PREMIÈRE PÉRIODE DE LA SCHOLASTIQUE. — SAINT ANSELME
En outre, saint Anselme a attaché son nom à la preuve de l'existence de Dieu fondée sur le principe de contradiction, ou preuve ontologique. Il s'efForce de démontrer que la négation de Dieu est une pensée qui se contredit. « L'insensé lui- ({ même, dit-il, est obligé de convenir qu'il a dans son intelli- « gence l'idée d'un être au-dessus duquel on ne saurait rien « imaginer de plus grand, parce que, lorsqu'il entend énoncer « cette pensée, il la comprend, et que tout ce que l'on comprend « est dans l'intelligence. Or, sans aucun doute, cet objet au-dessus « duquel on ne peut rien comprendre n'est pas dans l'intelli- « gence seule; car, s'il n'était que dB.nsVint€lligenc€{in intellectii)^ « on pourrait au moins supposer qu'il est aussi dans la réalité {in « o^é) : nouvelle condition qui constituerait un être plus grand « que celui qui n'a d'existence que dans la pure et simple pensée, « Si donc cet objet au-dessus duquel il n'est rien existait seule- « ment dans l'intelligence, il serait cependant tel qu'il y aurait « quelque chose au-dessus de lui, conclusion qui ne saurait être « légitime. Il existe donc certainement un être au-dessus duquel « on ne peut rien concevoir, ni dans la pensée, ni dans la « réalité (1). »
Un moine de Marmoutiers, Gaunilon, combattit l'argument de
consiste à les déduire tous de la définition même de Dieu, de telle sorte qu'ils rentrent l'un dans l'autre et tous dans la suprême unité.
Telle est la doctrine exposée par saint Anselme dans son Monologium sive exemplum meditandi de ratione fidei : Monologue, ou exemple de la manière dont on peut méditer sur les raisons de sa toi.
Le second ouvrage est intitule Vroslogium seu Fides quœrens intellectum: Allocution, ou la Foi cherchant l'intelligence. — Ici encore, saint Anselme cherchait à démontrer rationnellement l'existence de Dieu. Le désir de cette démonstration le poursuivait sans cesse et obsédait son esprit jusque dans les, moments solennels du culte.
C'est dans le Prjoslogium que se rencontre l'argument auquel le nom de saint Anselme demeure attaché, et qui est connu sous le nom de preuve ontologique. La conception platonicienne de Dieu comme d'une suprême unité dans laquelle tout vient s'identifier et où la pensée et l'être ne t'ont plus qu'un, devait amener saint Anselme à croire que la possibilité et la réalité, c'est-à-dire l'existence dans la pensée {in intellectu) et l'existence dans la realité (in re), sont absolument inséparables dans la notion de Dieu. Il faut bien que toutes nos notions aboutissent à une notion suprême où toute distinction du possible et du réel s'évanouit. Dès lors, il devient contradictoire aux yeux de saint Anselme, quand on parle de cette notion dernière, d'ajouter qu'elle exprime une simple possibilité sans realité : car c'est dire alors tout à la lois que l'on conçoit la perfection suprême et qu'on la conçoit comme imparfaite.
1. Proslogium, p. 13, v. 1. Par là, saint Anselme, qui, en véritable platonicien, cherche en tout l'unité, substitue un argument unique à Vamas d'arguments que contenait son premier ouvrage. « C'est, dit-il, une
saint Anselme dans un petit écrit intitulé : Livre en faveur de r insensé auquel s'adressait saint Anselme : Liber pro insipiente. Selon Gaunilon, la pensée diffère de l'être, et nous pouvons concevoir un être sans qu'il existe. De l'idée d'une île enchantée en plein Océan, peut-on conclure à l'existence réelle de cette île (1) ? — L'argument de saint Anselme sera reproduit par Descartes, Spinoza et Leibniz ; Kant y reconnaîtra le résumé de toute l'ontologie et s'efforcera de montrer qu'on peut, sans contradiction, concevoir Dieu comme n'existant pas.
Toute la doctrine de saint Anselme, ayant pour fondement la réalité de Vidée, ou l'unité de la pensée avec l'être, était un réalisme parfaitement lié en ses diverses parties (2).
En face de ce réalisme platonicien se développe un système qui, reproduisant et exagérant une partie des objections d'Aristote à Platon, refuse toute réalité aux idées universelles. Selon Roscelin, chnioine de Compiègne (vers 1090), les individus seuls ont une réalité; les universaux ne sont que des collections d'individus représentés par des noms communs : ce ne sont même pas des conceptions véritables de l'esprit, car, essayez de concevoir l'humanité en général sans concevoir tel ou tel homme, l'animalité en général sans concevoir tel ou tel animal; vous n'y parviendrez pas. Quand vous pensez à l'humanité, vous n'avez pas devant l'esprit un objet général auquel s'applique votre conception : vous n'avez devant l'esprit qu'un signe, un mot, un nom. Les idées universelles ne sont donc que des noms, des sons de la voix, nomina^ flatus vocis. Tel est le « nominalisme » de Roscelin.
Cette doctrine philosophique, Roscelin l'applique à la théologie: selon lui, il n'y a de réel en Dieu que les trois personnes individuelles, et l'essence commune qui les unit selon l'Église en un seul Dieu n'est qu'un nom. Le concile de Boissons condamne cette hérésie et le nominalisme demeure frappé d'anathème. Le
preuve unique qui, pour se prouver elle-même, n'a besoin que de soi seule. » Parvenu à cette unité suprême où la pensée touche TÉtre, saint Anselme s'y repose avec Platon.
1. Ainsi, tandis que saint Anselme montrait le principe dernier auquel est suspendue toute l'ontologie, l'unité finale de la pensée et de i'èire, Gaunilon préludait à la critique de Kant en opposant à ce qui est dans la pensée une réaiiié que la pensée ne peut être sure d'atteindre.
2. N'oublions pas que par réalisme^ au moyen âge, on entendait précisément ce qu'on ncnime aujourd'hui idéalitme : c'est-à-dire la doctrine qui admet que ce qu'il y a de plus réel, c'est l'idée ou la pensée.
t^REMIÂRE PÉRÏODB. — ROSCELIN, ÀBÈLARD. 203
réalisme^ qui favorisait les idées d'unité, de communauté mystique, d'Église universelle et d'autorité universelle, devint la doctrine orthodoxe du catholicisme.
Le plus ardent adversaire de Roscelin fut Guillaume de Champeaux, qui poussa le réalisme à ses dernières limites, et qui, allant au delà du platonisme de saint Anselme, toucha presque au panthéisme (1).
Entre ces deux doctrines extrêmes se place celle d'Abélard (2). Selon lui, l'universel n'existe ni avant ni après les choses, mais dans les choses mêmes, in re. Séparé des choses, il n'est plus une réalité comme le soutient le réalisme, il n'est pas non plus un simple nom comme le prétendent les nominalistes : il est une conception de l'esprit, ayant sa valeur propre et exprimant la nature essentielle de la pensée. De là le nom de conceptualisme
1. Selon lui, ce sont les individus qi^i sont des noms et des apparences: il n'y a de réel que l'universel. Par exemple, il n'existe qu'un homme, l'homme universel et éternel. Tous les individus sont identiques au fond, et ne différent que par les modifications accidentelles de leur commune essence, en qui seule réside la réalité. Les universaux existent avant les choses, et non les choses avant les universaux : universalia ante rem, non post rem.
2. Né en 1079. mort en 1142. Voirie portrait qu'a fait d'Abélard Victor Cousin dans ses Fragments de philosophie scholastique, p. 2. « Abélard, de Palais, près Nantes, après avoir fait ses premières études en son pays et parcouru les écoles de plusieurs provinces pour y augmenter son instruction, vint se perfectionner à Paris, où d'élève il devint bientôt le rival et le vainqueur de tout ce qu*il y avait de maîtres renommés : il régna en quelque sorte dans la dialectique. Plus tard, quand il mêla la théologie à la philosophie, il attira une si grande multitude de toutes les parties de la France et même de l'Europe, que, comme il le dit lui-même, les hôtelleries ne suffisaient plus à les contenir, ni la terre à les nourrir. Partout où il allait, il semblait porter avec lui le bruit et la foule ; le désert où il se
retirait devenait peu à peu un auditoire immense Il ne brilla pas
seulement dans l'école; il émut l'E^^^lise et l'Etat, il occupa deux grands conciles, il eut pour adversaire saint Bernard, et un de ses disciples et de ses amis fut Arnauld de Brescia. Enfin, pour que rien no manquât à la singularité de sa vie et à la popularité de son nom, ce dialecticien qui avait éclipsé Roscelin et Guillaume de Champeaux, ce théologien contre lequel se leva le Bossuct du Xil° siècle, était beau, poète et musicien; il faisait en langue vulgaire des chansons qui amusaient les écoliers et les dames; et chanoine de la cathédrale, professeur du cloître, il fut aimé jusqu'au plus absolu dévouement par cette noble créature qui aima comme sainte Thérèse, écrivit quelquefois comme Sénèque, et dont la grâce devait être irrésistible, puisqu'elle charma saint Bernard lui-même. Héros de roman dans l'Eglise, bel esprit dans un temps barbare, chef d'école et presque martyr d'une opinion, tout concourut à faire d'Abélard un personnage extraordinaire. » — V. Abélard par M. de Rémusat, 2 vol., 1845.
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donné à la doctrine d'Âbélard. Cette doctrine rappelle celle d'Aristote, qu'Abélard semble avoir devinée par quelques traits de l'.Organum, bien qu'il ne connût pas la Métaphysique.
L'opinion d'Abélard sur la trinité fut condamnée (1). Mais c'était moins à ses doctrines qu'à sa méthode que s'adressaient les anathèmes de l'Église. Abélard était avant tout un dialecticien ; il voulait se rendre compte de tout rationnellement et discuter librement les vérités de la foi. Tl rejetait l'intolérance exclusive des théologiens: il allait jusqu'à demander pourquoi on refuserait aux philosophes païens la félicité éternelle parce qu'ils n'ont pu connaître le Christ. « Peuplerions-nous l'Enfer d'hommes dont la vie et la doctrine révèlent une perfection tout évangélique et apostolique, et qui ne s'écartent en rien, où à peu près, de la religion chrétienne (2) ? » L'école d'Abélard conserva une tradition de libre pensée qui annonçait déjà l'indépendance future de la philosophie par rapport à la théologie.
II. Le même libéralisme fut la conséquence à laquelle abontirent de leur côté les philosophes mystiques, bien que leurs tendances et leur méthode fussent opposées à celles des dialecticiens.
Tout en soutenant l'orthodoxie et en poursuivant Abélard de ses anathèmes, saint Bernard résiste avec éloquence à l'esprit profane de domination et d'usurpation qui animait alors la papauté. « Voici la voix du Seigneur dans l'Évangile : Les rois des nations « dominent sur elles ; qu'il n'en soit pas ainsi parmi vous. Il est « donc évident que la domination est interdite aux apôtres.... « Voilà ce qui vous est défendu ; voyons ce qui vous est ordonné: « Que celui qui est le plus grand parmi vous devienne comme le « plus petit, et que le premier soit votre serviteur. » {De consideratione, I, ii, 6.)
Saint Bernard inclinait au mysticisme et se défiait de la dialectique rationaliste devenue une arme si dangereuse entre les mains d'Abélard.
Même tendance mystique dans l'école de saint Victor, dont les chefs furent Hugues et Richard, prieurs de 1 abbaye de Saint-
1. Sur la question de la trinité, Abélard réduit les trois personnes à des attributs essentiels de l'Etre divin, puissance, sagesse et bonté. Séparés, ces trois attributs, pouvoir, savoir et vouloir, ne sont rien; réunis, ils sont l'Etre parfait. C'est l'hérésie de l'unité de personne opposée à celle de Roscelin qui semblait admettre trois dieux.