CLAUDE GALIEN
Multa renascentur quæ jàm cecidêre.
Jusqu’ici nous nous sommes appliqué surtout à l’étude des doctrines qui ont régné tour a tour chez les philosophes et les savants de l’antiquité, doctrines sur lesquelles reposèrent les progrès que firent à diverses époques les sciences médicales et en particulier la pharmacie. Avant de clore cette période, il nous semble indispensable de jeter un coup d’œil sur l’état de la profession même chez les Grecs et les Romains, sur les moyens qu’elle fournissait à l’art de guérir, sur les procédés et sur les formes alors en usage parmi les médicaments. Que Ton n’accueille pas avec trop de dédain cette sorte d’exhumation de la pharmacie de l’antiquité, car on y retrouvera plus d’une fois l’idée première de la plupart des médicaments encore usités de nos jours, leur étymologie, leur classification, et si l’on y reconnaît un certain nombre d’agents que les connaissances modernes ont sans doute perfectionnés, on y remarquera aussi quelques moyens ingénieux que la science de nos jours a peut-être tort de laisser dans un complet oubli.
Hippocrate résume assez complètement l’état de la pharmacie chez
(1) Acre ingenium , incredibile stuclium, suinma vigilantia (lib. III epist. V).
les Grecs, comme Galien en présente le tableau le plus exact chez les Romains. C’est donc dans les écrits de ces deux maîtres de la science qu’il faut rechercher les traits principaux de l’histoire de notre profession, aux époques où elle fut la plus avancée, dans les temps antiques.
On a publié plusieurs listes des médicaments simples qu’employait Hippocrate. Virey en a dressé, d’après Daniel Leclerc, un catalogue qui s’élève à trois cents substances environ (*). K. Sprengel (1 2) a donné une flore d’Hippocrate beaucoup plus exacte. Le docteur James, dans le discours préliminaire de son Dictionnaire de médecine, présente une assez longue liste des médicaments simples ou composés dont Hippocrate faisait usage; liste également tirée des écrits de Polybe, Thessalus, Dracon et autres qui ont, comme on sait, réuni leurs ouvrages à ceux de leur maître, et Fourcroy (3) en a extrait quelques généralités intéressantes pour l’histoire de l’art et pour ses applications.
On remarque parmi les médicaments que comprennent ces diverses listes, un assez grand nombre de substances sans action bien prononcée. Les sangsues n’y figurent pas; plusieurs drogues connues au temps de Galien n’en font point partie. On faisait usage à l’intérieur de quelques préparations de cuivre; on connaissait la canelle , les amomes , le poivre; on tirait d’Égypte l’opium et la seammonée; le beurre était rare et peu connu; les cantharides et d’autres insectes étaient employés à l’intérieur; on connaissait l’emploi des médicaments fétides contre les névroses et l’hystérie, on assaisonnait les aliments avec les ombellifères et labiées. On faisait
(1) Journal de pharmacie, tome i. page 555.
(2) Jlistoria rei herhariœ , tome i.
(5) L'art de connaître et d’ employer les médicaments , tome i.
entrer dans les collyres la bile de plusieurs animaux; mais on entendait par le mot collyre, comme nous le verrons plus loin, un médicament fort différent de ceux cpie nous désignons aujourd’hui par le même nom.
Pour Hippocrate, la thérapeutique se confondait jusqu’à un certain point avec la diététique, car il dit expressément f1) « que les viandes et les boissons dont les hommes se servent dans l’état de santé, doivent aussi leur servir quand ils sont malades.)» Il examine, en effet, la plupart des aliments 'a ce double point de vue,, et ce qu’il dit des qualités de la chair du chien, du renard, du cheval et de l’âne, laisse penser que ces viandes étaient alors d’un usage assez général.
Le bouillon d’orge, la diète et le repos étaient les premiers moyens qu’il mettait en usage au commencement des maladies aiguës. Il ajoutait a la tisane d’orge mondé orge, 7mo-tre 7v, broyer,
enlever l’écorce) un peu de vinaigre, d’huile, de sel, parfois de l’aneth ou du poireau. La boisson ordinaire des malades était composée de 8 parties d’eau sur 1 de miel (hydromel, mu Isa des Latins). Il y ajoutait quelquefois du vinaigre (oxymel).
Le cijcèon (mélange) était un autre breuvage dans lequel il entrait de la rue, des semences d’aneth, du céleri, de la coriandre, du vin et de la farine de froment.
Hippocrate employait le lait et le petit-lait, à la fois comme aliment et comme médicament, non-seulement le lait de vache, mais celui de chèvre, de jument, et le lait d’ânesse qu’il ordonnait à trèsgrande dose comme laxatif.
On ne connaissait point alors de médicaments sudorifiques. Pour provoquer les sueurs on employait les bains, les fumigations, les
(1) Do nffoctionibus.
vu
frictions et la chaleur de l’étuve. Les diurétiques internes étaient le vin doux, l’ail, l’oignon, le poireau, le concombre, le melon, la citrouille, le céleri, le cythise, le fenouil, le capillaire, le solanum, l’oxymel, l’hydromel, les cantharides , dont on enlevait les pieds et les ailes et qu’on mêlait avec du miel et du vin.
Les narcotiques, ou plutôt les somnifères d’Hippocrate, étaient le pavot (mécon ou méconium), l’opium (de ottcV, suc), le peplus (euphorbia pépias , L.), la mandragore et la jusquiame ; ses fébrifuges, l’absinthe, la petite centaurée et quelques autres amers indigènes. Pour exciter le vomissement il employait l’asarum, l’ellébore blanc et une plante qu’il appelle sèsamoïdes , et que Dioscoride nomme hellébore d’Anticyre, ou bien il faisait prendre une grande quantité d’un laxatif, et faisait boire pardessus une décoction de lentilles et d’hyssope, avec du miel et du vinaigre.
Ses laxatifs étaient la mercuriale, le chou en décoction, le petitlait et le lait de vache ou d’ânesse salé. Il employait les suppositoires et les lavements. Les suppositoires (srpaVOeT*) étaient composés de miel, de suc de mercuriale, de sel, de nitre, de poudre de coloquinte et d’autres substances irritantes. Ils étaient tantôt ronds comme une balle (ftoixâvoi) , tantôt de forme allongée («ûAAop^). Les lavements (^a orpctTiz, de »AuÇa>, je lave) étaient composés d’une décoction de feuille de poirée, avec du miel, de l’huile, du nitre et d’autres substances laxatives. Il est 'a remarquer que le mot clystère ne s’appliquait qu’à l’instrument, et non point à la préparation destinée au lavement.
Les purgatifs d’Hippocrate étaient nombreux. Il employait Teliébore blanc et noir, les baies cnidiennes [daphne mezereum, L.), le cneorum ( daphne thymelosa , L.), le peplus ou peplium, la thapsie, l’hippophaë rhamnoïdes, Felaterium, la coloquinte, la scammonée, la pierre magnésienne (sorte d’aimant), le cnicus, etc. Il admettait
des purgatifs spécifiques pour la bile, la pituite, la mélancolie, rhydropisie. Pour purger la tête, il faisait respirer par les narines du suc de céleri, divers aromates, des poudres composées avec la myrrhe, les fleurs d’airain (oxyde de cuivre), l’ellébore blanc; comme expectorant, il appliquait à la base de la langue de la racine d’arum cuite dans l’eau, avec du miel, de l’huile et du sel.
On voit que la thérapeutique d’Hippocrate n’était pas tout-'a-fait aussi simple qu’on se plaît à le répéter chaque jour. Quant aux formes pharmaceutiques en usage à son époque, on peut les ranger en deux grandes catégories : les médicaments appliqués a l’extérieur et ceux que l’on employait intérieurement.
Médicaments externes [àiçpocrpcx). — Les fomentations se divisaient en fomentations humides et sèches. Les premières étaient les bains partiels ou locaux, 'a l’eau tiède, ou avec les décoctions de plantes appropriées. On appliquait aussi sur les parties malades une outre, une vessie ou un vase quelconque rempli d’eau chaude, d’autres fois une éponge trempée dans une décoction d’orge, de semences d’orobe ou de son. Les fomentations sèches se faisaient avec du sel, du millet rôti, ou des substances aromatiques que l’on enfermait dans des sachets qui s’appliquaient sur la partie malade. Pour les fumigations , on employait la vapeur d’eau pure ou chargée de substances médicamenteuses : par exemple, on faisait rougir des morceaux de fer que l’on plongeait dans l’urine, et l’on en dirigeait la vapeur sur le point affecté. On les faisait aussi avec la fumée des résines, des bitumes et des aromates brûlés. Ce moyen se rapprochait beaucoup des parfums. Pour ce dernier objet, on brûlait des tablettes ((pêotchs) de forme plate et ronde comme une pièce de monnaie, et composées de substances odorantes.
Les gargarismes [olmyaçyoïprToi) qu’Hippocrate recommandait dans les maladies de la bouche et de l’esquinancie, se composaient
d une décoction d’origan, de sariette, de céleri, de menthe, avec un peu de nitre, de miel et de vinaigre.
Les huiles et les onguents ( £/(*«>« , pvçov ) étaient destinés à oindre le corps , 'a ramollir les tumeurs, à panser les plaies. Les huiles étaient simples ou composées. L’huile pure était celle d’olives. Les huiles composées, comme celle de roses et de myrte, s’obtenaient par infusion. Le susinum se préparait avec le lis blanc et quelques aromates; le narcissum avait pour base le narcisse. Le netopum , le metopium , cité par Dioscoride, et le mendosium , dont parle Galien, étaient des préparations du même genre encore plus compliquées.
Hippocrate appelait cérat (xqpa pa) un onguent composé d’huile et de cire. Un autre cérat se préparait avec la graisse d’oie, la térébenthine, la résine de lentisque, la cire et l’huile de roses. Quand on joignait de la poix au cérat simple pour lui donner plus de consistance, on obtenait le ceropissus ( x.yj{)07ricrcroç').
Les cataplasmes étaient composés de poudres
végétales mêlées à des sucs de plantes, et auxquelles on ajoutait quelquefois une petite quantité d’huile ou d’onguent. Dans l’esquinancie, on appliquait sur le cou un cataplasme de farine d’orge avec du vin et de l’huile. Les cataplasmes émollients étaient composés de feuilles de poirée cuites dans l’eau, auxquelles on ajoutait parfois des feuilles d’olivier, de figuier ou de chêne.
Médicaments internes. — Les préparations liquides administrées à l’intérieur (QetpfteacôiroTu) comprenaient les décoctions, les infusions de substances végétales dans lesquelles on délayait parfois des poudres, les sucs de plantes, les mélanges de vin, d’huile, de miel, de vinaigre et d’autres liquides simples ou composés. On employait également les vins médicamenteux , préparés par infusion.
Les préparations solides ( ) étaient composées de sucs épaissis (extraits), de gommes, de résines, de poudres diverses, le
tout mêlé avec du miel et d’autres ingrédients, et on leur donnait une forme appropriée. C’est, comme on voit, le point de départ des antidotes et des électuaires qui, dans les siècles suivants et jusqu’à nos jours, ont occupé une si large place dans la pharmaceutique. L’antidote d’Hippocrate, cité par Actuarius, ne saurait toutefois être attribué au médecin de Cos.
Les collyres étaient des masses solides de la longueur et de la forme d’un doigt, destinées à être introduites dans quelque cavité, comme les suppositoires et les pessaires. Les trochisques avaient la forme et l’emploi que nous leur connaissons. Les écleqmes (sxAe/^fîv, lécher) était des médicaments de consistance molle, que l’on mettait sur la langue et que l’on avalait lentement. Le miel et différentes poudres aromatiques ou mucilagineuses en étaient la base. Enfin, on connaissait les mellites , les oxymels, les condits , mais non les sirops, dont le nom arabe dénote une origine beaucoup plus récente.
On ne trouve rien de détaillé dans les écrits de l’époque sur les opérations à l’aide desquelles on obtenait tous ces produits. On comprend que les procédés manipulatoires ne devaient pas être bien compliqués. La digestion, l’infusion, la décoction, l’expression des sucs, leur épaississement par la chaleur, la pulvérisation, étaient ceux que l’on employait le plus fréquemment. L’évaporation, la calcination, la fusion, peut-être même la sublimation, étaient connues des opérateurs de l’époque. Mais hors la lixiviation, la cristallisation des sels et l’extraction des métaux, ils ne pratiquaient aucune opération vraiment chimique, et n’avaient aucune idée des combinaisons de cette nature.
Du reste, l’art de guérir n’ayant pas encore été divisé en plusieurs branches, celui qui préparait les médicaments ne se distinguait point de celui qui les prescrivait. Hippocrate préparait lui-même la plupart de ses agents médicinaux, ou les faisait préparer par des
serviteurs qu’il avait instruits à cet effet, et c’est ainsi qu’en usaient tous les médecins de son temps. On sait qu’il porta ses médicaments avec lui, quand il fut appelé par les Abdéritains, pour la guérison de Démocrite.
Nous allons trouver la pharmacie un peu plus avancée comme art, mais aussi beaucoup plus compliquée dans ses produits, pendant les siècles qui séparent l’époque d’Hippocrate de celle de Galien.