LA PROCESSION DANS LB MONDE
« Mieux vaut alors pour elle s'abandonner à cette ivresse que de (c demeurer plus sage (1). Quand l'âme obtient ce bonheur et que tt Dieu vient à elle, ou plutôt manifeste sa présence, parce que (f rame s'est détachée des autres choses présentes, qu'elle s'est M embellie le plus possible , qu'elle est devenue semblable à lui tt par les moyens connus de ceux-là seuls qui sont initiés, elle le (c voit tout à coup apparaître en elle : plus d'intervalle, plus de a dualité, tous deux ne font qu'un ; impossible de distinguer (C l'âme d'avec Dieu, tant qu'elle jouit de sa présence ; c'est Tinti- « mité de cette union qu'imitent ici-bas ceux qui aiment et qui « sont aimés en cherchant à se fondre en un seul être. Dans cet * état, l'âme ne sent plus son corps ; elle ne sent plus si elle vit, « si elle est homme, ou quoi que ce soit au monde ; car ce serait « déchoir que de considérer ces choses, et l'âme n'a pas alors le « temps ni la volonté de s'en occuper : quand, après avoir cher- « ché Dieu, elle se trouve en sa présence, elle s'élance vers lui et c elle le contemple au lieu de se contempler elle-même,,. Quelle t félicité est alors la sienne, c'est ce dont ceux qui ne l'ont pas c goûtée peuvent juger jusqu'à un certain point par les amours « terrestres, en voyant la joie qu'éprouve celui qui aime et qui « obtient ce qu'il aime. Mais ces amours mortelles et trompeuses « ne s'adressent qu'à des fantômes ; ce ne sont pas ces apparences « sensibles que nous aimons véritablement : elles ne sont pas le « bien que nous cherchons. Là-haut seulement est l'objet véri- « table de l'amour, le seul auquel nous puissions nous unir et * nous identifier, parce qu'il n'est point séparé de notre âme par « l'enveloppe de la chair... Telle est la vie des dieux ; telle est « aussi celle des hommes divins et bienheureux : détachement de t toutes les choses d'ici-bas, dédain des voluptés terrestres, fuite t de l'âme vers Dieu, qu'elle voit seul à seul (2). »
Notre âme est encore si imparfaite et si esclave du monde sensible, qu'elle craint, en allant ainsi à Dieu, d'aller vers le non-être. « Toutes les fois que l'âme s'avance vers celui qui est sans forme, t ne pouvant le comprendre parce qu'il n'est point déterminé « [c'est-à-dire délimité et fini] et parce qu'il n'a point reçu, pour t ainsi dire, l'empreinte d'un titre distinctif, elle s'en écarte parce « qu'e/fe craint de n'avoir devant elle que le néant. Aussi se * trouble-t-elle et se hâte-t-elle de redescendre, se laissant en
Î.Vl,vu, 38;ix, 9, 11.
« quelque sorte tomber, jusqu'à ce qu'elle rencontre un objet ce sensible, sur lequel elle s'arrête et s'affermit, t C'est pourquoi la félicité de l'extase continuelle n'est point de ce monde (I). Le séjour permanent de l'âme en Dieu est la destinée des âmes pures qui n'ont rien gardé du corps : « Essences libres et incorporelles, € elles résident là où est l'essence, l'être et le divin, c'est-à-dire € en Dieu (2). » Là s'accomplit et s'achève, par un mouvement inverse de la procession, le retour à l'Unité.
On voit quel sentiment religieux anime cette grande philosophie de Plotin, profonde et subtile, à laquelle les Pères de l'Église feront de si nombreux emprunts. Le défaut de la philosophie néoplatonicienne, c'est l'abus de l'abstraction métaphysique, et l'absence d'une conscience assez claire de la volonté libre. Par cela même, l'idée de l'amour vraiment libre demeure obscure, et, avec cette idée, celle de la bonté véritable. En voulant élever Dieu audessus de la personnalité humaine, Plotin insiste trop sur le Dieu caché, et pas assez sur le Dieu vivant.