CHAPITRE XI
L'officine
L'EXTÉRIEUR DE L'OFFICINE. — Les enseignes.
L'INTÉRIEUR DE L'OFFICINE. — La « boutique » du pharmacien d'après Jean de Renou. — Les pots. — Les mortiers.
Dans les chapitres précédents, nous avons traité tout d'abord de la profession pharmaceutique en elle-même, puis de ceux qui l'exerçaient, c'est-à-dire des apothicaires ou pharmaciens. Pour être complet, il nous a paru nécessaire de dire quelques mots sur le local où s'exerçait la profession, sur M officine , ou, comme on disait autrefois, la boutique.
Gomme extérieur, peu de chose à dire. Les officines ressemblaient, ou peu s'en faut, à celles de nos jours. Un peu plus de simplicité cependant semble les caractériser. Actuellement, il n'est point un pharmacien qui n'étale sur sa façade, sur les g-laces de sa devanture, en belles lettres de cuivre doré ou de porcelaine d'une blancheur immaculée, tous les titres scientifiques qui peuvent lui attirer la confiance du public. Loin de nous la pensée de critiquer cette manière de faire, très légitime d'ailleurs et même nécessaire. Mais nous devons constater que les officines de nos ancêtres en la profession avaient des allures plus simples et plus modestes.
Dans le cours de nos recherches nous n'avons découvert qu'une seule enseig-ne d'apothicaire ; encore se rapportet-elle à une spécialité. Nous l'avons citée au chapitre VII. Il s'agit d'un dépositaire de médicament secret autorisé à attacher sur la façade de son officine un tableau portani cette indication : Bureau de distribution des poudres d Ailhaud.
Les apothicaires de notre bonne ville de Lille pouvaient, sans nul doute, apposer des enseignes sur leurs maisons, sur leurs façades ou leurs vitrines ; cependant ils ne semblent pas avoir usé communément de cette liberté. Ce qui nous confirme dans cette opinion, c'est l'absence totale d'enseig-nes d'apothicaires dans la riche et intéressante collection à^ enseignes lilloises si patiemment et si intellig-emment recueillies par notre concitoyen M. L. Quarré- Reybourbon.
C'est seulement à la fin du xvm° siècle et même au commencement du xix®, que nous voyons apparaître à Lille et dans la rég-ion du Nord, un genre particulier d'enseig-ne pharmaceutique ; nous voulons parler des graignards. On appelle un g-rimacier, un farceur, un g-oguenard : « g"raignard d'apothicaire», dit notre chansonnier lillois^, en souvenir des bustes grotesques que ces marchands avaient coutume de placer autrefois devant leurs officines.
C'étaient des bustes en bois représentant soit le roi Midas, avec ses longues oreilles roug-es et d'agréables verrues sur le visag-e, soit d'autres personnag-es plus ou moins mytholog-iques et imaginaires, possédant deux et même trois visages plus baroques et plus g-rotesques les uns que les autres. Une rue d'Arras, en souvenir d'une
1. Desrousseaux, Chansons et pasquilles lilloises, 4« volume, vocabulaire, p. 253. Lille, 1881.
de ces enseignes burlesques, porte encore actuellement le nom de « rue des Trois Visages » .
L'usag-e de ces graignards semble avoir été particulier à notre rég-ion ^
De l'extérieur de l'officine, passons à l'intérieur.
Jean de Renou ^ a consacré à la a maison et boutique du pharmacien » un chapitre dont on nous saura gré de reproduire les principaux passages.
Quant à la maison du pharmacien, dit-il, elle doit estre bastie dans une bonne ville ou dans un bourg, en lieu clair et aéré, et dans une rue nette et éloignée des cloacques et esgouts. Elle doit estre assez grande, spacieuse et haute, à celle fin de loger au plus haut et dernier estage d'icelle, toutes les plantes desquelles il a besoin pour son usage, et qui ne se peuvent si bien garder ailleurs que là, comme estant le lieu le plus sec et le plus aéré de la maison. Et en la plus basse d'icelle qui est la cave, y mettre beaucoup de choses qui demandent un lieu moite et humide, comme sont la casse noire, le vin et autres choses semblables.
Entre la cave et le grenier de ladite maison, il est nécessaire qu'il y aye plusieurs estages ou à tout le moins un seul où le Pharmacien et sa famille se puissent loger : et au-dessous d'iceluy immédiatement, doit estre située la boutique pharmaceutique grande, belle, quarrée et bien claire, en telle sorte néantmoins qu'elle ne soit point par trop exposée aux rayons du soleil, de peur qu'ils ne vinssent à seicher, fondre ou eschaufïer par trop ses compositions et autres médicaments simples, ny moins encore à la mercy des trente-deux vents qui ne pourroient estre que trop importuns.
Or en ladite boutique y doit avoir deux portes, l'une qui soit du costé de la rue et sur le devant, pour donner entrée dans la boutique, et l'autre au fonds d'icelle, pour pouvoir entrer par
1. Le graignard du pharmacien Duhamel, d'une laideur extrême, était particulièrement populaire à Lille. Les mamans s'en servaient comme d'un épouvantail pour ramener à la raison leurs enfants turbulents. (Note communiquée par M. L. L.)
2. Renou (Jean de). — Les Œuvres pharmaceutiques^ traduites par LouYS DE Serres. Lyon, 1626, p. 472.
icelle dans une cuisine basse qui sera joignante à ladite boutique, et en laquelle le sage et bien advisé pharmacien fera sa demeure la pluspart du temps avec sa mesgnie soit pour boire, pour manger ou pour dormir, à celle fin qu'il soit tousjours aux escoutes et qu'il espie ordinairement par une petile fenestre vitrée, qu'il fera faire à ces fins dans la muraille mitoyenne, si ses apprentifs et serviteurs sont à leur devoir, s'ils reçoivent aimablement les estrangers, et s'ils distribuent et vendent fldellement et sans tromperie ses drogues et compositions.
Derechef en un des coings de ladite cuisine basse, et tout joignant la cheminée, le pharmacien doit faire bastir un petit poésie, dans lequel il puisse bien et deuement conserver son sucre, ses dragées et ses confections solides ; et si la grandeur du lieu le permet, il doit avoir encore un petit magasin et arrière-boutique, dans laquelle il mette à couvert ses fruicts, ses semences et beaucoup d'autres denrées et simples qu'il est contraint d'achepter en grande quantité, comme sont amandes, ris, pruneaux, miel, plusieurs semences, racines et bois : mais il se souviendra tousjours de mettre dans sa boutique ses compositions et une grande partie des simples les plus rares et les plus précieuses qu'il aura, et desquels il se sert ordinairement, tels que sont les thamarins, raisins de pance, réglisse, polypode, séné et autres semblables.
Et à tin que tous ses médicamens soient bien et deuement rangez dans sadite boutique, il est expédient qu'elle soit assortie de plusieurs et divers estages, pour la pluspart esgalement distans les uns des autres, lesquels seront faits avec des ais, attachez et clouez à des grandes pièces de bois attachées pareillement aux murailles, et par ainsi y en ayant de toute sorte, il aura lieu pour loger proprement et au large tout ses vaisseaux pharmaceutiques tant grands que petits, tant ceux qui sont de bois que ceux qui sont de terre, de verre ou d'estain, et n'oubliera pas par mesme moyen de les situer en façon que ceux qu'il faut le plus souvent manier et remuer, soient en lieu proche et commode, et les autres les moins usitez en quelque estage plus éloigné.
Finalement pour le regard des vases et des sachets qu'il luy convient pendre aux solives de sa boutique, il usera de ceste prudence ; c'est qu'il escrira le nom d'un chacun des médicamens qui seront dans lesdits vases et sachets sur le dos d'iceux, à celle lin qu'il les trouve plus proraptement en ayant besoin, et de peur aussi qu'il ne fasse quipro quo d'Apolicaire.
Que si les fenestres de sa maison se trouvent par trop petites ou qu'elles ne soient pas assez exposées au soleil pour contenir et eschauffer ou tous les pots de terre pleins de conserves, ou toutes les bouteilles de verre qui contiennent les eaux distillées, alors il faudra qu'il fasse attacher contre la muraille de la partie antérieure de la maison, deux ou trois pieds de cheure avec des bonnes ais par dessus, pour mettre et poser sur icelles tous les médicamens qui ont besoin des rayons méiidionaux du soleil ou pour perdre leurs humiditez et cruditez supertïues ou pour se fermenter et quasi comme cuire, ou finalement pour chasser et consumer leur ignéité et empyreume, et aura le soin de les y laisser tout autant qu'il sera expédient et nécessaire, et non pas d'avantage de peur qu'ils ne vinssent à se gaster et corrompre.
Telle devait être, d'après Jean de Renou, la boutique idéale d'un apothicaire. En fait, les officines de l'ancien temps répondaient-elles toutes à cette description ? II est bien permis d'en douter, et nous pouvons dire, sans craindre de nous écarter beaucoup de la vérité, qu'entre les vieilles « boutiques » de nos pères et nos pharmacies actuelles, les différences ne devaient pas être bien essentielles. Un peu moins de luxe, sans doute, moins de confortable aussi; mais, au fond, la même disposition. Les murs garnis d'étagères, de rayons ou d'armoires, destinées à contenir les produits pharmaceutiques, les drogues, les plantes, les herbes; dans un coin peu accessible, l'armoire aux poisons ; au centre, sur les côtés ou en face de l'entrée, les comptoirs.
Nous devons cependant signaler deux difïérences curieuses dans le matériel pharmaceutique. Actuellement la plupart des vases destinés à conserver les produits sont en porcelaine et en verre, autrefois ils étaient en faïence ; actuellement, les mortiers usuels sont en faïence ou en porcelaine, autrefois ils étaient en métal, ordinairement en bronze.
Parlons d'abord des anciens vases de pharmacie.
Il ne paraît pas téméraire de dire que parmi les
premières pièces de céramique fabriquées en France, il faut placer les vases de pharmacie.
Dès le milieu du xvi« siècle, plusieurs artistes italiens vinrent à Lyon pour y fabriquer la « vaisselle de terre » : Sébastien Griffo, de Gênes^, Jean Francesco, de Pesaro, puis Julien Gambyn et Domenico Tardessir, de Faenza. De leur fabrication, nos musées et nos grandes collections possèdent quelques plats, et surtout des cornets ^ et des vases fabriqués pour les pharmacies de l'époque, moins soignés que les premiers, mais comme eux se signalant par la dureté dans la couleur, par l'emploi surtout des jaunes propres aux céramiques italiennes.
Vers la même époque, le RouennaisMasseot^iVbaquesne, esmailleur de terre, commença à Rouen la fabrication delà céramique. Les pots de pharmacie à lui attribués sont peu remarquables; son œuvre principale est le carreau de revêtement et notamment les carreaux qui formaient le pavag-e des salles du château d'Ecouen, construit par le connétable de Montmorency.
Ce n'est qu'à dater du commencement du xvn^ siècle, qu'une fabrique de céramique française un peu importante fut établie à Nevers, par les frères Conrad. De là, cet art arriva bien vite à Rouen, où il atteig-nit son apog-ée et se répandit par toute la France.
En 1696, Jacques Feburier (ou Febvrier), orig-inaire de Tournai, fonda à Lille une manufacture de faïence qui, en 1729, passa à son g-endre, François Boussemaert^ associé avec la veuve Feburier.
En 171 1, Barthélémy Dorez fonda également à Lille une manufacture de faïence, que dirigèrent plus tard ses deux fils, Claude et François-Louis Dorez.
1. Cornets, vases d'ornement en forme de petites conques tronquées.