‹ Histoire de la pharmacie et de la matière médicale depuis les temps les plus reculésChapitre 3 sur 16 · Chapitre 1er · texte numérisé non relu

Chapitre 1er

Si l’histoire ne devait contenir que des faits tellement avérés, positifs, qu’il fût impossible d’en contester l’exactitude, peut-être faudrait il renoncer à interroger les siècles, et même des temps assez rapprochés des nôtres, dans la crainte de ne recueillir que des traditions infidèles, ou des erreurs accréditées d’âge en âge. Il faudrait surtout ne point songer à rechercher l’origine des connaissances humaines à travers les documents obscurs et les données fabuleuses qui enveloppent l’histoire des époques les plus reculées. Néanmoins, entre l’avide compilateur qui s’empare aveuglement des traditions les moins probables, des versions les plus contradictoires, et l’écrivain trop scrupuleux qui révoque en doute jusqu’aux faits les mieux accrédités, il reste à l’historien consciencieux une place honorable et une tâche utile a remplir. A l’aide d une critique judicieuse, il

doit explorer attentivement les faits, choisir et apprécier les témoignages, classer avec impartialité les documents qui lui semblent faux, douteux ou incontestables, et marcher avec assurance et bonne foi entre le double écueil du scepticisme et de la crédulité.

Pour fixer d’une manière à peu près certaine l’origine de l’art pharmaceutique, peut-être ne devrait-on pas remonter au delà de l’époque où l’ensemble de toutes les connaissances médicales acquises commença à prendre chez les Grecs la forme d’une doctrine scientifique. Cependant il n’est pas sans intérêt d’en rechercher les premières traces chez des peuples dont la civilisation précéda cette époque, et qui portèrent la culture de certaines sciences à un degré qui excite encore aujourd’hui notre admiration. Malheureusement le voile qui couvre les annales des premières peuplades de l’Orient et de l’Égypte permet à peine de saisir quelques vérités à travers les nombreuses fictions qui les enveloppent. Essayons toutefois, en jetant un coup-d’œil rapide sur ces temps fabuleux, de recueillir les principaux faits qui se rapportent à l’art des médicaments et d’y découvrir les circonstances qui préparèrent le bridant essor que prirent les sciences médicales dans l’époque suivante.

Il serait impossible, durant cette première période, de séparer l’histoire de la pharmacie de celle des autres branches de l’art de guérir. Le même individu qui, instruit par sa propre expérience, visitait la plaie de son ami souffrant et prononçait sur la gravité du mal, préparait aussi lui-même le cataplasme ou l’onguent qui devait le soulager. L’art du pharmacien doit se confondre, à la même époque, avec celui du parfumeur qui préparait des huiles, des onctions aromatiques, et plus tard, chez les Égyptiens, avec l’art d’embaumer les corps, parce que pour les uns comme pour les autres, il fallait choisir parmi les corps naturels les premiers matériaux de chacun de ces arts.

Les maladies internes dont la plupart sont le résultat des habitudes de la vie sociale, étaient sans doute moins fréquentes chez les nations primitives. Les affections externes, au contraire, devaient être plus nombreuses, à raison des accidents auxquels la vie errante exposait davantage et dont on n’avait point encore appris à se garantir.Aussi les peuplades sauvages durent-elles s’attacher d’abord à guérir les plaies, les ulcères, les lésions extérieures, avant de songer à guérir des maladies dont la cause et la nature étaient inconnues. Le traitement des maladies internes fut évidemment le résultat d’une civilisation plus avancée : d’où l’on serait peut-être en droit de conclure que la chirurgie et la pharmacie ont une origine plus ancienne que la médecine proprement dite.

Les premiers médicaments connus furent par conséquent les applications d’herbes adoucissantes ou aromatiques, les corps gras et les décoctions végétales. Le repos, la diète, les boissons abondantes, premiers moyens que la nature indique 'a l’homme comme aux animaux, composèrent d’abord toute la thérapeutique des maladies dont la cause était ignorée. Plus tard, le hasard et l’instinct des malades amenèrent successivement la découverte de quelques médicaments.

Il ne faut accorder qu’une faible croyance à ce que rapportent Pline, Ælien et Aristote, au sujet des remèdes et des opérations indiqués aux hommes par les animaux. Serait-il vrai que l’homme eût appris du chien l’usage des vomitifs, de l’ibis celui des clystères, de l’hippopotame l’emploi de la saignée? Il est évident, au contraire, que l’homme a dû s’observer lui-même avant d’observer les animaux, et que l’instinct des malades dut souvent offrir des indications, des enseignements plus certains et plus naturels. Ne sait-on pas, par exemple, que les personnes atteintes d’une fièvre putride demandent des acides, que certains poissons plaisent aux leucorrhéiques

et que la dyssenterie se caractérise par une appétence particulière pour le raisin? C’est le hasard qui nous a enseigné les propriétés du quinquina, de l’ellébore et d’une foule d’autres médicaments qui enrichissent la matière médicale de nos jours. La nature, d’ailleurs, a placé dans beaucoup de pays les médicaments les plus propres à combattre les maladies endémiques. C’est ainsi que le cochléaria guérit le scorbut si fréquent dans le nord de l’Europe; que, dans l’Amérique septentrionale, le Polygala sénéka est un antidote précieux contre la morsure du serpent à sonnettes, que, sous les tropiques, on emploie le suc de limons et de plusieurs fruits acides dans les maladies aigues, que quelques lézards, dans le royaume de Guatimala, guérissent la lèpre qui y est fort commune, que le curcuma fournit aux Brésiliens un excellent remède contre le venin du gecko, et que, dans le Schirwan, le pétrole est appliqué avec avantage à la guérison des fractures. Les peuples les moins civilisés possèdent ainsi une sorte de matière médicale indigène, dont les effets sont surprenants et dont les nations policées ont souvent fait leur profitai ) Dans l’impossibilité où l’on se trouvait d’expliquer les causes des maladies internes, on les attribuait à la vengeance des dieux, comme leur guérison à l’entremise de quelque divinité propice et bienfaisante. Aussi prenait-on les prêtres pour médiateurs et pour conseils, et c’est ainsi que partout les premières connaissances médicales se trouvèrent déposées entre leurs mains. On établit auprès des temples des asiles où les malades étaient transportés et recevaient des soins. On conçoit que le repos, le régime, un exercice modéré, les bains, un air pur et des aliments sains devaient puissamment con-

(1) Voir Kurt Sprengel , Histoire de la médecine , trad. de Jourdan, tome 1, sect. lre; ouvrage que nous aurons souvent occasion de citer, qui nous a servi de guide, et auquel nous avons emprunté de précieux matériaux pour l’exécution de ce travail.

tribuer à leur rétablissement. Quelques cérémonies mystiques et quelques remèdes innocents, indiqués par les oracles, semblaient achever la guérison. On fit de nombreuses remarques sur l’influence salutaire de ces moyens naturels comme sur l’action des médicaments. On grava ces documents sur les colonnes des temples et sur des tables votives exposées aux regards du public; plus tard, on recueillit ces matériaux nombreux, mais confus, et ce fut sur eux que l’école de Cos fonda par la suite ses judicieux préceptes et cette doctrine célèbre qui, de nos jours, sert encore de base à l’édifice des sciences médicales.

§ t. ÉG1TTIESS.

L’histoire de la médecine chez les Égyptiens, où l’on retrouve presque toujours les premiers germes des sciences, des arts et des institutions sociales, est liée si intimement a celle du sacerdoce que, pour apprécier leurs progrès dans l’art de guérir, on ne peut se dispenser de jeter un coup-d’œi! sur leur mythologie. Les anciens Éthiopiens qui vinrent habiter sur les bords du Nil, fondèrent d’abord un culte en faveur de ce fleuve, source de la fertilité du sol qui les nourrissait. Ils supposèrent ensuite que les animaux qui leur étaient évidemment utiles ou nuisibles exerçaient d’une manière occulte la même influence sur toutes leurs entreprises ; c’est ainsi qu’ils adorèrent, à la fois ou successivement, le bœuf, l’ichneumon, Fibis, le crocodile et l’hippopotame. A mesure qu’ils avancèrent dans la civilisation, leur culte se porta naturellement sur les hommes auxquels ils durent de grands bienfaits. Les premiers qui recueillirent des observations sur les maladies et opérèrent des cures remarquables furent également regardés comme des êtres surnaturels. La reconnaissance leur éleva des monuments et la postérité les divinisa.

Osiris qui leur enseigna l’agriculture, Isis sa femme, qui cultiva la médecine et Orus leur fils, furent placés au rang des dieux. Trismégiste ou Thaut que les Grecs révérèrent plus tard sous le nom d’Hermès, et qui avait été ministre d’Osiris et d’Isis. partagea avec eux les honneurs divins.

Osiris fut le plus grand bienfaiteur de l’Égypte. 11 enseigna l’agriculture, fonda plusieurs institutions utiles et se rendit célèbre par de longs voyages qu’il entreprit dans l’Éthiopie, dans l’Inde et dans la Thrace. Tous les anciens auteurs ont reconnu l’analogie qui existe entre les marches triomphales d’Osiris et celles de Bacchus, ce qui peut faire penser que leur histoire a la même origine, qu’elle soit arrivée aux Grecs par les Égyptiens, ou aux Égyptiens par les Grecs.

Isis était la femme, d’autres disent la sœur d’Osiris. Elle était le symbole de la lune et c’est elle que les Grecs révérèrent sous le nom d’Hécate. Isis avait rappelé son fils Orus à la vie, et il n’en fallut pas davantage pour qu’on lui reconnût de grandes connaissances en médecine. Les Égyptiens lui attribuèrent la découverte d’un grand nombre de médicaments et, du temps de Galien, plusieurs remèdes portaient encore son nom.

Le mot Isis, en phénicien, signifiait science , fertilité . Le nom de son temple était Ision , qui signifie intelligence. On la disait fille de Prométhée qui ravit au ciel le feu divin. Les vaches, l’antilope [Antilope Orix) le sébestier [Cordia Myxa ou Persœa ) lui étaient consacrés. On l’adorait 'a Memphis et à Busiris. Chaque jour on brûlait dans son temple, le matin une sorte d’encens, à midi de la myrrhe et le soir, du cyphi , CO sorte de parfum composé de seize substances

(1) Selon Plutarque (de Is. et Osir .), le Cyphi ou Cyphéos était composé de miel, de raisins secs, de souchet, de résine, de myrrhe, de tribule, (aspa-

odorantes, dans la confection duquel on avait eu égard au nombre quaternaire qui passait pour sacré.

Orus était fils d’Isis et d’Osiris. Son nom, en phénicien, signifiait lumière. Aussi était-il regardé comme le génie du soleil et c’est lui que les Grecs adorèrent plus tard sous le nom d’Apollon : il tenait de sa mère la connaissance des maladies et l’art de les guérir. L’épervier lui était consacré.

Plusieurs autres divinités figuraient au premier rang dans la mythologie des Égyptiens. Tels étaient Anubis, fils naturel d’Osiris, qui avait accompagné son père dans ses expéditions lointaines et s’était distingué par sa bravoure; on le représentait sous la figure d’un chien, symbole de l’intelligence et de la fidélité; Apis, qui fut aussi regardé comme l’inventeur de la médecine, comme le maître d’Esculape, et que l’on représentait sous la figure d’un bœuf, symbole du Nil et de la fertilité; Sérapis, dont le temple s’élevait à Memphis, que les Grecs du temps d’Alexandre regardèrent aussi comme dieu de la médecine et que les anciens historiens confondent parfois avec Pluton; enfin Mendès, l’Esculape des Égyptiens, qui accompagna également Osiris dans ses voyages, et que l’on confond avec Pan, parce que celui-ci avait aussi accompagné Bacchus. Le bouc lui était consacré. Mais l’une des divinités auxquelles les Égyptiens attribuaient le plus de pouvoir et conservaient le plus de reconnaissance était Trismégiste, aussi connu sous le nom de Thaut, ou Thooth, Thaaut, l’Hermès des Grecs, l’Henoch des Chrétiens orientaux, qui avait été le ministre ou plutôt le confident d’Osiris et d’Isis, et à qui l’on attribuait l’invention des sciences et des arts,

lath ou bois cîe rose,) de sésén, de jonc odorant, de bitume, de mousse (safran,) de lapathum, de deux sortes de grains de genièvre, de cardamome et de calame ( Calamus aromaticus). — Nous avons publié une note sur le Cyphi , dans le Journal de pharmacie, tome XX Vil. page 499.

entre autres celle de l’écriture. Il donna des lois aux peuples de • Égypte et régla les cérémonies religieuses. C’était l’Hercule de la science, le Mercure des Égyptiens ; mais il est évident qu’il s’agit de plusieurs personnages dont les travaux et les découvertes sont réunis sous le même nom, ou sous un nom différent, selon les nations et les époques.

Hermès grava toutes les connaissances qu’il possédait sur des colonnes où elles furent recueillies par Pythagore et par Platon. On les réunit en un livre qui fut appelé Embre , Scientia causalitatis. Ce livre renfermait quarante-deux traités, dont six avaient rapport à la médecine et aux médicaments. Ces traités furent déposés entre les mains des prêtres égyptiens qui, clans le traitement des maladies, devaient se conformer ponctuellement aux règles qui y étaient établies.

On confondit aussi Hermès avec Anubis et avec Mercure. On le regarda comme le maître d’Esculape. On prétend qu’il cultiva le premier l’olivier, qu’il enseigna à extraire l’huile et à faire l’opium. Ses disciples préparaient une terre grasse propre à dessécher les chairs, 'a guérir l’hydropisie et les hémorrhoïdes. (1) Enfin, lorsque, dans l’école d’Alexandrie, naquirent la magie et l’alchimie, on crut donner un caractère plus merveilleux à ces sciences chimériques, en les faisant remonter jusqu’à l’antiquité égyptienne et en attribuant leur invention à Hermès. Mais bien que les premiers Égyptiens possédassent en métallurgie et en différents arts des connaissances qui excitent encore notre étonnement, il serait ridicule de faire remonter l’origine de la chimie jusqu’à une époque où ces connaissances

(1) Galien: De simpl. medicam. facilitât, lib. 9. c. 11. C’était sans doute une sorte de bol d'Arménie ou de terre sigillée.

ne pouvaient être transmises que par la tradition orale, et où l’on avait à peine fait quelques pas vers la civilisation (1).

Hérodote et Strabon assurent que les Indiens, les Assyriens et les Chaldéens, furent les premiers compositeurs de remèdes. Toutefois, c’est chez les prêtres égyptiens que l’on trouve les premières traces d’un traitement scientifique des maladies ; encore ce traitement n’était-il qu’une sorte de pratique mystérieuse, de culte rendu aux divinités du pays, dans lequel on comptait bien plus sur les formules magiques que sur l’action des médicaments. Ils s’appliquaient surtout à revêtir les moyens dont ils faisaient usage d’un langage allégorique qui en faisait un secret pour tout autre que pour les initiés, et augmentait par son obscurité la foi et la vénération des peuples. Du temps d’Héliodore, il existait, en langage symbolique, plusieurs ouvrages d’histoire naturelle, dans lesquels les plantes et les animaux étaient désignés par des noms mystiques. Ainsi, on appelait le lierre, plante d’Osiris la verveine, larmes dTsis, une espèce de lys, sang de mort, l’armoise, cœur deBubaste, le safran, sang d’ Hercule, la scille, œil de Typhon , etc. Les alchimistes imitèrent plus tard ce langage, pour mieux couvrir de prestige leurs étranges recherches. (2). Les moyens médicaux dont parlent Hérodote, Diogène Laerce et Plutarque, se bornent à la température, Peau de miel, les clystères, les bains, quelques boissons purgatives, la diète, les frictions, l’extrême propreté. La pharmacie consistait alors en sucs exprimés, infusions, décoctions, mixtions et onctions aromatiques.

Les prêtres qui se livraient à l’exercice de la médecine étaient divisés en deux classes : les prophètes , qui prédisaient l’issue des

(1) « L’idée de faire remonter à Hermès Porigine de la chimie, ressemble à la prétention d’expliquer les fictions de la mythologie par la morale. »

(Fontenelle; De l’origine des fables).

(2) Plularch. de Isid. et Osirid, K. Sprengel, sect. 2, ch. 1.

maladies, et les pastophores, qui se livraient à la pratique des maladies ordinaires. (Pest parmi ces derniers que se trouvaient les préparateurs de médicaments. Ces médicaments, si l’on en croit Isocrate, étaient fort simples et auraient pu sans inconvénients servir d’aliments. On sait néanmoins qu’ils connaissaient l’action de la scille contre l’hydropisie, du capillaire (uiïiavTov) , contre l’angine. Ils employaient Vœtite , pierre d’aigle, espèce d’oxyde de fer, contre l’hydropisie et la tyinpanite.

Galien prétend (0 qu’avant Hippocrate, les Égyptiens préparaient des onguents avec le cuivre brûlé (2), la litharge, le blanc de plomb et d’autres oxydes métalliques (3). Pline et Dioscoride disent qu’ils se servaient, comme caustique, d’une espèce de souchet, réduit en cendres. On y connaissait le vin de raisin, le vinaigre, la bierre, dont on attribuait la découverte à Osiris. Suivant Zozyme, l’art de la distillation n’y était pas inconnu; il décrit même quelques appareils qui s’y rapportent (4).

Les monuments égyptiens ont conservé l’image de quelques plantes qui étaient chez eux en grande vénération; telles que le bananier [Musa paradisiaca , Z.), le sébestier ( Cordia sebestena , Z.), le kolkos ou koulkas ( ArumColocasia , Z.), la scille maritime [Scilla maritima , Z.), l’avocatier ( Laurus persea , Jacq. ou Balanites œgyptiaca, Del.), et plusieurs autres; mais la plus célèbre était le lotos

(1) Galen. De composit. médicament, sec. gener. lib. V.

(2) C’est ce qui a fait donner le nom à' onguent égyptiac à une préparation destinée à l’usage externe, et qui est composée de miel, de vinaigre et d’oxyde de cuivre.

(3) Entre autres le misy, sorte d’efflorescence jaune formée sur le chalcitis, et qui était sans doute un mélange naturel de sulfate de fer et de cuivre; le sory est une substance noirâtre, astringente, nauséeuse, que l’on trouvait dans les mines de cuivre de Chypre, probablement un bisulfate de cuivre.

(4) Fourcroy. Encyclopédie méthodique , art. Chimie , page 314.

du Nil, plante sacrée dont on ornait la tête d’Osiris et que l’on tressait en couronne pour le front des prêtres et des rois. On sait que plusieurs peuples d’Afrique se nourrissaient du fruit du lotos, ce qui les avait fait nommer Lotophages. Comme aucune plante ne porte aujourd’hui le nom de lotos, les naturalistes ont cherché à découvrir quel était ce végétal célèbre. Il parait que cette dénomination s’appliquait a plusieurs plantes. M. Fée, qui en a fait l’objet d’une savante dissertation (0, ne compte pas moins de onze lotos. Il met au premier rang le Rhamnus Zizyphus , L., puis le Celtis australis , Z., le Diospyros Lotus , Y Arum Colocasia,L> , les Melilotus officinalis et cœrulea , mais surtout les Nymphœa Lotus, cœrulea, Nelumbo, aujourd'hui Nelumbiumspeciosum, dont les fleurs magnifiques étaient en effet l’ornement du Nil, et dont le fruit est composé de plusieurs noix d’un goût fort agréable.

On s’accorde généralement 'a attribuer aux anciens Égyptiens des connaissances étendues en chimie et dans l’art d’embaumer les morts, deux arts qui ont de nombreux rapports avec la pharmacie et qui peuvent montrer jusqu’à quel point ce peuple était avancé dans les sciences naturelles, et en particulier dans ce qui touche la matière médicale.

Il est hors de doute que les Égyptiens l’aient emporté sur tous les peuples, leurs devanciers, leurs contemporains ou leurs successeurs, dans l’art de l’embaumement. Partout, en effet, les tombeaux ne présentent que des débris, des traces d’ossements et de poussière, tandis que chez eux ils subsistent encore dans toute leur intégrité, et leurs momies sont remarquables après un grand nombre de siècles par leur état de parfaite conservation. On a fait beaucoup de

(1) V. Flore de V irgile , 80, ou Journal de pharmacie , tome VIII, page 521, et tome IX, page 25.

recherches pour retrouver la méthode qu’ils employaient et que l’on croyait perdue; toutefois, ces procédés avaient été assez bien décrits par H érodote et par Diodore de Sicile 0), et il était assez facile, à l’aide d’une inspection attentive des momies, comme des monuments qui les renfermaient, de se rendre compte des détails que les historiens avaient omis. Ainsi, Hérodote rapporte trois modes d’embaumement qui ne différaient entre eux que par les soins apportés à l’opération et par la qualité des ingrédients qu’on y employait. Ces moyens consistaient généralement, 1° a vider le cerveau par le nez, 'a l’aide d’un crochet de fer, et les intestins par une incision près de l’aine gauche; 2° à laver les cavités avec du vin de palmier et des épices délayées dans l’eau; S° on remplissait le crâne avec des aromates et l’abdomen avec des épices, du bitume, de la myrrhe et d’autres résines, l’encens excepté ; on lavait le corps avec une solution de natrum , qui pénétrait les muscles et toutes les parties molles; 5° enfin, on plaçait les corps dans une étuve où 'a l’aide d’une chaleur convenable, les substances résineuses s’unissaient intimement aux tissus, et les sujets acquéraient un état de dessiccation complète. C’est alors qu’on les enduisait d’une solution de gomme fort épaisse, mais transparente, et que l’on recouvrait toutes les parties de bandelettes destinées à les préserver de l’humidité. Hérodote ajoute que lorsqu’on n’ouvrait pas le bas-ventre, on faisait sortir les intestins en injectant par le fondement de la térébenthine du cèdre, appelée cedria, et que pour les pauvres on se servait d’une liqueur nommée surmaïa dont il ne dit pas la composition (2). M. Rouyer suppose que le surmaïa était une solution de natrum qui dissolvait

(1) Hérodot. lib. 11, c. 85, 86. — Diodor. Sic. c. 91.

(2) Chez les Hindoux et les Persans, l'antimoine portait le nom de surmeh. Serait-ce une préparation de ce métal ?

les viscères, et que ce n’était qu’après avoir vidé l’abdomen que l’on injectait lecédria ou toute autre résine liquide 0).

Enfin, avant d’enfermer un cadavre dans le cercueil, on peignait certaines parties du corps. On se servait surtout pour teindre les cheveux, les doigts et les ongles, du henné ou alcanna [Luivsonia inermis , L.) que l’on appelait aussi poudre de Cypre, kutt^oç, et dont les Orientaux et les Chinois se servent encore aujourd’hui pour le même usage (2).

Quoiqu’il en soit, ces détails prouvent du moins que les Égyptiens connaissaient l’importance de la dessiccation des cadavres pour leur conservation; l’action dissolvante des alcalis sur les parties molles et et sur la graisse ; celle des aromates et des résines pour éloigner les larves des insectes et les nécrophores qui dévorent les cadavres; enfin, l’utilité de les placer à l’abri du contact de l’humidité. Ajoutons qu’ils connaissaient aussi la propriété antiseptique du carbone, car on trouve en Égypte des corps bien conservés auxquels on a simplement fait subir une dessiccation complète, et que l’on a recouverts d’une couche de charbon. L’art des embaumements était donc chez eux rationnel, conforme aux règles d’une bonne physique, et se pratiquait d’ailleurs avec un succès que les siècles ont pleinement confirmé.

Sans admettre que la chimie, considérée comme science, ait pris naissance dans l’ancienne Égypte, on doit reconnaître que les Égyptiens pratiquaient avec habileté un grand nombre d’arts qui s’y rapportent, et leurs monuments en fournissent encore aujourd’hui d’éclatants témoignages. Ainsi, ils savaient extraire et travailler l’or, l’argent, le fer, le cuivre, le plomb et l’étain. Ils fabriquaient avec

(1) Notice sur les embaumements des anciens Égyptiens , 1814.

(2) Virey ; Journal de pharmacie , tome X, page 405.

une grande perfection les verres colorés, les émaux, les pierres précieuses artificielles. Ils retiraient le sel des eaux de la mer, et le natrum de celles du Nil. Ils combinaient le natrum avec l’huile et le soufre pour divers usages. Ils savaient extraire et purifier le sel ammoniac et l’alun naturels. Ils retiraient l’huile des olives, du raifort, du sésame, de l’ortie et de plusieurs autres graines. Ils se servaient de mèches d’amiante pour leurs lampes perpétuelles ; ils savaient teindre la soie, obtenir la résine par l’action du feu, composer des mortiers et des briques d’une grande solidité ; ils avaient porté à une grande perfection la préparation de l’encaustique métallique, la dorure et la peinture sur verre. Si nous sommes loin de conclure de tous ces faits qu’il faille placer chez les Égyptiens la véritable origine des sciences chimiques et naturelles, au moins devons-nous admettre qu’à l’aide d’une sagacité et d’une persévérance qui les placèrent longtemps 'a la tête de la civilisation, ils firent d’heureuses découvertes qui, par la suite, contribuèrent à l’essor des connaissances médicales et en particulier de l’art de préparer les médicaments 0).

Page 1