CHAPITRE VII
La Thériaque. — Les poisons. — Les remèdes secrets. — Les recueils de remèdes.
LA THÉRIAQUE. — Sa préparation en 1669.
LES POISOISrS. — Réglementation ; défense aux étrangers de vendre des produits sans les faire visiter ; monopole des apotliicaires.
LES REMÈDES SECRETS. — Eau de Marquette ; formule ; réclame ; usage ; poudre d'Ailliaud ; eau antiputride de M. Faure de Baufort ; leur vente ; essais de pommades, de poudres dans les hôpitaux ; déclaration du Roi, 25 avril 1772.
LES RECUEILS DE REMÈDES. — Quelques formules du comte de Lannoy ; autres formules pour faire renaître les cheveux, etc.
Parmi les préparations de nos pharmacopées lilloises^ la plus connue, de nom tout au moins, est sans contredit la Thériaque^. Les descriptions plus ou moins imaginaires, (( revues et corrig-ées », qu'on a faites de celle de Venise sont trop connues pour qu'il soit nécessaire d'y insister.
1. " La Thériaque a été, dit M. le D' Dorveaux. rien qu'en France, le sujet de nombreuses monographies depuis Nicolas Houel, qui publiait, en 1573, son Traité de la Thériaque et Mitridat, chez Jean de Bordeaux, à Paris, jusqu'à MM. G. Planchon et J. Bernhard : le premier, auteur d'un savant mémoire Sur la Confection publique de ta Thériaque à Paris, paru dans le Journal de Pharmacie et de Chimie, 1892, I, p. 441 et 489; le second d'un très intéressant ouvrage intitulé : La Thériaque, étude historique et pharmacologique. » Paris, 1893. (Champier, loc. cit., p. 25, note 1.)
A Lille, la Thériaque et le Mithridale^ se préparaient devant le corps des apothicaires assemblé ; en voici la preuve :
(( Nul apoticaire ne pouldra dispenser ni composer Theriaca Andromachi, ni Mlihridatam Damor.ratis , sans y appeler ceulx dudit sièg-e, a péril de soixante livres parisis d'amende pour chascune contravention et ladite composition sera justiciée et bruslée » ^.
En i64o voici la composition de la Thériaque d'Andromaque, que Nicandre, médecin et poète grec, avait décrite en vers hexamètres.
Theriaca Andromachi senioris
I^ Troschiscorum Scylliticorum uncias sex. — de Viperis, Magmatis Hedychroï 3, Piperis longi,
Opii nitidi et probati, ana uncias très. Radicum Iridis Illyricœ, vel si desil, Florentiœ, Agarici albi et levis, Comarum Scordii vevi, Rosariim rubrarum mundatarum, Cinnamoni,
1. « Ce fameux antidote, écrit M. le D'' Dorveaux, dont on attribue l'invention au grand Mithridate, roi de Pont et Bithinie, figure dans les Œuvres de Galien (édition C G Kiihn, t. xiv, p 115, Leipzig, 1827), qui en donna la formule en vers grecs d'après Damocratès, médecin grec, qui vivait sous le règne de- l'empereur Néron. 11 n'a disparu des pharmacopées qu'à la fin du siècle dernier. La cinquième et dernière édition du Codex medica.inentarius seii Pharmacopœa Parisiensis (Paris, 1758), contient le Milhridatiurn : on ne le trouve plus au Codex de 1818. En revanche, la thériaque est encore au Codex de 1884. Le mithridate aurait à peu près la même composition que la thériaque, sauf qu'il n'y entrait pas de trochisques de vipères. » (Champier, lac. cit., p. 25, note 2 )
2. Article XVI des statuts de 1635. Voir aux Pièces justificatives, n» 4.
3. Préparation faite avec du bois d'aspalat, des feuilles de marjolaine et de marum, des racines d'Asarum, d'Acore vrai, du Costus odorant, de la grande valériane, du bois d'aloès, du jonc odorant, du xylobalsamum, de la canelle, des écorces sèches de citron, de la casse, du nard indien, de la myrrhe, du safran, de l'amome, de la gomme mastic et du vin de Malvoisie >
OpobaJsami, vel si clesit, Balsami Indici veri, Succi Glycyrrizœ condensati, Seminum Napi, ana Sescunciam. Radicum Costi odorati,
— Quinquefolii,
— Bhapontid, vel si desit, Bhabarbari,
— Spicœ Nardi Indicœ, — ' Zingiberis,
Cassiœ ligneœ,
Foiiorum Dictamni Creticœ,
— Calaminlhœ montanœ,
— Prassii albi, Schaenanthi, Stœchadis Arabicœ, Croci Britannici, Piperis nigri,
Seminum Pelroselini Macedonici veri,
Terebinthinœ Cypriœ,
Thuris masculi,
Myrrhœ, ana Drachmas sex.
Badicum Gentiance,
— Mei Athamantici,
— Valerianœ majoris,
— Spicœ Nardi GalUcœ,
Foiiorum Malaballiri veri et recentis, aut si desit, corticum
exterior. Citri aut Limonum sicc., Polii montani albi, Comarum Chamœdrios,
Chamœpithyos,
Hyperici, Carpobalsami, vel si desit, baccarum Juniperi, Amomi veri, ejus defectu, Acori veri, Seminum Ammios,
— Anisi,
— Cardamomi minoris,
— " Fœniculi,
— Seseleos Massiliensis,
— Thlaspios,
Sigilli Lemnii veri, vel Boli Orientalis Cineritii Chalcilidis, vel Calcliantlii usti, dum cmeritium fiât,
Succi Acatiœ verœ, vel ejus defectu, vulgaris, — Hypocistidis condensati, Stiracis Calamitœ in guttis, Gummi Arabici vermiculati,
Sagapeni, ana Semunciam.
Radicum Aristolochice tennis, Summitatum Centaurii minons, Seminum Dauci Cretici, vel si desit, nostratis, Galbani puri, Opoponacis, Bituminis Judaïci, Castorci, ana Drachmas duas Mellis optimi expumati et ad consistentiam dehitam codi,
Libras daodecim.
Dissolvantur succi et gwnmi Vino Malvatico, Fiatque S.A. Electuarium .
On le voit, d'une part, un grand nombre de plantes qui entraient dans cette préparation étaient étrangères à notre région ; d'autre part, on considérait la Thériaque comme un médicament d'une haute utilité, surtout contre la peste, ce terrible fléau qui faisait depuis plusieurs siècles des apparitions périodiques en Flandre. Il n'y a donc rien d'extraordinaire qu'on déléguât un apothicaire pour aller chercher lui-même sur place les plantes dont la corporation avait besoin pour confectionner ce médicament.
Le Magistrat s'intéressait beaucoup à cette composition (( la plus noble et qui tient le premier rang- entre tous les antidotes qui soient au monde »; aussi accordait-il un subside de 4o florins à celui qui allait chercher les plantes et qui préparait la thériaque ; le compte de la ville de 1669 l'apprend :
A Pierre Ricart, inaistre apotichaire, sur requeste présentée contenante que par les ordonnances de Messieurs du Magistrat au faict de la pharmacie nul francq maistre ne peut dispenser, ni composer le Ihériaq si ce n'est en publicq, et y appellant les docteurs et apotichaires pour en examiner les ingrédients, et ayant voulu observer lesdiltes ordonnances il auroit passé quelque
temps, fait grande recherche et diligence par la Hollande, France et Italie des drogues les plus rares et exquises qu'il auroit peu rencontrer, pour une composition la plus noble et qui tient le premier rang entre tous les antidotes qui soient au monde, et ensuite auroit le xxuii^ de may xvi<^ soixante neuf exhibé et dispensé le thériacq publicquement en la maison esehevinalle muny d'aussy belles drogues qui se peuvent rencontrer, et approuvé aussy par les médecins et apotichairs y estans appeliez, et en leur présence il auroit faict meslange de toutes les drogues tant précieuses qu'autres sans en excepter aucunes l'espace de trois jours S y ayant eu continuellement des apotichaires du siège présens, pour respondre et estre tesmoings de la fidélité et du procédé dudit Ricart, et que pour ce faire il luy a convenu exposer grands frais et despens. Or comme lorsque quelque apothichaire at entrepris semblables compositions publicques, ils ont eu quelque récompense desdis sieurs du Magistrat, au marge d'icelle requeste Messieurs auroient accordé la somme de quarante florins faisant quattre vingt livres parisis, comme appert parappostilleen datte du premier de juing xvi'^ soixante neuf. Signé : A. Bruneâu ;
partant icy laditte somme de IIII'^xl.
Par laditte ordonnance sur requête et quittance au pied rendue et jointe à la fin des acquitz du chapitre xlvni du compte suivant ~.
La préparation terminée, on enfermait sans doute la tbériaque clans un vase spécial que l'on g-ardalt au sièg-e des apothicaires, comme cela se faisait dans les autres villes.
Des étrang-ers avaient le droit de venir vendre au jour de la fête de la ville des médicaments et même de la Tbériaque qui n'avait pas été fabriquée à Lille ; l'acte de i577 ^^^^ ^^ ^^^t remarquer que des épiciers étrang-ers ont vendu de la Tbériaque et du Mitbridate « frauduleux et servans seulles pour bestes bruttes » et ordonne que
1. A Lille, sans doute comme à Paris, ces grandes préparations étaient le prétexte de démonstrations de matière médicale.
2. Archives communales de Lille. Compte de la ville de 1669, f°> 383 v et 384.
dorénavant ces produits seront visités avant d'être mis en vente.
Le 5« Jour de septembre xv"^ soixante dix sept sur ce que les maîtres et corps du mestier des apoticairs et especiers de ceste ville averoient faict convenir en plaine halle pluiseurs especiers et aultres ayans vendu ti la feste de ceste ville triades et mestridat et aultres tant de la ville de Bruges que aultres et comme eulx, conclud ad ce que leur fust deffendu vendre lesdictes teriacques et metridatz comme n'estant souffissans, ains ^ frauduleux et servans seulles pour bestes bruttes. Après avoir oy les dessus nommez, 31essieurs leur ont ordonné et ordonnent de eulx remuer 2 de ceste ville attendu que la feste est passée ; et néantmoins sy avant que lesdits especiers et triacleurs voldront cy après venir vendre soit à la feste de ceste ville ou aultrement teriacques, mestridac ou aultres mixtions, ne les polroient vendre que préalablement ilz ne les délivrent et facent apparoir par attestation ou aultrement des ingrediens d'iceulx et que ce faict iceulx soient en ceste ville visitez par docteurs et aultres que en ce cognoissent ^■
Cette défense n'était pas seulement faite pour la Thériaque ; elle s'étendait à tous les produits médicamenteux que l'on entrait à Lille. Le 9 mars 17 15, il était défendu aux étrangers d'apporter aucun médicament et de vendre aucune drog-ue sans que les égards, doyen et maîtres du siège en aient examiné la valeur ^.
S'il leur était permis de vendre certains produits, la vente de l'arsenic, du réalgar^ et de quelques poisons était