Entretiens métaphysiques, VI
finit-il par la résoudre dans Tordre. Agir en vue de l'ordre universel, de Tuniverselle régularité, de l'universelle géométrie et de runiverselle logique, voilà le bien. Malebrauche ne s'aperçoit pas que l'ordre est une abstraction qui n'a de valeur que par les éléments dont on le compose, et qu'il ne suffît pas de ranger les choses symétriquement pour produire la moralité. L'ordre est un cadie vide et purement logique : où est le fond ? où est cette perfection essentielle qui doit être la fin dernière des choses ? Est-ce simplement l'intelligence et la puissance, comme Malebranche le croit? n'est-ce pas plutôt la bonté ?
Malebranche se flatte ainsi d'avoir réconcilié l'ordre de la nature et l'ordre de la grâce : en réalité, il a tout réduit à l'ordre intellectuel. Dieu est la logique éternelle, et l'univers est la manifestation de cette logique ; mais Dieu laisse si peu de puissance et de réaUté à sa manifestation qu'elle est bien près de s'absorber en lui. Malebranche, c'est Spinoza retenu à moitié chemin par la foi, Spinoza inconséquent et inconscient. Aussi sa doctrine n'a-t-elle point une véritable individualité; ce n'est ni du pur Descartes, ni du pur Spinoza, et on ne saurait s'y maintenir ; il faut remonter ou redescendre.