‹ Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Départment du Doubs, de 1789 à 1801, d'après les documents originaux inédits (volume 5)Chapitre 37 sur 60 · II · texte numérisé non relu

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402 CHAPITRE XXIY.

fanatiques une petite leçon de morale correctionnelle qui pourra avoir un bon effet. Nous vous en instruisons afin que vous puissiez en donner la recette au public. Nos commères fanatiques ne venaient àVéglise que pour commettre des indécences, se moquer de notre pasteur et de ceux qui fréquentent ses offices ; elles avaient surtout grand soin d'éviter de prendre de l'eau bénite. Nos femmes patriotes les ont attendues au sortir de l'église, et, les unes avec leurs sabots, les autres avec des pots, elles les ont copieusement arrosées avec l'eau bénite de l'intrus. Ce châtiment, moins sévère que celui d'une fessée conformiste au moyen de laquelle celles-ci se proposaient de communiquer avec les fessiers non conformistes des premières, a paru convenir parfaitement^ et nous fait espérer que les saintes femmes ne nous mettront pas dans le cas de faire une seconde fois l'usage d'eau bénite. P.-S. La société des Amis de la constitution de Serre et de Franois vient d'établir un comité de surveillance; en conséquence, elle prévient les aristo-cafards missionnaires nocturnes, que s'ils s'avisent de venir théocratiser les femmes et les filles dans les villages de Serre et de Franois, comme ils l'ont fait du passé, on leur procurera bonne escorte de garde nationale pour les reconduire dans le chef-lieu du district. ))

« On nous apprend de Vercel, disait la Vedette du 7 février, que nos montagnes ne sont pas aussi gangrenées d'aristo-fanatisme qu'on se plaît à le dire ; de vigoureux patriotes y tondent la partie gauche de la tête de ceux qui calomnient les lois qui font larmoyer les prêtres du veau d'or, en leur disant après l'opération : Allez , tant que vous ne serez libres que dun côté, vous serez rasés de r autre, ))

« Une fiile d'Orchamps, disait, le 3 janvier, le même journal, une servante du sieur Binétruy, ci-devant de Grandfontaine, s'étant trouvée à Gilley, se permit des propos très insolents qu'elle avait sans doute retenus des conversations de ses maîtres. Elle fut bientôt poursuivie par les habitants de Gilley et obligée de se cacher soigneusement. Mais elle ne put échapper à une partie du châtiment ; elle fut pendue en efSgie et condamnée à une amende de six Uvres

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qu'elle a payée bien vite, charmée de sauver son derrière aux dépens de sa bourse. »

A Ornans et à Pontarlier, les catholiques étaient sans cesse exposés aux attaques nocturnes d'une jeunesse avinée. On brisait leurs fenêtres, notamment celles de M. Gloriod, officier municipal, on ravageait leurs propriétés ; et les municipahtés, complices de ces méfaits, se bornaient à des proclamations hypocrites et d'une stérilité dérisoire. Le ^4 février, quatre gardes nationaux apportèrent à la commune de Pontarlier un écrit, Y Apologie de la lettre au P. Lucien^ qu'ils étaient allés saisir violemment chez M. l'abbé Grandjacquet, et jusque dans sa poche, et ces magistrats indignes, au lieu de punir un pareil attentat, ne trouvaient rien autre chose à faire que de traduire la victime devant le tribunal de police correctionnnelle comme détenteur d'un écrit incendiaire. Craignant que la patience ne finit par manquer à la majorité chaque jour plus tyrannisée, les municipaux de Pontarlier sollicitaient, le 45 mai, l'envoi d'un bataillon de volontaires « pour tenir les fanatiques en respect. »

Sur la fin de janvier , M. Amiot , vicaire insermenté d'Ëtalans, retiré à Vernierfontaine, où dominaient les patriotes, fut forcé de s'adresser au département et au district pour faire respecter son repos et son domicile, et sa requête, renvoyée de bureau en bureau, ne paraît guère avoir préoccupé l'administration.

IL Ces attentats, joints aux insultes et aux dénonciations menaçantes dont la Vedette était constamment remplie, et qui ne cessaient de pousser à de nouveaux excès, inspirèrent aux catholiques la pensée de s'unir pour se défendre mutuellement contre les attaques chaque jour plus audacieuses de leurs ennemis. Cette pensée prit naissance dans le district d'Ornans, où les jacobins, réduits à une faible minorité, cherchaient encore plus qu'ailleurs à compenser par la violence la force numérique qui leur manquait. Une pareille association dans un pareil moment était peut-être une imprudence et un danger pour les catholiques plutôt qu'une ressource; la maladresse extrême avec laquelle elle fut organisée en fit une faute déplorable, dont l'unique résultat fut

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de fournir de nouvelles armes aux ennemis de l'Eglise.

Bien qu'on ait attribué à M. Viez, missionnaire, la première pensée de la fédération catholique, ce fut M. P.-Fr. Ooguillot, maire de Flangebouche, qui en fut le seul et véritable auteur. M. Goguillot était assurément l'homme qui convenait le moins dans une entreprise aussi déUcate, et son intervention seule suffisait pour en compromettre le succès. C'était un esprit plein d'ardeur, mais sans jugement ; et par ses démarches inconsidérées, il désolait sans cesse la sagesse de M. Clément, son guide trop peu écouté.

La paroisse de Flangebouche, après avoir reçu des gendarmes au lieu de la Uberté des cultes dont elle réclamait sa part, avait vu de nouvelles mesures de rigueur s'appesantir sur eUe. M. Pauthier, vicaire, avait cru pouvoir rester dans sa famille en s'abstenant de toute fonction ; le district ordonna, le 12 janvier, aux gendarmes de le saisir et de l'emmener de force hors du pays. Un autre vicaire, M. Guillemin, voyant que l'annexe de Loray n'était pas desservie par l'intrus, s'était cru en droit d'y continuer les offices ; la gendarmerie reçut également l'ordre de tâcher de le prendre en flagrant déhtetde le mettre en arrestation. La population indignée souffrait cependant en silence. Mais M. Goguillot n'était pas capable d'autant de patience ou de sagesse. Suspendu de ses fonctions de maire, il dépensait son activité un peu à tort et à travers ; et, bien qu'il ne soit nullement prouvé qu'il ait pris dans l'aventure suivante le rôle ridicule qu'on lui attribue , son caractère malheureusement ne rend pas cette conjecture tout à fait invraisemblable.

Le 24 février, le prêtre Jac.-L. Monnier, intrus provisoire de Flangebouche , se rendit devant le directoire du département , en compagnie de deux cultivateurs, et raconta que la veille, dans l'après-midi, un homme travesti en femme s'était présenté chez lui et avait demandé avec instance d'être confessé à la sacristie. Soupçonnant un piège, l'intrus était allé trouver deux particuliers, ceux mêmes qui l'accompagnaient auprès du département , et les avait priés de se poster dans l'église pour veiller à ce qui allait se passer. Lorsque le prêtre était entré dans la sacristie, l'homme tra-

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vesti Tarait suivi jusqu'à la porte; mais au lieu d'entrer, il y avait enfermé le prêtre et s'enfuyait avec la clef, lorsque les deux témoins apostés accoururent , le saisirent et reconnurent le maire de Flangebouctae , qui s'échappa de leurs mains en s'écriant : Je suis perdu/

Sur ce récit de l'intrus, le département déclara « que tous les troubles survenus à Flangebouche depuis près d'une année étaient occasionnés parle grand nombre de fanatiques i la tète desquels se trouvait le sieur Goguillot , maire suspendu; que son travestissement et la demande faite au desservant indiquaient un dessein prémédité de tourner en dérision les fonctions publiques du culte reconnu et salarié par la nation ; que le renfermement fait par lui du sieur Monnier était un trouble manifeste à l'ordre et aux lois qui ne pouvait rester impuni, et qu'en conséquence, Goguillot serait dénoncé à l'accusateur public près le tribunal criminel. »

Le fait imputé à M. Goguillot était de ceux que les patriotes se permettaient journellement contre les prêtres fidèles, et dont ils se vantaient même dans la Vedette du 26 mars ; mais il était tellement indigne d'un homme raisonnable, qu'on a peine à croire que le maire de Flangebouche, maJgré la légèreté de son esprit, ait pu descendre jusque-là. Lui-même, aussitôt qu'il apprit qu'on lui attribuait une pareille sottise, en porta plainte au juge de paix conune d'une calomnie tendant à le déconsidérer. M. Duvernet, capitaine de gendarmerie, ayant lancé un mandat d'amener contre lui, en vertu de l'arrêté du département, M. Pauthier, juge de paix, décida qu'il n'y avait pas lieu à y donner suite, et M. Goguillot demeura en liberté, pendant que le département se disposait à tirer vengeance de M. Pauthier en le proclamant déchu de sa judicature. L'abandon ultérieur de toute poursuite contre M. Goguillot à ce sujet ne laisse guère douter qu'il n'y ait eu de la part de ses accusateurs une méprise reconnue plus tard.

III. Quoi qu'il en soit, le maire de Flangebouche profita de sa liberté et de ses loisirs, dans les derniers jours de février, pour rédiger en ces termes le pacte d'union qu'il avait imaginé : « Les citoyens honnêtes et paisibles sont cruelle^

ment vexés tous les jours , et de toutes parts on apprend des traits qui révolteut. Les auteurs de ces vexations, qui prennent pour patriotisme le mépris de toutes les lois constitutionnelles du royaume, deviennent plus hardis de jour en jour, et si Ton n*y prend garde, ils pourraient dans peu mettre à exécution les incendies et les massacres dont ils ne cessent de menacer. Personne ne peut se croire à couvert de leurs fureurs. Tous les lieux où la paix et la concorde ont régné jusqu'ici, sont précisément ceux où ils se proposent de porter le fer et le feu. Il est temps enfin d'arrèter tant de brigandages et d'attroupements séditieux ; la loi Fordonne à tous les citoyens. Voici la teneur de l'article 32 de la loi relative à la force publique contre les attroupements : Le& officiers municipaux de chaque commune , aussitôt qu'ils remarqueront des mouvements séditieux prêts à éclater^ seront tenus, sous leur responsabilité^ d'en donna* avis tant au procureur de la commune qu'au juge de paix et au procureur syndic du district, lesquels requerront un service de vigilance de la part, soit des troupes de ligne, soit de la gendarmerie ^ soit des citoyens inscrits dans le canton ou le district, selon l'importance des faits. Cette loi , dictée par la sagesse , n'a presque point été mise à exécution jusqu'ici, et nous savons que les tribunaux s'en plaignent. Mais pourquoi ne l'exécute-t-on pas? Parce que les citoyens opprimés ou ceux qui sont tous les jours exposés à l'être par le voisinage des brigands, n'osent se plaindre, par crainte que les plaintes les plus justes ne leur attirent encore de plus grandes vexations. Il faut donc mettre ces infortunés dans le cas de dénoncer sans crainte leurs persécuteurs ou de les voir dénoncer par d'autres. A ces causes, les soussignés, tant pour la sûreté de leur vie, de leurs propriétés et de celles de leurs frères opprimés, que pour obéir à la loi, s'obligent à établir dans tout leur arrondissement un service de correspondance au moyen duquel les communes limitrophes des lieux où règne le trouble pourront en- être averties et dénoncer les perturbateurs à qui de droit, ainsi qu'elles y sont autorisées par l'article 42 de la loi susdite. Tel est le but unique de cette démarche. Nous la croyons selon l'esprit de la loi ; elle

peut empêcher efficacement les voies de fait, les violences «t les attroupements séditieux contre lesquels cette loi est •dirigée, et quiconque oserait la désapprouver, serait à nos yeux le complice de ces furieux qui se promettent de tremper bientôt leurs mains dans notre sang^ à la lueur de nos maisons en feu. »

Cette pièce, visiblement inspirée par la lecture des journaux royalistes, et où Ton reconnaissait quelques lambeaux 4e leurs phrases à effet, n'était pas moins défectueuse pour le fond que pour la forme. D'abord la situation n'était pas encore aussi affreuse, le carnage et l'incendie aussi imminents dans le département du Doubs qu'on le faisait dire aux signataires du pacte d'union; et en exagérant à ce point les torts de leurs adversaires, en les représentant <ïomme des brigands altérés de sang humain, on les calomniait et on les excitait en même temps, par un juste ressentiment, à se rapprocher de la sombre peinture qu'on en £ùsait. En second lieu^ si les autorités étaient tellement gagnées au parti du désordre que les honnêtes gens n'eussent absolument plus aucun appui à attendre d'elles, alors il était puéril, pour s'armer à leur place, de s'appuyer sur un article de loi qui évidemment n'était pas destiné à cet usage; c'était au nom du droit naturel de légitime défense que les honnêtes gens se trouvaient groupés en face du danger. Si , au •contraire, on reconnaissait encore aux lois quelque empire sur une administration prévaricatrice, la mesure que l'on prenait à son égard était excessive ; et, à défaut d'appel à un roi opprimé ou à un corps législatif oppresseur, il restait encore à faire un suprême appel à la constitution, à toutes les lois, aux sentiments de justice, d'honneur et d'humanité, qui certainement n'étaient pas éteints dans le cœur de tous les hommes en place, comme un grand nombre, plus aveuglés que méchants, ne tardèrent pas à le prouver par le noble sacrifice de leur liberté, de leur fortune et même de leur vie. D'un autre côté, si, comme il est vraisemblable, le pacte devait être conclu seulement entre les municipahtés dont les catholiques étaient restés les maîtres, les municipalités ayant seules le droit d'appeler les citoyens aux armes,

4Ùè CHAPITRE IZIT.

il était inutile de faire intervenir dans le pacte la masse des habitants ; si c'était, au contraire, un engagement personnel des particuliers qu'on voulait obtenir, cet engagement était sans nécessité réelle, puisque leur intérêt et leur devoir les obligeaient à répondre au premier appel de leurs municipalités. Enfin, pour les municipalités comme pour les partica- Uers, la signature à apposer au bas du pacte était évidemment la mesure la plus inutile, la plus dangereuse et la plus absurde qu'on pût imaginer. Elle eut pourtant un avantage : ce fut de prouver l'extrême candeur des catholiques et leur ignorance absolue des procédés de conjuration. Mais cette idée d'association répondait à un besoin si profond et si général parmi les catholiques, que, malgré les défectuosités si choquantes de ce plan, il rencontra partout l'adhésion la plus vive. Quand la rédaction du pacte eut été définitivement arrêtée, on en tira plusieurs copies, et les catholiques les plus ardents et les plus courageux se partagèrent les cantons pour y recueillir des signatures.

rv. M. Goguillot, après avoir parcouru le canton d'Orchamps, entra dans le district de Saint-Hippolyte par le Luisans, et fit signer le pacte d'union à Noël-Cemeux, à la Grand'Combe-des-Bois, au Russey, aux Fontenelles et à Charquemont. Il arriva, le l""' mars, dans cette dernière commune , accompagné du missionnaire Viez , vêtu ea laïque, et ils descendirent au presbytère, encore occupé par M. Loichot, vicaire en chef orthodoxe. M. Loichot fit venir successivement les habitants connus pour leur attachement i la religion, et ils donnèrent avec empressement leurs signatures. Dans l'après-midi, un bruit vague, provenant sans doute des termes exagérés du pacte d'union, se répandit dans le village, que des brigands se disposaient à venir ravager la contrée, et que la municipalité allait rassembler les chefs de famille à ce sujet. Le commandant de la garde nationale, Cl.-Ign. Petit, jacobin très ardent, soupçonnant^ d'après les opinions reUgieuses de la municipalité, quelque entreprise cléricale, réunit huit gardes nationaux sur lesquels il pouvait compter; mais, n'ayant rien pu apprendre de précis, il fut obUgé de rester dans l'inaction avec son monde

FËDÉRATIÛN CÀTnOLIQUB. 409

jusqu'à sept heures du soir. Ils étaient en ce moment réunis chez un marchand nommé Petit, lorsqu'un démagogue bien connu dans tout le pays, M. Biaise Châtelain, du hameau de Blancheroche, entra furtivement et leur demanda aussitôt s'ils n'avaient point d'officiers municipaux parmi eux. « Non, répondirent-ils. — Et des gardes nationaux? — Nous le sommes tous. — Ëh bien ! vous allez me suivre. » Il leur raconta alors qu'il se trouvait à l'auberge lorsqu'un enfant était venu de la part du desservant prier l'aubergiste de se rendre au presbytère; il y avait suivi lui-même ce dernier, et s'était trouvé en présence de deux étrangers, dans l'un desquels il avait reconnu un missionnaire déguisé. Ceux-ci leur ayant présenté le pacte d'union à signer, il avait demandé à le lire en particuUer, l'avait mis aussitôt sous ses habits et s'était précipité dehors, suivi par l'un des étrangers, qui réclamait inutilement le papier saisi. Il déploya alors cette pièce sous les yeux des patriotes, qui déclarèrent , à la vue des deux cent trente-trois signatures dont elle était couverte, que ce devait être le recensement de tous les partisans des prêtres, et qu'ils se coaUsaient sans doute pour tenter une contre-révolution. Au nombre des signatures, ils avaient reconnu celles du maire, des officiers municipaux, du procureur de la commune et d'une dizaine d'autres citoyens de Charquemont. Ils résolurent alors de mettre en état d'arreistation l'étranger porteur de cette pièce ; mais ne pouvant agir légalement sans l'ordre du maire, ils se trouvaient encore une fois arrêtés, lorsqu'un homme de leur parti, nommé Gabet, que la municipalité avait nommé garde de poUce, entra dans la maison ; ils lui firent part des circonstances et obtinrent qu'il se mettrait à leur tête pour opérer cette capture. Chemin faisant, ils rencontrèrent l'étranger, qui était encore à la recherche de la pièce qui lui avait été enlevée, l'arrêtèrent au nom de la loi et le sommèrent de les suivre à l'auberge, ce qu'il fit sans difficulté. Le garde Gabet leur commanda de veiller sur le prisonnier pendant qu'il irait prévenir le maire, et en attendant son retour, ils se mirent à rédiger le procès-verbal de leur expédition. 11 était huit heures du soir. A neuf heures, la popu-

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lation commença à affluer au presbytère, et vers dix heures, la municipalité entière entra à l'auberge en compagnie d'une foule nombreuse qui en remplit toutes les chambres. M. Cl.- Fr. Mougin, maire, s'avança vers les patriotes^ leur demanda avec sévérité en vertu de quel droit ils avaient arrêté cet étranger, et les somma de se rendre an greffe de la commune, où il allait verbaliser contre eux. Toute l'assemblée se mit en marche vers la maison commune, a Chemin faisant, disent les jacobins dans leur récit, on entendait la foule murmurer de toutes parts, et dire qu'il valait autant se battre aujourd'hui que demain, puisque tôt ou tard il faudrait en venir là. L'inconnu, se voyant soutenu de tous ces messieurs, dit qu'il voudrait que nous fussions encore dix de plus, qu'il nous défiait tous et se f..tait de nous. Arrivés au greffe, le maire somma le commandant Petit de lai remettre le papier saisi; nous y consentîmes moyennant qu'il nous en délivrerait une copie, ce qu'il accorda. Il remit sdors le papier sans l'examiner à l'inconnu, qui en fit lecture à haute voix, et demanda ensuite s'il était libre de se retirer. Sur la réponse affirmative du maire, il retourna aussitôt au presbytère. Le maire, mis en demeure de rempUr sa promesse, fit transcrire le pacte d'union sous sa dictée, en remit la copie aux patriotes, mais refusa d'y apposer son visa. Voyant que nous ne pouvions rien espérer de bon avec des hommes qui s'acharnaient de plus en plus contre nous, nous primes le sage parti de nous retirer, environ minuit. Cruillemenot, étant resté un peu après nous, a vu l'inconnu venir dicter contre nous un procès-verbal où il s'est nommé Cioguillot. Le 3 mars au matin, nous avons pris le parti d'aller à Indevillers avertir M. l'avocat Voisard, commissaire du département pour la surveillance des frontières, et nous lui avons remis la copie du papier saisi et notre procès verbal commencé, ajoutant au récit de ce qui s'était passé, qu'il ne nous avait pas été possible d'achever ce procès-verbal à cause de la foule qui nous intimidait. Nous l'avons prié de vouloir bien venir informer, ce qu'il a promis de faire le plus tôt possible, et il nous a dit qu'en attendant, nous pouvions continuer notre procès-verbal, le danger de la patrie

FÉDÉRATION CATHOLIQUE. Mi

pouvant dispenser de le rédiger dans les vingt-quatre heures. »

Le 43 mars, le district de Saint-Hippolyte, écrivant au département pour l'instruire de cet événement, ajouta : « La pièce saisie a été remise à M. Renaud, de la Combe-au-Rang, l'un de vos collègues, qui s'est chargé de vous la communiquer. Il est évident que cette entreprise ne tend qu'à grossir l'armée de nos ennemis, du nombre des anti-constitutionnels de l'intérieur, au premier signal convenu. Permettez-nous de vous renouveler à cette occasion la demande que nous avons eu l'honneur de vous faire depuis longtemps, d'une ou deux compagnies de troupes de ligne ou de volontaires pour cette partie de nos montagnes. Rien ne serait plus puissant pour arrêter les prédicateurs séditieux, et les progrès du fanatisme qui divise et déchire le sein des familles. »

Le département envoya aussitôt une copie de cette lettre au directoire d'Ornans.

V. Mais ce directoire se trouvait déjà saisi de la même affaire depuis plusieurs jours. En effet, le 5 mars, les sieurs Bole, Crétin, Robin, officiers de la garde nationale de Yuillafans, et Jos. Voirin, officier de celle de Durnes, s'étaient présentés à sa séance, et avaient déclaré qu'il se faisait un enrôlement pour les émigrés dans les communes du district ; que Goguillot, maire de Flangebouche, en était le chef; qu'à Guyans-Durnes on avait battu le tambour pour s'enrôler, qu'une grande partie de la population s'était fait inscrire. Ils demandaient en conséquence l'autorisation de se rendre, en armes, à Guyans, pour enlever du domicile du maire le registre d'enrôlement. Le district décida qu'avant de lâcher la bride au zèle de ces officiers patriotes, un cavalier d'ordonnance serait envoyé sur-le-champ à Besançon, pour demander au département des ordres qu'on leur transmettrait sans retard.

Le lendemain, le procureur syndic déclara, au commencement de la séance, qu'il avait écrit à trois particuliers de Guyans-Durnes pour avoir des renseignements sur l'enrôlement dénoncé, et que deux de ces particuliers se présentaient pour être entendus. Ceux-ci déposèrent que le dimanche pré-

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cèdent, le maire et le procureur de leur commune, ayant fait battre la caisse après la messe pour rassembler les citoyens, leur avaient dit : Vous savez tous que P.-Fr. Goguiliot,. maire de Flangebouche, est chargé par le directoire du département d'enrôler tous ceux qui voudront se réunir aux citoyens des autres communes^ pour se soutenir et se défendre mutuellement ; en conséquence, on va les inscrire sur un registre ; que ce registre avait été présenté par lemaire^ qui avait commencé à s'inscrire avec ses quatre fils, et que la majorité des habitants avaient suivi son exemple»

Gomme ils achevaient leur déposition , le brigadier de gendarmerie, chargé, la veille, d'aller chercher les instructions du département, entra dans la salle et remit une lettre ainsi conçue : « Nous avons l'honneur de vous observer qu'il est impossible de prendre un parti quelconque sur une dénonciation aussi vague. Vous êtes sur les lieux, c'est par conséquent à vous d'envoyer des citoyens sages pour vérifier les faits, assurer leur véracité en prenant le nom des personnes à qui on se sera adressé , dresser procès-verbal détaillé, et porter une dénonciation qui ne peut avoir d'effet qu'autant que l'on prendra toutes ces précautions. Convaincus que vous et nous devons éviter toutes les voies qui pourraient tendre à aigrir les esprits et à exalter les tètes, nous ne devons avoir que la loi pour guide et n'agir que par elle ; c'est le seul moyen de la faire aimer et respecter. Vous devez faire ces représentations aux officiers et gardes nationaux qui vous ont fait part de cette espèce d'enrôlement, car nous ne pouvons pas vous dissimuler que les imaginations s'échauffent, et que nous devons les rappeler sans cesse au sang-froid de la raison et de la loi. )>

Mais M. Bailly, toujours en état d'ébuUition, représenta « qu'il était bien inutile de procéder à une enquête, puisqu'il était à même de prouver dès ce moment, V qu'au mépris de la charte constitutionnelle et des lois, il s'était fait, le 1*' mars, vers le soir, une assemblée générale des habitants à Villedieu ; qu'on y avait fait lecture d'un traité d'union ou de fédération formé entre plusieurs municipalités du district; que ce traité provenait du sieur Martin, juge de paix du

<^antoQ de Vercel, entre autres, et portait promesse, de la part des communes, de se réunir et de se porter secours mutuellement , au premier signal , contre toutes les personnes attachées à la constitution ; que cet engagement avait été pris et signé parles habitants de Yilledieu, au domicile de J.-Ët. Belin, secrétaire de la municipaUté, et porté en outre le lendemain, de maison en maison, par J.-Nic. Pitton, procureur de la commune ; V que le même jour, le pacte avait été porté au Yaldahon par P. Crétin, maire d'Epenouse, et signé par la majorité des habitants ( le nombre des signatures s'élève à i89); que le procureur de la commune du Yaldahon avait ensuite porté la même pièce à Ëpenoy, où elle avait été également signée par la majorité des habitants ; S"" que les frères Amiot, d'Etalans, Tun juge suppléant au tribunal du district, et l'autre ci-devant artilleur, avaient présenté un acte semblable à différents particuUers d'Etalans et du voisinage, et avaient obtenu un grand nombre de signatures ( 148, tant pour Saules qu'Etalans ) ; que le samedi 3 mars, les frères Amiot s'étaient rendus à Saules, et avaient soupe chez le vicaire en chef, où ils s'étaient hautement quaUflés d'officiers de l'armée ennemie d'outre-Rhin, et avaient laissé un exemplaire du pacte à P.-Jos. Morel, procureur de la commune, qui l'avait porté de maison en maison pendant la nuit suivante, pour le faire signer par les habitants, et les faisait même relever de leurs Uts pour cela ; 4^ que le dimanche 4, plusieurs signataires de Saules, informés que quelques-uns du parti opposé s'étaient rendus à Omans, et craignant d'avoir été dénoncés par eux, avaient pris les annes et avaient parcouru le village en groupes menaçants ; 5^ que dans la ville même d'Omans, et dans différentes communes du district, telles que Gléron, Amondans, Fertans, Foucherans, Trepot, Tarcenay, Déservillers, Bolandoz, etc., on avait remarqué depuis quelques jours, danslamultiphcation de certaines allées et venues mystérieuses, des indices de coalitions semblables et d'agitations criminelles ; que plusieurs des signataires du pacte fédératif avaient annoncé que l'un des objets de leur fédération était de tomber sur le directoire et la ville d'Ornans^ de les incendier, d'en égorger les habitants et

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surtout les membres de la société des Amis de la constituiiofi;' que récemment, les nommés Petit, Lapoire et Lannaj, habitants fanatisés du Yaldahon, revenant de l'assemblée dii recrutement avec beaucoup d'autres habitants, avaient plusieurs fois menacé des derniers excès des citoyens attachés aux lois de l'Etat, en ajoutant qu'ils se f..taient de la constitution, qu'avant peu elle serait renversée, les patriotes égorgés, le sol de leurs maisons réduit en chènevières, et qu'ait premier signal on verrait beau jeu. »

M. Bailly allait continuer ce long réquisitoire, où des rapports exacts se trouvaient mêlés aux fables les plus ridicules^ lorsque MM. Boulet, président du district, Maire et Calamard, membres du conseil général du département, furent introduits dans la salle et annoncèrent qu'ayant recueilli, de leur côté, des renseignements semblables à ceux qui venaient d'être donnés par M. Bailly, et voyant la chose publique en danger, ils étaient venus au sein du directoire, comme au poste de ralliement le plus proche pour les administrateurs, dans le but de réunir leurs hunières et leurs forces à celles des membres du directoire ; ils prièrent, en conséquence^ qu'on leur permît de prendre part à la délibération pendante, en ajoutant qu'à leur avis il était également urgent d'y appeler le corps municipal d'Ornans. Le directoire applaudit à leur démarche et décida que le résultat de leur délibération collective serait seulement communiqué à la municipaUté, avec invitation d'y adhérer si elle le jugeait à propos. M. Bailly, reprenant ensuite le cours de son réquisitoire, déclara (c que la surveillance confiée au district pour assurer le triomphe de la constitution, le maintien de l'ordre et de la tranquillité publique menacés de tout côté par les pactes fédératifs des ennemis intérieurs en faveur des ennemis extérieurs, lui faisait un devoir de prendre les mesures les plus promptes et les plus vigoureuses ; que l'une de ces mesures indispensables et urgentes pour le salut du peuple^ devenu la suprême loi, serait de bannir de la ville et du district entier tous les prêtres insermentés, indigènes ou étrangers, à Texemple des départements du Haut-Rhin, Loir-et- Cher et autres dont les arrêtés restaient approuvés par l'As-

semblée nationale, puisqu'elle avait passé à Tordre du jour^ malgré les efforts de quelques-uns de ses membres qui en réclamaient l'improbation et la censure ; qu'une autre me* sure urgente serait de dénoncer les faits qu'il venait d'exposer, soit au département, soit au tribunal criminel, soit à la police correctionnelle ou municipale; et enfin qu'il n'était pas moins nécessaire de solliciter Tenvoi à Ornans de quel* ques pièces de canon, de fusils, sabres, piques et munitions de guerre^ avec un nombre suffisant de troupes de ligne et de volontaires pour tenir garnison à Ornans et dans les chefslieux de canton, la frontière se trouvant d'ailleurs sans défense et ouverte aux invasions préparées par les ennemis extérieurs. »

L'assemblée décida, en conséquence : c 1° que le département serait prié de prendre un arrêté pour expulser du ressort du district tous les prêtres insermentés et les réunir en maison commune dans une ville fermée où ils demeureraient consignés ; d'envoyer deux ou trois compagnies de Soldats à Ornans, et d'autres dans les chefs-lieux de canton, et d'expédier au district au moins deux petites pièces d'artillerie de campagne et des sabres et fusils pour armer, au besoin, les bons citoyens; ^ que le procureur syndic dénoncerait sans délai à qui de droit tous les délits signalés; 3° que tous les districts du Doubs seraient invités à prendre les mêmes mesures et à en demander la ratification au département au nom du salut pubUc; •i'' enfin, qu'à raison de Textrême urgence de ces mesures^ un membre du district, M. Vaite, à qui MM. Maire et Calamard consentirent à se joindre, se rendrait dès le lendemain à Besançon pour en presser l'exécution, témoigner au département que l'on attendait de sa sa* gesse l'adoption de ces mesures ou même d'autres plus complètes, et que s'il ne les prenait pas, le district se déclarait irresponsable de tous les événements funestes qui pourraient s'ensuivre. »

VI. Le lendemain, à huit heures du soir, une émeute éclata à Ornans. Une multitude furieuse se porta contre les maisons des catholiques les plus notables et en brisa les vitres. Les membres du directoire se réunirent à la hâte

4i6 CHAPITRE IXIV.

pour aviser aux moyens de calmer riasurrection et de prévenir l'effusion du sang. Le procureur syndic leur exposa qu'étant informé de cette émotion populaire, il s'était porté à l'instant même au milieu du rassemblement et y avait trouvé les officiers municipaux revêtus de leurs écharpes, avec la gendarmerie et son chef; que, s'étant enquis de la cause de cette agitation^ il avait appris qu'elle provenait de la crainte de voir les communes rurales opérer une descente hostile contre la ville; que cette crainte était fondée sur ce qu'on avait vu dans la journée, à Ornans., où on les croyait encore, Goguillot, maire de Flangehouche, Pauthier, vicaire de la même commune^ et Pauthier, juge de paix du canton d'Orchamps; qu'ils avaient parcouru différentes maisons de la ville notoirement suspectes de fanatisme et d'incivisme, sans doute pour y faire signer leur pacte fédératif, et que, d'un autre côté, les non conformistes avaient annoncé hautement un changement prochain dans TEtat^ une contrerévolution, et menacé les constitutionnels d'une mort prochaine. M. Bailly ajouta qpie pour calmer la multitude il lui avait fait part des mesures déjà prises par le district, ainsi que du départ des commissaires, et l'avait exhortée à rentrer dans le devoir et l'obéissance à la loi ; mais qu'en dépit de ses exhortations il venait de laisser la foule en pleine révolte ; que si la voie de la persuasion ne réussissait pas, il était impossible d'employer la force, puisqu'il n'y en avait aucune à la disposition du district ; que les efforts des gendarmes étaient complètement impuissants, et que le seul parti à prendre était d'expédier en toute hâte un courrier au département pour lui faire connaître la situation. U était alors dix heiu*es du soir. Le directoire écrivit à la hâte une lettre qu'un cavalier porta aussitôt à Besançon. Au moment où l'on venait de clore cette lettre, le Ueutenant de gendarmerie se présenta au nom de la municipalité d'Omans, et invita de sa part le district à se réunir à elle, pour se concerter sur les moyens de rétabUr l'ordre et la tranquillité. Le directoire , faisant droit à cette demande , se transporta sur-lechamp à l'hôtel de ville.

Le lendemain, malgré toutes les assurances données aux

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•émeutiers par les autorités réunies , l'agitation continua à régner dans la ville. Les officiers municipaux » accompagnés d'une partie de la garde nationale , se rendirent à la séance du district , annonçant que le bruit s'était de nouveau répandu que les habitants dès campagnes allaient fondre sur le chef-lieu ; que les armes et cartouches déposées dans les magasins du directoire n'y étaient pas suffisamment en sûreté et à l'abri d'un coup de main ; qu'il leur paraissait urgent de les transporter à l'hôtel de ville, où u serait plus facile de les garder et d'en faire la distribution aux patriotes^ et qu'enfin ils invitaient le directoire à permettre cette translation. Le directoire y consentit, et 8,813 cartouches avec 13 fusils restés en dépôt furent livrés aux pétitionnaires.

Le même jour, le département prit l'arrêté suivant : <( Considérant que le fanatisme est Tunique source des désordres qui paraissent se multiplier dans l'étendue du département et principalement dans le district d'Omans ; 2" que les prêtres réfractaires , profitant de leur ascendant sur les esprits faibles, timorés et peu instruits, échaufient les imaginations en leur faisant croire que la religion est outragée par la constitution, et qu'ils doivent employer tous leurs efforts pour la renverser ; 3« qu'ils se prévalent de cet avantage dans ces moments de pénitence où le fidèle s'adresse à eux pour la rémission de ses fautes ; 4*" que les rassemblements auxquels ils donnent Ueu, les conférences secrètes qu'ils ont entre eux , doivent être considérés comme les foyers de tous les désordres ; 5** que leur conduite est d'autant plus répréhensible qu'elle ne laisse aucune trace des déhts qu'ils commettent ; 6* qu'il est de la dernière importance de surveiller ces hypocrites orgueilleux , qui , dans tous les temps, ont subjugué les esprits et tyrannisé les consciences sous le masque d'ime religion dont ils ne connaissent pas le véritable esprit ; le directoire arrête : !• que la dénonciation mentionnée dans l'arrêté du district d'Omans , du 7 mars, sera incontinent renvoyée à l'accusateur pubhc près le tribunal criminel ; 2" que les prêtres réfractaires lui seront dénoncés comme les premiers auteurs de ces troubles,

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