‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 3)Chapitre 12 sur 67 · X*ÉMIGRATION · texte numérisé non relu

X*ÉMIGRATION

tout, moins de 200 , la plupart cadets ou fils de famille sans propriétés, et dont les dépouilles auraient peu enrichi la république, si elle n'avait pas pris le parti d'étendre la confiscation à la classe beaucoup plus nombreuse des victimes inoffensives de la peur.

Si la première liste générale des émigrés du Doubs se trouvait plus que complète, par le soin qu'on avait eu d'y comprendre les personnes étrangères au département qui y possédaient quelques champs, ou qui y avaient résidé quelques jours , elle avait encore été indûment agrandie par l'empressement méchant qu'on avait mis à y inscrire bien des personnes qui en réalité n'avaient jamais approché des frontières, et dont plusieurs, poursuivies comme suspectes, n'avaient fait que se cacher dans l'ombre pour échapper à la prison. De ce nombre étaient MM. d'Aubonne, Berceot, le chevalier de Maîche, MM. Maire et Guy, avocats, Bonnefoy etMarain, notaires, Lamboley, avoué, l'infortuné menuisier Moreau et cette demoiselle Maire de Villers-Ie-Sec, qui devait acheter si cher sa double radiation de la liste des suspects et de celle des émigrés.

La part de la noblesse dans l'émigration était à peu près complète dès la fin de 179-2. La part du peuple commence avec l'année 1793. Jusque-là l'émigration avait été surtout royaliste; à dater de cette époque, elle devint surtout religieuse ; et dans cette seconde phase, tout à la fois populaire et catholique, elle prit des proportions auprès desquelles l'émigration nobiliaire se trouve réduite en réalité à une place très minime; quoique, par l'effet des habiles et incessantes récriminations du parti jacobin, elle soit restée seule dans la mémoire publique.

IL Après les trois flots de fugitifs que la cessation du culte, les levées en masse et l'incarcération des suspects avaient jetés successivement en Suisse, l'insurrection des montagnes vint à son tour porter sur le sol étranger un nouveau flot beaacoup plus considérable que les premiers. On peut estimer à près de 300 le nombre des malheureux qui cherchèrent nn asile sur le territoire helvétique après le désastre de Bonnétage, et qui parvinrent à s'y maintenir, en dépit des mau-

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vaises dispositions, peut-être plus feintes que réelles, du gouvernement neucbatelois. Le département s'empressa d'envoyer deux de ses membres. Blondeau et Guedot, dans les cantons insurgés, pour dresser la liste de tous ces nouveaux émigrés; et, le 26 octobre 4 793, il chargea encore deux autres commissaires, Renaud et Jobin, d'aller faire l'inventaire de leurs meubles et la vente de leur bétail. Le comité de salut public, formé à Orchamps par l'infatigable Vuillier, rivalisa de zèle avec ces commissaires et envoya au district une bste de 112 absents pour ce seul canton. Flangebouche n'en compta pas moins de 37,Guyans-Vennes, 26,Longemaison,14, Loray, f 0, Vennes et Avoudrey, à peu près autant. Dans le district de Saint-Hippolyte, les communes de Frambouhans, Cbarquemont, les Ecorces, Bonnétage et Plaimbois-du-Miroir, fournirent à l'exil les plus forts contingents. La municipalité forcenée de Damprichard se chargea de signaler aux commissaires les fugitifs de ses environs. Comme un assez grand nombre de ces malheureux étaient mariés et pères de famille , plusieurs ne tardèrent pas à être rejoints par leurs femmes et leurs enfants, en dépit de tous les obstacles et de tous les dangers.

Mais une autre circonstance devait bientôt donner à Témigration un redoublement d'intensité. La persécution rehgieuse arrivait en ce moment à son apogée, et avec cet instinct de la haine qui s'embarrasse peu de la logique et des contradictions, elle frappait à la fois les catholiques du Doubs parles moyens les plus opposés. Tandis que la Convention, mettant à bas le masque janséniste et constitutionnel, brisait son simulacre d'église nationale avec un véritable luxe d'outrages et de mépris, et proclamait dans ses bulletins le culte de la Raison, en manifestant trop clairement l'intention de n'en plus souffrir aucun autre , les jacobins des montagnes du Doubs , encore naïvement attachés au catholicisme bâtard que leur avait fabriqué l'Assemblée constituante, exploitaient sans pitié la victoire qu'ils venaient de remporter sur leurs concitoyens; et, les armes à la main, ils intimèrent à tous les habitants , quel que fût leur sexe ou leur âge , d'avoir à opter sur-le-champ entre l'assis-

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tance régulière aux offices schismatiques ou la prison.

Les administrateurs du district de Saint-Hippolyte s'émnreat de ces procédés, aussi brutaux qu*impolitiques. Le 14 septembre 4793, ils adressèrent à la municipalité de Dampricbard et au citoyen Prétot, commandant de la garde nationale, ces sages remontrances : « Nous avons toujours remarqué dans votre garde nationale la plus grande ardeur pour les progrès de notre révolution ; mais cette ardeur deviendrait un crime, si elle n'était subordonnée à la charte constitutionnelle de la république et aux lois. Malgi^é la suspicion d'un grand nombre de ceux qui ne vont point à la messe de nos prêtres constitutionnels, nous ne pouvons, pour cette seule cause, les regarder comme contre-révolutionnaires ou ennemis de l'Etat ; ce n'est point un délit. Cette constitution, que nous venons d'accepter si solennellement, nous assure, par un ai^ticle exprès , la liberté du colle et des opinions religieuses. Plus d'une raison peuvent empêcher nombre d'individus d'aller à la messe. La loi n'oblige personne à y assister, et tout ce que la loi n'ordonne pas ou ne défend pas, vous ne pouvez l'ordonner ni le défendre, au préjudice delà liberté qu'elle accorde à tout Français. En conséquence, nous pensons que c'est par un excès de zèle qui serait très répréhensible, s'il avait des suites, ([ue vous avez fait répandre un avertissement d'aller à la messe de paroisse les dimanches et fêtes, ou en prison jusqu'à la fin de la guerre ; ou que ce sont des ennemis de la chose publique qui le répandent sous votre nom. La force armée est nécessairement obéissante, dit la loi ; vous ne pouvez faire de règlements ; et les anarchistes sont de vrais contre-révolutionnaires plus dangereux que les fanatiques. — Morey, Châtelain. »

Ces observations, émanées d'une autorité déjà suspecte et expirante, n'eurent malheureusement aucun succès ; et bientôt l'odieux mot d'ordre donné par les jacobins de Dampricbard se propagea jusqu'aux environs de Morteau. Le patriote Humbert, instituteur et secrétaire municipal du Lao ou-Villers, incriminé par le comité révolutionnaire de Pontarlier^ au sujet de l'émigration de ses deux filles^ s'excusait

ainsi, le ÎO décembre 1794 : « Je suis étranger à leur sortie et j'ai fait tout ce que j'ai pu pour rempècher. Lors de leur départ, j'étais en commission à Pontarlier pour la commune. Le maire, Hugues-Ant, Caille, et le premier ofBcier municipal, P.-Benoît Simon, vinrent leur dire : « Si vous ne )) voulez pas aller à la messe, il faut sortir de cette maison. » Elles eurent peur, parce qu'on commençait à tondre, à casser les fenêtres, à menacer, par le Villers. Elles étaient jeunes et timides; elles sortirentla nuit même, emportant tous leurs linges et habits. Deux jours après, lorsque je rentrai, je trouvai les portes ouvertes et la maison vide. J'envoyai des exprès de toute part sans rien découvrir, et au bout de quatre mois seulement, je découvris qu'elles s'étaient retirées à Fribourg. )>

ni. Cette nouvelle exigence tyrannique des jacobins jeta les catholiques dans une véritable consternation. Placés entre l'apostasie et les cachots, sans aucune possibilité d'échapper à cette horrible alternative en restant en France, un grand nombre demandèrent à l'exil la dernière ressource laissée à leur désespoir. Les habitants de Charquemont, toujours dirigés par les sages inspirations de M. Ch. Mougin, leur ancien maire, se distinguèrent entre tous les autres par leur fermeté et leur courage, et ils fournirent plus de cent personnes à cette pieuse et navrante transmigration. Rien ne peint mieux la situation de la plupart des paroisses de la montagne en ce moment, que le récit suivant, emprunté au mémorial inédit d'une des familles proscrites :

« L'insurrection du 6 septembre fut en réaUté sans importance, à cause de son défaut d'ensemble et de la fausse direction qu'elle reçut. Dans la nuit qui suivit ce mouvement, un homme vint prévenir M. Ch. Mougin d'avoir à se rendre immédiatement à la municipalité, et on l'y retint consigné jusqu'au lendemain matin. Il s'était heureusement trouvé chez lui au moment de son arrestation ; et par le fait même de ses ennemis, il se trouva à l'abri de toute accusation d'avoir participé à la révolte. Il regagnait son domicile , lorsqu'il rencontra une patrouille de patriotes de Damprichard. Il fut

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reconnu, et par ordre du chef, deux hommes le saisirent. On le força à marcher devant le détachement, et à une centaine de pas plus loin, le chef lui ordonna de se mettre à genoux et de leur demander pardon, en le menaçant de lui faire trancher la tète. M. Mougin endura toutes ces humiliations, et, n'osant pas rentrer chez lui, de peur d*y être exposé de nouveau, il gagna les bois voisins, où il demeura le reste de la journée. Cette précaution n'était pas de trop. Du matin au soir, des patrouilles de différentes communes ne cessèrent de se succéder dans sa maison ; les unes pour demander des vivres, les autres pour se livrer au pillage. Il n'y eut cependant aucun attentat contre les personnes. Le jour suivant ne fut guère moins orageux. »

Pendant ce temps-là , Jos. Carotte et J.-B. Cerf, lea deux jeunes domestiques qui. quelques mois auparavant, n'aTaient pas craint d'en venir aux mains avec les gendarmes, pour délivrer leur excellent maître, illégalement traîné en prison , avaient pris le parti de se sauver en Suisse. Ils retrouvèrent à la Chaux-de-Fond M. Hugues- Jos. Mougin^ du Pré-Roussel, beau-frère de leur maître, et, cédant tous les trois aux vives instances de l'autorité helvétique, ils se décidèrent à rentrer sur-le-champ en France, Arrêtés et conduits d'abord à Besançon , ils furent , après dnq semaines de détention préventive, ramenés à Maiche en compagnie de quatre-vingts insurgés et du bourreau, pour être jugés. M"" Mougin s'empressa de se rendre à Mdche avec des provisions de bouche, mais elle ne put parler aux trois prisonniers que par les soupiraux de leurs cachots et fut bientôt forcée de s'éloigner. Après quinze jours de résidence dans les caves du château de Malseigne, les trois prisonniers furent ramenés à Besançon et y furent retenus encore en prison pendant trois semaines. Mais comme il était bien constaté qu'aucun d'eux n'avait pris part à l'insorrection, que la peur seule leur avait fait passer la frontière, et qu'ils étaient rentrés sur-le-champ en France, ils furent enfin rendus à la liberté.

En arrivant à Charquemont , un triste spectacle les attendait. <( En effet, ajoute le mémorial, quelques jours aprèa

l'insurrection, l'audace des révolutionnaires étant portée à son comble par leur victoire, ils intimèrent à la famille Mougin, sous la menace des peines les plus graves, l'ordre d'assister tous les dimanches à la messe de l'intrus de Charquemont. Pour sauver leur foi et se soustraire à la mort, M. Mougin, sa femme et sa sœur ne virent plus qu'un seul parti possible, celui de passer à l'étranger, et deux ou trois familles de Charquemont résolurent de partager leur exil. Mais tous les points de la frontière étaient soigneusement gardés , et Ûs ne pouvaient exécuter leurs projets qu'à l'aide des plus grandes précautions. Ils conclurent, en conséquence, que M'*' Mougin prendrait les devants, et que dans le cas où elle trouverait les passages impraticables, elle reviendrait sur ses pas, pour prévenir le reste de la famille et l'empêcher de se mettre en route.

» Afin d'écarter les soupçons, M'** Mougin prit avec elle deux des enfants de son frère et deux jeunes servantes. Munie d'une cinquantaine de francs seulement, elle se dirigea vers le Vaudey, d'où elle se proposait de descendre sur la rive du Doubs. Arrivée dans ce hameau, elle fut prévenue, par une personne de sa connaissance, que les détachements de soldats chargés de la garde des frontières occupaient toutes les avenues et qu'il était impossible de pénétrer en Suisse. Celte personne engagea M"" Mougin à venir se reposer chez elle ; et comme la petite caravane était déjà épuisée de fatigue, elle se rendit à ses charitables instances. Cependant M. Mougin avait été informé, par une autre voie, de l'impossibilité complète de franchir la frontière. Craignant que sa sœur, mal instruite de l'état des choses, ne s'exposât à être arrêtée, il se hâta de partir pour la faire revenir sur ses pas. Dieu permit qu'en traversant le Vaudey il rencontrât dans la rue la personne même qui avait conduit chez elle M"* Mougin; et, pour ne donner aucun soupçon aux oreilles malveillantes qui auraient pu se trouver aux alentours, il lui demanda d'un air inquiet si elle avait aperçu son troupeau de moutons. Il avait en efiet un petit troupeau de moutons, d'une race étrangère, que leur grosseur extraordinaire avait fait remarquer dans tout le pays, et il feignit d'être à

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leur recherche. Son interlocutrice lui répondit en souriant qne ses moutons étaient chez elle, et le conduisit auprès de sa sœur et de ses enfants. Dans la conversation, cette personne dit à M. Mougin qu'elle avait fait tout récemment le voyage deCressier en Suisse, qu'elle [y avait vu plusieurs prêtres français fugitifs, et que tous étaient d'avis qu'il était permis d'assister à la messe des prêtres intrus, toutes les fois qu'on ne pouvait l'éviter sans encourir la peine de mort ou d'emprisonnement. Cette personne était foncièrement chrétienne , elle avait reçu les instructions des prêtres exilés ; mais, peu éclairée ou ayant mal compris, elle îear avait donné un sens qu'elles n'avaient pas.

» M. Mougin, en vrai chrétien, s'était toujours fait un devoir d'obéir sans examen aux décisions des prêtres qui étùent près de lui les représentants légitimes de TEghse. Due réponse si précise, recueillie quelques jours auparavant, de la bouche même des prêtres exilés^ et par une pieuse chrétienne, lui parut une décision sûre , dont il pouvait se servir comme de règle de conduite dans la position critique où il se trouvait. De retour à la Chaux avec sa sœur, il assembla chez lui ses voisins et leur fit part de l'avis qu'on ▼eoait de loi donner. D'un commun accord, on jugea que la question intéressait trop gravement la conscience et le salut pour s'en rapporter entièrement à ce qu'on avait appris par une voie indirecte ; et on décida qu'un exprès serait envoyé immédiatement à Cressier, pour provoquer une réunion des prêtres exilés et soumettre de nouveau cette question à leur examen. On avait calculé le temps nécessaire pour ce voyage et on comptait recevoir une réponse avant le jour où , par suite de l'injonction révolutionnaire, les catholiques de Charqaemont étaient condamnés à assister à la messe de l'intrus. L'exprès chargé du périlleux message parvint sans obstacle à Grossier et se hâta d'accomplir sa mission de manière à être de retour pour le jour convenu. Mais, en revenant sur la frontière, il trouva tous les passages interceptés , et ce ne fat qu'après un retard assez long qu'il parvint à rentrer en France.

» Dans cet intervalle , le jour assigné aux catholiques de

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Charquemont pour assister à la messe constitutionnelle était arrivé. N'ayant pas reçu la réponse attendue de Cressier, ils crurent pouvoir agir d'après la règle de conduite qui avait été indiquée, au Yaudey, comme venant des prêtres fidèles ; et M. Mougin, qui fut, en cette circonstance comme en toute autre, leur conseil et leur guide , se rendit lui-même à la messe, accompagné de son épouse et de quelques domestiques. Il venait de rentrer chez lui , après avoir assisté , bien à contre-cœur, à l'office des schismatiques, lorsqu'il reçut la réponse des prêtres réfugiés à Cressier. Elle portait qu'à moins d'y être amené par force , on ne pouvait en conscience, pour quelque raison que ce fût, assister à la messe des intrus. Cette décision ne causa à M. Mougin d'autre regret que d'avoir été, quoique innocemment, une occasion de scandale, et à l'instant il prit la résolution bien arrêtée de passer à l'étranger. U fit part de sa détermination aux chefs de famille qui avaient manifesté l'intention formelle de le suivre en exil. Ces familles, au nombre de six, étaient celles d'Ign. Mougin, de la Chaux, de Jos. Richard , de Cl.-F. Binétruy, de J.-Cl. Richard, de Jac. Mougin et de J.-6. Faivre, familles patriarcales qui, malgré la richesse des domaines qu'elles abandonnaient à la voracité révolutionnaire, persistèrent toutes dans leur courageuse résolution. On convint en conséquence que le départ s'efiectuerait dans la nuit suivante, qui était celle du 15 au 16 octobre 1793, et l'on fixa l'heure et le lieu de la réunion des sept familles.

» La journée fut employée aux préparatifs du départ, préparatifs bien peu en rapport avec la longueur d'un voyage dont on ne pouvait pas même prévoir la fin. Chacun dut se borner à faire un petit paquet des efiets d'habillement les plus indispensables^ en y joignant le peu d'argent que les exaotions révolutionnaires avaient pu lui laisser. M. Mougin luimême avait épuisé presque toutes ses ressources pécuniaires pour obtenir l'élargissement de son beau-&ère et de ses deux domestit[ues, qui, en ce moment , se trouvaient encore en prison.

)> Le moment du départ arrivé , M. Mougin réunit sa famille, composée de sa femme, de sa sœur, de six jeunes en-

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tanXs, dont le dernier n'avait encore que dix mois, et de trois domestiques fidèles. Après s'être chargés de leurs petits sacs de voyage, ils se mirent tous à genoux, pour faire de nouveau à Dien le sacrifice de tout ce qu'ils abandonnaient et se recommander à Notre-Dame des Ermites , en se mettant sous sa protection spéciale. Leur prière achevée , ils se relevèrent avec courage et s'éloignèrent sans regarder derrière eux.

d La maison de M. Mougin était, depuis quelque temps, le rendez-vous de toutes les patrouilles. Il ne se passait presque aucune nuit qu'il n'y en arrivât plusieurs. Outre le danger d'en rencontrer quelqu'une à chaque instant au miUeu des ténèbres, les fugitifs avaient encore à craindre d'être trahis par les cris des petits enfants qu'on portait ou par les sanglots déchirants d'une servante qui, ne pouvant les suivre i cause des soins que réclamaient ses vieux parents, se livrait aux plus bruyants accès du désespoir. S'ils étaient surpris dans leur projet d'évasion , l'échsîaud les attendait tons in£ailliblement , la loi était d'une netteté implacable à cet égard. Il était temps que M. Mougin s'éloignât, car un mandat d'arrêt venait d'être lancé contre lui et contre sa sœur par le comité révolutionnaire de Maîche, et ils devaient être incarcérés le jour même au château de Yaufrey.

9 Quand on eut fait quelques centaines de pas, on s'arrêta at l'on s'assit à terre pour attendre les fisunilles d'Ign. Mougin et de Jos» Richard, qui arrivèrent un instant après. Les trois familles réunies se dirigèrent alors vers le hameau du Bois-Banal^ où il avait été convenu que les sept familles se rencontreraient. Mais en arrivant , on apprit que le reste de la caravane était déjà en avant. On poursuivit donc la route jusqu'au Vaudey, puis jusque chez Malicernet, des Côtes, et de là on descendit sur la rive droite du Doubs, où l'on rejoignit les quatre autres familles, en face du moulin de la Mort^ situé sur la rive opposée. Les émigrants se comptèrent alors et se trouvèrent au nombre de cmquante-quatre personnes^ y compris les petits enfants. Une famille secrètement attachée au parti cathohque leur fournit tous les moyens nécessaires pour passer le Doubs , sur la promesse qui lui fiit faite de n^être jamais connue , et la traversée

s'accomplit sans accident. Mais le Doubs ne formait pas alors la limite de la France en cet endroit^ et les fugitifs avaient encore à parcourir une distance d'une lieue environ, pour gagner le sol étranger. Ils pressèrent le pas, en se dirigeant vers le hameau de la Cernière de Dessous-le-Mont, dépendant de la commune des Bois.

» Lorsqu'ils eurent atteint le territoire suisse, ils s'arrêtèrent de nouveau, afin de s'assurer si tout le monde était arrivé. Us s'aperçurent alors qu'il manquait plusieurs personnes, entre autres la sœur de M. Mougin et l'aînée de ses enfants. On craignait beaucoup qu'elles ne se fussent trompées de chemin dans l'obscurité de la nuit et qu'elles n'allassent tomber au milieu d'une des patrouilles qui sillonnaient constamment la frontière. A l'instant, deux ou trois hommes se détachèrent pour aller à leur recherche. Elles avaient en effet pris une fausse direction et s'étaient engagées dans un chemin qui conduisait à Biaufond, où une brigade de gendarmerie française était en résidence. Les hommes envoyés à leur recherche les atteignirent à quelques pas de la caserne, les firent rétrograder dans le plus grand silence, et les ramenèrent au milieu de la caravane , qui était déjà mortellement inquiète à leur sujet.

)) Tout le monde avait le plus grand besoin de repos. Aux fatigues causées par l'extrême difficulté des chemins et l'obscurité de la nuit s'était joint l'inconvénient d'une pluie continuelle. Cependant les émigrants ne savaient où trouver un abri pour s'y retirer en attendant le jour, lorsque la rencontre de deux douaniers français qui revenaient de Cressier, où ils étaient allés secrètement se confesser, les tira d'embarras. Ces douaniers leur indiquèrent , à peu de distance , une caverne assez spacieuse pour que tous pussent s'y mettre à couvert de la pluie , qui continuait à tomber avec abondance. Le temps était très froid. Les vêtements des émigrants, trempés par la pluie, glaçaient leurs membres, et les enfants surtout en éprouvaient une vive souffrance. Plusieurs hommes avaient des briquets , mais ils tentèrent inutilement d'en tirer du feu pour se sécher et se réchauffer un peu ; l'humidité y mit un obstacle invincible. Du reste, les enfants eux-

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mêmes semblaient avoir reçu du Ciel un courage au uiveau des circonstances. Dans ce long et douloureux trajet^ pas un ne proféra le moindre cri qui aurait pu trahir les fugitifs. » Lorsqu'au point du jour la nouvelle de cette évasion se répandit à Charquemont , elle y causa la plus douloureuse surprise; les démagogues eux-mêmes en furent désolés; car Us ne pouvaient s'empêcher d'aimer et d'estimer tous ces bons exilés. La municipalité patriote s'empressa de faire part de cet événement au district de Saint-Hippolyte, en déplorant avec une courageuse franchise les sommations despotiques des jacobins de Damprichard , qui y avaient donné lieu. Mais depuis quelques jours, l'administration de ce district avait été modifiée par Bernard dans le sens terroriste, et le 18 octobre, l'avocat Blondeau, nouveau procureur syndic, répondit injurieusement aux officiers municipaux de Charquemont : n L'émigration qui vient d'avoir lieu dans votre commune a jeté le directoire dans le plus grand étonnement ; il n'a pu concevoir comment elle s'est opérée sans que vous ayez pris aucunes mesures pour la prévenir. Huit ménages considérables n'ont pu s'évader, emporter avec eux une quantité d'efiets, sans qu'auparavant ils aient fait des préparatifs ostensibles pour l'efiectuer. Ce défaut de surveillance est très blâmable. Les plaintes que vous formez contre la garde nationale de Damprichard soat mal fondées. La conduite digne d'éloges qu'elle a tenue ajoute aux preuves multipliées qu'elle adonnées de son zèle ; et au lieu del'improuver, le directoire ne peut que lui donner des encouragements. Ce n'est pas dans les moments actuels que l'on peut faire à des citoyens un crime de leur excès de patriotisme, surtout lorsque, semblables à ceux de Damprichard, cet excès se concilie avec le respect dû aux propriétés. Le reproche que vous leur faites, de s'arroger sur vous une surveillance qui ne leur appartient pas, ne prouve que trop que vous avez oublié le principe conservateur de notre liberté , que la surveillance sur toute autorité constituée appartient à tous les citoyens de la répubhque. Il donne même lieu de faire soupçonner votre administration. Les lamentations que vous laites sur le sort de ces coupables fugitifs , que vous

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dites n'être qu'égarés , font preuve et de votre négligence à les éclairer, et de votre faiblesse dans l'exécution des mesures de sûreté qui vous sont confiées. Hâtez-vous d'abjurer les principes de modérantismequi paraissent vous diriger; frappez d'une main hardie tous les coupables; réservez votre pitié pour les malheureuses victimes immolées par le fanatisme et l'aristocratie. »

rv. Ces sauvages instructions n'étaient propres qu'à multipUer le nombre des fugitifs et elles ne manquèrent pas leur effet. Le 24 octobre, Blondeau écrivait lui-même au département que les émigrations devenaient presque journalières parmi les plus riches cultivateurs de la montagne; qu'aucune arrestation n'ayant lieu, il était indubitable que la frontière était mal gardée et qu'il allait y donner tous ses soins. Mais les soins du fougueux procureur étaient condamnés à rester stériles ; et le 29 novembre, le comité révolutionnaire de Maîche, voyant avec tristesse que sa proie continuait à lui échapper, écrivait au département : « Nous ne pouvons vous cacher nos craintes. L'émigration, du côté de Charquemont et des frontières, se continue tous les jours. Depuis avant-hier, vingt-huit personnes sont encore passées en Suisse et ont enlevé leurs effets, malgré toutes les précautions des patriotes. Nous ne savons s'il faut redouter un nouveau projet contre-révolutionnaire, ou s'ils ne sont ins^ pires que par la crainte d'être obhgés de renoncer à leur foi ; ce qui nous laisse dans une inquiétude assez grave pour vous en faire part. Le comité et les Sociétés populaires ne peuvent plus contenir ces peureux fanatiques. Les bulletins de la Convention les ont jetés dans un désespoir qui n'est plus autre chose qu'une rage. Nous vous prions donc de prendre en considération l'état de ces frontières. La garde nationale est la moitié de ce parti. Les émigrés, de l'autre côté du Doubs, l'insultent, lâchent des coups de fusil, crient : Vive le roi de Prusse I et annoncent par des menaces leur prompte rentrée. Les volontaires cantonnés ne servent à rien pour l'objet dont il s'agit. Des troupes pourraient intimider ces mutins, tant pour la sortie que pour la rentrée. Nous attendons de votre activité un remède prompt, si vous le connaissez ; quant à

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nous, nous n'y pouvons rien avec cinquante livres de poudre. — M. Rochet, président, Parent, juge de paix, J. Blauvais, F.-J. Bobilier, J.-F. Journot, J.-B. Bouhélier. »

Le département transmit cette lettre à Bassal, en ajoutant : «L'affaire dont il s'agit pourrait devenir sérieuse, si l'on ne s'occupait promptement de quelques mesures vigoureuses. Nons te prions de peser dans ta sagesse s'il ne serait pas utile de faire passer la force armée dans ces cantons, et, en attendant, d'y envoyer nos collègues Renaud et Grosjean, pour ranimer l'esprit public et encourager les patriotes de Maiche. La Société populaire de Besançon vient de nommer deax commissaires qui partiront demain et se réuniront aux administrateurs que nous venons de te désigner. Juge aussi si ta présence dans ces lieux fanatisés ne produirait pas un excellent effet. — Roland, v.-pr. »

Le district de Saint-Hippolyte, non moins inquiet, avait chargé Châtelain , l'un de ses membres , de se rendre sur les frontières, notamment dans le canton de Maiche, poor étudier les causes de cette transmigration, qui semblait de?enue épidémique. Châtelain écrivit le 2 décembre : a Je me suis rendu à Charquemont chez le citoyen Petit, procureur de la commune, et j'y ai fait rassenîbler les officiers monicipaux. Ils m'ont déclaré que dans l'avant-dernière nmt deux familles de la Grand'Combe-des-Bois avaient encore émigré. Leur ayant demandé s'ils ne connaissaient pas les causes de ces émigrations si fréquentes, ils m'ont répondu que la principale était le fanatisme ; que, pour cause seconde, ces sortes de personnes se plaignaient amèrement des mauvais traitements qu'elles essuyaient de la part des volontaires stationnés sur la montagne, qui leur prenaient leurs denrées alimentaires , les contraignaient à faire leurs corvées, à ce point que les chasseurs du Haut-Rhin, en partant, leur avaient fait transporter leurs bagages depuis Joux-la-Vaux jusqu'au Yaldahon, à la distance de huit lieues. Je les ai requis de me déclarer par où les derniers émigrés de Charquemont avaient passé pour se rendre à l'étranger; ils répondirent- que les volontaires ayant laissé nne barque au bord du Doubs, pour aller se chauffer, les émi-

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grants s'en étaient emparés et avaient passé sur le Mont- Terrible et de là dans le comté de Valengin, avec d'autant plus de facilité que les préposés des douanes sont seuls à cette frontière et sont absolument nuls. M'étant informé s'ils ne sauraient pas quel peut être Tespoir de ces malheureux, ils m'ont répondu l'ignorer. Le lendemain, j'ai envoyé Hubert Mougin à la Chaux-de-Fond, pour tirer des renseignements relatifs à cette question. Courvoisier, commandant de la garde nationale, que nous avons rencontré, dit qu'un Suisse à qui il en a parlé, ne leur connaît point d'autres vues que de passer en force , lorsque les ^aces couvriront le Doubs ; qu'il croyait qu'ils étaient , tant hommes que femmes et enfants, au nombre de dix mille et sept cents prêtres dans Landeron et Cressier. Le lendemain , Hubert Mougin , revenu de la Chaux-de-Fond, m'a rapporté que les émigrés n'avaient aucun espoir de sortir de leur exil ; mais que cinquante d'entre eux, au nombre desquels étaient les fils de Feuvrier, des Galliots, avaient fait grande fête avant-hier, parce qu'ils allaient se faire inscrire à Soleure et recevoir solde dans l'armée de Condé. Le maire de la Chaux-de-Fond a assuré que leurs autorités ne favorisaient point l'entrée des émigrés dans leur pays, mais il est certain que leurs ordres sont méconnus. »

Dessoye, capitaine des douanes, et Maillot, curé de Villars-sous-Ecot, envoyés aussi pour étudier l'esprit public dans les contrées en proie à l'émigration , écrivaient, de leur côté, au département, le 14 décembre : «D'après les courses que nous venons de faire dans les différents districts de ce département, nous pouvons vous assurer que l'esprit public a souverainement' varié depuis environ un mois. Il n'y a plus de gaieté dans nos campagnes. Les vieux, lassés de vivre, désirent la mort, et les jeunes ne s'attendent qu'à des malheurs. Les esprits sont frappés de stupeur, l'anxiétude est générale et la détresse est à son comble. La malveillance agite les esprits en tous sens et leur fait regretter même la sécurité de l'ancien régime. On ne doit pas vous le dissimuler, le mécontentement est général ; de sinistres événements s'ourdissent et se préparent ;

L'fiMlGRATlON. 217

les émigrations sont plus fréquentes que jamais ; un grand nombre de ménages viennent encore de partir ces jours derniers de la paroisse de Maiche; et si Ton n'y apporte un prompt remède, nos campagnes vont devenir désertes, sans bras et sans cultivateurs. Le peuple est surtout frappé de cette armée révolutionnaire qu'on lui fait envisager comme une troupe de brigands et d'assassins, qui ne respecteront ni personnes ni propriétés, ni culte ni religion. Cette seule attente effraie les esprits, les jette dans la consternation et le désespoir. »

Tous ces rapports commençaient à répandre l'alarme à Besançon, au sein du parti révolutionnaire, et la Vedette n'épargna rien pour ranimer la confiance. On lit dans le numéro du 14 décembre : « Les commissaires Breunet, Proudhon, Trinque et Yard, envoyés par le département et la Société républicaine et montagnarde de Besançon pour éclairer le peuple des montagnes, ont rassuré ces citoyens sur les craintes qu'on leur avait fait concevoir de l'armée révolutionnaire, et ils leur ont persuadé que la Convention nationale ne voulait gêner en rien la liberté des cultes. Le peuple est entièrement remis de sa frayeur, et Témigration qni a eu lieu, n'aura aucune suite fâcheuse. De deux cents personnes qui ont passé en Suisse, douze ou quinze au plus sont en état de porter les armes ; les autres sont ou vieillards ou malades ou enfants; on n'a donc pas à craindre de nouveaux rassemblements capables d'alarmer les citoyens. »

Cependant le nombre des émigrations allait toujours croissant. Le U décembre, le fougueux Maillot écrivait de Bonnétage à ses collègues du district : « Arrivé ici, j'apprends que trois familles, composées d'une douzaine de personnes, entre autres la veuve Gaume et ses enfants, ont émigré la nuit dernière et ont enlevé presque tout leur bétail. Cela jette la consternation dans les cœurs, et il est à croire que les patrouilles sont de connivence avec les émigrants. J'ai pris le parti de vous en prévenir sur-le-champ, afin que vous preniez des mesures vigoureuses. De mon côté, je vais réveiller tous les patriotes de ïa Société du Luhier sur cet objet, »

2i8 CBAPITU LIT.

En effet, le club du Luhier, réveillé par son fondateur, et présidé en ce moment par Tabbé Vernerey, s'empressa de demander que le service des corps de garde placés au bord du Doubs pour empêcher les émigrations, ne fût plus fait que par les vrais sans-culottes; et que les citoyens douteux ou reconnus suspects fussent tenus de payer, d'après le tarif qui serait fixé par les municipalités patriotes, une indemnité convenable aux bons citoyens qui seraient délégués par les chefs de bataillon pour les remplacer dans ce service ; le district arrêta, le 28 décembre, que cette mesure serait mise en vigueur sur toute la frontière. Cela n'empêcha pas la municipalité de Gharmauvillers d'annoncer encore, trois jours après, l'émigration des familles Grandper^ rin et Loichot, au nombre de treize personnes.

Mais pendant qu'on prenait toutes ces mesures d'un côté, les émigrations se multipliaient sur un autre point. Pétey, de Consolation, écrivait le 29 décembre 1793, que F. Viprey, deGuyans, Théophile Gaume , de la Bosse, ainsi que deux hommes de Plaimbois et de la Sommette, étaient partis la nuit précédente pour la Suisse ; qu'il fallait intercepter toute communication avec la frontière, donner une palme aux volontaires pour chaque capture et les changer de poste au moins tout les quinze jours, pour éviter la corruption, mais surtout exclure les paysans de toutes les patrouilles, parce que la plupart, au lieu d'arrêter les émigrés, les favorisaient de tout leur pouvoir.

La commune, deux fois décimée, de Flangebouche, que les terroristes s'étaient flattés un peu trop vite d'avoir amenée tout entière aux genoux de l'intrus, était chaque jour le théâtre de quelque évasion nouvelle. Le district de Pontarlier s'en émut vivement , et avec cette soUidtude implacable qui caractérisait son patriotisme, il écrivit, le 7 janvier 1794, au district d'Omans, que cette affaire concernait beaucoup plus que lui : « Une lettre nous apprend que les émigrations se continuent avec plus de force que jamais dans quelques parties de votre ressort, notamment à Flangebouche, et que les Suisses semblent favoriser ces émigrations. On prétend qu'ils viennent avec les émigrés enlever

L'tMIGRATIOlf. 219

de force le bétail et autres effets de toute espèce et emmènent beaucoup de monde avec eux. Nous ne doutons pas que vous n'ayez pris les mesures les plus rigoureuses pour empêcher les progrès de ces malheurs. Il faut absolument du courage et de Ténergie pour s'opposer aux projets dont nous sommes menacés parles contre-révolutionnaires. Nous allons, de notre côté, renouveler les ordres les plus précis ponr les patrouilles les plus actives. Nous sommes frères, veillons, serrons-nous, et nous parviendrons sûrement à écraser nos ennemis. »

Le trop zélé district de Pontarlier ne pouvait s'en tenir ià : il adressa, le même jour^ au département un avertissement à peu près semblable, et à tous les maires, comités ré- Tolotionnaires, gardes nationaux et volontaires de son ressort cette vive exhortation : « Il faut redoubler de surveillance ; rémigration se renouvelle dans les montagnes, les émigrés osent encore souiller le sol de la république, pour y faire des enlèvements de bétail et de tout ce qu'ils peuvent accrocher ; leurs violences et leurs séductions ont assez de force pour entraîner des imbéciles avec eux. Ils cherchent à causer de nouveaux brigandages. Soyons sur nos gardes. Il faut être plus sévère pour les passe-ports et arrêter toutes les personnes suspectes. »

V. En effet, un grand nombre d'émigrés de l'insurrection, retenus sur la frontière par l'amour de leur pays et de leurs familles restées en France, commençaient à mettre à profit la glace épaisse qui couvrait le Doubs, pour repasser clandestinement cette rivière , non dans le but de tenter une contre- révolution impossible, comme la peur le persuadait aux jacobins, mais de ramener leurs enfants auprès d'eux, de renouveler leurs provisions de vivres ou de reconquérir une partie de leurs bestiaux ou de leurs effets mobiliers confisqués. Le 7 janvier, Ch. Renaud, agent national du Russey, informa le district que des émigrés étaient rentrés pendant la nuit précédente sur ie sol de la liberté^ et que l'examen des traces laissées par leurs chaussures dans la neige faisant présumer qu'ils s'étaient rendus aux Fontenelles, il avait aussitôt requis la garde nationale

220 CHAPITBB UY.

et les volontaires de faire une forte patrouille du côté de cette commune et de s'y livrer à des visites domiciliaires dans toutes les maisons suspectes, après en avoir prévenu le maire. « Un incident, ajoutaitril, a fait manquer cette capture. Les volontaires du 18' bataillon du Doubs se sont occupés à voler les denrées des particuliers, notamment chez le maire et chez une veuve, ce qui a permis aux brigands émigrés de s'échapper. »

Les reproches de ce genre n'étaient pas les seuls auxquels donnassent lieu les jeunes soldats indisciplinés de la République ; et la Vedette annonçait, dix jours après, que trois des chasseurs de la Gôte-d'Or cantonnés au bord du Doubs , venaient d'émigrer eux-mêmes avec armes et bagages ; mais qu'ils avaient été arrêtés par l'autorité helvétique et contraints d'évacuer le territoire suisse, après avoir été dépouillés de leurs chevaux, de leurs armes et de leurs habits.

Les incursions des fugitifs dans leur patrie, quoique généralement couronnées de succès, n'étaient pas toutes heureuses. Dans la nuit du i 8 au 19 janvier, vers l'aube du jour, une douzaine de ces malheureux, chargés de lourds ballots de grains, de viandes, de linges et d'habits, regagnaient avec peine la frontière, lorsqu'ils tombèrent au milieu d'une patrouille de gardes nationaux, de volontaires et de douaniers, et furent assaillis par une violente décharge de mousqueterie. L'un d'eux tomba raide mort et les autres s'enfuirent à travers les rochers en abandonnant leurs fardeaux. Le lendemain, le juge de paix Parent vii^t faire la levée du cadavre, qui fut reconnu pour être celui d'un habitant notable du canton de Maiche. Cette expédition ne se termina pas sans de grandes difficultés entre les vainqueurs ; et le 22 janvier, Ghapuy, garde national de la Chapelle de Blancheroche , celui-là même qui avait porté le coup mortel à la victime, écrivit avec amertume au district : « Le jour que nous avons arrêté les émigrés, les volontaires, plutôt que de chercher à découvrir dans les rochers les pas de deux ou trois évadés et les chemins qu'ils avaient pris, se sont mis à chercher dans l'endroit où l'on avait fait feu sur eux, le premier coup, et où ils avaient laissé leurs sacs

l'émigration. 221

et baUots. On les a vus vider un petit sac qu'ils ont ensuite jeté à terre, et ils ont couru ensuite à leur poste du Galliot. On m'a assuré, depuis, qu'ils avaient trouvé plus décent louis en numéraire, et les assemblées qu'ils ont faites après me font bien croire que la chose est vraie. Cependant ce bien-là appartient à la république, sans quoi, il appartient à tous ceux qui étaient dans l'alerte. Celui à qui j'ai donné le coup de fusil avait environ douze livres en numéraire, un sergent les a empochées et ne Ta point déclaré au juge de paix. Je trouve qu'il n'agit pas suivant la droiture. Je vous prie de tâcher de vous éclairer sur ces faits-là, car cent louis sont bons pour la république, ou, s'ils ne lui appartiennent pas, il me semble qu'ils doivent être partagés entre tous ceux qui perdent leurs biens pour le service de la république , aussi bien que les \folontaires. Ceux-ci tirent déjà leur paye, tandis que nous travaillons pour rien, ce qui devient intolérable. )>

Le district fit droit à cette triste réclamation, et le juge de paix fut chargé d'informer. En attendant des éclaircissements peu faciles à obtenir et peut-être encore moins désirés, les ballots saisis furent vendus, et les cinq sixièmes du prix furent distribués, suivant la loi, aux auteurs de cette capture; ce qui permit sans doute aux volontaires de faire encore quelques joyeuses assemblées , en mémoire de leur victime.

Pendant ce temps-là, d'autres patriotes ne montraient pas moins d'âpreté à recueillir les dépouilles immobiUères des fugitifs, et ils se les disputaient à grands coups de surenchères, sauf à les payer ensuite en chiffons de papier. Le district de Saint-Hippolyte, enthousiasmé de ces dispositions, écrivait, le 26 janvier, au comité de salut public de la Convention : «Nous sommes occupés dans ces moments à la vente des immeubles des émigrés. Nous nous empressons de vous faire part qu'un médiocre domaine d'émigré estimé 68,019 Uvres s'est vendu 173,734. Les autres biens continuent à se vendre dans cette proportion. Vive la République/ Vive la Montagne f —Paris, président. Châtelain, Maillot.»

Yl. Cependant la situation n'était guère de nature à justifier cette bruyante satisfaction. Dans une lettre adressée le

222 CHAPITRE LIY.

môme jour au comité de sûreté générale, ChatelaiD avouait que près d'un millier d'habitants de ce district avaient déjà passé dans le comté de Neuchatel. Le district de Baume, faisant part de ses propres alarmes au même comité, lui écrivait, le 21 février, « que pour faire cesser cette inconcevable migration de campagnards, qu'on voyait chaque jour abandonner tous leurs biens par fanatisme, on venait d'établir un double cordon de troupes sur la frontière ; mais que cette mesure n'était pas encore suffisante, et que le gouvernement devait inviter les Suisses à refouler plus loin les prêtres déportés, dont le voisinage et les exhortations portaient, sans doute, tant de malheureux à déserter leur patrie et des propriétés auxquelles ils étaient si attachés. » Le 5 janvier, la Société Montagnarde et populaire du Russey dénonçait Pommerol, du Pissoux, comme se servant journeUement de sa barque pour transporter en Suisse de nouveaux émigrés. Barthélemi Blondeau, condamné par sa suspension à une impuissance qui le torturait, écrivait de son côté au département : « Le retard apporté aux changements à faire dans le district de Saint- Hippolyte et les suspensions toujours existantes, malgré la promesse du représentant, compromettent de plus en plus la sûreté générale. Les émigrations se continuent avec plus d'éclat, on emmène meubles et bétail. L'aristocratie est plus insolente que jamais et les patriotes sont dans la consternation. Tout semble se préparer pour une nouvelle Vendée. On dirait qu'elle n'attend plus pour se former que les ordres d'un chef. »

Le départ de toutes ces pauvres familles tremblantes^ qui, bien loin de songer à attaquer personne, ne pensaient qu'i sauver leur foi, leur liberté et leur vie, en sacrifiant tous leurs autres biens, jetait dans un incroyable effroi tout le camp révolutionnaire. Le 10 mars, l'agent national de Maiche annonce la fuite des deux frères Méloy, des trois frères Berceot, de Maximin Rénier et de Glasson, du Prélot. Aussitôt la panique redouble; le bénédictin Gharlemagne , intrus de Yaucluse , se hâte d'envoyer cette nouvelle au département ; il ajoute que les scélérats lèvent la tète plus que jamais; qu'ils insultent les bons citoyens, et qu'une nouvelle Vendée écla-

l'émigbation. 223

tera avant six semaines. Il finit en réclamant avec instance de la poudre et des armes pour remonter le courage des patriotes. Le district mande, de son côté, que les émigrations continuent; que doua» particuliers du Russey, onze de Char* quemont et sept de Malche , viennent encore de partir avec leurs meubles et leurs bestiaux ; qu'un cordon impénétrable de troupes est de toute nécessité pour intercepter la frontière; qu'il semble que le mouvement insurrectionnel de septembre va recommencer, et qu'il faut en toute hâte augmenter la force armée. Le département, ému à son tour, décide que cette lettre sera communiquée au général Mengaud, commandant de la 6' division, et transmise au proconsul Lejeune. Il écrit en même temps à ce dernier, pour le conjurer d'accélérer son retour à Besançon, parce que la tranquillité publique en dépend. La Société populaire de Besançon, prenant part à l'épouvante universelle, décide, le 28 mars , qu'eUe invitera le général Mengaud à n'envoyer sor la frontière que des bataillons aguerris , et le représentant Lejeune, à parcourir lui-même les districts de Saint- Hippolyte et de Pontarlier, avec le tribunal criminel , pour informer contre tous ceux qui ont prêté les mains aux émigrations.

Le 8 mars, J.-Ign. Perrot, de la Grand'Combe-des-Bois , avait été amené devant le comité révolutionnaire de cette eommune, par plusieurs gardes nationaux de Montbéliardot qui l'avaient vu converser, au bord du Doubs^ pendant quelques instants, avec quatre émigrés, dont l'un paraissait être un prêtre. Les patriotes avaient bien couru pour saisir les émigrés , mais ils étaient arrivés trop tard et n'avaient pu mettre la main que sur l'inoffensif Perrot. Le comité de la Grand'Combe , qui n'était nullement méchant , ne trouvant rien de grave dans le délit du prisonnier, s'était borné à lui infliger une amende de trois livres. — Mais lorsque le district de Saint-Hippolyte apprend ce nouvel incident , il y voit au contraire un fait de la plus haute gravité et sent redoubler toutes ses frayeurs. Des espions plus ou moins mal renseignés l'ont d'ailleurs informé « que le traître Dumouriez et quelques-uns de ses complices promènent leur op-

224 CHiLPITRB LIT.

probre dans les cantons helvétiques où les prêtres réfractaires sont en grand nombre. » Il voit déjà tous les citoyens suspects des frontières en conférence continuelle avec les émigrés, d'une rive à l'autre du Doubs, et combinant une insurrection « qui ne peut certainement pas tarder d'éclater, ditil, à en juger par leur assurance et leurs bravades. » Alors, sans attendre le secours demandé au département ni le retour de Maillot, membre du district, qui inspecte en ce moment même tous les postes placés le long du Doubs y il décide , le 21 et le 23 mars, que Paris, son président, se rendra à Morteau auprès du général Marcus , préposé à la garde générale de la frontière, pour lui exposer le danger que court la liberté et lui demander des renforts. 11 autorise en même temps son commissaire à prendre en route toutes les mesures de sûreté générale que son patriotisme lui suggérera ; enfin il invite toutes les municipalités , tous les comités révolutionnaires de son ressort, à mettre bien vite en réclusion tous les suspects, sans écouter aucune réclamation. Le comité révolutionnaire de Saint-ffippolyte , pour témoigner aussi de sa sollicitude, décide qu'un de ses membres , l'intrépide Bonnot, chef de bataillon de la garde nationale, se rendra avec le commissaire du district auprès du général Marcus.

Le surlendemain , Châtelain , membre du district, reçoit de son collègue Maillot cette lettre peu rassurante : <c J'arrive à Blancheroche et j'apprends que l'individu qui résidait dans ta maison a émigré , la nuit dernière. Les volontaires s'y sont transportés et ont fait quelques avanies. Tant que les postes seront sur le Doubs , l'émigration continuera. On craint pour demain, mais je regarde cela comme rien. Nous avons campé , la nuit dernière , chez ton frère , à la Verrerie. » Cependant des nouvelles plus consolantes ne tardent pas à arriver au district. Le général Mengaud lui écrit de Besançon, le 27 mars : « Le département m'a communiqué une lettre par laquelle vous lui témoignez des inquiétudes sur les mouvements de la canaille émigrée. Le représentant Lejeune va se rendre chez vous. Avec son énergie et son patriotisme , il trouvera sans doute les moyens d'étouffer les factions des malveillants de l'intérieur et d'arrêter les entre-

L'ÉVIQRÀTION. 225

prises des émigrés.... Je n'ai pas besoin de vous dire que la source de tous les maux qu'éprouve le peuple ne provient que des friponneries des gens d'église, qui ne connaissent et ne prêchent d'autre morale que celle contraire aux lois de la nature. C'est à vous, citoyens, c'est aux autorités constituées â arrêter le fanatisme et à atterrer les méchants. Vous me trouverez toujours prêt à arrêter les factieux , les hypocrites et les scélérats qui osent attaquer la liberté du peuple français. Du reste , il ne faut pas s'efK'ayer de la canaille églisière; ils n'ont que des soldats du pape et des excommunications à nous opposer. Des républicains rient de tels soldats. »

Mais quelque encourageantes que fussent les exhortations philosophiques prodiguées par le général Mengaud à défaut de soldats, le district reçut sans doute avec plus de plaisir encore ce simple billet du général Marcus : « 8 avril. — Je m'empresse de vous tirer de l'inquiétude dans laquelle vous êtes plongés. Deux cents hommes doivent partir demain pour le Barboux et le Russey, et sous peu j'irai les disposer de la manière la plus favorable^ pour s'opposer aux intentions des malveillants. »

Marcus, voyant que les habitants continuaient à avoir des barques sur le Doubs , au mépris de l'arrêté du 26 février 1793 qui en proscrivait l'usage . dénonça cette infraction au département, qui ordonna de nouveau, le 14 avril 1794, la suppression de toutes les barques.

Cependant toutes ces précautions et tous ces soldats n'empêchèrent pas les émigrations de continuer. L'adoucissement seul de la persécution aurait pu y mettre un terme; et la persécution, s'aggravant au contraire de jour en jour, ne taisait que donner une nouvelle énergie au désespoir. Le 3 avril , la municipalité de Maîche annonça au district que Cartier et sa fille , des Romboz , étaient encore parvenus à franchir la frontière, en abandonnant des biens sur lesquels elle allait mettre les scellés. Paris , président du district en mission, écrivit du Russey, le 13 avril : k Aussitôt arrivé ici, j'ai appris qu'une famille entière venait d'émigrer, la nuit dernière; les Filsjean, des Monnots, les Bouhélier, de la

226 CHiLPITRB UT.

Lavotte, sont partis à peu près au même moment. Nous posons les guérites sur les frontières. »

A force de multiplier les mesures , on finit par obtenir quelques résultats. Un dépôt d'efiets cachés par les émigrés fut découvert dans les cavernes du bois de la Rochon , près de Maiche, et le district donna ordre à la municipalité d'en faire l'inventaire, pour les vendre au profit de la république. Conformément à la loi , les auteurs de cette découverte, J.-Léonard Ducreux, J.-Jos. Paradis, Vict. Bouveret et Alexis Bole, de Maîche , reçurent à titre de récompense la somme de 90 livres , formant le dixième du prix de leur capture.

Dans la nuit du 19 avril, une barque , détachée du rivage suisse et conduite par trois émigrés y vint aborder entre le moulin et la verrerie de la Grand'Gombe-des-Bois. Une jeune fille se disposait à y monter^ lorsque les gardes nationaux et les volontaires, en embuscade à la verrerie, accoururent et forcèrent les trois rameurs à reprendre le large avant d'avoir pu embarquer la jeune fille. Celle-ci fut prise, débarrassée de son modeste paquet , qui ne contenait qu'un peu de linge et quelques livres de dévotion , emmenée au corps de garde, puis transférée à Maiche par Jos. Laville, patriote de Froidevaux, et Nie. Eton, volontaire du 7* bataillon de la Côte-d'Or. Conduite chez Ducreux, agent national de la commune, et interrogée par le juge de paix Parent, elle répondit qu'elle était J"»'-Florentine Poyard, cultivatrice, âgée de vingt-trois ans , demeurant avec sa famille au hameau des Guerrittes, sur le territoire du Luhier, et qu'au moment de son arrestation elle se disposait à émigrer. Le juge de paix lui ayant demandé si elle n'avait pas été détenue à Maiche, au mois d'octobre précédent, pends^nt que le tribunal révolutionnaire y siégeait, elle répondit qu'elle avait été effectivement en prison durant un mois , en quatité de fanatique, mais (pi'elle avait été renvoyée absoute par le tribunal^ parce qu'il ne s'était élevé aucune charge contre elle. Le juge de paix déclara «que la prévenue étant véhémentement suspecte d'avoir voulu émigrer, d'après son propre aveu, elle serait traduite au district deSaint-Hippolyte. » Pendant que

1*ÉM1GRATI0N. 227

celui-ci procédait à un nouvel interrogatoire de la prisonnière, le comité révolutionnaire du Luhier, informé de cette arrestation, s'empressa de décider que tous les membres et les serviteurs de la famille Poyard seraient désarmés, qu'ils resteraient en réclusion dan s leur domicile et seraient gardés à leurs frais par deux fusiliers, afin de prévenir toute démarche, correspondance ou soustraction d'effets préjudiciable à la république.

Une lettre adressée, vers cette époque, par le procureur syndic de Baume^ au lieutenant de gendarmerie Arbey, contieut les curieux détails qui suivent : « On m'a assuré que de temps en temps et habituellement, des émigrés des districts d'Omans et de Saint-Hippolyte rentraient en France et s'en retournaient. Ils reviennent cinq ou six à la fois, bien armés, ne voyageant que la nuit et se tenant pendant le jour dans les forêts. Ils se jettent dans des métairies ou dans des bois voisins de leurs anciennes demeures et envoient chercher leurs parents et amis par des affidés. Là on vient les voir, leur apporter des secours, leur donner des nouvelles du IMtf s et recevoir celles de la Suisse , après quoi les émigrés s'en retournent. On pense que ces émigrés sont de ces campagnards qui émigrèrent lors de la Vendée de l'an dernier, n serait bien à propos qu'on fit des patrouilles la nuit dans ces passages. Mais il serait dangereux de faire connaître à des gardes nationaux un service dont tout le mérite est d'être fait en secret. »

Les perquisitions n'étaient pas ménagées dans les maisons soupçonnées de receler les proscrits. Elles ne réussissaient gnère; mais le zèle des jacobins y trouvait quelquefois de précieuses compensations. C'est ainsi que, toutes les autorités et les troupes du Kussey exécutant, le 11 juillet, sous la direction de Jousserandot, commissaire de Lejeune, une visite domiciliaire générale dans les maisons du Russey et de la Grand'Combe-des-Bois soupçonnées de receler deux émigrés du Russey , J"«-Josephe-Euphrosine Monnot et son frère Aimable-Théophile , ou quelques-uns de leurs effets, on ne trouva rien de ce qu'on cherchait^ mais on découvrit chez Q.^os. Etevenard-Pierroutot, les Confidences de piété,

de l'abbé Receveur; chez Cl.-F. Monnot, du hameau des Butiques, les Jureurs confondus^ et une liasse de papiers fatior tiques; chezCl.-Jos.-Bonif. Renaud, deux brefs du pape, huit portraits de la famille Capet , du plomb, de la poudre ; et enfin chez P.-B'* Caille et P.-B*« Filsjean , également désarmés comme suspects , des armes, de la poudre et des balles.

Rentré à Besançon après sa tournée d'inspection dans les districts , le proconsul Lejeune prit , le 27 juin , un an^ëté portant « que la 6* division de l'armée du Rhin était dans un dénuement absolu de troupes pour garder les frontières ; que les exportations de numéraire s'y multipliaient à l'excès; que le passage des bestiaux se continuait et que des fraudes de toute espèce se commettaient journellement ; qu'en conséquence, il serait formé dix compagnies de fusiliers, parmi les gardes nationaux du Doubs et du Jura qui n'étaient pas occupés à la culture des terres ; que ces compagnies, composées seulement d'hommes connus par leur civisme , seraient soldées comme les autres troupes de la répubUque, et que le général de la 6* division donnerait les ordres les plus prompts pour l'organisation de ces compagnies. » C'était la réalisation du rêve des clubistes. Leur dévouement allait enfin être régulièrement payé par la nation , sans préjudice des bénéfices éventuels de la dénonciation, de la saisie et de l'échafaud. Chazerand, agent national de la commune de Besançon, découvrit dans l'arrêté du proconsul une ressource d'un tout autre genre, mais non moins utile. Il écrivit le 47 juillet au comité révolutionnaire : « Je vous envoie copie d'un arrêté du représentant Lejeune, que le général Aubugeois m'a fait passer. Je vous prie de medésigner aujourd'hui ou demain ceux de nos concitoyens qui vous paraîtront dans le cas de partir. Ce serait peut-être l'occasion de nous débarrasser d'un certain nombre de muscadins inutiles ici, où ils se font souvent remplacer pour le service, et qu'on forcerait bien à se rendre utiles aux frontières, sous la surveillance des bons citoyens, » Mais le district de Pontarlier avait compris du premier coup l'inanité des mesures imaginées par le proconsul : « Nous n'apercevons pas , lui écrivait-il le 4 juillet, la

l'iUlGRATION. 229

possibilité de pouvoir compléter ces huit compagnies. Le nombre de ceux sur lesquels on peut compter n'est pas très multiplié, et tu conçois qu'il ne serait pas très prudent de donner aux loups la garde de la bergerie, d

VIL Le 9 juillet 1794, le département dressa la seconde liste générale des émigrés du Doubs. La première, publiée le 30 octobre 1793, contenait 678 noms. La suivante, publiée huit mois après, n'en comptait pas moins de 973, ce qui portait déjà à i ,651 le nombre des exilés du département. Il est vrai que sur la nouvelle liste^ comme sur la précédente, figuraient un grand nombre d'ecclésiastiques qui ne s'y trouvaient inscrits que par suite de la monstniease égaUté de traitement établie, après coup ^ entre ceux qui avaient quitté le sol de la patrie au mépris des prescriptions légales^ et ceux qui ne s'en étaient arrachés que pour obéir à la loi.

Les nouveaux proscrits se partageaient ainsi entre les différentes classes de la société :

Clergé 276

Noblesse 13

Peuple 685

Des 275 ecclésiastiques, il n'y en avait pas plus de 30 qui eussent devancé leur expulsion légale. Tous les autres étaient partis avec des passe-ports de déportation parfaitement en règle, et un très grand nombre se trouvaient même inscrits avec leur titre de déportés sur une liste destinée surtout, il ne faut pas l'oublier, à signaler à la vigilance fiscale et révolutionnaire les proscrits de toute sorte, dont les biens meubles et immeubles étaient confisqués au profit de la république.

La noblesse, comme on le voit, ne se trouvait plus mentionnée que pour mémoire. Encore, parmi les treize noms qu'elle avait fournis à cette nouvelle liste, la plupart appar-

aient à des personnes émigrées depuis longtemps et

'ses par oubli sur la liste précédente. On y remarquait seul officier, un membre du parlement, sept nobles sans

ctions et trois dames , y compris la duchesse de Lorges ; a, par une véritable plaisanterie révolutionnaire, la liste

230 CHAPITBB LIT.

était close par le nom du prince de Wurtemberg, à cause du comté de Montbéliard qu'on lui avait pris(f).

Les exilés du peuple se partageaient entre les diverses catégories suivantes.

Cultivateurs 400

Artisans et domestiques 75

Réquisitionnaires et soldats .... 44

Professions libérales 40

Femmes et filles 156

Cette fois, c'était l'humble et religieuse population des campagnes qui avait fait tous les frais de la liste de proscription. En effet, non-seulement les cultivateurs, les artisans et les domestiques, mais encore les réquisitionnaires et presque toutes les femmes appartenaient à cette classe si paisible et si respectable. La commune de Charquemont avait fourni, à elle seule, 129 de ces intéressantes victimes, les Fontenelles, 48, les deux Plaimbois, 39, Flangebouche, 38, Bonnétage, 28, Guyans-Vennes, 25, Longemaison, 20. Les autres paroisses les plus décimées étaient Frambouhans, la Grand'Combe-des-Bois, les Ecorces, le Bélieu, Charmauvillers, Maiche et le Russey. Ces communes étaient presque toutes situées sur la lisière même de la Suisse, et il est à présumer que beaucoup d'autres les eussent imitées, si leur éloignement de la frontière n'eût pas multiplié pour les émigrants les difficultés et les dangers. On remarque dans la liste jusqu'à des enfants au berceau, comme s'ils avaient pu être coupables entre les bras de leur mère ou laisser à la république quelque lambeau à dévorer. Les réquisitionnaires fugitifs appartenaient principalement aux communes de Charquemont, des Bassots, d'Oye et de Derrière-le-Mont ; ils paraissent avoir concerté leur fuite et gagné ensemble la frontière. Le jeune Carisey, de Besançon, déjà incorporé à Tarmée du Rhin, traversa courageusement ce fleuve à la nage pour passer à l'étranger. Parmi toutes ces nombreuses recrues fournies à l'émigration par

(i) Voir, à la fin du volume, le document no XXIX, Liste det émigrés (laïques) du Doubs, publiée le 9 juillet 1794 (91 messidor an ii).

l'émigration. 231

la persécution religieuse, c'est tout au plus si Tarmée de Condé trouva une cinquantaine de conscrits à embaucher. Les passions royalistes faisaient complètement défaut à cette multitude paisible, qui n'avait jamais rien demandé que de pouvoir adorer son Dieu en liberté.

VIIÏ. La chute de Robespierre n'ayant d'abord fait que substituer à son parti une faction un peu plus impie et tout aussi sanguinaire, ne changea rien au cours de l'émigration populaire et religieuse du Doubs^ dans les seules communes oà elle fût possible, c'est-à-dire dans le voisinage de la Suisse. Six jours après le 9 thermidor, le 2 août 1794, le district de Saint-Hippolyte écrivait aux adjudants généraux envoyés à Maicbe pour organiser les gardes-frontières : « Nous apprenons que l'émigration s'opère chaque jour dans les montagnes ; qu'un grand nombre d'individus , égarés par la terreur, se disposent encore à émigrer. Nous vous conjurons de prendre les mesures les plus prudentes à cet égard, de rappeler le peuple à ses vrais devoirs, de lui faire envisager son malheur dans l'émigration, de lui faire enteadre que la Terreur n'est point à l'ordre du jour pour lui, mais pour les intrigants, les factieux, les agitateurs. Nous réclamons, pour travailler dans nos bureaux , le citoyen Théophile Jeanmonnot, ex-prètre, aujourd'hui en commission àBIamont , et indiqué pour faire nombre dans les compagnies que vous allez organiser »

De son côté, le district de Pontarlier écrivait circulairement, le 16 août, aux municipalités, aux comités révolutionnaires, aux gendarmes, aux préposés des douanes, aux juges de paix et aux Sociétés populaires de son ressort : tt Nous sommes informés que les émigrations se renouvellent dans certains points de ce district ; que dans d'autres, les émigrés trouvent une faciUté singulière à rentrer. Ces abus, infiniment dangereux, font présumer l'insouciance des autorités. L'inaction ou la complaisance sont en ce moment des crimes de lèse-nation. Nous vous informons que nous aurons, jour pour jour, les noms des hommes ^e service dans la garde nationale de chaque commune, et nous vous prévenons que la rentrée ou la sortie des ennemis du peuple re-

2» aUPITU LIT.

tombera sur ceux qui n'auront pas, au risque de leur vie, employé tous les moyens pour les réprimer. Nous tous prévenons que les municipalités et autres autorités dont la surveillance se trouvera le plus légèrement en défaut, supporteront le poids de cette responsabilité terrible dont on parait se jouer impunément. C'est spécialement à vous que nous nous adressons, membres des autorités constituées dont l'indolence ou la perfidie provoquent nos reproches : nous saurons vous démêler dans la foule, nous saurons vous arracher le masque dont vous vous couvrez. — A. Gros, Michaud, Tavemier, Simonin, Falconnet^ Glaudet^ B. Pecclet, Gallet, Parod. »

Les administrateurs jacobins de Saint-Hippolyte ne voulurent pas se laisser distancer par l'éloquence de leurs émules de Pontarlier, et le 20 août, ils adressèrent la proclamation suivante à toutes les communes, avec ordre d'en faire la lecture publique dans les temples de la Raison : « Citoyens, les ennemis de la république se répandent sans cesse parmi vous sous le masque du patriotisme. Les uns vous alarment sur vos subsistances; l'hypocrisie, au nom d'une religion qu'elle méconnaît, souffle parmi vous le germe de la division, aiguise les poignards du fanatisme. Ces infâmes projets pourraient-ils trouver parmi vous des hommes assez peu éclairés sur leurs vrais intérêts pour leur servir de soutien. Depuis longtemps les émigrations se multiplient dans ce district. C'est aux bons citoyens à rassurer ceux de leurs frères que la crainte ou la superstition engage à quitter une patrie pour laquelle leurs parents et leurs amis versent leur sang. C'est à vous, citoyens, que la garde de nos frontières est momentanément confiée. Pourriez-vous abuser de cette confiance? D'ailleurs votre intérêt se trouve dans l'exacte vigilance. C'est parce qu'on a laissé rentrer des prêtres réfractaires et des émigrés, que tant de bons cultivateurs ont émigré eux-mêmes. C'est parce que les magistrats du peuple ont eu trop d'insouciance et de mollesse. Que chacun soit donc à son poste. Que nos frères qui sont placés sur les frontières, redoublent d'activité et de vigilance ; qu'ils comprennent que la facilité de l'émigration détruit les

l'ÉHIGRATION. 233

bmilles, ruine les fortunes, amène la disette des denrées et des bestiaux ; qu'ils pensent que cette facilité d'émigration doit nécessairement faire suspecter leur civisme, et qu'ils seraient notés d'infamie si les émigrés rentraient encore, ou si les émigrations, déjà tant multipliées , continuaient. Que les noms de ceux qui ont été ou seraient assez lâches pour quitter leur poste soient à jamais exécrés. Que les bons citoyens nous les fassent connaître, afin qu'ils soient reconnus pour des traîtres et des ennemis de la république. »

Toute cette éloquence incandescente n'aboutit absolument i rien, et les émigrations continuèrent comme auparavant. L'agent national de la Grand'Combe-des-Bois écrivait, le M août, pour expliquer rimpuissance des autorités locales à cet égard : « Les personnes qui se proposent d'émigrer se comportent de telle manière qu'il n'est pas possible de s'en apercevoir et d'y mettre obstacle. Ces sortes de personnes fout paraître le plus grand attachement à la répubUque avant départir. Les Filsjean, d'une métairie du Russey, en sont un exemple bien connu. Ils sont allés à la charrue et ont semé leurs champs le jour même qu'ils ont émigré ; on m'a même dit qu'ils étaient allés dans la journée payer leurs imporilions ; j'en citerais bien d'autres. »

Le 29 août, le district de Saint-Hippolyte reçut d'un adjudant général de la garde nationale en service sur la frontière, une lettre annonçant que dans la nuit du 26 au 27, il s'était fait un rassemblement d'environ quatre-vingts émigrés, au mépris de l'arrêté pris par le conseil d'Etat de Neucbatel pour leur expulsion générale ; qu'ils étaient rentrés en armes sur le sol français pour faciliter l'émigration de trois on quatre familles considérables de Charquemont et du Russey, entre autres celles de Jac.-Ign.-Hyacinthe Maillot, des Prés-Lavaux, et de Hugues-Jos. Mougin, du Pré-Roussel, et qu'en repartant avec les nouveaux fugitifs, ils avaient enlevé huit boeufs et plusieurs ballots d'effets ; mais que les autorités suisses s'étaient saisies de ces bœufs, ainsi que de buit antres appartenant au nommé Etevenard, et déjà enlevés par une autre bande d'émigrés, dans une nuit précédente; enfin qu'une partie des brigands, auteurs de ces at-

tentais, avaient été mis en arrestation à la Cbaux-de- Fond.

Le district décida, en conséquence, que deux de ses membres , les citoyens Callier et Libre (ci-devant Roy) , se rendraient sur-le-champ auprès du gouvernement de Neu* chatel , d'abord pour l'inviter à exécuter plus sérieusement l'arrêté qu'il avait pris le 21 août contre les émigrés, ensuite pour réclamer les seize bœufs enlevés, et enfin pour solliciter la remise des voleurs entre les mains des autorités françaises, qui sauraient bien les punir convenablement. Ils devaient en même temps témoigner au conseil neucbatelois toute la satisfaction qu'avait fait naître l'arrestation des émigrés et de leur bétail , et combien cette démarcbe prouvait de sa part le désir d'entretenir la bonne harmonie entre les deux Etats. Les deux commissaires arrivèrent le 2 septembre àNeuchatel. Le conseil d'Etat, après les avoir entendus, déclara qu'il avait des informations à prendre, avant de pouvoir leur donner réponse, et les ajourna au lendemain. Il leur répondit alors que les émigrés impliqués dans cette affaire avaient déjà exécuté Tordre qui leur avait été intimé d'évacuer le canton ; que , quant au bétail enlevé , le conseil d'Etat, ayant égard aux violences et voies de fait qui, d'après les allégations des deux délégués français, en avaient accompagné l'enlèvement , ce bétail serait mis à leur disposition pour être ramené en France, et que les ordres nécessaires allaient être immédiatement transmis à la Ghaux-de>Fond.

A la suite de cet incident , le district de Saint-Hippolyte envoya à Besançon deux autres de ses membres, les avocats Prat et Alexis Marchand , pour réclamer auprès du général de division l'envoi d'un bataillon au moins pour garder les frontières. « Nos délégués, lui écrivaient-ils , t'expliqueront que le service fait par les gardes nationales du pays devient non-seulement nul, mais dang;ereux. Nous avons déjà sollicité des troupes auprès du comité du salut pubUc ; mais les réponses tardent singulièrement à venir. »

Huit jours après, le district écrivit encore au département que les émigrations ne discontinuaient pas, et qu'il était indispensable de distribuer un bataillon de soldats aguerris

L'ÉMIGRATIOK. 235

dans les cantons du Russey, Maîche , VaCticluse, Indevillers et Saînt-Hippolyte.

Pendant ce temps-là, le juge Violand, devenu procureursyndic ou agent national de ce district, s'adressait de tous les côtés à la fois pour obtenir l'expulsion prompte et complète des émigrés restés en Suisse près des frontières. « Sans réloignement de ces scélérats, écrivait-il, nous ne pourrons jamais compter sur la tranquillité complète de ce district, et les émigrations ne cesseront pas. j) 11 ajoutait peu de foi à l'arrêté d'expulsion rapporté de Neuchatel par les commissaires du district, et il manda au comité de salut public de la Convention qu'il fallait faire prendre, de gré ou de force, un parti décisif et sérieux au gouvernement neuchatelois. Il ouvrit en même temps une con^espondance directe avec Barthélémy, ambassadeur de la République française en Suisse, pour l'engager à surveiller de près l'exécution des mesures apparentes prises par les autorités neuchateloises contre les émigrés. « Si les Suisses ne les protégeaient pas, lui écrivait-il le 28 août, ceux-ci pourraient-ils faire, comme on vient d'en avoir l'exemple, des rassemblements de quatrevingts personnes armées ? L'harmonie et le bon voisinage font nécessairement au gouvernement de Neuchatel un devoir de chasser ces traîtres et ces brigands. C'est à toi, citoyen, que je m'adresse, pour faire respecter la République française par ce gouvernement et pour lui faire prendre et exécuter promptement des mesures qui nous mettent à l'abri de tant d'attentats. »

Barthélémy était en ce moment à Bade ; la lettre de Violand lui parvint le 10 septembre, et il répondit aussitôt : « Je ne perds pas un instant pour écrire à Neuchatel sur le contenu de ta lettre , qui est très importante ; j'en fais aussi mention à Berne. L'audace des émigrés m'étonne d'autant plus, que Neuchatel et Berne sont fort occupés de chasser ces vagabonds. Mais ce qui m'étonne bien davantage , c'est qu'on t'ait parlé d'un rassemblement d'émigrés armés au nombrede quatre-vingts. Je t'avoue que je suis singulièrement porté à douter de la vérité de cette assertion. »

Le gouvernement de Neuchatel se conduisit avec son obsé-

quiosité ordinaire 'envers ses redoutables voisins. M. de Sandoz de Travers , président de la commission secrète du gouvernement, répondit, le 15 septembre, à l'ambassadeur français, que les plaintes dont il s'était fait l'interprète avaient causé au conseil autant de peine que de surprise, et qu'il était déjà à la recherche des désordres dénoncés. Il rappelait ensuite avec complaisance toutes les satisfactions qu'il venait de donner aux délégués du district de Saint- Hippolyte, et priait, en terminant, 5on fi^xce/Zenc^ sans-culotte, de voir dans cette manière d'agir l'intention la mieux prouvée de maintenir le bon voisinage.

Cependant toutes ces concessions et ces protestations ne satisfaisaient pas encore les jacobins ; une défiance instinctive leur faisait suspecter les véritables intentions des Suisses, et ils accusaient à la fois le peuple et les autorités de ce pays. Un clubiste français nommé Lacroix, résidant à la Chaux-de-Fond , écrivit à ses frères et amis de Besançon de porter toute leur attention sur le gouvernement de Neuchatel. « Au nombre des sept chefs de famille, ajoutait-il, qui viennent encore de déserter le territoire de la république, avec femmes, enfants et troupeaux , se trouvait le ci-devant maire de Maiche, qui, descendu dans une auberge à la Chaux-de-Fond, n'a pas étalé moins de cinq cents louis. Ces malheureuses victimes du fanatisme et peut-être du robespierrisme sont favorisées , accueillies et accompagnées par les suppôts de la très puante aristocratie neuchateloise. Ce gouvernement est le plus traître et le plus perfide. Leurs seigneuries font publier dans les églises l'expulsion des émigrés ; mais ces ordres restent sans exécution. Ces émigrés sont visiblement protégés par les peuples qui habitent ces montagnes, qui se les donnent astucieusement pour ouvriers ou pour pensionnaires. Pour éluder cette futile injonction, ils passent alternativement d'un village à l'autre. »

L'administration terroriste de Pontarlier, informée sans doute des mêmes circonstances, en ayant fait part à l'ambassadeur Barthélémy, ce diplomate répondit le 10 octobre à Parrod : « Je donne la chasse sans relâche aux émigrés. Les cantons protestants en font, en général, bonne justice.

L*ÉMIGRATIOIf. 237

U en serait de même des cantons catholiques^ s'ils n'étaient pas, au moins quelques-uns d'entre eux, beaucoup trop inflaencés par les prêtres. »

Cependant la situation ne s'améliorait nullement dans le district de Saint-Hippolyte ; et les soldats tant de fois demandés n'arrivant pas, on se résigna à recourir à un autre expédient. Â la séance du 27 septembre 1794, un membre de l'administration représenta (( que le fanatisme était la seule cause des émigrations qui désolaient les montagnes de ce district ; qu'une partie des habitants regrettaient leurs anciens prêtres, et qu'une autre partie tremblait pour les siens soi-disant constitutionnels ; que ces prêtres, en s'attachant toujours à égarer les riches propriétaires plutôt que de pauvres sans-culottes, faisaient bien voir, par cette conduite infâme, que l'intérêt était le premier mobile de leur religion ; que le seul moyen d'empêcher les émigrations était de garnir les frontières de troupes sûres, et qu'à défaut de toute autre, il y avait lieu de faire une adresse à la municipaUté de Besançon, pour l'inviter à envoyer sur les frontières les citoyens les moins occupés de sa commune, des sansculottes solides et instruits, qui rendraient le double service de bien garder les frontières et d'éclairer les peuples. » Cette proposition fut adoptée avec enthousiasme^ mais elle resta encore sans résultat.

Dans le cours de septembre eut lieu une arrestation que le district de Saint-Hippolyte s'empressa d'annoncer en ces ternies à la Vedette : « Le courageux et intrépide Blessemaille, officier municipal au Barboux, étant couché dans une ferme isolée et ayant entendu du bruit à la fenêtre de sa chambre, se leva, ouvrit sa fenêtre et aperçut un inconnu sans cocarde. Il sortit, marcha à lui, et l'ayant abordé, il lui demanda son passe-port. L'inconnu, qui avait déjà demandé le chemin du Russey, répondit qu'il n'avait aucun papier sur lui. Alors Blessemaille le saisit au collet et voulut le forcer d'entrer dans sa maison, le supposant émigré. L'individu, reconnu pour tel depuis et nommé Châtelain, lui lança de vigoureux coups de poing sur les yeux et sur l'estomac. Après un débat de dix minutes, Blessemaille tomba sous

238 CHAPITRE LIY.

Châtelain; mais par un effort extraordinaire il reprit le dessus. L'émigré, se voyant étouffé dans les bras de Blessemaille, dont il ne pouvait se débarrasser, jeta un cri, en répétant ces mots : A moi, Xavier I Arrive sur ces entrefaites un voisin de Blessemaille qui aperçoit du monde et entend rater une armeàfeu, à quelque distancedes deux combattants. Nul doute que ce ne fût encore un émigré et camarade de Châtelain. Mais ce brigand prit la fuite et laissa Châtelain au pouvoir de Blessemaille, et de son voisin, qui le garrottèrent et le firent conduire à notre administration. Envoyé à Besançon, il a dû y être exécuté^ s'il n'est encore dans les prisons. » « Le département, ajoute la Vedette, vient d'accorder au prévenu six décades pour justifier de sa résidence. Ce délai expiré, on s'occupera de son affaire. Plusieurs personnes nous ont assuré que le fils de Blessemaille fouillait les poches de l'émigré, pendant que son père le tenait terrassé sous lui^ et que cet enfant a remis plusieurs papiers essentiels qu'il avait retirés des poches de Châtelain. Le père et le fils méritent les plus grands éloges. » Le délai accordé au prisonnier le sauva. Peu de jours après, quelques jacobins répandirent le bruit qu'une troupe d'émigrés venait de faire une nouvelle incursion sur le teiTitoire, pour voler leurs effets et commettre d'autres crimes. Bavoux, nouvel agent national du district, s'empressa d'écrire aux municipalités des douze communes les plus rapprochées de la frontière, pour leur demander le nombre de ces scélérats, la route qu'ils avaient prise, la complicité qu'ils avaient rencontrée et les poursuites dont ils avaient déjà dû être l'objet. Un seul mot suffit au sans-culotte Farine, de Damprichard, chef de légion de la garde nationale, pour répondre à toutes ces questions ; c'est que cette prétendue invasion n'avait pas ombre de réalité. Le proconsul Pelletier, successeur de Lejeune, à qui Bavoux avait déjà fait part des mesures qu'il venait de prendre, le félicita de son zèle, ea lui recommandant de redoubler de vigilance et de ne calculer ni fatigues ni dangers pour combattre les malveillants. n offrit même de se rendre en personne à Saint^-Hippolyte, pour prendre des mesures vigoureuses, si les circonstances le réclamaient.

L*lftlfIGRlTION. 239

Il y a une grande et sensible leçon dans le tableau de cette administration constamment partagée entre la terreur qu'elle veut inspirer et celle dont elle est frappée elle-même, tremblant devant rombre même de ses victimes qui s'enfuient^ exaspérée de voir les populations faire le vide autour d'elle, et prenant, pour les retenir, des mesures de colère qui ne font que rendre la fuite plus générale. Rien ne peint mieux la position misérable, les perpétuelles agitations et les perpétuelles alarmes d'une autorité mal assise et fondée uniquement sur la compression.

IX. Le 15 novembres 794, la Convention, cédant à Ténergie du sentiment public, commença à adoucir un peu la sauvage législation contre les émigrés. Si elle n'apporta encore aucane atténuation directe à la cruelle situation de ces proscrits, elle abolit au moins la peine de mort contre les personnes convaincues de les avoir recelés sciemment ou d'avoir favorisé leur rentrée , et elle réduisit la peine de ces deux délits à qnatre années de fers. Ce fut tout ce que l'humanité put arracher en ce moment à la trop fameuse assemblée. Mais on sentait généralement que la Convention, sincèrement occupée en ce moment à réparer les fautes où l'avait entraînée la tyrannie des clubs, ne pourrait pas s'en tenir là. Les émigrés surtout, qui aimaient à voir se lever pour leur patrie l'aurore d'un jour meilleur, faisaient éclater leurs espérances et se mettaient en mouvement, comme à la veille d'un retour général. Leurs correspondances avec l'intérieur devenaient plus actives, leurs incursions en France plus téméraires. Le district de Baume, inquiet de tous ces symptômes, obtint du représentant Sevestre, en mission dans le Doubs, Tautorisation d'envoyer à Berne un émissaire secret, intelligent et sûr, pour étudier les démarches de l'émigration ; et le 15 décembre, il chargea deux de ses membres, Jeanmaire ei Morizoty de cette mission délicate.

Vers le même temps, une lettre d'émigré, transportée avec trop peu de précaution, tomba entre les mains du district de Saint^Hippolyte. Il y était dit que la réponse devait 6tre déposée à la Rasse, hameau de Charquemont, chez le citoyen Rondot. Le district arrêta, en conséquence, que Re-

naud et Billey se transporteraient sur-le-champ dans la maison indiquée et y feraient toutes les perquisitions propres à faire découvrir s'il n'y existait pas un dépôt de correspondances avec les émigrés.

Le 29 novembre, le comité révolutionnaire de Pontarlier prévint celui d'Ornans qu'un ou plusieurs émigrés avaient dû rentrer clandestinement au moulin du VemoiSj à Flangebouche. Le comité d'Ornans envoya donc trois de ses membres^ Grandjean , président, Amiot et Béliard, pour y faire une visite domiciliaire dans la nuit du i*' au 2 décembre. Arrivés à onze heures du soir, les commissaires n'obtinrent qu'avec beaucoup de peine qu'on leur ouvrit la porte, et aussitôt qu'ils entrèrent, on se précipita sur la chandelle pour Téteindre. Grandjean , ayant entendu du bruit dans la grange, y courut, le sabre à la main , et se trouva en face d'un homme qui lui tira un coup de pistolet. Le chef des jacobins avait eu seulement son habit traversé par une chevrotine ; il riposta à coups de sabre, et son antagoniste, se voyant seul contre trois, prit le parti de fuir du côté des bois, où il devint impossible de le rejoindre. Les délégués du comité, soupçonnant que cet inconnu était P.- Ant. Gauthier, propriétaire du moulin, réfugié en Suisse à la suite de l'insurrection de septembre 1793, lancèrent un mandat d'amener contre sa mère, Catherine Pourcelot, veuve Gauthier, et contre sa femme, Marie-Jos. Gaiffe, sous la prévention d'avoir recelé un émigré. En dépit de toutes leurs dénégations, ces deux femmes furent incarcérées pour être traduites au tribunal criminel.

Tous ces mouvements des émigrés, bientôt connus à Paris par les plaintes des autorités de PontarUer et de Saint- Hippolyte, émurent un peu la faction nouvellement arrivée an pouvoir; et, le 25 décembre 4794, le gouvernement adressa, avec un éclat calculé, la lettre suivante à son ambassadeur en Suisse : <( Nous sommes instruits que les prêtres émigrés et les prêtres déportés affectent de répandre qu'ils sont à la veille de rentrer en France, et qu'ils sont parvenus à donner de la consistance à cette étrange assertion. Nous ne pouvons attribuer qu'à ces faux bruits la facilité avec laquelle les

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cantons catholiques paraissent les tolérer sur leur territoire. D en résulte que ces hommes se trouvent à portée d'intriguer dans les départements limitrophes et d'y préparer des désordres et des malheurs. Nous te chargeons de déclarer à tons les cantons que les émigrés, justement couverts de Texécration et du mépris de toute l'Europe^ ne cesseront jamais d'être regardés par la nation française comme des traîtres, et que sa juste vengeance les poursuivra partout où elle pourra les atteindre. Nous ne doutons pas que cette déclaration ne suffise pour déterminer un gouvernement qui nous a donné tant de preuves de sa loyauté, de sa franchise et de sa bonne amitié, pour le déterminer à se débarrasser de cette horde impure, qui ne respire que les désordres et les crimes, et qui n'userait de l'hospitaUté d'un peuple généreux ^eponr allumer dans son sein les divisions et les déchirements, et se venger ainsi de l'attachement invariable qu'il a témoigné au peuple français. — Les membres du comité de saint public, Cambacérès, Richard, Boissy, Merlin (de Douai), J.-F.-B. Delmas, L.-B. Guyton. »

Hais comment le gouvernement conventionnel aurait-il pu obtenir de ses voisins une vigilance et un concours qui lui étaient refusés par ses propres sujets? En effet, Mercier, membre du district de Saint-Hippolyte, envoyé, le iO décembre, en commission dans les cantons frontières de Maîche et du Russey « pour y visiter les postes occupés par la garde nationale et les volontaires, reconnaître de quelle manière le service y était fait, découvrir les passages par lesquels les émigrés rentraient en France, et les persoimes capables de les receler, » rendant compte de sa tournée, le 7 janvier 4794, déclara qu'il avait trouvé le service de garde fait avec la plus grande négligence dans les postes occupés par la garde nationale, a Des factionnaires nulle part, ajoutait-il, mais partout les gardes couchés sur les Gis de camp et prétendant qu'ils tombaient de fatigue. Après avoir visité différents postes dans la journée, j'y suis retourné à minuit^ pour m'assurer si les émigrés ne pouvaient pas échapper à leur surveillance. J'ai passé deux fois devant le poste de Blancheroche avec deux hommes, sans qu'on

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nous ait aperçus; et étant entré au corps de garde , j'ai reproché au capitaine sa coupable négligence. Quant aux passages des émigrés , j'ai trouvé un sentier vis-à-vis le moulin de chez F... (nom illisible) ; il va aboutir au bord do Doubs et se perd dans les rochers. Il y a heu de croire que les émigrés sortent et rentrent par ce point; mais il est impossible d'y établir un corps de garde, car il n'y a que des rochers affreux et presque inaccessibles. Cette entrée ne peut être surveillée que du haut des côtes. Plus bas que le moulin de la Grand'Gombe-des-Bois, vis-i-vis le moulin suisse de chez Robert, j'ai vu encore un sentier très marqué dans la neige, au point où aborde la barque. Les émigrés passent aussi dans cet endroit, même avec du bétail et des grains ; on dit même qu'ils y séjournent ; et , en y passant^ j'ai aperçu à ce moulin une vingtaine de personnes qui m'observaient. C'est là que, le 9 de ce mois (29 décembre), vers les quatre heures du soir, cinq émigrés ont passé, avec la barque du moulin, et après avoir désarmé un vieillard de Rosières qui faisait la patrouille du poste des Gouttes, se sont dirigés on ne sait de quel côté. Le même jour, étant moi-même au Luhier, j'ai appris que, la veille, des émigrés étaient rentrés an nombre de dix-huit, qu'ils avaient été poursuivis par la garde nationale du côté de Plaimbois et de Mont-de-Laval, et avaient reçu deux décharges de fusils sans en être atteints. Comme les patriotes soupçonnaient ces émigrés d'être encore à Laval, chez leurs parents ou dans d'autres maisons suspectes, je m'y fis accompagner par Augustin Boillon, chef de bataillon et par huit autres gardes nationaux du Luhier et de Bonnétage, et nous fîmes les recherches les plus minutieuses chez J.-Ign. Boillon, Jac.-Ant. Boillon, J.-Et. Perrin, F.-X. Boillon, J.-B. Boillon, Basile et Benjamin Perrin, sans pouvoir rien découvrir. »

X. Les mesures prises par le délégué du district ne laissèrent pas de gêner sensiblement les émigrés ; mais la nécessité était quelquefois plus forte que tous les dangers. Mercier, agent national de la Grand'Gombe-des-Bois, écrivait, le 22 décembre, à celui du district : « Il y a deux jours que le poste du milieu de la côte est occupé ; j'espère que ça ira

l'émigration. 243

bien. Oq a déjà entendu les émigrés vomir, de l'autre côté du Doobs, des malédictions contre ceux qui sont cause de cette mesure et menacer le poste, en disant qu'ils étaient bien armés. Je n'en ai rien dit à nos gardes, de peur de les intimider; mais je leur ai recommandé de se tenir toujours prêts et leurs armes en bon état. Je leur ai dit que s'ils voyaient rentrer quelques-uns de ces brigands, ils se mettent en embuscade et ne les manquent pas ; qu'il fallait prendre toates les précautions pour dompter ces malheureux qui enragent et meurent de faim. Il est à souhaiter que, lorsque des gardes quelconques arrêteront des émigrés , ils touchent les cent livres accordées par la loi ; cela donnerait de l'encouragement. Le 14 frimaire (4 décembre) , des volontaires et gardes nationaux en ont arrêté un au moulin de notre commnne; il doit vous avoir été remis et se nomme P.-Léonard Boibessot. Je te prie de réclamer les cent livres de récompense. »

En vérité cette capture ne valait pas la prime révolutionnaire, car celui qui en était la victime était un pauvre idiot que le district n'osa même pas condamner. Quand on lui demanda pourquoi il était allé en Suisse, il répondit ingénument que c'était parce que les prêtres y avaient emporté le bon Dieu ; mais que, n'ayant pas trouvé dans ce pays à gagner sa vie, fl était revenu pour chercher du travail. Le district S(3 borna à déclarer, le 31 décembre, n que Boibessot étant faible d'esprit, on avait abusé de son imbécillité pour le faire émigrer, ^ qn'en conséquence il semblait devoir être traité comme un homme qui avait contrevenu à la loi sans intention criminelle; mais que, d'un autre côté, l'émigration étant bien constatée par l'aveu même du coupable, et la loi n'ayant pas admis la faiblesse d'esprit ou l'imbécillité comme excuse^ il se trouvait légalement dans le cas de subir la peine capitale portée contre les émigrés. » Après avoir ainsi mis en regard ces considérations contradictoires, le district , embarrassé de prendre un parti, se borna à décider que Boibessot resterait détenn dans la maison d'arrêt jusqu'à ce que le comité législatif de la Convention eût prononcé sur son sort. Cette décision se faisant trop attendre, le district prononça lui-

même l'élargissement de Boibessot, le vingt-cinq avril 1795.

Le 22 janvier, Anne-Agnès Guillaume, femme Feuvrier,de Charquemont, arrêtée au Bief-au-Fond et reconnue émigrée, fut également conduite à Saint-Hippolyte et mise en prison.

Huit jours après^ le patriote Farine, chef de légion à Damprichard, écrivait à l'agent national du district : « Je te préviens qu'il n'y a plus aucune munition pour la garde des frontières. Fais -nous parvenir au moins cinq à six cents cartouches le plus tôt possible, car il y a eu une alerte^ hier 29. A peine les émigrés ont-ils été menacés, qu'ils ont pris la fuite. Si les nôtres avaient eu des munitions^ ils en auraient peut-être tué quelqu'un. Tu vois à quel danger les patriotes sont exposés. »

Cependant le spectacle de ces horribles chasses d'hommes, et ce trop long échange de coups de fusil entre des concitoyens et même des parents, devaient bientôt cesser. L'humanité reprenait de jour en jour ses droits. Déjà on commençait à éUminer de la fatale liste des émigrés quelquesuns des malheureux qui n'avaient déserté leur domicile que pour se soustraire aux injustes poursuites des tribunaux ou des comités révolutionnaires. De ce nombre fut M. P.-Jos. Hoch, de Provenchère, qui, après avoir passé près de six mois dansla prison de Yaucluse, se voyant sous le poids d'une accusation capitale, était parvenu à s'évader. Le district de Saint- Hippolyte, à qui il avait fait parvenir un certificat de résidence en règle, décida^ le 26 décembre, a qu'il serait sursis de le porter sur la hste définitive des émigrés jusqu'à la décision des comités delà Convention, à qui il en serait référé. » Le district prit encore la même mesure de clémence en faveur de J.-Ign. Humbert, de Longevelle. Cet infortuné, compromis dans l'insurrection de la petite Vendée, et détenu depuis cette époque dans la prison criminelle de Besançon^ était parvenu à s'en échapper dans le courant de juin 1794. Il prétendait n'avoir pas quitté le sol de la république depuis son évasion et présentait, comme M. Roch, des certificats de résidence parfaitement en règle.

XL Le 11 janvier 1795 (22 nivôse an m), la Convention fit un nouveau pas dans la voie de la justice et de la réparation.

l'émigration. 245

Tout en enjoignant à ses agents administratifs et judiciaires, sons la menace des peines les plus graves, de poursuivre et de faire juger sans délai les émigrés et les prêtres déportés qui étaient déjà rentrés furtivement en grand nombre, elle y ajouta cette disposition, aussi bienveillante qu'inattendue : « Ne seront pas réputés émigrés les ouvriers et laboureurs, noD ex-nobles ou prêtres, travaillant habituellement de leurs mains, aux ateliers, aux fabriques ou à la terre, et vivant de leur travail journalier, leurs femmes et leurs enfants au-dessous de dix-huit ans, pourvu qu'ils ne soient sortis du territoire de la république que depuis le i" mai 1793, et qu'ils rentrent en France avant le 1" germinal prochain (21 mars 1795). Leurs propriétés non encore vendues leur seront rendues, et le prix de celles qui se trouveront vendues leur sera remis à titre de secours. »

Ce décret, aussi habile qu'équitable, rouvrait les portes de la France à la majorité des exilés du Doubs ; mais, parmi tous ceux qui se trouvaient ainsi rappelés dans leur patrie, plusieurs étaient alors trop éloignés pour pouvoir répondre ^ssez têt à cet appel; d'autres, en plus grand nombre, ne jugèrent pas la situation politique et religieuse de la France assez sensiblement améliorée pour en affronter si vite les orages et les dangers. Mais la misère et les privations inouïes qu'ils enduraient depuis longtemps , ne permirent pas tant de prudence à la plupart de ces malheureux ; et la nécessité les força de mettre à profit cet éclair de justice ou plutôt de sage politique. Si leur retour ne fut pas exempt de toute crainte ni de toute angoisse, du moins l'horizon était déjà assez éclairci, à ce moment, pour que le cours de l'émigration s'arrêtât enfin; et l'on peut dire que ce fut à peu près à cette époque que la grande table de proscription fut close, La seconde liste générale des émigrés du Doubs avait précédé de quelques jours la chute de Robespierre. La troisième ne fut publiée que le i3 août 1796. Mais presque toutes les émigrations qui y sont constatées, étaient déjà anciennes et dataient des derniers mois de la Terreur.

Cette nouvelle Kste ajoutait au catalogue, déjà troplong, des exilés du Doubs 244 noms ainsi répartis :

Clergé i6

Noblesse 2

Peuple 226

Presque tous les ecclésiastiques étaient d'anciens déportés omis sur les listes précédentes, comme beaucoup d'autres ; car plusieurs districts persistèrent à ne pas les confondre avec les émigrés. C'est vraisemblablement aussi par suite d'une omission antérieure, que la noblesse se trouvait encore représentée par deux de ses membres sur cette nouvelle liste. Quant aux personnes du peuple, dont la multitude constatait, une fois de plus, l'impopularité du gouvernement terroriste, elles se répartissaient entre les catégories suivantes :

Cultivateurs 74

Réquisitionnaires 62

Artisans et domestiques. ... 21 Sans profession indiquée. ... 15

Professions libérales 4.

Femmes et flUes 50 •

A part un médecin, un intendant et deux instituteurs, on peut dire que les 226 personnes comprises dans ces diverses catégories appartenaient aux classes pauvres ou agricoles. Valonne, Soulce, les Allemands et Pierrefontaine , avaient fourni la plupart des réquisitionnaires fugitifs , et dans ces communes ils semblent avoir concerté leur fuite.

Cette troisième liste fut, à proprement parler , la dernière liste générale du Doubs. Car celles qui parurent, après plusieurs années ( le 20 février et le 24 août 4799), ne comprenaient ensemble que 35 personnes: 2 prêtres, 43 cultivateurs et 3 femmes, omis sans doute sur les listes précédentes, i 6 nouveaux réquisitionnaires fugitifs et un député récemment mis hors la loi W.

En récapitulant toutes ces listes, on trouve que le département du Doubs aurait fourni en totalité à l'émigration 4,904 personnes.

(1) Voir, à la fin du volume, le document n» XXX, Listes générale» des émigrés (laïques) du Doubs, publiées le 18 août 1796, le 20 février et le 24 août 1799.

L*fi]ll6BÀT10N. 247

Clergé 513

Noblesse (y compris 41 femmes) . . 272

Peuple i,ii9

Mais Gonime il convient d'en éliminer les ecclésiastiques, qoi presque tous, et en bien plus grand nombre que celui qui est indiqué ici, furent frappés parla déportation , le nombre des véritables émigrés , c'est-à-dire des émigrés laïques, doit être ramené à 1,391. Parmi toutes ces victimes, le peuple^ pour sa part, n'en comptait pas moins de i,ii9. Ainsi, la cruelle législation contre les émigrés, qui ne semblait d'abord dirigée que contre l'aristocratie, finit par s'appe^santir avec bien plus de rigueur sur le peuple, dans l'intérêt duquel d'indignes mandataires prétendaient avoir édicté ce code de spoUation et de sang. Et dans le sein même du peuple, ce ne furent pas les classes les plus élevées, mais les plus humbles et les plus pauvres, qui furent le plus rudement atteintes. On en peut juger par le tableau suivant : Emigrés appartenant aux professions libérales . 63 Cultivateurs, artisans et domestiques .... 683 Réquisitionnaires, presque tous cultivateurs. . 123 Femmes et filles, presque toutes cultivatrices . 250 Xll. La loi nouvelle, qui entr'ouvrait aux exilés les portes de leur patrie, maintenait dans. toute sa rigueur l'arrêt de bannissement perpétuel porté contre les prêtres, les nobles et les personnes de profession libérale; elle laissait en outre les réquisitionnaires fugitifs sous le poids d'une pénalité trop grave ou d'un service militaire trop odieux pour leur laisser la moindre tentation de rentrer. Le bienfait de ces dispositions réparatrices demeurait donc inaccessible à une grande partie des proscrits. La majorité , cependant, avait le droit d'en réclamer l'application, et l'on peut évaluer à près de 900 le nombre des cultivateurs, journaliers ou artisans du Doubs passés en Suisse depuis le 1" mai 1793 et compris dans iinistie. Mais, comme on l'a dit, une partie de ces malireux fugitifs, ayant porté leurs pas errants jusqu'aux irémités de TEurope, il leur était absolument impossible regagner la frontière dans le délai de deux mois, fixé pour r retour. Un plus grand nombre encore , voyant la reli-

248 CHAPITRE LIY.

gion toujours bannie et persécutée, et n'ayant quitté leur pays que par attachement pour elle , ne purent se résoudre à rentrer sans elle. On peut évaluer que la moitié seulement de ces humbles proscrits, c'est-à-dire environ 450, conduits par l'espérance ou la nécessité , prirent le parti de rentrer dans leurs villages, où la plupart allaient trouver leurs chaumières dévastées, vendues ou détruites, et leurs champs passés à vil prix entre les mains de leurs plus cruels oppresseurs.

Le nombre précis des émigrés rentrés en vertu de la loi du 22 nivAse ne nous a été conservé que pour les districts d'Omans et de Saint-Hippolyte. Le premier en compta 117, et le second 284, y compris les femmes et les enfants. Comme ces deux districts étaient les plus décimés par l'émigration, il est à présumer que tous les autres ensemble, y compris même celui de Pontarlier, placé sur la frontière, n'en réunirent guère plus de 150.

La mesure prise par la Convention en faveur de ces malheureux causa parmi les révolutionnaires du Doubs une véritable surprise , et, ce qu'il y a de plus regrettable, un mécontentement très marqué. L'opinion publique, alors plus lente qu'aujourd'hui à se propager de Paris à l'extrémité des provinces, n'était pas encore arrivée, dans la nôtre, à ce degré de réaction. La nouvelle administration de Saint- Hippolyte, en ce moment l'une des plus modérées da Doubs, venait même, le 25 janvier, de rédiger une proclamation brûlante pour rappeler aux gardes nationaux patriotes^ « que s'ils étaient en petit nombre, ils n'en avaient pas moins anéanti, l'année précédente, la horde exécrable des brigands de la petite Vendée , et qu'ils devaient avec la même énergie réprimer maintenant les incursions journalières, par lesquelles les mêmes monstres osaient encore souiller et infecter le sol de la liberté, » lorsque l'arrivée de la loi du 22 nivôse obligea l'éloquence administrative à changer complètement de ton. Rajustant bien vite ses sentiments au diapason gouvernemental, le district substitua aussitôt cette seconde proclamation à la première :

« Aux citoyens chargés de la garde des frontières.

» Citoyens frères, enfin le règne de la justice a succédé à

L*tMIGRATION. 249

celui de la terreur. Ils sont passés, ces jours d'alannes et de désespoir, où une poignée de scélérats, abusant du pouvoir que la loi leur accordait, a couvert de deuil presque tous les points de la France et privé la patrie d'une foule de citoyens utiles, que la crainte, plutôt que le crime, avait entraînés loin de leurs devoirs. Enfin, ils vont être rendus à l'agriculture et aux arts, ces bras laborieux, ces bons et pacifiques habitants des montagnes, que le spectacle afireux des scènes sanglantes occasionnées par l'anarchie et l'envie de dominer, avait révoltés et portés jusqu'au désespoir. Enfin elles vont refleurir, nos campagnes trop longtemps arrosées de larmes. Sans doute ceux qui sont dans le cas de participer à cette indulgence reviendront de leurs erreurs et s'uniront bientôt à nous pour ne faire qu'un, et marcher de concert dans la carrière du bonheur. Sans doute aussi , pénétrés vous-mêmes de l'esprit de la loi qui leur accorde amnistie, vous les recevrez en frères à leur arrivée au milieu de vous et contribuerez, par votre manière d'agir à leur égard, à les conquérir pour jamais à la Uberté, si déjà ils ne le sont pas. » Mais n'oubliez pas, citoyens, qu'il n'y a que les cultivateurs ou artisans sortis depuis le 1" mai 1793, qui aient part à cette bienfaisante amnistie. La loi ne voit dans tous les ex-nobles, les ex-ministres du culte, les hommes de lettres et tous ceux qui ont abandonné leur patrie avant cette époque, que des traîtres, que des hommes dangereux, qui n'ont quitté leurs foyers que pour s'armer contre nous et détruire la liberté. Non, ce ne fut point la terreur qui les éloigna de la France; ils n'ont fui que pour se procurer des moyens de se venger ; ils n'ont fui que pour nous perdre. Point de grâce donc pour ceux-ci. La loi le veut, le salut public le commande impérieusement. Surveillance! surveillance plus que jamais ! Ils ne manqueront pas , du moins plusieurs d'entre eux, de se couvrir du masque de l'hypocrisie et d'employer mille supercheries pour se glisser parmi nous en invoquant la loi du 22 nivôse. Mais sachez les poursuivre partout ou ils pourraient se tenir cachés ; et que le glaive de la vengeance nationale pèse sur leurs tètes coupables. Les monstres I ils ne seraient pas deux jours parmi nous,

qu'ils trameraient déjà entre eux des complots liberticides. Oui, c'est une guerre à mort que nous avons déclarée aux ennemis de nos droits. Point de capitulation avec eux. » Si l'amnistie en faveur des émigrés eût été complète, tous les proscrits sans distinction seraient certainement devenus, pour les serviles auteurs de cette proclamation, les plus touchantes victimes et les plus honnêtes gens du monde.

Les révolutionnaires de bas étage eurent peine à se dépouiller si rapidement de la moitié de leurs haines et de leurs colères ; et le 7 février, Courvoisier, commandant des gardes nationales du canton de Maiche^ demanda avec aigreur, au district, des instructions sur la manière de se conduire à regard des émigrés, qui se présentaient en foule pour rentrer sur le territoire de la république en vertu de l'amnistie; « ne voulant pas, disait-il, exposer les gardes nationaux à des surprises. » Le district répondit qu'effectivement (( il importait d'assurer la tranquillité et de prévenir les rassemblements ou les manœuvres des ennemis de la république; qu'en conséquence, les émigrés qui se présenteraient pour jouir du bénéfice de la loi ne seraient introduits que deux à deux sur le territoire français; qu'ils seraient conduits de commune en commune par les gardes nationaux jusque dans celle qu'ils désigneraient comme étant leur domicile ; qu'ils seraient fouillés et visités, à l'effet de reconnaître s'ils n'étaient munis d'aucune arme ou autre chose suspecte ; et enfin que dans chaque poste il serait tenu un registre des noms , prénoms , qualités , âge , résidence et date d'émigration , de tous ceux qui rentreraient, et cpi'un extrait de ces registres serait transmis chaque décade au district. »

L'administration terroriste de Pontarlier, encore en fonction à cette époque, ne pouvait voir qu'avec un amer dépit la rentrée d'une partie de ses victimes, et elle ne négligea rien pour paralyser les bons effets de la loi. Le i\ janvier i795, treize émigrés rentraient avec confiance parle Pissoux, hameau dépendant du Lac-ou-Villers, lorsque les volontaires et les gendarmes de garde en cet endroit, animés sans doute de la même malveillance que le district, s'opposèrent à leur pas-

L*ÉIIIGBATION. 251

sage. Forts de leur bon droit, les émigrés résistèrent; une latte s'engagea, et deux gendarmes s'en tirèrent en assez mauvais état ; mais huit des émigrés restèrent prisonniers entre les mains de la troupe. Le proconsul Pelletier, se trouvant à Pontarlier en ce moment, les fit charger de chaînes et traduire au tribunal criminel. Il prit en même temps, à Tinstigalion du district, l'arrêté suivant :

tt Considérant que si Ton ne surveille avec exactitude la rentrée des émigrés (autorisés à rentrer) , il se commettra des abus destructeurs des principes étabUs; que l'événement arrivé , le 23 courant , dans le canton de Morteau , prouve assez qu'il est intéressant d'apporter la plus grande vigilance, puisque treize émigrés sont rentrés sur le territoire avec force et qu'ils ont maltraité les gendarmes et les volontaires; le représentant du peuple arrête que lesdits émigrés seront tenus de se présenter à l'une des douanes, d'y déposer leurs armes et d'y donner leurs nom , âge , profession et demeure. Le receveur des douanes leur délivrera un passe-port désignant les lieux où ils voudront se rendre, la route qu'ils devront suivre et le temps qu'ils devront y employer. Les contrevenants seront condamnés à trois mois de détention. Les émigrés rentrés sont placés sous la surveillance des municipalités. Nul ne pourra se présenter i la douane que de huit heures du matin à quatre heures du soir, sous peine d'être considéré comme malintentionné et détenu jusqu'à la paix. Les émigrés ne pourront rentrer que deux ensemble. Ceux qui seront trouvés être en plus grand nombre seront réputés avoir intention de rébelUon et seront traduits devant le tribunal criminel comme tels. »

Par ordre de Pelletier, le district adressa à Barthélémy, ambassadeur français en Suisse, deux cents exemplaires de cet arrêté, trop propre à éclairer les exilés sur l'accueil qui les attendait dans leur pays et à les décourager d'y revenir.

€eux qui rentrèrent ne furent pas seulement traités en suspects par les autorités, mais la plèbe jacobine, qui avait pins d'un motif de voir leur retour de mauvais œil. éclata bientôt en plaintes contre eux, de tous les côtés à la ibis. P. Renaud, agent national de Plaimbois-du-Miroir, écrivait

dès le 28 février, à l'agent du district de Saint-Hippolyte : « Le bruit se répand que les émigrés rentrés en vertu de la loi postulent pour rentrer en possession de leurs fonds qu'on a vendus. Déjà on entend dire à leurs parents et à ceux de leur clique, que bientôt ils recouvreront leurs biens meubles et immeubles, jusqu'à une cuillère; qu'on les a fait revenir comme cultivateurs, que conséquemment la Convention leur donnerait quelque chose à cultiver. Ces discours percent le cœur des patriotes, surtout de ceux qui ont acheté soit des meubles, soit des immeubles, et il est notoire que la très grande partie des acquéreurs des biens nationaux sont des patriotes, tu en sais la raison. Avec de pareils discours ils viennent à bout d'intimider quelques-uns des acquéreurs. En effet, j'en ai entendu qui disaient entre eux : Je ne sais si je veux fumer les champs; d'autres en colère disent : Moi je veux brûler le pré que j'ai acheté. D'autres se repentent d'avoir acheté, parce qu'il a fallu que certains fermiers, tels que Cl.-Nic. Maillot, vendent une partie de leurs bestiaux à vil prix pour payer leur premier terme. Le décret qui rappelle les émigrés, en les mettant aux droits de la nation pour toucher le prix de la vente, à titre d'indemnité ou de secours, devrait les contenter. Ils devraient ici reconnaître la bienveillance de la patrie qui les rappelle en tendre mère. Quant à moi, je suis loin de croire que la nation contractante veuille déposséder de pauvres fermiers qui ont fait des efforts pour devenir propriétaires et se mettre à l'abri dans leurs vieux jours, en faveur des lâches qui ont mieux aimé abandonner leur patrie en danger que d'en bien mériter en la défendant. Ce que je t'écris est la pure vérité ; instruis-en les comités de la Convention et même la Convention entière ; fais-en part à Tadministration, sollicite une circulaire de sa part pour tranquilliser le peuple, en attendant que la Convention le fasse elle-même. » Bavoux s'empressa de répondre qu'il fallait rassurer les patriotes, et que la nation ayant indemnisé les émigrés, c'était ingratitude, de la part de ces derniers, de n'être pas contents d'un si grand bienfait. Mais beaucoup de jacobins, n'ayant pas la conscience bien tte, étaient très difficiles à rassurer. Tout leur faisait om-

L*ÊH1GRATI0N. 2^^

brage de la part des amnistiés; non-seulement leurs moindres paroles, mais leurs démarches les plus innocentes étaient signalées comme des symptômes très alarmants. Quelques-uns, se trouvant à la fois sans ressource et sans ouvrage, avaient recoui*s à la chasse pour se procurer une partie de leur subsistance. On leur en fit un crime, et de tous côtés on s'écria qu'il fallait ne laisser aucune arme entre leurs mains. Le 5 mars, l'agent national du district de Saint- Hippolyte communiqua au conseil plusieurs lettres venues de différents points du district et donnant avis « que les émigrés rentrés inspiraient de sérieuses inquiétudes à leurs municipalités; que la plupart ne s'étaient pas conformés à Farrèté du représentant du peuple qui leur prescrivait de déposer leurs armes aux bureaux des douanes ; qu'au contraire ils affectaient de se rassembler et d'aller en troupe à lâchasse, ce qui inquiétait beaucoup leurs voisins. » Le district arrêta, en conséquence, qu'une circulaire serait adressée à toutes Jes municipalités, pour les inviter à surveiller avec soin les moindres démarches des émigrés rentrés.

Trois jours après, Faivre, agent national de Rosureux, écrivit que les émigrés rentrés dans sa commune, après s'être soumis à toutes les exigences, étaient yenus plusieurs fois lui redemander leurs armes; mais qu'ils ne paraissaient pas dans le cas de les ravoir, au moins sans autorisation du district. Bavoux lui répondit qu'efiectivement c'était aux autorités supérieures seules qu'il appartenait d'en décider, et que les individus rentrés devaient mériter par leur bonne conduite et leur soumission à toutes les lois, la faveur à laquelle ils prétendaient.

Le district de Saint-Hippolyte crut cependant devoir mettre

une digue aux flots toujours montants de la malveillance,

et c'est dans cette vue qu'il écrivit à l'agent national du

"'^ssey : « La loi n'a point entendu que les citoyens labou-

^rs admis à rentrer dans le sein de leur patrie fussent

duits par-devant l'administration du district. Nous ne

ivons croire que le représentant du peuple ait donné de

reilles instructions au capitaine Artier. Nous t'invitons,

si que tes concitoyens, à les recevoir en frères^ et nous

espérons que vous contribuerez, par votre manière d'agir à leur égard, à les conquérir pour jamais à la liberté. — Sombarde, Mercier, Faivre, Romain. »

Cependant, à défaut de tout autre grief contre ces pauvres cultivateurs rentrés, on ne cessait de revenir sur les faits de cbasse reprochés à quelques-uns d'entre eux. Il n'était plus question d'autre chose dans tous les rapports officiels. Le district de Pontarlier, écrivant le 27 mars à la Convention, lui disait avec une aigreur que le respect ne déguisait qu'à demi. « Le décret du 22 nivôse est certainement très politique; cependant son effet n'est pas aussi satisfaisant pour ces contrées que la Convention se l'était promis. Car ces hommes, auxquels on a supposé plus d'égarement que de malhonnêteté, n'ont point déposé dans les heux de leur exil, leur haine pour la Révolution. Des citoyens, des municipalités même, ont été trop faciles dans la délivrance des certificats exigés par l'article 4 de la loi. Nous sommes assurés que déjà plusieurs se rassemblent et vont à la chasse bien armés. Il nous paraît qu'en les rappelant au giron de la patrie, il eût été bon de prendre à leur égard quelques mesures de rigueur. »

Trois jours après, la municipalité du Russey, se faisant récho des mêmes regrets, écrivait au district de Saint-Hippolyte : « L'insolence des émigrés, qui va toujours croissant et qui s'est communiquée aux fanatiques du pays, ne nous laisse pas sans inquiétude. La plupart de ces rentrés sont armés et se donnent souvent le plaisir de la cbasse. D'un autre côté, les prêtres déportés attisent et soufflent le feu. Nous attendons, en conséquence, un arrêté de votre façon, qui, en même temps qu'il nous procurera les moyens répressifs, ôtera à nos ennemis ceux qu'ils pourraient tourner contre nous. — V. Emonin, F.-X. Cheval, Jeanmonnot, Pigot, maire, Richard, secrétaire. »

A travers toutes ces alarmes plus bruyantes que sincères, la seule crainte réelle, mais parfaitement fondée, des jacobins de nos montagnes, était de voir leur autorité d'emprunt tomber bientôt sous le mépris de la population rassurée, et décidée enfin à ne plus se laisser maltraiter par

l'émigration. 255

une minorité violente. Le bnt de toute leur agitation et de leurs doléances était d'obtenir de Tadministration, des actes ou an moins des menaces propres à maintenir assez de terreur pour étayer leur domination. Le district de Saint- Hippolyte s'empressa de répondre à leur vœu, en déclarant, le 5 avril, que décidément les émigrés rentrés affectaient un air d'insolence qui ne convenait pas ; qu'on s'en plaignait de tontes parts et qu'on avait bien raison de s'en effrayer, puisqu'on avait vu plusieurs de ces hommes aller à la chasse et même y aller armés. « Il est vrai, ajoutait le district, qu'ils sont d'autant plus dans le cas de se permettre ces allées et venues, qu'il y en a très peu qui n'aient obtenu, de la complaisance des municipalités, des passe-ports indéfinis et illimités, -tandis que non-seulement l'arrêté du représentant Pelletier, mais encore la prudence, dictait des mesures à prendre vis-à-vis de ces particuliers, jusqu'à ce qu'ils eussent . dissipé, par une conduite soutenue, des soupçons que leur passé ne justifie que trop. L'administration, convaincue que, dans ces moments où le fanatisme inspiré par les prêtres déportés fait les plus grands progrès, ils donnent des inquiétudes pour le maintien de la tranquillité publique, arrête que les émigrés rentrés resteront sous la surveillance de leurs municipalités, qui sont chargées de leur retirer toutes armes et munitions de guerre; que ces municipalités retireront de leurs mains tous les passe-ports illimités qu'elles auraient pu leur accorder et ne leur délivreront plus que des passe-ports limités, indiquant les Ueux où ils pourront se transporter. Les agents nationaux et officiers municipaux sont chargés , sous leur responsabilité personnelle et sofidaire, d'exécuter entièrement ces dispositions et d'en rendre compte dans cinq jours. » Cet arrêté, envoyé au comité de streté générale à Paris, obtint toute son approbation.

Un agent municipal, que la haine ne rendait pas aussi injuste que les autres, A. Mercier, de la Grand'Combe-des- Bois, peignait ainsi, le 3 avril, les dispositions des émigrés rentrés : « Ceux de ma commune paraissent fort dociles et ne tiennent aucun propos qui soit contraire au bien de la

256 CHAPITRE LIY.

république. Une partie d'entre eux disent que ce sont les prêtres déportés qui les ont fait rentrer en France, en leur disant qu'ils devaient profiter du bienfait de la loi, et qu'euxmêmes voudraient bien être admis à un tel bonheur. Mais tous les discours de ces émigrés ne dénotent pas que le repentir d'avoir lâchement abandonné leur patrie soit entré dans leur cœur. »

La réaction continuant à marcher, les plaintes des patriotes devinrent plus rares et plus timides. Cependant le 4*' juin i795, Petit, procureur de la commune de Gharquemont, écrivait encore àBavoux : «Une dizaine de fanatiques, la plupart émigrés rentrés en vertu de la loi, étant à boire dans une auberge, ont insulté des patriotes jusqu'à en venir aux mains ; il faut envoyer un commissaire pour informer. Us ont promis que leurs prêtres déportés reviendraient; qu'il fallait que les patriotes y passassent et que cela n'irait pas loin. Ainsi, si tu ne fais pas faire quelque exemple prompt, nous aurons une seconde Vendée. Je te prie de ne me mettre dans cette affaire que le moins qu'il te sera possible, car les patriotes ne sont pas en grand nombre dans cette commune. j>

La France n'était pas alors un séjour assez enchanteur pour engager beaucoup d'émigrés non cultivateurs ou artisans à se couvrir faussement de ce titre privilégié , pour rentrer en France au risque de leur vie ; et le 6 mars 1795, le district de Saint-Hippolyte attestait qu'il n'était rentré dans son ressort aucun autre émigré que ceux qui y avaient réellement droit. Il paraît qu'il n'en aurait pas été de même partout ; car une circulaire du comité de sûreté générale, da 25 mars, prescrivit à tous les districts de se tenir en garde (( contre les soi-disant émigrés laboureurs, dont les travaux agricoles s'étaient bornés à faire cultiver quelque jardin d'agrément. »

XIII. Cependant le retour de la justice ramena légalement, sinon à une patrie qu'ils n'avaient jamais quittée, au moins à la lumière du jour, dont ils étaient privés depuis longtemps, plusieurs émigrés qui n'étaient ni artisans ni cultivateurs. On a vu avec quelle iniquité cruelle, des certificats

L*ÉMIGRilTION. 257

de résidence avaient été refusés à de malheureux suspects, déclarés émigrés bien qu'ils ne se fussent pas éloignés un seul instant de leur district ni du toit hospitalier de leurs amis. Dès que la justice commença à reparaître, ils sollicitèrent l'annulation des monstrueux arrêts rendus contre eux et l'autorisation de prouver leur présence constante, par des certificats qu'il n'était plus permis à la Terreur de refuser ou de déchirer à son gré. C'est ainsi qu'on vit, dans le cours de l'été de i795, les notaires Marain, de Villarssous-Ecot, et Bonnefoy, d'Omans, M. P.-F. Goguillot, de Flangebouche, le président d'Aubonne et M. Lamboley, exaccusateur public près le tribunal de Sainl-Hippolyte, réclamer, avec pièces à l'appui, leur radiation de la liste des émigrés. Le 22 août, M. d'Aubonne obtint du département sa radiation provisoire. Plus heureux encore, M. Lamboley vit le comité de législation prononcer, le 13 août, sa radiation définitive ; mais le règne de la Convention s'acheva sans que justice fût rendue à leurs compagnons d'infortune.

La réapparition de ces victimes de la Terreur n'offusqua pas moins les révolutionnaires des villes que le retour des cultivateurs fugitifs n'avait offusqué les jacobins des campagnes, ils se plaignirent hautement qu'on accordait maintenant avec beaucoup trop de facilité des certificats de résidence; et qu'à Taide d'allégations mensongères, de véritables émigrés et des plus dangereux parvenaient à faire légitimer leur retour en France et même à rentrer en possession de leurs biens.

Le comité de sûreté générale fit droit à ces plaintes, en adressant, le 30 juin, la circulaire suivante à tous les départements : 0 On a étrangement abusé de la loi du 22 nivôse. Des émigrés , ex-nobles ou prêtres , sont rentrés à la faveur de cette loi. C'est à vous de les faire repentir de leur audace en les livrant aux tribunaux. Ni la Convention ni le peuple ne pardonneront jamais aux traîtres qui ont osé mendier des forces étrangères pour déchirer la patrie. Point de grâce aux véritables émigrés 1 Le sol de la liberté s'iiidignerait de les porter davantage ; il faut que le glaive de la loi les frappe impitoyablement. C'est en vain qu'ils auront surpris des

fSSè CBAPITAB Uf.

certificats. L'article 6 de la loi porte que ceux qui auront certifié des faits faux seroat coudamnés à la déportation perpétuelle, avec confiscation de leurs biens. Faites-vous rendre un compte particulier de l'exécution de cette loi. Demandez la liste des certificats qui auront été produits, et faites-nons passer le tout, le plus promptement possible, o

Si la complaisance pour les émigrés alla, dans quelques départements, aussi loin que cette circulaire le supposait^ ce ne fut pas dans celui du Doubs. Aussi, le jeune Couclierj, devenu procureur général du département, pouvait bien, en transmettant cette pièce aux districts, ajouter : « Je ne la crois nullement nécessaire pour vous faire connaître vos devoirs et vous inspirer une haine irréconciliable contre les monstres qu'elle désigne à vos poursuites. » Il ajouta encore, en vrai girondin, «qu'il ne fallait pas que la haine que les honmies de sang inspiraient à tous les amis de la justice, disposât à la clémence envers des hommes plus coupables encore, et disposés à commettre les mêmes crimes, s'ils pouvaient conquérir le même pouvoir. C'est à vous surtout, disait-il en finissant, administrateurs placés dans les districts frontières, à surveiller plus que jamais la rentrée des émigrés, ex-nobles ou prêtres. Une funeste expérience vous l'apprend ; ils ne rentrent sur notre territoire qu'armés des poignards de la guerre civile et des torches de la discorde. Comptez sur le département. 11 secondera dans toutes les occasions les efibrts de votre courage , comme il approuvera les démarches que vous inspirera le zèle du patriotisme. »

XIV. Mais quelles que fussent les inquiétudes du parti révolutionnaire à l'égard des émigrés rentrés, ceux qui étaient restés en Suisse Tinquiétaient bien davantage. Uo nouvel incident vint encore aggraver ses frayeurs. Le comte d'Enlraigiies, secrètement retiré sur la frontière suisse, aux Planchettes, chez le nonmié Bertolet, y poursuivait le cours de ses maladroites et stériles menées. Ce fut lui, selon toute apparence, qui écrivit, le 23 mars 1795, au vicomte de Sévignac, son ami, aide de camp du prince de Condé, à Hottembourg-sur-la-Necker, la lettre suivante, qui fut intercep-

l'émigration. 259

tée par un démagogue suisse, et officieusement transmise an district de Pontarlier :

« A l'heure qu'il est, je voudrais avoir vu votre paysan franc-comtois de retour. Sans doute celui qui doit le renvoyer n'est pas encore prêt. L'arrêt du comté de Neuchatel s'exécute avec rigueur. Vous avez sans doute une correspondance avec l'abbé Denis Breuillot et autres. Quant à moi, je n'en ai aucune nouvelle. Le décret illusoire qui permet la liberté des cultes n'empêche pas la persécution des prêtres et de ceux qui les soutiennent dans le département du Doubs. La semaine dernière, dix-sept personnes à Pontarlier ont été incarcérées pour avoir voulu s'opposer à la persécution des prêtres. On ne connaît donc rien à tout cela. Si votre paysan n'arrive pas, je commence à désespérer et je crains que l'abbé qui doit m'écrire ne puisse pas effectuer ce qne vous espérez. Il y a toujours, sur la frontière, des volontaires de la Charente qui sont bons enfants et dont on pourrait tirer parti. Ils sont armés et peuvent avoir des munitions. S'il y avait quelque chose de positif, il me faudrait un compagnon et nous ferions quelques démarches à cet égard. »

Cette lettre fut im véritable trésor pour Tadministration jacobine de Pontarher; et, comme elle l'écrivait confidentiellement à Gallet, l'un de ses membres, elle ne néghgea rien pour en tirer tout le parti convenable. Elle en fit faire de nombreuses copies et les envoya à la Convention, au général commandant la 6* division, à l'ambassadeur français en Suisse, aux districts de Baume, d'Omans et de Saint- Hippolyte. « Vous y verrez, écrivait-elle à ce dernier, que les émigrés, obUgés de sortir de la Suisse par ordre des cantons, font, dans leur désespoir, des tentatives sur les frontières pour y rentrer à force ouverte, et qu'ils comptent sur les volontaires de Barbezieux. Le désespoir de ces scélérats est i son comble ; chacun les rejette de son sein, et ils n'ont plus d'espoir que dans le désordre et Tanarchie. La surveillance la plus active devient de jour en jour plus nécessaire. Elle doit se porter tout entière sur ceux mêmes qui ont la garde des frontières. Nous faisons également part de cette lettre infime aux districts d'Omans et de Baume ,

260 CHAPIimB LIT.

pour qu'ils prennent tontes les mesures les plus efficaces. » Loi*sque le courrier remit ces pièces au district de Saint- Hippolyte, son procureur syndic Bavoux se trouvait précisément en mission sur la frontière; le district s'empressa de les lui transmettre, en Tinvitant à prendre les dispositions de nature à mettre les volontaires de Barbezieux dans Timpossibilité de succomber aux entreprises formées pour les corrompre. Il adressa en même temps à Courvoisier, commandant de la garde nationale sur les frontières, la recommandation expresse « de redoubler de zèle et de vigilance pour sauver la liberté. » Le message du district trouva Bavoux au Russey , où l'autorité municipale avait déjà reçu da district l'invitation pressante u de prendre, sans perte de temps, des mesures efficaces contre les projets des émigrés. »> Bavoux tint conseil avec la commune, et il fut décidé qu'on enverrait en Suisse deux émissaires pour prendre les renseignements les plus exacts sur la situation réelle des émigrés dans ce pays. Paris et Châtelain^ chargés de cette mission, partirent le 29 mars. De retour au Russey, Paris adressa au district le compte rendu suivant de ses découvertes, aussi insignifiantes qu'elles devaient l'être : « J'arrive de la Chauxde-Fond, où je n'ai rien pu apprendre d'intéressant. Les patriotes suisses m'ont assuré qu'ils ignoraient qu'il se tramât quelque chose en Suisse. Mais tous s'accordaient à dire qu'ils croyaient que, dans ce moment, les émigrés, de concert avec les prêtres, faisaient tous leurs eflbrts pour exciter des troubles dans notre pays. Plusieurs émigrés qui étaient rentrés sont déjà repartis. Les municipalités leur accordent trop facilement des passe-ports. Ils vont tous les jours de fête à la messe, et leur passage ordinaire est par le Mont-Terrible. » L'ambassadeur Barthélémy , de son côté , s'empressa de transmettre au conseil d'Etat de Neuchatel les renseignements communiqués par le district de Pontarlier, avec invitation de donner tous ses soins à cette affaire; et pour que le district ne perdît pas patience en attendant la réponse de Leurs Seigneuries neuchateloises , il écrivit, le iO avril, au procureur syndic Parrod : « Tu peux être assuré que les cantons helvétiques ne faiblissent pas et n'accordent pas

L'ÉMIGBATION. 26i

aux émigrés une prolongation pour rester sur le territoire suisse. J'en excepte toujours un ou deux cantons qui mettent de la passion dans la protection qu'ils leur accordent, et qui, cependant, surveillent de près leur conduite. Tout fait une loi à la Suisse de cette sévérité , particulièrement la très grande rareté des subsistances. »

Cette assurance ne suffit pas à calmer la sollicitude du district de Pontarlier, et il fit encore de nouveaux appels ao zèle de Barthélémy contre les émigrés. Ce diplomate y répondit, le 3 juin , en annonçant qu'il venait de demander au gouvernement de Neuchatel et au corps helvétique tout entier l'expulsion absolue des émigrés. Il envoya en même temps la lettre suivante, qu'il venait de recevoir de M. de Sandoz, président du gouvernement neuchatelois, relativement à deux ou trois gentilshommes, accusés d'être restés snrla frontière pour y intriguer :

« Valengin a quitté le pays. La Perrière ne nous est pas connu, non plus que d'Entrave , à moins que ce dernier ne soit d'Entrague, qui a été effectivement aux Planchettes suisses, mais qui en a été expulsé , ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous en informer. Je puis assurer qu'en génénd nous tenons exactement la main à ce que nos mesures relatives aux émigrés soient observées; et, bien loin de permettre leur retour, nous avons , au risque de voir ce pays manquer de bras pour la culture , préféré refuser la tolérance à des Français engagés comme simples domestiques chez des laboureurs de ce pays. »

Mais les obsessions des terroristes de Pontarlier ne devaient pas s'arrêter devant des assurances si positives. La peur des émigrés était arrivée chez eux à l'état de véritable manie. Tout les efirayait. Le i" juin, ils reçurent une lettre Anonyme informe et qui semblait dictée par la stupidité même. L'auteur, pauvre rustre , après avoir déclaré qu'il ne signait pas cette lettre, de peur d'en avoir des reproches, annonçait gravement qu'il avait appris, par quelques amis en relation avec les prêtres réfractaires, qu'une armée de soixante mille émigrés et contre-révolutionnaires , sous la conduite du comte d'Artois, devait arriver à Paris dans le courant de

262 CHÀPITBB LfY.

la semaine en passant par Lyon. U priait le district d'en donner avis à la Convention dans le plus coart délai. Le district, prenant au sérieux cette lettre ridicule, s'empressa d'en informer l'ambassadeur français en Suisse et de recommencer ses instances auprès du gouvernement de Neucbatel. Celui-ci répondit, le 30 juin> avec son inaltérable patience, qu'il était certain qu'il n'y avait point d'émigrés sur son territoire ; mais que, pour donner une nouvelle preuve de ses dispositions, il venait d'expédier de nouveau l'ordre d'expulser ceux qui pourraient encore s'y rencontrer.

£n dépit de toutes ces mesures, quelques paysans émigrés étaient parvenus à rester sur la frontière, et, n'y trouvant plus qu'avec peine leur nourriture, ils ne craignaient pas de venir la chercher en France au péril de leur vie. Le 5 avril i79o, Nivet, commandant du détachement de volontaires posté à la Grand'Combe-des-Bois, manda au district de Saint- Hippolyte que quatorze émigrés, chargés de grains, venaient de repasser la frontière sans avoir pu être arrêtés, parce qu'il ne se trouvait en ce moment au poste que deux soldats, sans autres armes que leurs sabres, «pour s'opposer à ces scélérats. » Le district lui répondit par de vifs reproches sur l'insouciance d'un chef qui pouvait laisser un poste réduit à an tel état de défense.

La veille, six autres émigi'és , tentant de rentrer par le hameau de la Presse , dans le canton de Montbenoit, furent arrêtés par trois douaniers. Il s'engagea une lutte au milieu de laquelle il partit un coup de feu qui blessa dangereusement un douanier à l'épaule. Un autre fut atteint d'un coup de bâton. Au bruit du combat, les soldats du poste voisin accoururent. Les émigrés, lâchant pied^ abandonnèrent le champ de bataille, et un paquet renfermant , avec quelques effets, deux brochures, l'une intitulée Réponse des armées catholiques et royales de la Vendée au décret de la Convention nationale du \^ frimaire de son calendrier, par Charrette; l'autre, les Catholiques du Jura : entretiens sur la religion entre les personnes de la campagne et de soi-disant philosophes, et enfln un Nouvel ange conducteur, sur un feuillet duquel

L'iltlGRATION. 963

se trouvait le nom delà veuve Nicod. Les deux blessés furent transférés à l'hôpital de Pontarlier.

Le général commandant en chef de l'armée du Rhin ayant demandé , quelque temps après , un i^apport sur la situation de la frontière du Doubs, l'adjudant général Volf, en lui faisant part de cette dernière rencontre, traçait le tableau suivant du pays confié à sa garde. « L^insurrection de l'année dernière a occasionné une émigration prodigieuse, qui a dépeuplé ou du moins considérablement affaibli plusieurs communes. Les émigrés, tenant par mille liens d'opinion , d'amitié et de parenté, aux individus restés, trouvent des complices jusque dans les municipalités , souvent chargées seules de la garde des frontières. On en a vu plusieurs rentrer dans leurs foyers, prendre les effets qu'ils avaient abandonnés et retourner tranquillement sur le territoire étranger. D^autres ont fait à main armée des enlèvements de bestiaux. Il n'est pas sans vraisemblance qu'ils s'enfoncent à plusieurs lieues dans l'intérieur et qu'ils y trouvent asile dans les bois. Il n'y a pas deux jours qu'un de mes adjoints a été attaqué à trois lieues de Morteau , sur la route de Be* sancon. Tout démontre la nécessité urgente d'avoir des troupes dans cet arrondissement. On ne peut pas répondre de la surveillance d'une lisière de vingt-six lieues, avec quelques brigades de douaniers et des gardes nationaux sédentaires , dont plusieurs sont peut-être de connivence avec les malveillants, et qui, du moins, ont presque tous paru mettre peu de zèle et d'activité dans le service. Il n'y a dans tout mon arrondissement que soixante hommes du bataillon de Barbezieux, et je pense qu'il y faudrait au moins trois bataillons. i>

XV. On a vu qu'à la suite de ces divers incidents , le gouvernement de Neuchatel avait donné de nouveaux ordres pour chasser de leur dernier asile les malheureux paysans restés dans le voisinage de leur pays. Le district de Saint- Hippolyte annonça, le 15 juillet, au département, l'arrestation de trois de ces infortunés , Cl.-F. Joignerey, de Plaimbois, Benoît Perrin, de Loray, et Nicolas Perrot, de Vennes, qui avaient mieux aimé rentrer en France, au péril de leur

vie, que de porter plus loin leurs pas errants. Le même district fit quelques autres captures moins importantes. Ainsi, le 6 avril , il avait ordonné Tincarcéralion de Marie-Angélique Perrot-Audet, prévenue d'émigration, pour avoir passé la frontière, tout en reconnaissant qu'elle paraissait avoir agi de bonne foi. Mais il la mit en liberté le 25 avril , en même temps que la femme Feuvrier, cultivatrice émigrée, arrêtée quelques jours avant la loi qui rappelait les cultivateurs.

Le 26 avril, le même district écrivit au représentant Baladin, successeur de Pelletier dans le Doubs : <( Marie-Anne Doriot, femme de P. Vannier-Ruhier, de Montécheroux, a été arrêtée sur les frontières, venant de Suisse et portant différentes lettres dont nous avons pris lecture avec son consentement. Nous n'y avons remarqué que les expressions de femmes fanatiques à leurs semblables. Considérant que cette femme est chargée de sept enfants, la plupart en bas âge, et qu'elle n'est pas restée longtemps sur le territoire suisse, nous avons cru devoir la renvoyer provisoirement sous la surveillance de sa municipalité. » La réponse de Saladin fut moins généreuse qu'on n'était en droit de l'attendre de sa réputation de réactionnaire. Elle portait « qu'il n'existait malheureusement que trop de colporteurs qui , comme la femme Vannier, prêtaient leur ministère sacrilège aux ennemis de la patrie ; et que, dans un moment surtout où les émigrés et les prêtres déportés redoublaient d'efforts pour troubler la tranquillité publique, il fallait arrêter les progrès des correspondances criminelles, en faisant punir avec toute la rigueur des lois, ceux qui s'en trouvaient saisis, comme l'avait été cette femme. » Le district, pour se conformer au vœu du représentant, chargea la gendarmerie d'aller saisir la femme Vannier et de la ramener dans la prison de Saint-Hippolyte.

Cette mesure de rigueur émut péniblement l'honnête municipalité de Montécheroux, présidée par J.-N. Abram et P. Méquillet ; et elle déhbéra presque aussitôt, qu'il serait représenté au district que la détention de celte femme laissait sa famille dans la plus triste position ; que l'un de ses sept enfants, défenseur de la patrie, était dangereusement malade en ce moment et sans autres soins que ceux de sa

L'ÉMIGBATION. 265

mère; que la municipalité, forcée de prendre elle-même à sa charge cette famille, privée de toute ressource, sollicitait de rhumanité de l'administration la mise en liberté provisoire de la mère, offrant d'en répondre personnellement par un engagement de tous ses membres. 11 fut même décidé que, s'il était nécessaire, deux officiers de la municipalité se rendraient à Saint-Hippolyte pour appuyer cette délibération.

Le district, faisant droit à cette généreuse intervention, venait de mettre pour la seconde fois M"* Vannier en liberté, lorsqu'il reçut du département une lettre annonçant qu'il venait de dénoncer cette femme à l'accusateur public. Il demandait en même temps qu'on lui envoyât le paquet des lettres saisies , ainsi que toutes les autres pièces de nature à établir la culpabilité de la prévenue. Le district se borna à envoyer les pièces demandées et laissa M"* Vannier au chevet de son fils. Au bout de trois semaines, il écrivit au département que, s'il avait trop pris sur lui en élargissant la femme Vannier, il était prêt à s'assurer de nouveau de sa personne. Le département continuant à garder le silence , le district finit par rendre à cette pauvre femme jusqu'au paquet de linge et de vêtements qu'on lui avait pris, et qu'elle vint réclamer, le 25 juillet, comme étant d'un besoin urgent pour elle et pour ses enfants.

Le district de Pontarlier trouva, de son côté, à glaner quelques menues arrestations. Le 20 avril, il décida que la première fois que Cl.-Jos. Pourchet, citoyen suisse et cultivateur à la Grange-Biezet, sur le territoire de la Brevine, mettrait les pieds sur le sol français, il serait saisi par la force armée et amené devant lui ; « attendu que, quoique muni d'un permis du représentant du peuple pour venir en France, il était en relations suivies avec les émigrés, et soupçonné d'être leur messager à l'intérieur. » Cet arrêté ne tarda pas à avoir son effet ; dès le lendemain, les gendarmes amenèrent M. Pourchet au district. Le prisonnier déclara qu'à la vérité il était originaire de France, mais que depuis le mois de mars n90, il résidait en Suisse, dans un domaine qu'il y possédait déjà antérieurement ; qu'il était

266 CHAPITRE LIY.

pourvu de passe-ports en règle, connu pour un bon républicain, et en avait donné la preuve, soit en fournissant de la poudre aux patriotes français , lors du soulèvement des brigands, soit en s'abstenant de donner asile chez lui aux prêtres bannis; qu'à la vérité, il avait un frère prêtre déporté , mais que ce dernier était depuis deux ans dans le canton des Grisons et qu'il était sans relations avec lui ; et qu'enfin il ignorait les lois qui pouvaient l'assimiler luimême aux émigrés. Le district répliqua que, dès qu'il avait fait acte de citoyen en France, on n'avait pas à tenir compte du domicile ou des droits qu'il pouvait posséder en Suisse; que d'ailleurs il était dangereux que le frère d'un déporté pût venir en France et retourner en Suisse à volonté, et qu'il pouvait ainsi faire des commissions suspectes et faciliter l'envoi qui se faisait de secours au clergé banni. En conséquence, le district arrêta que M. Pourchet resterait détenu dans la maison d'arrêt comme prévenu d'émigration; mais que néanmoins, après renseignements pris sur sa conduite, il en serait référé au comité de législation.

Dans le courant du mois d'août, les préposés à la seconde ligne de douanes arrêtèrent à Pontarlier Cl. -P. Clémence, de Glamondans, et Pierrette Vaugne, de Saint-Juan. L'un était porteur d'une livre et quart de petits cierges, de neuf onces et demie de chapelets, d'un mouchoir en toile peinte et de 19 livres 2 sous en numéraire; et l'autre, d'une livre et quatorze onces et demie de chapelets , de neuf onces et demie de petits cierges, d'un mouchoir semblable au précédent et de 9 livres 45 sous en numéraire. La douane confisqua tous ces objets, y compris la monnaie, sans doute pour mieux assurer le paiement de l'amende de 200 livres à laquelle elle fit condamner les deux délinquants, et traduisit ceux-ci devant le district, comme venant de Suisse sans être munis de passe-ports. Ces malheureuxétaient de pauvres gens illettrés. Ils déposèrent avec ingénuité, dans leur interrogatoire, qu'ils étaient allés en pèlerinage à Notre-Dame-des- Ermites ; qu'ils en rapportaient quelques objets bénits ; et que, s' étant égarés en rentrant en France, ils n'avaient passé devant aucun bureau de douane où ils eussent pu ac-

L'ÉMiGRÂTIOlf. 267

quitter les droits. Le district les fit écrouer dans la maison d'arrêt ; mais le surlendemain, le département arrêta « qu'ils seraient mis en liberté, à raison de leur bonne foi évidente et d'une ignorance bien pardonnable à de pauvres cultivateurs ; que, néanmoins, leurs marchandises demeureraient confisquées, et qu'ils auraient en outre à payer leurs frais de détention. » Une administration réactionnaire avait pu seule prendre un arrêté si indulgent.

XVI. Après avoir suivi le cours de l'émigration du Doubs jusqu'à la fin du règne de la Convention, il convient de revenir en arrière et d'accompagner un instant les exilés dans les vicissitudes douloureuses de leur séjour à l'étrang^j». L'émigration nobiliaire et politique a trouvé dans son propre sein assez d'historiens, aussi piquants que sincères, pour que le tableau de ses souffrances, de ses dangers, de ses vaines entreprises, de ses illusions, de ses folies, de ses grands vices et de ses grandes vertus, ne reste plus à faire. Mais les Mémoires de Fauche-Borel, imprimeur et agent royaliste à Neuchatel, donnent, en particulier, sur l'aristocratie franccomtoise émigrée, quelques détails qu'on ne relira pas ici sans intérêt.

« Après les journées des 5 et 6 octobre 1789, dit cet écrivain, les émigrés arrivèrent en très grand nombre à Neuchatel. Ces fugitifs étaient la plupart gais et bruyants. L'état de choses qui succéda à l'arrestation de Yarennesetles troubles qui éclataient successivement dans les provinces augmentèrent le nombre des mécontents, et, par conséquent, le nombre des émigrés. Tous sortaient de France en avouant le dessein d'y rentrer à main armée pour rétabUr l'ancien régime. Après un voyage à Paris, je fus frappé, à mon retour à Neuchatel, du grand nombre d'émigrés qui étaient venus s*y fixer et parmi lesquels se firent remarquer plu$ tard les familles Doroz, Talbert de Nancray, de Sauvagney, Matherot, de Trévillers, de Valdahon, de Vezet, de Vaulx, Duchaylard, de E>oulot, etc. Ma maison étant achevée, j'y logeai le prince de Montbarrey, qui venait d'être dépouillé, à la frontière, de tout ce qu'il avait emporté avec lui. Après lui avoir procuré des moyens d'existence, je le plaçai au village de

268 CHAPITRE Lir.

CressieFj où il rétablit sa santé délabrée; plus tard, il alla se fixer à Constance, où il mourut. La plupart des émigrés eurent bientôt épuisé leurs ressources, n'ayant pas eu le temps de se munir comme il convenait dans de semblables circonstances. Ils étaient d'ailleurs imbus de Vidée que l'émigration n'était qu'une promenade, et que dans quelques mois au plus ils seraient tous rentrés en France. Les émigrés cessèrent bientôt d'intéresser la masse même des étrangers qui leur donnaient asile. Les bonnes dispositions à leur égard changèrent, soit par la crainte qu'ils ne compromissent par leur séjour le pays qui les recueillait, soit parce que les gazettes et les autres écrits publiés en France s'acharnaient à les diffamer, de manière à les rendre odieux à tout honune qui voyait dans la Révolution le remède aux abus. U leur fallut donc songer à pourvoir à leurs besoins et à ceux de leurs familles, et c'est dans ce moment qu'ils se montrèrent bien plus dignes d'inspirer de l'intérêt. Rien n'était plus touchant que de voir ces nobles proscrits chercher dans le travail de leurs mains de quoi subvenir à leur entretien et pourvoir à leur existence. Mais le plus souvent, à peine avaient-ils fait choix d'un domicile et retiré quelque profit de la profession à laquelle ils s'étaient voués pour vivre, qu'un ordre du gouvernement local leur intimait de s'en aller, dans le plus court délai. Heureusement que le conseil d'Etat de Neuchatel avait autant de fermeté que d'humanité et n'obtempérait pas, comme les autres Etats de la Suisse, aux injonctions des comités de Paris. M. le maire De Pierre et les magistrats me prévenaient à l'avance quand il s'agissait des émigrés, et nous trouvions presque toujours le moyen de mettre en sûreté tous ceux qui auraient pu être compromis.

» N'ayant plus d'argent à prêter aux malheureux émigrés qui m' arrivaient tous les jours, je leur confiai des marchandises ; ils colportaient par toute la Suisse, l'Allemagne et l'Italie, mes livres et mes catalogues. Ce genre d'industrie leur a été d'un grand secours. U en est beaucoup qui sont morts dans l'émigration sans me rembourser de mes avances ; d'autres, rayés de la liste des émigrés en 1803, se

l'émigration. 269

sont acquittés en partie : j'ai particulièrement à me louer de la conduite, à mon égard, de plusieurs émigrés franccomtois, tels que les Sauvagney, Champdivers, du Boutet, Matherot, qui s'empressèrent, dès leur rentrée en France, de rembourser à ma femme ce qu'ils avaient reçu de moi. J'imprimai en grand nombre un almanach, ou Messager boiteux, fort curieux. M. Fenouillot l'avait rédigé. On y lisait

tous les détails du martyre de Louis XVI et de sa famille

Je le fis répandre dans toute la Franche-Comté, comme j'avais toujours fait des autres écrits sortis de mes presses. C'est précisément à cette continuelle distribution de bons écrits qu'on fut redevable de la conservation des principes religieux et monarchiques dans toute la Franche-Comté.

i> La Suisse trembla devant les sommations du comité de salut public, qui s'acharnait contre les émigrés, dont il demandait itérativement l'expulsion avec menaces. Le gouvernement de Neuchatel ne fut plus même à l'abri de ce nouveau genre d'inquisition réclamé par des voisins formidables. Il n'y avait presque plus aucun moyen d'exercer une hospitalité secourable en faveur des malheureux émigrants. J'en citerai un exemple qui, aujourd'hui encore, réveille dans mes souvenirs des regrets cuisants. Un M. de Cohgny s'était présenté chez moi, fuyant les eflfets de la proscription. Je lui trouvai un asile à Linière, joli village situé dans la montagne, non loin des bords du lac de Bienne. Là, ayant épuisé toutes ses ressources, et ne recevant aucun secours de France, il eut recours à moi de nouveau : il me demanda de lui créer un genre d'industrie au moyen duquel il pût exister. Je lui confiai des draperies anglaises et des Hvres pour la valeur de six à sept mille francs. Il les fit valoir avec intelligence, et, par son économie, se soutint décemment dans le pays, où la régularité de sa conduite lui attirait l'estime générale. Mais les mesures contre les fugitifs français ayant été aggravées, il lui devint impossible de vaquer anx affaires relatives à sa petite spéculation sans exposer sa personne. Un jour, au miheu du plus rude hiver, il se hasarda de sortir, à la faveur d'un temps aflfreux mêlé de pluie et de neige. Malheureusement, il fut rencontré par deux

gendarmes, sur le chemin de Linière, ayant sur le dos une pièce de Casimir anglais qu'il était venu chercher chez moi. Les gendarmes lui demandèrent ses papiers ; il n'en avait aucun à exhiber. Opposant de la résistance, il fut maltraité et ramené à Neuchatel à dix heures du soir, percé jusqu'aux os et dans l'état le plus misérable. On le conduisit chez M. de Montmolin, procureur de Valengin, qui me fit appeler, M. de Coligny s'étant recommandé de moi personnellement. Je remmenai chez moi, où je lui fis donner tous les soins imaginables ; mais il était si ulcéré d'avoir été traité avec une dureté si offensante pour un gentilhomme, qu'il résolut de rentrer, à tous risques, dans sa patrie, alors sous le régime de la Terreur. Il partit malgré mes instances et les prières de ses amis, qui tremblaient pour ses jours. En effet, nous apprîmes bientôt qu'il avait été arrêté à la frontière, jeté dans une prison et condamné à mort. Sa famille, plusieurs années après, fit rembourser à ma femme les avances que je lui avais faites. »

XVII. Pendant que les nobles exilés allaient chercher un nouvel asile au fond de l'Europe, dans des contrées où l'éloignement et la différence de mœurs, de climat et de langage devaient' leur rendre la vie encore plus amère et plus difficile, quelques-uns des plus ardents parvinrent à demeurer en Suisse, à l'aide de mille subterfuges, pour être mieux à portée d'associer les mécontents de l'intérieur à leurs plans de contre-révolution. Les nombreux paysans que la Terreur venait de jeter en exil leur panirent un élément précieux pour réaliser enfin les rêves d'invasion que l'armée de Condé nourrissait depuis si longtemps avec si peu de succès, et ils n'épargnèrent rien pour les mettre de moitié dans leur entreprise. L'instigateur et le chef un peu solitaire de ces complots était le comte d'Entraigues, caché aux Planchettes et déjà connu (voir le tome P', p. 490). Il poursuivait un double but : celui de faire des cultivateurs fugitifs du Doubs une nouvelle division de l'armée royaliste, et celui de soulever par leur entremise les catholiques fidèles restés dans ce département.

Pour faire accepter à nos paysans ce double rôle, personne

l^'fiMIGBATlON. 271

ne Ini parut plus propre que le clergé déporté, dépositaire de toute leur confiance, et ce fut à lui qu'il s'adressa pour les embaucher. Mais il ne tarda pas à se convaincre qu'il perdait son temps et sa peine. D'abord, il trouva pen de prêtres disposés à le seconder ; on ne peut nommer que H. Breuillot et M. Courtot, missionnaire. En second lieu, il trouva encore moins de concours chez nos pieux montagnards, comme le orouve la lettre suivante, adressée duLanderon, le 14 octobre i794, par l'abbé Courtot, à l'infatigable comploteur :

(( Il y a ici des enrôleurs, comme sur les frontières, et la lenteur avec laquelle se font les opérations me fait défier des dispositions de ceux qui pourraient prendre parti. Quand on leur parle d*en prendre un, ils s'excusent sur la détermination où ils sont d'en prendre un autre ; et, quand on leur parle de cet autre, ils font semblant de vouloir revenir au premier. Je crains qu'ils ne veuillent ni l'un ni l'autre, mais aniquement leur repos. J'ai eu des nouvelles de l'intérieur qui paraissent assez certaines. La maladie diminue en efiet ; il y a aussi du changement dans les opinions. C'est assez généralement qu'on demande un roi. Voudrait-on agir pour se le procurer? Il m'a paru qu'on ne se mettrait en mouvement pour cela que quand on verrait une force considérable, imposante et bien soutenue. Daus ce moment surtout, où l'on est assez tranquille, il n'y aurait pas beaucoup à espérer. Le monde est bien aise d'un peu respirer et ne se soucierait pas de rentrer d'abord dans l'agitation. D'ailleurs, nous touchons à l'hiver, qui n'est pas favorable. Vous êtes plus à portée que nous et meilleur juge. Vous pourrez répondre à ces messieurs quelque chose de plus positif. »

Le comte d'Ëntraigues trouvait dans M. Fenouiilot , réfugié à Neuchatel, un auxiliaire tout aussi ardent que lui, sans être beaucoup plus heureux. Ecrivain infatigable, l'avocat de Besançon avait publié, en 1793, un Préci» historique de la vie de Louis XVI et de son martyre^ suivi du Précis historique de Fhornble assassinat de son auguste épouse^ réimprimé à Besançon en i82i, et un nouveau pamphlet, intitulé : La Rencontre imprévue^ ou le souper de l'auberge de

i72 CHApme lit.

la Cigogne, à Bâle, dialogue politico-tragi-comique. 0 y joignit : Le meilleur Almanach pour 1794. Ces divers écrits obtinrent la plus grande vogue, mais sans satisfaire l'activité de M. Fenouillot. H y ajoutait quelques petites trames royalistes qui eurent beaucoup moins de succès. Le 1 1 mai 1795, le procureur général du département du Doubs écrivit aa comité de sûreté générale : « Le 7 floréal courant, un commissionnaire du Locle, en Suisse, a apporté à un nommé Goguillot, de Flangebouche, une lettre insignifiante, avec un billet contenant la simple signature de Fenouillot, émigré. Goguillot étant connu pour un mauvais sujet qui a émigré, et qui est rentré ensuite comme cultivateur, cela a donné des soupçons, les lettres et billets n'étant d'ailleurs que des signaux convenus entre gens intrigants. La municipalité de Flangebouche a cru devoir s'assurer du commissionnaire. Le district d'Ornans, après son interrogatoire, a été d'avis de le mettre en liberté. Le département a pensé de même; mais, en même temps, il m'a chargé d'écrire une lettre de satisfaction à la municipalité de Flangebouche, et une autre au conseiller de la bourgeoisie de Valengin, pour l'inviter à ne pas donner les mains à de semblables manœuvi*es. »

On a vu que le nom de MM. de Malseigne avait été prononcé dans l'insurrection de septembre 4793, et que l'espoir, nourri par quelques-uns des insurgés, de les voir se mettre à leur tête, n'avait été qu'une fatale illusion. Deux ans après, on retrouve le nom d'un des deux frères impliqué dans une de ces basses intrigues où une partie de la noblesse émigrée compromettait, non-seulement sa considération, mais encore l'existence de ses malheureux compUces. Aux moyens ordinaires de conspiration , on avait joint l'émission de faux assignats en immense quantité, dans le but d'avilir une monnaie qui tombait d'elle-même assez vite, et de faire périr la République en lui ôtant ses dernières ressources finaa* cières. Le 3 mai 1795, F.-Jos. Jacquot, dit Pourcelot, cultivateur à Pierrefontaine, fut condamné à mort par le tribunal criminel de la Seine, comme émigré et distributeur de faux assignats. Quelques instants avant de monter sur l'échafaud, il fit, devant un membre de la commission de

l*éhigbàtion. 273

police de Paris, la dédaration suivante : « Valengin, frère de Malseigae, retiré au Landeron, envoie à Paris des paquets de faux assignats de toute espèce, qui sont portés par X. Tbevenard , bûcheron au Russey. M.La Perrière^ demeurant aux Planchers, en envoie par Maillot , de la Grand'Combe, Ambr. Gaudy, de Domprel, et L. Vannier, de la Sommette. Je déclare, en outre, que j'ai parfaite connaissance du complot d'invasion qui doit avoir lieu par les émigrés français réfugiés en Suisse. Un des principaux chefs est un nommé d'Entraigues, du Languedoc, près d'Uzès, qui a fait plusieurs proclamations sourdes, tendant à ramasser tous ceux qui voudraient prendre part à l'invasion, au nom de Dieu et de la Vierge Marie. Ils prêtent serment de servir la cause de la religion et de la royauté. J'ai été moi-même prévenu, par d'Entraigues, que le projet était de tomber, pendant la nuit, sur les avant-postes, pour les égorger, de bloquer le ehàteau de Joux et de s'emparer des canons qui y sont. Certains membres du gouvernement suisse ont connaissance de ce projet et le laissent ignorer. D'Entraigues m'a dit qu'il tenait des membres du conseil de Berne toute la poudre et le plomb nécessaires. »

Généralement étrangers et indifférents aux plans aussi vastes qu'imaginaires du conspirateur provençal, les paysans émigrés du Doubs se partagèrent en trois parts , suivant leur propre inspiration . Les plus jeunes et les plus belliqueux, au nombre d'une centaine peut-être, se voyant traqués en Suisse par un gouvernement que la peur rendait inhospitalier, et ne sachant plus où porter leurs pas, ni comment gagner leur vie, finirent par écouter la voix des embaucheurs et par accepter la solde qui leur était offerte dans l'armée de Gondé, où ils servirent avec peu d'enthousiasme. Une autre partie resta cachée dans les environs de la frontière, sans autre souci que de se dérober aux recherches de la police helvétique et de se procurer, souvent avec des peines inouïes, rindispensable nourriture de chaque jour, en attendant le dénouement désiré qui les ramènerait dans leur patrie. Ce sont eux qu'on a vus se livrer à des incursions fréquentes en France, pour en rapporter, à travers les balles des doua-

174 CHAPITRB LIT.

niers et des volontaires, le pain qui leur manquait trop souvent. Gomme le patriote Châtelain l'écrivait plaisamment aa comité de sûreté générale de la Convention, c* était la faim qui chassait le loup du bois.

(( La maison des moulins Robert-Nicoud, appartenant alors à Josué Delachaux, nous dit le bon et docte M. Hirschy ^ de la Chaux-^e-Fond, était remplie de personnes de distinction. Nobles, ecclésiastiques, avocats, rentiers, négociants^ habitaient cette chétive demeure, y correspondaient, recevaient et envoyaient des nouvelles. C'est là aussi que s'organisaient des bandes armées qui tout à coup passaient la frontière et rentraient en escortant des bagages ou du bétail. On amena ainsi en un seul jour, au Dazenet, trentedeux pièces de bétail, et l'une d'elles fut précipitée au bas des rochers, dans la rapidité de la course. Quelques-uns de ces malheureux proscrits allèrent tomber sous la hache révolutionnaire. C'est ainsi qu'une pauvre mère de famille, entraînée par tout ce qu'un cœur de femme renferme d'affections, voulant aller revoir les siens, fut saisie au Russey à six heures du soir et guillotinée.

» Les réfugiés du Dazenet avaient leur lieu de culte à la Nérande, où le curé des Fontenelles venait ofScier; et, ce qui prouve que leur nombre était considérable, c'est que beaucoup d'entre eux étaient obligés de se tenir en dehors de la maison. Ceux qui étaient sur le Doubs célébraient la messe au moulin Delachaux. Quand arriva l'ordre d'interner les émigrés, on n'apporta dans l'exécution de cette mesure qu'une sévérité apparente. On menaçait tout haut^ et l'on conseillait tout bas d'agir avec humanité. La plupart cependant quittèrent le pays en passant par Cressier et le Landeron, où il y avait des comités d'émigration organisés. Néanmoins un grand nombre restèrent cachés chez ceux qui les avaient pris en affection. Jacob Calame en avait six chez lui, pour lesquels il réunit^ par une porte de communication, un grenier et une chambre haute, et il les y garda plus de deux ans. La famille Savoie, qui demeurait aux Planchettes, eut également pendant deux ans M. le curé Bonnet.

» Comme il était défendu sous des peines très sévères de

L^fiMIGRATION. 275

transporter du numéraire hors de la France, Jonas Mathey YODlut bien se charger d'aller à Morteau chercher une somme très considérable, pour un émigré. Monté sur un petit cheval noir intrépide, il se rendit au galop à l'endroit indiqué, où on lui remit une pesante valise. Chargé de ce fardeau, il franchit ventre à terre la distance qui sépare Morteau des Brenets, en passant devant les bureaux des douanes et les postes militaires, d'où Ton tirait sur lui sans Tatteindre. Arrivé sur les bords du Doubs et se voyant poursuivi, il traversa la rivière à la nage. Il était temps, car en arrivant aux Brenets, sa monture, exténuée de fatigue, s'affaissa sous lui pour ne plus se relever. Ce noble animal avait sauvé la fortune d'uQ proscrit et la vie de son maître. »

Un grand nombre de cultivateurs émigrés du Doubs, jaloux de retrouver le plus promptement possible, dans les rudes travaux de l'agriculture, leur dignité et leur indépendance, se rendirent sans hésitation ni retard au fond de l'Allemagne ou plus loin encore, pour y tenir des fermes, ou pour y travailler en quaUté de simples ouvriers. En quittant ce premier asile, voisin de leur patrie, pour porter leurs pas dans une contrée inconnue, l'un des soucis les plus douloureux pour ces honnêtes laboureurs était la crainte d'être pris partout pour des gens sans aveu et des vagabonds. Privés de tout appui et de toute protection de la part de leur gouvernement national, ce fut à la religion , pour laquelle ils souffraient si courageusement, qu'ils demandèrent leurs passe-ports et des recommandations auprès de tous les cœurs capables de comprendre leur dévouement. C'est ainsi qu'on trouve, à la date du 3 mai 4794, un certificat de M. Olivier, Guré de Haîche, retiré au Landeron, attestant « que Cl.-F.-X. Fallard, d'Urtière, et Marie-Thér. Bouhéher, son épouse, ont toujoars été de bons catholiques; que leurs enfants, savoir, G^"éreuse, Marie-Angélique, Euphrosine, F.-Ferréol, Gène* ^ e, Joseph, Clémentine et Marie-Anne, les suivent dans I exil; que Fallard, après avoir été relégué plusieurs mois 6 \ les prisons, ne s'est déterminé à fuir et à abandonner i possessions considérables, que pour se soustraire aux I veUes vexations dont il était menacé et pour pouvoir

remplir en liberté les devoirs d'un vrai chrétien et donner une preuve authentique de sa constante fidéUté à son roi. En foi de quoi, le certifiant lui donnait cette attestation pour lui servir au besoin. » Afin que rien ne manquât à l'authenticité de ce titre si honorable, M. Gl.-lgn. Franchet de Rans^ évêque de Rhosy, suffragant et vicaire général de Besançon, certifiait la signature de M. Olivier. Cet acte de juridiction paternelle se terminait par cette mention touchante : « Datum Solodori, ubi religionis catholicœ causa exules commoramur. Donné à Soleure, où nous sommes retenus en exil pour la cause de la religion catholique. »

XVIII. On aimerait à suivre à travers leurs nouvelles épreuves cette multitude de doux et vaillants campagnards qui allaient donner au loin une idée si avantageuse de nos populations agricoles. Mais ce qu'il serait impossible de faire pour tous est devenu heureusement facile en ce qui concerne la plus importante de ces pieuses colonies, celle de Charquemont, grâce à la relation aussi exacte qu'intéressante qu'elle nous a laissée elle-même de ses longues pérégrinations.

On a vu cette troupe infortunée, composée de cinquantequatre personnes de tout sexe et de tout âge, arriver sur le sol helvétique, trempée par une pluie glaciale et ne trouvant d'autre abri, pour y achever la nuit, qu'une caverne où il avait été impossible de faire du feu. « Aussitôt que le jour commença à poindre, continue le narrateur, la caravane se remit en route et gravit la côte qui domine Biaufond. Arrivés au sommet, ils s'arrêtèrent pour se chaufler autour d'un feu que les coupeurs de bois y avaient allumé. Là ils commencèrent à sentir le charme de la liberté qu'ils venaient d'acheter au péril de leur vie et au prix de tous leurs biens ; et leur première jouissance fut d'arracher et de jeter au feules cocardes tricolores que tous, hommes et femmes, étaient obUgés de porter depuis longtemps, symbole odieux et dérisoire d'une liberté qui n'existait plus en France que pour le crime. Quelques-uns de la troupe proposèrent ensuite de délibérer sur la direction qu'il convenait de prendre. M. Mougin, dont l'avis avait, aux yeux de tous, l'autorité d'une loi, dit qu'il était décidé à renoncer au voisinage de la France et

L'fiHIGRATlON. 277

qu'il avait le projet, après avoir été prier une dernière fois au sanctuaire de Notre-Dame des Ermites, de se rendre, s'il était possible, dans la ville de Constance en Allemagne. Tous les émigrants, sans hésitation, déclarèrent qu'ils voulaient le suivre.

» Lorsque les enfants furent réchauffés, on se remit en route. D'un commun accord, trois familles se dirigèrent sur le hameau de la Gernier-des-Aiges; et M. Mougin, avec les autres familles^ se rendit directement au Greux-des-Rez, où ils se réunirent tous. Le Creux-des-Rez est un hameau où il n'y avait alors qu'une seule maison, peu vaste. Le grand nombre des émigrants ne leur permettant pas d'y rester longtemps, deux d'entre eux se rendirent sur-lecbamp à Renans, pour obtenir de l'autorité locale les passeports nécessaires pour traverser la Suisse et l'autorisation de passer par cette commune. Us furent accueillis avec bienveillance et on leur accorda de suite ce qu'ils demandaient. Mais dans l'intervalle, les autorités de la Gbaux-de-Fond, informées que plusieurs familles françaises s'étaient réfugiées au Creuxdes-Rez, y envoyèrent un détachement de soldats, avec ordre de les arrêter. Avertis à temps du danger qui les menaçait, les émigrants montèrent à la hâte dans les greniers et s'y blottirent au milieu du foin, en gardant le plus profond silence. Les soldats firent dans la maison une perquisition assez longoe, mais Dieu ne permit pas qu'il leur vint à la pensée de monter dans les greniers, et ils se retirèrent persuadés qu'aucun étranger n'avait touché le sol de la ferme. Ce nouveau danger était des plus graves pour les émigrants ; car ils auraient été vraisemblablement livrés aux autorités françaises, comme l'avaient été leurs infortunés coreligionnaires de Flangebouche^et ils auraient péri comme eux sur l'échafaud. Quelques moments après, ils reçurent les passe-ports accordés par la commune de Renans et se hâtèrent de quitter le Creux-des Rez, après un séjour de vingt-quatre heures, pendant lequel ils s'attendaient toujours à voir revenir les soldats lancés à leur poursuite.

» A Renans, on les fit dîner aux frais de la commune, et l'autorité fit elle-même une collecte en leur faveur dans toutes

les maisons. La population, quoique protestante et sachant très bien que les fugitifs ne s'expatriaient que pour la cause de la foi, ne s'en montra pas moins bienveillante et généreuse à leur égard. L'autorité, non contente de leur remettre, au moment de leur départ^ les aumônes abondantes qu'elle avait recueillies, leur donna encore deux soldats pour les accompa* gner jusqu'à l'hôtellerie des Loges, où ils devaient passer la nuit, afin que personne ne les inquiétât en route. Le lendemain, les émigrants se dirigèrent sur Ange. A la descente de la montagne au pied de laquelle est situé ce village, ils trouvèrent deux ou trois prêtres français fugitifs, qui s'y étaient retirés, et qui, prévenus de leur arrivée, s'étaient rendus à leur rencontre. Ange était le premier village catholique qu'ils eussent trouvé depuis leur sortie de France ; ils s'empressèrent de se rendre à Téglise pour y remercier Dieu d'avoir protégé si heureusement leur fuite.

» Parmi les prêtres français qui étaient à Ange, se trouvait M. Loichot, vicaire en chef de Charquemont, qu'une paralysie retenait dans son lit. S'il fut heureux de se revoir entouré de paroissiens qu'une cause si glorieuse éloignait de leur patrie, ceux-ci ne ressentirent pas moins de joie d'avoir retrouvé leur bien-aimé pasteur. Us restèrent trois jours à Ange, et tous profitèrent de ce séjour pour recevoir les sacrements.

» Cependant l'émigration de M. Mougin et de ses courageux compagnons avait fait une impression profonde sur les habitants de Charquemont. Plusieurs patriotes exprimèrent le désir qu'on les rappelât , et la proposition en ayant été faite dans une assemblée communale , on l'accueillit en décidant qu'une députâtion serait envoyée à cet effet auprès des fugitifs. Pour leur inspirer plus de confiance, on chargea de cette commission quatre personnes parfaitement connues de la plupart d'entre eux , et choisies par égale part dans les deux partis opposés qui divisaient la France. Deux étaient aristocrates ou fanatiques , et les deux autres jacobins ou enragés. D'après les indications que ces émissaires s'étaient procurées sur la direction de leurs compatriotes fugitifs, ils arrivèrent à Ange pendant le séjour qu'y fit la caravane. Bien

l'émigbation. 279

convaincus que l'exemple de M. Mougin ne manquerait pas d'entraîner tous ses compagnons, ils s'adressèrent à lui de préférence ; et^ dans un long entretien, ils ne négligèrent rien pour le déterminer à rentrer au sein de ses affaires et de ses foyers. M. Mougin leur répondit avec calme, mais avec une fermeté inébranlable, qu'il n'avait quitté la France que pour sauver sa foi et se soustraire aux coups dont le menaçaient les lois sous le joug desquelles gémissait sa malheureuse patrie ; que la même impiété et lapème anarchie y régnaient encore; qu'il ne pourrait y rentrer sans s'exposer de nouveau aux dangers qu'il avait fuis ; que sa conscience lui défendait de retourner en arrière ; que son parti était définitivement pris, et que toutes le& instances de ses compatriotes étaient inutiles.

*) Les députés de Charquemont se retirèrent désolés de l'insuccès de leurs démarches; et, connaissant toûtf l'autorité morale que M. Mougin exerçait sur ses compagnons d'infortune, ils n'eurent pas même la pensée de s'adresser à eux. Les catholiques fugitifs de Charquemont n'étaient pas les seuls émigrés français qui se trouvassent alors à Ange. Us y avaient été précédés par quelques habitantsd'un village des montagnes du Doubs, qui, après avoir pris part à l'insurrection , avaient cherché un refuge en Suisse. Ces derniers, informés de l'arrivée de la députation de Charquemont, craignaient que, sous l'apparence d'une démarche toute bienveillante , elle ne cachât quelques intentions hostiles. De ces soupçons ils en vinrent jusqu'à la pensée de sacrifier les jacobins qui en faisaient partie , à leur sûreté et à celle des nouveaux émigrés. Instruit à temps de ce qui se passait, M. Mougin accourut auprès des auteurs de cet abominable projet , et fut assez heureux pour le leur faire abandonner.

)> Plus occupé des besoins moraux et spirituels de la colo-» nie errante à la tète de laquelle il se trouvait placé, que de ses besoins matériels, qu'il abandonnait entre les mains de la Providence, M. Mougin désirait vivement qu'elle fût accom* pagnée, dans le cours de ses pérégrinations, par un prêtre fran^ çais. Il fit part de son désir à M. l'abbé Mougin , chapelain du Cerneux-Monnot, qui s'était réfugié à Ange. Le vénérable

280 CHAPITIB UT.

ecclésiastique approuva ce dessein et consentit volontiers à partir lui-même avec la colonie , et à partager toutes ses épreuves. D'Ange les émigrants se rendirent à Bienne , en passant par Gressier et le Landeron. De Bienne ils se dirigèrent sur Grange , où ils trouvèrent la famille de Pierre- François Mougin, qui avait passé à l'étranger aussitôt qu'elle avait connu la fuite des autres catholiques de Charquemont. Cette famille se joignit à eux.

» Arrivée à Soleure, la. colonie y reçut d'abondantes aumônes et y laissa deux familles, celles de Joseph Richard et de Jean-Baptiste Faivre , qui ne jugèrent pas convenable d'aller plus loin. Ainsi réduite, la colonie se rendit à Saint- Urbain. Il existait dans cette ville une communauté de religieux : ce fut dans leur couvent que la carav;ine fut logée. Les bons religieux^ l'accueillirent avec toute la bienveillance p^ssible^et refusèrent toute indemnité pour ses dépenses, ^e lendemain elle se dirigea vers Sursée, et y passa la nuit dans un mauvais hôpital. A Lucerne , où elle arriva le jour suivant, elle fut aussi logée dans un hôpital , mais elle s'y trouva très commodément et y fut servie avec la plus bienveillante générosité. Les bontés des magistrats allèrent encore plus loin ; après lui avoir fait délivrer, au moment du départ, une assez grande quantité de vivres , ils firent transporter toute la colonie en bateau jusqu'à Brunn. De Brunn la colonie se rendit à Schwitz, d'où elle alla coucher dans un village connu en France sous le nom de Tour-Rouge. Elle y eut pour hôtel l'écurie d'une mauvaise auberge. Le jour suivant, elle arriva au célèbre monastère de Notre-Dame-des- Ermites, où elle se proposait de séjourner jusqu'à ce qu'elle pût aller à Constance.

» On n'essaiera pas d'exprimer ici les sentiments qui se pressèrent dans les cœurs des pieux exilés en approchant de ce lieu de dévotion, si cher à tous les affligés. Qui ne comprendrait l'ardeur de leurs prières, à l'entrée d'une carrière aussi obscure que douloureuse et dont tous les pas étaient voués d'avance au malheur I

» M. Chagrot, curé de Trévillers, était alors à Einsiedeln. Informé de l'arrivée de ses compatriotes, il s'empressa d'aller

l'émigration. 281

les visiter. M. Tabbé Mougin lui ayant fait connaître que Tin* tention de la colonie était de se rendre à Constance^ M. Cbagrot lui répondit que ce projet lui paraissait très sage; qu'il revenait lui-même de cette ville, où il avait séjourné quelque temps; que les vivres y étaient en abondance et à plus bas prix que partout ailleurs , et qu'il était facile de s'y procurer du travail; qu'il pourrait lui-même être de quelque utilité à la colonie dans l'exécution de son dessein ; que durant son séjour dans cette ville, il s'était lié tout particulièrement avec un ecclésiastique du Dauphiné , M. Emery, curé de Gédeox, qui jouissaitd'un grand crédit; et que, sur sa recommandation > M. £mery rendrait certainement à la colonie tous les services possibles. Les émigrants , très satisfaits de ces renseignements , acceptèrent avec reconnaissance l'offre de M. Chagrot. Quelques jours après, M. Cbarles Mougin^ M. l'abbé Mougin et un autre prêtre francH^omtois , M. Feuvrier, qui se joignit encore à eux, partirent pour Constance. Arrivés dans cette ville, ils allèrent trouver M. Emery et lui remirent une lettre de M. Chagrot. M. Emery les reçut avec bonté et courut parler en leur faveur à M. de Juigné, archevêque de Paris, alors retiré à Constance, qui se montra animé des mêmes sentiments et promit d'aller, dès le lendemain matin, parler à M. de Puissangue, gouverneur de la ville. Ce prélat ne manqua point à sa promesse, et le lendemain, vers les dix heures du matin, il prit la peine de se resdiB lui-même à l'hôtel où étaient logés les émigrants firanc-comtois, pour les prévenir que le gouverneur demandait qu'ils allassent lui parler à deux heures après midi. Un otBcier d'ordonnance vint les chercher et les conduisit chez le gouverneur, qui les reçut avec beaucoup de bienveillance et leur dit : Ce que vous demandez est une chose nouvelle et sur laquelle le gouvernement ne m'a point encore fait connaître ses intentions. J'ai ordre de recevoir dans cette viUe tons les nobles et les prêtres français qui désirent s'y retirer; mais je n'ai aucune autorisation d'y recevoir également des roturiers. Je me trouve donc dans l'obligation d'en référer à la cour. Toutefois , comme la réponse pourra se bire attendre assez longtemps , je vais en rendre compte

tSi aUMTU LIT.

immédiatement au gouverneur de Fribourg en Brisgau, et s'il y donne son consentement, je pourrai vous accorder provisoirement l'autorisation que vous sollicitez, jusqu'à ce que les intentions de la cour me soient connues. Dans moins de quinze jours j'aurai la réponse du gouverneur de Fribourg.

» M. de Puissangue écrivit en efiët, de suite, à Vienne et à Fribourg; et l'archevêque de Paris joignit à sa dépèche pour Vienne une lettre par laquelle il priait M. delà Fare, évèque de Nancy, qui était alors à la cour, où il jouissait du plus grand crédit, de vouloir bien s'intéresser en faveur de la colonie auprès de l'empereur.

» Rentrés à leur hôtel , les trois émigrants franc-comtois décidèrent ensemble que M. Ch. Mougin retournerait à Einsiedeln près de la colonie ; que les abbés Mougin et Feuvrier attendraient à Constance la réponse de Fribourg; qu'ils profiteraient de cet intervalle pour procurer à la colonie un logement et des moyens d'occupation; et qu'aussitôt qu'ils connaîtraient les intentions du gouverneur de Fribourg , ils en donneraient avis à M. Ch. Mougin. Il y avait environ trois semaines que ce dernier avait rejoint la colonie à Einsiedeln, lorsqu'il reçut une lettre de M. l'abbé Mougin qui lui annonçait que le gouverneur de Fribourg autorisait la colonie à se rendre à Constance. On s'occupa immédiatement des préparatifs de départ.

)> Après un séjour d'environ cinq semaines à Einsiedeln, la colonie se remit en route sous la conduite de M. Mougin et d'un prêtre français dont on ignore le nom, et qui s'était joint à elle à Einsiedeln. Elle alla, le premier jour, coucher à Richtchwil, et le lendemain elle s'embarqua sur le lac et se dirigea vers Zurich.

» Arrivée aux portes de cette ville, elle fut obligée de s'arrêter, parce qu'on ne voulait pas lui permettre d'entrer. Elle demeura à peu près une heure en station sur la route, et y fut exposée à toute la rigueur d'un froid violent. On était alors en décembre. Les émigrés furent ensuite conduits au corps de garde, où, après de longues explications, ils obtinrent, mais non sang peine, la permission de loger dans la ville. Cependant le bruit de leur arrivée s'était déjà répandu

L*ÉMIG1UTI0N. 283

parmi les habitants, et tandis que le chef du poste discutait avec M. Mougin , on leur apporta plusieurs corbeilles remplies de vivres. On leur procura ensuite le moyen de se chauffer, et on distribua à chacun d'eux une pièce de monnaie de la valeur d'environ 1 fr. 50 c.

1) Lorsque l'entrée de la ville leur eut été accordée, on les conduisit à l'hôtel de l'Epée, où le gouverneur avait donné ordre qu'ils fussent logés et nourris aux frais de la ville. Le lendemain, au moment du départ, un copieux déjeuner leur fut servi, et chacun des convives trouva en outre à côté de son couvert une pièce de monnaie.

» La générosité de l'autorité ne se borna pas là. Dès le matin elle avait fait préparer une voiture à quatre chevaux pour transporter les enfants, les femmes et les bagages, et elle 7 fît mettre tous les vivres nécessaires à la colonie pour le restant de la journée. La voiture alla jusqu'à Frauenfeld , où Ton passa la nuit.

» En traversant la ville de Zurich , au moment du départ, la colonie reçut encore d'abondantes aumônes. Les personnes qui se trouvaient dans la rue se pressaient autour des émigrants pour pouvoir leur remettre leurs dons, et celles qui étaient dans l'intérieur des maisons leur jetaient, par les fenêtres, des rouleaux de monnaie. Ces aumônes s'élevèrent i plus de trois cents francs (sept ou huit cents francs d'aujourd'hui). Il n'en fallait pas tant pour que nos pauvres Franc-Comtois oubliassent les difficultés qu'on avait d'abord faites pour les recevoir.

» La colonie n'eut également qu'à s'applaudir de l'accueil qu'on lui fit à Frauenfeld. Elle y fut bien servie , à bon marché, et y reçut quelques aumônes. Comme à Zurich, les magistrats lui fournirent gratuitement une voiture qui alla transporter leurs bagages jusqu'à environ trois lieues de la ville.

» Une nouvelle étape conduisit les émigrants à Yintherir, où l'autorité ne se montra pas, à beaucoup près, aussi ispitalière qu'à Zurich et à Frauenfeld. Dans la crainte 'ils ne reçussent des secours des habitants , on ne leur rmit pas d'entrer dans la ville ; et, en leur faisant faire un

long détour, on les conduisit au delà de la ville, dans une mauvaise auberge où ils passèrent la nuit. La charité sut tromper la vigilance parcimonieuse des magistrats. A peine les émigrants étaient-ils entrés dans leur auberge , qu*uQ homme, qui paraissait d'un rang assez élevé dans le monde, vint leur apporter une somme de 36 fr.

» De Vinthertour la colonie se rendit à Constance, où elle arriva vers midi. Lorsqu'elle fut aux premières portes de la ville, on s'arrêta, et M. Mougin y entra seul avec le prêtre qui accompagnait la colonie , pour annoncer son arrivée. Ils se rendirent d'abord chez M. l'abbé Mougin; mais l'autorité savait que les émigrants devaient arriver ce jour-là^ et déjà les agents du gouvernement avaient reçu ordre d'aller à leur rencontre pour les recevoir.

)> Le même jour ils prirent possession d'une maison que M. l'abbé Mougin avait louée rue Saint-Paul. En sage économe, cet ecclésiastique avait dû, pour tous ces préparatifs, consulter l'extrême modicité des ressources de la colonie ; aussi ne trouva-t-on dans ce logement que les objets d'une nécessité absolue. Des bottes de paille disposées sur le plancher servirent de lits. Le souper fut apporté de l'auberge.

» Le lendemain, qui était un dimanche, la colonie se rendit en procession à l'église des Capucins, où elle entendit la messe. Les femmes préparèrent ensuite le dîner; on présume bien que les apprêts n'en furent pas considérables. Dans le courant de la matinée , le gouverneiur fit appeler M. l'abbé Mougin et lui dit qu'il s'était occupé de la colonie ; qu'il existait une maison très vaste appartenant à la ville, et dont il pouvait disposer en faveur des émigrants , et qu'il la leur offrait. M. Mougin l'accepta, en se faisant l'interprète de leur reconnaissance, et dans l'après-midi la colonie alla s'installer dans ce nouveau logement.

» Cette maison, que les habitants désignaient sous le nom AeiC hotte, était située au faubourg Paradis, près d'une chapelle attenante au cimetière de la ville. Elle avait été construite autrefois pour recevoir des religieux anglais que la persécution, avait aussi forcés de quitter leur patrie. La colonie y trouva encore des bois de lit, des tables et des bancs.

L*ÉHIGRATION. 285

» L'un des premiers soins de la colonie, qui se croyait en ce moment arrivée au terme de son pèlerinage, fut de s'occuper de sa propre organisation , c'est-à-dire d'assigner à chacun sa tâche , de manière à pourvoir à tous les besoins et à éviter le désordre en même temps que l'oisiveté. Ce fut, d'un consentement unanime, à M. Charles Mougin qu'on remit le gouvernement de la colonie, et à M"* Mougin le soin de tout ce qui se rattachait à l'économie domestique. Ils s'acquittèrent l'un et l'autre de leurs obligations avec l'intelligence et la sollicitude qu'on devait attendre d'eux.

» Deux ou trois jours après l'arrivée de la colonie à Constance, un prêtre distingué par son patriotisme et son esprit libéral, M. Maillot, vicaire en chef de Rosières, vint se joindre à elle et prêta un concours très utile à MM. Mougin. Ce fut lui principalement qui régla les différents genres de travaux auxquels les émigrants devaient se livrer. Ainsi les femmes et une partie des hommes furent employés à blanchir le linge des nobles Français émigrés, qui se trouvaient en grand nombre à Constance. Les autres hommes étaient occupés aux différents ouvrages de force qui se présentaient à faire dans la ville, et surtout à scier et porter le bois de chauffage; les enfants travaillaient dans les manufactures d'indiennes. Dans ses moments de loisir, M. Charles Mougin s'occupait de menuiserie. Telles furent les occupations de la colonie pendant son séjour à Constance, et elles lui procurèrent des moyens d'existence suffisants.

M Pour compléter son organisation, M. l'abbé Mougin et M. Maillot crurent nécessaire d'établir un règlement de vie, et voici celui qu'ils arrêtèrent et qui fut toujours exactement observé.

o A quatre heures du matin le lever. M. Maillot, qui était chargé du réveil , frappait à la porte de chaque chambre en disant à haute voix : Benedicamus Domino; à quoi l'on répondait : Deo grattas. Un quart d'heure après, un coup de cloche annonçait la prière^ qui se faisait en commun dans l'intérieur de la maison. Elle était suivie d'une méditation que faisait H. Maillot. On se rendait ensuite à la chapelle pour entendre la messe , qui était célébrée par un des prêtres attachés à la

286 CHAPITRB LIT.

colonie. Au sortir de la messe avait lieu le déjeuner, après lequel chacun allait vaquer à son travail. Le dîner était fixé à midi. Au coup de cloche qui, le soir, annonçait VAngeius, tout le monde rentrait» et Ton soupait immédiatement. Une lecture spirituelle se faisait durant chaque repas. Après le souper, M. Maillot recueillait ce que chacun avait gagné dans* la journée, et en prenait note sur un registre, ainsi que des aumônes qui pouvaient avoir été reçues. Venait ensuite la prière du soir, qui se faisait en commun comme celle du matin. Après la prière, on reprenait le travail dans Tintérieur de la maison jusqu'au moment du coucher, qui avait lieu à huit heures.

» Peu de temps après son installation à Constance, la colonie reçut une nouvelle famille, celle de PbiUppe Millot* Un peu plus tard , elle fut rejointe par celles de Joseph Richard et de Jean-Baptiste Faivre, qui étaient restées à Soleure ; ce ne fut que dans le courant de Tété de 1794, et par consé* quent environ six mois après l'arrivée des émigrants à Constance, que le gouverneur de cette ville reçut la réponse de la cour à la demande qu'il avait faite en leur faveur. Cette réponse était toute favorable.

» XIX. Les dispositions bienveillantes du gouvernement impérial à l'égard de la colonie inspirèrent à MM. Maillot et Mougin la pensée de lui procurer une position plus conforme à ses premières habitudes, Toute composée de cultivateurs, elle se fût livrée avec plus de succès à la culture des terres qu'à des occupations inconnues, la veille, à la plupart de ses membres, et, par là même, ingrates et peu lucratives. Replacée dans le genre de vie qu'elle avait toujours suivi, la colonie eût travaillé avec plus de goût et de contentement, quelque admirable du reste que fût l'ordre qui régnait alors au milieu d'elle, et elle eût été plus à même de se créer les ressources nécessaires.

» Tels furent les motifs qui les déterminèrent dans leur projet. Ils en conférèrent avec M. Charles Mougin, qui entra dans leurs vues ; et d'accord avec les autres émigrants, qu'ils avaient ensuite consultés , ils firent part de leur projet au gouverneur. M. de Puissangue goûta leur dessein et en ren-

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dit compte immédiatement à la cour, en faisant ressortir tous les avantages qui en devaient résulter.

») M. l'archevêque de Paris voulut bien donner une nouvelle preuve de Tintérèt qu'il portait à la colonie. Gomme la première fois, il accompagna la demande du gouverneur d'une lettre par laquelle U recommandait vivement cette affaire à l'évëque de Nancy. La réponse de la cour ne se fit pas attendre longtemps, et aussitôt que le gouverneur l'eut reçue, il fit appeler les abbés Mougin et Maillot pour leur en donner connaissance. Elle était extrêmement bienveillante et accordait aux émigrants , dans la basse Hongrie , autant de terres qu'ils en pourraient cultiver. Ce nouveau succès dépassait toutes les espérances de la colonie, et il semble qu'elle ne pouvait plus rien avoir à solliciter. Cependant elle n'hésita pas à présenter une troisième pétition , par laquelle elle demandait, entre autres choses , qu'il lui fût permis de conduire avec elle deux ou trois cents émigrés français ; d'être affranchie de tout impôt pendant trois ans ; de ne dépendre d'aucun seigneur; d'être Ubre de retourner en France quand elle le jugerait convenable, etc., etc. Le gouverneur de Constance , toujours dévoué aux intérêts de la colonie, adressa cette nouvelle demande à la cour en l'appuyant.

» La réponse arriva presque courrier par courrier. Tous les points de la pétition étaient accordés, sauf un seul, celui qui avait pour objet de laisser à Ja colonie la faculté de conduire avec elle deux ou trois cents Français émigrés.

» Les neuf familles qui avaient été désignées dans la première pétition pouvaient seules profiter des privilèges et faveurs que le gouvernement accordait avec tant de générosité.

» Mais,conmie on n'avait pas fait connaître le nombre des personnes dont se composait chacune des familles , on pouvait y adjoindre un certain nombre d'étrangers que l'on ferait passer comme en étant membres. Ce fut le gouverneur lui-même qui suggéra à M. Mougin l'idée d'user de cette latitude.

» Plusieurs des nobles français qui se trouvaient à Constance témoignèrent le désir de passer également en Hongrie ; mais aucun ne put l'obtenir.

288 CHAPITEI LIT.

» Lorsque MM. Moogin et Maillot eurent fait part à la colonie de la réponse de la cour, il ne se trouva plus que trois familles qui fussent décidées à se rendre dans le nouvel asile que leur offrait la générosité de l'empereur. C'étaient celles de Charles Mougin, de Philippe Millot et d'Ignace Mougin. Les six autres familles , effrayées sans doute de la longueur du chemin (il s'agissait d'ajouter encore près de trois cents lieues à la distance qui les séparait déjà de leur patrie), n'osèrent encourir les chances d'un si long voyage et se déterminèrent à rester à Constance. Les noms de ces familles n'ayant pas été donnés, rien ne s'opposait alors à ce que d'autres familles leur fussent substituées , et de cette manière on obtenait, au moins en partie, le seul point de la pétition qui n'eût pas été accordé. C'est ce qui eut lieu.

» Avant son émigration, M. Charles Mougin avait promis plusieurs fois à son beau-frère, Hugues-Joseph Mougin, que s'il arrivait qu'il fût forcé de s'expatrier, il ne le ferait pas sans l'en prévenir. Mais il s'était trouvé dans Fimpiossibilité de s'acquitter de sa promesse , par suite de l'incarcération de son beau-frère. Il ne voulut pas se mettre en route pour la Hongrie sans faire part à ce dernier de la position que leur offrait l'empereur d'Autriche, et il se rendit sur la frontière du Doubs pour en conférer avec lui. Hugues-Joseph Mougin, qui avait toujours regretté de n'avoir pu suivre la pieuse colonie de Charquemont , saisit avec empressement l'occasion de la rejoindre, et fit de suite ses préparatifs de départ. Jacques-Ignace Maillot, des Joux-la-Vaux, et Jean- Baptiste Mougin, des Perrinots , frères des deux prêtres qui s'étaient attachés à la colonie, prirent la même détermination, et leurs trois familles se dirigèrent ensemble vers Constance , où elles arrivèrent dans les premiers jours de septembre 1794.

» On s'occupa aussitôt des dispositions nécessaires pour cette seconde transmigration , bien plus longue et plus pénible encore que la première , et le départ eut lieu vers le milieu de septembre.

» Les familles dont se composait la nouvelle colonie étaient réduites au nombre de six. Différentes personnes

L^ÉHIGBATION. 289

isolées, qui avaient exprimé le désir de les accompagner, furent réunies pour former une septième famille.

1) Au moment du départ, les six familles qui restaient à Constance voulurent accompagner la colonie jusqu'au bord du lac, où une barque l'attendait pour la transporter à Uberlinguen. La séparation fut douloureuse , et les plus désolés étaient ceux qui restaient. Lorsque toute la colonie fut montée sur la barque, M. l'abbé Mougin invita tout le monde à iiaire le signe de la croix et à se recommander à Dieu et à la sainte Vierge. Arrivé à Uberlinguen , on loua des voitures pour transporter les effets et les personnes qui ne pouvaient pas supporter les fatigues de la marche, et on prit la route d'Ulm. On n'était plus qu'à une demi-journée de cette ville, lorsqu'un accident vint compromettre l'existence de plusieurs membres de la colonie. Par l'imprudence d'un conducteur, une des voitures fut jetée dans un fossé profond. C'était celle où se trouvaient M"* Charles Mougin et la femme de son firère; elles eurent l'une et l'autre un bras fracturé. La chute avait été si violente , qu'on avait eu à craindre un désastre beaucoup plus grave. Après avoir donné aux deux blessées tous les soins que permettait la position où l'on se trouvait, on se hâta d'arriver à Ulm, afin de leur procurer les secours de Fart.

» D'Ulm la colonie devait descendre le Danube jusqu'à Vienne. Mais le bateau destiné à la transporter ne s'étant pas trouvé prêt, elle fut obligée de s'arrêter pendant six jours, qu'on mit à profit pour soigner les blessées , dont la guérison s'opéra promptement.

» La colonie, s'étant embarquée sur le Danube, relâcha i Ratisbonne, puis à Lintz, et arriva enfin à Vienne sans accident. Ce voyage s'opéra avec ses propres ressources, et, par conséquent," avec la plus sévère économie. Les émigrants furent retenus à Vienne pendant sept jours pour la régularisation de leurs passe-ports.

o Durant ce séjour, l'empereur fit appeler M. l'abbé Mougin, pour lui dire que, si on le désirait, il se ferait un plaisir d'accorder une audience particuUère à toute la colonie. H. Mougin répondit que ce serait trop pour cette troupe de

290 chàpitbb lit.

pauvres fugitifs, qui craindrait d^abnser par là de Fextrême bonté de Sa Majesté; mais que, si l'empereur daignait recevoir les chefs des sept familles, ce serait pour eux un vrai bonheur de voir leur bienfaiteur, et qu'ils accepteraient avec une vive reconnaissance une faveur dont le souvenir leur serait toujours précieux. L'empereur se prêta au désir de M. Mougin et lui fixa l'heure à laquelle les émigrantspourraient se présenter.

» La députation se rendit au palais impérial à l'heure indiquée. Elle était composée des deux prêtres, des sept chefs de famille et d'une dixième personne. Arrivés à la première porte, ils demandèrent à une sentinelle de quelle manière ils devaient se présenter devant Sa Majesté ; elle leur répondit qu'ils devaient le faire sans la moindre cérémonie. Ils traversèrent ensuite une pièce où étaient quatre huissiers» qui les firent passer dans une seconde salle, où se trouvaient dix gardes du corps qui leur dirent d'attendre un moment; qu'aussitôt qu'un officier qui était avec Tempereur serait sorti, ils entreraient. Un instant après, cet officier sortit, et ils furent introduits. Ils restèrent seuls avec l'empereur» qui les accueillit avec une bonté vraiment paternelle et leur dit : « Vous serez bien là-bas ; je me souviendrai de vous » et j'aurai soin de vous.» Il répéta plusieurs fois ces bonnes paroles et en ajouta beaucoup d'autres également bienveilr lantes, dont on n'a pas conservé le souvenir.

n Les émigrants restèrent assez longtemps avec Sa Majesté, et se retirèrent profondément touchés de tant de bonté. Les faveurs prodiguées à cette troupe de pauvres cultivateurs étrangers étaient d'autant plus remarquables, qu'à la même époque il n'était permis à aucun Français de pénétrer dans Vienne, et qu'il était même défendu, sous les peines les plus sévères, d'y parler français.

» Les promesses de l'empereur ne furent point de vaines paroles, et il les réalisa au delà de tout ce que les émigrants pouvaient espérer. Des ordres avaient été donnés pour que les moyens de transport fussent fournis à toute la colonie jusqu'à sa destination, et que, partout, elle fût logée gratuitement, ce qui fut exécuté avec la plus grande ponctualité.

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Aussitôt qu'on eut obtenu les passe-ports, on quitta Vienne. On monta sur un bateau bien gréé et bien dirigé, qui avait été préparé par ordre de Tempereup pour conduire la colonie jusqu'à Péterwardein. Un officier raccompagnait pour lui faire fournir les logements en route. Après avoir passé à Presbourg, Pesth et Bude, on quitta le Danube à Péterwardein.

n La colonie se trouvait encore aune cinquantaine de lieues de sa destination, et ce trajet devait être fait par terre ; mais tout avait été prévu par le gouvernement. Les dispositions nécessaires avaient été prises pour qu'à cbacun des relais, qui existaient de quatre lieues en quatre lieues, la colonie trouvât toujours dix voitures prêtes. Un sous-officier, chargé d'assurer les voitures et les logements^ la devançait à chaque étape. On parcourait huit lieues par jour.

» Lorsque la colonie fut arrivée à Témeswar, le gouverneur de la ville lui annonça que , par ordre de l'empereur, douze charmes étaient alors occupées à labourer les terres qui lui étaient destinées. Elle séjourna un jour dans cette ville et dix nouvelles voitures la conduisirent à Bacov^rar, où eBe devait se fixer.

» Le village de Bacov^ar est à six lieues de Témeswar et a soixante lieues de Belgrade, capitale de la Servie. La colonie y arriva vers le il novembre 1794, par conséquent environ treize mois après sa sortie de France. Elle fut logée, la première nuit, chez les habitants; le lendemain, Tadministration lui fit délivrer du pain pour une semaine et une provision de blé et de bois pour un mois. De nouvelles distributions de bois de chanfiage se renouvelèrent de mois en mois jusqu'au printemps, et celles de blé se continuèrent à des intervalles également réglés, jusqu'à la moisson.

n Dès les premiers jours, la colonie s'occupa de la répar- ~ jon des terres et maisons qui lui étaient concédées. Le rtage s'en fit porportionnellement à l'importance de chaque liUe. La part de chacune d'elles se trouva plus forte qu'elle l'eût pent-ètre désiré, car aucune des familles ne pouvait re valoir par elle-même toutes les terres qui lui étaient *nes.

» M. Charles Mougia eut deux maisons et des terres pour nourrir une cinquantaine de pièces de gros bétail ; mais ses maisons étaient en mauvais état, et, en attendant qu'il pût y faire les réparations nécessaires, il logea avec Ignace Mougin.

)) Quelques jours après son arrivée, on distribua à toute la colonie les meubles aratoires qui lui étaient nécessaires, et le bétail de toute espèce dont elle avait besoin, sans autre condition que de rendre, après une jouissance de trois ans, les meubles et les animaux dans Tétat où ils se trouveraient.

» Les maisons^ dans la Hongrie, sont généralement construites sur un plan uniforme. Elles sont petites, et les matériaux en sont peu coûteux.. Chacune d'elles se compose de trois pièces, avec une cuisine et une écurie propre à recevoir cinq ou six pièces de bétail. Les murs sont en terre glaise, et les toits couverts de chaume. Toutes prennent jour et entrée sur la rue, qui est toujours tirée au cordeau, ce qui donne aux villages un aspect de régularité et de propreté très agréable à l'œil. Derrière chaque maison se trouve un terrain de la contenance d'un demi-arpent. La partie contiguë à la maison forme la basse-cour, et le reste est le jardin. Chaque cultivateur possède, en outre, à proximité du village, un autre terrain de même contenance, qui supplée, au be^ soin, à l'insuffisance du jardin. Les autres terres, disséminées sur un vaste territoire, sont souvent très éloignées da village. Le cultivateur ne se rend ordinairement à son champ pour travailler qu'en voiture attelée de deux chevaux. » Le sol est extrêmement fertile ; l'habitant indigène, généralement paresseux, le laisse produire sans engrais et presque sans culture. Les maisons, toutes petites qu'elles sont, suffisent, parce qu'on n'y rentre ni les fourrages ni môme le bétail. Les foins soçit amoncelés dehors en meules impénétrables à la pluie, et le bétail passe en plein air les jours et les nuits, même pendant l'hiver, qui est ordinairement peu rigoureux. Malheureusement, le pays est fiévreux, et les étrangers surtout sont exposés à la contagion. Aussi, la colonie ne tarda pas à payer son tribut. Dès l'entrée de

L*tMIGRATIOIf. 293

l'hiver, qui ne commença que vers le i" janvier, M. Charles Mougin fut atteint d'une fièvre violente, qui dura cinq mois. Sa femme, atteinte à deux reprises difiTérentes, fut malade à peu près aussi longtemps, et aucun des membres de leur famille ne fut épargné. Toutes les autres familles eurent le même sort. Neuf personnes en moururent, entre autres M. Fabhé Mougin et un chef de famille, Hugues-Joseph, beau-frère de Charles Mougin. Leur perte jeta la désolation dans toute la colonie.

» Il n'y avait que deux ou trois mois que les éniigrants étaient installés à Bacowar, lorsque M. Pabbé Mougin s'étant rendu à Témeswar, les magistrats de cette ville, qu'il eut l'occasion de voir, lui demandèrent ce qu'était la colonie qu'il avait amenée dans la province ; que trois fois déjà ils avaient reçu de l'empereur l'ordre le plus formel de ne rien lui refuser, de lui accorder tout ce qu'elle demanderait , et qu'elle ne demandait rien. M. l'abbé Mougin répondit: que la colonie, ayant déjà été pourvue généreusement de tout ce qui lai était nécessaire, n'avait plus rien à demander.

n MM. Mougin et Maillot n'étaient pas les seuls prêtres qui eussent accompagné la colonie; plusieurs autres s'étaient également joints à elle pour descendre en Hongrie. A l'exception de M. l'abbé Mougin , qui resta au milieu des émigrantset fut nommé leur pasteur par l'évêque de Témeswar, tous furent mis immédiatement à la tête de différentes paroisses.

» Un médecin rétribué par le gouvernement fut placé près de la colonie pour lui donner exactement tous les soins nécessaires.

» Au printemps de 1795, un courrier envoyé de Vienne par ordre de l'empereur, à Tinsu des autorités de Témeswar, remit à la colonie une somme de 300 ducats ; et lorsque l'époque des semailles du printemps fut arrivée, l'administra- 1 i fit labourer et ensemencer tous les champs aux frais du { vernement.

X. » Dans le courant de l'été de 1795, la colonie apprit que 1 affaires se calmaient en France, que l'ordre s*y rétabliss et qu'une partie des émigrés y étaient déjà rentrés. On

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agita alors la question de savoir si l'on retournerait dans la patrie. Assurément si les émigrants n'eussent consulté que leurs intérêts temporels, leur détermination n'eût pasété douteuse. Ils avaient trouvé en Hongrie une position large et indépendante, au moins égale, pour la plupart d'entre eux, à celle qu'ils avaient quittée ; au lieu qu'en rentrant en France, ils devaient trouver tous leurs biens confisqués et vendus au profit de la république, tous leurs amis ruinés et dans l'impuissance de leur venir en aide, et, au milieu des ruines entassées à l'envi par la guerre civile et par la guerre étrangère, de très grandes difficultés d'utiliser leurs bras, seule et dernière ressource sur laquelle pût compter leur courage. Mais, d'un autre côté, la patrie, malgré ses cruels égarements, n'en était pas moins la patrie ; l'air qu'on y respirait était plus pur que celui de cette contrée insalubre ; le peuple français , malgré ses erreurs passagères, y était resté plus foncièrement chrétien que ces peuplades à demi barbares qui vivaient dans un grand relâchement, fruit de l'ignorance et de l'oisiveté. On se trouvait en outre extrêmement rapproché des provinces soumises aux Turcs, et il était à craindre que les enfants des colons ne fussent un jour en danger de perdre leur foi, leurs mœurs ou leur liberté. Plusieurs émigrants étaient cependant d'avis de rester en Hongrie. M* Ch. Mougin, en se rangeant de l'avis opposé, entraîna toute la colonie, qui se décida, à regret peut-être, à suivre son exemple* On adressa alorsàl'évêque de Nancy, en le priant de vouloir bien la présentera l'empereur, une requête par laquelle la colonie sollicitait l'autorisation de rentrer en France, et demandait si elle aurait, dans ce cas, à rembourser les trois cents ducats qu'elle venait de recevoir de la libéralité impériale. L'empereur, que l'on aurait pu supposer jusque-là avoir été mu par quelques considérations basées sur l'intérêt de ses propres Etats, en protégeant la colonie, fit voir que sa bienveillance était toute gratuite ; et, tout en témoignant son regret de la voir s'éloigner, il répondit à l'évêque de Nancy qu'il accordait l'autorisation demandée, et que les 300 ducats seraient répartis entre les plus nécessiteux de la colonie. M. de la Fare s'empressa de transmettre à Bacowar cette ri-

L'tHIGRATION. tdS

ponse, si digne da meilleur des princes. La cobnie la reçut TCrs la fin de Tété de 1795, peu après la mort de M. l'abbé llougin.

(c Au commencement d'octobre et lorsqu'elle eut achevé toutes ses récoltes, qui furent des plus abondantes , la colonie s'occupa des préparatifs de son départ. Elle remit à la disposition des autorités de Témeswar les meubles et le bétail qu'elle en avait reçus, ainsi qu'une quantité de blé égale i celle dont on lui avait fait l'avance. Elle vendit ensuite le restant de ses récoltes et les meubles qui lui appartenaient, afin de réaliser les ressources nécessaires pour pourvoir aux firais d'un si long voyage. Le 30 octobre 1795, on quitta Bacowar avec vingt-un chevaux et neuf voitures qu'on avait cru devoir acheter, autant par motif d'économie que pour hâter la marche. A l'exception de M. Maillot, desservant de Rosières, qui vint rejoindre la colonie un peu en deçà de Témeswar, pour remplir auprès d'elle les fonctions d'aumônier, les prêtres français qui étaient descendus dans la Hongrie avec la colonie , restèrent dans les paroisses où ils avaient été placés. Plusieurs y moururent , et les autres rentrèrent en France quelques années plus tard.

i> A Témeswar, les autorités n'épargnèrent pas les instances pour déterminer les émigrants à renoncer au projet de rentrer en France et à se fixer définitivement dans le pays. Elles offrirent de les placer dans quel village ils voudraient, avec tous les avantages et toutes les prérogatives qu'ils jugeraient convenables. Ce fut avec les marques d'un profond regret qu'elles les virent persister dans leur résolution. Arrivé à Mitofi", à une journée de marche de Témeswar, on s'arrêta pendant vingt-quatre heures, pour donner à M. Maillot, chargé de la paroisse de Saint-Humbert, le temps de venir rejoindre la colonie. On se dirigea ensuite sur Vienne, en passant par Sudenni, Pesth et Bude, et on y ar- 'va sans accident.

» Une loi défendait expressément de sortir aucun cheval >rs du territoire autrichien , et il ne pouvait, y avoir d'ex- »,ption qu'en vertu d'ordre particulier du gouvernement, tte mesure était très gê^aante pour les émigrants. M« l'abbé

Maillot alla trouver directement le ministre de rintérieur, M. de Rottmann, pour obtenir les passe-ports dont on avait besoin pour continuer la route, et l'autorisation pour la colonie de franchir la frontière avec tous ses chevaux. Le ministre accueilUt M. Maillot avec bonté, lui exprima le regret de ne pouvoir lui remettre immédiatement les passe-ports demandés, mais promit de les faire expédier le plus promptement possible. Quant au second point, il fit remarquer qu'il était de la compétence du ministre de la guerre , mais que néanmoins il se chargeait de traiter cette affaire avec son collègue, afin de lui assurer une prompte et favorable issue.

» Deux jours après, M. de Rottmann se rendit lui-même, dans la soirée, par une pluie battante, et accompagné seulement d'un domestique , jusqu'à l'hôtel du Mouton, humble auberge de faubourg , où était logée la colonie. Il avait eu à parcourir une demi-lieue au moins. 11 fit appeler M. Maillot, lui remit les passe-ports attendus, en lui disant qu'il avait voulu les apporter le soir môme, afin de ne pas retarder plus longtemps le départ de la colonie, qui n'avait aucun moment à perdre, à raison de l'approche de la mauvaise saison ; que quant à l'autorisation de passer à l'étranger avec les chevaux, elle précéderait la colonie aux frontières.

» Le lendemain , les émigrants se remirent en route. Ils passèrent par Untz et Munich et arrivèrent, le jour de Noël, à Mesbourg, ville située sur le lac de Constance , où la tempête qui régnait sur le lac les obligea à séjourner vingtquatre heures. Le calme s' étant rétabli sur les eaux, la colonie s'embarqua, et après une traversée de trois heures, elle descendit à terre près d'une chapelle dite de Lorette , qui était à une demi-lieue de Constance. On y entra pour prier un moment, et on se rendit de là dans la ville, où la régularisation des passe-ports pour traverser la Suisse retint encore les émigrants pendant trois jours. Après avoir traversé les cantons de Zurich et de Soleure, en suivant à peu près la même route que la première fois , on arriva à la Chauxde-Fond le 7 janvier 1796, deux ans et trois mois après la sortie de France. Ce fut là que les familles des émigrants se séparèrent, au milieu de la plus profonde douleur. Leur posî-

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