‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 4)Chapitre 2 sur 36 · VII · texte numérisé non relu

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s CHAPITRE LXT.

contre cette déplorable influence. Elle décida, le 16 octobre, que toute affiliation, agrégation, fédération ou correspon* dance entre les Sociétés populaires était défeadue comme subversive du gouvernement et contraire à l'unité de la république; qu'aucune pétition ou adresse ne pourrait être faite en nom collectif ; que quiconque se permettrait d'en signer, avec la qualité de président ou de secrétaire, serait incarcéré comme suspect ; et, enfin, que chaque club enverrait à l'agent national du district la liste complète de ses membres. Le 12 novembre, l'assemblée alla encore plus loin; elle suspendit les séances des jacobins de Paris et décréta la clôture de leur salle. Pourtant, c'était des clubs seuls que la Convention tenait son existence ; il n'était pas un de ses membres qui ne leur fût redevable de son élection ; tous avaient été les fondateurs, les chefs ou les héros des clubs, et ils les connaissaient mieux que personne. Et voilà qu'après deux ans d'essai, ils proclamaient l'impossibilité absolue, pour le gouvernement même révolutionnaire, de vivre concurremment avec ces foyers d'agitation et de démolition perpétuelles. Ce n'était pas seulement la liberté illimitée des réunions et des associations politiques qu'ils condamnaient comme impraticable en France. Car cette liberté, après l'avoir imposée au gouvernement constitutionnel de Louis XVI, qm' 7 avait succombé, ils n'avaient rien eu de plus pressé, en arrivant au pouvoir, que de la supprimer à leur profit ; et l'on sait trop par quels moyens ils avaient réduit à l'isolement et au silence le plus complet les opposants de toute nuance ou même les amis trop tièdes et trop modérés de la Révolution. Mais c'était après avoir étoufilé -jusqu'à Tombre d'une contradiction de la part des dissidents, et lorsqu'il ne subsistait plus depuis deux ans d'autres clubs que ceux de leur propre parti, que les conventionnels yenaif.nt fermer ces derniers, en les déclarant incompatibles avec la sécurité de la république. Un pareil arrêt, porté par de tels juges, mérite assurément la plus sérieuse attention.

Le 8 novembre, la Convention commença à rappeler une partie de ses membres proscrits par la Terreur. Soixante*

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treize représentants incarcérés pour avoir protesté contre les attentats démagogiques du 31 mai 1793, furent élargis et rétablis dans tous leurs droits. On comptait parmi eux trois députés du Jura, Babey, Amyon et Vernier. Le 28 décembre, l'assemblée, tout en maintenant le tribunal révolutionnaire de Pans, lai donna une organisation plus conforme aux règles de la justice et moins effrayante pour les gens paisibles. Le ii janvier, elle autorisa, comme on Ta vu, la rentrée des ouvriers et des cultivateurs émigrés et leur restitua leurs biens non vendus. Le 18 du même mois, elle autorisa ses comités de législation et de sûreté générale à mettre en liberté les citoyens condamnés à la déportation en vertu de la loi discrétionnaire du 10 mars 1793. Le 19 février, elle supprima entièrement les comités révolutionnaires, déjà fort mitigés par une loi précédente. Le lendemain, elle ordonna la démolition des montagnes symboliques élevées à Paris et dans un grand nombre de villes, en l'honneur du parti terroriste. Le 8 mars, elle rappela dans son sein les quarante doutés girondins mis hors la loi, à la suite du 31 mai 1793, et elle abolit la fête commémorative de cette odieuse journée. Toutes ces mesures et d'autres encore, par lesquelles la majorité de la Convention aimait à faire montre de son indépendance reconquise, finirent par exaspérer les députés montagnards et les agitateurs des clubs, rendus à leur nullité. Gomme Taudace leur avait toujours réussi jusqu'alors^ ils profitèrent de l'interminable crise des subsistances, pour exciter une nouvelle insurrection de la populace de Paris. Le 1** avril 1795, la salle de la Convention fut envahie par une multitude désordonnée et menaçante, demandant à grands cris du pain et la constitution de 1793. Mais le temps où les bandes armées dictaient les lois était heureusement passé. Une foule d'honnêtes gens coururent au secours de la Convention ; et l'assemblée, loin d'obéir à l'émeute, vota sor-le-champ la déportation de quatre de ses membres les plus sanguinaires et Tincarcération de dix-sept autres au fort de Uam. Le général Pichegru, placé à la tête de la garde nationale de Paris, poursuivit lés fauteurs de l'insurrection jusque dans leurs repaires ; et il ne resta plus au gouverne-

ment vktorieox qa'i receroir les justes felîdtatioiis des pro- TÎDces. Pour Ater i la faction vaiDcae tout mojen de Qoiie, le Comité de sûreté générale fut chargé, le f 0 aThl, de faire désarmer sans délai « les hommes connus i Paris comme ayant participé aux horreurs de la tTranm'e antérieure an 9 thermidor. » Les représentants en mission reçurent les mêmes ordres pour les départiements soumis à leur sur- Teillance ; et les administrateurs de district, pour les autres départements, à charge d'en rendre compte au Comité de sAreté générale.

Malgré tout le chemin que la Convention avait déjà parcouru dans la voie de la réaction, elle se voyait constamment dépassée par Topinion publique, et elle ne tarda pas à s'en irriter. En effet, les mesures les plus réparatrices n'avaient guère été jusqu'à ce jour qu'une revanche de la Gironde contre la Montagne; mais une partie considérable de la nation, aussi dégoûtée d'une de ces factions que de l'autre^ tournait déjà les yeux d'un troisième côté pour y chercher son repos et son salut. Les royalistes émigrés commençaient à rentrer clandestinement dans leurs foyers et trouvaient partout des complices ; les autorités chargées de désarmer les terroristes avaient, en maint endroit, dépassé les intentions de l'assemblée régicide ; enfin , on ne se gênait plus pour maudire un régime si orageux et pour réclamer un roi. La Convention décréta, en conséquence, le 1*' mai, que tout émigré trouvé sur le territoire de la république serait surle-champ traduit devant les tribunaux pour y être jugé conformément aux lois antérieures ; que les autorités préposées au désarmement des terroristes seraient tenues de rédiger par écrit les motifs du désarmement de chacun d'eux, et de lui en remettre une copie, en même temps qu'aux autorités départementales, chargées de statuer définitivement sur les réclamations; et, enfin, qu'à la diligence de toutes les autorités constituées, les individus qui, par leurs écrits ou leurs discours séditieux, auraient provoqué l'avilissement de la représentation nationale ou le retour à la royauté, seraient traduits devant les tribunaux criminels et bannis à perpétuité.

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Cependant la Convention ne se laissa pas détourner longtemps par ses sollicitudes républicaines de la tâche honorable qu'elle s'était mise en devoir d'accomplir. Le 3 mai, elle décida encore que les biens des victimes des tribunaux révolutionnaires seraient rendus à leurs familles. Cette mesure et l'accommodement avec la Vendée, conclu quelques jours auparavant, mirent encore une fois à bout la patience peu endurante des vieux jacobins. Malgré leur nombre infime, ils avaient régné avec tant de facilité sur Paris et sur la France depuis le commencement de la Révolution, qu'ils ne pouvaient s'habituer à n'être comptés pour rien et i ne plus faire peur. La rareté des subsistances continuant à sévir, ils exploitèrent la faim pour soulever de nouveau les ouvriers de Paris et les lancer contre la Convention. L'assemblée, prise au dépourvu, fut violée, le député Férand fut assassiné en pleine séance, et sa tête, présentée au président au bout d'une pique. Les députés montagnards, restés seuls i leurs places, votèrent avec les envahisseurs quelques simulacres de décrets. Mais, pendant ce temps-là , les honnêtes gens se ralliaient au secours de la Convention, chassaient ks sans-culottes et rétablissaient les représentants sur leurs sièges. Le premier acte de l'assemblée, rendue à elle-même, fat âe décréter l'arrestation de quatorze de ces incorrigibles députés montagnards, autour desquels s'étaient groupes tous les restes des clubs, des comités et des armées révolutionnaires. L'insurrection, après avoir opéré sa retraite au faubourg Saint- Antoine, ne se tint pas pour vaincue ; sentant qu'elle jouait sa dernière partie, elle revint à la charge le lendemain ; mais, se voyant abandonnée par la généralité de la population, elle se replia sur son quartier populaire et s'y établit sur la défensive. Cernée le jour suivant par un corps de troupes considérable, elle fut réduite à capituler et à livTer ses armes* C'était la lutte suprême du parti terroriste, mais elle n'avait pas duré moins de quatre jours entiers. La Convention, suivant son habitude, fit encore jeter eu prison une partie de ses membres, entre autres Pioche-Fer Bernard, et six d'entre eux furent condamnés à mort.

Le 31 mai vit supprimer le dernier tribunal révolution-

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naire. Le même jour et le lendemain, l'assemblée décréta Tarrestation de ceux des représentants envoyés en mission dans les départements, qui s'y étaient le plus signalés par leurs excès. De ce nombre fut Lejeune, accusé par le district de Besaoçon d'avoir fait périr sur l'échafaud un grand nombre de patriotes. Le 29 juin, la Convention suspendit les lois portées contre les pères et les mères d'émigrés. Le lendemain, l'iafortunée fille de Louis XVI fut remise à l'Autriche , en échange des membres de la Convention retenus en otage par l'empereur.

Le 12 juillet, les religieuses dont la pension avait été supprimée pour refus du serment révolutionnaire , furent rétablies dans leur jouissance, moyennant la simple promesse de se conformer aux lois de la république. Le 5 août, des restrictioQs notables furent apportées à la facilité si licencieuse des divorces, a dont l'immoralité, disait le Comité de législation, abusait de la manière la plus révoltante. » Trois jours après, fut abolie l'odieuse formalité des certificats de civisme, qui avait ruiné tant de familles. La Convention, tout en procédant à ces sages réformes, continuait le procès des proconsuls qui avaient fait exécrer son autorité dans les provinces. Le 9 août, en dépit de tous les efibrts de Vernerey, du Doubs, elle décréta l'arrestation du thermidorien Fouché, dpnt le nom était resté en horreur dans la Nièvre.

Le i5 août, tous les jugements rendus révolutionnairement et sans le concours du jury, depuis le \0 mars 1793 jusqu'au 28 décembre 1794, contre des personnes encore vivantes, furent déclarés non avenus et sans effet. Le 23 août, la Convention prononça en ces termes la condamnation absolue des clubs : a Toute assemblée connue sous le nom de club ou de Société populaire est dissoute. Les salles seront fermées sur-le-champ, et les registres et papiers seront déposés au secrétariat des municipalités. » Ce décret n'était guère qu'un acte solennel de décès et un enterrement rétroactif ; car depuis longtemps tous les clubs secondaires avaient disparu sous le coup de l'indignation publique, à la suite du grand club de Paris.

Le 24 août, à l'approche des jours complémentaires du

ifiACTION .CONTRE LB8 TERROllISTES. 7

nouveau calendrier, la Gonventioa sentit la convenance de sopprinier leur ridicule appellation de sans-culoitides ^ personne ne se faisant plus gloire d*ëtre sans culotte. Deux jours après, rassemblée, en suspendant la vente des biens des hospices et des autres établissements de bienfaisance, s'acquit un nouveau titre à l'indulgence de la postérité.

Le 20 septembre, la Convention décréta que tous les émigrés, cultivateurs ou artisans, et les membres de leurs familles qui n'étaient pas rentrés en France dans le délai fixé par la loi du 22 nivôse an iri , auraient un nouveau délai de vingt jours pour réclamer le bénétice de cette loi.

Enfin , le 7 octobre , elle décréta in extremis l'abrogation complète de la. loi du 17 septembre 1793 et des décrets ultérieurs relatifs aux personnes suspectes et aux désarmements. Ces mesures réparatrices ne furent pas les seules qui bonorèrent la dernière année de la Convention. Celles dont la religion et ses ministres furent l'objet trouveront {dus loin une mention en rapport avec leur importance.

11. De leur côté , les comités de la Convention se montrèrent les généreux interprètes des intentions de cette assemblée, et ils usèrent largement de la faculté qui leur fut attribuée d'annuler les jugements révolutionnaires. Plusieurs condamnés du Doubs leur durent la liberté. Le premier fut le jeune Ambroise Roussel, de Sancey, condamné à la déportation perpétuelle à Madagascar par arrêt du 28 janvier 1794. Les Comités de législation et de sûreté générale réunis déclarèrent, le 9 mars i795, que les trois chefs sur lesquels reposait sa condamnation étaient sans valeur; que l'inculpation d'aristocratie était trop vague et sans preuve ; que, dans l'accusation d'avoir fait partie d'un rassemblement de jeunes gens qui s'étaient rendus chez le maire de Sancey pour y enlever des armes, on n'avait pas spécifié si cet enlèvement s'était accompli ; enfin , que lé grief d'avoir assisté à la messe d'un prôtre déporté n'était pas plus décisif, parce que l'inculpé pouvait ignorer que ce prêtre fût déporté, et que d'ailleurs l'assistance à une cérémonie religieuse ne pouvait plus être punie comme un crime depuis le rétablissement de la liberté des cultes. Les Comités finissaient en

invoqufmt le rapport du représentant Pelletier, i qui l'on avait rendu les meilleurs témoignages de ce jeune homme, et ils ordonnaient son élargissement immédiat. Le condamné se trouvait encore à Lorient, sur les pontons, au dépôt des déportables. Le 8 avril , le citoyen Dugray, agent national de Lorient, en informant l'accusateur Guillemet qu'il venait d'ouvrir les portes de la prison à son jeune compatriote, ajoutait ces mots, qui font beaucoup d'honneur à l'estimable fonctionnaire breton : u Ghargez-moi souvent de pareilles commissions, et je les remplirai toujours avec le plus grand plaisir. »

Le 93 mars, les mêmes comités réunis ordonnèrent également qu'on élargit sur-le-champ F.-X. Bui;nel, de Domprel, laissé en route dans les prisons de Rennes. Il avait été condamné à Ornans, le AA septembre 1793, à la déportation perpétuelle pour avoir tenu des propos séditieux. Les Comités déclarèrent que la peine était trop sévère et sans proportion avec le délit, qui d'ailleurs n'était pas suffisamment spécifié.

Le 3 avril, les deux comités libérèrent encore F.-Jos. Pécheur, cultivateur et cloutier à Bretonvillers, détenu au dépôt de Lorient. Il avait été condamné à Maiche , le 21 octobre i793, à dix ans de déportation, comme ayant tenu des propos séditieux et étant soupçonné d'avoir fait partie de la petite Vendée. Les Comités déclarèrent que les propos qui lui étaient imputés n'avaient pas été spécifiés ; qu'il n'était pas prouvé que le rassemblement dont il avait fait partie eût pour objet d'empêcher le recrutement ; que d'ailleurs le jugement avait été rendu sans le concours du jury et sans qu'il eût été statué sur la question intentionnelle ; et enfin que, par un certificat des officiers municipaux, qui réclamaient ce prisonnier depuis le !•' novembre 4794, il était constaté qne Pêcheur s'était toujours comporté en bon citoyen, paisible et tranquille ; que sa démarche inconsidérée avait été l'effet de la surprise et de l'erreur, et qu'il était par son travail l'unique soutien de sa mère et de sa famille.

Le 16 mai, même décision des Comités en faveur de J.-Ant. Pillot, cultivateur à Mont-de-Vougney, détenu sur les pon-

tons de Lorient. Il avait été condamné à Maiche, le i4 octobre 1793, à quatre ans de déportation, pour avoir tenu des propos séditieux et des assemblées suspectes et n'avoir pas voté la constitution. La municipalité de Mont de-Yougney avait envoyé un certificat des plus favorables. Les Comités déclarèrent que toutes les formes de la justice avaient été violées à son égard.

Le 15 juin, même décision en faveur de Gl.-F. Perrot, de Belvoir, cordonnier^ détenu sur les pontons de Lorient, condamné à Belvoir, le 28 janvier, à la déportation perpétuelle à Madagascar, pour avoir assisté à la messe nocturne du Chàtelard. Après avoir invoqué le témoignage du comité révolutionnaire de Belvoir, qui réclamait lui-môme ce prisonnier depuis le 22 août i794, comme un citoyen utile, frère de deux défenseurs de la patrie, et à qui on ne pouvait reprocher que sa présence à un rassemblement de prétendus fanatiques, les Comités déclaraient que sa condamnation avait été prononcée au mépris de toutes les formes juridiques, et que le délit qui y avait donné lieu, même en le supposant vrai, ne tenait qu'à de simples opinions religieuses.

La loi du 15 août, en annulant d'une manière générale et absolue tous les jugements révolutionnaires, mit fin aux opérations bienfaisantes des Comités^ et aux souffrances de tous les autres déportés laïques ; mais plusieurs avaient déjà trouvé la mort sur les pontons.

in. Héritiers trop fidèles de la dictature, les thermidoriens se gardèrent bien de rendre aux départements leur administration autonome. Ils se bornèrent à remplacer les représentants en mission par d'autres proconsuls, chargés de diriger les hommes et les choses dans le sens de la dernière évolution politique. On a déjà vu les conventionnels Fouché, Pelletier , Sevestre et Calés à l'œuvre dans le département du Doubs, expulsant de tous les emplois les terroristes les plus odieux, rendant la liberté aux suspects, et en même temps, par une contradiction bien digne de ce temps de folies, poursuivant l'anéantissement de tous les cultes avec une fureur et un déploiement de moyens coercitifs qu'on o^avait pas connus jusqu'alors. La partie la plus honorable de

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leur tâche ne se borna pas à ce qui en a été exposé plas haut, à l'occasion de Télârgissement des suspects et de l'épuration des autorités du Doubs ; il reste encore plus d'un trait à signaler, à leur louange, dans l'œuvre de réparation dont ils furent les premiers ouvriers.

Mais pendant qu'ils s'occupaient à réaliser, dans toute leur aveugle incohérence, les vues bonnes ou mauvaises qui régnaient au sein do la Convention au moment de leur départ, l'esprit de cette assemblée s'était sensiblement modifié et amélioré. La passion anti -religieuse, plus opiniâtre que la passion politique, avait fini par céder à son tour an courant de l'esprit public ; et si elle n'avait pas désarmé entièrement, ce qu'on n'obtiendra jamais d'elle, du moins elle s'était vue condamnée à une attitude beaucoup moins agressive. Il fallut donc bientôt remplacer ces instruments d'un régime devenu déjà odieux; et, le 8 avril i795, un nouveau personnage, J.-B^'-Michel Saladin, représentant de la Somme, fut délégué par la Convention pour gouverner le Doubs, le Jura et la Haute-Saône.

Les antécédents de ce nouveau proconsul étaient, en général, d'une nature rassurante. Avocat à Amiens avant la Révolution, Saladin avait été élu député à l'Assemblée législative de i791 et y avait suivi tous les errements du parti girondin. Réélu à la Convention, il avait encore eu la faiblesse de voter la mort du roi. Mais il en avait conçu un amer regret, et, depuis cette époque, il avait combattu avec beaucoup de fermeté la tyrannie sanglante de la montagne. Décrété d'arrestation, avec soixante-douze autres députés modérés, après la journée du 31 mai, pour avoir protesté contre cet attentat de la populace parisienne, il n'était rentré à la Convention qu'ensuite de l'amnistie du 8 décembre 1794. Mais il avait pris aussitôt une place importante au sein de la majorité, et une part considérable dans les mesures réparatrices de cette époque. Il réalisa, dans le cours de sa mission en Franche-Comté, une partie de ce qu'on était en droit d'attendre de son expérience personnelle du malheur et de son retour éclatant à la justice et à la modération. Condamné à faire exécuter plus d'une loi inique ou cruelle^ maintenue

RfiACTION CONTRE LES TERRORISTES. Il

par rentètement de la Convention, il fît habituellement tont ce qui était possible pour en adoucir les rigueurs ou même pour les éluder. Un certain nombre de proscrits du Doubs lai dorent leur salut. Elu membre du conseil des Giaq-Cents, à rinauguration du Directoire, il travailla encore avec ardeur à détourner la Révolution des voies où elle s'était égarée , et on l'accusa même d'avoir conspiré pour le rétablissement de la monarchie. Condamné, comme royaliste, à la déportation ila Guyane par les auteurs du coup d'Etat du 18 fructidor (1797), il parvint à se soustraire à cet exil meurtrier en se cachant. A Tépoque du consulat, il reprit l'exercice de sa première profession et fit partie du barreau de Paris jusqu'à sa mort, en 1812.

YI. L'un des premiers soins de Saladin, en arrivant dans le Doubs, fut de réorganiser les corps administratifs, conformément au décret du 17 avril, qui venait de les rétablir dans leurs formes et leurs attributions constitutionnelles, en réservant toutefois aux proconsuls le choix des nouveaux administrateurs. Le 9 mai, Saladin plaça à la tète du déparlement l'avocat Chevillet, personuage modéré, resté jusqu'alors dans l'ombre et en dehors de toutes les compétitions des partis. Le procureur général Billot, qui venait de passer ane année dans les cachots, fut rappelé à ses anciennes fonctions ; mais il en refusa le fardeau et fut remplacé par le jeune Couchery. Trois membres seulement de l'administration précédente, et les plus modérés, Louvot , Michel et Voisard, furent maintenus au directoire. Leurs nouveaux collègues furent le pasteur Kilg, Bourqueney , commissaire national près le tribunal de Baume , l'avocat Gavail , le jurisconsulte Proudhon et Janson. Tous avaient été , à des degrés divers, les victimes de la Terreur ; et si leurs souffrances passées pouvaient les exposer à quelque resr sentiment envers les sans-culottes, elles les disposaient à plas de ménagement pour les catholiques , dont ils avaient partagé les épreuves, tout en continuant à repousser une partie de leurs principes. Les viugtsept membres du conseil général furent choisis parmi les citoyens notables de la même nuance politique. On remarquait dans ce nombre:

12 CHAPITRB LIT.

MM. Guillemet, MourgeoD, Grappe, Daclin, Baille, Guenot, Arbilleur, Gaadion, Richardin, Pourcy, Tonnot, Demesmay, EmoDin et Pourcelot , qui, presque tous, avaient eu les honneurs de la prison. Le secrétaire général Hannier, véritable meuble de bureau, que les partis se transmettaient avec le reste du matériel administratif, fut maintenu à son poste, et continua à écrire et à rédiger pour l'autorité, quelle qu'elle fût W.

Le nouveau conseil départemental n'ayant point eu de session pendant sa courte existence, l'occasion lui manqua de réaliser le bien que promettait le caractère honorable de ses membres ; mais il en fut tout autrement pour le directoire. Placé à chaque instant entre ses dispositions bienveillantes et une législation encore toute empreinte de colère , d'impiété et de vengeance, entre les vœux réactionnaires de la population et la surveillance hostile du parti terroriste; obligé par la loi de sévir à la fois contre les démagogues et contre les catholiques, et par conséquent de mécontenter à peu près tout le monde , il eut à remplir la tâche la plus laborieuse, la plus difficile et la plus ingrate qu'il soit possible d'imaginer. Même en louvoyant avec une prudence extrême , il se vit sans cesse accusé , et malheureusement avec une égale apparence de justice, par les uns, de mutiler les décrets de la Convention , et par les autres , de violer les droits de l'humanité. Cependant on peut dire à sa décharge, que généralement ce qu'il y eut de louable dans ses actes fut sa part propre, et ce qu'il y eut de regrettable, celle de la loi ou du gouvernement dont il avait accepté, fort utilement pour notre pays, d'être l'organe. C'est ainsi qu'on le vit, le i 3 juin, prendre une généreuse initiative pourréclamer, auprès du Comité de législation, contre la loi qui astreignait les religieuses au serment, sous peine de perdre leur pension, et écrire en même temps au Comité des secours publics, pour solliciter cette pension, au moins à titre d'aumône, en faveur d un grand nombre de reli-

(i) Voir, à la fin du volume, le document n» I,Tableau des administrateurs du département et des districts du Doubs nommés par Saladin, en 1795.

BÉACTIOR CONTRB LES TERRORISTES. i3

gieases insermentées qui se trouvaient, à Besançon, dans la dernière détresse.

Les représentants du Doubsà la Convention, restés fidèles au parti de la Montagne et en relations suivies avec les agitateurs de Besançon, ne cessaient de contrecarrer cette administration modérée , et de la dénoncer aux Comités de gouvernement comme composée des réactionnaires et des royalistes les plus dangereux. Ils parvinrent même, le 3 aoàt i79D, à faire destituer, par le Comité de législation, une partie des honnêtes fonctionnaires nonmiés par Saladin, et à les faire remplacer par des hommes animés d'un esprit plos complètement révolutionnaire. Cette mesure , dirigée iortout contre les administrateurs des districts , atteignit anssi l'avocat Michel, membre du directoire du département, et lai substitua Augustin Ravier. Le directoire , en toute antre circonstance , aurait vu sans peine ce républicain intègre prendre place dans son sein; mais les autres changements, beaucoup plus caractéristiques , ressemblaient trop à un triomphe du parti anarchique, pour que le département ne léclainât pas contre l'arrêté surpris au Comité de législation. Sachant que ses ennemis et Quirot, leur avocat officieux, avaient accusé tous ses membres d'être les complices des tigrés et de pousser la réaction jusqu'au terrorisme , il répondit, le il août, au Comité : a Tandis qu'on se borne i des mesures extrêmement modérées à Tégard des apôtres éhontés des journées du 31 mai et du 2 juin, ils crient à la persécution. Ahl lorsqu'ils jetaient dans les cachots huit cents citoyens de tout sexe et de tout âge ; lorsque, sous ^ prétextes les plus frivoles, ils envoyaient au tribunal révolutionnaire, ou plutôt à la mort, les premiers amis de la liberté, le citoyen Quirot se gardait bien de les accuser, et aujourd'hui il les défend... On nous accuse de favoriser la rentrée des émigrés : c'est une calomnie. Les lois du 22 m- ^dse, du 22 germinal et du 22 prairial, ont fait sans doute rentrer quelques, émigrés ; mais lorsqu'il y a eu le plus léger doute sur leur application, le département s'est empressé de vous consulter, témoin notre lettre du 24mesàdor relative à Marguier. »

i4 GRAPITRB LXY.

Le département ne se borna pas à cette apologie ; il en* Yoya à Paris plusieurs de ses membres pour le défendre , de concert avec Saladin, qui était allé reprendre son siège à la Convention. Leurs efforts furent couronnés de succès ; et, le 13 août, ils obtinrent du Comité de législation un arrêté qui réintégrait tous les administrateurs nommés par Sa* ladin. Cette nouvelle causa une satisfaction générale à Besançon. Mais à peine les délégués du département étaient-ils sortis de Paris , que les conventionnels du Doubs reprenaient les fils de leur intrigue jacobine et parvenaient à modifier encore une fois les décisions du Comité de législation. Toutefois ils n'obtinrent qu'un demi-triomphe, et leur protégé le plus important resta sur le carreau.

Le tribunal criminel du Doubs avait été, entre les mains du parti terroriste, une arme d'une redoutable puissance, et tous ses membres étaient devenus sacrés pour ce parti. Aussi le club de Besançon, consulté le ^ octobre 1794, par les proconsuls Fouché, Sevestre et Pelletier, avait-il demandé à grands cris que rien ne fût changé dans le personnel du tribunal. Les proconsuls y avaient consenti; mais, le 48 janvier suivant, mieux éclairés sur les véritables sentiments du public , ils avaient remplacé le président Nodier par l'estimable Rougnon fils, alors juge à Vesoul, et l'accusateur Rambour par l'avocat Guillemet. Le roulement ayant été rétabli pour les autres juges, conformément aux lois constitutives de l'ordre judiciaire, bientôt après, trois hommes de loi obscurs , Laurent, Grandvoynet et Bougeot, vinrent rempUr l'office d'assesseurs. Le tribunal ainsi reconstitué fonctionna d'une manière doublement désagréable aux terroristes ; d*abord, parce qu'il les punit sans miséricorde pour ceux de leurs précédents méfaits qui tombaient sous le coup du Code pénal ; et, en second lieu, parce qu'il appliqua avec une extrême modération les lois de colère maintenues contre les cathoUques. Le président Rougnon surtout leur devint odieux à cause de l'heureuse influence qu'il sut acquérir sur ses pâles collègues, et tous leurs efforts tendirent à le renverser. Par suite de leurs sollicitations et de l'appui qu'y donna la dépatation da

RtACTION CONTRB LES TSBRORISTBS. 15

Doobs, le Comité de législation osa, le i*' août, sans au- CQn souci de raDimadversion universelle , replacer Nodier père à la tète du tribunal où il avait fait verser tant de sang. Mais la conscience publique révoltée ne permit pas quon l'outraj^eât à ce point. L'arrêté du !•' août qui avait nommé Nodier, fut cassé une première fois le 43 du même mois , et malgré les nouvelles démarches, en partie triomphantes, des députés terroristes, Nodier resta définitivement écarté. Le H septembre, l'avocat P.-Ant. NycoUin fut nommé président provisoire par le Comité de législation.

V. De même que l'administration terroriste avait eu la Vedeite pour organe officiel, l'administration réactionnaire ent pour auxiliaire, depuis le 25 mars jusqu'à la fin de sa carrière, le Neuf Thermidor, journal publié deux fois par décade, et rédigé par Louvot, Guillemet, Couchery, Grappe, Daroey et Janson. Philosophes sceptiques , élégants et sensuels, également ennemis de la brutalité jacobine et de ranstérité chrétienne, les directeurs de cette feuille faisaient tomber alternativement leurs coups de plume sur les terronstes, dont ils dévoilaient les crimes, et sur les catholiques, dont ils bafouaient les prétendues superstitions surannées et fanatiques. Ils ont tracé des chefs de la Terreur à Besançon des portraits d'une énergie sanglante et qui resteront. La méchanceté désordonnée de Briot, la cruauté froide de Rambour, les rêves meurtriers de Jos. Droz réclamant une guillotine montée sur essieu et menée en poste pour plus de célérité, le fanatisme ridicule de Chazerand, l'ivresse perpétaeile de David, le luxe insolent de Bassal, et tous les vices linnis de Lejeune, passèrent tour à tour sous leurs verges vengeresses.

« Les amis de la justice et de l'humanité, disaient-ils à ce dernier proconsul, montreront comment tu abusas de ton Ravoir pour profaner des femmes malheureuses et éplorées, de cette même main qui venait de signer l'arrêt de mort de lenrs époux; comment tu les trompas d'espérances chiménqnes, aussi longtemps que tu goûtas du plaisir dans les sacrifices cruels auxquels tu les obligeais ; comment ensuite

ta te joaas de tes promesses, quand la lassitude et le dégoût

16 CHAPITRE LXY.

remplacèrent dans ton cœur les passions féroces et désordonnées ; comment tu offris partout le spectacle scandaleux de tes débauches, en traînant après toi, dans cette mission^ quelques femmes déboutées et perdues de mœurs ! »

Les tyrans subalternes n'étaient pas peints avec moins de relief que leurs maîtres par le même pinceau. Il les montrait gorgés des viandes les plus délicates et des vins les plus exquis, échauffés par l'intempérance et effrayant la pudeur des jeunes filles, ou bien digérant mollement comme des pachas , entourés d'esclaves tremblants qui devaient subir avec patience tous leurs caprices et s'estimer trop heureux de leur allumer la pipe ou de leur présenter le sorbet.

Les Sociétés populaires fournissaient au même peintre des tableaux de genre tels que celui-ci : « Un jacobin étranger étant entré au club de Besançon et ayant réclamé Tassistance de ses frères et amis^ un jeune enfant de quatre ans, inspiré par ses voisins, s'écrie qu'il veut aussi donner quelque chose à ce brave homme : Tiens, ajoute-t-il, je n'ai point dC assignats, mais voilà un couteau, je te le donne pour tuer les fédéralistes. Le frère le reçoit, en disant que cela n'est plus à faire pour lui. Aussitôt des applaudissements nombreux accueillent cette offrande. On enlève l'enfant, on l'embrasse, il circule sur les bras des assistants. Il est bientôt délibéré qu'il a bien mérité de la patrie ; on lui donne la mention honorable et l'on offre à son père de l'admettre sans épuration dans le sein de la Société. »

Enfin, ces journalistes irrespectueux ne craignaient pas de parler ainsi de la constitution de 4793, ce second chefd'œuvre immortel de la philosophie : « A peine les auteurs de la constitution étaient-ils parvenus à la faire revêtir d'un simulacre d'acceptation qu'ils l'ont eux-mêmes condamnée à l'oubli, en substituant à sa place le gouvernement le plus despotique dont les annales de l'histoire fassent mention.... Il faut avoir perdu tout sentiment de honte pour oser dire que le peuple français a accepté librement la constitution de 1793. Ne sait-on pas que l'on avait déclaré d'avance mauvais citoyens tous ceux qui ne l'auraient pas regardée comme un chef-d'œuvre....» Les auteurs de cet article pouvaient en

parler plus pertinemmeat que personne, puisqn'à Tépoque da vote de cette constitution , plusieurs d'entre eux administraient encore le département du Doubs, et avaient fait eux-mêmes ce qu'ils flétrissaient si justement deux ans après. VI. Comme nulle part la faction révolutionnaire modérée n'avait eu plus à souffrir de la faction terroriste qu'à Besançon, ce fut par cette ville et ce district que commencèrent l'expulsion et le juste châtiment des chefs du sans-culottisme. Les deux malfaiteurs en chef de la Vedette^ Dormoy et Briot, repoussaient de toutes leurs forces la pensée d'une réaction dont ils avaient plus que personne à redouter les vengeances. Os s'écriaient, le 27 août 1794, dans leur journal : « Peuple, tu vois le fanatisme , l'aristocratie et le modérantisme lever une tête audacieuse depuis les événements des 9 et 10 thermidor; tu les entends parler d'amnistie... Déjà tu t'effraies de ce triomphe.,. Peuple, crois- nous, l'allégresse de l'aristocratie ne sera qu'éphémère, et bientôt tu lui verras reprendre le deuil qu'elle n'aurait jamais dû quitter. Une amnistie pour l'aristocratie et le fanatisme I Peuple, serait-ce là qu'aboutiraient tant de travaux, tant de sacrifices? Quoi ! l'on pardonnerait aux aristocrates?... Autant vaudrait imaginer qu'on peut apprivoiser des tigres, vivre avec eux et être sûr qu'ils ne dévoreront personne... Il en est de même des prêtres, de ces prêtres hypocrites qui conservent toujours l'espoir de raviver quelque jour le sacerdoce, de rallumer le fanatisme et ses torches dévastatrices. Et l'on sait que de tous les fléaux qui ont ravagé l'univers, le sacerdoce a été le plus cruel, le plus exécrable ; et Ton tenterait de le relever 1 Non, le bon citoyen, l'homme libre, quelle que soit sa croyance, ne craint rien tant que le sacerdoce, parce qu'il y voit la perte assurée de la liberté publique et de la sienne propre. Qu'ils soient donc comprimés plus que jamais, qu'ils cessent de croire à la possibiUté d'une amnistie ; elle n'est dans le cœur ni dans la pensée d'aucun Français ; elle ne peut y être. Les aristocrates seuls , prêtres ou autres, l'ont imaginée, et nous ne serons tranquilles que lorsqu'ils ne seront plus au milieu de nous* »

Hais les deux journalistes eurent beau crier, menacer

vu. 2

18 CHAPITAE LXY.

même da poignard, le 30 septembre, quiconque oserait dire que les jacobins étaient les ennemis de la Convention ou que la Convention voulait détruire les jacobins ; la Convention détruisit les jacobins, la réaction fit chaque jour de nouveaux progrès , et bientôt Briot et Dormoy eux-mêmes se virent réduits à la cruelle nécessité de régler leurs comptes avec le modérantisrae et avec l'aristocratie révolutionnaire, beaucoup moins disposée que l'aristocratie sacerdotale à leur pardonner leurs méfaits.

Dès le commencement d'octobre 1794, les proconsuls thermidoriens appelèrent à l'administration du district de Besançon les Mourgeon, les Bonard, les Wey, les Guillemet» presque tous sortant de prison. Le 13 décembre, ces administrateurs écrivaient à la Convention : « La terreur et les dilapidations en tout genre, l'arbitraire et les vexations, l'ignorance et l'injustice, le despotisme et l'intrigue, se trouvaient organisés dans le comité de surveillance, la municipalité, les corps administratifs et la Société populaire de cette commune.... » Le député Monnot, à qui cette adresse avait été envoyée pour être présentée à la Convention, répondit sur-le-champ au district : « J'ai pensé que vos ennemis seuls pouvaient vous avoir inspiré l'idée de pareilles phrases. J'ai communiqué votre adresse à mes collègues, qui ont pensé qu'elle pouvait nuire à ses auteui*s et à la chose pubUque. Parmi ceux qui exerçaient l'autorité avant le 9 ther> midor, les uns avaient pour but d'établir une tyrannie, d'autres péchaient par excès de zèle patriotique. Votre adresse met tous ces citoyens dans la même classe ; tous les corps administratifs sont coupables à vos yeux; cette adresse est faite pour irriter tous les patriotes contre vous. Si vous persistez, ne voulant y coopérer en rien, je la remettrai à la poste. » Le district répliqua qu'il n'avait rien avancé de trop; que les membres de toutes les administrations terroristes de Besançon avaient volé de la manière la plus scandaleuse, et que huit d'entre eux se trouvaient déjà incarcérés par le représentant Pelletier.

En effet, la liquidation de la Terreur avait déjà commencé, et c'était le comité révolutionnaire de Besançon qui avait été

RÉACTION CONTRE* LES TERRORISTES. i9

appelé le preraiep à payer ses dettes. Le i" novembre,' par ordre de Fouché, de Seveslre et de Pelletier, trois membres de ce comité. Jacquet, du Gravier-Blanc, le tailleur Mairot et Brunet, furent incarcérés, et leurs papiers, placés sous les scellés. Le 27 du même mois, Pelletier, dans un nouvel arrêté, déclara a que l'opinion publique accusait hautement les antres membres du même comité, de dilapidations, de vols et d'exactions; qu'il avait constaté lui-même, à vue des registres, qu'ils s'étaient approprié à vil prix un grand nombre d'objets précieux saisis chez les émigrés ou les suspects ; que , pour alimenter leurs orgies , ils s'étaient fait délivrer, au prix de la taxe, du vin très vieux destiné aux hôpitaux; et, enfin, qu'il était probable qu'on découvrirait bien d'autres prévarications à leur charge, après que des mesures sévères prises contre eux auraient ramené dans le cœur des citoyens la confiance et l'énergie, paralysées par lenr cruauté; qu'en conséquence, Morel, Clavey, Barrey, Joly, Rose, Olivier et Piedmontois seraient mis sur-le-champ en arrestation et* interrogés par le nouveau comité révolutionnaire du district. »

A la suite de cet interrogatoire, qui fut présidé par Guillemet, Pelletier prit, le 21 décembre, un troisième arrêté portant « que plusieurs des membres du comité, détenus, n'étant coupables que d'erreurs involontaires et d'entraînement, Barrey, Rose et Joly ne resteraient plus en prison que pendant dnq jours, par forme de mesure correctionnelle ; que Clavey et OlUvier seraient consignés chez eux pendant dix jours, et qu'ils seraient tous condamnés à restituer les objets qu'ils s'étaient appropriés indûment; que Pras fils serait mis en état d'arrestation, et Morel, traduit au tribunal criminel; et enfin, que Chazerand, Pion et Robert, membres de l'ancienne municipalité, et Melchior Proudbon, seraient mandés an comité central pour y être interrogés sur les délits qui leur étaient imputés. »

Cet interrogatoire fut présidé par Hérard. Il n'en est resté que ce qui concerne le municipal Pion, négociant, qui, au dire du journal le Neuf Thermidor, avait eu maille à partir avec la justice avant la Révolution et n'avait échappé à la

3iQ CHAPITRE LXY.

cordei qu'en la coupant avec des ciseaux d'or. Accusé devant le comité d'avoir fait traduire deux fois en jugement, pour le même délit, le procureur général Billot, deux fois acquitté ; d'avoir fait resserrer les femmes suspectes dans un local étouffant ; d'avoir repoussé avec une grossière barbarie toutes les supplications des détenus ou de leurs familles, et de s'être livré à des orgies avec Robert, Marrelier, Boissenet, Ghazerand et les infirmières jacobines de Thôpital Saint- Jacques, il repoussa toutes ces accusations comme fausses ou mal fondées. 11 paraît que c'était lui seul qui avait rédigé, après coup, les curieux motifs d'arrestation des suspects de Besançon, et les avait présentés comme extraits d'un registre qui n'exista jamais.

Pendant que le comité cherchait à porter la lumière dans ces mystères du terrorisme, l'instruction judiciaire commencée contre d'autres membres des anciens comités se poursuivait devant le tribunal criminel. Le 9 mars n95, J.-F. Morel fut condamné à vingt ans de fers, comme convaincu d'avoir, dans l'exercice de ses fonctions, commis un faux sur les registres du comité et soustrait i*» des livres provenant de la bibliothèque de l'émigré Chiflet, 2° une somme de vingt-sept louis, 3® un lingot d'argent, 4*" un louis, 5** un pot d'étain et enfin le prix de différents objets déposés au comité; J.-B. Jacquet, reconnu coupable de pareils crimes, fut condamné à douze ans de fers.

VII. L'abbé Dormoy ne tarda pas lui-même à commencer son expiation. En qualité de membre de la municipalité, il avait pris bien des licences dont il ne croyait pas avoir à rendre compte si vite. Le 23 novembre 1794, il fut mandé à la barre du nouveau district, comme prévenu d'avoir commis des dilapidations et des soustractions d'objets divers, d'abord chez le brasseur Lamy, suspect incarcéré, puis dans la vente du mobilier de M. Petitcolas, curé déporté, etc., etc. Après son interrogatoire, il fut mis en prison et traduit au tribunal criminel, en compagnie de Guyot, ex-administrateur du district, prévenu de vols semblables. Mais le proconsul Pelletier n'avait pas, à beaucoup près, pour les auteurs de la Veckt^ et autres démagogues de Besançon, la même animadversion

BÉACTION COMTBE LES TERRORISTES. 21

qne les républicaÎDS modérés de cette ville. Le 27 décembre, fl signifia à l'accusateur Guillemet uq arrêté qui mettait eu fiberté Dormoy et Guyot, « à charge par eux de restituer les sommes dont ils pourraient être débiteurs, en raison des soustractions qu'ils avaient faites dans les ventes dont ils étaient chargés. » On voit de combien d'accommodements était susceptible la vertu philosophique, môme en matière d'improbité. Durney fut chargé par le district de faire connaître à ces deux patriotes, égarés par un excès de zèle, les sommes qu'ils auraient à restituer.

Le jeune collaborateur de Dormoy, le promoteur de toutes les émeutes de Besançon, ne tarda pas à avoir aussi son tour. Le 3i janvier 1795, le district déclara « que Briot avait été l'un des organisateurs les plus zélés de la Terreur ; que chacun redoutait ses dénonciations et son journal ; que le représentant Lejeune ayant fait faire une guillotine pour raccompagner, Briot avait proposé à Dalinger d'en commander une autre d'une forme plus grande et qui imposât davantage, etc.; qu'en conséquence, Briot, placé sous le coup de la réquisition militaire, irait, dans le délai de trois jours, rejoindre le douzième bataillon du Doubs. » Mais les conventionnels de ce département avaient trop d'obligations à Briot, à son journal et à son activité sans bornes, pour l'abandonner dans ce mauvais pas. Briot courut donc à Paris pour solliciter leur intervention et leur appui. Comme ils avaient encore besoin de ses services à Besançon, et que rien ne pouvait être plus contrariant pour ce prétendu patriote que d'aller se faire tuer aux frontières, avec les fils des fanatiques, dans l'intérêt de la république, ils obtinrent du Comité de salut public, le 22 février, un arrêté qui mettait Briot « en réquisition pour les travaux de son imprimerie. » Cette faveur, -en opposition flagrante avec la justice et l'égalité républicaines, était d'autant plus inconcevable que les imprimeries et les imprimeurs ne manquaient nullement à Besançon pour le service des administrateurs, qui venaient eux-mêmes de renvoyer à son poste le jeune agitateur.

Les autorités de Besancon réclamèrent contre cet arrêté ; mais le Comité de salut public le confirma de nouveau, le

18 mars, « en défendant expressément à toutes autorités constituées de troubler le citoyen Briot dans l'exercice de sa profession, ainsi que dans les fonctions de membre du conseil général de la commune, auxquelles il avait été appelé par les représentants du peuple en mission. » La municipalité répondit , le 25 mars , au Comité. Après avoir déclaré qu'elle se soumettrait strictement à sa décision, elle ne craignit pas de réitérer ses représentations sur le danger de la présence de Briot, « chef de la faction terroriste, qui s'agitait encore dans la ville. » En effet, à Besançon comme à Paris, les perturbateurs, vaincus sur le terrain de la politique, spéculaient sur la rareté du pain pour ramener le désordre ; et les registres de la municipalité mentionnent, à la date du 22 janvier, n une tentative d'agitation dans les dépôts de pain, par des gens ivres ^ qui se plaignaient de la faim et cherchaient à soulever le peuple pour ramener la Terreur. »

Le public se résigna encore moins facilement que l'administration à revoir Briot dans les murs de la ville, et la pétition suivante fut publiée et adressée au Comité de salut public: «Un nommé Briot, compris dans la classe des jeunes hommes de la première réquisition, vient de rentrer dans la commune de Besançon, muni, à ce qu'on dit, d'un arrêté du Comité de salut public qui l'exempte de se rendre au poste d'honneur. 11 est vrai qu'il n'y serait pas à sa place ; mais un peu de discipline'militaire l'aurait déshabitué d'être un artisan de désordre. L'exemple du courage aurait peut-être rendu son âme accessible à la honte d'être lâche. Son séjour dans cette commune est très dangereux, surtout après l'espèce de triomphe que vous lui avez accordé sur les autorités constituées. Pourquoi serait-il dispensé de porter les armes ? Estce parce qu'il a une imprimerie? Il n'est jamais sorti de ses presses que des semences d'anarchie et de désordre. Est-ce parce que les pères, les mères de plusieurs jeunes défenseurs de la patrie ont été victimes de ses menées?.... Quoi I tant de cultivateurs, tant de veuves y ont envoyé leurs enfants, dont les bras leur étaient nécessaires pour cultiver leurs champs, et Briot, homme au moins inutile, restera tran-

quille! On vous a arraché cet arrêté sous de faux prétextes et â force de tous obséder, et son exécution n'aura qae de mauvais effets ; c'est pourquoi nous vous en demandons l'annulation. I)

Les Rambourpère et fils n'étant accusés que de cruauté, on se borna, pour le moment, à demander leur destitution aux proconsuls, qui raccordèrent. Mais ces deux terroristes ayant fait des démarches auprès de Pelletier, et le proconsul régicide n'ayant pour ces sortes de gens qu'une antipathie très problématique, le district de Besançon, effrayé, eut recours à Sevestre, qui répondit, le 24 février : « Vous n'avez rien à craindre du retour des Rambour ni de leurs démarches auprès de Pelletier, qui vient d'être rappelé à Paris. »

L'un des premiers soins de la municipalité nouvelle fut de changer les noms imposés à quelques-unes des rues de la ville par la municipalité sans-culotte, et de les remplacer par des noms d'un républicanisme moins sanguinaire.

VIII. Les administrateurs du district de Besançon poursuivaient avec une vigueur qui n'était pas exempte de ressentiment les fauteurs de l'anarchie, lorsque la loi du 10 avril i795 vint mettre une nouvelle arme entre leurs mains Ils ne la laissèrent pas longtemps inactive ; car, quatre jours i peine après le vote de la Convention, ils prirent l'arrêté suivant : u Vu la loi du 21 germinal sur le désarmement de ceux qui ont participé aux horreurs commises sous la tyrannie qui a précédé le 9 thermidor ; le directoire, considérant l'importance de cette mesure, à laquelle le salut de la patrie est essentiellement lié ; bien informé qu'il existe dans son ressort des individus qui ont participé à la tyrannie à laquelle la France a été en proie pendant le règne de sang et de terreur qui a précédé le 9 thermidor ; que ces êtres immoraux et perfides sont désignés par l'opinion publique ; que le peuple, dont ils ont été les bourreaux et les sangsues, pourrait craindre encore les déchirements affreux que leur système oppresseur prépare, si l'on ne s'empressait de leur enlever uii des grands moyens qui fondent leurs espérances, arrête que les individus dénommés dans la liste ci-après seront désarmés jsur-le-champ et déclarés incapables de faire

^ CHAPITRE LXT.

le service de la garde nationale. La municipalité de 6esaa>çon est chargée d'effectuer le désarmement. Il est sursis provisoirement et jusqu'à plus amples renseignements à l'égard des personnes qui résident hors de Hesançon. Tous ceux qui seraient convaincus d'avoir caché, distrait ou vendu aucune de leurs armes, seront mis en arrestation provisoirement, jusqu'à ce que le Comité de sûreté générale, à qui il en sera rendu compte, ait statué. — Hérard, président, Bonard^ Mourgeon, Janson, Durney, Gouniot, agent national. »

Suivait une liste de soixante-huit jacobins, dont les plus notables étaient les deux Rambour, Chazerand, Dormoy, Briot, Marrelier, Tabbé Proudhon, Bourgeon, Gouvernet, Dutilleul, Robert et Roussel, ex-curé du Valdahon. La plupart des autres étaient des marchands, des ouvriers, des horlogers suisses, simples sous-officiers ou soldats de l'armée du désordre, dont on vient de nommer les chefs (i).

Quatre autres jacobins, l'abbé Baverel, le médecin Boissenet, J.-Odo Dormoy et Ballyet, avaient été compris dans le désarmement, mais ils obtinrent grâce. L'ex>curé du Valdahon, qui avait trouvé une douce sinécure dans la place de bibliothécaire provisoire à Besançon, réclama contre l'arrêté qui le frappait, en déclarant qu'il croyait avoir rempli son emploi d'uue manière satisfaisante, et que s'il ne devait plus

(1) Liste des terroristes désarmés. Rambour père, ex-agent national du district; Rambour flis, ex-accusateur public ; MaruUier, notable ; Hatier, traiteur; Chazerand, ex-agent national de la commune et président de l'agence de l'horlogerie ; Clerc, ex-membre du comité révolutionnaire ; Clerc, maison Beuque; Dormoy, prêtre, ex-insliluleur; Briot aîné, possesseur d'imprimerie et secrétaire de l'agence de l'horlogerie; Morel, chirurgien; Paris, menuisier; Ménétrier, serrurier; Marrelier, ancien maire; Proudhon aîné, ex -instituteur; Ratle, père, négociant; Marcousset, marchand; Pillot, commissaire de police; Ecureux, idem; Trimaille, agent de police ; Rose, éx-membre du comité révolutionnaire ; Joly, idem; Mairot, tailleur, idem; Olivier, idem; Piedmonlois, idem; Glavey, aubergiste, idem ; Cauvin, maître d'escrime; Bartholot, chimiste; Ravier, ex-commissaire de police et membre du département; Goncet fils, fripier; Magnenet, cordonnier; Bourgeon, commis au département ;^

restera la bibliothèque, il ferait ce qui dépendrait de lui pour gagner, d'une autre manière, la vie de ses enfants.

KX. L'abbé Dormoy, ne se sentant plus tranquille à Besancon, et croyant avoir à redouter quelque chose de pire que le désarmement, s'était retiré sans bruit à Quingey, dans une maison de campagne de son beau-père. Le i8 avril, un arrêté du district de Quingey, signé par J.-B.-Ant. Renaud Ini-mème , atteignit le prêtre apostat au fond de sa retraite et le condamna de nouveau à livrer ses armes.

Dormoy avait été flétri en termes trop sanglants par le district, oi^ane de la pensée publique, pour rester sous le coup d'un tel affront. II adressa donc aux administrateurs du département, sous forme de réclamation contre son désarmement, un long plaidoyer où sa conduite pendant toute la Terreur était expliquée de la manière la plus inattendue et la plus renversante. Il se posait audacieuseuient comme un homme bénin, bénin, bénin, qui avait toujours combattu le terrorisme et avait même failli deux fois devenir sa victime. Philosophe pacifique, il se serait mème^abstenu de répondre i ses nouveaux ennemis, s'il n'avait eu une épouse et une fiUe auxquelles il était tenu de montrer qu'elles avaient un époux et un père digne d'elles. Après avoir rappelé qu'il avait fondé la Vedette, à la grande satisfaction des patriotes, mais à ses frais et dépens, n'ayant jamais pu récupérer ses avances, il reprenait une à une toutes les accusations du

BnUlleul, écmain ; Gouvernet, commis au département ; Lechère, cidevant boulanger; Lonchamp, charron; Routhier, ex-perruquier; Beuque, dit Tonton, négociant; Dubos, tailleur; Martelle, marchand ; Sainl-Oyand cadet, négociant ; Armand, marchand pelletier ; Peyrache, narchand; Molle, ex-offlcier municipal; Brunet, fabricant de bas; Trinque, marchand ; Duchasnoift, aubergiste ; Jacquet, orfèvre ; Pion, négociant; Robert, ex-maire ; Chevalier, ferblantier; Pras, ex-substitut de l'agent national de la commune; Gazeau père, marchand; Olivier, gypseur; Daîgney fils 4 Lacouri menuisier; Considère, ex-offlcier municipal; Duseigneur, fripier; Hiiguenin, Suisse; Reverchon, idem; Vaueher, idem ; Lambert, ex-administrateur du district; Lançon, vigneron ; Boussel, ex-curé; Tbiéry, aubergiste; Champion, canonnier; Perret» horloger suisse; Flusin, cordonnier; Bon atné, couvreur.

26 CHAPITRE LXY.

district. Au reproche d*avoir abjuré son caractère sacerdotal, d'avoir provoqué les prêtres à suivre son exemple et proclamé qu'il n'avait professé antérieurement que des erreurs ou des impostures, il répondait : « Ne semble-t-il pas qu'on veuille dans ma personne faire la guerre à la philosophie et aux principes de la Convention? J'ai renoncé à mon état pour être entièrement citoyen et j'ai simplement conseillé à quelques-unes de mes connaissances de faire comme les autres.» «Cet homme, avait dit le district, a poursuivi sous les dehors de l'acharnement toutes les ci-devant castes privilégiées, et il a fini par épouser une jeune personne de cette même caste, qu'il avait séduite quand elle implorait sa protection pour son père détenu. Il n'a cherché qu'à satisfaire son inclination à la débauche et à afficher la dépravation de ses mœurs. » Le directeur delà Vedette répondait, avec Tindignation d'une àme pure, qu'il avait conservé des amis parmi les nobles et qu'il avait pleuré les cendres de l'un d'eux. « J'ai, dit-on, séduit une jeune personne , ajoutait-il , mais séduisit-oa jamais une femme de vingt-six ans, dont les grâces et l'esprit sont généralement connus I Je dois dire ici une vérité dont j'ai de respectables garants, c'est que je l'ai dissuadée d'une union qui pouvait lui attirer momentanément de l'ennui. Elle n'a jamais invoqué ma protection, parce qu'elle savait très bien que je ne pouvais rien. J'ai dans toutes les occasions mêlé mes larmes aux siennes et partagé ses peines et ses infortunes. On me reproche d'avoir fait un mariage riche ; eh bien, je me suis marié sous la condition de ne rien nous donner mutuellement ; et de fait, il n'existe ni contrat de mariage ni donation quelconque. » Dormoy demandait efirontément, après cela, qu'on citât dans sa vie publique ou privée un seul trait qui pût établir contre lui une preuve ou même un simple soupçon d'immoralité. — - C'était par trop fort, et puisque le mariage de Dormoy se trouva à cette époque l'objet d'un débat public, sans reproduire ici les bruits injurieux qui s'élevèreht à cette occasion, et dont on peut retrouver les traces dans les journaux du temps, il convient d'en exposer, en quelques mots, les douloureuses circonstances.

BÉACTION CQKTU LBS im»HUEIhllL5. 27

M. Maire, conseiller au parlement de Besançon, seigneur de Villers-le-Sec, et possesseur d'une grande fortune territoriale, était déjà avancé en âge , au moment de la Révolution, et père de deux filles, dont Tune avait épousé le président Talbert de Nancray, et dont l'autre, nommée Marie- Paulette-Thérèse-Xavière, était encore à marier. Le vieux magistrat s'étant rendu avec cette dernière dans les hautes montagnes du Doubs, pour y prendre des bains de petit-lait, une si belle fortune tenta la cupidité révolutionnaire, et les deux absents furent déclarés prévenus d'émigration. Cette accusation terrible était encore suspendue sur leurs tôtes au moment de la troisième incarcération des suspects, qui les jeta, Tun, dans les cachots de Dijon, et l'autre, dans ceux du collège de Besançon. Comment se fit-il qu'au Ueu du supphce qu'ils avaient à redouter, le père et la fille se trouvèrent en liberté vers le commencement de 1794, le premier dans sa maison de campagne à Quingey, et la seconde à Besançon? (Test ce que les ennemis de Lejeune et de Dormoy expliquèrent d'une manière peu bienveillante pour ces deux terroristes. Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, c'est que, le !•' décembre 1794, Dormoy, assisté de ses frères, J.-Odo, négociant , et J . -Nicolas, juge de paix, et de deux ou trois autres parents, se présenta devant l'olficier de l'état civil de la section de Saint Marcellin à Besançon, avec M'^** Paulette Uaire, qui n'était assistée de personne. Ils déclarèrent d'abord qu'ils se mariaient, et ensuite qu'ils entendaient légitimer un enfant qui leur appartenait à tous deux et qui avait été enregistré le 20 novembre précédent sous le nom de Virginie, dans la commune de Champvans près de Baume, où la fille du seigneur de Yillers était sans doute allée cacher sa maternité.

X. Les terroristes de Besançon ne supportèrent qu'en frémissant l'humiliation qui leur était infligée, et leur colère trouva récho le plus favorable auprès du conventionnel Yernerey, de Baume, en ce moment à Besançon. Les autorités eurent tellement à se plaindre de l'attitude de ce personnage, que, le 21 avril, elles rédigèrent la plainte suivante : «Nous, maire et officiers municipaux de Besançon, déclarons

28 CHAPITRE LXT.

que le citoyen Vernerey, représentant du peuple, et membre de la députa don du Doubs, pendant son séjour dans notre commune, n'a fréquenté et protégé que les ennemis de la révolution du 9 thermidor, des autorités constituées et de la justice. C'est pourquoi nous avons délibéré que la présente déclaration serait envoyée au Comité de sûreté générale, afin qu'il puisse apprécier les renseignements inexacts qui lui parviendraient, de la part de ce représentant, sur les mesures prises par les autorités constituées de Besançon pour terrasser les buveurs de sang et sauver la patrie. »

Deux jours après, le district ordonna l'arrestation de Briot, prévenu d'exciter de nouveaux troubles; le lendemain, le district déclara que Dormoy, comme son jeune associé, était sans doute le moteur du mouvement terroriste qui s'était manifesté dans la ville ; qu'en conséquence, les scellés seraient posés sur ses papiers, et que le département serait prié de le faire arrêter à Qningey, où il continuait à se cacher. Mais le département, obligé de compter avec les puissants patrons des auteurs de la Vedette, crut devoir ajourner l'exécution de ces dernières mesures.

Le 4 mai, le district de Besançon décida encore que le capucin Belot, ex-vicaire à Franois, serait désarmé comme terroriste. Le lendemain, la même sentence atteignit David, cet instituteur ivrogne que le Neuf Thermidor appelait un extrait qiiintessencié de tous les vices, et qui s'était si bien choisi, dans le calendrier philosophique, le prénom de Raisin. Le district le proclama un être dangereux par sa conduite morale et politique et ses prédications inhumaines. Il paraît que c'était lui qui tenait l'antichambre de Bassal, sous le règne de ce proconsul, et qu'il recevait tous les suppliants avec autant de morgue que de barbarie.

XL Lorsque le représentant Saladin, chargé de reconstituer les autorités du Doubs dans un sens encore plus réactionnaire, airriva à Besançon, il trouva au district des administrateurs assez avancés dans cette voie, pour n'avoir plus guère besoin d'épuration. Néanmoins il renouvela ce corps presque en entier, le 9 mai, en même temps que l'administration départementale. L'avocat Seguin fut rappelé à la pré-

tÉACTION COIITBB LES TEBRORISTES. 29

sidence, dont il avait été évincé en 1792 ; le procureur syndic Mourgeon fut également rétabli dans ses fonctions, qu'il avait perdues en 4793. Les citoyens Bonard, Ordinaire alnéy Guillaume fils, homme de loi, et Euvrard, pharmacien, formèrent le nouveau directoire. Le conseil général du district, composé d'éléments moins homogènes, reçut à la fois dans son sein les citoyens Pajot, Rougeot, Monnot, Denizot, Morel, Sainte-Agathe et Thouvet, avoué.

La municipaUté fut également renouvelée par Saladin, et il n'y fit entrer que des hommes revêtus de l'estime et de la eonfiance publiques, Tavocat Spicrenaël, Cornet aine , le notaire Archeret, Louis aîné, les avoués Guichard et Bourdot, les négociants Pochet, France, Racine, Estreyer, Barret et Jac. Bonnet. La mairie resta confiée à l'avocat Modeste Monnot, qui venait d'y déployer une grande fermeté ; les fonctions de procureur de la commune tombèrent entre des nuiins qu'on avait vuesjusqu' alors consacrées à de tout autres soins, celles de l'ex-vicaire épiscopal Bouvenot, complètement séparé de l'église constitutionnelle, dont il avait, dit-on, abjaré en secret les erreurs. L'avocat Jussy lui fut donné pour substitut.

Le nouveau proconsul ne pouvait mieux faire que de laisser à la tète du tribunal criminel le président Rougnon et l'accusateur public Guillemet. Quant au tribunal du district, il eut pour président l'avocat Lescot, et pour juges, Laurent, Nycollin, Arsène Faivre et Gouniot. Véjux resta commissaire national. Les quatre juges de paix furent Duchon, Durney, Jarry et Barbaud.

Saladin, en installant avec solennité tous ces nouveaux magistrats, leur tint ce discours, où se peint énergiquement la baine du terrorisme, mais où les récriminations et la vengeance se montrent peut-être un peu trop associées à de plus saines pensées de réparation : a Longtemps, citoyens, vous ïvez eu la douleur de voir, à la tête de vos administrations, des hommes chez qui l'immoralité ne le cédait qu'à l'avare cupidité, la barbare et froide cruauté à toutes les passions des imes viles et corrompues ; heureux alors, si l'inexpérience seule et l'incapacité des hommes placés à la garde de

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Tos droits n'easseot été surpassées encore par leur scélératesse... Ces hommes voulaient régner, il leur fallait des sujets soumis ; il voulaient tyranniser, il leur fallait des complices ; ils voulaient tout niveler, il leur fallait des coopérateurs qui à l'ambition joignissent la bassesse des esclaves ; il voulaient égorger, il leur fallait des bourreaux. Tel est le spectacle que pendant seize mois entiers la France a offert à TEurope étonnée. Il snfGsait, vous le savez, d'avoir des talents pour être proscrit ; la fortune même la plus légitime était un titre qui conduisait à l'échafaud. Les fonctions publiques étaient remplies par tout ce qu'il y avait d'êtres impurs, d'êtres flétris, d'êtres incapables de remords, parce qu'ils ne connurent jamais que le crime »

Ces accusations n'étaient pas seulement exagérées jusqu'à l'injustice, à l'égard de plusieurs fonctionnaires montagnards ; mais le conventionnel girondin et régicide avait-il donc le droit de jeter ainsi le premier la pierre à la faction vaincue? Son propre parti, en poursuivant les prêtres avec un acharnement féroce, en 1791 et 1792, dans l'Assemblée législative, où il dominait; en accablant l'excellent roi Louis XVI de difficultés et d'outrages plus cruels peut-être que les fers dont il le chargea ensuite ; en se faisant le moteur et le complice de toutes les violences contre la reUgion, la liberté et l'ordre public, n'avait-il pas déchaîné lui-même tous les maux dont il venait d'être victime? Une partie des reproches que Saiadin jetait si libéralement à la face de ses adversaires désarmés, n'aurait-elle pas été plus justement réservée pour Saiadin lui-même et pour ses amis, à qui le sens moral manquait, pour comprendre leurs propres fautes, ou la bonne foi, pour en faire l'aveu.

Après ce torrent d'invectives contre les terroristes, Saiadin déclara qu'il avait choisi les nouveaux administrateurs parmi les opprimés, et qu'il avait été obligé de les conjurer d'accepter, après avoir essuyé beaucoup de refus. Il termina son discours en se plaignant amèrement de la désertion qu'éprouvaient les affaires publiques. En effet, les citoyens paisibles, découragés par les soubresauts journaliers auxquels était sujette la politique de la Convention, ne pou-

lÉACTlON CONTBE LBS TERRORISTES. 3i

Taient se résoudre à devenir ses auxiliaires. L'assemblée dictaloriale se vit même condamnée, le 9 juin, à décréter que tous les magistrats ou fonctionnaires publics nommés par ses agents étaient mis en réquisition et seraient contraints par la force de remplir les fonctions auxquelles ils étaient appelés.

XII. Saladin, en quittant Besançon pour aller épurer les autorités de la Haute-Saône, avait laissé son œuvre inachevée. Le 16 mai, il y mit le couronnement par l'arrêté sui- Tant, pris à Yesoul, sans doute à la demande des corps admioistratifs du Doubs. a Considérant que la société dite popolaire de Besançon a depuis longtemps servi d'arène aux passions les plus viles, aux haines les plus coupables ; que les intrigants qui y dominaient ont pu y corrompre sans résistance l'opinion publique et prêcher avec un succès complet la violation des propriétés et le mépris des lois ; que les adresses sanguinaires et séditieuses présentées à la Convention par d'autres Sociétés populaires, y ont été applaudies avec fureur, même depuis le 9 thermidor ; que, malgré sa régénération, ordonnée par le représentant Pelletier, elle a admis dans son sein les hommes perdus dans l'opinion à cause de leurs crimes et de leurs vexations, et qu'il ne lui a manqué, pour se mettre en révolte contre les autorités constituées, qu'un chef assez fougueux et assez hardi pour Fentrainer; le représentant du peuple arrête que le lieu de ses séances sera fermé et ses registres déposés au district. }}

(I Lorsque le procureur syndic Mourgeon alla mettre cet anèté à exécution, dit le journal le Neuf Thermidor^ le respectable abbé Beuque, revêtu des fonctions de gardien des archives jacobinières^'ontra dans une fureur taciturne; les brmes inondaient son beau visage. Lorsque les bustes de Harat et de Chalier furent abattus, l'infortuné Beuque, ûnmobile et les yeux fixés sur ses divinités, pousse de longs lioriements, gémit, et jure, au nom de ses frères, de tirer vengeance d'un pareil attentat.»

XllL L'insurrection démagogique du 21 mai 1795 contre ^ Convention donna lieu à de nouvelles rigueurs contre les

32 CHAPlTftB LXY.

jacobins du Doubs. Le département, craignant une entente entre eux et les agitateurs de Paris, ordonna, le 25 mai, l'arrestation immédiate des quinze plus dangereux : Dormoy, Briot, Rambour père, Rambour fils, Marrelier, Chazerand, Robert, ex-maire, Pion et son gendre, Tadjudant général Yiénot, l'avocat CL-Jos.-Barth. Blondeau, de Baume, Ravier, ex-commissaire de police, Pras, ex-substitut du procureur de la commune. Molle, ex-officier municipal, Léger Clerc, du comité révolutionnaire, et Hatier, traiteur. Robert se trouvait déjà détenu en vertu d'un jugement de police correctionnelle.

Le surlendemain, le département décida que le représentant Saladin serait invité à destituer et à incarcérer J.-B.- Ant. Renaud, membre du district de Quingey, comme Tun des bommes les plus immoraux et les plus dangereux du pays. Le proconsul, qui se trouvait en ce moment à Sceysur-Saône, ratifia cette double proposition, le Si mai. Berly, lieutenant de gendarmerie à Besançon, fut aussitôt envoyé i Quingey pour mettre cet arrêté à exécution. Renaud, s'étant caché, ne put être retrouvé; mais les administrateurs du district de Quingey chargèrent le lieutenant Derriey, commandant de la gendarmerie de ce district, autre terroriste, d'arrêter leur collègue de la veille, partout où il le découvrirait.

Cependant, le district de Besançon, ne trouvant pas encore toutes ces mesures suffisantes, prit, le 34 mai, l'arrêté suivant : « Vu la pétition présentée au département par les citoyens de cette commune, sur les dangers dont le salut public est menacé, et la nécessité de mettre un terme aux manœuvres criminelles des agents de la tyrannie ; considérant que les arrestations prononcées «par le département n'ont frappé qu'un petit nombre de conspirateurs; que leurs espérances prennent chaque jour une nouvelle force, en raison de l'impunité dont jouissent leurs compUces ; que l'opinion publique accuse ceux-ci des mêmes horreurs dont les autres se sont rendus coupables ; le directoire arrête que Trimaille aîné, Marullier, cafetier, Peyracbe, Proudhon aîné (l'abbé), Paris, menuisier, Chevalier, ferblantier, Ma-

RÉACTIOfC CONTRE LES TERRORISTES. 33

gnenet, cordonnier, Armand, marchand pelletier, Perle, coatelier, Brunet, bonnetier, Piedmontois, Jacquet, orfèvre, et Mairot, désarmés en exécution de la loi du 21 germinal, seront mis en arrestation par mesure de sûreté générale, et qae cet arrêté sera exécuté par la gendarmerie dans la journée. » Le département donna immédiatement son approbation. Deux des condamnés, Tabbé Proudhon et Piedmontois, parvinrent à s'échapper et ne purent être retrouvés dans le Porrentruy, où on les croyait réfugiés. Un autre de ces terroristes, Torfévre Jacquet, dénonciateur de profession, avait déjà été condamné par les tribunaux à trois mille livres de dommages et intérêts, au profit de Tarchitecte Pillot, l'une de ses victimes.

Des précautions d'une autre sorte étaient prises en même temps par les autorités inquiètes. Le général Aubugeois fut suspendu par le Comité de salut public, comme partisan du terrorisme, et remplacé par Clémencet, chef de brigade du génie. Trois représentants montagnards, Levasseur, de la Sarthe, Ruamps et Maribon-Montaud, enfermés par ordre delà Convention dans la citadelle de Besancon, furent mis an secret et resserrés dans des cachots séparés.

Le 1" juin, l'abbé Baverel fut encore désarmé, et, dix jours après, incarcéré par ordre du district, comme un des plus redoutables terroristes. Pendant ce temps-là, d'autres démagogues étaient appelés par d'autres autorités à expier aussi leurs méfaits. Pajot, devenu président du district de Delémont, etBennot, agent national du môme district, furent arrêtés, par ordre du Comité de sûreté générale, et écroués le 23 mai à Besançon. Le chef de la colonie horlogère neochateloise , le patriote Mégevand , accusé d'un délit qni n'avait rien de politique, fut lui-même condamné, le 5 juin, par le tribunal criminel, à un an de prison poiu* vol.

Plusieurs des terroristes incarcérés ou désarmés, notamment Chevaher et Marcousset, se plaignirent amèrement des rigueurs dont on usait à leur égard. A les entendre, ils étaient des êtres tout à fait inoffensifs, d'une tendresse extrême, de véritables agneaux. Baverel, de son côté, reprévu. 3

seiita au district qii*il était bien dur pour lui d'être enfermé avec les partisans de Robespierre, après avoir été déjà emprisonné par eux pendant dix mois, et que le règne de la justice ne lui était guère plus favorable que celui delà tyrannie ; que la plupart des fautes qu'on lui reprochait étaient antérieures au 31 mai 4793; qu'il avait pu, dans les premiers temps de la Révolution, montrer de la vivacité dans la propagation de ses principes; mais que vouloir lui en faire un crime, c'était faire le procès à tous ceux qui aspiraient au titre de patriote ; qu'il avait pu commettre des erreurs, mais qu'aucun de ceux qui venaient de le condamner ne pouvait se flatter d'en avoir été exempt. Il repoussait surtout l'accusation d'avoir soulevé, contre les suspects transférés à Dijon, la population des communes qu'ils avaient eu à traverser. Ce délit, disait-il, était imputable à d'autr.es commissaires, et les insultes avaient commencé même dans Besançon, qu'il avait quitté avant le convoi. Le district opposa aux dénégations de Baverel le témoignage des citoyens Balleydier, Moutrille et Prudhon, de Dole, et même celui de son ex-collaborateur Pajot ; il ajouta que ses querelles de famille avec les autres terroristes ne l'avaient pas empêché d'être un des plus forcenés, et qu'il y avait lieu de le laisser en prison.

Le 24 juin, la municipalité de Besançon recommanda encore à la sévérité du représentant Saladin trois autres terroristes : Costé, commandant en chef de la gendarmerie, pour avoir appuyé de tout son pouvoir les motions sanguinaires au club; Viot, capitaine de gendarmerie, pour avoir déployé une cruauté inouïe dans la conduite de vingt prisonniers à Dijon ; et enfin l'ex-inslituteur Mathieu, gardemagasin d'effets militaires, pour s'être livré à la profession de dénonciateur et avoir élevé ses enfants dans l'art honteux de la délation.

Le 28 juin, eurent lieu la réorganisation de la garde nationale de Besançon et l'élection de ses nouveaux chefs. Les résultats du scrutin furent généralement favorables au parti dominant ; mais ils trahirent en même temps l'extrême faiblesse numérique de ce parti intermédiaire, qui continuait à

RÉACTION CONTRE LES TERRORISTES. 3î^

frapper à la fois les catholiques et les radicaux, et ne pouvait contenter personne. Sou journal, le Neuf Thermidor, disait avec tristesse : « Il faut* désespérer de la chose publique I L'insouciance des citoyens , le mépris qu'ils font de leurs devoirs et de leurs droits, éclatent de toutes parts. Partout ou n'a vu que dix votants où il devait y en avoir soixantequinze, et les élections ont été, en général, le résuUat de la minorité. Beaucoup de capitaines élus Font été par quatre suffrages. Dans quelle circonstance attache-t-on si peu de prix à de bons choix? Lorsque le terrorisme cherche à semer les orages I »

Cet isolement engagea peut-être les autorités girondines à se montrer moins sévères pour leurs anciens collaborateurs delà Montagne. Le 30 juin et les deux jours suivants, le département fit mettre en liberté plusieurs démagogues du plus bas étage, Hatier, Trimaille, Marullier, Paris, Chevalier, Magnenet, Armand, Jacquet, Brunet et Perle, comme étant moins coupables que leurs chefs, et réclamés d'ailleurs par les besoins de leurs familles; mais ils restèrent placés sous la surveillance spéciale des autorités. Le département fît également grâce à Tabbé Baverel, qui paraissait avoir définitivement renoncé au métier de terroriste, si peu fructueux pour lui.

L'abbé Dormoy, qui jusqu'à cette époque avait consacré tous ses instants à faire soufirir les autres, supporta mal l'apprentissage de la douleur, lorsqu'à son tour il u'eut plus qu'à soufirir, et il ne tarda pas à implorer humblement ses victimes, devenues ses. juges. Le département, touché de cette démarche d'un ennemi vaincu, déclara, le 3 juillet, fi que , si des circonstances impérieuses avaient forcé de mettre en arrestation des hommes qui , par leurs principes et leur influence, pouvaient mettre en péril la chose publique , la justice et rbumanité exigeaient qu'on se bornât aux mesures strictement nécessaires pour les empêcher de faire le mal, et les ramener ainsi à l'union et à la fraternité si nécessaires à tous les Français ; qu'en conséquence, Dormoy serait élargi provisoirement et consigné dans son domicile à Quingej, où il serait conduit par la gendarmerie pour y rester

36 CHAPITBE Ll?.

SOUS la surveillance du district et de la municipalité. » Le département accorda la même faveur à Rambour père, en considération de son grand âge. Le* surlendemain, la prison s'ouvrit encore en faveur du tailleur Mairot.

Le département fit part de ces diverses mesures au représentant Saladin, occupé en ce moment à inspecter le Jura. Le proconsul se montra très irrité de l'indulgence du département. Dans un arrêté extrêmement dur, daté de Lons-le- Saunier, il blâma les élargissements qu'on s'était permis de faire sans sa participation, et surtout l'élargissement de Dormoy, qui avait , disait il, blessé l'opinion publique plus que tout autre , et il ordonna la réincarcération immédiate de l'ex-directeur de la Vedette. Jos. Louvot, membre du département du Doubs, que Saladin avait emmené en tournée avec lui, écrivit en même temps à ses collègues : « Le représentant n'a point été choqué de la mise en liberté des ouvriers, que l'on pouvait considérer comme des instruments, mais des chefs, tels que Dormoy, Rambour, etc. D'après la répugnance et les craintes que le département lui avait témoignées relativement à la liberté des hommes qui, ayant joui d'une grande influence, pouvaient devenir funestes à la chose publique, il a été très surpris de voir le département mettre en liberté ces hommes qu'il lui avait peints comme dangereux. Je crois qu'un moyen de réparer le mal, c'est de m'adresser les arrêtés pris sur cette matière, pour les faire approuver par le représentant. »

Le département, à son tour, se montra vivement blessé de la désapprobation de sa conduite par le proconsul. Il décida que l'ordre de réintégrer Dormoy en prison serait exécuté sur-le-champ; mais que tous ses membres ofiTriraient leur démission, plutôt que de publier les reproches graves qui leur avaient été adressés à cette occasion et qui les aviliraient dans l'opinion publique. Berly, officier de gendarmerie, envoyé à Quingey pour en ramener Dormoy, exposa, le i 3 juillet, au département, qu'il avait trouvé le directeur de la Vedette malade dans son lit ; et que, d'après les attestations de deux médecins, il était hors d'état de supporter les fatigues de la route. Le département, encore sous l'im-

BÉACTION COîfTRB LES TERRORISTES. 37

pression des reproches de Saladin, déclara que l'arrêté du représentant du peuple étant impératif, le district de Quingey ferait transporter immédiatement Dormoy dans la maison d'arrêt de Besançon, en ayant soin de lui fournir toutes les aisances et tous les moyens que l'humanité réclamait pour la translation d'un malade.

Le procureur syndic du district de Quingey répondit, le lendemain, qu'aussitôt après avoir reçu les ordres du département, il s'était transporté à la maison d'arrêt de ce district pour vérifier par lui même la situation de Dormoy, et qu'elle lai avait paru si fâcheuse, qu'il avait fait appeler des médecins pour reconnaître si le prisonnier se trouvait en état d'être transféré à Besançon sur une voiture; mais que ces médecins avaient déclaré qu'on ne pouvait sans inhumanité le faire sortir de son lit en ce moment. Le déparlement décida, en conséquence, que la translation de Dormoy serait ajournée.

Pendant ce temps-là, Saladin s'était un peu calmé. Le 15 juillet, il prit, à Saint-Claude, un arrêté qui approuvait en général les élargissements prononcés par le département, et supprimait ce qu'il y avait d'offensant pour cette administration dans son arrêté de Lons-le-Saunier. Deux terroristes en sous-ordre , Molle et Peyrache , furent encore renvoyés dans leurs foyers.

XIV. Mais pendant que le département rendait ainsi la liberté aux obscurs soldats du jacobinisme, les chefs les plus ardents de ce parti lui préparaient, du fond de leur prison, une de ces surprises qui déroutaient à chaque instant les administrateurs et le public des provinces. Le i 8 juillet, un arrêté du Comité de sûreté générale de la Convention ordonna l'élargissement des citoyens Briot, Rambour fils, Blondeau et Renaud. Le Comité déclarait que cette mesure réparatrice était prise à la sollicitation des représentants Michaud et Vernerey, qui répondaient du civisme des quatre détenus , ainsi que de leur moralité.

Le département, à peine revenu de son étonnement, répondit, le 25 juillet, au Comité de sûreté générale : « Les représentants Michaud et Vernerey ont attesté leur civisme

38 CHAPITRE LTT.

et leur moralité : ce civisme, c'est la provocation au pillage et au meurtre ; cette moralité, c'est l'athéisme; Ils sont les auteurs de l'infernale Vedette^ les fléaux du département. Leur mise en liberté consterne tous les gens de bien. On se demande s'il est donc vrai que la Convention veuille nous ramener sous le régime à jamais exécrable qui a précédé le 9 thermidor. Us sentaient si bien la justice de leur arrestation , qu'ils n'ont pas réclamé auprès de nous, bien persuadés que l'opinion était trop prononcée contre eux, et qu'ils ont trouvé plus avantageux de s'adresser où ils n'étaient pas connus. Si cela doit continuer» il vaut infiniment mieux nous renvoyer dans nos foyers, d'où l'on ne nous a tirés que malgré nous. Le département du Doubs a besoin qu'on y déploie beaucoup d'énergie. Indépendamment des terroristes, dont les menées s'étendent sur tous les points, les prêtres fanatiques y excitent des troubles d'un autre genre, et la frontière prèle beaucoup aux tentatives des émigrés. »

Le même jour, le comité conventionnel répondait d'avance à ces plaintes, en ordonnant la mise en liberté des quatre autres chefs du terrorisme , Dormoy, Chazerand , Marrelieret Robert.

Ces mesures eurent pour effet de rendre aux jacobins toute leur ancienne audace, mais en même temps d'exciter leurs adversaires à faire montre de leur nombre et de leurs forces. Tous les jours, on voyait les jeunes gens des deux partis se réunir en groupes animés, et parcourir les principales rues de la ville, jusqu'à onze heures du soir, en chantant, les uns la Marseillaise^ et les autres \(i Réveil du peuple, La municipalité était sans cesse en crainte de les voir en venir aux mains. Le24 jnillot, elle fit part de ses alarmes au département et au district, et, le lendemain, elle adressa à la jeunesse thermidorienne la proclamation suivante, pour l'inviter à s'abstenir de porter des cravates vertes, qui s'étaient multipliées par suite même de la prétention que témoignaient les terroristes de les faire supprimer.

« La municipalité n'a pas la prétention de régler les costumes ; mais elle désire faire disparaître un prétexte dedivi-

lÊACTION CONTRE LES TERRORISTES. 3^

sion entre les citoyens. S'il était vrai, d'ailleurs, que le vert J&t la couleur du comte d'Artois et la livrée des Vendéens, quel républicain voudrait s'en parer ! Abandonnez, jeunes citoyens, ce signe au moins équivoque, non parce qu il déplaît aux agitateurs , mais parce que la municipalité vous invite à faire ce léger sacrifice au repos de vos concitoyens. »

Les jeunes gens répondirent, le lendemain, dans une lettre suivie d'un très grand nombre de signatures, que la mode de porter des cravates vertes était générale à Paris ; que cependant ils y renonçaient volontiers par égard pour la municipalité et par amour de la paix; mais qu'il ne fallait pas que leurs ennemis attribuassent cette condescendance à la faiblesse. « Malheur, ajoutaient-ils en finissant, à ceux qui voudraient rétablir parmi nous le règne de la Terreur et des jacobins. »

Le jour suivant, qui était la fête anniversaire du 9 thermidor, ne s'en passa pas moins dans une grande agitation ; il y eut plusieurs tentatives de désordre, et il fallut multiplier les mesures de police. La municipalité, en rendant compte de ces troubles au département, n'hésita pas à les attribuer à l'élargissement des principaux terroristes.

La fête du 40 août ou de la chute de la royauté arriva bientôt après et donna lieu à des scènes encore plus orageuses. Les jacobins, fortifiés par l'appui des comités de la Convention, se posèrent hautement comme les derniers défenseurs de la république contre des administrateurs réactionnaires, qu'ils accusaient de faire des vœux et môme de travailler pour le rétablissement de la njonarchie.

Ces fonctionnaires ne négligeaient rien, cependant, pour écarter de pareils soupçons. L'abbé Bouvenot, procureur de la commune, chargé de prononcer le discours d'apparat, à la fête civique du \0 août, « fit sentir dans un tableau concis, dit le secrétaire municipal, combien le peuple avait souffert sous la tyrannie d'un seul avant le 10 août, et sous la verge des décemvirs jusqu'au 9 thermidor. Après avoir montré au royalisme l'impuissance de ses eflbrts et l'inutihté de ses vœux, il a terminé en invitant à l'union, à la fraternité, dans l'espérance d'une pacification générale. » Ce dis-

40 CHAPITRE LXY.

cours, qui fut publié dans le Neuf Thermidor^ laisse une impression pénible ; et Ton s'attriste en voyant tous les efforts de ces malheureux républicains modérés pour ternir la mémoire de Louis XVI, qu'ils avaient encore le front, ou plutôt la faiblesse, d'appeler un scélérat.

Toutefois, comme on soupçonnait les autorités de ne pas prendre un plaisir extrême à cette fête, pour les narguer, les démagogues affectèrent la joie la plus délirante et surtout la plus tapageuse. «11 se fit, dit le juge Arsène Faivre, plusieurs orgies en différentes maisons, notamment chez Gaiffe, charpentier à Charmont, où l'on provoqua une santé aux terroristes, à la Montagne et aux jacobins. Cette orgie avait été préméditée la veille par plusieurs des prévenus, qui s'étaient réunis à Chamars. On y invita deux officiers, arrivés le même jour à Besançon, et on s'efforça de leur persuader que la Convention venait d'avilir leur état. Les convives devaient se réunir à l'issue du repas, avec les convives d'autres banquels, sous prétexte de faire une promenade civique. Ils se réunirent en effet et parcoururent la ville, en forme d'attroupement, en criant : Vive la Montagne I vivent les jacobins/ vivent les sans-culottes ! Les instigateurs de cet attroupement, qui portaient un signal de reconnaissance, étaient les citoyens Chalon, cordonnier, âgé de dix-sept ans, Fachard, ex-entrepreneur de bâtiments, Olivier, gypseur, Bon, couvreur, et une dizaine d'ouvriers. Us insultèrent et menacèrent plusieurs personnes, notamment le citoyen Lépagnez et le citoyen Guillemet. Ayant rencontré, dans la rue des Granges, le citoyen Pichon, négociant, qui conduisait une petite voiture, ils lui crièrent : A bas le royaliste qui travaille aujour^ cfhui! se jetèrent sur lui et lui portèrent des coups de poings et de cravaches, de manière à faire jaillir le sang en abondance. Lorsqu'on voulut saisir les auteurs de ce désordre, ils frappèrent les agents de police eux-mêmes de coups de couteau. Ils dansaient autour des arbres de la liberté et se mettaient à genoux autour, pour chanter la Marseillaise. » Ces perturbateurs, d'après le témoignage de la municipalité, (( étaient des hommes qui, sans autres moyens de subsistance que leurs bras, passaient leur vie à ne rien faire et à

RÉACTION CONTRE LES TERRORISTES. 4i

dépenser beaucoup dans les cabaretS; les cafés et les spec* tacles. » La succession des démocrates de cette espèce n'est malheureusement pas tombée en déshérence.

La municipalité déploya beaucoup d'énergie dans la répression de ces désordres. Les coupables furent immédiatement conduits devant le juge de paix Durney, qui fit incarcérer Guillaume dit Henry, tailleur, Mossand et Parguey père, cordonniers, Parguey fils, artilleur, Olivier, gypseur, Brunet et Carrey, bonnetiers, A. Gaiffe, charpentier, P. Vermot et CL Fachard, entrepreneurs, Paris, Bouvet et Lacour, menuisiers , Jos. Cbalon , volontaire , Margaulx , imprimeur, Grosbois aîné, fabricant de bas, J.P. Bon, fripier, et Ménétrier, serrurier. Plusieurs de ces malheureux devaient à Tindnlgence des autorités leur élargissement récent.

Le lendemain, un coup parti de loin et inattendu venait encore frapper cette administration, aux prises avec tant de difficultés. Elle reçut un arrêté du Comité de législation daté du 3 août, qui nommait Augustin Ravier, administrateur du département à la place de Michel ; Dangel, président du district, à la place de Seguin, et le notaire Laude, membre du directoire du district, à la place d'Ordinaire aîné. Laude refusa les fonctions auxquelles il était appelé ; mais Dangel se fit installer dès le lendemain dans sa nouvelle dignité.

Le département, comme on l'a vu, se raidit contre ce nouveau coup et défendit auprès du Comité de législation les fonctionnaires sacrifiés. « Le citoyen Ordinaire, écrivaitil le i 1 août, n'a pu être destitué que par suite de la diatribe prononcée contre lui, à la tribune de la Convention, par le député Quirot, et qui n'est qu'un tissu de calomnies aussi absurdes qu'atroces. Ordinaire ayant connu Narbonne à Besançon, fut employé dans ses bureaux pendant son ministère. Incarcéré par ordre du Comité de sûreté générale de l'Assemblée législative, quelques jours après le 10 août, il se trouvait à TAbbaye dans les journées de septembre^ et fut absous par les bourreaux. »

En même temps qu'il demandait au Comité de législation le retrait de ses destitutions intempestives, le département adressait ainsi ses plaintes au Comité de sûreté générale :

42 CBAPITBE LIT.

«Les craintes que nous vous avons manifestées surles suites funestes que pouvait et devait avoir la mise en liberté des chefs des terroristes, ne se sont que trop réalisées. Dès cet instant, les buveurs de sang ont repris une audace alarmante, et ils se sont permis de provoquer les bons citoyens. Ceuxci n'ont opposé à leurs insultes qu'une modération que des hommes étrangers à toute vertu ont prise pour de la faiblesse. Enhardis par cette idée, ils ont excité à Besançon, dans la journée d'hier, un mouvement qui présentait des caractères très inquiétants.... On nous a demandé la réincarcération des terroristes, nous nous y sommes refusés, par respect pour vos arrêtés. Au milieu des inquiétudes que nous donne le maintien de Tordre public, nous venons de recevoir un arrêté du Comité de législation qui nous prive d'un collègue probe, intelligent, laborieux et d'un civisme connu ; qui enlève au district de Besançon deux citoyens recommandables. Cet événement est fait pour jeter le découragembnt dans tous les fonctionnaires publics. »

Le Comité de législation, comme on l'a vu, fit droit aux réclamations du département à l'égard des trois administrateurs destitués. Le Comité de sûreté générale répondit, de son côté, que s'il avait cru devoir user d'indulgence envers quelques individus qu'on lui avait présentés comme n'ayant été qu'égarés, il ne leur avait pas fourni un titre à des excès qu'il désapprouvait hautement ; que son intention était que l'on fît arrêter de nouveau et traduire devant les tribunaux ceux qui se rendraient coupables de révolte ou de désobéissance aux lois.

Le district de Besançon avait déjà prévenu à cet égard les vœux du comité, en décidant, le i-i août, que Rambour fils serait traduit au tribunal criminel, à raison de ces lettres sanguinaires, trouvées dans les papiers de Lejeune. L' expourvoyeur de réchafaud fut donc incarcéré une secoftde fois, et le 20 septembre, il écrivit, dans la raaisan d'arrêt, son apologie, sous forme de lettre adressée à Couchery et à Voisard, du département, ses deux dénonciateurs. 11 reniait une partie des actes de cruauté qu'on lui imputait dans la répression de la petite Vendée, et se montrait, dans les

autres, comme le ministre d'une impassible justice ou le défenseur de la république gravement menacée.

Briot, qui ne se sentait pas moins de droits à la prison, prit habilement les devants et mita profit sa presse inoccupée pour publier, le 14 août, une lettre à J.-B. Couchery, pleine de cette forfanterie et de cette audace que les gens turbulents savent bien qu'ils peuvent déployer à peu près impunément «n face des gens d'un parti ou d'un caractère modéré. « On veut me persuader, disait-il en débutant, que bientôt je vous serai redevable du septième mandat d'arrêt dont on m'a honoré dans l'espace de six mois. » De là il passait aux services personnels qu'il avait rendus à Couchery et lui rappelait que, lui aussi , avant de se mettre à la tête de la réaction, il s'était montré parfaitement terroriste , et avait écrit notamment, dans la Vedette du 28 octobre 1793, ces lignes sinistres : « La vengeance du peuple doit avoir la rapidité de l'éclair et l'effet de la foudre ; elle doit être sûre et terrible; elle doit glacer de frayeur ceux qui pourraient concevoir le projet de nous trahir, et lier à notre cause, par la crainte des supplices, ceux qui n'y sont pas attachés par raison ou par sentiment. Surtout ne la faisons pas dépendre des formes embarrassées et des décisions incertaines de la jurisprudence » Briot exaltait ensuite le grand courage qu'il

avait fait briller depuis qu'il avait été jeté pour la première fois dans les fers. « J'ai refusé, disait-il, de m'abaisser devant nos tyrans et de leur demander ma Hberté. J'ai bravé mes oppresseurs et conservé unfro:ît calme, lorsque, chaque jour, lus hurlements des compagnons de Jésus et leurs émissaires à Besançon nous menaçaient de la mort, lorsque l'on invitait, au son de la caisse, nos concitoyens, épouvantés de tant de crimes, à aller signer l'arrêt de notre déportation. »

Le jeune frère de Couchery, ayant été mentionné dans cette lettre, d'une manière blessante, répondit à Briot par cette comparaison peu flatteuse de leur conduite : « Je viens de passer deux ans sous les drapeaux, et toi, tu as refusé de t'y rendre. » Toutefois l'écrit de Briot eut le résultat qu'il en attendait. Couchery, ayant sans doute fait un retour sur

44 CHAPITRE LXY.

lui-même, comprit qu'il lui convenait moins qu'à personne de poursuivre son ancien collaborateur, et Briot fut laissé en liberté. Mais le public se vengea de ses insolences passées et présentes , et dans la soirée du 3 octobre , il reçut une volée de coup de cannes qui le retint plusieurs jours au lit.

A la suite des plaintes du département, le Comité de sûreté générale avait pris, le 14 août, un arrêté qui maintenait sous la surveillance des autorités locales tous les terroristes élargis par ses deux arrêtés antérieurs.

Il fautavouerque l'administration du Doubs, à celte époque, avait une tâche singulièrement hérissée de difficultés et de déboires. Placée sans cesse entre les soulèvements des catholiques des campagnes et les désordres des jacobins des villes, elle avait, à plusieurs reprises, demandé avec instance au gouvernement des troupes pour tenir en respect les uns et les autres. Mais les soldats n'étaient souvent qu'un élément de troubles et une calamité de plus. Ces prétendus défenseurs de Tordre en étaient le plus redoutable fléau. C'est ainsi que le ?• régiment des hussards, dit de la liberté^ passant de larmée du Rhin à celle d'Italie et traversant, vers la fin d'août, les districts de Baume et de Besançon, commit dans tous les villages échelonnés le long de sa route les plus sauvages attentats, sous les yeux et avec l'autorisation de ses chefs. Il fut constaté par une enquête du district de Besançon, que partout ils avaient dévasté les maisons et les terres, saigné les porcs, les poules, les moutons, etc., vidé les caves et les greniers et battu les femmes. A Pouhgney, non contents de s'emparer des subsistances, ils emportèrent le hnge et tentèrent de violer une femme. A Besançon, ils vendirent leur pain de munition sur la place de l'Abondance, en disant qu'ils n'en avaient pas besoin et que les habitants seraient bien obligés de leur en f..tre. Les anarchistes de la ville, trouvant dans cette soldatesque ua précieux auxiliaire, Texcitèrent contre les jeunes gens qui se réunissaient au café du Neuf Thermidor. Des groupes menaçants se formèrent autour de ce café ; les soldats en venaient déjà aux propos injurieux et aux provocations, lorsque le

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procureur général, averti de ce qui se passait, donna ordre à la municipalité de mettre sur pied des patrouilles nombreuses et composées d'hommes choisis. A Benre, ces hussards envahirent les auberges avec un grand vacarme, se firent donner à manger et à boire à discrétion, et quand on leur demanda paiement, pour toute réponse ils cassèrent les verres, les bouteilles, les vitres, etc. Ils entraient à cheval dans les maisons, le sabre à la main, et en menaçaieni tous ceux qui voulaient s'opposer à leurs violences. Sur la route ils arrêtaient les passants et leur arrachaient leurs montres et leurs portefeuilles. A Vorges, où la population, prévenue sans doute de leur approche, s'était enfermée dans les maisons, ils enfoncèrent les portes, brisèrent les fenêtres, pillèrent un grand nombre d'habitations, mirent la vaisselle en pièces, emportèrent le linge et les subsistances, battirent les habitants et tentèrent de violer une femme, qui n'échappa à leur brutalité qu'en sautant un mur d'une hauteur prodigieuse. Les mêmes attentats furent signalés à Roulans , aux Longeaux, à Roche et à Busy. Le département, impuissant à les réprimer, dut se borner à en informer le Comité de salut public et à prévenir les départements que devait traverser cette troupe indisciplinée.

Pendant ce temps-là, les perturbateurs incarcérés à la suite des troubles du 10 août ne restaient pas inactifs. Briot imprima, après l'avoir sans doute rédigée lui-même, une apologie qu'ils adressaient à leurs concitoyens et au jury d'accusation. Ils y étaient peints comme les citoyens les plus calmes et les plus inoffensifs. «Leur seul but, disaient-ils, avait été de répondre au désir manifesté par la Convention de voir la fête du 10 août célébrée avec solennité. En même temps, afin de donner moins d'ombrage, ils s'étaient réunis par petits pelotons, et dans différents endroits, pour prendre part à des banquets civiques. 11 était bien naturel, après le repas, de proposer une promenade civique, et de visiter, en chantant, les arbres de la liberté, comme cela s'était pratiqué jusqu'alors à toutes les fêtes. Chemin faisant, ils avaient été provoqués et insultés par le particulier qui avait reçu des coups; mais, chose admirable, ce n'étaient pas même eux

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qui s'étaient vengés; c'était un citoyen étranger à leur compagnie, qui avait jugé à propos d'infliger à l'insulteur cette juste correction. Aux cris du battu, une foule supérieure en nombre était accourue, avait fondu sur eux et les avait maltraités de mille manières. Le député Quirot s'étant fait, au sein de la Convention, l'avocat de ces prétendues victimes innocentes, le département indigné écrivit à l'assemblée : «Jusques àquand le droit de parlera votre tribune sera-t-il, pour quelques mandataires infidèles, pour quelques protecteurs déhontés de l'anarchie, celui de répandre impunément la calomnie. Quirot a menti à sa conscience dans le récit qu'il vous a fait de ce qui s'est passé à l'anniversaire du 10 août. » Le jury d'accusation prit un terme moyen entre toutes ces exagérations, et décida que les plus coupables seulement, parmi les prisonniers, seraient mis en jugement. Mais un arrêté du Comité de législation déclara, le 17 octobre, que la rixe qui avait eu lieu n'avait eu d'autre suite qu'une faible contusion; qu'aucun autre grief passible du code pénal n'était articulé contre les accusés ; qu'en conséquence, la procédure instruite contre eux était anéantie, et qu'ils seraient tous rais en liberté sur-le-champ, sauf au blessé à se pourvoir par action civile.

XV. Le 3 novembre 1794, le représentant Pelletier fit passer au scrutin soi-disant populaire toutes les autorités de Baume; et les révolutionnaires eux-mêmes s'étant prononcés hautement contre Grosrichard , président du district, 0 ion, membre du directoire, et Grosjean, commissaire près le tribunal, ces trois fonctionnaires furent destitués par le proconsul. Mais Grosjean seul se trouva remplacé par un républicain modéré, l'avocat Bourqueney, de Grosey. La direction du district fut laissée entre les mains d'Alexis Marchand, de BuUiard, deConipagny, de Perriguey et de Bruleporl, qui, à la vérité, ne s'étaient point signalés par des excès particuliers , mais n'avaient cessé d'être les actifs et implacables auxiliaires du gouvernement terroriste. Il faut pourtant les louer d'une bonne action. L'un des premiers actes du district et de la municipalité réorganisés fut de solKciter, le 17 novembre, auprès de Pelletier, des secours en faveur de la

Teuve du menuisier Moreau et de ses quatre petits enfants, dont l'aîné avait à peine neuf ans. Ainsi, il n'était pas jusqu'au parti jacobin qui ne fût lui-même touché des malheurs de cette femme si éprouvée, et de l'iniquité du supphce de son mari.

Bientôt après , la municipalité accorda aux pauvres de la ville et à leurs pieuses bienfaitrices une réparation non moins digne d'éloges. Le 6 janvier i795, appelée par l'avocat Gavail, nouveau procureur de la commune, à délibérer a s'il ne serait pas avantageux pour l'économie de la maison et le soin des malades, de rappeler à l'hôpital les anciennes religieuses,)) elle décida que les sœurs seraient invitées à re^ prendre leur service.

La ville de Baume avait trop souffert de ses tyrans locaux, pour que l'opinion générale , même à cette époque de politique indécise, se contentât de la destitution des principaux coupables. Pelletier se vit donc obligé de prendre, le 6 décembre, l'arrêté suivant : » La commune de Baume a été en proie à la terreur, aux vexations et aux dilapidations. Ceux qui sont accusés d'avoir été les auteurs ou les complices de ce système sanguinaire avaient formé un comité qui faisait des listes de proscription, et qui n'avait d'autre but que de fournir des victimes aux conspirateurs et de ruiner la fortune publique. Les nommés Grosjean. Belot, greffier du tribunal, Odon et Grosrichard, sont fortement inculpés par l'opinion publique, pour avoir établi l'empire de la terreur, de l'immoraUté et de la scélératesse, en abusant des pouvoirs que leur donnaient leurs places, pour satisfaire leurs haines et leurs vengeances, pour mettre en réquisition des denrées qu'ils se sont appropriées, pour entrer de force dans les maisons des particuliers et s'emparer de l'or et de l'argent qu'ils y tronvaient. En conséquence, ces quatre individus seront mis sar-le-champ en arrestation et au secret, et les scellés seront posés sur leurs papiers. »

Le nouveau comité révolutionnaire central, chargé de l'exécution de cet arrêté, commença dès le lendemain l'interrogatoire des prévenus, qui se prolongea pendant les deux jours suivants. Il entendit ensuite les témoins, le 1 1, le 17

et le 20 décembre. L'enquête fut donc conduite avec une maturité qui ne laissait rien à désirer. Elle mit au jour une foule de méfaits épouvantables. La conduite d*0«lon, en particulier, n'était qu'un tissu de déprédations, dlmpudicités et de violences. Envoyé en mission à Passavant pour présider une élection, il avait expulsé la majorité des électeurs en les menaçant de la guillotine; à Aïssey, il avait volé les habitants, qui avaient été réduits à le faire boire à outrance avec son escorte , pour sauver une partie de leur avoir. Dans les visites domiciliaires auxquelles il se livrait à Baume , il contraignait les femmes à se déshabiller devant lui, sous prétexte qu'elles pouvaient cacher des objets précieux sous leurs derniers vêtements. Après avoir fait incarcérer comme suspect M. Meilleur, commis du district, il proposa à la jeune épouse de sa victime d'acheter sa liberté au prix d'un crime ; sur le refus de cette infortunée, il tenta de la violer, et ne cessa pendant longtemps de la poursuivre de ses obsessions infâmes. Une hôtelière de Baume étant venue se plaindre auprès de lui des mauvais traitements qui lui avaient été infligés par des volontaires logés chez elle, il la fit mettre en prison comme aristocrate. Ayant vu plus tard la môme personne apporter charitablement de l'eau à des prisonniers de guerre détenus dans l'abbaye, il la fit incarcérer de nouveau sous prétexte de propos contre-révolutionnaires, et elle demeura quiuze mois en prison.

Les griefs reprochés au jeune Grosjean n'étaient guère moins nombreux ni moins révoltants ; mais ils tenaient surtout de la férocité. C'était à lui principalement qu'étaient dus le meurtre du menuisier Moreau, l'incarcération d'une partie considérable des habitants de Baume, et les raffinements de cruauté mis en œuvre pour augmenter leurs souffrances.

L'ex- président Grosrichard était surtout accusé d'avoir abusé des réquisitions pour s'attribuer les meilleurs vins des caves aristocratiques. L'enquête révéla l'existence d'une société épicurienne, connue sous le nom du comité des crênies, et où ce vieux viveur et ses amis, les sans-culottes de la haute bourgeoisie de Baume, se Uvraient à toutes les délices de la bonne chère. Cette société comptait parmi ses membres

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le curé Esnard et sa nièce, Grosjean, Belot, Bruleport, les époux Mairet, les époux Bouveresse, les époux Arbey, Amiot, lieateuaat de gendarmerie , sa femme et Marguerite Vautherin. Toutes les décades, on faisait alternativement dans la maison de chacun d'eux des dîners où les convives apportaient tous quelque mets de choix. Cette société avait duré depuis le mois de mai jusqu'au mois de septembre 1794. Avant ces repas décadaires , les mêmes sybarites se donnaient des goûters auxquels assistaient, en outre, les citoyennes Piaget, Blondeau et Delacour. Dans ces repas, on chantait des refrains sanguinaires ; on buvait à la santé de Marat^ et Ton proclamait que pour consoUder la Révolution, il fallait faire tomber quatre cent mille tètes.

Les quatre terroristes incarcérés, connaissant la tendresse des conventionnels du Doubs pour les gens de leur espèce^ lecounireot à eux pour obtenir leur Uberté. Cette démarche ne resta pas sans succès; et, le 24 décembre, Bruleport, agent national du district, reçut de Paris la lettre suivante : « Nous venons d'apprendre que le représentant du peuple envoyé dans le département du Doubs a ordonné l'arrestation des citoyens Grosrichard, Grosjean, Odon et Belot, sans doute d'après les dénonciations qui lui ont été faites. Ensuite de cette arrestation, le comité de surveillance a dû, dans les trois jours , prendre tous les renseignements qui concernent ces quatre citoyens. Nous t'invitons y de l'aven dn Comité de sûreté générale, à nous faire passer le résultat de cette information. Nous n'entendons pas nous intéresser pour eux, s'ils sont coupables de vols ou de dilapidations, ce que nous aurions peine à croire ; mais il serait injuste d'inquiéter et de molester des citoyens qui, par un zèle peut-être trop ardent de la liberté, auraient pu tomber dans quelques erreurs. — Vernerey, Monnot, Quirot, Seguin, BËchaud. »

Grosjean, se voyant soutenu, écrivit, le 28 décembre^ au département , en demandant sans délai des juges ou sa liberté.

Toutes les pièces de la procédure ayant été transmises à Pelletier, qui se trouvait en ce moment à Pontarlier, le pro-

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