‹ Histoire de la pharmacie et de la matière médicale depuis les temps les plus reculésChapitre 2 sur 16 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Il y a quelques années que, frappé du petit nombre de documents que nous possédons sur l’histoire de la pharmacie, nous nous demandions si cette branche des sciences médicales serait dépourvue de l’intérêt qu’inspirent généralement l’origine et les progrès de chacune des connaissances humaines. Les résultats scientifiques, disions-nous, (1) ne composent pas seuls le domaine d’une science. Il est souvent précieux pour le philosophe d’étudier les circonstances qui accompagnèrent l’apparition d’une découverte, et il est toujours utile de connaître, afin de les éviter, les erreurs, les tentatives infructueuses de ceux qui nous ont précédé dans la carrière que nous parcourons. La pharmacie est peut-être le seul rameau de l’arbre encylopédique qui n’ait pas encore eu son historien. Et cependant, ce ne peut être une vaine étude que celle des changements que le temps a fait subir soit à la théorie, soit à la pratique d’un art aussi utile, et que celle des circonstances qui ont favorisé ou

(1) Journal de pharmacie , tome XXII, page 362.

retardé ses perfectionnements. Lors même qu’un pareil travail devrait peu servir directement aux progrès de la science, il aurait encore un résultat honorable et certain, celui d’exciter l’émulation des jeunes adeptes par le récit des travaux de leurs devanciers et d’appeler leur reconnaissance sur la mémoire des hommes dont l’application et le génie ont préparé la carrière qu’ils se disposent à parcourir.

L’histoire de la pharmacie est liée comme celle de toutes les sciences, 'a l’histoire de la civilisation et des progrès de l’esprit humain, mais elle se rattache plus spécialement à celle de la médecine, de la philosophie, de la chimie, de la physique et des diverses branches de l’histoire naturelle. Il suffirait donc, en apparence, pour suivre dans leurs principales phases les développements de l’art pharmaceutique , d’extraire de chacune des sciences que nous venons de nommer tous les faits qui se rapportent 'a la découverte ou à la préparation des médicaments; mais on n’obtiendrait de cette manière qu’une table chronologique assez dépourvue d’intérêt, et ce n’est point ainsi que nous avons conçu l’exécution de cette œuvre importante. Selon nous, l’histoire de la pharmacie devrait non-seulement contenir les faits les plus saillants qui composent les fastes de cet art, mais indiquer leur origine, leur liaison avec ceux qui les ont précédés ou suivis, rappeler les circonstances qui les ont fait naître, et exposer les principaux résultats de leur découverte. Elle devrait retracer la vie des hommes qui l’ont enrichie de leurs travaux ; citer les écrits qui forment son patrimoine littéraire, Ses analyser avec impartialité, les critiquer avec sagesse. Elle rappellerait les services que la pharmacie a rendus aux sciences, aux arts, à l’industrie, et, rapprochant la chronologie des faits particuliers qui la concernent, des faits qui composent l’histoire générale du monde, elle montrerait par quelle marche cet art est parvenu au point de perfectionnement

qui le caractérise de nos jours, et la part que les pharmaciens ont prise, à diverses époques, aux progrès des connaissances et à ceux de la civilisation.

Le meilleur moyen de guider l’esprit et la mémoire à travers une longue suite d’années ou une série étendue de faits historiques, c’est de diviser le temps en un certain nombre de périodes ou d’époques, premiers jalons destinés à marquer la route et à ménager quelques points de repos dans le cours du récit. Chaque époque a ordinairement pour limite ou pour caractère principal, un fait important, un événement notable pour la science dont on s’occupent autour duquel viennent se grouper tous ceux qui se sont accomplis dans le même intervalle. Que si l’on veut donner h la narration plus d’intérêt, de moirvement, et faciliter une étude souvent ardue et laborieuse, il faut subdiviser chaque époque et placer à la tête de chaque subdivision le nom de l’un des hommes qui ont figuré avec le plus d’honneur dans les fastes de la science, pendant la durée de cette période. Au nom de cet homme, se rattachent non-seulement les événements scientifiques de sa vie, ses travaux, ses découvertes, sa doctrine, mais encore les découvertes et les faits qui sont dus à son influence et à son école, en un mot ceux qui ont précédé ou suivi son apparition, et ceux dont il fut lui-même la conséquence, l’occasion ou le mobile.

Si donc on assignait à la pharmacie la même origine qu’à la médecine, on pourrait diviser son histoire en six époques principales. La première commencerait aux premiers essais tentés sur les médicaments. Elle remonterait à 1S00 avant J.-C., et plus haut si l’on s’en rapporte aux chroniques des Chinois. Cette première époque de l’histoire de notre art s’arrêterait à la naissance d’Hippocrate, environ l’an -460 avant l’ère vulgaire. Elle comprendrait les temps que l’on appelle fabuleux ou héroïques. Or, comme tous les événements de

cette période sont enveloppés d’obscurité et de doute, on n’aurait à rapporter que des traditions vagues et confuses, comme celles de rhîstoire générale de la même époque; par conséquent aucun fait bien notable à citer, aucun personnage réel à peindre, aucune doctrine 'a exposer ; et ce qu’on aurait à dire d’Isis et d’Osiris chez les Egyptiens ; de Mélampe, de Chiron, d’Esculape chez les Grecs, de Machaon et Podalyre, de Salomon, d’Arislée et même d’Hérophyle, contemporains de Thaïes et de Pylhagore, tout se ressentirait de 3’incertitude des données historiques de cette période, et offrirait plutôt l’intérêt poétique de la fable que les enseignements sérieux et positifs d’une histoire de la science.

La seconde époque commencerait a Hippocrate et finirait à Galien. Elle contiendrait l’histoire de la pharmacie chez les Perses et les Grecs, depuis Darius jusqu’à Mithridate, et chez les Romains jus qu’à Marc-Aurèle, vers la fin du deuxième siècle de notre ère. Hippocrate, Aristote, Théophraste, Nicandre, Asclépiade, Pline, Dioscoride, Andromaque, Arétée, Galien, tels sont les noms célèbres dont s’enrichiraient les fastes de notre art, et auxquels se rapporteraient les principales subdivisions de cette période importante ; car, déjà l’ensemble des connaissances médicales avait pris dans Pécole de Cos, la forme d’une véritable doctrine, et à ce point remarquable remonte le mouvement désormais progressif de toutes les sciences qui reposent sur l’observation de la nature.

Un espace de dix siècles serait renfermé dans la troisième époque , et pendant cette longue période des temps de barbarie et du moyenâge, on n’aurait à signaler que de bien faibles progrès dans l’art de préparer les médicaments. Depuis Dioclétien qui déjà publiait un édit contre l’alchimie, jusqu’à l’époque d’Averrhoès et à la fondation de l’Université de Paris, il faudrait suivre la pharmacie, comme toutes les sciences médicales, à travers les routes obscures de l’igno-

rance, du mysticisme et de la magie. Toutefois, dans l’Orient, de nombreux efforts tentés par les Arabes, sous l’influence de quelques califes éclairés, étaient comme le prélude d’une révolution importante dans notre art. Aëtius d’Amide, Alexandre de Tralles, Paul d’Égine, Géber, Rhazès, Avicennes, les deux Sérapion, Mezué, Averrhoës furent les hommes les plus saillants de cette longue époque. Il serait curieux de rechercher, par un examen scrupuleux des écrits des Arabes, si la pharmacie leur doit quelques perfectionnements, ou si la voie obscure dans laquelle ils furent si long-temps engagés, n’a pas retardé d’une manière funeste les progrès de notre art. Il serait temps de percer les ténèbres de cette époque, d’assigner a chacun de ces hommes, dont les noms figurent dans les archives de la science, le rang dont ils sont dignes, d’examiner enfin si leurs travaux méritent notre blâme ou nos éloges, une étude plus approfondie ou un éternel oubli. Quant à la révolution qui se préparait à la fin de cette période, elle était loin d’être toute favorable à la science des médicaments. La polypharmacie arabe ne devait perdre de son crédit que pour faire place aux savantes erreurs des alchimistes : tant l’observation de la nature avait de peine à se dégager de ses entraves et â rentrer dans les voies de la vérité !

La quatrième époque serait celle des alchimistes. Elle s’étendrait du XIIIe au XVIIe siècle. Les noms les plus célèbres qu’elle aurait à signaler seraient ceux de Roger Racon, d’Albert le Grand, de Raymond Lulle, de Basile Valentin, de Nicolas Myrepsus, d’Arnauld de Villeneuve et de Paracelse. La première partie de cette période montrerait la matière médicale s’enrichissant d’une foule de substances exotiques rapportées de l’Inde à la suite des croisades ; en même temps que deux découvertes brillantes, celle de la boussole et celle des lunettes, préparaient un champ immense aux recherches des voyageurs et à celles des naturalistes. Le XIVe siècle présenterait le

tableau des ressources nouvelles, que les travaux des alchimistes fournissaient à l’art des médicaments, tandis que Phistoire générale offrait le spectacle de la raison élevant une lutte violente contre les préjugés et la routine, et sortant de sa longue léthargie à la faveur de la renaissance des lettres et des arts. Enfin dans les deux siècles suivants, on verrait l’immense impulsion donnée à l’esprit humain par l’invention de l’imprimerie et la découverte du nouveau monde, commencer à se répandre sur toutes les branches des sciences médicales, jusqu’au moment où devait surgir une philosophie nouvelle à laquelle se rattache le nom illustre de Jean-Baptiste Vanhelmont.

A partir de Vanhelmont et de Robert Boyle qui tous deux ouvrent la cinquième époque , jusqu’à Schéele et Baumé, c’est-à-dire depuis le commencement du XVIIe siècle jusqu’à la fin du XVIIIe, on verrait se presser une foule d’hommes célèbres à qui la pharmacie et les sciences qui s’y rapportent doivent les plus heureux développements. A la tête de cette liste se montreraient successivement Matthiole, Quercetan, Charas , Lémery, Rouelle, Macquer, Schéele, Cartheuzer, Baumé. Autour d’eux se grouperaient d’autres noms plus chers à la science qu’à la pratique de l’art : Libavius, Potérius, Bauderon, Glauber, Wédeîius, Fuller et Quincy. Enfin, cette période, pendant laquelle la pharmacie se vit désormais placée au rang dont elle est digne parmi les arts scientifiques, se terminerait à la naissance de la chimie pneumatique, point de départ de la sixième et dernière époque , et qui comprend l’histoire de l’art depuis Fourcroy jusqu’à nos jours.

C’est durant cette période de cinquante années qu’apparaîtraient les plus grands et les plus nombreux progrès de l’art pharmaceutique. Non-seulement la pharmacie suivit dès lors et de plus près qu’aucune autre branche des sciences médicales, le mouvement imprimé aux connaissances chimiques, mais les pharmaciens eux-

mêmes prirent la plus grande part à cette réforme, qui ne devait point se borner à un changement dans la nomenclature, mais entraîner une révolution complète dans les théories de la science. C’est de la France surtout que partait ce mouvement scientifique, et bientôt toute l’Europe en suivait l’impulsion. Fourcroy, Cadet, père et fils, Parmentier, Bayen, Van Mons, Bertrand Pelletier, Vauquelin, Laugier, Chaptal, Henry, Sérullas, secondaient puissamment la marche rapide de la science, et de nombreux émules^ qui furent leurs contemporains et nous consolent aujourd’hui de leur perte, partageaient leurs travaux et s’associaient à leurs succès. Qu’elle serait riche et glorieuse la page de l’histoire qui rappellerait les nombreux secrets que le génie de notre art sut dérober à la nature, pendant cette courte période, pour en enrichir la science, l’industrie, l’humanité, et combien le tableau de tant d’efforts serait de nature à exciter le courage et le zèle de ceux qui sont appelés à recueillir ce noble héritage de gloire et de talents !

Telle est la tâche que j’ai osé entreprendre, telles sont les divisions principales que j’ai cru devoir établir dans ce résumé historique. Puisse cette esquisse devenir la première base d’une histoire complète de la pharmacie, monument dont l’intérêt et l’utilité ne sauraient être mis en doute et auquel je serais heureux de pouvoir consacrer la fin d’une carrière toute dévouée aux progrès de notre art et a son illustration.

d’une

LITRE PRE2ÆIER.

Ie Période. — Temps fabuleux ou héroïques.

Page 1