Rép. à Gassendi, II, 200. (Cousin
270 PHILOSOPHIE FRANÇAISE. — OBSCARTES.
de la finalité dans la morale : car nos devoirs particuliers reposent sur les fins que nous attribuons à notre intelligence, à notre sensibilité, à notre corps, etc. Dans la physique même, s'il est absurde de faire intervenir Dieu directement, il n'est pas absurde de croire que les êtres vivants ont le pressentiment de leur fin et s'y adaptent par une intelligence plus ou moins consciente.
Descartes a reconnu lui-même que les causes finales devaient avoir leur usage dans la science des mœurs ; mais il n'a point approfondi cette idée, et en général il s'est trop peu occupé des études morales, qu'il considérait cependant comme le but suprême de la philosophie. De cette « morale de provision », adoptée par lui parce qu'il ne pouvait suspendre ses actions comme sa pensée, il n'est point passé à la morale définitive et absolue ; il s'est contenté d'en montrer le principe dans la notion de « bonne volonté ». En Dieu, il voit clairement la liberté, et de même chez l'homme ; mais l'idée complémentaire de l'amour, fondement de la moralité proprement dite, ne lui apparaît clairement ni chez l'homme ni en Dieu. Il en résulte que cette région de liberté, élevée par Descartes au-dessus des régions intellectuelle et matérielle, demeure comme couverte de nuages. D'une part on n'aperçoit pas bien le passage de la sphère intellectuelle à la sphère volontaire; d'autre part, une solution de continuité analogue existe entre le domaine physique de l'étendue et le domaine intellectuel de la pensée : aucun lien ne les rattache, sinon l'action de cette même volonté absolue et divine dont Descartes ne nous a encore donné qu'une notion insuffisante, trop métaphysique, trop peu morale. De ces défauts du cartésianisme sortira le système de Spinoza : pour ramener à l'unité les trois philosophies superposées par Descartes, — philosophie mécaniste de la matière, philosophie idéaliste de la pensée, philosophie incomplètement spiritualiste de la volonté — , Spinoza ramènera d'abord l'étendue et la pensée à deux modes harmoniques d'un même principe ; puis il confondra ce principe avec la puissance absolue placée par Descartes au sommet des choses, et, retranchant à cette puissance toute moralité, il la confondra enfin elle-même avec la nécessité absolue. Dès lors, toute liberté vraie et tout principe vraiment moral ayant disparu, le cartésianisme sera réduit à un panthéisme logique.
Ainsi, en résumé, Descartes a bien vu les trois grands ordres de choses dont la philosophie doit montrer Tunité ; mais il n'a
développé avec étendue que la théorie de la matière et la théorie de la pensée ; quant à là théorie de la volonté, il n'en a posé que les principes tout métaphysiques. En outre-, il a laissé des videë entre les trois domaines de sa philosophie. Par les vérités positives de sa doctrine, il a préparé les doctrines plus complètes qui devaient agrandir et unir les diverses assises deTédifice; mais, par les lacunes de son système, il a provoqué aussi des systèmes • plus incomplets que le sien, qui, supprimant la partie supérieure réservée à la volonté, se sont contentés de la matière et de la pensée, pour ramener ensuite ces deux principes* à un seul en niant toute liberté morale.