SEPTEMBRE 1798 — OCTOBRE
I. L'émigration a eu un rôle trop considérable dans la Révolution, elle a excité trop de colères, occasionné trop de désastres et laissé trop de rancunes après elle, pour ne pas mériter d'être mieux connue et plus équitablement jugée. Pendant les années 4789, 1790, 1791 et les premiers mois de 1792, rémigration ne s'étendit guère au delà de la classe nobiliaire et se partagea tout d'abord en deux courants bien distincts : d'un côté, celui des personnes paisibles qu'un eflFroi trop légitime éloignait d'une patrie toute bouleversée, où la sécurité ne régnait pas plus dans les villes que dans les campagnes, et où leur position sociale les exposait presque sans défense à tous les mauvais traitements ; de Vautre, celui des privilégiés mécontents, dont Tanimadversion embrassait le nouvel ordre de choses tout entier, et qui partaient, pleins de colère et de vengeance, pour se rassembler en armes au delà de la frontière, et croyaient effrayer la Révolution ou l'arrêter, avec le concours des soldats étrangers. L'émigration armée ayant été condamnée, au moins comme une faute, par ceux même qui y ont pris part, il est inutile de s'étendre ici en récriminations ou en apologies sur ce déplorable incident de nos troubles civils. Quant à la conduite des autres fugitifs, qui formaient, à beaucoup près, le plus grand nombre , si elle peut donner lieu à quelques reproches, ils doivent retomber uniquement sur les perturbateurs dont les violences avaient rendu intolérable le séjour même de la patrie.
Après les attentats suprêmes commis le 10 août 179i,
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contre la constitution libérale de 1791 et contre la personne du roi, et, bientôt après, contre l'humanité elle-même dans les massacres de septembre, l'émigration prit des proportions plus considérables, et elle cessa d'être le triste privilège delà noblesse, pour devenir la ressource commune des persécutés de toutes les classes. Trois mesures odieuses, la proscription du culte catholique, l'incarcération des suspects et l'enrôlement forcé, développèrent et entretinrent ce courant d'évasion, qui ne fit que grossir jusqu'à la fin de la Terreur.
La première liste générale des émigrés du Doubs, publiée le 30 octobre 4793, renferme 678 personnes ainsi réparties :
Clergé 220
Noblesse 257
Peuple 201
Les trois quarts des ecclésiastiques qui figurent sur cette liste s'y trouvaient très indûment compris parla cupidité révolutionnaire; car ils n'avaient fait, en s'éloignant, qu'obéir i la loi de déportation. Une soixantaine au plus y avaient été inscrits avec quelque apparence de justice; d'abord le petit nombre de ceux qui avaient devancé la loi, soit spontanément, comme MM. Sirebon, Berbey et une dizaine d'autres, soit forcément , pour se soustraire à d'injustes poursuites, comme MM. Morel, curé de Montécheroux, Olivier, curé àe Maîche, et Capon, vicaire à Lantenne; enfin, ceuj^ qui s'étaient exilés au moment de la déportation, sans y être positivement contraints par la loi. On comptait une cinquantaine de ces derniers sur la liste d'émigration, bien que leur nombre réel s'élevât à plus de 90. Mais leur crime se bornait en définitive à avoir rempli spontanément les vues cruelles d'une loi qui ne les frappait pas moins que leurs confrères, en les livrant à la merci des six premiers dénonciateurs venus. En efiet, cinq mois après, une entreprise générale de dénonciations, organisée par les clubs, acheva de refouler en Suisse les derniers restes du clergé fidèle , heureusement assez tôt pour leur épargner les horreurs de la Guyane.
Parmi les ecclésiastiques originaires du Doubs dont l'émigration ne fut qu'une avance sur la déportation, nous de-
vons mentionner un prélat fort distingué, que l'éloignement empêcha de venir demander à son pays natal un passe-port pour l'exil, et qui, par ses talents, ses vertus et toute sa conduite au milieu de si effroyables difficultés, a fait le plus grand honneur à la contrée qui l'avait fourni à l'Eglise.
M. Fr. de Jouffroy-Gonsans, évêque du Mans, appartenait à une des familles de Franche-Comté qui ont produit le plus d'hommes remarquables. Les Mémoires sur la persécution révolutionnaire dans le diocèse du Mans, publiés, en ce moment même, par le R. P. dom Piolin, bénédictin, nous montrent dans ce prélat franc-comtois un autre Durfort, opposant des actes courageux et de vaillants écrits à toutes les difficultés du moment. Ses paroles et ses exemples eurent la plus heureuse influence sur le clergé de son diocèse ; car sur 651 prêtres de la Mayenne astreints au serment, i08 seulement le prêtèrent sans restriction, et plusieurs le rétractèrent. Ce n'est pas sans émotion qu'on relit aujourd'hui les pieuses et salutaires instructions adressées par M. de Jouffroy à son troupeau, soit de Paris, où ses fonctions de membre de l'assemblée constituante le retinrent quelque temps, soit de Londres, où il fut trop tôt contraint de chercher un asile.
Les 257 émigrés appartenant à la noblesse se subdivisaient ainsi :
Militaires de tout grade . . .128 Nobles sans fonctions. ... 68 Membres du parlement ... 24
Femmes et filles 37
Parmi les officiers, plus d'une vingtaine étaient absolument étrangers à la Franche-Comté et ne se trouvaient sur la liste que parce qu'ils étaient en garnison à Besançon au moment de leur passage à l'étranger. Plusieurs autres ne figurent également sur cette liste qu'à raison des terres qu'ils possédaient dans le département, sans y avoir jamais résidé eux-mêmes. Dans le nombre des officiers les plus considérables étaient le prince de Montbarrey, lieutenant général et ancien ministre, les généraux de Toulongeon, de Malseigue, d'Izelin, de Lallemand, d'OUvet, d'Aigremont,
l'émigration. 201
et les adjudants généraux d'Ormenans et de Sauvigney. La moitié au moins des 68 nobles sans fonctions étaient de très jeunes gens, que la mode avait entrâmes à la suite des officiers ou qui avaient suivi leurs familles. On ne doit pas s'étonner de compter 24 membres du parlement parmi les fugitifs, quand on a vu tous leurs collègues incarcérés comme suspects, même ceux qui, à force de prudence et de discrétion, n'avaient pas même laissé percer leurs opinions politiques. La plupart des femmes étaient des filles ou des épouses qui avaient partagé le sort de leurs pères ou de leurs maris. Quelques-unes, telles que M"" de Marsan, gouvernante des enfants de France , ne figuraient sur la liste du Doubs qu'à raison de leurs propriétés (i).
Les 201 émigrés appartenant aux classes inférieures se SQbdivisaient ainsi :
Professions libérales 50
Sans profession 38
Cultivateurs et artisans .... 39
Soldats 17
Domestiques i6
Fenmies et filles 41
Dans la première catégorie on comptait trois magistrats judiciaires, six avocats, cinq employés de l'administration, trois notaires, deux avoués, deux médecins, deux instituteurs, un ingénieur, etc.; M. Gourvoisier, l'éloquent professeur de droit, et l'avocat Fenouillot, en étaient les personnages les plus marquants. Le premier s'était élevé, par son seul mérite, aux plus hautes fonctions, auprès des princes frères du roi; et dès le â mars 4792, on le voit adresser en leur nom, au marquis de la Rouerie, une lettre fort sage et très pressante, pour éloigner les gentilshommes bretons du funeste parti d'émigrer. M. Fenouillot, réfugié beaucoup plus tard en Suisse, se retira à Neuchatel et y composa plusieurs écrits royalistes pleins de verve. Fauche-Borel, qui les avait im-
'1) Voir, à la flo du volume, le document n^ XXVIU , Liste générale an émigrés ( laïques ) du département du Doubs , publiée le 80 octolire 1798.
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primés, fut poursuivi pour ce fait , par le gouvernement neuchatelois, ensuite des plaintes de la Convention, et il se vit obligé de s'éloig:ner pendant plusieurs mois de sa patrie et de sa famille. La plupart des autres membres de la haute bourgeoisie du département du Doubs qui avaient émigré, y avaient été également contraints. Us avaient éprouvé, à raison de leurs aflTections royalistes, tant de déboires, de persécutions et de dangers, que l'exil était aussi devenu leur unique refuge.
Les émigrés roturiers sans profession étaient presque tons des jeunes gens de la bourgeoisie des villes et même du peuple des campagnes. Quelques-uns avaient suivi leurs parents , d'autres avaient voulu singer le grand monde ; mais le plus grand nombre ne s'était expatrié que pour échapper aux coups redoublés de la réquisition militaire. Les 39 cultivateurs ou artisans étaient, la plupart, des catholiques zélés, qui étaient allés chercher à l'étranger les consolations reUgieuses refusées par leurpatrie. Les soldats étaient d'anciens défenseurs de la royauté, qui n'avaient pas voulu servir ses destructeurs. 17 domestiques , en suivant leurs nobles maîtres à travers toutes les misères de l'exil, donnaient, dans ce moment, un rare et touchant exemple de fidéUté. Un pareil attachement honorait à la fois ceux qui avaient su l'inspirer et ceux qui n'en avaient rien perdu, au milieu de la plus étrange fièvre d'indépendance, de haine et d'envie qui eût jamais mis en lutte les diverses classes de la société. Parmi les humbles femmes du peuple qui avaient demandé à l'exil son amer repos, on comptait également plusieurs servantes dévouées à leurs maîtres; mais le plus grand nombre étaient de pieuses cultivatrices ou journalières des campagnes, pour qui la France avait cessé d'être la patrie, depuis qu'on en avait chassé Jésus-Christ.
Si maintenant on veut rechercher quelle était, au milieu de toutes ces variétés de fugitifs, la part de l'émigration armée, il faut y comprendre d'abord les 108 militaires nobles, à peu près une trentaine de nobles sans fonctions , probablement les dix -sept soldats et peut-être une vingtaine de jeunes gens de la bourgeoisie ou du peuple, en