LA PROCESSION DANS LE MONDE
Le Bien, en effet, est présent à Tâme ; nous ne « sommes point
I séparés de lui, nous n'en sommes point distants... Mais c'est en « rUn que nous respirons, c'est en lui que nous subsistons (l). »
II est au fond de notre pensée comme un principe supérieur à la pensée même. Demande4-on par quelle intuition on peut saisir ce qui dépasse Tintelligence ? Nous le saisissons, répond Plotin, par ce qui lui ressemble en nous-mêmes (2) ; car il y a en nous quelque chose de lui, ou plutôt il est présent à toutes les choses qui participent de lui. Supposez qu'une voix remplisse Timmenrite; en quelque endroit que vous prêtiez l'oreille à cette voix, TOUS la saisirez tout entière sous un rapport, non tout entière sous l'autre rapport (3). Parce que Dieu échappe à notre connaissance, il ne nous échappe pas complètement. Nous l'embrassons assez pour énoncer quelque chose de lui sans l'énoncer lui-même, semblables aux hommes qui , transportés par l'enthousiasme, sentent qu'ils ont en eux quelque chose de supérieur à toute parole et même à toute pensée (4).
Pour parvenir à cet état d'enthousiasme qui nous unit au Bien, il faut que l'intelligence se dépasse elle-même (5). Aucun effort du raisonnement ne saurait nous donner la vision de Dieu. « Nous ne devons donc pas chercher ainsi la lumière divine, mais « attendre en repos qu'elle nous apparaisse, et nous préparer à la « contempler, de même que l'œil attend, tourné vers l'horizon, lie soleil qui va se lever au-dessus de l'Océan (6). » La pensée ne sert, par ses opérations imparfaites, qu'à nous élever peu à peu à la hauteur d'où il est possible de découvrir Dieu : « Alors, • soulevés comme par le flot de l'intelligence , et emportés
< par la vague qui se gonfle, de sa cime tout à coup nous « voyons (7). »
a Mais ce n'est pas hors d'elle-même que l'intelligence contemple « ainsi la lumière intelligible. Elle ressemble plutôt à l'œil qui,
< sans considérer une lumière extérieure et étrangère, est sou-
1. *Efjiiry£ofay xaï ffco^ôficOa. VI, ]X. Cf. Saint Paul : a II n'est pas loin ; ûe chacun de nous, puisque c'est en lui que nous vivons, que nous sommes \ 1&QS et que nous sommes, puisqu'il nous donne à tous la vie, la respiration ■ et toutes choses. » (Actes, XVJI, 2.)
1 m, vm, 8.
- 3. Ibid.
^. 111, vni, 8. Cf. Saint Augustin : « Ipsa sibi anima sileat, et tranfeat ^rmcogitando, » (Con/as,, IX, lO.) 5-^tV,8.
l \I, vu, 36.
172 PHILOSOPHIE GRKCQITK.
« dainement frappé par une clarté qui lui est propre, ou par uu « rayon qui jaillit de lui-même et lui apparaît au milieu des té- « nèbres (1). » — « Le mot même de vision ne paraît pas conve- « nir ici; c'est plutôt une extase, une simplification, un abandon « de soi, un désir de contact, une parfaite quiétude, enfin un a souhait de se confondre avec ce que Ton contemple dans le « sanctuaire (2). » Le but de l'amour, en effet, ce n'est pas seulement la vision, mais l'union. L'âme, nous le savons, peut se contenter de voir le beau ; mais, pour le bien, elle en veut être remplie ; elle veut faire un avec lui, elle veut devenir le bien même (3). •
Cette union avec Dieu, qu'on nomme extase, supprime en nous la pensée proprement dite, non par défaut et anéantissement, mais par plénitude et infinité. Nous faisons mieux que penser ; nous aimons ; nous faisons mieux qu'aimer : nous possédons le bien et en jouissons. Ou, si l'on veut, nous pensons, nous aimons, nous jouissons, mais à un tel degré que ce n'est pas plus pensée qu'amour, pas pins amour que jouissance ; ce n est rien de tout cela, et c'est tout à la fois. « L'âme ne voit Dieu (c qu'en confondant, en faisant évanouir Tintelligence qui réside « en elle ; ou plutôt c'est son intelligence première qui voit (4). » « L'intelligence a deux puissances : par l'une, qui est la puissance a propre de penser^ elle voit ce qui est en elle ; par l'autre, elle « aperçoit ce qui est au-dessus d'elle, à l'aide d'une sorte dintui- « tion et de perception. Le premier mode de contemplation est « propre à Tintelligence qui possède encore la raison, le second « est l'intelligence transportée d'amour. Or, c'est quand le nectar c l'enivre et lui ôte la raison que l'âme est transportée d'amour et « qu'elle s'épanouit dans une félicité qui comble tous ses vœux.
1. Cf. Thomassin, Bogm, th., I, 335. Tactu quodam arcano et intestino Beum contrectamus,