présent arrêté, sous peine d*ètre eux-mêmes déclarés suspects. » Le comité jugea inutile de désigner nominativement toutes les personnes atteintes par cette sentence; la liste en eût été trop longue, et d'ailleurs, il était clair que tout individu, vieillard, femme, GUe, enfant, ne fréquentant pas les offices schismatiques, s'y trouvait compris.

Cet arrêté , qui proscrivait en masse jusqu'à des enfants âgés de dix ans , était un des fruits les plus monstrueux de la fureur révolutionnaire. Le comité lui-même s'aperçut , quatre jours après, que la réclusion d'une partie si considérable de la population allait condamner à la stérilité le territoire, et interrompre tout à fait le service des fromageries, industrie nourricière de ce pays. Il décida, en conséquence, qu'une soixantaine des reclus les moins dangereux, notamment les enfants, les jeunes filles et les domestiques, seraient seulement consignés sur le territoire de la commune, avec défense expresse d'entrer dans les maisons fanatiques, de converser entre eux et même de se rencontrer ensemble, sinon pour porter le lait aux fruitières. Le comité étendit la même faveur à tous les petits bergers âgés de moins de quinze ans. Le même jour, le comité décida encore, dans l'intérêt de l'agriculture, que M. P.-Ant. Beurey serait élargi, pour être mis en réclusion dans sa maison, d'où il pourrait diriger les travaux de ses domestiques ; et que la femme de son frère Guillaume -François, mère de sept petits enfants, dont elle allaitait le dernier, serait également rendue à sa jeune famille et tirée de la maison d'arrêt de Pontarlier pour être recluse à domicile.

Le 21 octobre, le comité, qui revenait peu à peu à des sentiments plus humains, commua encore en simple internement dans la commune la peine de dix-huit autres /aiuitiquts^ détenus à domicile. On ignore le nombre total de ceux qui restèrent sous le poids de cette dernière peine ; mais on on connaît au moins vingt-huit.

On sait déjà les mesures que prit, à l'égard des suspects de Chapelle-d'Huin, le comité central de Levier, appelé sur ces entrefaites à remplacer le comité local. Il fut remplacé lui-même, le 6 janvier 1794, par un nouveau comité local, qui se montra plus modéré et plus raisonnable que ses devanciers. Le 25 février, ce nouveau comité, présidé par Poncet- Mouraux, décida qu'à raison de l'urgence des travaux agricoles, M. L.-Jos. Beurey et les dames Marguier seraient élargis provisoirement sous caution et internés dans la commune. Une pareille indulgence n'était pas de nature à plaire au district, et le comité, accusé, à ce sujet, d'avoir violé la loi , répondit, le ii mars, « qu'il ne savait pas s'être rendu coupable d'un pareil délit ; mais que pour se conformer aux instructions qui venaient d'interdire l'élargissement des suspects , il allait renvoyer à la maison d'arrêt de Pontarlier les quatre qu'il avait élargis par commisération et à cause des semailles , et qui s'étaient comportés depuis leur sortie de manière à ne mériter aucun reproche , puisqu'ils avaient toujours été gardés à vue. »

Ces quatre détenus étaient, selon toute apparence, les seuls suspects de Ghapelle-d'Huin qui n'eussent pas encore recouvré leur liberté. Après les autres élargissements prononcés, le 19 octobre, par le cx)mité central, il ne restait plus à Pontarlier que six prisonniers de Gbapelled'Huin, et il est à présumer que M. J.-F. Beurey et M"* Marie-Josèphe Beurey, plus heureux que leur frère, avec qui ils étaient restés en prison , obtinrent du représentant Prost leur déUvrance dans les premiers mois de 1794. Cette présomption se trouve confirmée par la lettre suivante , que le comité adressa, le 26 mars, au district, et qui peint bien l'attitude , à la fois ealme, patiente et fîère, des cathoUques persécutés à cette époque.

a Après avoir conféré plusieurs fois ensemble, il ne nous pas été possible de découvrir, de la part des fanatiques, oi que ce soit qui puisse être jugé capable d'ébranler la •me du gouvernement républicain. Tout ce que nous avons observer sur leur conduite, c'est que, depuis le commeniientde la Révolutionjusqu'à présent, ils se sont montrés,

du moins la plus grande partie , pour de vrais fanatiques^ mais d'un fanatisme provenant de la corruption des prêtres qui ont été réfractaires aux lois, sans que cependant leur fanatisme ait démontré un incivisme bien grossier, se contentant, pour la plupart, d'être concentrés en eux-mêmes, et ne montrant cependant aucun civisme qui soit capable de les faire réputer vrais républicains. Les individus élargis par le représentant Prost ont continué , depuis leur élargissement , d'être fanatiques, montrant ouvertement qu'ils font acception des personnes de leur opinion plutôt que de celles des vrais patriotes, soit pour leur conversation, soit pour leurs affaires domestiques, et fuyant même la compagnie de ces derniers, ce qui nous fait penser que nous devons les observer plus que jamais. »

Il ne reste aucune trace du moment où la famille M argiiier put regagner son foyer désert et peut-être déjà vendu par la nation. Quanta M. L.-Jos. Beurey, il fatigua longtemps de ses plaintes inutiles les comités , les administrations et jusqu'au club des jacobins de Paris, auquel il s'adressa en désespoir de cause, le 9 juin 4794, en lui faisant observer «qu'il était en prison depuis le 9 octobre de l'année précédente ; qu'il avait toujours obéi scrupuleusement aux lois, payé régulièrement ses contributions et fait avec zèle son service dans la garde nationale; que la municipalité et le comité révolutionnaire de sa commune certifiaient que tout cela était vrai, et qu'on ne pouvait lui reprocher que d'avoir été fanatisé par les prêtres réfractaires et d'être le frère de l'un d'eux; et que pourtant il ne pouvait obtenir la fin de cette détention de plus de huit mois qui avait ruiné sa culture. »

Le comité de Chapelle-d'Huin eut enfin pitié de lui, et le i 3 juillet, au risque d'encourir encore une fois les reproches du district, il déclara « que Beurey n'avait été condamné qu'en qualité de fanatique ; que les opinions religieuses étaient devenues libres ; que la culture demandait plus que jamais des bras pour les récoltes ; que la famille Beurey exploitait sans domestiques une des plus grosses fermes de la commune ; que la santé du prisonnier s'était d'ailleurs beaucoup affaiblie par suite de son long séjour dans les prisons ; qu'en

conséquence, il serait élargi provisoirement pour être interné dans la commune, jusqu'à ce que les autorités supérieures décidassent le contraire. » Il est à présumer que cette mesure réparatrice put recevoir sur-le-champ son exécution ; mais on ne la voit régularisée et confirmée définitivement que le 14 septembre suivant.

XII. Le commissaire Tournier jugea sans doute que la commune de Frasne était trop infectée de fanatisme pour mériter d'être le siège du comité central de son canton. Ce fut à la Rivière qu'il réunit, le 26 octobre 1793, tous les vrais patriotes du pays, au premier rang desquels brillaient les affiliés des clubs de Frasne et de Bannans, et les chargea d'élire les membres du comité. L'assemblée décida que ces derniers seraient au nombre de vingt-cinq, pris dans les sept communes du canton. Ant.-F. Loiseau, juge de paix, fut élu président, Cl.-Jos.-Vict. Ratte , de Bannans, vice-président, et Guill.-Ant. Besancenet, de Frasne, secrétaire. Le 31 octobre, le comité commença par faire incarcérera Pontariierles neuf cathohques du canton jugés les plus influents on les plus actifs : MM. Ahx, Marmier et Sébile, de Frasne, ChaiUet , de Dompierre , tous frères de prêtres déportés et fanssement désignés comme frères d'émigrés ; quatre membres de la famille Gauchet , de Bulle , et J. -Cl. Vieille, cordonnier à Bannans , « tous grands prêcheurs , disait le comité , fanatiques outrés , dangereux et chefs de leur parti. » Passant ensuite aux catholiques les plus zélés ou les plus notables après ceux-ci, le comité décida qu'en attendant qu'il eût pris exacte connaissance des motifs qui devaient les conduire également à la maison d'arrêt, ils seraient mis en arrestation dans leurs maisons et gardés à vue, à leurs frais, par des patriotes payés à raison de 2 livres par jour. Cette mesure n'atteignit pas moins de soixante-quatre personnes à Frasne, quarante-cinq à Bulle, quarante à Courvières, trente- ^ à Bannans, trente à Bouverans, trente à Dompierre et 3 à la Rivière, en tout deux cent-quarante-sept. On ux dix-huit plus importants l'honneur de leur donner à um deux gardes ; cinquante-cinq autres suspects, y comtrente-huit femmes, eurent chacun le leur , d'autres un

pour deux, ou un demi^ comme disait le comité. Ce fut un moyen ingénieux de procurer à une centaine de fainéants sans-culottes une occupation aussi douce que lucrative. L'impossibilité pour les pauvres de payer ces gardes, et pour le comité d'en trouver assez, mit heureusement le reste des reclus à Tabri de cette odieuse vexation. Enfin le comité plaça sous le poids de l'ajournement tous les autres fanatiques reconnus moins dangereux. Frasne fournit encore à cette troisième catégorie cent vingt-six personnes ; Dompierre, soixante-neuf ; Bouverans, soixante-huit ; Courvière, «inquante-trois ; Bannans , trente-cinq ; la Rivière, cinq ; et Bulle, tous ses habitants, àresception de dix (i).

Le 46 novembre, le comité mit en liberté un grand nombre des reclus à domicile et les remplaça par quelques autres. Frasne fournit deux de ces nouveaux reclus ; Courvières quatre, Bulle, deux, Bouverans, Bannans et la Rivière, trois. L'un d'eux, J.-B. Viant, de Courvière, s'étant permis de franchir le seuil de sa maison, fut envoyé, le 4 décembre, en prison à Pontarlier. Cependant, le môme jour , le comité, voulant couronner sa carrière par un acte d'indulgence, commua en simple internement dans la commune, la peine de toutes les femmes et de huit hommes reclus à domicile.

A ce moment, deux des prisonniers du canton étaient déjà en liberté. M. Cl. Gauchet avait été élargi le 9 novembre par Buchot. M. Sébile, malade, avait été ramené et reclus chez lui, le 16 novembre, par le comité lui-même. Quelque temps après, MM. Alix et Marmier s'adressèrent au conventionnel Prost pour obtenir la même faveur. M. Alix représentait qu'il avait constamment suivi les lois en tout et partout ; qu'il s'était montré zélé partisan de la Révolution et en avait donné la preuve, soit en allant à la fédération à Paris, où il avait été envoyé par ses concitoyens, soit en faisant avec ardeur son service de garde national et même

(1) Voir, à la fin du volume, le document n^ XHI, Tableau des suspects incarcérés, consignés ou ajournés par le comité central du canton de Frasne.

en achetant des biens nationaux pour cinquante mille livres ; qu'il n'avait jamais rien dit ni rien fait pour troubler l'ordre ou les consciences, et qu'on ne devait pas réputer fanatique un citoyen qui se conformait aux lois. « Il est vrai, disait-il en finissant, qu'en juin i793 j'ai été condamné poar cause de fanatisme au tribunal de police correctionnelle du canton , mais la justice défend de condamner deux fois pour le même délit : Non bis in idem. »

«Voilà deux mois et demi, disait de son côté M. Marinier, que je suis détenu à Pontarlier. J'y avais déjà été enfermé au mois de juin dernier, par suite d'un jugement de police correctionnelle, sous le même prétexte d'un prétendu fanatisme ; de sorte que voici cinq mois que je suis victime de l'animosité. Les fautes de mon frère , prêtre réfractaire, me sont étrangères. Je suis père de famille, je suis veuf, je suis cultivateur, je suis âgé de soixante-un ans. Vous savez que je n'ai cessé de suivre littéralement les lois ; que mes enfants ont marché sans reproche dans le sentier que je leur ai tracé ; qu'en un mot, j'ai fait tout ce qui était du devoir d'un vrai citoyen. Rendez-moi donc ma liberté; il en est temps. Je n'ai pas été qualifié de mouton par mes concitoyens dans mon bas âge , pour pouvoir être réputé loup aujourd'hui. » Le comité local de Frasne, consulté, se borna à dire que l'emprisonnement des deux pétitionnaires n'était pas son ouvrage, mais celui du comité central. Malgré cette réponse, trop sèche pour être bienveillante, Prost élargit les deux prisonniers, le 24 janvier

Moins heureux, M. Chaillet, de Dompierre, était encore détenu aux Annonciades le 25 juillet suivant et sollicitait son élargissement en vertu de la loi qui libérait les cultivateurs. Le comité local de Dompierre, consulté, répondit que Chaillet n'était pas cultivateur, et que depuis son retour dans ce pays, à la fin d'août 1792, on ne l'avait jamais vu travailler aux champs. La majorité des habitants s'inscrivit en faux contre cette déclaration dans un certificat que la municipalité elle-même confirma. Cependant M. Chaillet n'en dut pas moins attendre jusqu'au 29 septembre suivant

^ ciuprru ui.

•a lilKrrté. L'époque précise de rélarci?seraent des quatre antres prisonniers dn comité central est restée inconnue.

L'n nouveau comité local fot installé à Frasne le 21 janvier 1701. S'il se montra peu bienveillant pour les catholiques, au moins ne prodigua-t-il pas contre eux les mesures de rigueur. On le voit, il est vrai, le 9 février, lancer un mandat d'inczTvJinWon contre M. Guill. Aliï, pour avoir dit d qu'on lui avait injfiosé une grande dépense pour ses frais de garde i domicile, et qu'il se les ferait bien rembourser; »> mais dès le len lemain. le comité suspendit l'exécution de cet arrêté^ à raison de l'âge du condamné, plus que septuagénaire. Le \Z mars, il envoya également à la maison d'arrêt de Pontarlif'r J.-AlexisLoncbampt, « entaché, disait-il, d'un fana* tisffie outré, neveu d'émigré et qui avait tenu cet abomi* nable propos : Si chacun avait de Vesprit^ il n*y aurait que den ariitocraten, w Mais deux jours après, le comité déclara que c^; propos avait été tenu par e»/anft>e plutôt que par méchanceté, et que le coupable serait senlement reclus chez lui avec un garde.

'Le 20 avril, le même comité décida que trois de ses membres se rendraient à Bouverans, au lieu dit : Au Lac au Pied de la Côte, où l'on soupçonnait des rassemblements fanatiques. Quatre jours après, ce comité passa la nuit à faire des visites domiciliaires dans les maisons soupçonnées de receler des émigrés ; mais ces deux expéditions demeurèrent sans résultat. Enfin, le S juin, ce comité lança des mandats d'amener contreL. Longchampt, cordonnier, contre sa femme et contre leur voisin. Cl .-Alexis Carel, ex-maitre d'école à Frasne, tous soupçonnés d'entretenir des relations et des correspondances avec les prêtres déportés. Une perquisition subite fut faite en même temps dans les deux maisons parla municipalité assistée de huit gardes nationaux. Mais on ne dérouvrit absolument rien de suspect chez Longchampt, et chez Carel une seule lettre de l'ancien curé de Frasne.

A Bulle, le comité local se trouva composé par les catholiques eux-mêmes, faute de schismatiques ou de démagogues; aussi, non-seulement il resta, comme beaucoup d'autres.

dans une précieuse inaction ; mais appelé, au mois de mai 1794, a dresser le tableau des suspects de sa commune, il encourut toute la colère du district et le reproche de ne s'être occupé que de faire l'éloge des suspects condamnés par le comité central. Les autres comités locaux du canton de Frasne ne donnèrent aucun signe de vie, ce qui est de bon augure. Cependant on voit un suspect de Bannans, Alexis Laignier, tombé malade dans la maison d'arrêt de Pontarlier, obtenir, le 5 mai, du représentant Lejeune, son élargissement et son envoi en surveillance dans sa commune, et il est à présumer qu'il ne se trouvait aux Annondades que par les ordres du comité local de Bannans.

XIÏI. Le 23 octobre 1793, l'église de l'Abergement-Sainte- Marie vit tout ce qu'il y avait de démagogues dans les environs réunis dans sa nef sous la présidence de Tournier, pour l'organisation du comité central du canton. Afin de satisfaire toutes les ambitions qui aspiraient aux honneurs du comité, on porta à quarante le nombre de ses membres. U ne manqua ni de lettrés ni de gens importants. Battandier 2dné, juge de paix, fut élu président, Falconnet, de Saint-Point, vice-président, etL.-B. Nicod, de l'Abergement, secrétaire. Le premier acte du comité fut de décider que le secret le plus absolu serait gardé sur toutes ses opérations, par crainte des inimitiés particulières, et que tout membre qui Je violerait serait lui-môme traité comme suspect. Ensuite il fut arrêté que, pour procéder avec méthode, on passerait successivement à Valambic tous les individus de chaque commune, en commençant par le chef-lieu. Après une discussion de sept heures dUhorloge^ le comité fixa le nombre des personnes à envoyer en prison à Pontarlier à une seule pour l'Abergement , onze pour Vaux, sept pour Rocbejean, neuf pour la Planée, douze pour Remoray, *"iq pour Chaudron et Vézenay, huit pour Bonnevaux,

latre pour Saint-Point , deux pour Saint-Antoine , onze

ur les Grangettes, sept pour Malpas, et dix pour Malbuis -

n, en tout quatre-vingt-sept (i). .

'1) Voir, à la ûd du Tolume, le document n® XIV, Tableau des sus-

62 CHAPmi ui.

Avant de prononcer cette sentence , â*une si odiease et si ridicule exagération, le président avait en pourtant lapré> caution de remettre sons les yeux du comité le texte de la loi ; et il fallait être singulièrement avenue par la passion, pour ne pas voir que les grieis articolés contre presque tous les condamnés n'avaient pas le moindre rapport avec les causes de suspicion, déjà trop nombreuses, énumérées dans le décret du 17 septembre. Evidemment cette multitude d'honnêtes et paisibles cultivateurs, qui se bornaient à regretter leurs prêtres et à demander le bienfait de la liberté religieuse, n'étaient pas plus des partisans de la tyrannie que des ennemis de la liberté. Il ne fallait pas être moins inconséquent, pour mettre encore au nombre des devoirs civiques l'assistance régulière aux offices de l'église constitutionnelle, au moment même où la Convention les bafouait et les anathématisait. N'était-il pas aussi d'une injustice et d'une illégalité révoltantes, d'envelopper dans la même proscription que les pa^ rents d'émigrés, si rares dans ce pays, les parents de prêtres déportés , si nombreux au contraire , lorsque la terrible loi des suspects gardait le silence le plus complet à l'égard de ces derniers, et n'eût pas manqué de les désigner expressément, dans la savante et prévoyante énumération de ses victimes, si l'intention de l'assemblée eût été de les soumettre aux mêmes peines? Mais ce ne fut point encore assez pour le comité. La loi ne frappait que les pères, mères, frères et sœurs d'émigrés ; le comité créa , dans une parenté encore plus éloignée avec les prêtres déportés , une nouvelle cause de suspicion. Au reste, ce grief n'avait rien de disparate auprès de tant d'autres, aussi peu légaux, imaginés par ce grotesque tribunal, tels que l'accusation portée contre Martin , d'avoir été longtemps plongé dans le bourbier du fanatisme ; contre Jeannerot, de n'avoir pas voté pour la constitution de t793; contre sept habitants de Malbuisson, d'avoir refusé le serment dans une circonstance où aucune loi ne l'imposait ; contre Laresche, d'avoir distribué de mauvais livres de fana--

pectft du canton de TÂbergement incarcérés ou reclus à domicile par le comité central.

ti$me ; contre Lucas, éC avoir communiqué une lettre de V ancien desservant^ qui engageait à ne pas se confesser aux prêtres constitutionnels /contre Victoire Sailiard, d*être une babillarde incivique et de ne fréquenter que des personnes suspectes; contre Jac. Barthelet, de regarder cTun œil de mépris les offices constitutionnels; contre Michel, d'avoir refusé d'assister aux fêtes de la république, c'est-à-dire à la danse de la carmagnole antour de Tarbre de la liberté ; contre Jos. Barthet , d'avoir fanatisé et assisté les malades; contre Vorbe , de n'avoir pas fait baptiser (par Tintrus) ses deux enfants et de faire le curé dans sa famille ; contre la femme Renaud , d'avoir cherché à entraîner son mari dans le fanatisme sans y réussir ; contre Viennet, d'avoir distribué des brochures et lettres fanatiques ; contre Paris, d^ avoir tourné en ridicule les cérémonies de l'église (constitutionnelle) ; contre Alexis Monnot, d'être attaqué du mal fanatique ; contre la veuve Perrin, d'avoir engagé â ne pas aller à la messe ; contre Claire Sailiard , d'avoir détourné les gens de faire baptiser leurs enfants (par les in-, trus), etc., etc.

En voyant toute la sollicitude de ce comité pour le culte constitutionnel, pour le respect de ses pompes et la fréquentation de ses offices, toute la sévérité qu'il déployait contre le moindre écart des catholiques à cet égard, on serait tenté de croire à sa bonne foi et de pardonner à la vivacité de ce grand zèle schismatique , en considération de sa sincérité. Mais ici comme partout^ depuis le commencement de la Révolution, l'hypocrisie était Tinséparable compagne de la violence. Dans le fond, les chefs du comité, déjà gagnés à l'irréligion la plus radicale, n'avaient que haine et mépris pour cet instrument usé qu'on avait appelé l'église constitutionnelle, et ils ne tardèrent pas à en donner la preuve. Parmi les suspects de ce canton incarcérés à Pontarlier, se trouvaient quatre membres de la municipalité de Bonnevaux, destitués par les proconsuls. Le district avait provoqué contre eux cette mesure, parce que, nonobstant le désir d'une partie de la commune, ils avaient repoussé , au mois de septembre, l'ofire faite par le prêtre Lhomme , curé de Fay-en-Montagne, paroisse frontière du Jura, de les desservir constitu-

tionnellement. Deux mobiles tout différents avaient pu , en cette circonstance , guider les municipaux disgraciés et les rendre, aux yeux des vrais sans-culottes, ou dignes de tous les éloges ou profondément criminels. Si leur intention avait été d'épargner à leur commune la tache du schisme , ils étaient des monstres; s'ils avaient, au contraire, voulu consacrer la suppression de toute espèce de culte , en supprimant même le simulacre transitoire ménagé pour les faibles, ils devenaient les apôtres de la philosophie, les précurseurs de l'esprit public et les flambeaux de l'humanité. Entre ces deux explications, c'est-à-dire entre la prison et l'apothéose, l'option en faveur de cette dernière offrait trop de tentations à des prisonniers, pour que l'idée ne leur vînt pas d'en réclamer le bénéfice , même sans l'avoir mérité. Les détenus de Bonnevaux se posèrent donc en adeptes de la philosophie du Jour, en adversaires de toute reUgion d'Etat , et à ce titre ils obtinrent du comité un prompt acquittement. On ne tarda même pas à les rétablir dans leurs fonctions municipales ; et le comité, consulté à ce sujet par le département, donna sur leur compte, le 7 décembre 1793, les renseignements les plus flatteurs, en assurant que s'ils avaient refusé un desservant constitutionnel, c*était uniquement par la raison que c'eût été payer trop cher des fariboles.

Les membres du comité n'étaient pas seulement philosophes ; ils étaient aussi gens d'esprit et de style, et ils raillaietit agréablement leurs victimes. Ils écrivaient, le 28 octobre : « Martin, dit Braillard, menuisier, a été longtemps plongé dans le bourbier du fanatisme ; depuis six semaines^ il a prêté son serment civique, et dès lors personne n'a pu découvrir dans sa conduite que des actes de civisme. Mais comme il était frère d'émigré (de déporté), le comité s'en est tenu strictement à la loi. On pourrait, si l'on était dans le temps des miracles , attribuer sa conversion à une chute depuis un Ueu fort élevé , qui a fait désespérer longtemps de sa vie , chute salutaire qui probablement lui a remis le cerveau. »

Au nombre des condamnés on distinguait M"" de Stain, abbesse et chanoinesse de Ghâteau-Chalon , alhées à la fa-

mille régnante d'Autriche, et qui étaient venues chercher à Vaux un asile pour leur vieillesse et leurs infirmités. On y remarquait aussi M. Droz, conseiller au parlement, déjà condamné à la détention^ comme suspect, à Besançon, et qui, selon toute apparence, dut à la complicité bienveillante des habitants de Bonnevaux, de ne connaître aucune des deux prisons où sa place était marquée. Les vieillards et les fenunes comptaient en grande majorité parmi les autres victimes. L'une de ces femmes étant en couches , le comité lui accorda généreusement la permission de les finir avant de la traîner en prison.

Le 27 octobre, un agitateur déjà connu, Pone, chef de bataillon de la garde nationale du canton , assisté de son lieutenant Hautier, amena à Pontarlier et écroua aux Annondades soixante-six de ces malheureux. De retour à TAbergement, il exposa au comité que le reste des condamnés s'était trouvé ou absent ou malade. Le comité décida qu'on se remettrait à la poursuite des premiers, et que les malades seraient laissés provisoirement en réclusion chez eux. Les scellés furent posés sur les papiers de tous les prisonniers ; mais, comme on le présume bien, les perquisitions qu'on y fit n'amenèrent aucune découverte notable. A Bonnevaux, on saisit chez M. Droz deux brochures religieuses, l'une intitulée : Prône d^un bon curé sur le serment civique^ et l'autre : Examen de la lettre pastorale de M. Seguin , évêque constitutionnel du Doubs, et chez M"" de Stain, une copie de la belle lettre des abbés Loye en réponse à leur père , « qui , suivant l'expression du comité, tâchait de les soumettre à la juridiction spirituelle de Seguin. » On trouva encore quelques écrits du même genre chez un vieillard de Saint-Point, H. Rousseau ; et pour que tant de recherches ne parussent pas sans fruit, on a&^ecta de donner à cette découverte une certaine importance et d'y voir les traces « d'une coaUtion pour ramener l'ancien régime par le moyen du fanatisme. » Cependant l'incarcération de tant d'honnêtes et paisibles victimes souleva bientôt une nuée de réclamations et émut profondément l'opinion publique. Plusieurs membres du comité eurent même des remords, et le 30 octobre, ils écrivirent

à. Buchot pour savoir s'il leur serait possible de mettre en liberté quelques-uns des prisonniers. Buchot , tout en se posant, dans ses proclamations, en admirateur passionné de Marat, de Jourdan Coupe-Tête et de la sainte Montagne^ était au fond très modéré et soutenait le plus souvent les gens de bien. Il s'empressa de répondre : « Si le comité a fait arrêter des personnes qu'il croit peu coupables, il peut les élargir de sa propre autorité : autrement, un citoyen innocent serait incarcéré pendant des mois entiers avant que le comité de salut public ne prononçât sur le sort du détenu, ce qui serait cruel et absurde. » Le comité décida, en conséquence , le 2 novembre , que quarante-six des prisonniers seraient élargis; quarante d'entre eux devaient être mis en réclusion à domicile ^ijusqu'àcequUkeussent donné des preuves de leur conversion^ » et y être surveillés avec soin pour être punis avec plus de rigueur en cas de récidive. Trois autres, étrangers au canton, en furent expulsés comme étant une cause de danger par leur présence et leurs mauvais exemples. Enfin les trois derniers, s'étant pleinement justi-* fiés, obtinrent leur liberté complète.

Buchot ne trouva pas suffisants les élargissements pro< nonces par le comité, et il décida lui-même celui de M"®* de Stain. Ces dames, en rentrant chez elles , ayant trouvé tous leurs meubles sous les scellés, adressèrent, le 3 novembre, au comité une requête pour obtenir que la libre disposition leur en fût rendue. Le comité se montra très courroucé ée leur élargissement , opéré sans sa participation , le déclara scandaleux, et arrêta, le 9 novembre, de le dénoncer au comité de si\reté générale de la Convention. Les membres du district de Pontarlier destitués par Buchot se firent aussi de cette mesure de clémence une arme contre lui, en l'exagérant sans scrupule.

(( Le citoyen Buchot , écrivaient-ils au département, le 9 novembre, continue ses élargissements ; il vient encoie da rendre la Uberté à Tissot , de Jougne , juge de paix destitué par Prieur et Guyton, et à d'autres destitués par Michaud et Siblot, notamment à Cl.-Ant. Paquette, procureur de la commune des Hôpitaux. Tout ce que propose Lerebours est

accoeflli. Enfin, il Tient de faire élargir quarante-cinq suspects du canton de rÂbergement mis en arrestation par le comité de surveillance du canton, entre autres les Stain, civant chanoinesses, qui se sont dites parentes de la femme Capet. 11 a fait également élargir un ci-devant garde du corps (Petit) désarmé par la municipalité de Pontarlier. Il est aisé de voir par là les principes qui le conduisent I »

Cependant le comité deTAbergement, tout en se plaignant de riûdulgence de Buchot, se vil forcé de l'imiter ; et le jour même où il le dénonçait , il mit encore en simple réclusion' chez eux, avec ou sans garde, vingt-un prisonniers, « dont les fautes, disait-il, ne lui paraissaient plus, après nouveaux lenseignements, assez graves pour que leur incarcération se prolongeât davantage. » Mais comme, au fond, les jacobine de ce comité n'étaient pas bons et faisaient le bien à contrecœur, ils assaisonnèrent de plaisanteries du plus mauvais goût une faveur qui n'était pas même une demi-justice. « J.-B. Michel, disaient-ils dans leur arrêté, sera relâché demain, et trouvera à sa porte , en arrivant, un garde qu'il sera tenu de payer. Claudine-F" Laresche, veuve Loye, reviendra chez elle et aura un garde à sa porte pour lui faire compagnie à ses frais. Tous ceux qui seront reclus chez eux seront très Ubres d'assister aux offices (constitution* œls] dans toutes les églises du canton, pourvu qu'ils soient rentrés le soir des fêtes et dimanches. » Le comité se donna le même jour une seconde satisfaction : il mit en réclusion à domicile treize suspects nouvellement dénoncés : quatre de Ualpas» un delà Planée et huit de Malbuisson.

Malgré l'existence d'un comité cantonal, le comité de Malpas n'avait pas cru devoir abdiquer le droit de sauver aussi la patrie ; et, trouvant que le comité central avait restreint d'une manière compromettante le cercle des arrestations, il avait pris, le 3 novembre, l'arrêté suivant : « Tous les membres ont demandé qu'on mette en réclusion chez eux, sans pouvoir sortir ni avoir de conversation avec leurs confrères, Marie-F" Savary, qui est fanatique et qui trouble la société par de mauvaises nouvelles ; Françoise Saillard, fanatique, qui persiste dans les propos de l'ancien régime et

68 CHAPITRE LTI.

par ses conversations incite ses connaissances à soutenir son parti ; J.-F. Saillard, qui a refusé de tenir un enfant sur les fonts baptismaux et dit que les prêtres constitutionnels n'ont point de pouvoirs, que le pape ne leur en a point donné ; et P.-Cl. Viennet , qui s'est moqué des personnes qui vont à la messe des prêtres assermentés, qui a tenu de mauvais propos et trouble la tranquillité publique (*). » Le comité commença par mettre cet arrêté à exécution et l'envoya ensuite au comité central avec la note suivante : « Nous avons aussi entendu J. -Denis Goguely, de la Planée, dire ironiquement que nous avions été instruits par de braves gens ; que la Convention était composée de Mahomet, de Luther et de Calvin, et que nous suivions leur religion. » Le comité central ratifia la décision prise à l'égard des quatre fanatiques de Malpas, et voulut bien ne condamner qu'à la même peine celui de la Planée, a en considération de ce qu'il était plus ignorant et hébété que méchant. » Les huit nouveaux suspects de Malbuisson étaient accusés a d'avoir donnée depuis peu, des démonstrations de fanatisme. »

Le 16 novembre, le comité central de l'Abergement ne se signala que par des grâces. Cinq détenus furent tirés des Annonciades, pour être reclus à domicile ou entièrement libérés. Le 7 décembre, il y eut encore concurrence entre les mesures d'indulgence et les mesures de rigueur. Plusieurs prisonniers virent leur peine commuée en réclusion à domicile, et plusieurs reclus furent simplement internés dans la commune ou même entièrement libérés. Mais deux femmes^ nouvellement accusées, allèrent prendre aux Annonciades deux des places laissées vacantes , et toute la population de la Planée, déclarée suspecte, à l'exception de cinquante individus des deux sexes, fut consignée sur son territoire.

Le 14 décembre, le comité, sentant approcher sa fin, et voulant sans doute faire oublier ses premiers actes par des souvenirs moins odieux, n'eut presque plus que des paroles de clémence et de pardon. Il en fut de même le 20 décembre,

(1) Les membres de ce comité étaient : J.-F. Paris, J.-B. Viennet, F.-J. Paris, P.-J. Viennet, C.-Â. Viennet, J.-D. Barthet et F.-X. Viennet.

dans sa dernière séance. Des quatre-vingt-six ou sept détenus qu'il avait d'abord envoyés avec tant d'emportement aux Ânnonciades, il y en laissait à peine cinq ou six. Une partie des autres restaient en réclusion chez eux ; mais la plupart étaient simplement consignés dans leur commune ou même entièrement libérée. Avant de se séparer, le comité jugea à propos d'indiquer au district les patriotes du canton les plus propres à exercer l*apostolat démocratique et révolutionnaire. Il désigna P.-Jos. Battandier, du Mont- Sainte-Marie, L.-B. Nicod, de l'Abergement, Ant.-F. Falconnet, de Saint- Antoine, J.-F. Saillard, maire de l'Abergement, Cl.-E. Vorbe, deBonnevaux,F.-X. Michaud, de Vaux, et J.-F. Petite, de Remoray. On n'a guère besoin d'ajouter que ces bons apôtres avaient été les principales lumières du comité.

Le comité local qui lui succéda à l'Abergement eut peu à faire ; car s'il suffisait de ne pas aller à la messe pour être réputé suspect, dangereux, et ennemi de la Révolution , en revanche, il suffisait , du moins en ce moment , d'y aller, pour posséder toutes les vertus civiques ; et comme la population de l'Abergement avait été gagnée tout entière au schisme par son vieux curé , le comité n'avait absolument rien à faire que d'admirer l'accord parfait de ses concitoyens. Cependant, la crainte de voir troubler ce beau spectacle lui 6t rompre le silence, le 31 mars, et il écrivit au comité de Pontarlier : a Plusieurs de nos membres ont appelé notre attention sur J. -Simon Moureaux , sorti de la prison , où il a été détenu pendant six mois par le tribunal du juge de paix, pour avoir fanatisé et donné des preuves d'incivisme. Il s'est absenté depuis son retour, et nous ignorons où il s'est retiré^ si ce n'est à Pontarlier. Nous avons arrêté de vous en écrire, afin que vous vous assuriez s'il y réside réellement, et s'il a bit ses soumissions à la municipalité ou à votre comité. Il ne nous parait pas qu'il se soit muni d'un passe-port à sa sortie de prison. Il est venu passer quelques jours à l'Aber^ gement et à Malbuisson , soi-disant pour ses affaires ; mais nous le soupçonnons pour être un prédicateur de fausses vérités. C'est une brebis galeuse qui est sortie de notre trou-

70 CIUPITBK Ul.

pe.iii, et Doas DOfis croyons purifiés. *— Roasselet, président. Jacqnet, secrétaire, n

cette lettre était rédigée avec nne licence grammaticale qui prouvait que si la Révolution avait pu faire de rAbei^;ement un chef-lieu de canton , il lui restait beaucoup à faire pour y élever Tinstruction de ses élus au même niveau.

Le 12 mai suivant, l'agent national du district ayant écrit à ce comité poor lui demander le tableau des suspects de sa commune encore détenus, reçut cette réponse: «Une nous en reste plus. Nous en avons eu un (Martin Braillard), que le comité central a bien converti, et un second qui a été incarcéré par le tribunal du canton. C'est Simon Moureaux , à demi insensé, qai demeure à Pontarlier, et que nous avons déjà recommandé au comité de la commune. Actuellement , il n'y a plus de fanatiques parmi nous , ni d'autres signes extérieurs du culte que la croix sur le clocher. »

On remarque, dans les actes et le langage du comité local de Vaux et Chantegrue , des fluctuations qui indiquent des changements personnels assez considérables pendant sa da* rée. Au mois de mars 1794 , ce comité , présidé parCl.-Jos. Belle, Alexis Decourier ou Décourvière, J.-F. Paliard, etc., déploya une grande sévérité. Il décida, le 22 de ce mois, qu'une partie de la famille Brocard serait renvoyée en prison aux Annonciades, et que l'autre serait recluse dans son domicile, avec tout l'ancien attirail de gardes sans-culottes. Les chefs de cette famille condamnés à la prison ayant représenté leur âge avancé et les besoins urgents de leur culture, obtinrent du comité de rester aussi en réclusion chez eux ; mais le S mai, pendant son séjour à Pontarlier, le conventionnel Lejeune, plus généreux, les mit tous en simple consignation dans leur commune, et ils furent déclarés complètement libres le 3 octobre suivant.

Ce fut le même comité qui eut le triste courage de sévir contre M"" J""'-Pierrette Michaud, religieuse bernardine du couvent d'Orgelet, qui depuis sa rentrée dans sa famille, prodiguaittous ses instants aux maladesdu pays- Ses soins étaient d'autant plus précieux, qu'à cette époque, de fréquentes épidémies vinrent joindre leurs ravages à ceux de la famine et

LES SUSPECTS DU DISTRICT DE PONTARLIBR. *!i

de la guerre civile ou étrangère. «Le i8 germinal (7 avril), ait le comité , nous avons fait un relevé du serment prêté par cette ci-devant religieuse, qui réside à Vaux depuis environ deux ans, et il a été reconnu rempli de restrictions et sans aucune valeur. En conséquence, elle est déclarée suspecte et sera recluse chez elle provisoirement, en attendant que le comité ait reconnu si la loi inflige d'autres punitions pour cet acte incivique. »

Bien que la loi n'infligeât aux religieuses pensionnées qui refusaient le serment, d'autre peine quela perte, déjà bien assez dure, de leur faible indemnité viagère , c'est-à-dire de leur dernier morceau de pain, les autorités de Pontarlier trouvèrent que le dénûment le plus complet^ même joint à la réclusion à domicile, ne suffisait pas pour venger la Révolution de la courageuse et modeste résistance de ces femmes. La sœur Michaud fut donc incarcérée aux Annonciades ; mais l'arrivée de Lejenne à Pontarlier mit heureusement fin à ces nouveaux excès, et après une dizaine de jours de détention, la sœur Michaud , renvoyée en liberté sous caution, alla reprendre à Vaux son ministère de charité. Le 46 septembre, un nouveau comité local où les Loye figuraient en grand nombre, sollicita sa libération définitive, en faisant de sa conduite civique , aussi bien que de son dévouement aux pauvres malades, le plus bel éloge.

Le comité de Malbuisson, mal disposé pour les catholiques, trouva heureusement, grâce à leur prudence, peu d'occasions de les tracasser. Cependant^ le i" mars i 794, son président, le fougueux Dumont, assembla chez lui ses collègues, comme si la patrie était en danger^ et leur dénonça la veuve Pone comme ayant reçu la visite de Moureaux, fanatique de l'Abergement, sorti de prison^ et celle de la femme de Martin Braillard , autre fanatique de la même commune, prétendu converti. Deux membres du comité, Dumont et Martin, furent aussitôt chargés d'aller procéder à l'interrogatoire de l'accusée, qui convint de son double crime. En conséquence, le comité, « considérant qu'elle avait toujours retiré les fanatiques chez elle et qu'elle continuait encore^ » la condamna à rester consignée sur le territoire de la commune. Mais le

président ayant fait observer que cette punition n'était pas proportionnée à la gravité du délit, et qu'il convenait de lui imposer au moins une garde pendant dix jours, le comité se rendit à cet avis et décida qu'elle paierait à son gardien un tiers en sus du prix ordinaire des journées de travail. Go genre de punition faisait décidément les délices des vertueux sans-culottes.

Le comité local de Vezenay et de Chaudron, présidé par P.- Jos. Monnier, se montra animé des meilleurs sentiments à l'égard des catholiques^ et il ne s'occupa que d'adoucir les peines prononcées contre eux parle comité cantonal. Le 1" janvier 1794, il décida queP.-Ant. Laresche et la veuve Sage, reclus à domicile, seraient débarrassés de leurs gardiens, « attendu qu'une pareille dépense était au-dessus de leurs forces, et qu'on ne pouvait leur reprocher qu'une teinte de fanatisme et de ne pas aller à la messe. » Le comité local* des Grangettes suivit honorablement la même voie. Le 7 janvier, il commua en simple internement la peine de quatre reclus à domicile, et le 12 mars, il décida que M. Rousseau, réincarcéré par lu comité central, malgré son grand âge, sous prétexte des papiers trouvés chez lui, serait élargi sous caution et interné dans la commune. Le maire et un autre membre de la municipalité voulurent être eux-mêmes les cautions du respectable prisonnier. Le même jour, le comité rendit la liberté à la veuve Louvrier, mère de quatre enfants, libérée une première fois par le comité central, et mise de nouveau en réclusion chez elle par le comité local, « pour avoir fait éclater des marques de fanatisme. » Cette femme était d'une intrépidité que beaucoup d'hommes auraient pu envier.

Les comités de Bonnevaux et de Remoray, également composés de citoyens modérés et bienveillants, ne persécutèrent en aucune manière les catholiques. Celui de Bonnevaux, en adressant au district le tableau des suspects de cette commune condamnés par le comité central, protesta même que tous étaient des gens fort tranquilles et qui n'avaient jamais contrevenu aux lois.

XIV. Le comité central de Mouthe fut constitué le 23 octobre et composé de quarante-quatre membres. 11 élut pour

président le vieux curé Burnequey, deMouthe, ancien député i l'assemblée constituante, et pour vice-président J.-Cl.-F. Gart, JQge de paix. Moins prodigue de la prison que son voisin de TAbergement, ce comité ne se montra ni plus juste ni plus modéré dans les prétendus griefs imputés aux catholiques. Il n'envoya cependant aux Annonciades que neuf prisonniers : un de Mouthe, quatre de Sarrageois, trois de Boujeons et un de Chaux-Neuve ; mais le seul crime reproché à ces paisibles citoyens était d'être frères de prêtres déportés, de professer le fanatisme et d'avoir manifesté cette opinion par des propos réputés inciviques (*). Quant à la réclusion à domicile, le comité en usa largement ; il n'y soumit pas moins de cinquante-sept suspects: onze de Mouthe; vingt-deux de Sarrageois, un de Gellin, deux de Chaux-Neuve, six de Châtelblanc, neuf de la Chapelle-des-Bois, cinq de la Petite- Chaux et un de Boujeons. Il consigna en outre dans leur commune trois suspects de Boujeons et un de Sarrageois, en leur imposant la défense expresse de communiquer avec les gens de leur opinion; enfin, il en plaça trente-quatre autres sous le poids de l'ajournement, y compris deux membres élus du comité qui n'étaient pas venus prendre part à ses odieux travaux.

Tous les reclus étaient condamnés pour simple délit ^'opinion fanatique^ connue ou même seulement soupçonnée. Le comité , avec une bénignité toute féline, les déclarait libres de se rendre, le dimanche^ aux offices schismatiques ; et comme son intention n'était pas de les laisser mourir de soif, il accorda en outre à quatre d'entre eux, qui ne pouvaient sans doute attendre aucun secours de leurs voisins, la permission d'aller chercher de l'eau à la fontaine.

Le^novembre, M. J.-Ant. Jouffroy père, de Sarrageois, ajant écrit au comité pour le prier de rendre aux travaux urgents de sa culture son fils , ses filles et ses domestiques , tous reclus ou incarcérés , non-seulement le co-

(i) Voir, à la fin du volume, le document n<> XV, Tableau des suspecta (fat caolon de Mouthe incarcérés, reclus, consignés ou ajournés par le comité central.

74 CBAPITRB LU.

mité rejeta sa demande^ mais il déclara que le pétitionnaire irait lui-même rejoindre son fils en prison, attendu ^'il était père de prêtre déporté et avait prêcbé le fanatisme, et que, s*il n'avait pas encore été envoyé aux Annoneiades, c'était uniquement à raison de ses infirmités ; mais que sa santé s'étant améliorée, rien ne s'opposait plus à ce <iu*il subît comme les autres la punition qu'il avait encourue M. JoufiVoy père alla, en conséquence, reprendre la place de M. Maire, de Mouthe, rappelé chez lui le même jour, et requis d'y travailler des cuirs pour le compte de la république. Dans la même séance, le comité mit encore «n réclusion à domicile trois fanatiques et chargea, en outre^ son président de dénoncer au comité central de Jougne, Edme-Jos. Petithuguenin, du Brey, qui venait d'aller s'établir aux Fourgs. 11 devait être signalé comme un fanatique outré, qui avait prêché le fanatisme et tenu les propos les plus inciviques dans son ancienne résidence.

Du fond de leur prison, MM. Jouflroy adressèrent à leurs tyrans cette éloquente réplique : « J.-Ant. Jouffroy et Cl -Simon, son fils, cultivateurs au Sarrageois, exposent que non- Beulement ils sont emprisonnés, mais que la mère, âgée de soixante-cinq ans et infirme, et ses deux filles, sont en réclusion dans leur maison, ce qui les empêche d'administrer les affaires considérables dans lesquelles ils sont engagés. Us ne trouvent cependant dans la loi du 17 septembre aucun article qui puisse les concerner ; ils ne sont dans aucun des «as prévus par cette loi. Ils n'ont aucun parent émigré ; le prêtre Jouffroy, professeur de philosophie au collège de Lons-le-Saunier, leur fils et frère, a bien été déporté ; mais la loi qui assimile les déportés aux émigrés est postérieure à celle du 17 septembre sur les suspects, et elle ne concerne pas leurs parents. Le père Jouff^roy a été procureur de la commune dès les premières élections, aujourd'hui encore il est membre de la municipalité, et son fils est greffier de la commune, ils n'ont jamais été ni destitués ni suspendus. Le fils a été honoré du grade de capitaine de la garde nationale. Ils ont respecté, observé toutes les lois, accepté toutes les constitutions, prêté tous les serments civiques , fait des

LBS SL'SPECTS DU DISTRICT DE PONTARLIBR. 75

dons et des sacrifices considérables à la patrie. Où git donc le civisme ? Qa' ont-ils omis de faire? A quelle loi ont-ils manqué ? Les accusera-t-on de fanatisme ? 11 est vrai qu'on leur a £ait entendre qu'ils n'assistaient pas aux offices ; mais ceux-là peuvent-ils de bonne foi être donnés pour fanatiques qui jouissent à cet égard de la liberté assurée aux opinions religieuses par notre bienfaisante constitution et par toutes nos lois? Ceux-là sont-ils fanatiques qui aiment cette liberté et qui, vivant à leur manière , non-seulement n'in* quièteut personne, mais s'abstiennent des plus légères représentations sur la conduite de leurs voisins ou concitoyens? Peut-on se dire libre réellement, si l'ouest contraint de faire ce qui n'est pas ordonné ? Où serait cette tolérance qui, depuis si longtemps, faisait l'ambition des vrais Français? Cette non-assistance régulière aux offices serait-elle un reproche fondé à faire au père Jouffroy, âgé de soixanteonze ans, à son épouse , qui en a soixante-cinq, et qui se trouvent éloignés de la mère-église d'une demi-lieue? Serait-elle à reprocher à un fils qui, dans la fleur de l'âge, peut connaître l'avantage delà philosophie? Serait-elle un crime pour des filles que des afl'aires domestiques retiennent dans l'enceinte de leur demeure? Ah I citoyens, il faut agir d'après la loi, l'avoir pour boussole, et on conviendra que ces assiduités aux offices sont indifiérentes, et que ceux-là seuls sont blâmables qui veulent forcer leurs semblables.

» On ne dira pas que la famille Joufiroy est aristocrate ; elle gagne immensément à la Révolution. Us ont vraiment fait réchange de la liberté contre l'esclavage, leurs domaines étant dégagés d'entraves, de servitudes, de mainmorte, etc. Cette famille a un fils adjudant général dans les armées de la république, qui a été signalé dans plusieurs batailles, un autre fils secrétaire général du district, et dont le patriotisme fut toujours connu ; elle en a perdu un troisième, militaire, mort à Pondichéry au service de la patrie. Le chef de cette famille demande la hberté pour tous ceux de ses membres qui sont eu prison ou en réclusion. »

D'autres prisonniers n'avaient pas autant de titres ou d'arguments à présenter, mais le délabrement de leur santé

et leurs souffrances ne plaidaient guère moins éloquemment en leur faveur. Le médecin Tavernier, jacobin plein de droiture et d'humanité, prit chaudement leur défense, et le 9 décembre i793, il écrivit pour attester « que M"' Jeanne-Pierrette Lonchampt, de Sarrageois, âgée de soixante-treize ans, et attaquée d'une oppression de poitrine, n'avait plus d'espérance que de périr de froid, si elle n'était élargie au plus tôt de la maison d'arrêt ; et que M. Lazare Lonchampt, de la même commune, attaqué d'une fluxion de poitrine et de violentes douleurs rhumatismales à un bras qui avait été fracassé autrefois sous une voiture , devait également être élargi , si on ne voulait pas le faire mourir ou le rendre estropié, m

Cependant le comité de Mouthe, ramené peu à peu, par les instructions de Buchot et de Bassal, à une interprétation moins cruelle de la loi des suspects et à un prosélytisme moins effréné en faveur du schisme, commença, le 1*' décembre, une série d'actes de justice et de réparation, en élargissant tous les prisonniers de Boujeons : Ant.-Simon Rouget, parce qu'il avait une famille nombreuse et un fils soldat aux frontières ; Cl.-Jac. Rouget et Alex. Chaillet, parce qu'ils étaient indispensables au battage des grains, si impatiemment attendus par tant d'affamés. Dans la même séance, la femme de Lazare Lonchampt, de Sarrageois, recluse chez elle, fut consignée simplement dans la commune, « parce que, quoique fanatique, elle n'avait tenu aucun propos fanatique ou incivique et qu'elle avait un frère aux armées ; » mais il lui fut expressément défendu de communiquer avec les gens de son opinion. M. Jouffi'oy tils fut aussi élargi comme indispensable à la culture, mais à charge d'être reclus chez lui, sous la garde d'un républicain nourri, blanchi et payé quarante sous par jour. Sa mère fut autorisée le même jour à sortir de chez elle, mais sans dépasser les limites du village et sans communiquer avec personne. Le 7 décembre, M. Jouffroy père fut élargi à raison de ses infirmités bien constatées et fut reclus à domicile. Le 45 du même mois, la même faveur fut accordée à Jeanne - Pierrette Lonchampt, ancienne servante, à raison de son grand âge et de

ses infirmités; mais les pétitions des trois autres prisonniers furent rejetées.

Huit jours après, le comité , ayant reçu la circulaire de Bassal, sentit la nécessité d'aller plus loin et plus vite dans la voie de l'indulgence, et il décida qu'en conformité des instructions du représentant du peuple, la plupart des reclus seraient consignés dans leurs communes, à charge de ne pas s'approcher delà frontière et de ne pas communiquer les uns avec les autres. En même temps^ il élargit les trois prisonniers restés aux Annonciades^ mais en condamnant rnnd'eux^ M. Lazare Lonchampt, à rester en réclusion cliez lui « avec un garde nourri, chauflfé,* blanchi et payé deux livres par jour. » On voit que les sans-culottes n'oubliaient aucun détail.

Les comités locaux qui succédèrent, dans le canton de Houthe, au comité central, se montrèrent en général pacifiées et ennemis des mesures de rigueur. Celui de Sarra* geois fut même dénoncé à Lejeune par le club de Pontar- Ber, le 30 mars 479-4, pour avoir mis en pleine liberté M. Lazare Lonchampt. Le comité de Ghàtelblanc , qui désirait sans doute aussi faire disparaître dans sa commune les dernières traces de la persécution, s'attira, huit jours après, cette réponse du district, aussi odieuse que mensongère : (f Les citoyens reconnus suspects de fanatisme ou d'aristocratie doivent être détenus ; la loi est formelle à cet égard. » Le comité de la Petite-Chaux montra des sentiments plus conformes à ceux du district, et le 2 mars, il condamna à la réclusion Marianne JoufiProy, femme de J.- Simon Létoublon , pour avoir enfreint la consigne laissée par le comité central à tous les fanatiques, et qui leur interdisait à la fois de sortir de la commune et de communiquer entre eux. Le comité de la Ghapelle-des-Bois ne prit aucune disposition nouvelle ; mais , appelé , suivant son expression, par une surqullair, à donner des renseignements sur les suspects de sa commune, il enrichit des commentaires les plus curieux la liste dressée par le comité central. <i P.-Jos. Michel, y était-il dit, a été tenu suspect et reclus pour avoir méprisé les prattres jurreurs et rC avoir tenu compte

que des autres; sa femme, pour s* être laissée corrompre par son frère curé et pour ne pas empêché ses enfants d'en cor^ rompre cTautres et d'avoir même applaudi quand ils pouvaient desrangers quelques peauvres desprit; la veuve Blondeau^ pour saitre laissée enbaiters par son fils curé et pour avoir tâchée den rendre deautredeson rand; Marthe Michel, pour s* être laissé corrompre par son oncle^ sa mère et son frère, et pour avoir fait venir de son sentiment des garçons d^ honnêtes familles qui la fréquentaient, et avoir écrit des lettres à ses amiSy toujours tendantes à sa fanatie; sa sœur Marie-Julie, pour s* être laissée corrompre, etc., et pour avoir gagné beaucoup d'autres filles à son opinion, tant par livres que lettres et bulles supposées^ et Marie-Rose, son autre sœur, pour avoir fréquent son oncle et ses parents, avoir lu leurs livres diffamatoires contre les praîtres jurreurs et avoir fréquenté tou ceux de son opinion pour s'y affermir. » 11 faut avouer que le parti de la liberté, du progrès et des lumières avait de singuliers représentants dans cette commune, et que les accusations de pauvreté d'esprit et de bêtise, prodiguées si libéralement par eux; à leurs concitoyens , produisent sous leur plume un effet assez burlesque. Il fallait en efiet descendre bien bas, même dans les campagnes les plus arriérées de notre pays, pour trouver à cette époque tant d'ignorance et un mépris si complet de la langue française. Mais, même à travers son style grossier et injurieux, quel beau et noble spectacle nous offre le comité de la Chapelle-des-Bois ; et comme U fait bon voir, au moment même où tant de consciences épouvantées se déguisent, transigent ou abdiquent, ces jeunes hommes, ces jeunes filles qui se font généreusement les apôtres de leur foi persécutée, et cette Marthe Michel qui, au milieu des hommages que sa beauté lui attire, et de tous les cœurs honnêtes qui s'offrent à elle, semble ne s'occuper qu'à les tourner vers Dieu et y réussit,

XV. Le comité central de Jougne commença sesopérations, le 19 octobre, sous la direction de Vincent, président (peutêtre le maître de forges de Jougne), Paillard, vice-président, et Bonnet, secrétaire. Comparé à ses voisins, il put passer pour modéré , n'ayant envoyé aux Annonciades que seize

prisonniers : un de Jougne, huit des Fourgs, un de Meta-, bief, trois des Hôpitaux-Vieux, trois des Hôpitaux-Neufs, et n'ayant mis en riéclusion à domicile que cinquante-quatre autres suspects, dans un canton où les catholiques fidèles OQ fanatiques formaient la majorité de la population (i). U bissa même à peu près complètement en paix les femmes, pour n'être pas obligé de les punir toutes. La majorité des hommes incarcérés ou reclus étaient des fonctionnaires publics destitués, à Tégard desquels la loi s'expliquait malhenreusement d'une manière trop claire pour pouvoir être éludée. Le plus important de ces magistrats disgraciés était M. Tissot, ex-juge de paix. Dépouillé de sa charge de notoire, il s'était fait cultivateur et fabricant d'acier. Les munidpaoï des Fourgs , des Hôpitaux-Vieux et des Hôpitaux- Neufs se trouvaient au complet sur cette liste d'honneur. Les crimes des condamnés du canton de Jougne étaient absolument les mêmes que ceux de tous les suspects des campagnes ; le fanatisme, c'est-à-dire la fidélité à la foi orthodoxe, en faisait le fonds invariable ; seulement ici le voisinage immédiat de la frontière y ajoutait quelques circonstances spéciales. Ainsi, M. Gbarnaux était accusé de porter des secours aux prêtres déportés en Suisse ; M. J.-B. Coste, de les accompagner lorsqu'ils revenaient furtivement dans leurs paroisses; M. Cl.-F. Bérard, de les recevoir chez lui pour y célébrer la messe, et M. Hugues Bulle, de servir de guide aux personnes qui allaient les trouver en Suisse pour se confesser.

Le comité de Jougne, à l'exemple de ses voisins, accorda aux reclus à domicile la permission insultante de se rendre, tous les dimanches et fêtes , aux offices schismatiques de ieors paroisses ; mais il s'abstint généralement de l'odieuse et ridicule mesure d'imposer à des vieillards et à des femmes h présence perpétuelle d'un fainéant sans-culotte^ sous prétexte de les garder.

Deux des prisonniers, MM. Tissot, ex-juge de paix, et Cl.-

(1) Voir, à 1a fin du volume , le document n» XVI , Tableau des suspects du canton de Jougne incarcérés, reclus ou consignés par le comité central.

Ant. Paquetle, ex-procureur de la commune des Hôpitaux- Neufs, s'adressèrent avec succès à Buchot; et, en dépit de rindignation du district ou des autres terroristes, ils sortirent de prison, le 2 novembre i793, pour n'y plus rentrer. Le comité lui-même ne tarda pas à élargir la plus grande partie de ses prisonniers et peut-être même tous , pour les mettre en réclusion chez eux.

Les membres de la municipalité des Hôpitaux- Vieux destitués pour cause de fanatisme profitèrent de la présence de Grosjean et de Renaud, du département, délégués à Pontarlier par Bassal, pour demander la levée des arrêts qui pesaient sur eux.« Nous protestons, disaient-ils, et nous prouverons par des faits que nous avons toujours servi avec ardeur notre sainte révolution, et que les volontaires placés en détachement dans notre commune ont toujours été satisfaits. On nous reproche d'être fanatiques, de n'être pas allés à la messe, de ne donner aucune confiance aux ministres du culte, c'est nous calomnier, car nous ne les avons jamais méprisés. Nous avons cru que la constitution nous laissait libres d'aller à la messe ou de n'y pas aller. Et d'après cela on oserait vous faire croire que nous sommes fanatiques 1 Non, vous saurez bien reconnaître que nous avons prévenu l'esprit philosophique qui doit régner un jour parmi le peuple des campagnes, comme il règne dans les personnes les plus éclairées, principes auxquels nous adhérons de nouveau. » On ne voit pas que cette pétition, malgré le coupable simulacre d'irréligion sur lequel elle s'étayait, ait obtenu quelque succès auprès des deux terroristes du département. L'impatience de recouvrer la liberté entraîna deux membres de la municipalité destituée des Fourgs encore plus loin dans cette voie regrettable ; ils descendirent jusqu'à écrire aux représentants en mission ces lignes honteuses : « Nous avons été trompés par ces scélérats de prêtres réfractaires, qui nous ont nourris dans la superstition et le mensonge. » Quoique présenté au nom de seize reclus, ce désaveu, d'autant plus humiliant et indigne qu'il n'était pas sincère, ne fut signé en réalité que par deux d'entre eux, le maire, Jos. Gauthier, et Tissot, procureur de la commune. Tous leurs collègues refusèrent noblement d'à-

LES SUSPECTS DU DlSTaiCT DB POMTARLIBR. 8i

cbeter leur liberté au prix où l'avait mise quelque entremetteur sans foi et sans culotte.

Les comités locaux du canton de Jougne se montrèrent généralement plus inoflensifs que leur titre ne le comportait. Celai de Jougne même paraît avoir inspiré peu de conGance aux démagogues, car au lieu de s'adressera lui, Gaulard, vicaire apostat, se disant en ce moment « prédicateur de morale à Rougebief, ci-devant Saint- Antoine, » vint, le i9 juillet 1794, dénoncer au comité de Pontarlier, M. Fabry, capitaine du génie, préposé aux fortifications de Jougne, comme ayant aToné qu'il était noble, et comme ayant tenu les propos suiîaots au curé de Jougne : « Le peuple a cru qu'en humiliant, qu'en détruisant môme ceux qu'il regardait comme les auteurs de ses misères, il serait trop heureux et que rien ne lui manquerait. Il doit reconnaître actuellememt que ce prétendu bonheur n'a pas autant de réalité qu'il avait d'attraits; et toi, curé, qui t'es déclaré partisan de cette constitution, elle t'a comblé de ses faveurs dans un temps ; mais à présent qu'elle croit n'avoir plus besoin de tes services, elle te déclare son ennemi. Cela doit t'être peu sensible, car ayant renoncé au pape, ayant fait le premier pas qui te sépare de TEglise, le second ne doit pas te coûter de grands sacrifices. » Malgré cette vive et brûlante expression de la vérité, le comité de Pontarlier se borna à renvoyer la dénonciation au comité de Jougne, qui la laissa dans Tombre et l'oubli.

Le seul acte connu du comité des Hôpitaux-Vieux fut de dresser, conformément à la loi, le tableau des suspects de sa commune condamnés précédemment; et il s'acquitta de ce soin de manière à mériter la semonce suivante du district : B Le comité de salut public nous marque que le tableau des détenus de votre commune est fait avec une négligence et «ne partialité très condamnables. Ce ne peut être que le désir de sauver les coupables qui vous a portés à cacher les principes et les relations politiques des suspects. » Aux Bôpitaux-Neufs, on ne put pas môme parvenir à former un comité, faute de patriotes. Celui des Fourgs, également réprimandé par le district sur son manque d'activité, lui répondit le 6 avril : « Le comité a reçu votre circulaire du

82 CHAPiTas ui.

iO germinal, par laquelle vous nous rappelez les lois révolutionnaires elles peines encourues pour leur inexécution. Le^ comité n'est point dans l'inaction, comme vous le supposez. Vous avez dû recevoir Tétat des fanatiques reclus des Fourgs par le citoyen Gart, de Mouthe, nommé commissaire à cet effet. » Non-seulement ce comité n'ajouta rien aux condamnations prononcées par le comité central; mais, le 3 septembre 1794^ il réclama la libération entière et définitive de tous les condamnés, en protestant <( qu'ils n'avaient jamais rien manifesté de contraire à la république, ni rien fait pour troubler l'ordre et la tranquillité. »

Le comité de Métabief se montra moins bienveillant pour les catholiques. Le i7 février 1794, il consigna dans la commune MM. Maire père et fils, pour s'être permis de prendre leur liberté entière depuis la dissolution du comité central qui les avait reclus chez eux. Cependant il prononça luimême, le âO juillet, la libération définitive de ces deux suspects, ainsi que celle de Marguerite Paillard et de Thérèse Marandin^ restées aussi en réclusion.

La commune de Montperreux possédait, depuis le mois de juin i793, un comité dirigé par J.-B. Girard. Ce comité avait déjà mis en interdit, au mois de juillet, dix-sept catholiques, avec défense de toute communication entre eux et le reste de la commune, a à raison de leurs railleries contre les patriotes et autres discours fanatiques et inconstitutionnels^ capables d'en imposer aux personnes timorées. » Le i9 octobre^ au moment même où le comité central entrait en fonctions, le comité de Montperreux dressa une liste de quarantesept suspects pour sa commune , en mit un en réclusion permanente à domicile, dix-neuf aux arrêts pour les dimanches et fêtes , et les vingt-sept autres , sous le poids de Tajournement (i). Il ajouta « que le fanatisme étant le vice le plus propre à propager la discorde et la désunion, pour se préserver encore mieux de ses ravages , il serait défendu à tous les suspects d'avoir aucune relation avec

(i) Voir, à la ftn du volume, le document n« XVII, Tableau des subpects de Montperreux.

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huit familles des communes d'Oye et de Vezenay, dangereuses par leur fanatisme. » Le comité de Montperreux aurait-il, à cette époque, dépensé toute son activité malfaisante? On serait tenté de le croire, car dès lors on perd complètement ses traces.

XVI. Tout ce qu'on a vu, jusqu'ici, de rigueurs odieuses 00 ridicules commises par les comités centraux du district de Pontarlier, peut passer pour sagesse et modération auprès des actes 4u comité de Montbenoît. On voit s'élever aux places, quelquefois, des hommes qui, par leur activité tracassière, leur irascibilité ou leur malice, font , même dans les temps les plus calmes , trembler toute une commune ou même un canton et en deviennent les véritables fléaux. Mais les révolutions sont surtout, pour cette sorte de tyrans, un temps de prospérité et de triomphe. Le canton de Montbenoît eut le malheur de rencontrer un de ces hommes dans la personne de Just Magnin-Tochot, ex-vicaire au Lac-ou- Villers, devenu curé constitutionnel de Gilley. C'était une des iines les plus noires, une des natures les plus malfaisantes que l'orage révolutionnaire ait mises au jour dans notre province. On surprend encore chez les autres terroristes, même les plus forcenés, quelques inspirations heureuses, quelque chose d'humain ; mais la perversité de ce prêtre apostat ne se démentit jamais. Fondateur et président du club de Gilley, il se trouva investi, comme par droit de méchanceté, de la présidence du comité central de Montbenoît, bien qu'il y eût dans le canton, pour occuper cette place , plus d'un démagogue notable et presque aussi acharné, tels que Cl.-F. Besson, des Maisons-du-Bois, élu >ice-président, le médecin Courbe, de la Ville-du-Pont, élu secrétaire, Cl.-Ant, Nicod , de Gilley, et le médecin Baverel, de Montbenoît.

Dès le premier jour, Magnin-Tochot s'empara du comité, le domina, le façonna à son afireuse image et en fit l'aveugle instrument de ses fureurs. 11 commença par faire prêter serment à tous les membres de mettre eti prison tous ceux d'entre eux qui ne déclareraient pas bien exactement les personnes suspectes de leur commune ou qui violeraient le

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secret des opérations du comité ; puis il fit décider que tous les suspects, sans distinction, seraient incarcérés à Pontarlier. Une première liste en fut aussitôt dressée, et on n'y comprit pas moins de cent quarante-deux personnes. Magnin-Tochot ne voulut pas laisser à un autre l'honneur de rédiger mi arrêt qui valait à ses yeux une victoire pour la république, et il mit dans le préambule suivant toute l'éloquence et la littérature du jour.

« Voulant purger le canton de tous les fanatiques qui, depuis le commencement de la Révolution, n'ont cessé d'entretenir des correspondances avec la Suisse, oii les prêtres insermentés s'étaient retirés, ou d'éloigner les patriotes des sentiments républicains et révolutionnaires, sous le prétexta hypocrite que la constitution était contraire à TEternel; désirant purger les royalistes, qui ont fait accroire au peuple que nous ne pouvions subsister sans tyrans, et que le dernier des tyrans avait été remplacé par sept cents autres et plus ; cherchant à frapper le fédéraUsme hideux qui depuis quelques mois nous minait sourdement ; en un mot, voulant écraser, par un coup terrible, tout genre de contre-révolution ou d'aristocratie , pour que notre manière d'agir fût un sujet d'épouvante à tout malveillant ; n'ayant égard ni aux riches, qui ordinairement sont les ennemis du genre humain, ni aux hommes en place, qui, par leurs prévarications, méritent toute la sévérité des lois ; ni à aucune considération d'amitié, de parenté, de crainte ou de pitié, mais cherchant uniquement le salut de la patrie, l'exécution de la loi, d'où son bonheur dépend , et à réparer par notre sévérité les maux que l'aristocratie a déjà portés dans notre canton, quoique les trois quarts au moins y soient de francs républicains, et enfin à empêcher les malheurs qu'une coupable commisération pourrait y attirer, nous avons cm devoir mettre en état d'arrestation, pour raison de simple suspicion, sans nous obliger à rien prouver, les personnes ciaprès désignées, qui seront renfermées dans les maisons nationales indiquées par le district. »

La première victime qui ouvrait la liste était, au mépris de toutes les lois sur la destitution des fonctionnaires publics,

le juge de paix du canton, M. Morand, constitutionnel et républicain honnête, dont le mépris pesait trop sans doute à Mâgnia-Tochot, pour qu'il ne s'en vengeât pas. L'honorable magistrat fut l'objet d'un véritable réquisitoire, qui se résu- j

maitdans la double accusation de fédéralisme et de compli- I

dté avec les fanatiques ou brigands pieux. Venaient ensuite seize catholiques fidèles de la Longeville, a qui tous, disait lyagnia, avaient montré, depuis le commencement de la Révolution, parleur conduite constante et leurs propos fanatiques et incendiaires, qu'ils étaient les ennemis de la liberté, favorisant par leurs démarches les prêtres insermentés, qui étaient la peste du genre humain ; » puis trente habitants de la Ville-du Pont, « tous et toutes connus pour leur correspondance avec les prêtres émigrés ou avec les aristocrates et fanatiques de l'intérieur et enfin par leur fanatisme privé ; » trois fanatiques de Gilley, dont le plus important, le notaire Lambert, « quoique riche à deux cent mille livres, n'avait contribué en nulle manière au secours du peuple depuis la Révolution ; » cinq cultivateurs de la Chaux, 0 riches fermiers du contre-révolutionnaire ci-devant d'Aubonne, et dont la maison était toujours remplie d'aristocrates et de fanatiques ; » vingt-deux habitants de Lièvremont, « tous imprégnés de la plus puante aristocratie et du plus détestable fanatisme ; » treize habitants de Montflovin, «.qui tous, imprégnés du venin fanatique et aristocratique, avaient causé la désolation des patriotes du canton ;» quinze habitants des Maisons-du-Bois, « qu'on n'avait jamais pu contenir dans l'obéissance aux lois, ni par exemples, ni par menaces, ni par correction ; » sept d'Hauterive, « en correspondance avec les prêtres déportés et émigrés ; )> quatorze des Allemands, « qui, étant placés sur la frontière, avaient entretenu commerce et correspondance avec les prêtres déportés ou émigrés, et affiché le fanatisme et l'aristocratie ; » quatre de la Presse, « qui, placés également sur la frontière, avaient montré constamment des sentiments contre-révolutionnaires ; )) enfin, douze de Montbenoît, accusés de fanatisme, de fédéralisme et d'agiotage. Le crime de tous les condamnés étant à peu près le même, Magnin s'était borné

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à trouver une formule spéciale pour chaque commune (*).

Afin d'activer les arrestations, Tinfatigable président se fit autoriser à mettre en réquisition les officiers de toutes les compagnies de la garde nationale du canton, et il s'empressa d'écrire au district de préparer une prison, en annonçant que cent dix condamnés étaient déjà prêts à partir et que ce ne serait pas tout. Le < 5 novembre, pour encourager les gardes nationaux à une besogne qui leur répugnait , il fit décider par le comité, que tout officier ou simple garde, employé à conduire les prisonniers à Pontarlier, recevrait de chaque détenu cinq livres par jour, et que les patriotes chargés de gardera domicile les autres condamnés, en attendant leur translation à Pontarlier, recevraient de ceux-ci trois livres par jour. Gomme Baverel et Besson venaient de terminer des visites domiciliaires dans toutes les maisons suspectes du canton, le comité jugea inutile de faire de nouvelles fouilles dans des papiers reconnus insignifiants.

Le 24 octobre, le comité entendit la lecture de plusieurs suppliques adressées par les victimes. « Mais, dit le rédacteur du procès- verbal, comme toutes ces pétitions n'étaient remplies que d'illusions et de faux prétextes, et que pas un des détenus ne voulait reconnaître de bonne foi avoir été dans régarement, l'assemblée a décidé que ces pétitions ne méritaient aucune considération pour la plupart, et on a passé à l'ordre du jour. Le président a fait ensuite observer qu'il serait intéressant pour le salut public de revoir la liste des individus dénoncés dans la première séance , à l'eflfet de vérifier si aucun suspect n'avait échappé à nos connaissances, ou si on n'en aurait pas encore découvert depuis ce jour-là. » Cependant l'élargissement du juge de paix fut décidé dans cette séance.

Trois jours après, Magnin Tochot, trouvant que la translation des. prisonniers à Pontarlier ne s'opérait pas assez vite" fit désigner six membres du comité qui devaient rester pendant cinq jours en permanence, à tour de rôle, pour dé-

(1) Voir, à la fln du volume, le document n« XVIII, Tableau des suspects du canton de Monlbenoit, incarcérés par le comité central.

livrer les mandats d'arrêt et les exposés des motifs de détention exigés pour recevoir les victimes dans la maison d'arrêt. Le comité, revenant sur une décision antérieure, arrêta que de nouvelles perquisitions auraient lieu dans les papiers de tous les détenus, mais cette mesure n'amena aucune découverte.

Le 3 novembre, le comité dut se résigner à laisser en réclusion chez eux avec des gardes, Marg. Baverel, femme de Pourchet, de Lièvremont, nourrice d'un enfant de deux fflois^ ainsi que J.-B. Courlet et Guill. Domier-Henry, trop gravement malades pour être conduits en prison. Pendant ce temps-là, Buchot, appelé par les plaintes de deux prisonniers, Adélaïde Nicod, de la Ghaux> et F.-Jos.-Sigismond Bonnet, à examiner les griefs articulés contre eux, avait prononcé l'élargissement de la première et renvoyé le dernier au comité, pour qu'il révisât lui-même son procès. Mais au mépris de cette double décision de Buchot, le comité décida que les deux prisonniers seraient aussitôt reconduits dans la maison d'arrêt de Pontarlier, et que le médecin Courbe serait envoyé auprès de Buchot pour lui exposer les bonnes raisons qui avaient déterminé le comité à multiplier les arrestations. Dans la même séance, Magnin- Tochot, qui faisait aussi peu de cas de ses collègues que du délégué des proconsuls, fit décider que tout membre qui, sans raison jugée suffisante, aurait manqué deux fois de suite aux séances du comité, serait déclaré suspect et traité comme tel.

Sans cesse occupé de faire souffrir les détenus et d'éloigner d'eux toute marque de pitié, il fit condamner, le 6 novembre, à être reclus chez lui et gardé à vue, Gh.-Noël-Jos. Querry, de la Grange-des-Crêts, capitaine de la garde nationale de la Chaux, a pour n'avoir pas conduit lui-même à la maison de Pontarlier plusieurs suspects de Montflovin dont les mandats d'arrêt lui avaient été confiés, et pour avoir paru prendre le parti des prisonniers, en taxant le comité d'injustice à leur égard. » Il fit décider, le même jour, qu'il serait écrit au district et à la municipalité de Pontarher, pour les presser de mettre à exécution les mesures prises dans les

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prisons de Besancon dans le but d'aggraver les souffrances des détenus.

Le iO novembre, le comité de Montbenoît, sous l'ardente et implacable direction de son président, adressa aux représentants Bassal et Bernard une diatribe virulente contre les opérations de Buchot et une apologie des administrateurs terroristes du district; ce qui valut, quelque temps après, à Magnin-Tochot Tbonneur de devenir leur collègue. Il méritait en effet à tous égards de leur être associé. Le même jour, le comité mit encore une femme en prison et trois en réclusion à domicile. Il est vrai qu'il élargit en même temps les deux prisonniers Létondal et Cl.-Ant. Bonnet, mais au prix de la triste soumission faite par eux « de se repentir, d'abjurer tout acte de fanatisme et de réparer le scandale qu'ils avaient donné aux patriotes. » C'était moins une grâce qu'une aggravation de peine et une sorte de meurtre moral.

Cependant le sentiment général de pitié et d'indignation que la multiplicité des arrestations avait soulevé de tous côtés, se fit entendre assez haut, même autour du comité de Montbenoît, pour l'obliger à s'arrêter. Partout on ne s'occupait que d'apporter des adoucissements au sort de tant de prisonniers, condamnés si légèrement à une si longue détention; et la clémence, suivant l'expression favorite de ce temps-là, était à l'ordre du jour. Pressé entre ses mauvais instincts et le sentiment public, le comité résolut de chercher une direction et un appui auprès des proconsuls. Il avait d'ailleurs plus d'une question importante à faire résoudre. De graves reproches d'illégalité et d'incompétence s'étaient élevés contre lui, au sujet de l'arrestation de plusieurs magistrats, qu'il avait arrachés à leurs fonctions sans qu'une destitution préalable les eût mis à sa discrétion. 11 gémissait toujours de voir que le régime de la paille et de la nourriture commune n'était pas encore appliqué dans les cachots de Pontarlier ; enfin ses membres n'auraient pas été fâchés d'échanger le gain aléatoire de leurs concussions contre un bon traitement fixe et régulier. Magnin-Tochot et le médecin Baverel partirent en conséquence, le 44 novembre 4793, pour

Besançon, munis d'un questionnaire très détaillé. Bassalré* pondit principalement que lorsqu'un comité reconnaissait s'être trompé dans ses condamnations , il avait sans nul doute la faculté de les réformer ; que le pouvoir des comités à l'égard des fonctionnaires municipaux ou autres se bornait à les dénoncer aux autorités supérieures et à provoquer leur destitution ; que c'était aux représentants du peuple qu'il appartenait de fixer le régime des prisons et déjuger s'il convenait d'y introduire les rigueurs adoptées i Besançon, et enfin que la Convention n'ayant attribué aucun salaire aux membres des comités, on devait confier ces fonctions à des citoyens à même de les remplir gratuitement.

n est probable que Bassal ne se borna pas à ces sages réponses et qu'il y joignit des instructions pressantes et formelles pour rélargissement du plus grand nombre des détenus; car, à dater du retour de ses délégués, le comité s'occopa de faire sortir de prison les détenus les plus âgés ou les pins infirmes et de les mettre en réclusion cbez eux, à la charge de fournir une caution agréée, qui devait répondre d'eux corps pour corps. Sa clémence ne put pas aller plus loin. Bientôt même les mauvais instincts de Magnin-Tochot reprirent tout à feit le dessus. Ainsi, le 8 décembre, il provoqua l'établissement d'une commission de deux membres, chargée « d'examiaer dans sa sagesse les individus qui pouvaient encore se trouver dans le cas d'être incarcérés, » se fit nommer membre de cette commission avec le médecin Baverel et, sept jours après, il réclama la mise en réclusion de cinq de ses paroissiens « qui avaient voulu, disait-il, causer une émeute au sujet de la substitution qu'il venait de faire de la décade au dimanche et de la pure morale à la superstition. » L'inépuisable agitateur fil encore établir, le même jour, une autre commission chargée de surveiller tous les abus relatifs à l'inexécution des lois révolutionnaires dans le canton, et le siège de cette commission fat établi au presbytère même de Gilley. Deux officiers municipaux incarcérés, P.-F. Pourchet, de Lièvremont, et Nie. Bonnet, deMontflovin, avaient fait appel à la justice de Grosjean et de Renaud au moment de leur passage à Pontarlier. Le pre-

mier exposait « qu'il avait onze enfants vivants; qu'il bénissait la Révolution ; qu'il avait pris part comme électeur à la nomination de l'évèque Seguin et à celle des nouveaux curés; qu'il assistait à leurs offices; qu'au refus du desservant, il avait lu lui-même à la messe le discours du P. Jousserandot, vicaire épiscopal , ce qui lui avait valu le titre de schismatique infâme ; qu'à deux reprises, pendant l'été dernier, il avait parcouru tout le village et les fermes pour exhorter les gens i assister aux offices de paroisse ; qu'enfin, lors de l'insurrection des montagnes, il avait fait sonner le tocsin, excité les habitants à courir contre les brigands, les avait armés de' fusils, de haches, de tridents, et avait envoyé de chez lui des provisions de bouche aux volontaires réunis au Russey. » Bonnet, de son côté, représentait qu'il avait prêté tous les serments demandés, assisté aux offices constitutionnels et marché lui-même à la tête de la garde nationale contre les brigands. Tous les deux réclamaient le témoignage unanime de leurs communes. Le comité, consulté, ne répondit que par de nouvelles accusations. « Nous avons cru, disait-il, devoir incarcérer ces fonctionnaires , même avant leur destitution, parce que, dès le commencement de la Révolution, ils avaient paru des hommes très dangereux, ridicuUsant les lois régénératrices, tenant des propos fanatiques, recherchant plutôt la compagnie des aristo-fanatiques que des patriotes, et soupçonnés même d'avoir retiré chez eux des prêtres émigrés. « Cependant les nouvelles prescriptions contenues dans la circulaire de Bassal, du 12 décembre, forcèrent le comité à étendre le nombre des élargissements, encore restreint à une vingtaine. Mais ce-fut bien à contre-cœur qu'il se résigna à lâcher sa proie, et évidemment il n'attendait qu'une circonstance ou un prétexte pour la ressaisir. Le 22 décembre, après avoir décidé, les jours précédents, l'élargissement d'une seconde vingtaine de détenus, il était en séance, lorsqu'un patriote vint annoncer que plusieurs jeunes gens du canton, compris dans la dernière levée, venaient de passer à l'étranger depuis Laufond. A cette nouvelle, qu'il proclama désastreuse, mais qu'il se garda bien de vérifier, le comité décida que, ces déserteurs étant sans doute les fils des suspects dont il

avait signé naguère l'élargissement, tous ces suspects, jeunes ou vieux, femmes ou filles, seraient condamnés à demeurer en prison ; et comme ils devaient déjà être en chemin pour rentrer dans leurs foyers, il envoya aussitôt cinq de ses membres pour les arrêter en route et les faire rétrograder.

Bien différent des autres comités, qui s'appliquèrent généralement, dans leurs derniers jours, à réparer une partie du mal qu'ils avaient fait, le comité de Montbenoit devait finir comme il avait commencé ; car un moment après ce dernier acte de méchanceté , un membre donna lecture de l'arrêté qui supprimait les comités centraux , et ce couventicule d'énergumènes fut contraint de se séparer pour toujours , laissant après lui un renom de cruauté et de rapine qui le rendit odieux même à son propre parti.

En effet, les extorsions commises parce comité ou ses agents ne tardèrent pas à être signalées aux autorités supérieures. Peu de jours après la dissolution du comité, cinq détenus adressèrent au représentant Bassal la plainte suivante : « Cl.* Simon Baverel, J.-B. Dodane, J.-F. Guinchard, J.-Jos. Guinchard et Math. Tournier, tous de Lièvreraont, exposent qu'ils sontdétenus depuis plus de cinquante jours, sans en savoir les motifs, si ce n'est que le comité central les a déclarés fanatiques, pour n'avoir pas assisté à la messe. Baverel et Dodaue, âgés de soixante-deux ans et très infirmes, ont laissé leurs femmes encore plus âgées et infirmes, et tous leurs ouvrages restent à faire. Les trois autres, pauvres journaliers, gagnent leur pain à la sueur do leur front, et cependant la garde nationale, qui les a conduits dans la maison d'arrêt, a fait payer à chacun de nous une somme de 60 hvres, ce qui parait être sans fondement, d'autant plus que les détenus n'ont pas refusé de se rendre à la maison d'arrêt. Nous demandons la liberté et la restitution de ce qui nous a été extorqué. »

Vers la même époque, deux autres prisonniers, J.-B. Gauthier et son épouse, de laLongeville, adressèrent à un général en passage à Pontarlier, une supplique non moins propre à révolter toute âme honnête. A l'injustice la plus criante on avait aussi ajouté pour eux les exactions les plus effrontées, et

quoiqu'ils n'eussent fait aucune difficulté de se rendre en prison à Pontarlier, ils y avaient été escortés par une troupe de patriotes armés, à qui ils avaient été forcés de payer 50 livres, pour trois lieues. Tout le résultat de cette plainte fut de faire traduire les deux plaignants au tribunal révolutionnaire de Paris, ce qui était plus que suffisant pour faire taire toutes les autres victimes. Ce ne fut qu'au bout d'une année, que la voix des opprimés put se faire entendre. A cette époque, la plupart des détenus du canton de Montbenoit, qui n'avaient été élargis qu'à titre provisoire, revinrent à Pontarlier pour obtenir du comité révolutionnaire de cette ville, commis à cet effet par la loi, leur libération entière et définitive. Un grand nombre d'entre eux demandèrent s'ils ne pourraient pas obtenir, avec la restitution de leur liberté, celle de l'argent dout on les avait dépouillés tout aussi injustement. MM. Baverel et Guincbard, de la Longeviile, signalèrent le capitaine de la garde nationale de cette commune comme ayant exigé de chacun des prisonniers 60 livres pour les conduire à Pontarlier, c'est-à-dire à deux lieues de distance. M. Faivre-Pierret, de la même commune, déposa qu'à une époque antérieure au comité central, ayant été séquestré avec sa famille, on l'avait fait venir à la municipalité et que le maire, Cl.-Jos. Baverel, lui avait demandé, pour prix de sa liberté, 60 livres, qu'il avait versées sans obtenir de quittance. Faivre-Picon, journalier, ayant été également séquestré et amené devant la municipalité, on lui avait demandé 20 livres pour l'élargir; et, comme il ne voulait rien donner à cause de sa pauvreté, on le mit deux fois à la porte de la salle. Y étant rentré une troisième fois, on le força à demander pardon à l'assemblée , et il fut contraint d'emprunter d'un des assistants 5 livres qu'il déposa sur la table, en échange d'une promesse verbale d'élargissement. La femme de J.-F. Guincbard, de Montflovin, déclara qu'elle avait dû payer aussi 60 livres pour être mise en liberté. Les révélations du même genre continuèrent les jours suivants.

Le comité de Pontarlier avait commis bien des fautes ; ses mains étaient encore teintes du sang des trois Montperreux ; mais du moins il n'avait jamais fait de sa terrible autorité

LES S13SPBCTS DU DISTEICT DE PONTÀRLIER. 93

une machine à battre monnaie pour son profit personnel. Sa probité s'indigna an récit de tant de concussions éhontées ; et le J4 octobre 1794, il décida « que les abus et vexations commis dans le canton de Montbenoit et qui avaient causé la désolation des patriotes , seraient dénoncés à l'accusateur public du tribunal criminel. )> En efiet, Rambour écrivait huit jours après au comité : « J'ai reçu les pièces relatives aux exactions imputées au ci-devant comité révolutionnaire de Montbenoit et autres fonctionnaires publics. Je m'empresse de les transmettre au juge de paix, avec invitation d'informer contre les auteurs d'un pareil délit. Ils sont punissables par le Code pénal, qui inflige dans ce cas la peine de ]a dégradation civique. Ainsi votre tâche est remplie ; c'est à moi maintenant de poursuivre ces fonctionnaires publics, dont rimmorahté est sans doute incompatible avec le patriotisme dont ils se vantaient. »

Les comités locaux du canton de Montbenoit ne firent généralement qu'adoucir ou même annuler les odieuses décisions du comité central ; et comme la plupart des comités du district entier agissaient de même, l'administration de ce district, irritée, leur adressa, le 30 mars, une circulaire où elle menaçait de destitution «tous ceux qui auraient laissé en liberté les individus notés d'incivisme. » Cette menace produisit son effet à Gilley. Les trois prisonniers de cette commune étant depuis longtemps revenus dans leurs foyers, le comité de Gilley prétendit qu'il ignorait en vertu de quelle autorité ils s'y trouvaient et les renvoya à la prison des Annonciades. Mais deux d'entre eux, MM. Bruchon et Jacquet, ayant fait mettre sous les yeux du comité un arrêté du représentant Prost, daté du \è janvier, qui ordonnait leur élargissement, le comité fut forcé de s'incliner devant cette décision supérieure. Plus animé contre le notaire Lambert, qui n'était resté incarcéré qu'une huitaine de jours au mois d'octobre, le comité prétendit avoir découvert contre lui un nouveau grief, et sous ce prétexte il le maintint en prison. Ce grief était d'avoir rétrogradé pour rentrer chez lui , lorsqu'il était en marche avec les autres gardes nationaux contre les prétendus brigands. Mais le 28 juillet, le même comité, revenu

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à des sentiments plus jostes, avouait que M. Lambert n'avait quitté les rangs de la garde nationale qu'avec la permission du commandant, et il sollicitait son élargissement, qui eut lieu le lendemain.

Le comité des Allemands, élu, suivant son expression^ par les bons citoyens au nombre de quinze^ se montra malheureusement digne de ce petit nombre d'électeurs de choix, il décida pourtant, le ^6 février, au nom de V humanité^ l'élargissement de MM. Vuillaume père et fils et Guill.-Ant. Dornier, de M"* Guyon et de P.-F. Jacquet-Pierroulet, incarcéré, selon toute apparence, par le comité central, quoique omis dans la liste générale de ses victimes. Mais quatre jours après, il révoqua cet arrêté, qu'il avait pris, disait-il, par trop d'humanité, et renvoya en prison les détenus, à peine rentrés depuis deux jours dans leurs foyers. Ces malheureux, déjà épuisés par cinq mois de détention et déçus d'une manière si cruelle, après avoir entrevu un instant la liberté, réclamèrent à l'envi contre cet arrêt insensé. M"' Guyon invoqua son grand âge et ses infirmités, constatées parle médecin de la prison; M. Vuillaume père, son âge, ses services comme maire et comme agriculteur, et sa ruine complète causée par sa détention et celle de sa famille ; il peignit ses biens gaspillés et volés de toutes parts, ses récoltes périssant sur pied, son bétail vendu à vil prix faute de nourriture, tout cela parce qu'il n'allait pas à la messe. Son fils, tiré de prison quelque temps auparavant, par réquisition, pour travailler à la fabrication du salpêtre, suppliait qu'on le renvoyât au moins à cet atelier national. M. Guill.-Ant. Domier invoquait à la fois sa culture compromise et son assiduité aux offices constitutionnels; M. J.-Nic. Domier, la vieillesse de son père, le dévouement de ses deux frères, consacrés à la défense de la république, et ses champs restés en friche. Le comité reconnut la justesse de la plupart de ces observations, mais n'en tint absolument aucun compte. Ce fut seulement le 49 mai, (\xi* après avoir réfléchi mûrement et bien pesé les certificats des médecins, il se décida à prononcer^ toujours au nom de Chumanitéy l'élargissement provisoire, sous caution, de six détenus de sa commune. C'était ac-

LES SUSPECTS DU DISTETCT DE PONTABLIBI. 95

corder bien peu à rhumanité pour en parler si souvent (>).

Le comité de la Ville-du-Pont débuta assez mal, le 18 fé- Trier 1794, en mettant six femmes en réclusion chez elles; mais huit jours après, il fit mieux, en élargissant sous caution tous les suspects de sa commune détenus à Pontarlier W.

Le comité de la Longeville ne montra que de l'indulgence et s'empressa de rendre la liberté à plusieurs des victimes du comité central. Appelé, le 27 mars 1794 , à donner son avis sur tous les condamnés de sa commune^ il déclara, avec une louable franchise, qu'il n'avait jamais reconnu en eux la moindre trace d'aristocratie , mais seulement du fanatisme depuis la nomination du nouvel évèque , et un éloignement absolu pour les prêtres constitutionnels ; et que les visites domiciliaires, souvent pratiquées chez eux , n'y avaient fait découvrir ni rassemblements ni écrits suspects. Au nombre des prisonniers qu'il avait délivrés, se trouvait M. J.-Cl. Faivre-Pierret, des Arces , père d'un prêtre déporté. Son fermier, Guill.-F. Dromard, espérant sans doute le faire renfermer de nouveau, vint le dénoncer, le 4 avril, comme ayant dit « que les anciens prêtres valaient mieux que les nouveaux ; que ceux-ci, n'étant pas approuvés du pape, étaient des intrus, et qu'on péchait en assistant à leur messe ; qu'il était déjà allé en Suisse, depuis la déportation de son fils, avec le meunier d'Entreroche, et qu'il avait bien besoin d'y retourner pour se confesser. )> Mais ces propos ne furent pas confirmés par deux témoins entendus ensuite , et M. Faivre resta en liberté. Toutefois, son ennemi ne s'endormit pas; le U mai suivant, un jeune aveugle, nommé Gl.-Jos. Bonnet, amené au comité , raconta qu'en 4791 , un jour qu'il était dans la maison de M. Faivre ( peut-être pour y recevoir l'aumône) , celui-ci lui avait dit u que le comte d'Artois arrivait avec son armée ; qu'il trouverait un grand nombre de personnes pour se joindre à lui; que lui-même serait un des premiers ; que tous les administrateurs du département,

(1) Les membres de ce comité étaient : J:-CI. Musy, Cl. Guyon, Ambr.-Jos. Bride* J.-Nic. Verdin, Cl.-Alexis Faivre et Cl.-Ant. Guyon. (1) Voir, à la fin du volume, le document n» XIX.

des districts et des municipalités et les nouveaux prêtres étaient des mauvais sujets , et que ceux qui ne jouissaient pas autrefois d'assez de crédit pour avoir un morceau de pain, avaient maintenant les meilleure^ places. » Il accusa encore M. Faivre d'avoir dit, à Tépoque où Louis Capet était en prison , « que si on lui ôtait la vie , c'était la fin de la France ; que les nouvelles lois étaient bonnes à faire prendre par les uns ce que les autres avaient ; et enfin que s'il avait autant de numéraire que d'assignats, il ne resterait pas deux nuits chez lui. » Ces propos étaient graves; mais, comme on avait des motifs sérieux d'eu suspecter l'authenticité, à raison du conflit d'intérêts qui existait entre le propriétaire et son fermier, le dénonciateur dut appeler à son secours un témoignage subsidiaire, et il invoqua Vernier, de la Combedes-Bois-de-Gilley, comme étant présent aux propos attribués à M. Faivre. Sur une affirmation si positive, le comité ne crut pouvoir se dispenser de renvoyer, le même jour, l'accusé en prison. Ce dernier était en proie à une infirmité cruelle, que la détention aggrava sensiblement. Le 30 juin, il implora avec instances la pitié de ses persécuteurs. Le comité de la Longeville , consulté par le district , fit entendre, dans sa réponse, que la cupidité ou la vengeance avait bien pu dicter la dénonciation portée contre le prisonnier ; qu'il était à la tête d'une culture considérable, fort compromise par son absence , au détriment de la république ellemême; qu'il ne restait chez lui qu'une femme et une fille, infirmes et malades ; que le seul fils capable de le suppléer servait dans les armées de la république en qualité de volontaire , et enfin qu'il n'y avait aucun inconvénient à le mettre provisoirement en liberté sous la caution de son gendre. M. Faivre fut en conséquence rendu à ses travaux et à sa famille. Le comité de la Longeville , voulant s'éclairer définitivement sur la valeur des allégations du jeune aveugle , manda le second témoin qu'il avait indiqué, pour l'interroger. Celui-ci comparut le 20 juillet, et déclara qu'il n'avait aucun souvenir même de s'être trouvé avec le dénonciateur à l'époque mentionnée par lui.

La maison d'arrêt de Pontarlier recelait un autre prison-

nier de la Longeville encore plus digne d'intérêt et de pitié. C'était un pauvre journalier du hameau de Largillat, nommé J.-Et. Barthelet. Chargé, le 7 septembre 1793, par M. Faivre, dont on vient de parler, de porter une lettre d'affaires chez le citoyen Nicod, de la montagne de Gilley, il rentrait chez lui en passant par la métairie des Tourniers, lorsqu'il fit rencontre de deux jacobins de la Chaux, qui se saisirent de lui ; et sous prétexte qu'il venait d'une maison suspecte, qu'il allait dans une autre, et qu'il était sans cocarde, ils le conduisirent à leur maison commune, et de là à la prison de Pontarlier, comme suspect de complicité avec les insurgés des districts voisins. Il était encore détenu le i9 juin , souffrant depuis dix mois sans avoir obtenu l'attention ou la pitié de personne, lorsqu'il fit entendre au district cette plainte touchante : a Depuis le 7 septembre je languis dans la conciergerie, et même dans les cachots , car je n'eus jamais les moyens de payer ce qu'il fallait pour rester à la geôle. Je suis âgé de soixante-trois ans, et j'ai une hernie qui me fait souffrir cruellement. J'avais trouvé à gagner ma vie en faisant un message ; quoi de plus simple? Le procès-verbal porte que les Nicod, de chez qui je revenais, et les Toumier, chez qui j'allais , étaient suspects; mais un journalier travaille pour les uns comme pour les autres. J'étais sans cocarde, il est vrai , ayant perdu la mienne ; mais à cette époque les lois n'étaient pas aussi formelles sur ce point qu'elles le sont aujourd'hui. J'ai vainement frappé à toutes les portes. Sur une première pétition, il m'est revenu que le département avait statué ma mise en liberté et que les pièces avaient été ensuite égarées. Mais le mal est encore réparable. Les Nicod, les Toumier, prétendus suspects, ne sont point reclus ; le comité de ma commune n'a point pris d'arrêté contre moi ; loin de là , il a donné une attestation portant qu'il adhérait à ma liberté. Peut-il donc y avoir à hésiter? Un homme de soixante-trois ans, rompu, qui gémit depuis dix mois dans les cachots les plus malsains, et contre lequel on n'a instruit aucune procédure, mérite des égards, et je demande ma liberté. »

Le district fit venir des renseignements de la Longeville ;

le plus important fut l'exposé assez confus de certains aveux qui, au mois de juin 1793, avaient attiré au pétitionnaire une condamnation à trois jours de prison. Il avait confessé, en présence même du comité , qu'il avait conduit en Suisse plusieurs personnes pour y trouver des places et qu'il en avait rapporté des papiers du curé Jacquemet, déporté; qu'il n'assistait pas aux offices constitutionnels , ayant son opinion personnelle à cet égard, et qu'il ne se repentait pas de ce qu'il avait fait. Le district, attribuant méchamment à ces derniers mots , qui n'avaient trait qu'à sa fidélité religieuse , une portée beaucoup plus étendue , déclara , le 30 juin i794, « qu'un homme qui avait manifesté aussi ouvertement l'intention de continuer à servir les gens suspects et les émigrés, et qu'on surprenait ensuite, au moment d'une insurrection, loin de la grande route et sans cocarde, comme les rebelles, réunissait contre lui toutes les présomptions d'être leur complice , et qu'en conséquence il devait être traduit au tribunal révolutionnaire de Paris. » Heureusement le sort des cultivateurs et des artisans incarcérés fut remis , quelques jours après, par la loi, entre les mains du comité de Pontarlier, revenu à des sentiments plus modérés. Celui-ci s'empressa de demander au comité de la Longeville si, à son avis, il n'y aurait pas heu d'élargir Barthelet. Le comité répondit que rien ne lui paraissait s'y opposer, et que le retour du détenu serait même très à propos, tant à cause de sa nombreuse famille, dont il gagnait la vie , qu'à cause des récoltes, qui manquaient de bras. Ainsi la destinée de ce pauvre journaher, après avoir penché pendant quelques jours vers l'échafaud, aboutissait inopinément à la liberté.

XVII.Toumier arriva à Morteau le 10 octobre 1793 et ordonna aussitôt à la municipalité de disposer le couvent des minimes, sur la Seigne, de manière à recevoir les suspects du canton et ceux du Russey. Cette mesure fut vivementblâmée par le district, à cause de la trop faible distance qui séparait cette prison, soit de la frontière, soit des districts récemment insurgés. « Un coup de main, disait le district, pouvait en ouvrir les portes et fournir, dans le grand nombre des détenus, un précieux renfort pour les brigands. » Le comité centrai

de Morteaii se recruta principalement dans le club de cette ville; ses membres continuèrent même à se servir du formulaire jacobin, et le procès-verbal de sa première séance nous montre ie frère Simon-Grég. Simon , président , les frères F.-X. Cupillard, Jos. Micbel, Jérémie Vermot, Renaud-Comte , Ch.-Marie Boiston, Philippe-Philibert Outié, J.-Jos.-Désiré Rognon, Groqean, J.-Cl. Roussel et Arthaud, c'est-à-dire Télite de cette jacobinîère, chargés d'aller mettre les scellés sur les papiers des détenus et de les fouiller, ce qui eut lieu avec aussi peu de résultat qu'ailleurs.

Le comité commença, le i I octobre, l'examen des suspects de chaque commune à incarcérer, et le termina seulement Beof jours après. Le 14 octobre, au miUeu de ses opérations, fl reçut la visite de Simonin, administrateur du district, qui ™t lui annoncer que la prison sur la Soigne était prête, et l'engager à ne faire aucune distinction entre les parents des prêtres déportés et ceux des émigrés. Cet avis fut couvert d'applaudissements et si ponctuellement suivi, que dans l'exposé desmotifs d'arrestation, on ne trouve plus que des parents d'émigrés, bien qu'il y en eût à peine deux ou trois en réalité dans tout le canton. Le comité ne fit guère usage de la réclusion à domicile ni de l'ajournement ; la prison avait toute sa prédilection, et il en usa sans mesure. La commune de Lac-ou-Yillers oe fournit pas moins de vingt détenus ; les Gras, dix-neuf; la Grand'Combe, vingt-six; les Fins, huit; Morteau, trente-un ; Montlebon, vingt-quatre; Maucerneux-Dessus, dix-sept ; les GonAes, d^-neuf ; le canton entier, cent soixante-quatre, auxquels il faut ajouter cinq reclus à domicile et quaranteludt ajournés (i).

Le crime de tous ces malheureux est connu à l'avance ; ils étaient fanatiques. Mais le comité avait découvert , dans eette espèce d'animaux malfaisants, de nombreuses variétés qu'il classait ainsi : fanatiques simples, mauvais fanatiques, bnatiques dangereux, fanatiques à outrance, fanatiques en-

Ci) Voir, à la fin du volume, le document no XX, Tableau des suspects do canton de Morteau incarcérés, reclus à domicile ou ajournés par le coniié central.

iOO CHAPITRE LU.

ragés, fanatiques infâmes. Une catégorie à part fut encore établie en faveur de M. Alex. Vermot-Déroche, ex-maire de Maucerneux-Dessus, que le comité n'osa pas punir et à qui il rendit ce témoignage « qu'il aurait été un citoyen parfait s'il n'eût pas été un fanatique très décidé. » Le comité se contenta de ces formules expéditives et illégales pour motiver la plupart de ses condamnations. Quelques détenus cependant sont désignés comme ennemis mortels de la constitution ; et le comité , avec une mauvaise foi trop habituelle alors, se garde bien d'ajouter qu'il ne s'agit ici que de la constitution civile du clergé, déjà renversée par la Convention avec tout le mépris imaginable. D'autres ont gardé chez eux des brefs du pape , ou des écrits non moins incendiaires ; d'autres les ont transportés , d'autres les ont lus ; autant de motifs pour être incarcéré sous ce régime de liberté. Un autre, moins excusable, avait donné à son chien le nom d'intrus , et ne manquait pas de l'appeler de ce nom dès qu'il apercevait le curé constitutionnel de Morteau. Quelques-uns, tels que P. -Adam Taillard et Anne-Marie Perrot, du Lac-ou-Villers, Jos. Boichard, de la Grand'Combe, Agnès Toumier, des Fins, Cl.-Jos. Faivre, J'^^-Cl. Pierre, Simonne Bousson, Marianne et Gertrude Roussel, de Morteau, F. Rod, de Montlebon^ et Scholastique Yermot-Déroche, de Maucemeux, sont glorieusement signalés comme des apôtres delà foi, n'épargnant aucun effort , ne reculant devant aucune fatigue ni aucun danger pour maintenir ou ramener les âmes dans le sein de la vérité. Parmi ces prétendus aristocrates, on ne comptait pas un seul noble, mais des cultivateurs, des artisans, des instituteurs et quelques membres d'une bourgeoisie plus élevée, comme M. Besson, vénérable septuagénaire, M. Prêtre, médecin , M"** Belle, de Morteau, et les familles Caille et Dubois, du Lac-ou-Villers. La municipalité de Montlebon s'y trouvait au complet ; mais le comité, moins audacieux que celui de Montbenoit , n'osa pas exécuter son arrêt contre ces magistrats ; il se borna pour le moment à les désarmer.

Le patriote Boumez fut nommé concierge de la prison. Sentant bien que son emploi était devenu Tun des plus im-

LES SUSPECTS DU DISTBICT DE PONTARLIBR. 101

portants et des plus laborieux du nouveau système politique, il ne tarda pas à se plaindre de Tinsuffisance de ses appointements, peu proportionnés, disait-il, à sa responsabilité et à ses peines. Le comité éleva son traitement à 5 livres par jour. Comme les fonds manquaient pour couvrir cette dépense et pour payer les autres gardes , le comité requit dix des détenus les plus riches de verser sur-le-champ 200 livres chacun, sauf à en recouvrer une partie lors de la répartition à faire entre tous les prisonniers (0.

Malgré la haute paye assurée aux gardes de la prison, ces foDctions répugnaient tellement aux républicains honnêtes, qu'il fallut recourir à la rigueur pour les y retenir. Le 11 décembre, le comité décida que les gardes qui donneraient leur démission seraient eux-mêmes déclarés suspects et mis eu prison. Tous les détenus , dont plusieurs étaient dans la dernière indigence , restèrent obligés de se procurer comme ils purent le pain de chaque jour. Quelques-uns étaient sous le poids de maladies graves; Tun d'eux, M. Alex. Petitjean, ayant demandé à rester en réclusion chez lui pour y recevoir les soins nécessaires , le comité passa inhumainement à l'ordre du jour sur cette pétition, en ajoutant qu'on ferait un règlement particuher pour les prisonniers malades. Cependant la pitié ayant forcé, bientôt après, le comité à reclure à domicile quelques-uns de ces invalides , les membres du comité qui représentaient la commune des Gras , les patriotes Roussel, Phil. Philibert, P.-Jos. Caire-Remonnay, Vuillemin, Alexis Pochard et BobiUer, protestèrent par écrit, le 12 novembre, contre cet acte d'indulgence, en disant que le comité avait bien le droit d'incarcérer, mais non celui de libérer. Ils profitèrent aussi de cette circonstance pour protester contre le certificat de civisme accordé par leurs collègues à un fanatique nommé Galmiche , préposé des douanes. Quatre nouveaux mandats d'arrêt vinrent , peu de temps après, compléter Temprisonnement des catholiques les plus I notables.

! (1) Les prisonniers taxés furent MM. Cl.^Jos. Bournel, P. Dornier,

I J.-B. Prêtre, Gaspard Rougnon, F. Rod, J.-Cl. Conte, F.-X. Balanche, F.-X. Jacquot, J.-Anf. Dubois et GuîlL Besson.

' Cepeadant, à côté de ces cent soixante-huit prétendus fanatiques jetés en prison, il se trouvait certains personnages atteints beaucoup plus certainement qu'aucun d'eux par la loi des suspects; c'étaient l'intrus même de Morteau, le jeune Ravier, et ses collègues de la municipalité, P.-Jos. Béliard et J.-Jac. Tournier, le juge de paix Cupillard et F.- X. Roussel-Galle père, administrateur du département, destitués comme fédéralistes par les délégués de la Convention. Le comité central de Morteau , qui ne savait encore distinguer que deux partis dans la Révolution , les gens qui allaient à la messe constitutionnelle et ceux qui refusaient d'y aller, avait toujours vu dans les citoyens Ravier et Roussel- Galle les chefs de son parti, ses guides et les apôtres du plus pur patriotisme révolutionnaire. Aussi se montra-t-il très embarrassé à leur sujet et ne put-il d'abord se résoudre à porter la main sur eux. Roussel-Galle se présentait devant le comité central avec une attestation enthousiaste du comité local, rappelant que seul entre tous les membres de la municipalité, cet administrateur méconnu avait eu, en i 791 , le courage de faire exécuter la loi contre les prêtres insermentés et de chasser du presbytère , avec l'aide des gardes nationaux patriotes, le curé et le vicaire insoumis; que depuis ce temps-là, il n'avait cessé d'être en butte à toutes les avanies possibles, tant de la part de la municipalité d'alors que de la horde des fanatiques, et que malgré tout, il n'avait pas manqué un seul instant de fermeté dans sa marche. Le curé Ravier, de son côté, se présentait armé d'un magnifique certificat de républicanisme délivré par le maire Gaifle. L'incarcération de l'intrus, deux fois mise en délibération, fut deux fois ajournée. Craignant à la fin d'encourir le mécontentement des représentants du peuple , le comité envoya des émissaires à Besançon pour consulter Bassal ; et à la suite de cette consultation , il se vit réduit , le 12 novembre, à a«lopter contre les cinq fédéralistes les dispositions suivantes : P.-Jos. Béliard fut incarcéré, et Roussel- Galle mis en réclusion chez lui à raison de son grand âge. Le jeune Ravier n'avait pas le même titre à l'indulgence ; le comité lui en trouva un autre. 11 décida « que, l'opinion pu-

hlique étant encore assez peu à la hauteur des circonstances dans le canton, il serait impolitique de renfermer dans la maison d'arrêt le curé constitutionnel le plus important du pays, surtout au milieu des fanatiques ; que cependant, comme il avait donné des marques de son penchant pour le fédéralisme, il serait consigné chez lui et gardé à vue. » Le comité prit la même décision à Tégard du juge de paix Cupillard. Quant à M. Tournier, secrétaire de la municipalité, le comité avait pris , dès le 29 octobre , un arrêté qui le déclarait suspect» non-seulement pour avoir été destitué de ses fonctions par Bassal, mais encore pour avoir été dénoncé par le cri public comme s' étant trouvé dans divers rassemblements de fanatiques. En face de ce dernier délit, il n'y avait pas eu d'hésitation possible pour le comité.

Cependant, après avoir sacrifié ses amis et ses maîtres sur Tautel de la République Une et Indivisible, le comité ne tarda pas à voir, comme il Tavait prévu, la réclusion du curé constitutionnel de Morteau produire le plus fâcheux effet dans les esprits, et, au lieu de servir les intérêts républicains, les compromettre singulièrement. Il décida, en conséquence, dès le 3 décembre, que Vabbé Ravier serait rendu à ses fonctions.

Troisjours après, le comité reçut la visite de Grosjean et de Renaud, du département, envoyés en tournée d'inspection par Bassal. Ils se firent rendre compte des travaux du comité et lui laissèrent en partant quelques instructions. La priocipale était qu'il ne fallait pas être trop large pour faire sortir les détenus ; mais que cependant il fallait ménager un peu les cultivateurs les moins coupables, en les consignant chez eux. Ces instructions, heureusement développées d'une manière beaucoup plus libérale par Bassal luimême, quelques jours après, amenèrent, du 12 au 28 décembre, l'élargissement d'une centaine de prisonniers. La plupart furent mis en réclusion chez eux, mais sans gardes; le reste fut interné dans les communes ou complètement libéré. Toutefois les plus riches devaient continuer à subvenir aux frais delà prison. Les comités locaux ne tardèrent pas à accorder les mêmes faveurs à la majorité des détenus res-

tants, de sorte qu'au i2 avril 1794, on ne comptait plus aux Minimes de la Seigne que huit prisonniers du canton de Morteau, et deux de celui du Russey. Ils représentèrent, à cette époque, au district que, réduits à un si petit nombre, ils pouvaient difficilement suffire à tous les frais de garde et d'entretien d'une maison si vaste, et le district, reconnaissant la justesse de cette observation, ordonna leur translation dans la maison d'arrêt de Pontarlier.

Le comité central de Morteau ne se souilla pas des mêmes exactions que celui de Montbenoît, mais il ne fut pas complètement net à cet égard ; ses membres se firent payer très cher leurs moindres commissions ou voyages. Ils sollicitèrent aussi la destitution de l'huissier Mol) ard, emprisonné comme fanatique, avec l'intention avouée de trouver dans son office la récompense des services du /Vère Belleville, secrétaire du comité.

Avant l'établissement des comités centraux, la ville de Morteau était dotée d'un comité particulier, qui ne laissait pas chômer son autorité discrétionnaire et n'attendit pas la nouvelle loi contre les suspects pour en remplir les cachots. La lettre suivante, adressée au district, le 6 juin 1794, par le comité local de cette époque, en réponse à une demande de renseignements sur les contributions forcées jetées par ses devanciers sur les détenus, nous montre les cathoUques de Morteau déjà habitués à souflrir toutes les avanies avant l'arrivée de Tournier.

« Dans le temps qu'on fut oWigé d'envoyer des gardes nationaux pour dissiper les hordes de brigands qui s'étaient levés en forme de Vendée, le comité d'alors fit reclure plusieurs personnes suspectes. Ces gardes nationaux, revenant de leur expédition , montrèrent avec raison de l'indignation contre les suspects. La municipalité, pour prévenir toutes difficultés, engagea les reclus à donner chacun une petite somme pour distribuer aux gardes nationaux indigents qui avaient si bien servi la patrie, et les dédommager de la perte de leur travail. Ces reclus donnèrent, à volonté, chacun une petite somme, du moins les plus en état de le faire, et le tout fut distribué à ces braves citoyens, sauf une modique

somme qui restait à donner à d'autres bons patriotes indigents qui avaient été oubliés alors, et qui avaient concouru à cette expédition. Des taxes ont été établies sur les reclus par le comité central, mais nous en ignorons l'emploi. — J.-A, Chopard, président, J.-Ign. Guillier, Georges- Ant. Bobilier, J.-F. Humbert, F.-J. Toutte, J.-13. Risse, X. Dornier. »

Le comité local qui succéda à celui de Tournier, pour la ville de Morteau, se constitua sous la présidence de Roussel- Galle père, tiré de sa réclusion par le vœu de tous les révolutionnaires de ce pays. Cet administrateur avait appris par ses propres souffrances à compatir à celles de ses adversaires politiques ou religieux, et il dirigea ses obscurs collègues dans le sens d'une équitable modération. Les premiers actes du comité et les plus nombreux furent des arrêtés en faveur des victimes du comité central. Le 9 février, fl accorda aux détenus la consolation de voir leurs parents en présence du concierge. Le même jour, il commua en simple internement la réclusion à domicile de trois personnes dont la position était vraiment digne de pitié. La première était cette courageuse Scipionne Bousson , signalée par son zèle apostolique, humble couturière, qui, ne pouvant plus aller travailler à la journée, suivant Tusage de ce temps, se trouvait enfermée sans ouvrage et sans pain dans sa paavre demeure. La seconde était Marianne Roussel. Sa &mille se composait de trois personnes , un père presque octogénaire et deux filles ; tous étaient reclus à domicile. Leur pauvreté ne leur permettant ni de se faire servir, ni même de se faire apporter régulièrement les objets indispensables à la vie, ces malheureux étaient souvent exposés à manquer du plus strict nécessaire. Pour surcroît de misère, le père et l'une des filles étaient malades, de sorte que le comité ne faisait qu'accorder au seul membre va- Me de cette famille le moyen de pourvoir à leurs premiers besoins. Mais la plus intéressante des victimes dont le comité se faisait l'honneur d'adoucir les souffrances, était sans contredit le jeune instituteur P.-F. Cosle, âgé de trente-deux ans, père de deux enfants en bas âge et interdit pour refus de serment. On est vraiment ému à la vue de

106 CBAPITRE LU.

tout ce ((u'avait sacrifié à sa foi cet homme d'une âme si forte dans un corps si faible, réduit, au moment de son incarcération, à garder le bétail ou à faire quelques commissions pour gagner sa vie et celle de sa jeune famille. Le comité exposait lui-même ainsi aux proconsuls la position de cet infortuné, pour motiver Facte d'insuffisante justice accompli à son égard : « La misère dont est accablée la famille de P.-F. Goste nous a paru un motif pressant pour lui permettre provisoirement d'aller et venir dans la commune de Morteau, pour pourvoir à ses besbins et à ceux de sa femme et de ses enfants, en allant recueillir dans différentes maisons charitables ce qu'on veut bien lui donner, à raison qu'il est estropié d'un bras, qu'il n'a point de métier et ne peut travailler aux gros ouvrages. Son seul talent est de savoir bien écrire, comme vous pouvez en juger parla pétition qu'il a écrite luimême ; il a en outre celui de savoir l'arithmétique, et avec ces talents il était dans l'usage d'instruire les enfants; mais il lui a été défendu de continuer, à raison de son fanatisme. »

Le comité, trop fidèle observateur des doctrines du district, ne crut pas pouvoir mettre eu liberté les prisonniers même malades; mais, consulté sur leurs pétitions par les représentants du peuple, il se montra favorable à la plupart de leurs demandes ; cependant son président retrouva toute l'ardeur de sa passion schismatique pour réfuter, le 6 février 4794, une pétition où M. Bercail fils démontrait que le /a/iaiisme pour lequel il avait été emprisonné n'était pas un motif légal de suspicion. « Le comité, répliquait le vieux constitutionnel, pense qu'un simple fanatique ne peut, à la vérité, aux termes de la loi, être envisagé comme suspect ; mais qu'est-ce qu'un simple fanatique? C'est celui qui préfère un prêtre à un autre prêtre et qui, s'en tenant à ce seul système religieux, se montre cependant amateur de la Révolution et de la constitution républicaine, qui reste un observateur zélé de la loi dans tout ce qu'elle prescrit et qui s'empresse à servir la chose publique. S'il en est de ce caractère, il est malheureux qu'il y en ait si peu. Tousles autres paraissent persuadés qu'ils ne peuvent ravoir leurs anciens prêtres sans ime contre-révolution. En conséquence, ils la désirent avec

LES SL'SPECTS DU DISTRICT DE PONTAKLIER. i07

ardeur et la préfèrent à Tordre politique actuel. Us en donnent des preuves par leur indifférence pour le nouvel ordre de choses, par leur mépris pour la constitution répnblicaine et les lois, et par les marques de joie qu'ils montrent lorsque les armées de la république reçoivent des échecs, n est encore un autre fait de leur part : ce sont les relations continuelles qu'ils ont les uns avec les autres. Il en est parmi eux, surtout les femmes, qui sans cesse vont de maison en maison fanatique ; et souvent l'on s'aperçoit, après ces courses, de quelque mouvement de révolte de leur part. S'ils n'avaient qu'une simple opinion religieuse, ils Sauraient pas besoin de correspondre entre eux. D'ailleurs c'est ensuite de semblables relations qu'on a vu les brigands des districts d'Ornans et de Saint-Hippolyte se lever, dans Taotonme dernier, et les uns et les autres n'étaient cependant que des fanatiques. C'est d'après ces différents faits qu'on met au nombre des vrais suspects tous ceux qui professent un fanatisme décidé. »

Le district lui-même se montra moins intolérant que le comité de Morteau, et il appuya la pétition de M. Bercail, d'après cette considération, «que les fanatiques n'étaient point désignés comme suspects dans la loi du 17 septembre, et que dans cette classe, trop nombreuse à la vérité, il n'y avait que les meneurs et ceux qui propageaient avec empressement leurs principes contre-révolutionnaires qui pussent mériter la prison. » Il est certain que si les catholiques fidèles avaient pour la république les sentiments d'indifféïence ou même d'aversion qu'on leur reprochait, c'était uniquement par sa faute ; il se trouvait, même parmi les plus persécutés d'entre eux, de chauds partisans des institutions républicaines, et plusieurs patriotes attestaient que lorsqu'on avait appris à Morteau l'abolition de la royauté, M. Prêtre, médecin, l'un des catholiques les plus persécutés, en avait témoigné hautement sa joie, en rappelant que lorsqu'il étudiait la médecine à Paris, il avait été scandalisé de la conduite désastreuse de la royauté et de la déprédation des finances.

Le comité local de Morteau montra encore, dans une autre occasion, que chez lui la pitié n'allait pas jusqu'à endormir

i08 CHAPITRE LU.

la vigilance révolutionnaire. Le 29 janvier, il écrivit au comité de Besançon : « Nous vous donnons avis qu'Ursule Pidart, couturière et marchande à Besançon, et originaire de la Chenalotte, entretient des correspondances, dans nos montagnes, avec les personnes suspectes, et entre autres avec Marie-Jos. Vermot-Groshuguenin, de Morteau. Ursule Pidart et sa mère ont été de tout temps les protectrices des prêtres déportés. La Vermot est elle-même très fanatique. Si vous découvrez quelque chose dans les démarches de la Pidart qui tende à troubler la tranquiUité publique, nous vous prions de nous en faire part, afin de prendre des mesures de concert. »

Tout ce beau zèle n'empêcha pas un nouvel orage de fondre sur la tête du citoyen Roussel-Galle. Le club de Morteau, passé sous une autre influence, le dénonça au représentant Lejeune, lors de son passage dans cette ville, le 7 mai 1794. Le proconsul se montra fort indigné de ce qu'on avait tiré le vieux patriote de sa réclusion et de ce qu'on l'avait mis à la tête du comité, au mépris de toutes les lois ; il proclama de nouveau que toute fonction publique lui était interdite, et lui défendit expressément de sortir de chez lui. Simonin, membre du district, fut spécialement chargé de veiller à l'exécution de cet arrêté.

Appelé, quelque temps après, à dresser le tableau général des suspects condamnés et de leurs motifs d'arrestation, tableau à vue duquel la Convention devait juger les prisonniers en dernier ressort, le comité adressa, à ce sujet, au district les curieuses confidences qui suivent : « Nous avons recueilli peu de renseignements propres à éclairer le comité de salut public. Nous avions suivi la marche que tu nous avais indiquée, en affichant, pendant trois jours, un tableau des reclus, par lequel nous invitions tous les bons citoyens à venir nous donner les renseignements qui étaient à leur connaissance. Cela ne nous a rien produit, il ne s'est présenté personne. Alors nous avons fait à la Société populaire une adresse portant la même invitation à tous ses membres; la Société en a nommé vingt pour établir les renseignements et a approuvé leur travail. Mais cette opération ne nous a

guère plus produit que ce que nous avait laissé le comité central. De tous ceux qui formaient cette commission, il n'en est presque aucun qui eût voulu assurer en son particulier ce qui est porté sur le tableau. Personne n'a voulu en prendre la responsabilité ni le signer ; nous t'envoyons néanmoins ce travail, auquel on aura tel égard que de raison. »

Ainsi que l'observait le comité, le tableau dressé par les jacobins ne brillait pas plus par l'authenticité que par l'abondance des renseignements. A défaut de faits sérieux, ils avaient élevé à la hauteur d'un événement contre-révolutionoaire la paisible réunion de quelques catholiques chez M. dcVerciafils, dispersée le 29 janvier 1792 par la garde nationale; et ils signalaient parmi les membres de ce conciliabule HM. Besson, Prêtre, Rouvenaz, Maximin Roussel et surtout M. J.-Jac. Tournier, secrétaire municipal destitué, « fanatique hypocrite y disaient-ils par un singulier abus des mots, qui a soutenu avec chaleur les partisans des prêtres réfractaires, a fait des plans et des projets pour construire un temple aux fanatiques sous le nom de non-conformistes, et a fait des démarches auprès des administrations, après avoir mendié des signatures pour une pétition à ce sujet. 11 a voulu encore se révolter avec d'autres, lorsque la municipalité défendait de sonner les messes des prêtres réfractaires, pour éviter les rassemblements. »

Le dob se dédommagea de n'avoir pu réunir plus de charges contre les prisonniers, en ajoutant à son tableau une liste supplémentaire de suspects, qu'à son avis le comité central avait ottbUé de mettre en prison. Ces nouveaux prévenus étaient au nombre de seize, Xxms fanatiques et principalement accusés d'avoir pris part aux démarches pour l'ouverture d'un temple non-conformiste. M. Noël Myotte-Gomte était dénoncé comme ayant fermé tous ses volets j lors de la procession de tenterrement de la royauté^ pour ne pas voir la fosse du tyran; noble et courageuse manifestation, en face d'une des plus dégoûtantes orgies révolutionnaires (i).

(i) Voir, à la fin du volume, le document n» XXI, Tableau supplémeutaire des suspects de Morteau, dressé par la Société populaire.

110 CBAPITBE UI.

Les dix deraiers prisonniers de la Seigne^ transférés aux Annonciades de Pontarlier, eurent beaucoup i sonffiir dans cette dernière prison, ils y furent rejoints, le 27 avril, par l'huissier Rontbler, qu'un acte de rigueur, peu explicable de la part du nouveau comité, condamna à un second emprisonnement. La famine sévissait en ce moment; les malheureux suspects de Morteau, plus éloignés de leurs parents et de leurs amis que les antres détenus, pouvaient difficilement recevoir leur subsistance quotidienne. Pressés par la faim y ils écrivirent au district qu'ils manquaient de pain ; que ce n'était pas la première fois, et qu'on voulût bien par humanité ne pas les faire mourir d'inanition. Le district eut la barbarie de ne pas répondre, n se borna à renvoyer, le 13 mai, cette pétition à la municipalité et au comité révolutionnaire de Pontarlier, avec l'invitation « de vérifier si les plaignants étaient dans une aussi grande pénurie qu'ils le disaient, et en cas de besoin reconnu, de leur procurer des vivres, notamment en faisant établir dans la prison une table commune et frugale aux frais des riches, conformément aa décret du 17 octobre, resté sans exécution. » Les malheureux afian)és, ne recevant aucune nouvelle, adresserait à la municipalité de Pontarlier ce second cri de détresse : « Onze citoyens, dont neuf du canton de Morteau et deux de celui du Russey, détenus, sont sur le point de mourir de faim. Déjà il y en a qui n'ont rien mangé depuis vingt^iuatre heures, d'autres qui sont malades, faute d'avoir du pain. Voici trois jours qu'ils n'ont rien et qu'ils n'ont pas de pain. Ils l'ont fait savoir aux membres du district, mais inutilement. On ne leur a fait aucune réponse. On n'entend que lamentations parmi nous. Si vous ne nous envoyez des subsistances, nous périrons de misère et de faim. — Routhier, C.-J. Daguet, Aug** Mollier, J. Hominal, C.-J. Faivre, F.-X. Foret, Aug*"Rod, J*-Benoît Girardot, J.-F. Jacquin, a.-I«* Roy daguet. »

La commune décida, le lendemain, que cette affaire était da ressort du comité révolutionnaire de Pontarlier. Le comité répondit, à son tour, que cela regardait le comité de Morteau. Heureusement , pendant ces déplorables débats, la vie des

LBS SUSPECTS DU DISTRICT DE PONTARLIER. ili

pauvres affamés fut sauvée par la pitié de leurs compagnons d'infortune.

Routbier écrivait, le 17 mai 4794, au comité de Morteau : « Le représentant du peuple a laissé au comité de Pontarlier le pouvoir de décider du sort de tous les détenus, croyant sans doute que tous étaient de son ressort. Vous savez que tous mes malheurs viennent de mon état d'huissier et des ennemis qu'il m'a attirés. J'ai , à Loray et à Domprel , des terres qui restent sans culture, et il est difficile d'avoir du bié. Nous avons déjà été plusieurs jours sans pain, et j'ai vu plusieurs fois nos compagnons pleurer de faim. Est-ce donc ainsi que l'on traite ses semblables? Où est l'humanité ? On nous dit que c'est à notre comité ou à notre municipalité de nous fournir du pain; c'est pourquoi nous en manquons le plus souvent. Il nous en caùte aussi des sommes considérâmes, tant pour les gardes que pour le concierge. J'ai payé quinze sons , ces jours derniers , pour le port d'une lettre mise à la poste à Morteau. Vous voyez comme nous sommes gouvernés. Nous savons que plusieurs malveillants vous tourmentent et vous pressent d'augmenter encore nos peines. Augustin Rod se recommande aussi à vous. Vous savez ses diarges. H est faux que j'aie jamais parlé de Seguin ni donné asile à des prêtres i^fractaires. Lorsque le curé Thomas est venn confesser ma mère, je ne lui ai pas adressé la parole , et alors cependant il disait encore la messe duis l'église de Morteau. »

Quelques jours après, MM. Rod , Mollier, Faivre et Routfaier, écrivaient de nouveau au comité que toutes leurs pétifions étaient restées jusqu'à ce jour sans résultat ; que de tous les accusés de fanatisme^ il ne restait pourtant plus qu'eux en prison ; qu'on leur avait fait payer des frais im<menses ; qu'on les augmentait encore tous les jours, et enfin que le représentant du peuple ne devant plus rester à Besançon que jusqu'au jeudi suivant, il était urgent de lui envoyer l'avis favorable dont ilsespéraient voir leurs pétitions appuyées par le comité. Le comité, il est triste de le dire^ se montra sourd à tous ces appels adressés à sa pitié ; il finit même par s'en impatienter et écrivit au district, le 11 juin : « Nous

sommes accablés de réclamations et de pétitions de la part des détenus de notre commune. Ils nous font entendre que tous les autres comités du district ont élargi les détenus de leurs communes respectives moyennant caution, et qu'ils sont les seuls encore enfermés. Nous avons peine à les croire, parce que, suivant la loi révolutionnaire, il n'est pas possible qu'aucun comité ait pris sur lui de prononcer aucun élargissement. Nous pensons donc que nos prisonniers cherchent à nous surprendre. Daigne donc faire cesser toutes les intrigantes démarches de ces reclus, ou du moins nous dire la vérité de ce qui s'est fait par les autres comités. Ces détenus se plaignent aussi d'être tourmentés dans la maison de réclusion ; alors il est de notre devoir et de l'humanité de te prier de prendre des renseignements à cet égard et d'em* pêcher qu'ils souffrent et essuient aucune vexation. — Dernier (sculpteur), président. »

Les malheureux détenus de Morteau ne durent leur liberté qu'à la loi qui ouvrit aux cultivateurs et aux artisans les portes des prisons. Il se présenta même à leur égard une difficulté ; c'est qu'appartenant à une commune dont la population était de plus de douze cents habitants, ils se trouvaient privés du bénéfice de la loi. Mais le comité dePontarlier déclara, avec une louable hardiesse, (pie le chiffre de la population ne devait pas empêcher deleur rendre justice, et il les élargit quand même. Le comité de Morteau se montra honteusement mécontent du décret qui rendait la liberté aux suspects ; et le 27 août, sa mauvaise humeur se traduisit par la délibération suivante : u II a été dit par plusieurs membres qu'on ne saurait trop répéter que les fanatiques , surtout ceux qui sont aristocratisés, ne méritaient jamais une faveur de la part du gouvernement ; que s'il était bienfaisant à leur égard, comme il l'a été par la loi du 2! messidor, il ne résultait jamais de leur part que de l'ingratitude la plus marquée par la continuation de leurs intrigantes démarches et par une arrogance indomptable ; car depuis que cette loi est connue, on remarque dans ces personnages tous les témoignages de ces sentiments et une grande disposition à ce qui est contraire au vœu des vrais patriotes républicains. Sur

quoi le comité, considérant que non-seulement l'impunité, mais encore la bienveillance, rend plus entreprenants et plus hardis les méchants, arrête qu'il sera apporté, par tous les membres du comité, la surveillance la plus redoublée. »

La municipalité de Morteau se fit l'écho des mêmes plaintes auprès du district. « Depuis l'élargissement des détenus, écrivait l'agent national Pierre, les aricots fanatiques relèvent la tète et prétendent qu'il n'y a plus de suspects. » Pour les convaincre qu'il y en avait encore, le comité de Morteau imagina d'exiger une caution de tous les détenus éhrgis en vertu de la loi du 21 messidor, quoique cette loi ne contint absolument aucune disposition de ce genre. Cet acte de méchanceté lui valut les félicitations de Parrod, agent national du district : <( Vous avez bien fait, lui écrivait-il le 30 juillet ; c'est une bonne précaution, et si leur conduite n'est pas régulière, les cautions en répondent. »

Deux jours après Télargiseement des détenus de Morteau , le 6 juillet, le comité fit encore incarcérer Guill. Corneille, du hameau des MouUnots, dénoncé parla femme du médecin Sndan pour avoir dit : « qu'il faudrait faire revenir les prêtres déportés ; qu'il n'y aurait qu'une poignée de canaille pour s'y opposer, et qu'on en aurait bientôt fait façon. » Le prisonnier réclama la protection du comité révolutionnaire de Dole, de qui il était connu, et qui s'empressa de demander son élargissement en garantissant son patriotisme. Par arrêté du Î7 juillet, M. Corneille fut renvoyé en réclusion chez lui.

Le comité du Lac-ou-Villers montra plus d'humanité envers les suspects de sa commune laissés en prison par le comité central. Le 21 mai 1794, il écrivit à l'agent national du district : <( Nous avons deux individus de notre commune qui ont été mis en prison, J. -Benoit Girardot, comme fanatique dangereux et porteur de nouvelles ou commissions des gens suspects, et J.-F. Jacquin, comme soupçonné de communications avec des personnes suspectes, et convaincu d'avoir déserté avant d'avoir fourni son remplaçant ; mais incontinent après, il a fourni ce remplaçant, qui a été accepté. Ces deux prisonniers, actuellement à Pontarlier, sont dans la plus grande disette et misère. Nous n'avons aucune connais-

114 CHAPITEB LU.

sance qu'ils soient dangereux, et la plupart de ceux qui ont été condamnés par le comité central l'ont été sans preuves. Nous demandons qu'on les consigne au moins dans leur domicile. » Ce vœu modeste ne fut pas même exaucé, et les deux détenus ne sortirent de prison qu'au mois de juillet suivant.

Le même comité ne se montra pas moins équitable dans un procès injuste porté devant lui par une vengeance peiv sonnelle. Dans le courant de juin 1794, Ch.-Jos. Monnot, jacobin, vint accuser Ign. Guillemin, officier municipal du Pissoux , hameau dépendant de la commune de Villers , de s'être permis de mettre en liberté, de son propre chef, plusieurs fanatiques en état d'arrestation. Le district ordonna une enquête à ce sujet ; elle fut confiée au comité, et mit au jour les faits suivants, qui prouvent, comme un trop grand nombre d'autres, qu'en ce moment la liberté des cathoOques était à la merci du premier venu. A l'époque du soulèvement des montagnes, P.-Ign. Monnot, frère du dénonciateur, ayant entendu dire dans une assemblée de la commune, par le chef de la troupe cantonnée à Yillers, qu'il était urgent^ pour la sûreté de la république, de mettre immédiatement en arrestation tous les individus suspects, prit avec luiGl.-Jos. Perrot-Chevry, capitaine de la garde nationale, et ils se rendirent au Pissoux, dans la soirée du 15 septembre, pour requérir l'officier municipal Guillemin de mettre en arrestation neuf suspects qu'ils lui désignèrent (0. L'officier municipal ayant témoigné quelque répugnance à obéir à cette réquisition, les deux jacobins, qui étaient en même temps membres du comité révolutionnaire, répliquèrent que c'était une mesure de sûreté générale, et que d'ailleurs il faUait bien enfermer les fanatiques, sans quoi les patriotes de Morteau menaçaient de les faire emprisonner aux frais de la commune. Toutes ces raisons n'ayant pu vaincre l'hésitation de l'officier municipal, les jacobins revinrent le lendemain

(1) Marie-Agnès Perrot-Minot, Constantin BtUot-Morey, Anne-Marie Perrot-Minot, F.-Jos. Perrot-GheTry, Gl.-Reine Ghopard, Dorothée Jeaoclerc, Honoré BUlod, Marie-Anne Ghopard et P. -F. Ghopard.

LBS 8CSPECTS DU DISTKIGT DB PONTÀBLIBR. 115

en pins grand nombre, et les neuf suspects furent enfermés an presbytère. Les deux frères Monnot furent eux-mêmes préposés à leur garde ; mais au bout de trois heures, déjà ennuyés d'un emploi beaucoup trop sédentaire pour leur turbiàence, ils firent promettre par les détenus de ne pas s'évader et s'en allèrent. Le lendemain M. Guillemin eut une conférence avec un autre officier municipal, M. Renaud, sur le parti à prendre à l'égard des prisonniers, qui ne cessaient de réclamer qu'on leur fit un procès régulier ou qu'on les mit en liberté. Fatigués de ces réclamations, les deux munidpanx prirent des informations sur la conduite de chacun des détenus et se convainquirent qu'on ne pouvait absolument leur reprocher autre chose que leurs opinions religieuses. Sur ces entrefaites, M. Guillemin reçut du capitaine de la garde nationale un billet ainsi conçu : « Guillemin, vous lâcherez Billod dans trois jours. Pour tous les autres, à ce qn'il me semble, il faut les laisser jusqu'à dimanche, à moins qu'ils ne fournissent caution. » Ce billet acheva de fixer les irrésolutions de l'officier municipal. Honoré Billod était le plus jeune et le plus robuste des détenus ; s'il n'était pas jugé dangereux, les autres l'étaient certainement encore moins ; il n'existait contre eux aucune décision soit du comité, soit de la commune ; leurs agresseurs eux-mêmes n'avaient formulé contre eux aucun grief précis. Toutes ces considérations déterminèrent M. Guillemin à rendre la liberté aux neuf prisonniers; encore prit-il la précaution, avant de les rel&cher, de leur faire signer l'engagement de se reconstituer prisonniers, au premier ordre, dans telle maison d'arrêt qui leur serait désignée. Tous ces faits, confirmés par les témoins, ne pouvaient que faire honneur à l'accnsé, et toute la honte retomba sur le dénonciateur.

Aux Gras, comme àVillers-le-Lac, on n'avait pas attendu l'arrivée de Toumier pour mettre en arrestation les principaux catholiques. Le 29 septembre, la municipalité, excitée par le fougueux Moyse, dit le Frisé, proclama « que tous les tainatiques étaient très suspects, lors même qu'on n'aurait à leur reprocher que leur opinion religieuse, parce que cette opinion était fondée sur le retour des prêtres insermentés ,

qui ne pouvait avoir lieu que par ranéantissement complet de la Révolution, o 11 fut décidé, en conséquence, que tous les fanatiques de la commune seraient enfermés dans les prisons du district. La municipalité se borna pourtant provisoirement à envoyer six femmes à la maison d'arrêt de Pontarlier. Elles s'y trouvaient encore le 10 janvier 1794, lorsque Bobilier, maire des Gras, écrivit au district : « Pochard, agent national de la commune, a représenté hier au conseil que la veuve Jeannin-Velier, du Theverot, et sa fille, qui sont en prison, ainsi que les sœurs Thomas, d'Au-Dessus de la Fin, paraissent avoir été jetées dans un oubli étemel et livrées à toutes les horreurs de l'inhumanité, et que la municipalité lui semblait compétente pour les faire sortir de leur détention, vu qu'elles avaient été renfermées par ses ordres et non par le comité central. Sur quoi, j'ai été chargé de vous écrire pour vous prier de les élargir, à moins que vous ne reconnaissiez qu'elles méritent une plus longue réclusion ; mais dans ce cas, on devrait au moins les admettre à déduire leurs raisons. » Tout fait présumer que cette heureuse inspiration de la municipalité des Gras eut son entier effet et que ses victimes inoffensives recouvrèrent à cette époque leur liberté.

La commune de la Grand'Combe était trop unanimement attachée à la foi orthodoxe, pour qu'un vrai comité révolutionnaire pût y trouver place, avant l'arrivée de Toumier. La municipalité catholique s'y était même maintenue jusqu'à cette époque, faute d'en pouvoir trouver une autre, et elle continua à administrer la commune en dépit de la décision du comité central de Morteau, qui l'avait frappée tout entière. Ce ne fut que le 7 mai 1794 qu'elle succomba sous les efforts du club de Morteau. Le proconsul Lejeune la brisa, en rappelant ainsi tous ses méfaits : « Informé que le conseil général de la Grand'Combe a perdu depuis longtemps la confiance du peuple, ce qu'on reconnaît jusqu'à l'évidence par les lettres et mémoires adressés aux autorités constituées par le petit nombre des patriotes de cette commune et les dénonciations de la Société populaire de Morteau ; qu'il a entretenu dans son ressort^ depuis le commencement de la Ré-

LES SUSPECTS DU DISTRICT DE PONTARUER. ii7

volntion, la propagande des prêtres iDciviqnes rebelles à la loi, toléré leur résidence et la distribution de leurs libelles inconstitutionnels ou écrits infectés des principes les plus £aiaxet les plus énormes; que, sous le prétexte delà liberté des opinions religieuses, il a pris en 179^ une délibération tendante à ce qu'aucun prêtre constitutionnel ne fût reçu dans leur commune, tandis que tous ses membres protégeaient, sinon bien ouvertement, du moins en particulier, les prêtres rebelles, et que dans le même temps les opinions les ont égarés au point que le citoyen Gupillard^ nommé lear curé, a été obligé de se retirer par suite de leurs mauvais procédés ; que la haine qu'ils ont manifestée contre le petit nombre de patriotes de leur commune a déterminé le comité de surveillance du canton à les désarmer, et que le comité révolutionnaire et la Société populaire de Morleau, qui les connaissent bien, ont estimé que Tincivisme qui a régné et règne encore dans cette commune, provient principalement de leur fait. Nous arrêtons que le maire, Tagent national, les officiers municipaux et les membres du conseil général de la commune de la Graud'Combe, sont destitués, et comme mesure de sûreté publique, F.-X. Girard, membre du conseil, sera mis en réclusion à Morteau. »

F.-X. Vuillemin, nouvel agent de la commune, se mit aussitôt en mesure d'arrêter M. Girard ; mais il eut beau mettre à ses trousses la gendarmerie et même les volontaires, il fut impossible de le découvrir. Au bout de deux jours de recherches, la municipalité jacobine eut recours au procédé radical usité en pareil cas, elle inscrivit le fugitif au nombre des émigrés. Mais celui-ci écrivit immédiatement de Saint-Hippolyte que, bien loin de chercher à émigrer, il avait suivi le représentant du peuple dans cette dernière ville, pour mettre sous ses yeux les preuves de son patriotisme et solliciter la révocation de l'arrêté pris contre lui. Lejeune se borna à le renvoyer devant l'administration départementale» qui le renvoya encore devant celle du district. Alors, désespérant du succès de ses démarches, M. Girard revint directement de Besançon à laGrand'Gombe, où l'agent national Vuillemin le fit aussitôt saisir et conduire sous

il8 GHAPITBB LU.

bonne escorte à la maison d'arrêt de Pontarlier. Le 29 juillet, le comité révolutionnaire de sa commune envoya deuz de ses membres pour le faire élargir, en vertu de la loi qui libérait les cultivateurs suspects.

Ce comité , malgré son origine violente et étrangère au vœu de la population, se montra plus juste et plus modéré qu'on ne devait l'espérer. Invité, au mois de mai, adresser le tableau général des suspects , demandé par le comité de salut public de la Convention , il répondit avec une louable franchise au district : « Pour remplir les tableaux que nous avons reçus, nous avons appelé tous les citoyens qui étaient du ci-devant comité central et les avons requis de nous dire ce qu'ils savaient sur les individus qui étaient en réclusion. Ils nous ont dit qu'ils ne connaissaient contre ces individus pas autre chose que le fanatisme. » On a déjà vu avec quelle modération ce comité se comporta envers M""* Racine , religieuse ursuline insermentée. Le seul acte de rigueur resté à sa charge est l'ordre que son président, F.-X. Boillot, intima desa part, le 22 juin i 794, à M F.-X. Boichard, ex-séminariste et secrétaire de l'ancienne municipalité, de retourner aux Annonciades , d'où il était sorti provisoirement sous caution, depuis trois mois, pour cause de maladie. Mais bientôt le comité répara sa faute, autant qu'il lui était encore possible, en réclamant lui-même pour ce prisonnier le bénéfice de la loi relative aux cultivateurs suspects , et en attestant que, malgré sa faible santé , il participait aux travaux agricoles de son père. M. Boichard sortit de prison le i8 juillet.

Le comité de Montlebon fut de ceux qui se bornèrent , en fait de rigueurs , à suivre l'inspiration de la loi et de l'autorité supérieure sans la dépasser ni l'atténuer. 11 écrivit le 9 avril au district : « Le comité a reçu hier votre circulaire du 10 germinal, par laquelle vous nous rappelez la loi du 23 ventôse, qui porte que les comités qui auraient laissé en liberté des individus notés d'incivisme seront destitués et remplacés. Nous ne connaissons dans notre commune que seize individus qui soient suspects et qui, ayant été jugés tels par le ci-devant comité central, ont été mis en prison et ensuite consignés, au commencement de nivôse, les uns en

leur domicile, les antres dans la commune. Tous ont été arrêtés parce qu'ils sont fanatiques et que plusieurs se sont, en outre, trouvés à Maucerneux, le jour où les garçons de cette commnne ont cherché à empêcher la levée en y mettant le trouble. Le comité demande s'il doit remettre dans la maison d'arrêt ces seize individus, ou s'il suffit de leur faire observer à tous leur consigne; et si, dans ce dernier cas, on ne pourrait pas dire que nous les avons laissés en liberté et que nous n'avons pas exécuté la loi. — P.-Léon Bobilier, président. i> On peut présumer de la réponse du district par l'arrêté que prit le comité, le 27 avril, pour rappeler les seize suspects de sa commune reclus chez eux à la plus stricte exécution de leur consigne. Le comité décida même que J^-Q. Mercier, qui l'avait enfreinte, serait traduite en prison à Pontarlier, et qu'à cet effet il serait envoyé un mandat d'arrêt à Besançon, où elle se trouvait en ce moment. Mais la coupable s'étant bien vite reconstituée prisonnière chez eOe, le comité voulut bien l'y laisser.

Le comité des Combes se montra entièrement favorable aux catholiques, et en transmettant, le 30 mars, au district les renseignements demandés sur les suspects, il y joignit la déUbération suivante : « Lecture entendue des motifs d'arrestation portés par le comité central, il nous a paru qu'il y avait exagération contre les détenus. En effet il y est dit, entre autres choses, que les frères Faivre n'étaient pas inscrits dans la garde nationale, ce que nous avons reconnu contraire à la vérité, à vue du registre de cette garde, où ils sont enregistrés depuis le 19 mars 1793. Ils avaient même antérieurement demandé plusieurs fois avec persistance à s'y faire inscrire; mais on le leur avait toujours refusé , par la raison qu'ils n'allaient pas à la messe, et on exigeait qu'ils y allassent avant de les enregistrer. Depuis leur enregistrement ils ont fait leur service avec la plus grande exactitude , se sont portés, avec les autres citoyens, à la poursuite des brigands de la Vendée et dans les autres alertes qui ont eu heu ensuite pour le même sujet , sur de faux bruits ; ils ont de même accepté la constitution de 1793. — G.-F. Maugain, président, etc. »

ÀTant de quitter le district de PoDtarlier , où les comités révolutionnaires locaux reçurent de l'administration une organisation plus forte et une impulsion plus vive que partout ailleurs, nous devons dire, à ia louange de la plupart de ces comités, qu'en dépit de toutes les excitations d'une autorité ardente et venimeuse, soutenue par la bourgeoisie jacobine des villes , ils gardèrent une modération bien méritoire. Le district s'en plaignit à plusieurs reprises, les gourmanda, les menaça, les dénonça. Le 7 juillet i794, il déclarait encore « que plusieurs des comités étaient mal composés, que d'autres étaient peu éclairés, et que la surveillance en souflrait beaucoup. » N'attendant plus rien de leur concours, il arrêta que Tavernier et Parrod, deux de ses membres les plus violents, « se rendraient dans toutes les communes du district, et qu'après avoir pris des renseignements avec discrétion et prudence, ils choisiraient un ou deux citoyens sûrs , parmi les membres des municipalités ou des comités, pour correspondre exactement avec l'administration, l'informer de tous les abus et lui signaler tous les coupables. )» Après avoir établi police sur police, ces malheureux jacobins ne savaient plus où s'arrêter.

LES SUSPECTS DU DISTRICT DE SAINT-HIPPOLYTB. AOUT 179S — NOVBNBRE 1794.

L Toumier commença ses opérations dans le district de Saint-Hippolyte par la création du comité du canton de Vaucluse. La commune de Charmoille , qui possédait un club actif et nombreux , eut l'honneur d'en devenir le siège. Le 5 octobre, les républicains de Vaucluse , Cbarmoille , Bretonyillers y Chamesey , Longevelle , Belleherbe, la Grange, DroitfoDtaine , Cour-Saint-Maurice, Vauclu sotte, Provencbère, Valonne, Vernois, Péseux et Rosnreux , formant la cireonscription du nouveau comité, se réunirent sur la place de Charmoille au nombre d'environ deux cents. Bien que la commune de Rosières fit partie du même canton , ses habitants furent tous exclus de cette assemblée , parce qu'aucun d'eux n'avait voté en faveur de la constitution de 4793. Le nombre des membres du comité fut fixé à cinquante-trois. Chaque commune fournit son contingent par le suffrage de ses patriotes ; mais les choix devaient être ratifiés par le comité hii-mème. Les principaux élus furent J.-F. Morey, de Vaudusotte, Boillon, curé constitutionnel de Cour-Saint-Maurice, et Cl.-Ant. Chevroulet , son instituteur, Dominique Bole, de Charmoille, juge de paix, et son greffier Charmoillaux, trois Ëmonin, de Belleherbe, dont un était médecin , le trop fameux Cl.-Ant. Flajoulot , de Chamesey, les deux tyrans de Valonne, Perrey et Billey, l'ex-bénédictin Charlemagne, intrus de Vaucluse , enfin les notaires Borrelet , de Péseux, et Guedot, de Vaucluse. J,-B. Emonin, élu parles démocrates de Belleherbe, n'ayant pas été reconnu d'un patriotisme assez pur, fut exclu par le comité et remplacé par

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l'aubergiste Félix Châtelain. Le curé Boillon , doyen d'âge, fut élu président, le notaire Borrelet secrétaire , le juge de paix Bole et l'intrus Gharlemagne secrétaires adjoints.

Le comité commença par décider que le prieuré des bénédictins de Vaucluse servirait de prison aux suspects ; que tous ceux qui y seraient enfermés ne pourraient ni recevoir ni écrire aucune lettre sans qu'elle f&t examinée par quatre membres du comité ; que les parents des prisonniers ne seraient admis à les visiter qu'après avoir été fouillés, et enfin que tous ceux qui seraient reclus à domicile contribueraient aux frais de garde et d'entretien de la prison. L'intrus de Vaucluse et l'instituteur Chevroulet furent spécialement chargés de surveiller les gardes, de leur partager la besogne et surtout les fortes sommes prélevées à leur profit sur les détenus.

Grâce aux révolutionnaires modérés dont le comité se trouva en partie composé , les victimes ne furent pas très nombreuses. Pour seize communes, on ne compte que dnquante-six prisonniers : vingt-un de Valonne , sept de Provenchère, six de Bretonvillers, trois de Cour-Saint-Maurice , deux de chacune des communes de Longevelle, Chamesey, la Grange et Droitfontaine , et un de chacune des communes de Rosureux , Belleherbe , Ebey , Rosières, Vaucluse et Vauclusotte. Le nombre des suspects reclus à domicile, encore moins considérable, ne s'éleva qu'à vingt-trois. Valonne en comptait six, Bretonvillers quatre, Rosureux trois, Cour-Saint-Maurice deux, Chamesey, Belleherbe, Lagrange, Provenchère et Droitfontaine chacune un W.

Les condamnés les plus notables étaient MM. Perrot, d'Ebey, ancien officier et chevalier de Saint-Louis, Boillon, exmaire de Belleherbe, Besançon, ex-maire de la Grange, Perrey, ex-maire de Valonne, Paris père, de Vauclusotte, vieillard octogénaire, ancien conseiller aulique et directeur des ponts et chaussées du prince évèque de Bâle.

(1) Voir, à la fin du volume, le document n^ XXII, Tableau des suspects du canton de Vaucluse incarcérés ou reclus à domicile par le comité central.

A part quelques cris ou refrains séditieux et la participation plus ou moins directe de quelques-uns des détenus à rinsurrection de septembre , les crimes pour lesquels ces malheureux étaient généralement punis étaient ceux que comportait leur titre de fanatiques : Asile donné aux prêtres fidèles après leur destitution ; secours transmis en Suisse aux victimes de la déportation; assemblées religieuses particulières; propos tendant à contester les pouvoirs spirituels de révoque Seguin et de ses tristes auxiliaires; communication d'écrits polémiques réputés incendiaires ; démarches pour obtenir la liberté du culte non-conformiste; regrets publiquement exprimés pour l'ancien état de choses; refus de voter en faveur de la constitution de 1793. Tels étaient les principaux griefs articulés contre cette foule de femmes, de vieillards et de paisibles cultivateurs. Une femme de Provenchère était accusée des propos les plus graves par F.-X. Moutot, journaUer illettré , devenu lieutenant de la garde nationale du Yernois et membre du comité, a Nonseulement, disait-il, elle a témoigné le vœu de voiries prêtres et les nobles rentrer dans leurs droits, mais encore celui de voir les émigrés égorger tous les volontaires avant de s'en revenir. » Quelque temps après, le dénonciateur se trouvant à Saint-Hippolyte avec le mari de l'accusée, chez le juge Mercier, celui-ci demanda si l'on ne pouvait pas soulager un peu cette femme et si le propos pour lequel elle gémissait en prison n'avait pas été tenu en badinant. Moutot confessa que c'était vrai, elle juge Mercier lui en fit aussitôt signer la déclaration écrite, mais sans beaucoup de profit pour la victime.

La partie modérée du comité, après avoir obtenu que le nombre des arrestations fût contenu dans certaines limites, n'ent pas assez de force pour faire respecter sa décision ; les jacobins de plusieurs communes, sans s'inquiéter des arrêts do comité, traînèrent en prison des suspects simplement condamnés à la réclusion à domicile ou même complètement épargnés par le comité. C'est ainsi que, le 15 janvier, au moment où le comité mettait fin à ses déplorables travaux, quoiqu'une douzaine de condamnés se fussent dérobés par

la fuite aux mandats d'arrêt lancés contre eux, le nombre des suspects du canton écroués au prieuré de Vaucluse, au lieu de cinquante-six, se trouvait porté à cinquante-huit. Quelques-uns des prisonniers, dans un mémoire adressé aux représentants en mission, vers la fin de la Terreur, ont tracé le tableau suivant des excès commis à leur égard.

« Dans les commencements de la Révolution, la paix régnait dans ce canton, tout s'y faisait avec ordre et justice. Mais après la déportation des prêtres insermentés, leurs successeurs et les adhérents de ceux-ci ont commencé à former une ligue contre ceux qui n'allaient point à leur messe et les ont fait désarmer. Les comités de surveillance ayant été établis, ils ont mis en réclusion, sous le même prétexte et pour quelques propos de prétendu fanatisme, plus de cinquante personnes du canton, pendant qu'autant d'autres couraient les bois, de peur des vexations atroces dont elles étaient menacées. Quels étaient ces prisonniers et ces fugitifs? r/étaient des patriotes paisibles, des cultivateurs, des chefs de famille qui avaient jusqu'à trois fils dans les volontaires, des vieillards caducs, que l'on transportait en prison sur des chariots, des ouvriers indispensables à leurs familles et à la république, et contre lesquels on avait déjà exercé les plus noires vexations, jusqu'à leur couper les cheveux et à leur imposer des dépenses extraordinaires. On a emprisonné des officiers municipaux nommés par plus des trois quarts des habitants, et on leur a substitué des ignorants absolument incapables d'administrer les communes. Lorsqu'un arrêté du citoyen Bassal ordonna de mettre en liberté les cultivateurs, le comité de Vaucluse fit tout le contraire. Il fit conduire en prison, même à grands frais, ceux qu'il avait déjà élargis et même ceux qui n'étaient que consignés chez eux. Les frais de translation des prisonniers et leurs frais de garde ont été immenses; ces derniers se montaient de 600 à 700 livres par mois. Aujourd'hui l'aubergiste Thuriet, de Vaucluse, réclame encore plus de 700 livres, pour dépenses de boisson faites par les gardes nationaux et autres, lorsqu'ils amenaient les détenus. Les deux membres du comité à qui ces derniers étaient obUgés de verser les fonds, n'ont

LBS SUSPECTS DO DISTRICT DB 8AIMT-H1PP0LTTE. 125

jamais voulu en donner aucune quittance et n'en ont rendu aucun compte. » Après avoir rappelé les excès et les violences qui avaient faussé les élections cantonales de 1792, les plaignants ajoutaient : « Lors de l'acceptation de l'acte constitutionnel en 1793, les mêmes scènes se reproduisirent. La ligue des prétendus patriotes nomma Charlemagne, curé de Vaucluse, président, ainsi que les autres membres du bureau, saos aller au scrutin. On se rit du peuple, on le berna, on fronda la loi de toutes manières, ce qui fut cause qu'une grande partie se retira sans voter, et que plusieurs communes demandèrent au département un commissaire^ pour &ire par-devant lui l'acceptation de l'acte constitutionnel, car tous étaient disposés à l'accepter. La commune de Rosières envoya même son acceptation directement à la Convention. Aucun des citoyens qui se sont retirés de l'assemblée n'a refusé de se soumettre aux lois; au contraire, ils se sont efforcés d'être les premiers à fournir toutes les contributions. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à vérifier dans les bureaux de l'administration, si ce ne sont pas les communes que les ennemis de la paix appelaient haricots et molestaient sans sujet, qui ont toujours été les plus empressées à exécuter les lois ou à faire les fournitures demandées, et les plus occupées aux travaux de la campagne , jusqu'à faire ^ler à la charrue des enfants de sept à huit ans, tandis que leurs adversaires ne s'occupaient qu'à les molester. Ces prétendus patriotes n'ont rien fait pour la patrie, ils n'ont fait ni dons ni fournitures. C'étaient des gloutons qui couraient les villages pour mettre en réquisition les vins, les viandes salées et tout ce qu'ils trouvaient, tandis que les vrais patriotes ont reçu et fêté à leurs frais les volontaires à leur paissage. Nous demandons, en conséquence, que les frais de wurse el de garde soient supportés par les dénonciateurs ou à leur défaut par la nation, et que les détenus soient traités à cet égard aussi favorablement que ceux de Besançon, à qui l'on n'a rien fait payer. Nous demandons qu'un commissaire soit nommé pour informer sur les vexations et torsions commises par Flajoulot et ses affidés , et que i<^ armes soient rendues à tous les citoyens, ou du moins

déposées à la mairie de chaque commune sous la garde d» la muDicipalité. — Boillon, J.-J. Pépiot, Cl.-F. Perrot, J.-P, Eraonin, J.-J. Breuillot, E. Besançon, Delagrange. »

Nulle part peut-être le brigandage révolutionnaire ne s'exerça plus effrontément qu'à Valonne. Le i6 janvier i794, la population, indignée, adressa au district un mémoire plein d'énergie pour demander l'élargissement de ses concitoyens, « détenus, disait-elle, par une autorité qui, en se mettant au-dessus des lois, n'avait pu donner que des ordres nuls. » Elle sollicitait les mesures nécessaires pour assurer sa liberté et sa tranquillité et la mettre à l'abri des vexations du despote qui l'opprimait. Elle terminait en réclamant le bénéfice de la loi du 14 frimaire. Le district transmit cette plainte au comité central de Gbarmoille, qui se trouvait justement présidé, à cette époque, par Jac. Billey, de Valonne, ce tyran si courageusement dénoncé. C'est assez dire le résultat qu'elle obtint. Dix-huit mois après, une des victimes de cette commune, M. Gl.-F. Boillot, s'étant rendu au district de Saint- Hippolyte, fit la déposition suivante, consignée dans les registres deradministration,àla date du 6 août 1795: «L'impunité des méchants nuit aux bons citoyens, et les terroristes paraissent en ce moment bien moins regretter leurs forfaits que de les avoir laissés incomplets. Pour me conformer aux invitations de la loi et du district Je crois devoir déclarer que Thomas-F. Billey, maire, Jac. Billey, procureur, Renobept- Phil. Perrey et J.-F. Bailly, officiers municipaux de Valonne, ont abusé de leurs pouvoirs pour tourmenter injustement les habitants, les arracher de leurs foyers, les faire incarcérer ou les forcer à chercher dans les forêts et les antres des rochers la conservation de leur Uberté. Leurs dénonciations ont fait mettre en prison les frères J.-Gl. et Richard Perrey, qui se sont vus arrachés d'auprès de leur mère, dangereusement malade, sans qu'il restât personne auprès d'elle pour la soigner; André Perrey, également forcé de quitter sa femme et quatre petits enfants malades; Ànt. Perrey, Luc et Thérèse Ponçot, Marie-Anne Boillot, Fr*' Maire et sa sœur Josette, Et. Perrey et Jos. Pigeot, restés seuls chargés de leur culture et ayant chacun, un, deux et

jasqu*à trois frères sous les drapeaux de la république ; J.-B. Guillaume, ayant sa femme malade, son fils aîné aux volontaires, et de petits enfants à sa charge ; Glaire Ponçot, fille estropiée, ne pouvant marcher qu'avec des béquilles ; J.-P. BoiUot, Dominique Ponçot, Gabriel Perrey, tous malades et ce dernier très gravement. Plusieurs autres, chargés d'enbnts ou de vieillards à soigner, ont été également emprisonnés pour avoir eu le malheur de déplaire; au point que sur dnquante chefs de famille dont est composée la commone, vingt-sept étaient en arrestation ou obligés de fuir, et cela sans motifs, sans procès-verbal et sans mandat d'arrêt. Les fuyards étaient traqués dans les bois comme des bétes fauves. Le maire et le procureur faisaient eux-mêmes les arrestations, et menaçaient dans les rues de tirer sur ceux qui, après Tordre qu'ils avaient donné aux habitants de se retirer, paraîtraient devant leurs yeux. Ils allaient pendant la nuit investir les maisons des habitants paisibles, brisaient les port^, traînaient les femmes à demi nues dans la neige et les incarcéraient à l'auberge, au nom de la loi. Jac. Pigeot leur ayant demandé à voir cette loi, ils lui montrèrent leur écharpe en lui disant: La voilà- Renobert.-Phil. Perrey, membre du comité, se donnait la satisfaction d'aller railler ses victimes en prison. Le maire accueillait avec empiessement les terroristes du voisinage. Flajoulot amena ainsi à Valonne une partie du bataillon de la Drôme, qui fut régalée à discrétion par les habitants, d'après l'ordre du maire; et en partant, ils exigèrent encore de leurs hôtes des sommes plus ou moins considérables. »

Volés au moment de leur arrestation, les détenus ne l'étaient pas moins en prison. 11 en coûta douze mille livres à M. Perrot, d'Ëbey, tant pour frais de garde que de nourriture. Quoique simplement condanmé à la réclusion à domicile, à raison de son grand âge et de ses infirmités, il fut jeté en prison le 18 novembre, en sortit gravement malade le i 5 janvier, et y fut ramené de nouveau pour un mois. On n'alloua pas moins de cinq livres par jour au concierge de la prison ; et le 4 septembre 1794, P.-Modeste BouhéUer,de Gour-Saint- Uaarice^ obtint une ordonnance de paiement pour 360 livres

qui lui restaient dues, en cette qualité, par les quatorze derniers détenus.

IL On a vu que les jacobins de Besançon, pour mieux assurer la vengeance de leur parti contre quelques-uns des catholiques ou des républicains modérés les plus notables des autres districts, avaient eu soin de les comprendre dans leurs listes de proscription. De ce nombre était M. Nie. Briot, de Belleherbe, homme de loi et ancien juge de paix du canton de Vaucluse. Après avoir autrefois bataillé contre le clergé, suivant Fesprit de sa corporation et de son temps, M. Briot, déjà sexagénaire, s'était courageusement rapproché de TEglise au moment même où elle commençait à être persécutée, et il usait de rimmense influence dont il jouissait dans son canton, pour concilier, dans le cœur des habitants, l'amour de la Révolution avec leur fidélité religieuse. Au moment même où ses ennemis le poursuivaient à Besançon, il se trouvait accusé, à Saint-Hippolyte, d'avoir favorisé l'émigration d'une noble famille fugitive ; et le 24 septembre il fut incarcéré au cheflieu de ce district. L'interrogatoire qu'on lui fit subir le lendemain porte une vive empreinte des préoccupationsdu moment. Il roula presque tout entier sur les prêtres. Depuis leur déportation, n'en avait-il pas retiré chez lui plusieurs, tels que Roussel, de Belleherbe, Monnot, de Breton villers, Huot, de la Grange, Marion, ancien aumônier de Belle vaux? Sur saréponse négative^ on lui demanda s'il n'avait pas vexé le citoyen Joly, de Dambelin, son gendre, parce que celui-ci allait à la messe constitutionnelle, et s'il ne le faisait pas manger à part, pour le mortifier de sa soumission aux lois. M. Briot répondit que c'était une fausseté dénuée de toute vraisemblance; et qu'ayant toujours passé pour un antiprêtre, il ne pouvait imaginer qu'on pût l'accuser de fanatisme. On lui demanda encore s'il n'avait pas détourné la majorité du canton de donner sa confiance aux curés constitutionnels, sous prétexte qu'ils n'avaient aucun pouvoir; il répondit par une nouvelle dénégation. Consigné d'abord chez lui, sous la caution de l'avoué Guillon, il fut, bientôt après, traduit dans la maison de justice de Besançon, et interrogé de nouveau, par Boiston, commissaire du départe*

ta 8D8PBCT8 DO DISTUCT DB SAWT-HIPPOLTTB. 129

ment, l'un de ses dénonciateurs. Les questions sur les prêtres recommencèrent avec la môme insistance. On voulait à toute force qa-û y en eût un certain nombre cachés dans les emirons de Vauc use ; qu'il fût en relations avec eux et qu'il dévoilât leur asile Interpellé, ensuite, sur sa conduite à Vaucluse lors du vote relatif à la constitution de 1 793, il réponduS s'était rendu à l'assemblée cantonale, et que la ma^dï peuple y avait beaucoup murmuré de ce que le président et tescnitateures'y étaient proclamés eux-mêmes, ïu Ueu d'à" tendre les suflrages; qu'on l'avait consulté sur l'acceptation de la constitution, et qu'il avait dit à tous, et enSÏÏ à «ux qm respiraient pour le retour de leurs prê^t^ S Mait accepter la constitution, sous peine de tomber Ls

culte et qu il fallait l'en remercier; qu'enfin il avait voté lui même 'aojeptatioa pure et simple de la consti?uSn Qu^t' an prétendu concours qu'on l'accusait d'avoir donné à une émigration, il protesta qu'il était tout à fait étranger à c^tte

S^f '/.f ^T '"" '*^°**' *"« personnes étrangS ^t du côté de la montagne, avaient logé chez FéS Si telam, aubergiste patriote à BeUeherbe; que l'une d'elS ayant un pied blessé, avait demandé un cheval pour S ^ à Rosureux et que ses fils, à lademande de Ghatehdn

Tropvisiblement innocent pour être mis en jUKement mais trop suspect pour être mis en liberté, M. S ?ut

fet 1794, Il écrivait aux homiêtes comités locaux de son cïn ton : « Accusé par la calomnie d'avoir corrompu CiS

taure, que j ai toujours cherché à la soutenir et à la foîSfier; que je n'a. cessé de vous inviter à l'ordre, à la pÏÏ^ âlnmon; que j airassemblé toutes les communes et e^2 leur yigdance, lem; patriotisme, en leur disant miesiTon connaissait un véritable aristocrate, il faUait leïenL e^ qnon devait payer gaiement tout ce que la loi^e«Siit

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qu'enfin j'ai terminé presque tous les procès du canton. » Les attestations ne manquèrent pas à Tbonorable magistrat, et le 39 septembre 1794, il fut élargi par un arrêté du comité de sûreté générale de la Convention.

M. Briot n'était pas le seul membre de sa famille condamné à la prison, et l'un de ses fils parait avoir partagé le même sort. Un procès-verbal du 22 juillet 1794 constate en effet que, quelques jours auparavant, comme les gendarmes de Saint-Hippolyte conduisaient de cette ville à Besançon on convoi de huit prisonniers, quand on amva à Baume, Tun de ces prisonniers parvint à s'évader; c'était M. J.-Jos. Briot, greffier de la municipalité de Belleherbe. Un gendarme se mit bien à sa poursuite et le serra même de près jusqu'aux approches de son village, où il le perdit de vue. Arrivé à Belleherbe, le gendarme requit la municipalité d'assembler sur-lechamp la garde nationale et fit investir la maison du père du fugitif, ainsi que celle de son beau-père, et s'y livra aux perquisitions les plus minutieuses. N'ayant rien trouvé, il manda aux gendarmes de Pierrefontaine de venir tous l'aider dans de nouvelles recherches ; il fit même pratiquer, avec l'autorisation du district, des patrouilles par les gardes nationales du voisinage; mais tout demeura sans résultat.

Le comité de Vaucluse, en passant, au commencement de janvier, sous la présidence du juge de paix Bole, se signala par un redoublement de rigueur inexpliqué. Il fit ramener en prison tous les détenus élargis provisoirement, et, malgré les instructions si positives de Bassal, il ne sut pas honorer par la clémence les derniers jours de sa triste carrière. Q fallut en quelque sorte lui arracher l'adoucissement accordé aux souffrances de sept détenus seulement.

L'impossibilité de trouver* dans chaque commune assez de jacobins enragés ^ comme ils se qualifiaient eux-mêmes, pour composer de vrais comités révolutionnaires, fit recourir, pour remplacer le comité central supprimé, à un expédient que la loi n'avait pas prévu. Le canton fut divisé «i plusieurs groupes qui réunissaient chacun un certain nombre de communes. Celui de Vaucluse, Droitfontaine, Rosureux

et Cour-Saint-Maurice eut son siège dans cette dernière commane, au cabaret du citoyen Pequignot, l'un de ses membres, et élut pour son président Tiuslituteur Chevroulet. II ne fit guère que veiller à la stricte exécution des arrêts prononcés par le comité central. Cependant, le 13 juillet 1794, J.-B. Guedot, deVaucluse, devenu administrateur du département, ayant écrit de Besançon pour dénoncer Jeanne* Claire Bailly, femme de Jos.-X. Receveur, de Vaucluso, < comme une ennemie dangereuse de la Révolution, tenant des propos sanguinaires et outrageants pour les patriotes et D'ayant cessé de prêcher le fanatisme dans tout le voisinage, ») le comité s'empressa de la faire incarcérer.

Un autre comité, comprenant les communes de Chamesey, Belleherbe, Bretonvillers et Longevelle, fut formé à Chamesey, le 17 avril 1794, par les démocrates des quatre communes, réunis au nombre de cinquante-quatre. Les prindpaax élus furent l'inévitable Flajoulot, chef du bataillon de la garde nationale, Marc Joly, de Belleherbe, et F. Girod, menuisier lettré et politique, récemment installé dans cette commune et qui fut élu président. Mais on avait eu beau réunir toutes les forces vives du parti, certains membres du comité ne se trouvèrent pas à la hauteur. L'un d'entre eux, J.-Jos. Huot, ayant même persisté à ne pas assister aux séances, fut mandé à comparaître le 6 juillet <( pour déduire les raisons de ses manquements et mépris. » Ce comité se signala par quelques arrestations. Simon Girardot , de Belleherbe, fut accusé, le 1 3 mai, d'avoir dit que « pour le 8 floréal les prêtres rentreraient à Besançon, dût-il lui en coûter son sang et sa vie. » Mais il prouva que ses paroles avaient été méchamment dénaturées, et fût seulement reclus dans sa maison, avec une amende de 50 livres. Le 10 août, le comité ordonna rincarcération de trois femmes de Bretonvillers: Marie-P* Receveur, femme de Jac.-F. Boillon, Cl.-F*' Boillon, ex-religieuse, soupçonnées toutes deux d'émigration, Q.-F^ Boillon, soupçonnée de porter des nouvelles des exilés aux aristocrates et de pousser ceux-ci à émigrer. Cette dernière était en outre accusée par une vieille jacobine, nommée Angélique Chopard, d'avoir dit, au moment de l'insur-

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rection de septembre : « Nous aurons nos prêtres pour dimanche. Il nous faut tous aller, mais il faut désarmer nos ennemis auparavant, et sûrement nous les aurons, d La fia de la Terreur, arrivée sur ces entrefaites, parait avoir empêché ces trois arrestations de s'accomplir.

Le comité établi à Provenchère et celui qui réunissait les communes de Solemont, Peseux, Feule et Valonne, semblent être restés dans une heureuse inaction. Celui de Vemois tenta vainement démettre en arrestation deux filles de cette commune sous prétexte de fanatisme, il en fut énei^quament empêché par le maire.

Du reste, toutes les mesures de rigueur n'arrêtaient guère la manifestation des sentiments religieux, au sein de cette courageuse contrée. L'aubergiste Châtelain, agent national à BeUeherbe, écrivait le 10 mars 1794 : a Notre commune est toujours fanatisée. On a enterré une femme ; c'est le maître d'école qui a chanté les vêpres des morts. Nous avons un curé qui fonctionne pour les patriotes, et tous les autres n'entrent pas à l'égUse. Le i9 ventôse, j'avais afBché pour assembler toute la commune, il s'est trouvé très peu de monde, même parmi les municipaux. Jugez de mon embarras. » De son côté, Faivre, agent de Rosureux, écrivait presque en même temps : « Je viens d'être informé que les deux officiers municipaux et quatre notables de cette commune n'ont pas accepté la constitution répubUcaine. Cependant, depuis que je réside ici ils ont toujours été soumis aux lois^ n'ont provoqué aucun trouble et obéissent à toutes les réquisitions que je leur fais. Ils sont tranquilles dans leur opinion fanatique, qui paraît être la cause de leur refus de la constitution. »

Le i6 avril, un de ces faméUques dont la Terreur avait fait des magistrats ou des fonctionnaires, Charmoillaux , greffier delà justice de paix de Vaucluse, se voyant sans pain, malgré ses assignats, écrivait au district, d'un ton de loup affamé : « Je vous envoie le procès-verbal que j'ai dressé du refus que le maire de Provenchère m'a fait de me délivrer, conformément à votre ordonnance d'hier, les huit rations de blé nécessaires pour ma famille. Je crois que ce maire ne

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