‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 137 sur 358 · Epictète, Dissertations, III, 3. Il · texte numérisé non relu

Epictète, Dissertations, III, 3. Il

PHILOSOPHIE GREGQUE.

inexacte et la nature essentielle de la liberté et la nature essentielle de la moralité.

Qu'est-ce en effet, à y regarder de plus près, que la liberté dont parlent les Stoïciens ? Est-ce une véritable indépendance de la volonté se déterminant elle-même et par elle-même ? Non ; car l'homme ne saurait, d'après eux, se flatter de rien changer au destin, qui est la loi universelle. Quel moyen reste donc pour échapper à la nécessité des choses ? S'identifier à elle. En effet, tant que la nécessité demeure extérieure à la raison et ne s'en fait pas accepter, elle est une contrainte et une servitude ; mais ei le sage, par sa raison, comprend la raison nécessaire des choses, et si, par sa volonté, il se confond avec la volonté qui produit tout, ne cesset-il pas d'être esclave pour partager l'empire de l'univers, et ne devient -il pas libre comme Dieu même? La nécessité comprise et voulue, c'est la liberté.

Par là, sans doute, les Stoïciens ont bien montré que la liberté et la nécessité se concilient dans une notion supéiieure ; mais, au lieu de subordonner la nécessité à la liberté, c'est encore la nécessité qu'ils ont placée à l'origine des choses . Or la vraie liberté ne consiste pas à consentir au destin, mais au contraire à n*y pas consentir et à le détruire.

Les Stoïciens n'en ont pas moins agrandi l'individualité humaine, et ils ont fait reposer le titre d'homme, non sur le droit de cité, mais sur la liberté et la raison. Aussi, en même temps qu'ils comprenaient mieux la dignité de l'individu, ils comprenaient mieux Tuniversalité de la loi morale : l'idée du bien devenait ainsi à la fois mieux déterminée et plus large.

Vivre conformément à sa nature, c'est vivre conformément à sa raison et par cela même à sa vraie volonté, puisque la volonté libre se confond avec la volonté raisonnable ; mais la raison qui est en nous, qui est nous-mêmes, est aussi autre chose que nousmêmes. La raison, en effet, est une et identique dans la diversité des personnes. L'action conforme à la raison acquiert donc un caractère universel : elle dépasse de l'infini la sphère de Tégoïsme particulier et se confond avec l'intérêt de tous. Il en résulte la doctrine de 1^ fraternité humaine, déià.en germe dans Platon. La raison est la même chez les différents hommes ; tous en ont leur part et tous l'ont tout entière. A ce titre, plus de distinction parmi eux : ils sont hommes par la raison, ils sont égaux comme hommes. L'identité du bien et de la raison, plaçant l'homme au-dessus des événements extérieurs, mettant toute sa valeur et

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toute sa félicité en lui-même, fait disparaître les différences de race, de nationalité, de condition sociale, et consacre avec l'unité du genre humain Tégalité de tous les hommes devant la loi morale. La bienveillance, complétant la justice, relie les membres de la société par ce grand et noble amour que Cicéxûn, s'inspirant du Stoïcisme, appelait déjà charité, ôaritas generis liumanû / ^^ La notion du bien reçoit une extension sans cesse croissante : ce n*est plus ni l'intérêt particulier, ni l'intérêt national ; c'est l'intérêt de rhumanité et de la république universelle. « Je suis ù^ f-' ''"^^ citoyen du monde, disait déjà Cicéron : Civis sum totius ./l "../' mundi. » Ce cosmopolitisme était commun à tous les Stoïciens, tj. • // j^' Non-seulement les hommes, mais encore tous les êtres, forment j^cP h/^ une même famille et comme les membres d'un même corps. fi-^\A-iU>yv La raison n'est pas seulement humaine, quelle que soit la ^^. généraUté qu'on donne à ce mot: elle circule dans l'univers, ^>^^*V De là un troisième sens de la maxime stoïcienne : Agis confor- ** ^^^ mément à la nature tout entière (1), et que ta vie soit mêlée à . celle du tout, toti mundo te insère. « 0 monde, disait Marc I • Aurèle, j'aime ce que tu aimes. Donne-moi ce que tu veux ; « reprends-moi ce que tu récuses. Tout ce qui t'accommode m'act commode moi-même. Tout vient de toi ; tout est en toi ; tout « rentre eu toi. Un personnage de théâtre dit : Bien-aimée cité « de Cécrops I et moi, ne dirai-je point : Bien-aimée cité de t Jupiter ! » A cette hauteur, le sage est vraiment libre, parce qu'il ne fait plus qu'un avec l'universelle nécessité qui produit toutes choses.

Sur ce même principe de la raison qui constitue à la fois l'homme et l'univers, le Stoïcisme établit sa théorie du droit naturel. Ce sont les Stoïciens qui dégagèrent les premiers l'idée d'un droit inhérent à l'homme par cela seul qu'il est homme, indépendamment de la cité et de la religion. Ce droit, ils le firent reposer sur sa qualité d'être raisonnable. La science du droit, dit dans le premier livre du De legibus Cicéron s'inspirant du Stoïcisme, ne se tire pas des édits des préteurs ou de la loi des Douze tables, mais du fond même de la philosophie : ex intima philosophid ; or, la philosophie nous apprend qu'il y a dans tous les hommes une raison commune : cette raison est la loi. C'est la loi non écrite dont parlait Socrate, qui est née avec nous et en nous, que

l. Diog., VII, 100.

inexacte et la nature essentielle de la liberté et la nature essentielle de la moralité.

Qu'est-ce en effet, à y regarder de plus près, que la liberté dont parlent les Sloïciens ? Est-ce une véritable indépendance de la volonté se déterminant elle-même et par elle-même ? Non ; car l'homme ne saurait, d'après eux, se flatter de rien changer au destin, qui est la loi universelle. Quel moyen reste donc pour échapper à la nécessité des choses ? S'identifier à elle. En effet, tant que la nécessité demeure extérieure à la raison et ne s'en fait pas accepter^ elle est une contrainte et une servitude ; mais si le sage, par sa raison, comprend la raison nécessaire des choses, et si, par sa volonté, il se confond avec la volonté qui produit tout, ne cesset-il pas d'être esclave pour partager l'empire de l'univers, et ne devient-il pas libre comme Dieu même? La nécessité comprise et voulue, c'est la liberté.

Par là, sans doute, les Stoïciens ont bien montré que la liberté et la nécessité se concilient dans une notion supérieure ; mais, au lieu de subordonner la nécessité à la liberté, c'est encore la nécessité qu'ils ont placée à l'origine des choses Or la vraie liberté ne consiste pas à consentir au destin, mais au contraire à n*y pas consentir et à le détruire.

Les Stoïciens n'en ont pas moins agrandi l'individualité humaine, et ils ont fait reposer le titre d'homme, non sur le droit de cité, mais sur la liberté et la raison. Aussi, eu même temps qu'ils comprenaient mieux la dignité de l'individu, ils comprenaient mieux l'universalité de la loi morale : l'idée du bien devenait ainsi à la fois mieux déterminée et plus large.

Vivre conformément à sa nature, c'est vivre conformément à sa raison et par cela même à sa vraie volonté, puisque la volonté libre se confond avec la volonté raisonnable ; mais la raison qui est en nous, qui est nous-mêmes, est aussi autre chose que nousmêmes. La raison, en effet, est une et identique dans la diversité des personnes. L'action conforme à la raison acquiert donc un caractère universel : elle dépasse de l'infini la sphère de l'égoïsme particulier et se confond avec l'intérêt de tous. Il en résulte la doctrine de la fraternité humaine, d^iàen germe dans Platon. La raison est la même chez les différents hommes ; tous en ont leur part et tous l'ont tout entière. A ce titre, plus de distinction parmi eux : ils sont hommes par la raison, ils sont égaux comme hommes. L'identité du bien et de la raison, plaçant l'homme au-dessus des événements extérieurs, mettant toute sa valeur et

LK stoïcisme. 151

toute sa félicité en lui-môme, fait disparaître les différences de race, de nationalité, de condition sociale, et consacre avec l'unité du genre humain Tégalité de tous les hommes devant la loi morale. La bienveillance, complétant la justice, relie les membres de la société par ce grand et noble amour que Gicéron, s'inspirant du Stoïcisme, appelait déjà charité^ caritas generis humani. / *t La notion du bien reçoit une extension sans cesse croissante : ce n'est plus ni l'intérêt particulier, ni l'intérêt national; c'est l'intérêt de l'humanité et de la république universelle. « Je suis ù ^ j*' citoyen du monde, disait déjà Cicéron : Civis sum totius ^c-'t mundi. » Ce cosmopolitisme était commun à tous les Stoïciens, t.^ = : r Non-seulement les hommes, mais encore tous les êtres, forment jtc^ h une même famille et comme les membres d'un môme corps, iv^^i/ La raison n'est pas seulement humaine, quelle que soit la '44 généralité qu'on donne à ce mot: elle circule dans l'univers. ^^^^^* De là un troisième sens de la maxime stoïcienne : Agis confor- '• mément à la nature tout entière (1), et que ta vie soit mêlée à . celle du tout, toti mundo te insère. « 0 monde, disait Marc I « Aurèle, j'aime ce que tu aimes. Donne-moi ce que tu veux ; « reprends-moi ce que tu récuses. Tout ce qui t'accommode m'act commode moi-même. Tout vient de toi ; tout est en toi ; tout « rentre eu toi. Un personnage de théâtre dit : Bien-aimée cité « de Cécrops I et moi, ne dirai-je point : Bien-aimée cité de « Jupiter ! » A cette hauteur, le sage est vraiment libre, parce \ qu'il ne fait plus qu'un avec l'universelle nécessité qui produit i toutes choses.

Sur ce même principe de la raison qui constitue à la fois l'homme €t l'univers, le Stoïcisme établit sa théorie du droit naturel. Ce sont les Stoïciens qui dégagèrent les premiers l'idée d'un droit inhé- Tent à l'homme par cela seul qu'il est homme, indépendamment de la cité et de la religion. Ce droit, ils le firent reposer sur sa qualité d'être raisonnable. La science du droit, dit dans le premier livre du De legibus Cicéron s'inspirant du Stoïcisme, ne se tire pas des édits des préteurs ou de la loi des Douze tables, mais du fond même de la philosophie : ex intima philosophiâ ; or, la ' philosophie nous apprend qu'il y a dans tous les hommes une raison commune : cette raison est la loi. C'est la loi non écrite '• dont parlait Socrate, qui est née avec nous et en nous, que

l. Diog., VII, 100.

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nous n'avons point reçue ni apprise, « qui n'est point autre à Athènes et autre à Rome. » De cette loi véritable les Stoïciens font émaner le vrai droit. Le droit est la raison universelle. Il est antérieur et supérieur aux législations, qui le consacrent, mais ne le font pas. La justice ne repose point sur les institutions et sur les lois des peuples. Si les volontés du peuple, ou des grands, ou des rois, établissaient le juste et l'injuste, elles pourraient rendre juste le brigandage, l'adultère, le parjure ; mais qu'importe que le tyran soit un seul homme, ou plusieurs, ou tous î Ce qui est injuste demeure injuste, et là où il n'y a pas de justice, il n'y a I pas de droit : « Ubi non est justUia, ibi non potest esse jus. »

Le Stoïcisme fonda la jurisprudence romaine et essaya de rapprocher le droit écrit du droit naturel. Les grands jurisconsultes de l'Empire, les Gaïus, les Paul, les Papinien, les Ulpien, les Mo- ^ destus, furent tous élevés à l'école du Stoïcisme. Tous définirent le droit naturel « celui que la raison naturelle établit entre les hommes. » « L'intérêt civil, dit Gaïus, ne peut pas corrompre les droits naturels. » t Le contrat, selon Ulpien, tire son origine de l'affection réciproque et du désir de se rendre service ; car la société repose sur un certain droit de fraternité (1). » En môme temps la valeur de l'individu et la dignité de la personne sont défendues contre les abus de la force et contre les abus de la loi môme. « Il ne faut pas faire payer au fils innocent la peine du crime de son . père. — Il vaut mieux laisser un crime impuni que de condamner un innocent (2). »

Cette idée du droit naturel et de la dignité humaine avait pour conséquence la condamnation de toutes les tyrannies et de toutes les servitudes, civiles ou politiques. « La servitude est un état contre nature », disaient les jurisconsultes mêmes qui, en vertu de prétendues nécessités, maintenaient encore la servitude dans les lois (3).

Déjà Zenon avait dit : « Il y a tel esclavage qui vient de la conquête, et tel autre qui vient d'un achat ; à l'un et à l'autre cory respond le droit du maître, et ce droit est mauvais (4). » ~ a Des ''"^esclaves! s'écrie Sénèque; dis plutôt des hommes. Des esclaves 1 dis des camarades. Des esclaves I dis des compagnons d'esclavage... Celui que tu appelles esclave est né de la même semence

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