‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 220 sur 358 · Provinciales, XVIII · texte numérisé non relu

Provinciales, XVIII

3. Voir notre livre sur la Liberté et le déterminisme, et nos Principes de philosophie.

Notre croyance en Dieu, simple résultat de Tamour, ne peut plus être à son tour qu'une croyance toute surnaturelle, une révélation et une foi mystique. Cette foi, c'est Dieu qui nous l'inspire, quand il lui convient, par le plaisir ou attrait passif. En un mot, comme le soutenaient les jansénistes, tout ce que nous pouvons faire par nospropresforces,cen'estpointd'amer,maisde craindre.

Pascal est amené ainsi à placer le fondement rationnel de la foi dans l'intérêt; l'intérêt devient la seule raison naturelle de croire en Dieu, puisque la vraie et suprême raison, la charité, est surnaturelle (1). Ainsi s'explique le fameux argument du pari^ qui est un calcul de pur intérêt. « Dieu est, ou il n'est pas. Mais de « quel côté pencherons-nous ? La raison n'y peut rien détermi- « ner. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, « à l'extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou a pile. Que gagnerez-vous ?... Il faut parier, cela n'est pas volon- « taire : vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc? « Voyons. Puisqu'il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le « moins... Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu « est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; « si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans « hésiter. » C'est là une application fort contestable du calcul des probabilités ; cette foi par intérêt et par calcul de hasards, semblable à un coup de dé, est-elle un fondement sûr, non-geulement pour la morale, mais pour la religion même ? Lisons le chapitre jusqu'à la fin. « Vous voulez aller à la foi, et vous n'en savez pas « le chemin... Apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et « qui parient maintenant tout leur bien; ce sont gens qui savent « ce chemin que vous voudrez suivre, et guéris d'un mal dont vous « voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé ; « c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau « bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même « cela vous fera croire et vous abêtira. — Mais c'est ce que je « crains ? — Et pourquoi? qu'avez- vous à perdre? » Pascal oublie la dignité, la liberté, qui est le tout de l'homme. Que nous voilà loin de ce <c mouvement de charité » qui surpassait infiniment le monde intellectuel et le monde sensible, et qui, à lui «seul, était un nouvel univers I — Il n'y a que Dieu , dit Pascal, qui puisse produire ce mouvement. — Mais si je n'y suis moi-même pour rien, pouvez- vous dire vraiment que j'aime? Si votre uni-

Ters moral n'est pas Tosuvre de ma Tolonté libre, qu'est^il encore en sa grandeur apparente, sinon un atome et un néant? Derantll vraie et libre charité, celle qui vienft de moi en même temps ()iiê de Dieu, votre charité prétendue s'évanouit à son tour, comme s'est évanouie déjà la matière devant la pensée; et du hautdfi cette région supérieure où J'aime par ma propre force, je voit votre amour passif, méié d'une crainte intéressée, s'anéantir.

N*ayant point admis de charité naturelle, Pascal ne poutilt admettre ni morale naturelle ni droit naturel, car la morale et le droit reposent également sur l'idée de la personne libre st librement aimante. « On ne voit presque rien de jutfte ou d'injuste a qui ne change de qualité en changeant de climat Trois degrés (( d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un mé^ Cl ridien décide de la vérité««« Le droit a ses époques. L'entrée H de Saturne au Lion nous marque l'origine d'un tel orime^ Plai» u santé justice qu'une rivière-borne! Vérité en deçà des Pyrénées, « erreur au delà..« Rien, suivant la seule raison, n'est juste de « soi ] tout branle avec le temps. La coutume fait toute l'équité) fi par cette seule raison qu'eUe est reçue (1)^ » Gomme nous n'avone plUs aucune mesure de la justice que la mesure surnaturelie, qui nous dépasse, nous ne pouvons plus juger ni de la jus* tice divine ni de la bonté divine; De là ces dures paroles qui^ détruisant l'idée de Dieu comme justice et bonté infinie, dé^^ truisent eti réalité toute vraie raison de croire en Dieu. « Il n'y a < pas si grande disproportion entre notre justice et celle de Dieil « qu'entre l'unité et Tinfini. Il faut que la justice de Dieu soit ^ énorme comme sa miséricorde : or, la justice contre les réprou» « vés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde (c envers les élus {2)* d Ainsi c'est le Dieu bon qui choque Pascal! Qu'est-'ce donc alors en définitive que son Dieu, sinon une piiis* sance qu'il ne dépend point de nous d'aimer ni même de concevoir aimable^ et qui ne peut être aimée qu'en se faisant aimer elle^ même fatalement^ ou plutôt en se faisant craindre ?

Tel est le mysticisme auquel Pascal aboutit, après avoir traversé le scepticisme ; mais cette façon de croire en Dieu n'est-elle pas du scepticisme encore ? Pascal a voulu rétablir dans toute sa force le troisième « ordre » entrevu par Descartes ; il ne s'est pas deihandé si ces trois mondes ne seraient pas simplement les trois

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degréâ par lesquels la réalité s'élève et se dépaKse elle^^même sans peèse ] il a cru qu'il fallait appuyer le ttoisième ordre sur les ruines des deux autres, et à la fin, faute d'avoir des fondements solides dans le monde de la xiature et dans le monde de la raison ^ son monde de la charité s'écroule avec tout le reste. On peut appliquer à sa philosophie ses propres paroles : « Nous brûlons < du désir de trouver une assiette ferme et Une dernière base cons*c tante^ pour y édifier litie tour qui s'élève à Tinfini ; mais tout « notre fondement craque, et la terj'e s'ouvre jusqu'aux abîmes(l)«» Cette assiette ferme et constante pouvait-elle se rencontrer ailleurs que dans la liberté morale, principe de la vraie charité comme du vrai devoir et du vrai droit? La grande âme de Pascal a bien compris que le dernier objet de la philosophie devait être Tamour de Dieu et des hôïnnies : il n'a point sti trouver en lui-mêitie, dans le moi aimant et aiiûable, le vrai priùcipe de .cet universel amour.

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