Voir Thurot, Étude sur Aristote^ p
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vraies qu'entre des individus déterminés. Les affections se perdent dans la communauté comme la douce saveur de quelques gouties de miel dans la mer.
De même pour les propriétés communes : on s'en soucie peu; on en prend peu soin. Chacun se repose sur les autres, trouva qu'il travaille trop et les autres pas assez. De là des quereller encore plus nombreuses entre les propriétaires de biens communs qu'entre ceux qui ont des biens personnels. Vouloir faire de l'Etat^ par la communauté, une unité absolue, c'est vouloir faire un accord avec un seul son, un rhythme avec une seule mesure.
De quel bonheur, demande encore Aristote, jouira-^on dans la République de Platon, où les individus sont sacrifiés à TÉtat et certaines classes aux autres. A en croire Platon, il n'est pas nécessaire que toutes les classes de l'État soient heureuses pourvu que l'État le soit. Mais, répond Aristote, qu'est-ce que le bonheur de l'État sans le bonheur de ceux qui le composent ? Qu'est-ce que le bonheur d une abstraction, si les êtres réels sont malheureux? Une autre erreur de Platon et de beaucoup d'autres philosophes^ c'est d'avoir confondu la famille et l'État ; Aristote la réfute. Sans doute, à l'origine, l'État est sorti de la famille ; il n'en est pas moins vrai que ces deux sortes de sociétés sont complètement différentes. La famille est fondée sur l'inégalité et sur l'obéissance : c'est une association entre inégaux, dont les uns sont libres et les autres en tutelle. L'État, au contraire, est une association d'hommes égaux et libres. L'autorité même du magistrat n'est que l'autorité d'un égal sur ses égaux : elle est limitée, elle n'est pas perpétuelle ; chacun obéit et commande alternativement ; chacun est souverain et sujet tout ensemble. Le gouvernement est un mandat, non une tutelle. Confondre l'État avec la famille, c'est entrer dans les théories qui aboutissent au despotisme. Platon a donc tort d'assimiler le père, le pasteur et le roi, et de conclure de l'un à l'autre : toutes ces comparaisons resfent en dehors de la réalité et ne portent que sur des appparencef.
Quels sont donc les vrais principes de l'organisation politique ? — Pour les comprendre, il faut définir ie citoyen. Le citoyen, selon Aristote, est celui qui participe au^ fonctions publiques^ et (pli, par conséquent, commandant et Aéissant tour à tour, se commande à lui-même et s'obéit à lui-ïtême. Voilà le principe de toute organisation politique.
Il y a dans la société des fonction» spéciales, limitées et tein poraires, qui n'appartiennent pas naturellement à tous, main *^
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c^uz qui Qzit çeHwm capAj^jitéç «pécial^a ; il y a 4'wtr^ loeetioos généras qui appartiennent naiUireUepient à tout ciJ;of $& : elles sont au nombre de deux, la fonction délib^fa^iv^ gt U fooc? t^on ji^iciairi?. -r- Disliaction profonde* Q\x Ârislote .cependant n'a pias ejficor^ introduit Téléipe^t essentiel du problèixie pdi^ jbigue ; ^'^dée du droite II n*a p^ yu que 1^ fonctions apédales da^i i'Etat ^oQt celles qui oe coostituient pas Texerciee d'un drpUf^om' ipun à to^^y et que les fopctions gïéo^rales sont l'exerciee d'ofl <{ro{ï in^éren|t à chaque individu. Aristote, ^e s'étaot^ point él^^ à l'idée du droit i^aturel, est amené à séparer les bomioes ^n i^ns class^s, les nps cbargéis des fonctions de TipteUigenc^, ]^s autres :du travail iDapuel ; aux p^epli^^9 ^pl^ il laisse 1^ Ub^rt^ omk ^i politique, il condamne 1^ seconds à Tescl^'Vaga.
P^i^e la théorie d'une erreur comme Tesclavage, c'est isontlibuer sans le yoi^Ioir 4 détruire cette erreur mâme ; c*est intKV duire Tenq^/ïii dan^ la place, en introduisant dans le dôraisonr nable Iç ri^isoppement qui doit tdt ou tard en montrer le yicd. Aussjl ^ théorie d'Ari^toHe, malgré son immoralité, constituat-eJjLe un progrèe, P'abord, Aristote a vu que Tesclavage, dans la çoci^té ancipnoe, reposait sur des préjugés, et que ni la conveflr tion pu accord des volontés, ni la guerre ou violence exercée sar la volonfi^, PC pouvaient fonder l'esclavage. Il en a conclu que cette nécp3sité sociale ne pouvait être justifiée que par des raisons tirées de la pal'Ure méme^ et il a cherché ces raisons. Mais en cherchant dans U natpie les raisons d'une institution contre nature, il na devait faire qi^'en montrer plus évidemment l'injustice.
Les hommes, dit-il d'abord, ont des besoins, et pomf lei satisfaire, il Jpyjr faut des instruments. Ces instruments sont de deux sortes : lef uns inanimés, les autres vivants. Ces dernieri sopt les esclaves. « Si chaque instrument pouvait, sur un ordre reçu pw même devné, travailler de lui-même, comme les statues de Dédale où les trépieds de Vulcain qui se rendaient seuls, dit le poète, aux réunions des dieux, si les navettes tissaient toutes seules, si l'archer joLi^it tout seul de la cithare, les entrepreneurs se passeraient d'onvrie\s, et les maîtres d'esclaves (1). » Par là Aristote nous indique dVance un des prpgrèsquidevaient amener l'affranchissement des \sclaves , et , en général , des classes laborieuses, le perfectionnement de l'industrie. Aujourd'hui « la navette tisse toute seule i)\ et quand notre société sera mieux
l. Boli^quê, I, 23. \
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(^g^nisée, TouTrier pourra profiter des loisirs que les machines,
en remplaçant ses bras, peuvent laisser à son intelligence. Ton-
tefois, le perfectionnement de Tindustrie, à lui seul, n'eût pas
amené la suppression de l'esclayage, si l'idée du droit n^avait été
mise en lumière,' et si on n'avait pas compris que l'homme
ne peut jamais être pour un autre homme un instrument ou
Tin moyen. C^est ce qu'Àristote n'a point vu. Méconnaissant
la liberté morale qui rend tous les hommes égaux, il cherche à
justifier l'inégalité du maître et de Tesclave par leur inégalité
iatellectuelle. Les êtres les plus parfaits, dit-il, sont faits pour
comn^ander, et les esclaves, n'ayant que juste assez de raison
pour comprendre la raison des autres, sont esclaves par nature (!)•
Sophisme étrange, où Ton justifie l'esclavage par la dégradation
iQtellectuelle et morale qui est la conséquence de Tesclavage
même. Sans doute l'esclave finit par avoir une intelligence et une
4ine serviles ; mais est-ce la faute de la nature, ou la faute du
maître ?
Aristota reconnaît Iui«même qu'il n*y a point de signe certain jour distinguer l'esclave de Thoiume libre. « Souvent, dit-il, les maîtres n'ont de l'homme libre que le corps, comme les autres n'en ont que l'âme. » Enfin, il se demande à la fin si l'esclave «8t capable de vertu, ou, comme nous dirions aujourd'hui, s'il est un être moral. « Si l'on suppose, répond-il, la vertu chei Iss €8Clave8, où sera leur difiérence avec les hommes libres î Si on la leur refuse, la chose n'est pas moins absurde-, car ils sont tommes, et ils ont leur part de raison (2). » Dilemme insoluble jour Aristote, et qui restera toujours la condamnation de Tescla- 'vage. Aristote se perd ensuite en subtilités et en sophismes pour distinguer une vertu d'esclave et une vertu de maître, la première dérivant de la seconde, etc. — Avons-nous pourtant le droit 4i lui faire des reproches, nous, modernes, qui voyons encore autour de nous des esclaves dans les pays chrétiens ?
Une fois la société divisée par Aristote en maîtres et en esclaves, les citoyens doivent être ceux qui possèdent, les esclaves, <îeux qui ne possèdent rien. La propriété fait le citoyen.
Aristote ne démontre pas réellement le droit de propriété parce qu'en général il ignore le fondement du droit véritable, nais il en montre admirablement l'utilité, et on lui doit les pre-
!. PoUHme, % a.
mières notions précises d'économie politique. Toutefois il condamne à tort le prêt à intérêt, sous prétexte que l'intérêt est de l'argent issu d'argent par une multiplication contre nature : il ne comprend pas que le prêt des capitaux est im service qui appelle rémunération.
Âpres avoir vu comment Âristote entend la qualité de citoyen et le droit de cité, examinons comment il résout le problème de la souveraineté. Ici encore, le principe moral du droit inhérent à là volonté libre fait défaut. De ce principe Aristote eût conclu que la véritable souveraineté réside d'abord dans Tindividu, puis, quand les individus s'associent, dans l'unanimité des associés, et enfin, là où Tunanimité est impossible, dans la majorité décidant sur les questions de sa compétence. Mais, si Aristote n'a pas bien saisi le vrai principe de la souveraineté de tous, qui est la souveraineté morale de chacun, il n*en a pas moins admis la solution la plus démocratique. La souveraineté, selon lui, réside dans la cité entière assemblée : c La majorité, dit-il, dont chaque membre pris à part n'est pas un homme remarquable, est cependant audessus des hommes supérieurs, sinon individuellement, du moins en masse, comme un repas à frais communs est plus splendide que le repas dont un seul fait la dépense. » C'est, objecte-t-on, le savant qui juge, et non la multitude ; mais, demande Aristote, qui fait la réputation du savant, sinon la multitude même ? L'architecte jugera bien sans doute de la commodité d*une maison; mais encore mieux celui qui Thabite. De même, ce n'est pas le cuisinier, mais le convive qui juge le festin. Enfin, la multitude est toujours meilleure, en général, que ne le sont les individus : ainsi l'eau est d'autant plus incorruptible qu'elle est to plus grande masse.
Ces raisons, pratiquement excellentes si on considère la généralité des cas, ne sont cependant pas absolues, parce qu'elles sont tirées d'une supériorité intellectuelle attribuée à la majorité; or, ce n'est pas là la vraie question. Aristote, comme Platon, comme toute l'antiquité, croit que le gouvernement appartient naturellement aux meilleurs ; mais, à vrai dire, le gouvernement appartient à tous les hommes, uniquement parce qu'ils sont des êtres libres et librement associés ; il ne s'agit pas là de supériorité intellectuelle, mais d'égalité de droits. La majorité n'est préférable que parce qu'elle est ce qu'il y a de plus voisin de l'unanimité, par conséquent de la totalité des individus, en qui seuls réside le droit.
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Aussi Aristote accepte plusieurs espèces de gouvernement comme pouvant être également justes : il ne voit pas que le gouvernement de la totalité est le seul juste et le seul conforme au droit. La politique d'Aristote demeure toujours trop empirique.
Au reste, Aristote montre avec une grande force les vices de la royauté absolue et de l'oligarchie. Lequel vaut le mieux, se demande-t-il, de la souveraineté de la loi ou de la souveraineté d'un seul homme ? — Sans doute la loi, répond-il, étant universelle, ne statue qu'en général et laisse échapper une foule de cas particuliers; mais cette généralité même est une garantie pour les individus. Toujours la même, égale pour tous, la loi est impassible ; l'individu est plein de passion. Là où la loi ne statue pas, il faut laisser la décision non à l'arbitraire d'un individu, mais au magistrat institué par la loi même, et qui doit être comme la justice vivante: Stxatov eii^^jxov. L'État est une association d'êtres libres et égaux ; or la souveraineté de la loi laisse à tous l'égalité et la liberté ; il n'en est pas ainsi de la souveraineté d'un seul, qui entraîne la servitude de tous. La 'souveraineté de la loi, au fond, c'est la souveraineté de la raison ; mais la souveraineté d'un roi, c'est celle de Thomme, bien plus, de la bête (6^/3«ov) (1). Si encore cette institution était passagère, mais on y joint le plus ordinailement une autre injustice, l'hérédité ! Si les enfants des rois, dit Aristote, sont tels qu'on en a tant vu, combien l'hérédité sera funeste !
Malgré cette vigoureuse critique, Aristote, songeant sans doute à Alexandre et voulant ménager son propre souverain, fait une exception en faveur du génie, soit qu'il se rencontre dans un individu, soit qu'il se rencontre dans une race. Exception inadmissible, qu' Aristote n'aurait pu faire s'il était remonté jus- ^'au dernier principe du droit. — C'est là le premier et funeste exemple d une théorie qui devait se reproduire de notre temps : le prétendu droit des hommes de génie, des hommes supérieurs, «t le prétendu droit des races supérieures.
Les vraies préférences d' Aristote sont pour la République temjérée, où se modèrent mutuellement la fortune, le mérite et la liberté. Ce tempérament, selon lui, est incompatible avec l'extrême inégalité des fortunes, et ici, Aristote a le pressentiment du ^and rôle que joueront plus tard les classes moyennes. Une société de riches et de prolétaires est, selon lui, une société de