‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 5)Chapitre 3 sur 60 · LETTRE DE H. LE COMTE DE MONTÀLEMBERT · texte numérisé non relu

LETTRE DE H. LE COMTE DE MONTÀLEMBERT

cuments^ à Tabondance et à la sûreté des détails, pour cette grande et belle page de notre bistoire religieuse^ T irrécusable lumière que Y Histoire de la Terreur-, due à l'intrépide intégrité de M. Mortimer Ternaux^ fait jaillir dans Tordre politique sur le véritable caractère des hommes et des choses de 1700 à 1794. Mais, pour arriver à Tappréciation exacte d'un ordre d'événements qui n*ont été en aucune façon concentrés à Paris, il est bon, il est même nécessaire de chercher et d'exposer ce qui s'est passé dans les diverses régions de la France. Il faut commencer par déterrer les fragments enfouis de l'édifice, avant de songer à en reconstruire l'ensemble. C'est là. Monsieur, ce que vous avez entrepris^ non pas pour une province entière, mais pour un seul département^ un de ceux, il est vrai, où l'existence d'une métropole célèbre ,. d'un clergé nombreux, d'une population ardemment et foncièrement chrétienne, donnait à la lutte entre les persécuteurs et leurs victimes une importance tout à fait caractéristique.

Puisse votre exemple susciter de nombreux imitateurs (1)! Ils feront partout une ample moisson. Il nous est permis, à vous et à moi, de croire que le Doubs a été, comme la Vendée, un pays privilégié et que la fidélité, la patience et le courage des chefs et des fidèles y ont brillé plus que partout ailleurs. Mais peut-être des recherches laborieuses et prolongées comme les vôtres donneront-elles ailleurs des résultats analogues à ceux que vous avez découverts avec tant d'admiration et d'attendrissement dans les archives du Doubs. Nous devons l'espérer pour l'honneur de notre pays et de notre foi.

Toutefois il ne faut pas le dissimuler, pas plus à vos lecteurs qu'à ceux qui marchent sur vos traces, un travail comme le vôtre est aussi ingrat qu'il est méritoire. Recueillir, pendant qu'il en est temps encore, les souvenirs locaux et les traditions orales; les contrôler au moyen des documents ofiiciels, à une époque déjà assez éloignée des faits pour qu'il soit permis de puiser sans réserve dans les dépôts publics et les collections particulières; se sentir à la fois étranger et supérieur aux rancunes et aux amertumes de la lutte sans être indifférent aux principes et aux droits engagés dans cette lutte; savoir braver les timidités et les incertitudes d'un public restreint et local, en même temps que l'indifférence de la masse des lecteurs contemporains pour ce

(1) On doit remarquer, à ce propos , ropusciile récemment publié et très intéressant, intitulé: Dom Lessus^ sa vie^ sa mort ^ son culte , par l'abbé £. Bouchet, curé de Bonnétage. Besançon, 1867.

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qui s* élève au-dessus des journaux à chroniques et à images, ce n'est là qu'une partie des difficultés de la mission que vous vous êtes imposée.

Aussi ce qui me frappe et m'attire tout d'abord dans votre livre, c'est l'auteur. Vous avez rempli votre tâche, d'abord avec ime sincérité admirable, mais par cela même odieuse à tous les partis , puis avec une équité non moins admirable et non moins impopulaire. Vous n'avez pas seulement voulu protester contre l'oubli, contre la honteuse ingratitude, si habituelle aux hommes et surtout aux Français; vous avez encore voulu servir la vérité et la dire tout entière, persuadé, comme vous le déclarez, qu'une demi-vérité n'est pas. la vérité et ne vaut guère mieux qu'un mensonge. Cela étant, je ne m'étonne point que des murmures de surprise et de mécontentement se soient fait entendre à côté des sentiments de reconnaissance et d'édlQcation que votre œuvre a excités dans les cœurs bien nés.

Votre plume est im glaive à deux tranchants. Vous avez blessé les uns en ressuscitant les crimes de leurs pères, ces crimes qui ont déshonoré la cause glorieuse et légitime dont ils se croient encore volontiers les représentants . Vous avez scandalisé les autres par ce tableau si fidèle de l'ancienne France, de l'ancienne Eglise, avec ses ombres mêlées aux grandes lumières de la vertu , de la foi et de la souffirance.

Et cependant, comme l'a si bien établi notre commun ami, l'éloquent abbé Besson, « il est bon qu'on n'ait pas pu, en toute » sécurité, trahir la vérité, blesser la justice, poursuivre la vertu, » exiler le dévouement, tuer l'innocence; il est bon que les gens » qui ont cité, jugé, condamné pendant dis ans la moitié d'une » province, soient, pour l'honneur du pays, cités et jugés à leur » tour, cinquante ans après leur mort. »

Mais, d'un autre côté, vous avez mille fois bien fait de ne pas dissimuler les taches et les faiblesses de l'ancien régime. Vous avez mille fois bien fait de signaler le libertinage et l'incrédulité trop répandus dans la noblesse et les classes supérieures de la société ; de dévoiler les abus qui régnaient dans l'ordre ecclésiastique et qui appelaient, d'une voix si impérieuse, des réformes toujours ajournées et de plus en plus urgentes. A côté de ces chanoines orgueilleux et inutiles, qui occupaient une si grande place dans l'organisation du clergé, vous avez dénoncé avec raison ces abbés de cour qui vivaient scandaleusement du produit des anciennes créations de la ferveur monastique et qui, par un privilège aussi odieux que ridicule, siégeaient seuls avec les

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