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A mesure que l’on s’éloigne de l’époque où brilla l’école de Cos pour se rapprocher de celle où régnèrent les écoles dogmatique et méthodique, on ne peut s’empêcher de remarquer cette tendance toujours croissante vers une complication indéfinie, qui s’introduisit dans la thérapeutique et la pharmacie. Le summum de l’art pour un médecin de cette période, et quelquefois le meilleur élément de sa réputation, était la composition d’un électuaire, d’un antidote dans lequel il rassemblait une foule de substances douées de propriétés diverses, et pouvant ainsi s’appliquer à un grand nombre de maladies. Les médecins du temps croyaient que chaque substance médicinale possédait, relativement à une maladie donnée, une propriété curative absolue, mais que cette propriété était accompagnée, à l’égard des organes, d’une action physique souvent contraire à son efficacité médicatrice. En conséquence, ils escortaient chaque drogue principale de plusieurs autres, destinées, les unes 'a corroborer son activité médicale [adjuvant), les autres à modifier son influence sur l’organisme [correctif) ; et son dernier soin s’appliquait à choisir les ingrédients qui devaient servir de lien, de véhicule [excipient)^ toute cette masse, à ce chaos étrange dont se composait un électuaire.
On a souvent dit que le mot électuaire venait du mol latin eligere ,
choisir; toutefois, Cœlius Aurelianus, à peu près contemporain de Galien, place les électuaires à côté des éclegmes , dont nous avons donné plus haut l’étymologie grecque, et il leur donne le nom d’eclectarium , dont il est très-probable que l’on aura fait plus tard electuanum .
Quant au mot antidote [c tvn, ê'orcç, donné contre), c’était un nom générique applicable à tous les médicaments composés. Galien appelait antidotes toutes les préparations administrées à l’intérieur; de là le mot antidotaire , longtemps employé comme synonyme de dispensaire ou pharmacopée. Plus tard, ce mot signifia, comme aujourd’hui encore, un contre-poison. A cette époque, il y avait des antidotes contre la phthisie, les contusions, la colique, les calculs, la pleurésie, la goutte, etc. Galien les divisait en trois séries : contre les poisons, contre la morsure des animaux venimeux et contre les excès. A ses yeux la thériaque d’Andromaque réunissait ces trois propriétés.
La consistance des électuaires et des antidotes solides était à peu près la même. Leur goût était souvent désagréable. On en formait de petites boules ( catapotia ) de différentes grosseurs. Celles qui avaient la forme d’un grain ou d’un pois se nommaient globuli , glomerami et pilulæ (en grec xo'k*«); d’autres avaient la forme d’une petite fève ou d’une semence de lupin , et se nommaient pastilli (de posta) et trochisci, du mot grec Tpo%!rxot.
Les noms que les Grecs et les Latins donnaient aux médicaments se rapportaient souvent à leur usage. Ainsi, on nommait arteriaeœ , artériaques, ceux que l’on employait contre les maladies des poumons, de la trachée-artère ; bechicœ , ceux dont on se servait contre la toux. Les pilules, destinées à se fondre lentement dans la bouche, et que l’on plaçait sous la langue, se nommaient hypoglottides . Les éclegmes , d’une consistance plus molle, étaient composés de gomme
adragante ou arabique, de sue ou de poudre de réglisse, de myrrhe, de miel, de vin, de safran, quelquefois on y ajoutait du diacodiuin ou de l’opium. On les nommait alors anodyna ou paregorica, Les poudres simples et composées se rangeaient également dans la classe des médicaments solides.
Les médicaments liquides ne différaient pas beaucoup de ceux. d’Hippocrate. Les boissons les plus employées étaient les infusions, les décoctions, les sucs de plantes, plus ou moins étendus. Quelquefois on délayait une prise d’antidote dans de l’eau, du vin ou de l’hydromel. Les médicaments liquides portaient en général le nom de potiones. Ceux que l’on obtenait par décoction se nommaient decocta, apozemata. Galien donnait aussi le nom de decocta à de l’eau qui avait bouilli et que l’on faisait ensuite rafraîchir dans de la neige f1).
Il y avait des boissons que l’on pouvait prendre en état de santé comme de maladie : c’était du vin dans lequel on faisait infuser de l’absinthe, du poivre, du casamum (espèce de cyclamen); on y ajoutait du miel et d’autres ingrédients qui donnaient leur nom à ces boissons; c’était aussi de l’eau dans laquelle on faisait bouillir des pommes, des roses, et où l’on ajoutait du verjus, du suc de grenades, des baies de myrte et du miel (2).
Les boissons composées avec du miel, du vin et des aromates se nommaient propomata ; Paul d’Égine et Nicolas Myrepsus en ont conservé plusieurs recettes. Lne sorte de propomata que l’on buvait glacée portait le nom de recentatum. Certains vins composés, que l’on nommait condita , se prenaient au commencement des repas pour exciter l’appétit.
(1) Néron, au moment de sa mort, fugitif et obligé de boire, dans le creux de sa main, de l’eau trouble d’un fossé, s’écria : Et hœc est Neronis decocta! (Suétone, c. 48).
(2) Voyez Paul d’Égine, 1. 7, c, 15.
Un mélange de quatre parties de vin et d’une partie de miel se nommait vinum mulsum , ou simplement mulsum. L 'hydromel, composé d’eau et de miel, se nommait également aqua mulsa ou mulsa. Vhydromélon était formé d’hydromel et de suc de coings ; dans Yhydrorosatum on ajoutait des roses, au lieu du suc de coings; quand on mêlait ces quatre substances, on obtenait le rhodomelon et le rhodostacton qui avaient beaucoup de rapport avec notre miel rosat. La pharmacie moderne a également conservé Yoxymel , mélange de miel et de vinaigre, ainsi que Yoxycrat , mélange de vinaigre et d’eau. U omphacomeli se préparait avec le miel et le verjus, le myrtites avec le miel et le suc de baies de myrte, et le rhoites avec le miel et le suc de grenades. On faisait des préparations analogues avec la plupart des fruits. Vapomeli était de l’eau dans laquelle on avait fait bouillir du miel en rayons.
Parmi les médicaments externes, les huiles tenaient le premier rang. On les préparait en faisant infuser des simples dans de l’huile d’olive, de noix, d’amandes ou de sésame. Quand cette huile était très-chargée des parties actives de la plante, on lui donnait le nom YYunguentum (en grec pi ipov). Ce mot s’appliquait à tout ce qui servait à oindre, mais surtout aux huiles aromatiques et aux parfums liquides. L’onguent de roses ou rosat était le plus employé.
Les onguents se nommaient aussi acopa (de «, privatif, et de kottoç, fatigue, douleur), parce qu’on les employait souvent pour soulager la lassitude. Le même nom s’appliquait a toutes les préparations dont on usait à l’extérieur dans le même but, telles que des mélanges de cire, de miel, de térébenthine, de résines diverses et d’axonge. De ce nombre était le cêréléon, mélange presque liquide de cire et d’huile. Lorsqu’il y entrait des aromates on les nommait myracopa. Le cérat contenait non-seulement une plus grande proportion d’huile, mais on y ajoutait aussi des poudres diverses. Selon
Galien, le céréléon et les acopa étaient les onguents les plus liquides ; les cérats venaient ensuite, et enfin les emplâtres. Paul d’Égine dit que les illitiones étaient encore plus liquides que les acopa. Les oxyrhodins étaient un mélange de vinaigre et d’huile rosat.
La consistance des emplâtres tenait non-seulement à ce qu’il y entrait plus de cire que dans les cérats, mais aussi à ce qu’on y ajoutait des poudres métalliques, comme la litharge, la céruse, l’oxyde de cuivre, ou bien des terres, de la craie, du bol, etc. Les plus mous se nommaient lipara , emplâtres gras, ou parygra , emplâtres humides. Ceux où dominaient les matières sèches ou solides se nommaient alipanda, emplâtres sans graisse, ou amolyntha , qui ne salissent pas les mains. Celte dernière condition était le véritable caractère de la consistance des emplâtres.
On formait avec les emplâtres de petites masses rondes et longues comme le doigt, que l’on nommait magdalidœ et rotvndœ (du grec ftttyJ'echlet, cylindre). Ce sont nos magdaléons. Les malagma (de H tuxdircra , je ramollis) étaient une composition formée de gommes, d’aromates, de sels et autres substances, qui avait pour objet de ramollir et de fondre les tumeurs : on y ajoutait un peu de cire, d’huile ou d’axonge, ce qui les rapprochait des emplâtres. D’autres fois c’étaient simplement des gommes et des résines dissoutes dans du vin ou du vinaigre. Le mot de malagma s’étendait aussi à d’autres médicaments de la même consistance.
Vepithema ne différait des emplâtres et des malagma qu’en ce qu’il ne s’appliquait point sur les tumeurs ou les plaies, mais seulement sur la peau, dans le but d’agir sympathiquement ou par absorption, souvent sur l’estomac pour le fortifier, ou enfin sur les plaies récentes comme hémostatique.
Outre le céropissus , composé de poix et de cire, les dropax étaient des emplâtres que l’on appliquait sur l’épiderme et que l’on arra-
us
chah avec force, soit pour faire rougir la peau, soit pour la dénuder ou l’épiler. On y ajoutait souvent du sel, du soufre ou de la poudre de pyrèthre.
Dans les calaplasma , ordinairement formés de plantes, de farine ou de mie de pain, cuites dans l’eau ou dans d’autres liquides, il entrait parfois de l’huile, du miel, de la farine de graine de lin et de fenugrec, des figues, du levain, et plusieurs substances, tantôt astringentes, tantôt émollientes. Lorsqu’on voulait irriter la peau, on y ajoutait de la moutarde en poudre et même des cantharides, et on les nommait alors sinapisma.
Le smegma (de cr^^v, nettoyer) servait à nettoyer la peau, à calmer le prurit, et même comme dentifrice. Il y entrait de la farine de fèves, de la semence de melon, de la corne de cerf, de la pierre ponce, des os de sèche, de l’antimoine, du plomb brûlé, du soufre, du sel ammoniac, du nître, de l’alun; quelquefois de la staphysaigre, de l’ellébore, du poivre, du cardamome, des gommes, des résines et des sucs de plantes, le tout mêlé avec de l’huile. On s’en frottait le corps avant de se mettre au bain. Certaines poudres aromatiques qui portaient le nom de diapasmata se répandaient sur le corps pour absorber la sueur (1). Quand le smegma avait pour objet la dépilation, il contenait de l’orpiment, de la sandaraque, de la chaux vive, et il portait le nom de psilothron. Chez les Romains opulents, les esclaves frottaient les baigneurs avec des smegma, composés des aromates les plus rares, apportés de tous les pays du monde et renfermés dans des vases d’or, d’albâtre ou de cristal de roche. C’était 1 ’ amoricininn , le magalium, le nardurn , et une foule d’autres, au nom desquels on ajoutait les épithètes les plus merveilleuses, comme on faisait pour les électuaires.
(1) Siccis odoribus constant quœ diapasmata vocantur . (Plin.. lib. 13, c. 2).
Le collyre , comme chez les Grecs, était une composition de consistance solide, de forme ronde, longue de quatre doigts, plus mince a l’un des bouts, et ainsi semblable à la queue d’un rat (xoAoupiov, quasi koXoZqç ovpci, une queue coupée). Ainsi, ce mot ne s’appliquait qu’à la forme du médicament, lequel pouvait être composé d’ingrédients fort divers. Les tentes, masses emplastiques destinées à être introduites dans des fistules ou des cavités naturelles, portaient également le nom de collyres. On donnait enfin le même nom à des mélanges que l’on faisait sécher pour les mieux conserver, et que l’on broyait au moment de s’en servir. De ce nombre étaient certaines compositions dont on se servait pour les maladies des yeux, et c’est par extension que l’on a donné le nom de collyres aux préparations destinées à cet usage (l). Les collyres secs contenaient des poudres métalliques, comme la céruse, le pompholix, le vert de gris, le chalcilis, la cadmie, puis du safran, de la myrrhe, de l’opium, de l’aloès, des sucs de roses, de fenouil, de chélidoine. Les collyres liquides se composaient de miel, d’opobalsamum, de fiel de vipère ou de perdrix et de suc de fenouil.
Les trochisques (de rpoyjç, roue), que l’on appelait aussi en grec cpôotiïtç, étaient de petites masses auxquelles on donnait diverses formes, le plus souvent la forme demi-orbiculaire, et qui ne devaient pas peser plus d’une dragme. Les uns étaient destinés à l’usage externe et avaient à peu près la même composition que les collyres; d’autres s’employaient à l’intérieur. On en plaçait dans la bouche (postilli) pour parfumer l’haleine (2) ; d’autres se brûlaient comme
Hic oculis ego nigra mets collyria lippus Illinere.... (Horat. lib. i, salir, v).
Ne gravis hesterno fragres Fesccnnia vino ,
Pastillos Cosmi luxuriosa voras.
(Martial, lib. i, epigr. 88).
parfums. Les trochiques hedychroi{ de couleur agréable) étaient principalement composés d’aromates. La masse dont on les formait portait le nom de massa hedychroum.
Indépendamment des gargarismes , les médicaments destinés à être injectés se nommaient elysma. Ceux que l’on aspirait par les narines s’appelaient errhyna .
Nous avons dit que , depuis Hippocrate jusqu’au temps de Galien, la matière médicale s’était enrichie d’un assez grand nombre d’agents nouveaux. C’est pendant cette période que Dioscoride et Pline recueillirent les nombreux documents dont se compose l’histoire naturelle médicale de l’antiquité. Quant à la pharmacie de la même époque, elle se retrouve tout entière dans les écrits de Galien, qui résuma ceux de Celse, d’Andromaque, d’Asclépiade Pharmacion, d’Archigène, et de tous les auteurs qui l’avaient précédé, sur la même matière. Outre les substances que l’on tirait des deux règnes organiques, on en empruntait déjà beaucoup au règne minéral. Plusieurs sels et oxydes métalliques entraient dans la composition des médicaments. On prenait 'a l’intérieur diverses espèces de sels, de gommes pulvérisées, la terre de Lemnos, la pierre Judaïque (pointes d’oursins fossiles que l’on trouvait en Palestine et que l’on employait contre la strangurie), la pierre hématite, le sel commun, le nitre, le sel ammoniac, des sels fossiles, la potasse, que l’on obtenait en incinérant des joncs et des roseaux et en lessivant leurs cendres, le sel thériacal et le sel de vipères dont Pline et Dioscoride donnent la préparation, enfin des sels purgatifs, probablement des lartrates, dont on augmentait l’activité en y ajoutant de la scaramonée.
Les eaux minérales jouissaient déjà d’une assez grande réputation. On s’y baignait, et on les prenait intérieurement. Archigène les avait classées, d’après leurs principes constituants, en eaux sulfu-
reuses, bitumineuses, alumineuses et salines. On les employait aussi dans les affections calculeuses, Les Grecs les appelaient ce
(jui répond au latin aquoe naturelles , ou sponle nascentes.
Les opérations pharmaceutiques n’étaient guère plus compliquées qu’au temps d’Hippocrate. Cependant Galien a fait mention du bainmarie, qui se nommait diplangium , diploma , vas duplex; il connaissait la sublimation, la distillation per descens uni. Nous avons dit ailleurs ce que l’on savait à cette époque de Yatnbix, d’où fut tiré plus tard l’alambic. Quelques ustensiles de cette époque différaient peu des nôtres. On se servait de mortiers, de pierres à broyer, de tamis, de couteaux, de ciseaux, de râpes, de spatules, de presses, de bassines et de vases conservatoires de toute forme. Tous les progrès de l’art 'a cette dernière époque semblaient s’être concentrés sur un seul point, celui de combiner en diverses proportions, et à grand renfort d’accessoires, les agents les plus hétérogènes, dans le but d’atteindre d’un seul coup les affections les plus variées, et même de combattre a l’avance, par des moyens préventifs, des causes morbifiques qui n’existaient pas.
IBB
Claude Galien naquit a Pergame, dans l’Asie Mineure, l’an 1S1 de S’ère chrétienne, et mourut en l’an 201, à l’âge de soixante-dix ans. Il vécut, par conséquent, sous les empereurs Adrien, Antonin, Marc-Aurèle, Lucius Verus, Commode, Pertinax et Septime-Sévère. Son père, qui se nommait Nicon, était architecte et sénateur. Un songe le détermina à faire étudier la médecine a son fils. Il était riche, savant, et s’occupa sérieusement de l’éducation du jeune Galien. Celui-ci, après la mort de son père et parvenu à l’âge de vingt et un ans, alla à Smyrne pour étudier la philosophie, puis à Corinthe, puis en Lycie et en Palestine pour observer le jayet et
l’asphalte. Alexandrie était alors comme le centre du monde savant. Galien alla y passer plusieurs années et s’y perfectionna dans l’étude de l’anatomie, l’une des branches de l’art dont il fit l’objet de ses recherches favorites.
A 1 âge de vingt-huit ans, il retourna dans sa patrie, où les prêtres d’Esculape le chargèrent du soin de traiter les athlètes. Quelques années après, une révolution ayant éclaté à Pergame, il quitta cette viile et vint à Rome; il avait alors trente-quatre ans. Il s’y luxa le bras, ce qui ne l’empêcha point d’acquérir rapidement une assez grande célébrité. Il s’y lia avec les savants, les philosophes et les grands personnages, entre autres avec Sévère, qui plus tard devint empereur.
L’année suivante, pendant une épidémie qui régnait a Rome, il alla 'a Brindes et s’embarqua pour la Grèce. Il visita Chypre et en rapporta le diphrix ou diphrigés (oxyde de cuivre), alors fort employé comme astringent et détersif. Ses voyages, qui avaient toujours pour objet d’agrandir ses connaissances, furent pour lui l’occasion de faire d’utiles recherches d’histoire naturelle Ainsi, en Chypre, il étudia la métallurgie; en Palestine, il observa l’opobalsamum ; à Lemnos, la terre sigillée. Il était âgé de trente-huit ans, lorsque Marc-Aurèle et Lucius Verus, qui se trouvaient en Illyrie pour la guerre contre les Marcomans et les Germains, l’appelèrent auprès d’eux. Il traversa à pied la Thrace et la Macédoine, et se rendit à Aquilée, où il prépara la thériaque d’Andromaque, pour l’usage des deux empereurs. La peste ayant éclaté et fait périr Lucius Verus, Galien vint à Piotne, où il fut nommé médecin du jeune empereur Commode. Il avait plus de cinquante ans lorsqu’il retourna dans sa patrie, où il mourut, selon Suidas, dans un âge assez avancé.
Sans entrer ici dans le fond des doctrines médicales de Galien, nous ne saurions donner une idée de son système relatif à l’action
des médicaments, sans toucher à certaines généralités à l'égard de ces doctrines : nous le ferons toutefois avec toute la réserve que nous impose notre principal objet. Voici donc ce système en peu de mots.
Les premiers éléments de tous les corps, selon la théorie d’Empédocle, adoptée par Hippocrate, sont le feu, l’eau, l’air et la terre. Les qualités de ces éléments sont le chaud, le froid, le sec et l'humide. Ces mêmes qualités se retrouvent dans les médicaments, et chaque partie de notre organisme exerce sur eux une action qui tient à la similitude qui existe entre l’organe et le médicament.
Tant que l’un de ces éléments ne prédomine pas dans l’organisme, et que les parties dont il se compose ont entre elles une juste température (tempérament), celles-ci fonctionnent d’une façon régulière. Mais dès que l’un d’eux est en excès, l’équilibre est rompu, il en résulte une intempérie, et les fonctions se trouvent altérées. Il suffit même que ces parties organiques varient dans leur grandeur, leur figure, leur nombre ou leur situation, pour qu’elles sortent de leur état ordinaire : c’est ce qui constitue la bonne ou la mauvaise santé.
La médecine a deux objets : la conservation de la santé et la guérison des maladies. Le devoir du médecin est d’entretenir la température, et de corriger X intempérie entre les organes, et cela par des moyens qui soient en rapport avec ces divers états.
L’espèce ou la cause de la maladie indique toujours le remède; mais il y a des causes qui sont dans ta nature même de l’organisation et d’autres qui résultent d’accidents. Ce que la nature n’a point fait, il est clair que le médecin ne saurait le faire; mais il peut la seconder dans ses efforts pour rétablir l’équilibre nécessaire à l’état de santé.
Les qualités élémentaires qui dominent dans un individu forment
ce que l’on nomme son tempérament. Ces qualités peuvent se combiner entre elles, ce qui multiplie les espèces de tempéraments.
Toute substance médicale active peut, comme les éléments de la nature, être chaude ou froide, sèche ou humide. Ce sont là ses qualités premières, à la connaissance desquelles on parvient par celles des qualités secondaires, qui ne sont autre chose que les propriétés physiques. Les propriétés physiques des médicaments déterminent par conséquent leur manière d’agir.
Les propriétés premières ont plusieurs degrés. La chicorée, par exemple, est froide au premier degré, le poivre est chaud au quatrième. Les saveurs et autres propriétés apparentes, comme l’amer, l’âcre, le salé, se rapportent aux qualités premières. Le salé, par exemple, est chaud, l’amer est sec, l’aigre est froid, etc. Ces qualités peuvent leur appartenir actuellement ou bien en puissance : la glace est froide actuellement, la mandragore et la ciguë sont froides seulement en puissance; le feu est chaud actuellement, le poivre ne l’est qu’en puissance, etc.
Galien divise les médicaments, relativement à leur action, en spécifiques, poisons et contre-poisons. Les purgatifs, selon lui, agissent par toute leur substance, et possèdent la propriété d’attirer chacun une humeur particulière, en rapport avec sa propre nature.
N’allons pas plus loin dans cet exposé. Peut-on croire qu’un pareil système soit le résultat le plus saillant des méditations de l’antiquité relativement à l’action des médicaments ? Conçoit-on que cette doctrine se soit maintenue pendant treize siècles, qu’elle ait régné en Europe, en Afrique, en Asie, et qu’elle fleurisse encore de nos jours chez certaines nations, peu avancées il est vrai, comme les Turcs et les Arabes? C’est là pourtant la vérité, et l’un des exemples les plus frappants de l’autorité que peuvent exercer, même dans les sciences, le talent d’exposition, le prestige de la parole et le mérite personnel
d’un homme supérieur. Pour expliquer un tel succès, il faut en chercher la cause dans les circonstances extraordinaires qui entourèrent l’apparition du médecin de Pergame.
La médecine était alors partagée en une multitude de sectes et d’écoles où régnaient, comme à l’envi, les vaines subtilités et les discussions stériles. Galien ne voulut appartenir à aucune de ces écoles, et chercha 'a ramener la science dans la voie d’Hippocrate, c’est-àdire dans celle de la vérité. 11 rassembla les opinions et les doctrines de tous les hommes célèbres qui l’avaient précédé, et sur ces débris, il éleva un système ingénieux, facile à saisir, qu’il développa à l’aide d’un enseignement plein de charme et de séduction. Il mit un terme aux incertitudes de son siècle, et s’appliqua à introduire dans la médecine les formes scientifiques empruntées à l’école péripatéticienne. Des talents élevés, un génie incontestable, le nombre de ses écrits, l’ordre et la logique qui les caractérisent, la pureté et l’élégance de son style, tout, jusqu’à sa faconde et son assurance, contribua à entraîner les esprits et à lui mériter une gloire qui, pour l’éclat et la durée, ne peut, dans l’histoire des sciences, se comparer qu’a celle d’Aristote.
Galien avait fait d’excellentes études philosophiques. Dans sa jeunesse il avait écrit des commentaires sur la dialectique de Chrysippe. Il s’exprimait avec une facilité extrême, ses connaissances étaient universelles. Le nombre de ses écrits ne s’élève pas à moins de cinq cents. Nous n’en possédons pas, aujourd’hui, plus du tiers. Parmi ces écrits, il s’en trouve plusieurs sur les substances médicinales et un plus grand nombre sur la composition des médicaments. La quatrième et la cinquième partie de ses oeuvres (1) contiennent onze livres qui traitent des médicaments simples, un des succédanés
\'l) Édition de Bâle, 1558, 5 vol. in f°, on de Venise, 1(325, 8 vol. in l‘°.
ou quiproquo , deux de ia thériaque et du mithridate, sept de la composition des médicaments par genres, et dix de la composition des médicaments, suivant les lieux d’ application.
Non content d’avoir rassemblé tout ce que ses prédécesseurs avaient écrit à ce sujet, Galien recueillit de toutes parts des recettes de préparations pharmaceutiques, et il en achetait souvent à trèshaut prix. Bien qu’il; approuvât la simplicité et la réserve d’Hippocrate relativement a l’emploi des médicaments, il ne laissait pas de les employer lui-même en plus grand nombre et surtout beaucoup plus compliqués. La matière médicale est en effet l’un des points sur lesquels il s’éloigne le plus des idées du médecin de Cos, et toutefois, les plus monstrueux de ces amas de drogues ne doivent pas lui être attribués. On peut même remarquer que ses propres formules sont moins surchargées que celles qu’il emprunte à d’autres auteurs. Il condamne, en plus d’une circonstance, les abus qui s’y rapportent; il blâme les médecins qui recommandent les cosmétiques, et surtout ceux qui enseignaient à préparer des poisons ; mais le soin qu’il prit d’écrire si longuement sur la pharmacologie, témoigne assez de l’importance qu’il attachait à cette matière. On peut ajouter que son exemple a beaucoup influé sur la complication des médicaments, complication sur laquelle les Arabes renchérirent encore, et qui s’est propagée presque jusqu’à nos jours. C’est même parce qu’il est le médecin qui a le plus écrit sur les médicaments, que cette partie de l’art a longtemps porté le nom de pharmacie galénique.
La distinction entre la pharmacie galénique et la pharmacie chimique s’établit à l’époque de Paracelse et de Van Helmont, pour séparer les médecins qui restaient attachés à la doctrine de Galien de ceux qui se ralliaient à la nouvelle secte. On sait que Paracelse s’efforça de substituer au système des qualités élémentaires celui des
éléments chimiques de son école, système qui tenait encore par plus d’un lien aux absurdités de la cabale, et qui retarda si longtemps l’essor de la chimie rationnelle. Dans la plupart des pharmacopées du XVIIe et même du XVIIIe siècle, les médicaments sont encore divisés en deux grandes séries : la première comprend tous les médicaments à base de nature organique, préparés par simple mélange, et dans lesquels on ne soupçonnait pas qu’il dût y avoir des décompositions chimiques; la seconde renfermait tous ceux dont faisaient partie les acides, les alcalis, les sels, les métaux, etc., et dans lesquels les phénomènes chimiques jouaient un rôle important.
L’autorité de Galien à l’égard des médicaments subsista plus longtemps que l’autorité de ses doctrines médicales. Celle-ci commença à s’affaiblir au XVIe siècle, et dès les premières années du XVIIe, la découverte d’Harvey vint lui porter les derniers coups. Il eut cela de commun avec Aristote, qu’après avoir été pendant treize siècles l’oracle de la science, on a fini par lui contester même ce qu’il y a de plus réel dans son mérite et dans ses titres de gloire. Mais si le respect et l’enthousiasme qu’il inspira si longtemps furent exagérés, le mépris et l’ingratitude des modernes à son égard ne le furent pas moins. Galien est le dernier et l’un des plus éminents médecins dont l’antiquité puisse se glorifier. Aucun ne fut doué d’un génie plus brillant, ne posséda une érudition plus vaste, des talents aussi variés. C’est à lui que l’on doit la conservation des restes précieux de la philosophie antique et des vrais principes de l’école de Cos. Son autorité en médecine égala celle d’Aristote dans la philosophie; ses écrits sont les plus abondants, les mieux coordonnés que nous ait laissés la science des temps antiques. Est-ce à lui qu’il faut s’en prendre du culte superstitieux dont il fut l’objet a une époque où la médecine ne tirait plus rien de son propre fonds, et ne subsistait plus que de ce que lui avait légué l’une des périodes les plus brii-
lantes de la civilisation? L’esprit le plus fin, le goût le plus pur ornaient ce génie déjà si puissant par son savoir, le plus étendu peut-être de son temps- Son élocution était riche et facile ; son style est si élégant et si pur qu’il est resté une autorité classique. Peut-être abusa-t-il parfois de toutes ces rares qualités et s’abusa-t-il lui-même sur l’influence quelles pouvaient lui donner. Le désir de briller, de rendre la vérité plus saisissante, d’expliquer même ce qui est inexplicable, l’emportèrent souvent au delà de certaines limites ; mais ne doit-on pas pardonner quelque chose aux esprits supérieurs, et quelle que soit l’élévation de leurs talents, ne tiennent-ils pas par quelque faiblesse aux conditions de l’humaine nature?
Galien était superstitieux; il croyait aux songes et à la divination. Il avait un véritable culte pour Esculape, qu’il appelait le Dieu de sa patrie, et croyait que c’était lui qui lui inspirait l’emploi de certains moyens curatifs. Il dit quelque part que la propriété sédative du suc de laitue lui fut révélée par le songe d’un de ses malades. Sa vanité était excessive. Il disait qu’Hippocrate avait ouvert à la vérité la route de l’observation médicale, mais que lui-même en avait applani les difficultés, comme Trajan avait rendu praticables les routes de l’empire romain.
Comme la plupart des médecins de son époque, Galien pratiquait en même temps les diverses branches de l’art de guérir. Il exerçait spécialement la pharmacie, et tenait, comme il le dit lui-même, une officine à Rome dans la voie sacrée. Cette pharmacie fut détruite par un incendie sous le règne de Commode. Un autre incendie, qui consuma le temple de la Paix, avait brûlé une partie de ses livres.
Est-ce donc une faible gloire, sont-ce de vains titres à l’illustration, pour une profession scientifique, que de pouvoir citer parmi ceux qui l’ont exercée des hommes tels qu’Hippocrate , Aristote, Théophraste, Galien, de compter au nombre de ceux qui l ont mise
en pratique ou célébrée, des héros, des monarques, des poètes ■ Voilà pourtant ce qui eut lieu pour la pharmacie aux temps antiques. En parcourant l’histoire des temps modernes, nous ne manquerons pas de trouver à cet art de nouveaux titres à l'estime des savants et à la reconnaissance de l’humanité.