PHILOSOPHIE DE LÀ ABNAISSANGB
bonne heure à la profession de cordonnier, Boehm manque absolument d'instruction. La Bible et les écrits du pasteur saxon Weigel, un mystique, lui sont pourtant familiers. Il devine que « les choses visiblps récèlent un grand mystère, » et tente de le connaître. Dans trois révélations successives. Dieu lui montre c le centre intime de la mystérieuse nature. » Le fond des choses est une dualité constante, tendresse et violence, douceur et amertume, bien et mal ; tout ce qui est vivant renferme ce duel; ce qui est indifférent, ni doux ni amer, ni chaud ni froid, ni bon ni mauvais, est mort. Dieu le père, ou la force, sans le fils ou l'idée, est une volonté sans objet, un centre sans circonférence, un soleil sans rayon. Le fils est le corps du père, qui ne fait qu'un avec le monde ; et l'esprit est l'identification de toutes choses avec Dieu. — Par ces doctrines, Boehm est un des précurseurs de la métaphysique allemande.
III. Les sceptiques, les libres penseurs et enfin les esprits indépendants, animés du désir de conciliation, contribuent, pour leur part, à Témancipation de la pensée moderne. Rabelais mêle des éclairs de vérité à ses grossières bouffonneries ; Montaigne s'en tient à son « Que sais-je ? » — Charron, son disciple, réduit le doute en système.
En Italie, le premier résultat du scepticisme fut l'immoralité et la politique de la force. La morale, au moyen âge, avait été absorbée dans la religion : en rejetant la religion, on rejeta aussi la morale. De même la politique, asservie d'abord à la religion, s'affranchit à la fois de toute religion et de toute morale : ce premier effet du libre examen porté dans les matières politiques explique l'œuvre de Machiavel. Malgré l'odieux des doctrines exposées dans le livre du Prince, Machiavel a fondé la science politique moderne en y introduisant la liberté, l'esprit historique et critique, la méthode d'observation et d'expérience. Plus rieii de scholastique, plus de théories à priori^ plus de principes empruntés soit à la théologie, soit à la morale ; rien que des faits, analysés avec pénétration, finesse et fermeté.
Une observation plus attentive des faits mêmes et de leurs lois naturelles devait bientôt faire comprendre que, si la politique est indépendante de la religion et de la morale théologique, elle n'est pas pour cela indépendante de la morale naturelle et du droit naturel.
En opposition à la politique empirique et positiviste des Ma-
Les libres -pënsAur^. ^^i
chiavel, des FraPaolo, des Gabriel Naudé, se développe parmi les libres penseurs français une politique toute différente, fondée sur des principes, animée par un sentiment profond du droit, doctrinaire et républicaine. L'ami de Montaigne, la Boétie, n'est ni un protestant ni un catholique ; c'est un jeune philosophe qui revendique au nom de la raison le respect des droits naturels, a Certes, <c dit-il dans sa Servitude volontaire ou le Contre-un^ s'il y a rien « de clair et d'apparent dans la Nature, c'est que Nature, le mi- « nistre de Dieu, la gouvernante des hommes, nous a tous faits de « même forme, et, comme il semble, à même moule, afin de nous « entreconnaître tous pour compagnons ou plutôtfrères...Puisdonc (( que cette bonne mère nous a donné à tous la terre pour de- « meure,... nous a tous donné en commun ce grand présent delà « voix et de la parole, pour nous accointer et fraterniser davan- « tage,... il ne faut pas faire doute que nous ne soyons tous natu- « Tellement libres, puisque nous sommes tous compagnons ; et ne « peut tomber en l'entendement de personne que Nature ait mis a aucuns en servitude, nous ayant tous mis en compagnie. » Après avoir ainsi prouvé que les hommes naissent libres et égaux, la Boétie montre que, s'ils sont esclaves, c'est qu'ils le veulent bien, car le tyran est seul, et ils sont tous contre un. Il sufBrait donc, pour s'affranchir, de le vouloir. « Pour avoir la liberté, il ne lui « faut que la désirer. S'il n'a besoin que d'un simple vouloir, se a trouvera-t-il nation au monde qui l'estime trop chère, la pou- « vant gagner d'un seul souhait ? »
Un autre Français, esprit de conciliation et de mesure, le chancelier de l'Hôpital, dans son livre sur le but de la guerre et de la paix (1570), montre que la liberté de conscience « est la plus pure « et la plus grande des libertés ; car c'est la liberté de l'esprit et « de sa plus (iivine partie, la piété. » « Il est nécessaire, » ajoutet-il admirablement, a de laisser en paix les esprits et consciences « des hommes, comme ne pouvant être ployés par le fer et par la « flamme, mais seulement parla raison, qui domine les âmes. »
Ainsi se faisait jour, principalement en France, l'idée d'un droit naturel auquel la politique demeure subordonnée en même temps qu'elle s'affranchit de la religion positive.
Cette introduction du droit dans la politique, le grand jurisconsulte Bodin d'Angers (1550-1596), s'efforce de la réaliser dans son traité de la République^ C'est l'œuvre politique la plus importante du siècle après celle de Machiavel. Bodin reproche avec raison aux anciens philosophes d'avoir cru que, pour réaliser le