‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 221 sur 358 · IL - BOSSBET ET FÉNELON · texte numérisé non relu

IL - BOSSBET ET FÉNELON

Pascal, grâce à son génie et à l'ardeur de sa paâsion, avait immédiatement saisi, dans le cartésianisme, la partie It pluà haute et en même temps la plus incomplétemeùt développée : la doctrine de la Volonté. Les autres cartésiens qui^ comme lui^ restèrent chrétiens^ île ^'élevèrent point jusque-là : ils se tinrent dans la région intermédiaire d'une philofiophie tout intellectuelle et d'une i^Iigion toute rationnelle^ Avec plus de sagesse, ils eurent plus de médiocrité. Tels furent principalement Bossuet et Fénelon^ à qui manque l'originalité philosophique^ et qui, dans la théo«* logie nàtutelle^ i^'en tinrent à la tradition de saint Thomas i^àns s'élevel^ avec Descartes jusqu'à Duns Seôtk Le dieu dé Bossuet et de Fénelôn û'e&t point une volonté supérieure à la pensée propre-^ ment dite» mais plutôt une pensée qui soumet la volonté à ses lois^ C'est la raison univei^selle, «c toujours existante et toujours etitendue » ; c'est le « soleil des intelligences » décrit par Platon (2).

2. Bossuet et Fénelon admettent toutes les preuves cartésiennes de

l'existence de Dîeu, eiî y joigbant la prëUVé populaire paf les causes tioales. Us insistent surtout sur cette idée du parfait ou de Tinfini que Descartes ayait représentée^ avec saint Anselme^ comme enveloppant en elle-même l'existence. Bossuet, principalement^ donne à l'argument ontologique une forme plus simple et plus éloquente tout à la lois .* — « Pourquoi Timparlait serait-il, et le parfait ne serait-il pas ?«.. La perfection est-elle donc un obstacle à l'être? Non^ elle est la raison d'être, i

Descartes n'admettait aucune intuition intellectuelle de Dieu : selon lui, l'idée de Dieu est une idée pure, non une vision. Bq^ suet et surtout Fénelon, s'inspirant davantage de saint Augustin, penchent pour la théorie platonicienne de l'intuition rationnelle. Enfin nous allons voir Malebranche, absorbant dans le cartésianisme les doctrines de saint Augustin et par cela même de Platon, développer la théorie d'une vision de Dieu, ou, qui plus est, d'une vision de toutes choses en Dieu, et renouveler ainsi l'idéalisme.

m. - MALEBRANCHE (1).

I. Descartes, en considérant les pensées claires et évidentes comme certaines, n'avait pourtant vu là qu'un critérium de vérité intérieure, qu'il faut compléter par la foi à la véracité divine, principe supérieur d'harmonie entre la pensée et la réalité. Malebranche, au contraire, s'efforce d'identifier immédiatement ce qui est dans la pensée avec ce qui est dans l'être, l'intelligible avec le réel, et de montrer que la vérité intérieure ne fait qu'un avec la vérité absolue.

Pour cela, Malebranche remarque que « le néant n'est point intelligible ou visible^ » que « ne rien voir, c'est ne point voir, ne rien penser, c'est ne point penser. » D'où il suit que « tout ce qu*on voit clairement, directement, immédiatement, existe néces' sairement. » Voilà donc la pensée tellement unie à l'être que toute pensée véritable et digne de ce nom est inséparable de l'être et, en conséquence, absolument certaine.

Cet être dont Malebranche fait l'objet immédiat de l'intelligence, ce n'est point l'existence sensible, mais l'être intelligible, l'essence universelle et immuable des choses. Par là Malebranche revient à Platon : selon lui, nous ne voyons pas les choses en elles-mêmes, mais dans leurs idées ou possibilités éternelles.

D'idées en idées, de possibilités en possibilités, on remonte enfin à un être qu'on ne peut plus concevoir comme simplement possible, puisqu'il ne dépend plus d'un être supérieur. C'est l'être pur, l'être sans restriction, l'être infini. Dieu. Puis-

1. Né en 1638 et mort en 1715, Malebranche était prêtre de TOratoire. Le traité de VHomme de Descartes, tombé par hasard entre ses mains, lui révéla sa vocation. Depuis il ne fit que méditer et écrire. Ses principaux ouvrages sont la Recherche de la Vérité (1674), les Entretiens sur la métn^ physique, les Méditations chrétiennes, le Traité de morale.

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je penâe l'être infini, et que le néant ne peut être pensé ou

5u, l'être infini existe, et il existe tel que je l'aperçoig, c'est-

re comme un être qui n'est plus seulement possible par un

I, mais nécessaire par soi. « On ne peut pas voir Dieu comme

j simplement possible; rien ne le comprend, rien ne peut le re-

^hï« présenter ; si donc on y pense, il faut qu'il soit. »

En outre, puisque je n'aperçois pas Dieu simplement dans sa

îsibilité éternelle comme j'aperçois les autres choses, mais dans

m éternelle actualité, on ne doit pas dire que je vois Dieu dans

m idée comme je vois les autres choses dans leurs idées: je vois

deu en lui-même et toutes les autres choses en Dieu (1).

Voici maintenant les conséquences de cette identité entre l'idée

Dieu et Dieu même immédiatement présent. — La première

Inconséquence, c'est qu'en définitive, nous ne voyons que Dieu,

iKHOfo» ne pensons que Dieu. Et en effet, pour Malebranche, Texis-

^leûce des autres êtres est incertaine par cela même qu'elle n'est

r-'tjoint directement aperçue : si nous croyons à l'existence du soleil

«t des autres choses matérielles, c'est par foi en Dieu. Quant à

3iotre âme, nous n'en avons qu'un sentiment confus, et notre

jiropre existence ne se révèle clairement à nous que dans notre

pensée, qui elle-même n'existe qu'en Dieu.

1. En d'autres termes. Dieu est possible ou intelligible par soi; les autres choses ne sont intelligibles que par Dieu. Je ne pense les choses

Sue dans leur intelligibilité ou dans leur idée; donc je ne les pense qu'en ieu; et Dieu, je le pense en lui-même. Je ne vois pas Dieii dans une idée supérieure : il est l'idée des idées : il est l'être absolument intel- «. ligible et absolument réel par lui-même. « Prenez garde que Dieu ou « l'infini n'est pas visible par une idée qui le représente. L'infini est « à lui-même son idée. U n'a point d'archétype. U n'y a que les créatures « qui soient visibles par des idées qui les représentent avant même « qu'elles soient faites. On peut voir un cercle, une maison, un soleil, « sans qu'il y en ait; car tout ce qui est fini se peut voir dans Tinfini, qui c en renferme les idées intelligibles. Mais l'infini ne se peut voir qu'en lui- « même ; car rien de fini ne peut représenter Tinûni. Si on pense à Dieu, « il faut qu'il soit. Tel être, quoique connu, peut n'exister point. On peut « nier son essence sans son existence, son idée sans lui. Mais on ne peut € voir l'essence de Tintini sans son existence, l'idée de l'être sans l'être : « car l'Etre n'a point d'idée qui le représente. » (Deuxième entretien sur la Métaphysique,) Ainsi la théorie platonicienne des Idées, confondue avec la preuve ontologique de saint Anselme et de Descartes, aboutit à la doctrine de la vision en ikeu. Quand nous pensons à Dieu, c'est Dieu qui est présent sans intermédiaire à notre pensée, et quand nous voyons les autres choses, c'est en lui que nous les voyons comme en une éternelle lumière. Dieu n'a donc pas besoin d'être prouvé ; ce sont les autres choses qui en ont besoin. « Les preuves de l'existence de Dieu, tirées de l'idée que nous avons de l'infini, sont preuves de simple vue. » (Recherche de la Venté, U, 6.)

Dès lers, n'y a-t-il pas lieu de se demander si notre existence ne se confond pas avec Texistence divine? Puisque « lien de fini ne peut représeater Dieu, » puisque Tidée de Dieu est Dieu même, puisque la pensée de Dieu est la présence immédiate de Dieu, il n'y a quHm pas à faire pour dire avec Bpinoxa que c'est Diau qui pense en nous, et que, Ia pensée étant tout notre âtre, c'est Dieu qui existe en nous.

II. Malebre^nobe est enti'ainé au pantbéiame noxi-^uleiaent par sa théorie de la eoîinai89ftnce, mais enoare par sa ibéorie de lactivité. De même que Di^u est seul véritable objet de lu connaissance, il est dussi U seule caubô véritablôt « Il n'y a» dit « Malebranche, qu une seule cauae qui soit vraiment cause, et « l'on ne doit pas s'imaginer que ce qui précède un effet tn soit « la véritable cause. Dieu ne peut même communiquer sa puis* c sauce aux créatures ; il n'eu peut faire de véritables causes; il « n'en peut faire des dieux, Gorpa, esprits, pures intelligences « de mouvement, tout cela ne peut rien. » Nous ne sommes j amais causes efficientes de mouvement, mais seulement caïues ocûasionnelks (1). Avons-nous du moins Taclivité intérieure» la liberté ? — Malebrancbe répond par l'affirmative, mais eu réalité il nous retranche toute liberté vraie. Notre volonté, dit-il, tend nécessairement au plus grand bien en général; mais le plaisir peut la détouraer à des biens particuliers : cette possibilité d'être détourné par le plaisir, Malebrancbe l'appelle liberté. Il faudrait y voir plutôt la plus grande des servitudes. « L'homme, ajoute Malebrancbe, est ua pur néant par lui-même,,, U ne peut sans Dieu ai penser ni se n^ouvoir... Dieu eat l'auteur. de noe pensées, de nos plaisirs, ûe, nos douleurs (2), » Si Dieu peut tout et fait tout, Malebrancbe n'm dôvrait-il pas çoïxolwe qu'U Qst tout ?

III. Ce qui a manqué à Malebrancbe, c'est Fidée de la liberté, non-seulement en l'homme, inais en Dieu, H rejette la théorie

1 . La puissaiiûe active étant aiibi réservée en propre à Tetra infini et absolu, les eerps ne peuvent agir sur nous, ni nous-^inèaies siju? les eorps. Voilà pourquoi nous ae sentons pas direetsineAt Taotton des corps; voilà pourquoi nou^ ne voyons les eorps qu'eu Dieu, qui seul agit et nous modifie. Lss oorps sont simplement des occasions ou ûausêt oecagienneUes, de nos iiupreasioas, dont Dieu est la seule cause effijnentt. Quant à nous, nous n'avons point une activité qui puisse s'exercer sur les eorps, et nos volontés ne sont aussi qu'une occasion de mouvement dans nos organss, que Dien seul meut.

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