‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 3)Chapitre 28 sur 67 · II. Les victimes que le département du Doubs fournit à · texte numérisé non relu

II. Les victimes que le département du Doubs fournit à

ce tribunal de sang appartenaient aux catégories les plus

diverses. Jacobins, girondins, royalistes, nobles, artisans,

domestiques , prêtres constitutionnels, pieuses filles, tous

les partis, tous les sexes et toutes les conditions, payèrent

leur tribut à la monstrueuse idole. Le premier qui lui porta

sa tête fut le comte L. -Marie Florent du Châtelet, ex-colonel

des gardes françaises, âgé de soixante-six ans, propriétaire

do beau château de Torpes. Il fut condamné le i3 décembre

1793, comme convaincu « d'avoir participé au massacre des

patriotes au château des Tuileries, dans la nuit du iO août

1792, d'avoir émigré, et d'être rentré en France nanti d'un

guidon' aux armes de France , signe de raUiement pour les

contre-révolutionnaires. » Son intendant , l'avocat Hérard,

dont il avait invoqué l'appui et le témoignage, devint au

contraire un des instruments de sa perte, et s'en fit gloire.

La seconde victime fut le vieux et bon curé de Champvans-

lez-Dole. M. Cl .-F. Courtot était âgé de soixante-dix ans. Il

appartenait à une estimable famille de Passonfontaine, dans

les montagnes du Doubs, et il avait pour proches parents

deux prêtres du même nom, qui s'étaient déjà fort distingués

milieu de la persécution par leur fidélité et leur courage.

i)ins éclairé, sans être moins courageux, le curé de Ghamp-

ns avait prêté le serment constitutionnel ; mais cette

reur de son esprit n'avait pas altéré l'ardeur de sa foi, et

squ'an sein du schisme, il était resté fortement attaché à

390 CHAPITRE LYII.

la religion. Les atteintes dont elle ne cessait d'être l'objet de la part de la Convention, lui donnèrent occasion de s'expliquer avec une sainte liberté, et il en devint victime. Sa bonne foi et son zèle peuvent le faire considérer comme un véritable martyr. Il fut condamné à mort le 21 janvier i794, comme convaincu cT avoir conspiré conh^e la souveraineté du peuple, en persuadant aux prêtres qu'il ne leur était pas permis de se marier, malgré la loi rendue,

ni. Deux bommes animés d'un esprit bien différent rougirent à leur tour l'écbafaud de la place de la Concorde. Ce furent Ant.-F. Momoro, imprimeur libraire, âgé de trentehuit ans, et Ant. Descombes, ancien garçon épicier, âgé de vingt-neuf ans, nommé commissaire dans les départements pour l'arrivée des subsistances. Us étaient nés tous les deux à Besançon , et étaient allés chercher fortune à Paris. Momoro, devenu administrateur du département de la Seine, après le 10 août, avait en cette qualité joué un rôle assez considérable dans le procès et le supplice de Louis XVI. Il avait été en outre nommé commissaire du pouvoir exécutif dans les départements de l'Eure, Seine-et-Oise et Calvados, et sa femme avait figuré sur le maître-autel de Notre-Dame de Paris, comme déesse de la Raison. Ces deux hommes appartenaient à la faction hébertiste ou athée, et furent enveloppés par Robespierre dans la disgrâce de leur méprisable chef. Jugés avec Hébert le 24 mars i794, ift furent condamnés comme ayant conspiré contre la liberté et le gouvernement républicain, en voulant dissoudre la Convention et assassiner ses membres , pour donner un tyran à la France,

Henri-Gabriel-Bonaventure Bouvenot, lieutenant de gendarmerie à Quingey , traduit au tribunal avec le curé Lacombe» comme fédéraliste, fut acquitté le 1" avril. 11 parait que Lacombe fut oublié dans les cachots de Paris, car d'après le relevé des jugements du tribunal, ce fut seulement le 2 octobre 1794 qu'il comparut devant les juges et fut acquitté, après avoir passé en prison à peu près toute la première année de son mariage sacrilège. Le 7 avril, M. F.-Marie Bizot, ué à Besançon, fut jugé et guillotiné comme conspi-

LES HABITANTS DU DO0B8 AU TBIBUNAL BÉVOL. DE PABIS. 391

raieur. Il était âgé de cinquante ans, ingénieur, et en dernier lieu maire de la ville de Montargis. Le tribunal le déclara complice des mancBuvres pratiquées de la part du tyran et de ses suppôts, dans Cintervalle du 20 ^um au 10 août 1792^ et tendantes à armer les citoyens les uns contre les autres, en ébranlant la fidélité des citoyens envers la nation par des discours contre-révolutionnaires , et en provoquant et signant des adresses liber ticides en faveur du tyran. Dix jours après, un autre Bisontin , dom Joseph Baudot , bénédictin , âgé de quarante-quatre ans , le suivit sur le même échafaud. La Révolution l'avait trouvé principal du collège de Toul en Lorraine; il avait prêté le serment, et après la désorganisation de l'instruction publique, était devenu curé constitutionnel de Tremblecourt, dans la Meurthe. Il mourut comme M. Courtot, victime de son zèfe pour la foi, dont il n'avait pas su garder l'intégrité. D'après le texte de son jugement, il était convaincu d^ avoir excité la guerre civile par le fana-tisme et la superstition.

Le 26 avril, C.-N. Dui'ranc, du Valdahon, ex palefrenier, âgé de cinquante-huit ans, fut condamné à six ans de gène pour avoir faussement attesté la résidence de son ancien maître, qui mourut sur Téchafaud.

V. Ensuite arriva le tour des fédéralistes Cl.-Ant. Bernard, marchand de bois, âgé de trente-deux ans, L.-6uill. Nogaret, commis associé de la maison Amet, et J.-Ant. Poulet aine, notaire et agent du prince de Bauffremont, âgé de soixante ans, tous trois commissaires de section à Besançon, et envoyés au tribunal pour leur généreux refus de désavouer les actes de l'assemblée départementale du 16 juin 1793. La municipalité et le comité révolutionnaire de Besançon montrèrent une véritable férocité à leur égard. Ils refusèrent obstinément aux larmes de M°* Poulet, sœur du juge Gompagny, de Baume, et de M"' Bernard, les passe- >orts qu'elles sollicitaient avec instance pour aller implorer k Paris les juges de leurs maris. Ces trois républicains se Joutaient si peu du sort qui les attendait, en arrivant à 'aris, ou bien ils s'en souciaient si peu, qu'ils demandèrent 'D riant à leur conducteur de les mener à l'Opéra, qui s'ou-

392 CHAPITBB LTII.

vrait à cette heure-là et qu'ils n'avaient jamais vu. Mais leur itinéraire était tracé autrement. Us furent écroués à la Conciergerie, et condamnés à mort le i*' mai , comme convaincus d'avoir entretenu des intelligences avec les fédéralistes de Strasbourg, et conspiré contre Vunité et l'indivisibilité de la république.

VI. Trois jours après, le même échafaud voyait s'inclina sous son fatal couperet trois autres habitants notables du Doubs, tous trois hommes de loi. Le premier était M. Ant. Dutailly, né à Besançon , et âgé de cinquante-deux ans. Il joignait à la fréquentation du barreau la gestion des intérêts du Heutenant général marquis de Ghoiseul de la Baume. Lorsqu'on vint le prendre pour le conduire à Paris, il était déjà détenu depuis longtem{)s à Dijon en qualité de suspect, n fut condamné comme contre-révolutionnaire, et en réalité pour quelques expressions de regret et de fidélité retrouvées sans doute dans sa correspondance avec M. de Ghoiseul, qui fut jugé et exécuté avec lui.

Le second était M. Cl.-Phil. Monniotte, ex-juge au présidial, puis au tribunal du district de Besançon, âgé de soixanteseize ans. Tout en endossant la livrée jacobine et en participant même à la justice révolutionnaire, ce vieillard avait conservé quelques-unes de ses anciennes relations ; ce fut la cause de sa perte. Une lettre qu'il écrivait ou qui lui était adressée fut interceptée par le district de Pontarlier. Il fut condamné comme contre-révolutionnaire et ayant entretenu des correspondances et des intelligences avec les ennemis intérieurs et extérieurs de la république. C'est ainsi que l'on qualifiait les plus inolTensives lettres d'amitié ou de parenté. La municipalité et le comité révolutionnaire de Besançon avaient cruellement refusé à la vénérable épouse du vieux magistrat le passe-port qu'elle sollicitait aussi pour aller à Paris le défendre, ou lui procurer les derniers seco.urs.

Le troisième était Théodore-Jos. Boissard, ci-devant du Chappiiis, homme de loi et procureur syndic du district de Pontarlier, âgé de cinquante-six ans. La persistance que ce malheureux mit à faire lever la suspension prononcée contre lui par Michaud et Siblot lui coûta la vie. Il avait eu Timpra-

Page 1